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  • Vallotton de glace et de feu

    Vallotton13.jpgL’expo du 24e Salon du Livre de Genève honore un grand artiste d’origine vaudoise. À voir jusqu'à dimanche.
    Félix Vallotton (né à Lausanne en 1865 et mort à Paris en 1925) fut sûrement l’un des artistes du début du XXe siècle les plus originaux issus de notre pays, même s’il réalisa l’essentiel de son œuvre en France – dont il prit la nationalité en 1909 -, autant comme peintre que pour ses travaux de graveur extrêmement prisés, ses écrits critiques et ses ouvrages littéraires, dont le roman La vie meurtrière est à redécouvrir.
    Comme celle de Ferdinand Hodler, son quasi contemporain, l’œuvre très dense de Vallotton (son catalogue raisonné compte plus de 1700 titres) a déjà fait l’objet d’une redécouverte (via Paris, Zurich et Martigny), où les aspects les plus novateurs de sa peinture furent mis en exergue, notamment avec ses paysages proches des nordiques Munch et Nolde, de Cuno Amiet ou de Hodler précisément.
    Or, c’est précisément pour un bel ensemble de paysages – des plus sages aux plus fous – que l’exposition qui s’ouvre pour cinq jours à Genève, aux bons soins de Frédéric Künzi, se distingue. Quelques-uns des fameux nus (souvent controversés) de Vallotton, telle la Femme au perroquet reproduite sur l’affiche de l’expo dans sa version chaste (après une première version plus « osée », le peintre édulcora son motif…), sont également présents, de même qu’un choix de natures mortes et autres scènes de la comédie humaine scrutée par l’observateur aigu, voire acide que fut Vallotton.
    La peinture comme fin
    Cela étant, bien plus que ses « sujets », c’est le traitement pictural de ceux-ci qui prévaut. Très loin des « vaudoiseries » platement réalistes ou post-romantiques de la même époque, Vallotton fut un acteur significatif de l’art nouveau du début du XXe siècle. Arrivé à Paris à dix-sept ans, le jeune Lausannois se mêla bientôt à la vie artistique et littéraire parisienne, proche notamment des Nabis (terme signifiant « prophètes ») qui s’éloignaient de la représentation « fidèle » pour intensifier la couleur en aplats et privilégier la ligne et la synthèse des formes dans une transposition radicale de la nature. Surnommé le « Nabi étranger », Vallotton fut ainsi proche de Vuillard et de Maurice Denis, le théoricien du groupe. Pour autant, l’œuvre de Vallotton ne se borne pas à une «manière» d’école, se développant sans cesse et comme par à-coups, avec autant de « pannes » que d’avancées.
    On connaît évidemment l’implication du graveur dans son époque, illustrateur des mœurs intimes ou publiques, aux accents souvent incisifs, voire polémiques, mais on retrouve surtout, ici, le grand coloriste et l’inventeur d’espaces nouveaux.
    Au tournant du siècle, Les Blés (1900) marquent une stylisation radicale du paysage, mais l’art de Vallotton n’exclut ni la foison ni le lyrisme, ni non plus les sombres échos de ses dépressions et de la Grande Guerre, au lendemain de laquelle il peint l’expressionniste Paysage soleil couchant de 1919, sombre merveille. De la guerre même, où l’engagement volontaire lui a été refusé, il laisse en outre une évocation quasi abstraite de Verdun (1917) qui frise l’abstraction tout en suggérant la déshumanisation par de furieuses diagonales opposées où ne s’animent que feux et flammes.
    Si les nus de Félix Vallotton nous semblent le plus souvent « plombés » par une sorte de crispation puritaine, et si ses natures mortes et autres intérieurs s’ « éteignent » parfois en dépit de la tension qui les habite c’est dans ses paysage que le peintre nous semble donner sa pleine mesure libérée, même endiablée, pour notre jubilation.
    Genève, Palexpo, du 28 avril au 2 mai. Un catalogue de 206 pages, conçu par Frédéric Künzi (avec des commentaires avisés de Marina Ducrey), paraît à l’enseigne de la Fondation pour l’écrit, aux éditions Favre.

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    Ci-dessus: La grève blanche, Vasouy, 1913.

    Ci-contre: Verdun, 1917.

  • Psychose d'époque

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    Devoirs d’école, ou le scalpel grinçant de Jakob Arjouni

    Le père est prof. La mère déprime. Paulo le fils aîné milite dans les rangs d’Amnesty international. Martina la fille s’est tirée de la maison à Milan avec un jeune tatoué, après sa tentative de suicide. Cela se passe en Allemagne d’aujourd’hui mais, avec quelques variations du point de vue des références historico-politiques (où la mauvaise conscience post-nazie pèse évidemment très lourd), cet inferno de chambre pourrait très bien se situer dans n’importe quel pays occidental hautement développé.

    La scène d’exposition se passe dans la classe de Joachim Linde, prof du genre plutôt moderne, ouvert d’esprit juste ce qu’il faut, vaguement taraudé par sa libido depuis qu’Ingrid lui impose chambre à part, et s’efforçant d’éviter les affrontements trop violents avec Pablo à la table familiale. En revanche, voici qu’un conflit d’une violence extrême éclate dans le dernier cours de la semaine, où il a proposé à ses élèves une réflexion collective sur le thèmes de leur perception actuelle des conséquences du IIIe Reich. Alors que Sonia Kaufmann se lance dans une diatribe véhément où elle affirme que l’Allemagne est restée nazie, son camarade Oliver la traite de sale gauchiste avant de lui balancer, pour rire dira-t-il, la phrase qui tue : à savoir que si les grands-parents de Sonia avaient été gazés, celle-ci ne serait pas là pour proférer de telles inepties. Du coup, c’est l’explosion, que le prof s’efforce de calmer. Or ce n’est que le premier coup qu’il encaisse à l’orée d’un week-end qui va lui en réserver de plus rudes, jusqu’à le pousser au fond du trou. Accusé de harcèlement sexuel par sa fille qui est parvenue à retourner sa femme contre lui, taxé de lâcheté idéologique par son fils en raison du « fascisme » israélien, le pauvre Linde est finalement convoqué devant ses collègues du lycée Schiller pour s’expliquer, sous peine d’en être expulsé.

    Telles sont les grandes lignes de ce petit roman très percutant, de Jakob Arjouni, dont on se rappelle notamment Magic Hoffmann (Fayard, 1997), qui excelle à dégager les implications des conflits idéologiques ou politiques dans les relations quotidiennes, familiales ou privées, avec autant de féroce précision dans l’observation des personnages que de nuances sensibles dans leur approche. Le portrait de Joachim Linde, au premier rang, est le plus travaillé, qui rend admirablement le mélange de bonne volonté et de mauvaise foi occasionnelle, de courage et de lassitude, de faiblesse et de soudaine vigueur sous l’effet de la révolte liée à l’injustice qu’il subit, de ce personnage finalement très attachant, qui constate sans trop le comprendre le fiasco de son couple et de son quatuor familial, jusqu’au dénouement qui reste ouvert, entre mince espoir et dernier coup du sort.   

    Jakob Arjouni. Devoirs d’école. Traduit de l’allemand par Marie-Claude Auger. Christian Bourgois, 150p.     

     

  • L'arme du pleurer-rire

    Florent Couao-Zotti (Ulf Andersen)[1].jpg24e Salon international du Livre et de la Presse de Genève - 7e Salon africain. Florent Couao-Zotto obtient le Prix Ahmadou Kourouma 20010.

    Le rire immense d’Ahmadou Kourouma éclaterait ces jours sur le 7e Salon africain si le grand écrivain ivoirien, auteur du mémorable Soleil des indépendances, n’avait quitté ce bas monde en décembre 2003, laissant une œuvre majeure où le comique le dispute à tout moment à l’horreur. De fait, on peut imaginer que Kourouma se plairait à la lecture du roman qui vient d’obtenir le Prix honorant sa mémoire, cocktail joyeusement explosif que nous fait savourer le Béninois Florent Couao-Zotti avec un polar foisonnant et savoureux, Si la cour du mouton est sale, ce n’est pas au porc de le dire, confirmant le talent chamarré du conteur baroque de Poulet-bicyclette & Cie.

    Un jour que le dramaturge algérien Kateb Yacine parlait de la tragédie frappant son pays à Bertolt Brecht, celui-ci lui répondit: «Ecrivez une comédie!» Bien plus qu’un paradoxe, cette injonction révèle une vérité profonde de ce que peut la littérature confrontée aux situations les plus désespérées, en modulant une attitude que le romancier congolais Henri Lopes définit parfaitement avec le titre de son fameux Pleurer-rire.

    Or, ce mélange détonant se retrouve dans plusieurs des livres qui ont obtenu ces dernières années le Prix Kourouma, récompense littéraire qui fait désormais référence dans la littérature du «continent noir», fondé et présidé par Jacques Chevrier. Plus précisément, la même façon de «travailler» la réalité génocidaire en jouant sur le grotesque et la dérision, tout en filtrant une profonde émotion, se retrouve dans le magnifique Solo d’un revenant du Togolais Kossi Efoui, lauréat de l’an dernier .

    Dès son premier roman, Notre pain de chaque nuit (Serpent à Plumes, 1998), Florent Couao-Zotti, journaliste entré en littérature par le théâtre (terrain privilégié des auteurs noirs, mieux en phase avec leur public d’origine, tels Kourouma lui-même, ou Kossi Efoui) s’est signalé par sa verve cinglante en évoquant les relations tumultueuses d’une prostituée avec un boxeur et un politicien véreux. Remarquable nouvelliste, croqueur de tableaux vivants à la fois incisifs et révélateurs de situations «à l’africaine», l’ancien réd’en chef du Canard du Golf, journal satirique béninois, nous revient donc avec un roman noir carabiné, mais où s’impose un vrai bonheur de langage. Ce qu’il raconte en matière de crimes, de drogue et de corruption n’aboutit pas à une «dénonciation» ordinaire, car on rit – il y a de quoi «pleurer-rire» sous l’effet de l’écriture jubilatoire de Florent Couao-Zotti. Bel exemple, par ailleurs, du «français d’Afrique» qui fait l’objet d’un des nombreux débats du Salon africain et qu’illustrent aussi le Congolais Alain Mabanckou (Prix Renaudot 2006 et très remarqué pour son récent Black Bazar, ou le Haïtien Lyonel Trouillot, entre autres auteurs vivifiant notre langue…

    Florent Couao-Zotti. Si la cour du mouton est sale, ce n’est pas au porc de le dire, Le Serpent à Plumes. Prix Kourouma 2010.

     

    Kossi.jpgLes mots de l’exorcisme

    "Il ne faut pas se parler tout seul, disait Petite Tante. Tu n’oublies pas de parler avec les choses», se rappelle le narrateur de Solo d’un revenant au terme de sa marche à travers son pays, où il revient après dix ans de massacres. En phase avec les slogans de la réconciliation et de la reconstruction surveillées par les Forces de l’Internationale Neutre, des instructeurs belges enseignent le sourire aux «soldats de bonne volonté» et aux «gardiens de la politesse». Autant d’anciens coupeurs de routes et de gorges s’exclamant: «Affable, chef!» Et c’est par un chemin de mots que le revenant va remonter, à travers le pays «réel» et celui de sa mémoire, au «commencement des douleurs» et au Grand Tourment déclenché par les mots de la séparation et de l’action «nécessaire». A la recherche d’un ami massacré, il découvre qu’un autre ami avec lequel il partageait la passion du théâtre a participé à la «punition». Et voici que les mots prennent visages et corps dans une tragédie que la poésie, lestée de douleur et de colère, relie à l’universel.

    Le Prix Kourouma, le Prix des Cinq continents de la francophonie et le Prix Tropiques couronné l’année dernière ce livre admirabl.

    Kossi Efoui, Solo d’un revenant, Seuil, 206 p

  • L’Afrique d’un métis

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    Rencontre avec Henri Lopes


    Vingt ans après la parution du Pleurer-rire, qui fait aujourd’hui figure de classique de la littérature africaine contemporaine, Henri Lopes a publié un nouveau roman intitulé Dossier classé, d’une tout autre tonalité, à la fois plus retenu et plus sobre, qui marque une nouvelle étape, qu’on pourrait dire de la maturité pacifiée, dans une oeuvre sans cesse aux prises avec la réalité de l’Afrique ou du métissage. Il y est question, plus précisément, de l’enquête à la fois journalistique et personnelle que Lazare Mayélé, fils d’un intellectuel en vue de la période de l’Indépendance, mais établi lui-même aux Etats-Unis avec sa femme américaine, mène pour une revue dans son pays d’origine, l’imaginaire Mossika.
    Sous ses dehors paisibles. ce roman vibre cependant aux échos d’un drame jamais élucidé, puisque le père de Lazare, Bossuet Mayélé, a été assassiné dans des circonstances restées obscures. Ponctuée de rencontres de plus en plus éclairantes, la quête de Lazare n’aboutit pas à l’élucidation complète du mystère, lequel caractérise en somme la période troublée où a disparu son père. Un sentiment de tendresse un peu mélancolique se développe au fil de son parcours, qui lui permet de renouer avec ses racines africaines alors même qu’il a choisi l’exil.

    Lors d’une conversation avec Henri Lopes, à Paris où il a fonction d’ambassadeur du Congo-Brazzaville, l’écrivain nous a d’abord dit quel genre d’homme il était au moment de composer Le Pleurer-rire, entre 1977 et 1981, et comment il en est venu, lui qui était encore ministre en fonction, a se lancer dans une satire aussi virulente du pouvoir de plus en plus délirant et cruel d’ potentat africain.

    «En 1977, j’avais exactement 40 ans et derrière moi, déjà, pas mal d’aveuglement dissipé et d’illusions perdues, une foi marxiste battue en brèche et l’expérience du gouvernement et des gens de pouvoir qui m’a convaincu que la transformation de l’Afrique dépassait les options idéologiques en conflit et dépassait même le problème de la direction - tenant à un problème de culture globale. On a souvent présenté Le pleurer-rire comme une dénonciation de la dictature. C’est vrai. Mais il y a aussi autre chose qui est important là-dedans, que je ne dis pas explicitement, et c’est que dans toute dictature implique la complicité des peuples, et d’autant plus que le niveau culturel de la population est bas. Par exemple, on peut penser à Bokassa ou à Amin Dada en lisant ce livre mais je me suis rendu compte que, parmi les ministres de Bokassa se trouvaient de grands militants communistes du temps où nous étions étudiants. C’est facile de dire qu’ils ont été corrompus. Je ne crois pas qu’ils aient été corrompus par l’argent, mais plutôt qu’il s se trouvaient en accord avec une partie de leur société. A l’époque je pensais encore que l’écrivain a un rôle d’éducateur à jouer: d’où le Pleurer-rire. Par ailleurs, j’ai tout de pensé qu’il fallait accentuer le côté bouffon et rocambolesque du sujet. Une constante que j’ai observée est que l’Afrique a survécu à toutes les tragédies non par des plaidoyers mais en trouvant un antidote dans la détente. Je pense par exemple que si nous avons survécu à la traite, c’est grâce au chant. Aujourd’hui encore, face aux absurdités de certaines directions, y compris celles auxquelles j’ai participé, parce qu’il ne faut pas avoir honte de dire qu’on s’est trompé, l’Afrique se défend par le rire. A Brazzaville, il y avait un personnage qu’on surnommait Double, qui était constamment saoul Or, une fois qu’il était ivre, il devenait Le canard enchaîné du Congo. Personne ne le touchait en dépit de la virulence de ses propos. Quand un Africain éclate de rire, souvent on ne sait pas si c’est parce qu’il se réjouit ou si c’est parce qu’il trouve la situation trop incroyablement tragique. D’où le titre du Pleurer-rire...»

    Métis par ses parents, Henri Lopes (dont le nom est d’origine zaïroise, et non portugaise) a introduit, dès Le chercheur d’Afriques (Seuil, 1990), le thème du métis dans son oeuvre, central dans Dossier classé.

    «Le personnage de Bossuet Mayélé,le père du protagoniste, doit beaucoup à ma réflexion sur le travail de l’écrivain. Je crois que l’écriture est une mise à nu. Une mise à nu dangereuse, qui fragilise, mais qui est indispensable. Avec Bossuet, je vais au bout du thème du métis culturel, puisque Bossuet a une Afrique mythique dans la tête et qui, au contact de la réalité africaine, a peur. J’ai dû, moi-même, affronter et surmonter cette peur afin de retrouver en moi l’Afrique première, bridée par mon éducation européenne, mais qui revient. Or exprimer cette Afrique indicible tient, chez moi, de l’obsession. Dans Dossier classé, cependant, par delà l’image surfaite d’une Afrique vouée à la seule oralité, j’ai tenté, dans une forme plus épurée, d'affirmer l’Afrique dans la maîtrise de soi".

    Henri Lopes. Dossier classé. Seuil, 251p.

  • Ceux qui alimentent la rumeur

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    Celui qu’on appelle le moulin à cafter / Celle qui répand des bruits dans son cabinet d’esthéticienne /Ceux qui guettent la moindre faille dans le comportement de leurs créanciers / Celui que la non-reconnaissance dans son travail de correcteur à l’atelier La Coquille a rendu teigneux / Celle que sa jalousie rend inventive dans la nuisance / Ceux qui estiment que les majorettes du bourg sont les seules à mériter l’attention du journal du canton / Celui qui fait taire ses contradicteurs en invoquant le génocide arménien subi par les grands-oncles de sa seconde épouse / Celle qui jette le discrédit sur tous les travaux académique de celui qu’elle sait au courant de ses manipulations fiscales de haute fonctionnaire / Ceux qui ont un dossier au nom du nouveau conseiller Bona qui n’a jamais perdu son accent congolais / Celui qui s’est spécialisé dans la triangulation des ragots par e-mails / Celle qui insinue que les bonnes fortunes de son collègue Pincemain vont de pair avec une baisse de sa rentabilité dans l’acquisition des portefeuilles haut de gamme / Ceux que la frustration porte à s’intéresser de près aux drames conjugaux de leur entourage / Celui qui tient un registre des comédiens du Théâtre Municipal qu’on sait fréquenter certain mauvais lieu / Celle qui rédige les lettres de dénonciation que lui dicte son conjoint dont la tumeur à la gorge ne facilite pas l’énoncé / Ceux qui laissent toujours traîner leur sonotone là où il faut / Celui que la mesquinerie rend méchant / Celle que la méchanceté rend hideuse / Ceux que la hideur de la mesquinerie et de la méchanceté rend tristes, etc.

    Peinture de Francis Bacon

  • Bernard Pivot le passeur

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    À propos des Grands Entretiens réunis, par Gallimard et l’INA, sur 10 DVD : avec Albert Cohen, Françoise Dolto, Georges Dumézil, Marguerite Duras, Louis Guilloux, Marcel Jouhandeau, Claude Lévi-Strauss, Vladimir Nabokov, Georges Simenon, Marguerite Yourcenar + un  ouvage tiré des Archives du Monde, réunissant des articles sur les écrivains concernés, des textes de ceux-ci et autres entretiens parus dans Le Monde. 

     

    C’est une belle contribution à la mémoire du XXe siècle littéraire que représente le coffret réunissant dix grands entretiens de Bernard Pivot avec quelques-uns des derniers « monstres sacrés » de la littérature et des sciences humaines.

    Pour évoquer ce coffret riche de conversations diversement intéressantes et parfois inénarrables (à commencer par le numéro de prestidigitateur verbal d’un Nabokov), j’avais envie d’aller à la rencontre du plus jovial des interlocuteurs d’écrivains, débarqué à Paris en 1958 avec le rêve d’y devenir chroniqueur sportif, et engagé au Figaro littéraire sur sa bonne mine frottée d’excellence connaissance... des vins.

    L’homme, après une belle carrière de passeur, actuellement académicien Goncourt, n’a rien perdu de sa vivacité et de sa bonhomie. La rencontre date de ce 28 janvier 2010, à Paris.

     

    -         Y a-t-il un livre, ou un écrivain, qui vous ait marqué dans vos jeunes années.

    -         En fait, je l’ai dit et répété,  j’ai très peu lu en mon adolescence. Les premiers livres que j’ai lus, avec une conscience de ce qu’est un livre et de ce qu’on appelle la littérature, c’est Les enfants du bon Dieu d’Antoine Blondin, vers 18 ans. Avant, j’avais pas mal lu jusqu’à l’âge de dix ans, malgré le peu de livres que nous avions en ces temps de  guerre, et par la suite j’ai surtout joué au football. Tout de même, un auteur qui m’a charmé, dans ma jeunesse, c’est Félicien Marceau, avec Bergère légère, Capri petite île, Les élans du cœur, des choses comme ça ; et puis Aragon, pour ses poésies d’amour. Donc je ne peux pas dire qu’il y ait un livre, à cette époque, qui m’ait bouleversé. Les auteurs que je vous ai cités, mais aussi Vialatte ou Camus, n’ont cessé ensuite de m’accompagner. Ce qui est curieux, dans mon parcours atypique, c’est que j’étais plus intéressé par le style des écrivains que par le contenu de leurs livres. Si j’avais écrit, j’aurais voulu écrire comme Blondin. À savoir : raconter avec humour, et une certaine drôlerie, les chagrins de la vie. Cela étant, l’auteur que j’ai découvert à huit ou neuf ans et qui ne m’a jamais quitté, c’est La Fontaine. Je vivais alors dans une ferme et le fait que des animaux parlent m’a stupéfié, surtout des animaux inconnus. J’ai mémorisé beaucoup de fables, et je les apprenais crayon en main, comme je l’ai fait toute ma vie, notant les mots dont je ne savais pas le sens, que je découvrais ensuite dans mon Petit Larousse avant d’en émailler mes rédactions, surprenant parfois l’instituteur par un usage plus ou moins fantaisiste.

    -         Quand et comment êtes vous devenu un vrai lecteur ?

    -         À partir du moment où, en 1958, j’ai été engagé par le Figaro littéraire, après quoi  je me suis mis à lire comme un fou. Je n’avais rien lu de Céline, ni de Yourcenar ni des écrivains dont on parlait à l’époque, j’avais tout à rattraper. Je rêvais d’un poste à L’Equipe, mais le hasard m’a fait devenir courriériste littéraire au Figaro, grâce à ma connaissance du vin et au bon souvenir que le rédacteur en chef avait de Lyon et du Beaujolais… C’est ainsi que j’ai commencé de courir après l’information littéraire et de converser avec les écrivains, comme je n’ai cessé de le faire.

    -         Quelles rencontres vous ont marqué en vos débuts ?

    -         J’ai rencontré Michel Tournier alors qu’il était encore éditeur. J’aimais beaucoup aller dans son bureau, chez Plon, recueillir des informations, et puis j’ai été ébloui lorsqu’il a publié son premier livre, Vendredi ou les limbes du Pacifique. N’ayant aucun préjugé je m’amusais autant à rencontrer Robert Merle que Robbe-Grillet. J’ai aussi rencontré Jérôme Lindon, éditeur du Nouveau Roman, qui m’a dit un jour qu’il n’y avait rien de plus triste qu’un best seller qui ne se vend pas… Par ailleurs, j’aimais bien parler des coulisses de la vie littéraire, des élections à l’Académie ou des dessous des prix littéraires.

    -         Comment vous est venu le désir de la télévision ?

    -        On est venu me chercher. Des écrivains avaient dit, à Jacqueline Baudrier qui cherchait quelqu’un, que je pourrais peut-être faire l’affaire, et c’est comme ça qu’est né Ouvrez les guillements, lancé sans maquette et sans répétition, en direct. C’était une émission assez éclatée, avec des interventions de Michel Lancelot sur la science fiction, André Bourin et Gilles Lapouge sur la littérature ou Jean-Pierre Melville sur le cinéma. L’exercice a duré un peu moins de deux ans, jusqu’à la fameuse réforme de l’ORTF. Ensuite, quand Marcel Jullian m’a appelé sur la Deuxième chaîne, j’ai proposé tout naturellement une émission thématique, pour pallier la dispersion d’Ouvrez les guillemets, et ce fut Apostrophes.

    -        On parle toujours de l’impact inégalé d’Apostrophes. À quoi l’attribuez-vous ?

    -         Si l’on en parle avec une certaine nostalgie, c’est que l’heure de passage (21h45) était favorable, qu’il y avait plus de grandes figures littéraires qu’aujourd’hui.  Les Yourcenar, Simenon, Duras, Cohen, étaient des mythes vivants, et c’est évidemment  ce qui m’a amené aux grands entretiens.  Par ailleurs, le fait que je n’aie pas fait d’études supérieures de lettres facilitait ma complicité avec le grand public. Mon statut de provincial pas vraiment de la paroisse parisienne faisait que j’étais une sorte de téléspectateur averti plus qu’un intellectuel ou qu’un écrivain. Et puis il y avait le sérieux du travail. Les écrivains et le public me faisaient confiance, parce que je lisais les livres dont je parlais. Pierre Nora a écrit, assez justement, que j’étais devenu l’interprète de la curiosité populaire.

    Cohen4.jpg-        Vous avez évoqué les « monstres sacrés » de l’époque. Quels critères ont déterminé vos choix pour les grands entretiens, . à commencer par Albert Cohen ?

    -        Comme j’adorais Belle du Seigneur, et qu’Albert Cohen refusait toute interview, je n’ai cessé d’insister jusqu’à ce qu’un de vos confrères proche de l’écrivain, Gérard Valbert, permette enfin cette rencontre mémorable. Quant à Duras, c’était un monument vivant, et Nabokov représentait l’un des plus grands  écrivains du XXe siècle. En revanche, j’ai échoué dans mes tentatives de rencontrer René Char, Cioran ou Julien Gracq. Aujourd’hui, je regrette tout particulièrement qu’il n’y ait aucun document substantiel sur René Char. Je regrette beaucoup, aussi, de n’avoir pas fait de tête-à-tête avec Romain Gary.

    -        Mais vous vous êtes amplement rattrapé avec Soljenitsyne !

    -        Oui, j’ai suivi tout son itinéraire d’exilé. Cela a commencé à la parution de L’Archipel du Goulag, en 1974, qui a donné lieu à un débat très vif où Alain Bosquet et Max-Pol Fouchet se sont déchaînés ! Puis il a été viré de l’URSS et je l’ai accueilli une première fois sur le plateau d’Apostrophes. Ensuite je suis allé lui rendre visite aux Etats-Unis, puis je l’ai reçu à son retour d’Amérique et, après la chute du mur de Berlin, je lui ai rendu une dernière visite dans sa datcha proche de Moscou. Tout ce temps-là, il est resté le même, humainement très agréable et d’une grande précision au travail.

    -        Comment vous êtes-vous préparé à ces rencontres ?

    Duras.jpg-        Par un très grand travail. Vous pouvez vous imaginer qu’interroger un Georges Dumézil, sans aucune connaissance préalable de la linguistique, n’est  pas une sinécure. Pareil pour un Lévi-Strauss. Mais je tenais à de tels entretiens à caractère scientifique, qui touchent quand même de près à la littérature et à l’anthropologie. On ne quittait pas le domaine du langage et des mots, et c’était touchant d’entendre Dumézil évoquer sa rencontre du lendemain avec le dernier locuteur d’une langue en voie de disparition sur terre…Ce qui m’intéressait, aussi, c’était de parler de ce qui fonde la recherche de ces grands savants, sans entrer dans le détail. Rencontrer Dumézil, adorable dans son contact personnel, au milieu des ses livres empilés et débordant littéralement de partout, reste aussi un grand souvenir. Là-dessus, j’aurais eu plus de peine à rencontrer un Einstein, faute de compétence… Question travail, même si j’avais un assistant précieux en la personne de Pierre Boncenne, jamais  je n’ai travaillé sur des fiches établies par d’autres.

    simenon16.JPG-        Et Simenon ?

    -        Le souvenir de notre deuxième entretien, à Lausanne, reste marqué par une émotion particulière puisqu’il venait de publier Le Livre de Marie-Jo, consacré au suicide de sa fille. C’était un homme très simple, et je me souviens qu’à un moment donné il a enclenché un magnétophone sur lequel était enregistrée la voix de Marie-Jo. J’en ai eu le souffle coupé…

    -         L’an passé ont paru deux livres, de Richard Millet et Tzvetan Todorov, établissant un bilan catastrophiste de la littérature française. Qu’en pensez-vous ?

    -         S’il n’y a plus guère de grands écrivains tels que ceux dont nous parlions tout à l’heure, nous avons quand même un Le Clézio couronné par le Nobel de littérature, notamment. Je pense qu’il faut toujours être prudent en la matière. Stendhal, de son vivant, ne fut reconnu que par un Balzac, et peut-être sommes-nous aussi myopes. Cependant je pense qu’effectivement nous ne sommes pas dans une période de plein emploi du roman, si j’ose dire, qui nous mette dans l’embarras pour attribuer le Goncourt. Nous ne sommes plus dans les grandes années du XIXe ou même de l’entre-deux guerres. Le roman se porte bien en apparence, en tout cas il abonde plus que jamais, mais on peut se demander aussi s’il n’y a pas une fatigue du genre, autant chez les lecteurs que chez les critiques et chez les auteurs ? Je me pose la question, mais je n’ai pas de réponse…

    -         On a vu, ces dernières années, des romans de francophones accéder aux plus grands prix, d’Alain Mabanckou à Dany Laferrière, en passant par Nancy Huston et Marie Ndaye ? Ce phénomène vous réjouit-il ?

    -         Bien entendu, et d’autant plus qu’une certaine mode privilégie plutôt les auteurs étrangers, à commencer par les Anglo-saxons. J’ai d’ailleurs toujours tâché de rester attentif aux littératures de la francophonie, même si d’aucuns ont trouvé cette attention insuffisante, mais c’est le fait du centralisme parisien de l’édition…

    -          En tant qu’académicien Goncourt, êtes-vous exposé à de fortes pressions ?

    -         Bien entendu, mais je m’en suis toujours prémuni farouchement, et les gens savent mon sale caractère en la matière, et ce n’est pas d’aujourd’hui. Les auteurs auxquels il est arrivé de m’appeler directement sont tombés sur un os, et les doléances des éditeurs s’arrêtaient à mon assistante.

    -         A  contrario, on a souvent parlé du manque d’indépendance de certains membres de l’Académie Goncourt…  

    -         C’est vrai que certains jurés, naguère, votaient systématiquement pour leur éditeur, mais ce n’est plus le cas à l’heure qu’il est.

    -         Quels livres de  la cuvée  2009 vous ont-ils particulièrement intéressé ?

    -         La vérité sur Marie de Jean-Philippe Toussaint, La Délicatesse de David Foenkinos, ou le roman de Laurent Mauvignier, Des hommes, et les Listes de Charles Dantzig

    -         Des grandes rencontres que vous avez faites, laquelle vous a marqué le plus ?

    Pivot3.jpg-         Celle d’Alexandre Soljenitsyne, c’est évident, qui n’était pas qu’un grand écrivain mais un acteur majeur du XXe siècle. Je me suis trouvé devant quelqu’un qui avait participé directement au renversement d’un régime dictatorial et qui était, aussi, un homme rayonnant, d’une stature et d’une présence exceptionnelles. Mais j’ai beaucoup apprécié, aussi le fait d’être reçu par Marguerite Yourcenar. Enfin, j’ai été très touché de retrouver, lors de ma dernière visite à Georges Simenon, qui avait tant écrit et roulé sa bosse, un homme  brisé par la mort de son enfant. Je me rappelle cette dernière visite comme un choc. Pas un choc lié à la seule littérature mais à la vie même.

    -         Quels auteurs aimez-vous relire ?

    -         La correspondance de Voltaire, et les pamphlets de Paul-louis Courier, hélas introuvables aujourd’hui. J’aime beaucoup revenir aussi à Rousseau, à cause de son style, et cela m’arrive souvent de reprendre une pièce de Molière et, hop, d’en relire une ou deux scènes… enfin, la correspondance de Céline, de Flaubert ou de Madame de Sévigné m'enchantent également. Je trouve ces écrits, lancés au fil de la plume, parfaits de naturel et de style…

     

     

    Monstres sacrés sur un plateau

     Retrouver sur-le-vif dix mythes vivants des lettres et de la pensée du XXe siècle: voici ce que propose un coffret récemment édité par les éditions Gallimard et l’INA, qui réunit, en autant de DVD,  les Grands entretiens de Bernard Pivot avec Albert Cohen, Françoise Dolto, Georges Dumézil, Louis Guilloux, Marguerite Duras, Marcel Jouhandeau, Claude Lévi-Strauss, Vladimir Nabokov et Georges Simenon. En complément, un ouvrage collectif paraît à l’enseigne des Archives du Monde, réunissant des articles consacrés aux invités de Pivot, entre autres textes de ceux-ci et entretiens parus dans le journal Le Monde. Si cet ensemble de dix face-à-face, enregistrés entre 1975 et 1987, n’est pas exhaustif, n’incluant pas LA rencontre majeure du « roi Lire » avec Alexandre Soljenitsyne (24 ans de fréquentation et 5 émissions, que documentent 7 heures d’enregistrement sur un DVD séparé), ni les rencontres avec Etiemble, Umberto Eco ou J.M.G. Le Clézio, notamment, ce choix n’en est pas moins représentatif, varié, dense et tout à fait accessible au public le plus large.

    Les grands entretiens de Bernard Pivot. Coffret de 10 DVD et un ouvrage inédit de 264p. Gallimard, INA et Le Monde.

     

    Ces papiers ont paru dans l'édition de 24 Heures du 13 février, 2010, en version émincée.

     

     

  • Lire ou ne pas lire...

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    Lire ou ne pas lire, telle n'est pas la question,
    par Alonso Quijano

    Ah! Sancho, si tu étais à mes côtés, en ce moment, tu te demanderais qui est le plus fou des deux: ton vieux maître ou le monde. Je sais que je ferais mieux de me taire, puisqu' on me croit mort; d'ailleurs ne célèbre-t-on pas, aujourd'hui, les trois cent nonante-quatre ans de l'enterrement de mon créateur? Oui, le vieux Cervantes mourut le 22 avril 1616, et fut enterré le 23. Je m'en souviens comme si c'était hier. Chose étrange, quelqu'un eut, depuis, la brillante idée de faire de cette date la Journée mondiale du livre. Entends-tu, Sancho? Du livre. C'était bien commode. Notre pauvre Miguel mort depuis tant d'années, on évitait ainsi de lui demander son avis. Personne ne se doutait, sans doute, que je serais encore là, moi, pour pourfendre l'injustice, redresser les torts, et décontenancer les falots de quelque rodomontade bien sentie.
    Sache, Sancho, qu'il n'est en ce monde chose plus étrange que de décréter Journée mondiale du livre celle qui vit disparaître mon – que dis-je, notre – créateur six pieds sous terre. Le livre, un enterrement? Le livre n'est pas une mort, et il n'est pas un seul jour. Regarde autour de toi, Sancho! Voilà les peuples d'Europe cloués au sol une semaine durant. Ils pestent, s'entassent, se résignent ou trépignent, s'avachissent sur des valises. Ils sortent scruter le ciel: rien. De l'azur à perte de vue. Ils croient voir des cendres, ce n'est que de la brume. Une légère brise, qui leur semble murmurer ce nom: Eyjafjallajökull...
    Sancho, as-tu jamais entendu nom plus livresque? Histoire plus chevaleresque? Décidément, tu as raison, je dois être fou à lier. Qu'on m'attache, alors, car j'ai beau plisser des yeux: tout ce que touche mon regard est à lire...


    C'est ici la première d'une suite de chronique d'Alonso Quijano, connu également sous le nom de Don Quichotte de la Manche, auteur indépendant. Il prendra régulièrement la plume sur le blog du Passe-Muraille: http://www.revuelepassemuraille.ch/blog/


    A ne pas manquer:: le numéro 82 du Passe-Muraille, prévu pour la fin mai, sera entièrement dédié à la lecture.

    Aux lectrices et lecteurs qui désireraient publier des textes ou des commentaires sur le blog ou le site du Passe-Muraille, un clic vaut un welcome:
    http://www.revuelepassemuraille.ch

  • Ceux qui ne font pas le poids

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    « Tu fais pas le poids, p’tit pois…faut t’y faire… »
    (Céline apocryphe)


    Celui qui se tait dans l’Abbaye en ruines / Celle qui prétend que la Toscane n’est plus ce qu’elle fut en sa jeunesse romantique / Ceux qui se retrouvent à San Galgano pour une partie de canasta arrosée de Brunello di Montalcino cadeau de leur pote Mauro / Celui qui coupe les tresses des jeunes filles hélas de plus en plus rares à se natter / Celle qui ramène tout à l’inessentiel / Ceux qui ferraillent avec des épées de papier de soie / Celui qui perd du terrain miné / Celle qui se voit exclue du Club des Libertine pour refus répété de se laisser sodomiser par le Sénégalais du quartier qu’est tellement super à la chose / Ceux qui se tiennent à la rampe du nihilisme ambiant / Celui qui décide de changer de vie sans trop savoir comment donc y faut qu’y se renseigne / Celle qui renonce à dépoussiérer la cervelle de son beau-père podagre et toujours mal luné / Ceux qui se réjouissent d’avoir toute une journée devant eux à ne faire que peindre des oiseaux sur des tasses de porcelaine / Celle qui prend (dit-elle) l’escalator du ciel pour dire qu’elle va causer avec son Dieu à la chapelle des Oiseaux / Ceux qui préparent (disent-ils) un grand coup d’épée dans l’eau / Celui qui ressent physiquement la présence de l’Adversaire en lui / Celle que la lecture de Dr Jekyll et Mr Hyde plonge dans un saisissement à caractère métaphysique surtout dans la confession finale de Jekyll / Ceux qui restent fidèles par manque d’imagination mais pas seulement /Celui qui essaie de résister à la vague d’indiscrétion submergeant la Toile / Celle qui ne supporte plus les grimaces des intelligents ou supposés tels / Ceux qui font étalage médiatique de leur humilité / Celui qui est tellement barjo qu’il estime urgent de lire la démolition de Freud par le sieur Onfray / Celle que son bon sens paysan a toujours protégée de la niaiserie freudienne de sa cousine psy / Ceux qui se sont libérés de leur complexe d’Œdipe en couchant avec leur père-copain avant de pousser leur mère castratrice dans l’escalier ou du haut de la falaise c’est à choix docteur / Celui qui passe pour réactionnaire parce qu’il réagit à la stupidité massifiée des épigones du freudisme et de l’anti-freudisme / Celle qui trouve que Freud est un formidable écrivain sans prêter aucun crédit à sa petite tendance Père de la Nouvelle Eglise / Ceux qui n’en ont rien à scier de tous ces lacancans / Celui qui conserve ses rêves de jeunesse dans un bocal de formol / Celle qui est royaliste par amour de la langue française qu’elle dit mondialement souveraine / Ceux qui se réconcilient avant qu’il ne soit trop tard pour s’engueuler encore un peu / Celui qui découvre sa première érection et s’exclame : putain mais c’est quoi ça ? / Celle qui ne joue jamais de la flûte de son mari Paul qui s’en ouvre à un sexologue de la place plutôt lucide au niveau du partage des responsabilités et ensuite ça roucoule ma poule / Ceux qui observent le manège nocturne des blaireaux, etc.

    Image: Philip Seelen

  • Ceux qui jubilent


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    Celui qui se tire des balles à la seule idée de manquer une des merveilles de la nature et de la peinture à l’huile ou à l’eau que lui offre son bref séjour terrestre d’addict à la nicotine / Celle que la beauté du monde irradie même quand elle n’a pas fait son make up / Ceux qui ne se cachent pas pour admirer ce qui mérite de l’être / Celui que son enthousiasme rend parfois un peu con mais c’est moins grave que de faire la gueule ou de n’aimer rien / Celle dont la seule façon de langer Baby est une louange / Ceux que l’obsession sexuelle entêtante qui les taraude empêche de voir la beauté des corps quels qu’ils soient même moches et sûrement invalides selon les normes de l’industrie à fantasmes tournant à plein régime / Celui qui s’inquiète de tous les modes de dégradation de la personne humaine / Celle qui vit selon la morale à papa et ne s’en trouve pas plus mal en dépit des lazzis et des horions qu’elle subirait dans les boîtes échangistes dont elle ignore à vrai dire l’existence / Ceux qui ont identifié en Cézanne ou en Mozart des espèces de saints / Celui qui fait sienne l’idée selon laquelle Bach serait le cinquième évangéliste / Celle qui se détourne de tout ce qui lui gâche la vue en salissant ce qu’elle appelle la prunelle de ses yeux / Ceux qui apprennent l’art aussi difficile de ne pas se contenter de peu que de se contenter de pas beaucoup / Celui qui épingle les imbéciles au moyen d’aiguilles imaginaires qui ne leur font pas de mal mais qui lui font du bien / Celle qui éprouve un frisson de sauvage magie à lire Lolita dans sa version américaine / Ceux qui plient sous le poids du monde mais ne rompent point / Celui qui estime que l’inattention est un péché / Celle qui étudie minutieusement les cercles hachurés représentant les interactions du bien et du mal dans les métamorphoses de Jekyll en Hyde / Ceux qui portent le masque de celui qui les rêve / Celui qui rêve qu’il est un coruscant scarabée de chocolat retourné sur le dos dans la vitrine de cette pâtisserie jouxtant le Montreux Palace que Vladimir Nabokov fréquentait / Celle qui passe la poussière avec ses gants blancs de mariée proche de fêter ses noces d’or / Ceux qui savent tout de la peinture de Cézanne sauf ce qui les fait l’aimer / Celui qui ramène le goût de certains pour les arts à une surévaluation des illusions psycho-rétiniennes / Celle qui n’a pas assez d’huile pour sa lampe mais n’en éclaire pas moins son entourage par sa seule présence / Ceux qui se réjouissent de ce qu’il y ait trop de tout au lieu qu’il n’y ait pas assez de rien / Celui que la seule vision d’un chevreuil ce matin a suffi à mettre en joie en attendant que se repointent les chèvres bottées / Celle qui nourrit les pigeons au pied de la statue du politicien qui les a tirés toute sa vie / Ceux qui promènent leur corps dans le verger aux tentations et le laissent un peu trotter avant de le ramener au paddock de l’Entreprise, etc.
    Image : Philip Seelen.

  • Pierre Michon en nos murs

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    La bibliothèque idéale de Pierre Michon; conférence ce soir  à Lausanne
    Comptant au nombre des plus fins prosateurs en langue française du moment, Pierre Michon sera de passage en nos murs ce soir, invité de la Bibliothèque cantonale et universitaire (BCU) qui fête, par la même occasion, la Journée mondiale du livre et du droit d’auteur. En outre, c’est dans le cadre du cycle (cette expression, le « cadre du cycle », devrait ravir Michon !) consacré à la Bibliothèque idéale que l’auteur des fameuses Vies minuscules évoquera la sienne, après Alberto Manguel (en 2005) et François Bon (en 2008).
    Dans un ouvrage récent consacré à Pierre Michon, assorti d’un CD regroupant divers entretiens intéressants (éditions textuel/INA), Agnès Castiglione affirme, en exagérant peut-être un tantinet, que Michon est « l’écrivain de sa génération le plus reconnu par la critique ». Or le fait est que, sans impact notable sur le grand public, si l’on excepte le recueil « culte » des Vies minuscules (disponible en poche), l’auteur de La Grande Beune, d’un mémorable Rimbaud le fils et, l’an dernier, de la merveilleuse évocation d’un tableau du Louvre inventé de toutes pièces (Les Onze, couronné par le Grand Prix du roman de l'Académie française), incarne par excellence le styliste de haut vol, poète et prosateur, qu’on appelait jadis « petit maître » sans intention péjorative. Pratiquant l’érudition joyeuse et tirant mille saveurs des mots, Pierre Michon ne manquera pas d’attirer ce soir une foule choisie de lecteurs impatients de le suivre dans les rayons privilégiés de sa bibliothèque, à la rencontre de Balzac et Faulkner, en passant par Cingria et Rimbaud...

    Lausanne, BCU, Aula du Palais de Rumine, à 19h.

  • Les napperons

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    ...Cette maison c’est l’enfer, se dit-on d’abord: on ne peut plus faire trois pas sans que Maman nous colle un napperon, toute la journée elle est à son crochet, à la moindre remarque ce sont des larmes : vous n’aimez pas mes napperons, je sens que vous avez quelque chose contre mes napperons, vous allez encore faire du chagrin à Maman; et puis, à la longue on devient plus cool, on se dit qu'il y a pire, on fait avec, on peut aussi se dire qu’avec les napperons on échappe aux patins et aux housses, et cela, mon amour, je ne le supporterais pas: les patins et les housses, je serais capable de devenir mauvais, il ne serait pas exclu que je la trucide grave si ta mère nous imposait des patins et des housses...

    Image: Philip Seelen

  • Nouvelles techniques de sublimation

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    Maintenant nous allons faire les marmottes, déclare Mademoiselle Lepoil. Nous nous sommes assez excités: nous nous replions dans nos bras et nous dormons le reste de la vie.

    Dès que vous sentez monter le sang vous vous efforcez de penser à votre mère. Ne faites rien, ne vous permettez aucun écart que désapprouverait votre mère, disent aujourd’hui les Américains.

    La nature est économe de ses énergies: sachons l’imiter. Voyez la délicatesse du rapprochement chez les campanules ou l’innocence du ballet des loutres. Observez qu’il n’est point de viol dans la nature. Penser à cela chaque matin peut aider.

    Il est recommandé de ne pas laisser l’oncle approcher l’enfant. Le regard du père doit être surveillé de près. On interdira, le dimanche, le pyjama des frères à devant fendu.

     

  • Décadence ou mutation ?


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    À propos de Nabokov et du politiquement incorrect, des femmes qui « s’ » écrivent, et des premiers romans de Philippe Sollers et Sacha Sperling.

    À La Désirade, ce samedi 17 avril. – Bonne conversation du matin avec L. Lui parle de ma (re)lecture d’hier soir, d’Une curieuse solitude, premier roman de Philippe Sollers. Lui dit que cette maturité à 21 ans, cette qualité d’écriture sont rarissimes, quasi inexistantes aujourd’hui au même âge. Puis, à propos de ma lecture parallèle des essais et conférences de Vladimir Nabokov, je lui dis mon sentiment que nous vivons dans un monde grossier et dégénérescent, ce qui la fait se cabrer, non sans raison. Me dit qu’elle en a marre des fossoyeurs qui concluent à la nullité de tout ce qui se fait aujourd’hui. Elle convient du fait que nous stagnons ou régressons à beaucoup d’égards, par effet de masse, tout en préférant se concentrer sur les bonnes choses de ce monde et les bonnes volontés qui s’y manifestent; plutôt qu’une décadence elle ressent la période difficile d’une gestation et d’une mutation, à laquelle il faut participer au lieu de tout pousser au noir. Puis elle retourne à sa lecture de Des femmes « s’ »écrivent, traitant des enjeux d’une identité narrative…
    Jouant l’emmerdeur-qui-interrompt, je lui lis cependant, un moment plus tard, un bout de la préface de John Updike au volume des Littératures de Nabokov, où il est question de cette oscillation entre adhésion et rejet face à notre époque, et de l’attitude la plus souple à adopter entre deux positions d’excès.
    Revenant à Sollers, je me dis aussi que ce début parfait, avec ce beau roman proustien qui fait un peu remake du Diable au corps, manque tout de même de spontanéité et de naturel, de vif et de sauvagerie (le protagoniste à seize ans, l’auteur en a vingt…) et que cela a un côté jeune prodige, avec sentences morales à la française et scènes « à faire » qui vont forcément susciter les applaudissements de la galerie, Mauriac et Aragon en tête. Or, n’est-ce pas trop beau justement ?
    Lorsque je compare ce roman au premier roman de Sacha Sperling, paru l’an dernier sous le titre de Mes illusions donnent sur la cour, je vois bien l’abîme qu’il y a entre la texture de ces deux écrits - cachemire fin et t-shirt débraillé -, et l’intelligence littéraire de Sollers, sa conscience immédiate de participer d’une filiation (on sent la référence proustienne à plein nez, entre autres), son élégance et sa « science » des sentiments, sa perception de l’homosexualité féminine qui renvoie là encore à l’Albertine de Proust - tout cela contraste évidemment avec le langage perdu de Sacha Winter, l’ado de Sperling, ses pauvres phrases ou son lyrisme à l’américaine, notamment. Et pourtant. Pourtant je me dis que le petit barbare d’aujourd’hui m’en dit autant que le fils à papa de 1958 sur sa génération et la société qui l’entoure, et que, comme Bret Easton Ellis aux States, avec Informers ou Less than zero, la réfraction émotive de ses carences, affective mais aussi existentielle, nous secoue plus que les sensations surfines du jeune esthète français.
    Les « littéraires » n’ont pas manqué de faire la moue devant l’aspect si peu « littéraire », justement, du roman de Sperling. Or c’est, par contraste, l’aspect si terriblement « littéraire » d’ Une certaine solitude qui m’en éloignerait plutôt aujourd’hui, à cela près que c’est l’amorce d’une œuvre où celle-ci s’affirme déjà puissamment à de nombreux signes, tandis qu’il est impossible de dire si Sacha Sperling fera vraiment, lui, plus qu’un premier livre significatif…

    Vladimir Nabokov, Littératures. Laffont, coll. Bouquins, 1211p.
    Annemarie Trekker. Des Femmes « s’ »écrivent ; enjeux d’une identité narative.coll Histoire de vie et de formation. L’Harmattan, 231p.
    Philippe Sollers. Une curieuse solitude. Seuil, 1958.
    Sacha Sperling. Mes illusions donnent sur la cour. Fayard, 2009.

    Image: photo de LK.

  • Ceux qui tendent au Contrôle

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    Celui qui agit toujours sur pesée d’intérêt / Celle qui sait ce qu’elle fait même quand elle ne fait rien / Ceux qui invoquent la menace du Système avant le moindre signe perceptible de quoi que ce soit / Celui qui ne juge que les fautes tenues pour telles par le Consensus / Celle qui assimile toute réflexion éthique à une prise de tête / Ceux qui invoquent la logique comme une instance animiste / Celui qui a toujours laissé ses femmes gérer sa fortune dont l’effondrement ne le chagrine que pour elles / Celle qui a confié sa carte de crédit à son amie scientologue et en constate les effets matériels à motifs il est vrai spirituels / Ceux qui ont renoncé au culte de Maman pour embrasser celui de Mammon / Celui qui sent qu’on attend qu’il consente à dire le mot / Celle qui se dit la Tour de contrôle de son Hollandais volant  / Ceux qu’une même soif de vertu rassemble dans le Bunker des Justes / Celui qui affirme que Vincent (Van Gogh) a manqué d’un bon psy et d’une amie sûre / Celle qui pense qu’elle aurait pu guérir Francis (Bacon) de son éthylisme chronique et de sa déviation sexuelle prononcée / Ceux qui estiment qu’il y a un Génie par génération mais pas toujours en France / Celui qui pratique la composition séquentielle avec des bouts de fer et des bouts de papier carbone dont il mixe les frottements au moyen d’un ordi super sophistiqué en tout cas c’est nouveau / Celle qui pense que Rembrandt n’aurait rien fait de bien sans sa mère et sa fidèle épouse qui étaient quand même aux fourneaux on l’oublie / Ceux qui achètent des rames de papier et commandent des roses pour écrire comme Garcia Marquez / Celui qui contrôle les finances de l’Entreprise tout en aimant rappeler sa rencontre avec Jean Cocteau mais ce n’est pas ce que vous croyez non non non / Celle qui s’est mise à la peinture sur porcelaine qui lui reviendra moins cher que son antidépresseur / Ceux qui considèrent l’écriture comme un chouette hobby / Celui qui présente les premier poèmes lettristes de son fils Justin (quatre ans) à un ami éditeur introduit dans les médias / Celle qui se dit que si Marc Levy ramasse des millions pourquoi pas elle ? / Ceux qui fondent le collectif Nouvelle Pléiade destiné à restaurer l’Amour courtois dans les banlieues sensibles / Celui qui fait l’acquisition d’un Stradivarius et se rend bientôt compte que le jouer va lui demander de prendre des cours et trouver du temps qu’il n’a pas donc la seule solution sera le safe vu la recrudescence des vols dans les beaux quartiers / Celle qui se décide enfin à écrire au Vatican pour leur dire de faire retraite loin des tentations / Ceux qui savent qu’ils sont des Rimbaud en puissance mais préfèrent se lancer dans de solides études qui leur permettront de faire du commerce dans la région d’Aden et du Harrar où c'est reparti depuis quelque temps, etc.

    Image :Philip Seelen

  • Zone critique

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    Autour de Paul Auster, Henry Bauchau, Patrick Modiano, Michèle Lesbre, Emmanuelle Bayamack-Tam


    Littérature : le direct du jour sur RSR/Espace 2.
    Autour de la table : Louis-Philippe Ruffy (meneur de jeu), Sylvie Tanette (L’Hebdo), Elisabeth Vust (Culturactif) et JLK (24 Heures).
    Rediffusion : dimanche 18 avril, 12h.

    En débat : Invisible de Paul Auster, L’Horizon, de Patrick Modiano ; Le Déluge, d’Henry Bauchau ; Nina par hasard, de Michèle Lesbre ; La Princesse de. d’Emmanuelle Bayamack-Tam.

    L’émission est diffusée tous les jours de 11h – 12h, sur le deuxième programme (culturel) de la Radio Suisse Romande (RSR). Les domaines alternent. C’était aujourd’hui le tour de la littérature. Louis-Philipe Ruffy présente chaque livre dans les grandes lignes avant d’engager le débat. Son regret du jour : pas assez d’étincelles, ses trois invités se montrant massivement d’accord dans le rejet de deux titres (Auster et Bauchau) autant que dans leurs adhésions (Modiano et Bayamack-Tam, avec un bémol négatif pour Lesbre de la part de Sylvie Tanette.)

    Auster2.jpgPaul Auster, Invisible. Actes Sud.
    D’entrée de jeu, LPR introduit le thème de l’auteur qui se répète, ressasse les mêmes thèmes, voire réécrit le même livre. Quid de Paul Auster, dont les derniers livres ont parfois déçu ? JLK craignait le pire, à l’annonce d’un nouveau roman travaillant le thème de l’identité «d’un point de vue philosophique », mais Invisible lui semble renouer avec l’énergie de la fiction et la lisibilité, après deux gros passages à vide, sans convaincre vraiment par sa «déconstruction». EV se montre plus sévère : montage artificiel et incohérent. Nuance le jugement à propos de la jeunesse du protagoniste et de sa relation incestueuse avec sa sœur, mais dans l’ensemble : roman raté. Même déception manifestée par ST, qui évoque toute une catégorie d’auteurs américains bons techniciens mais pauvres de contenu. JLK rappelle pourtant les Philip Roth, Saul Bellow, John Updike et autres Cormac Mc Carthy, qui échappent à ce jugement. Bref, grosse déception…

    Bauchau.jpgHenry Bauchau. Le Déluge. Actes Sud.
    Avec plus de 30 ouvrages (romans, essais, poésie), cet auteur nonagénaire s’est acquis une grande estime. LPR rappelle son passé de psychanalyste, qui se ressent fortement dans cette histoire d’un peintre fou sur les bords, qui a cela de particulier qu’il détruit tout ce qu’il fait par le feu. Or, la psychiatre parisienne qui le coache le confie aux bons soins d’une jeune universitaire rongée par le cancer, qui va aider l’artiste à réaliser son chef-d’oeuvre en y mettant elle-même la main avec l’aide d’un mécanicien rallié à la bonne cause. Convaincant ? Absolument pas ! objecte EV : pas crédible du tout. Trop d’images naïves et trop de grandiloquence. On regrette d’égratigner l’auteur de La Déchirure, mais trop c’est trop ! JLK pleinement d’accord : selon lui le livre le plus kitsch qu’il ait lu depuis longtemps, qui donne une image grotesque du travail d’un artiste. Celui-ci sans intérêt, et les thèmes de la thérapie par l’art et de la création collective sont traités de façon démagogique, sur fond de lyrisme infantile. Vraiment rien à sauver, s’inquiète LPR ? Hélas rien, regrette ST qui daube également sur l’indigence de ce roman aux personnages «complètement improbables».

    Modiano5.jpgPatrick Modiano. L’Horizon. Gallimard.
    Et Modiano, lance LPR en présentant son dernier opus, ne fait-il pas toujours le même livre, comme il l’a reconnu lui-même ? Le fait, d’ailleurs à nuancer en finesse, ne gêne pas ST qui aime tout de Modiano : son univers, sa façon inexplicable de parler si justement de la pluie ou des rues de Paris, son rapport avec le temps, sa mélancolie aussi. Mais qui expliquera pourquoi Modiano nous touche ainsi ? JLK fait remarquer que le charme d’un écrivain ne s’analyse pas plus que la musique de la pluie. Or Modiano a une musique à lui, qu’il module sans monotonie. EV Pleinement d’accord elle aussi. Bref, le quatuor unanime y va de la même chanson : lisez le dernier Modiano…

    Lesbre2.jpgMichèle Lesbre. Nina par hasard. Sabine Wespieser.
    LPR rappelle ensuite le parcours de Michèle Lesbre, du roman noir à quelques romans évoquant finement la condition des femmes sur fond d’usines en difficultés dans le nord de la France. Seule Française autour de la table, ST vibre moins que ses confrères pour ce livre qu’elle trouve un peu gâché par les clichés d’un regard forçant un peu sur l’opposition du noir et du blanc, les gentils d’un côté et les moins gentils de l’autre. EV se montre moins sévère, pour un roman dont elle apprécie la sobriété de la langue et la justesse de l’évocation des relations entre les personnages, malgré leur côté « typé ». JLK plaide lui aussi pour le ton et le climat du roman, qui annonce le tchékhovien Canapé rouge (Nina par hasard est en effet une réédition de 2001), et relève le fait que les clichés sont parfois le fait de la réalité même…

    Bayamack.jpgEmmanuelle Bayamack-Tam. La Princesse de. P.O.L.
    Dernier livre choisi par LPR : un roman assez tortueux, voire scabreux parfois, qui « travaille » les questions de notre relation au corps et à l’identité sexuelle, dans un monde où cela « transite » grave dans le transgenre. Daniel, adopté par un père qui rêvait d’une fille et une mère impatiente de le voir affirmer sa virilité, sera plutôt une fille « dans un corps de macaque ». Réussite ? Pleine réussite pour EV, qui souligne la force expressive de la romancière et sa façon de rendre les émotions du protagoniste. Très bluffante réussite pour JLK, qui ne pensait pas s’intéresser jusqu’au bout à un transformiste camé fou de Julio Iglesias et de Dalida. Et l’opinion, partagée par LPR, l’est aussi sans réserve par ST que le talent de la romancière a subjuguée, notamment capable de « décrire » une fellation à répétition sans complaisance ni vulgarité. Autant dire que c’est « la révélation » du moment pour les critiques réunis sur la Zone…
    L’émission sera retransmise dimanche 18 avril à 12h. sur Espace 2. Podcast également possible sur le site.http://www.rsr.ch/espace-2/zone-critique

  • Ceux qu passeront l'hiver

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    Celui qui dit ne pouvoir conduire qu’avec ses gants de pécari / Celle qui milite pour la préservation des tapirs / Ceux qui ne savent même pas à quoi ressemble un lamantin / Celui qui visite tous les cimetières / Celle qui s’est offerte à Serge Gainsbourg fin 1977 / Ceux qui se flattent de lire le dernier Umberto Eco sur la terrasse du chalet Humpty Dumpty / Celui qui se shoote au chant grégorien / Celle qui compte les heures durant lesquelles son conjoint téléphone à sa mère / Ceux qui pensent que « les gays sont des conformistes à chier » sans oser le dire / Celui qui mord sa cousine Bluette dans le train fantôme / Celle qui pose nue dans un atelier surchauffé donnant sur la Meuse / Ceux qui ont décidé de se séparer sans se le dire / Celui qui se flatte d’avoir fait tous les 4000 des Alpes occidentales sans avoir jamais commis l'Acte  / Celle qui enchaîne ses amants au même radiateur / Ceux qui raffolent du goût de la colle de timbre / Celui qui en pince pour les casseroliers de moins de 25 ans / Celle qui sait (dit-elle) pourquoi elle va chaque année à Djerba / Ceux qui se vantent d’être absolument indifférents aux appels du Ciel / Celui qui pense que c’est plaire à Dieu que de dénoncer « le vice » dans les courriers de lecteurs / Celle qui n’aime rien tant que les enfants au jardin public / Ceux qui se réjouissent de voir l’expo  Boudin à Vancouver / Celui qui ne peut renoncer au Pauillac qui le démolit (à ce que dit le Dr Gallopin) / Celle qui adore son collègue Lucien Martineau pour la délicieuse mollesse de ses mains / Ceux qui se plaignent d’Untel toujours de bonne humeur / Celui qui s’imagine obligé « par les circonstances » de manger son chat / Celle qui en veut aux Albanais du sud par tradition familiale / Ceux qui espèrent quand même que leur fils finira par se pacser / Celui qui dit qu’il n’y a que l’Opel Rekord de fiable / Celle qui a pris en horreur la liberté de sa sœur aînée / Ceux qui collectionnent les photos d'Amanda Lear, etc.

    La Savoie enneigée. Huile sur panneau, JLK.

  • Ceux qui s'apaisent

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    Celui qui se réconcilie avec lui-même après de longues négociations / Celle qui démasque les contempteurs douteux / Ceux qui parlent guerre des sexes pour mieux asservir l’un ou l’autre / Celui qui rompt le mécanisme mimétique des chaises de coiffeurs illustré dans Le Dictateur de Chaplin / Celle qui relativise tout pour obtenir un simulacre de concorde / Ceux qui ne se contenteront jamais de la paix des cimetières / Celui qui a esquivé toutes les forme de rapprochement insincères au bénéfice de son splendide isolement / Celle qui n’en a plus rien à foutre du Diplôme de Reconnaissance de la société sociale / Ceux qui se donnent rendez-vous à Davos pour leur G4 des copains d’abord / Celui qui s’initie enfin au saxophone alto des rêves de son adolescence que vient de lui offrir sa énième maîtresse un peu fortunée / Celle dont le corps s’est refermé comme une huître vers la cinquantaine mais dont l’âme reste ouverte comme une chambre d’enfant le matin quand les petits sont au jardin / Ceux qui font encore la moue mais plus la guerre / Celui qui ne regrette aucune des choix qu’ils a faits dans sa vie et même pas les pires quoique / Celle qui sublime ses déceptions amoureuses par le truchement de poèmes cryptés très difficiles à mettre en musique / Ceux qui ont découvert que certains sourires limpides pouvaient cacher des cloaques / Celui qui se shoote aux parfums des allées du Mozart Park / Celle qui danse en pensée en se traînant jusqu’à l’abribus tagué par les petits salopiots qui lui ont retrouvés son chat Poulou / Ceux qui vendent la peau de l’ours pour s’acheter une couverture chauffante plus pratique au lavage / Celui qui te fusille du regard à bout pourtant à cause de ta dégaine de bohème et se met à roucouler comme une fille toute simple quand tu les complimente sur ses médailles militaires / Celle qui fait des pipes dans les zones réservées aux fumeurs / Ceux qui détendent l’atmosphère des réus de cadre avec des saillies clairement sexuelles voire homosexuelles si l’on est entre mecs libérés ah ah / Celu qui dit en interview qu’il aspire à voir Dieu et qui demande à relire la copie du journaleux pour vérifier qu’il n’a pas sucré cet aveu tou de même scandaleux en démocratie populiste / Celle qui dit Mon Dieu Mon Dieu sans être sûre sûre qu’il existe mais avec la conviction que c’est bien le sien nom de Dieu / Ceux qui sont bon non par faiblesse mais par paresse, etc.
    Peinture JLK: vers Villars-Sainte-Croix. Huile sur toile.

  • Ceux qui font ce qui se fait

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    Celui qui nage dans le couloir marqué Tortue / Celle qui offre un slip de bain genre léopard à son neveu Léonard / Ceux qui s’excusent de lâcher un vent dans l’ascenseur bondé alors que le matin les eaux de toilette font couverture / Celui qui fait à la Suzanne de l’Auguste ce qu’il faut pour qu’elle lui donne dans neuf mois un futur repreneur de l’Affaire donc en espérant un mâle et le bon numéro / Celle qui fait sous elle tellement elle en bave à l’examen d’économie politique / Ceux qui font un secret de ce qu’ils font dans le paddock après avoir aveuglé la jument Polonia / Celui qui apprend son catéchisme par cœur que la monitrice de l’école du dimanche lui fait réciter à toute pompe en ne cessant même de lui dire abrège abrège / Celle qui prétend voir la mère de Dieu quand elle ferme les yeux et convient finalement que c’est à Jésus qu’elle fait de l’œil / Ceux que l’idée de pisser ailleurs que dans un pissoir n’effleurerait pas même en Turquie du Sud et qui prennent donc leurs dispositions avec les Agences Ad Hoc / Celui qui est né notaire et s’est découvert aigrefin vers la vingtième année et réalise donc sa vocation avec une effrontée réussite / Celle qui fait des rêves strictement freudiens avec baise incestueuse et conclusion à l’asile des aveugles pour son fils à cheville fragile / Ceux qui marchent sur les eaux à l’imitation de Notre Seigneur en s’aidant de palettes spéciales appareillées à Taiwan / Celui qui met son chapeau et se signe à chaque fois que son épouse Simone-Agathe le lui indique d’un geste impatient / Celle qui exige un mariage dans la norme cantonale et que son mari le premier soir mais au final la prenne par derrière comme le lui ont recommandé ses amies du Tupperware Club / Ceux qui rêvent d’une success story genre Onfray en plus popu pour leur fils bègue dont les talents de philosophe de télé se sont révélés à l’émission de Cauet / Celui qui remarque qu’avec un roi la reine n'aurait pas besoin d’être chanteuse de charme en plus / Celle qui n’envie Carla Bruni que pour le King Size de l’avion présidentiel dans lequel ont fait ça au-dessus des nuages et des vicissitudes / Ceux qu’on invite parce qu’ils font bien dans le décor et plus si affinités au niveau du carnet d’adresses, etc.
    Image: Philip Seelen.

  • De l'esprit du conte

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    C’est en commençant de lire les Nouvelles complètes de Nabokov, et plus précisément la première qu’il a publié de son vivant à 22 ans, en 1921, intitulée Le Lutin et racontant la visite à un jeune émigré russe, réfugié à Berlin, d’un pauvre génie des prairies russes chassé de son paradis par la guerre et la révolution, que me vient soudain la réponse à une question que je me pose depuis quelque temps à propos de la nature du roman, ou plus précisément à propos de l’appellation « roman » collée à de plus en plus de livres qui n’en sont pas vraiment – surtout en France. Philippe Sollers en est évidemment un bel exemple, mais également – entre pas mal d’autres – son ami Marcelin Pleynet dont le dernier ouvrage, très remarquable au demeurant, se veut « roman » alors qu’il est essentiellement ce qu’annonce son titre de Chronique vénitienne.
    Or, si j’y reviens, c’est parce que Sollers lui-même y revient avec une insistance parfois impatiente en affirmant et réaffirmant que ce qu’il appelle ses romans en sont de vrais alors qu’ils représentent plutôt, à mes yeux, des chroniques narratives frottées d’autofiction dont le seul personnage dominant est l’Auteur, sauf dans Femmes où le Narrateur (Sollers dédoublé en auteur américain) fait défiler une frise mémorable de figures du temps des trois sexes. Et quelle importance m’objectera-t-on ? Je dirais : l’importance d’un nouveau repérage de l’esprit du conte, précisément, que le romancier Henry James désignait à sa façon par « le cercle magique de la fiction ». À quoi j’ajoute le charme intemporel et magique remontant aux origines du récit (russe en l’occurrence, mais de partout évidemment) et que l’esprit du conte a relancé sous toutes les formes, jusqu’au roman moderne, Proust et Céline compris en dépit du côté chronique de ces deux œuvre sommitales.
    Or, le génie du conte hante-t-il les livres de Philippe Sollers ? Pour ma part, en tout cas, je n’en ai jamais senti la présence. Il y a sûrement du génie dans la vision panoptique de Sollers et dans sa passion fixe pour la littérature et la langue française, mais l’esprit du conte n’y est pas, et pourquoi d’ailleurs lui en faire le reproche ? L’esprit du conte est également absent des Essais de Montaigne et des Pensées de Pascal, qui n’en sont pas moins de formidables écrivains d’écriture…
    Faulkner a parlé, lui aussi, de l’esprit du conte, et son œuvre en vibre de part en part. Mais que se passe-t-il chez Faulkner ? Il se passe que j’y rencontre quantité de personnages qui me font oublier Faulkner, dans un monde qui n’est pas le monde quotidien de Faulkner mais sa transposition mythique, emportés par une force et un souffle captés par Faulkner mais dépassant son intelligence de la chose, comme la force et le souffle de Typhon dépassent l’intelligence de la chose d’un Joseph Conrad pourtant supérieurement intelligent.
    Dans son Portrait du joueur, Philippe Sollers réduit ce qui distingue les romans conventionnels de ses romans à lui à ce qu’on appelle aujourd’hui la story. Mais cette défense pro domo tient-elle la route ? Tout dépend de ce qu’on appelle story, et de ce qu’on entend par roman. Si la story dont parle Sollers est du genre Love story, alors je lui donne pleinement raison, et c’est vrai que le roman contemporain tend de plus en plus à la story genre Love story, à savoir au traitement, sur le mode du roman d’aérogare ou du téléfilm, de présumée grands thèmes, à savoir l’amour, la maladie, la mort, ce genre de trucs. Bien entendu, l’on cherchera vainement, dans le best-seller Love story, la moindre trace de ce qu’on peut dire le génie du conte, également absent de tant de romans contemporains, alors qu’y prospère l’esprit cancanier de ce que Céline appelait, désignant le roman actuel, la « lettre à la petite cousine ».
    En ce qui concerne les livres de Philippe Sollers, dont je veux bien admettre finalement qu’ils soient plus « romans » que les épisodes de sitcoms à quoi se réduisent de plus en plus de prétendus romans contemporains, et que je suis alors tenté d’appeler romans-de-Sollers, instituant un genre en soi, je constate au moins qu’ils valent mieux qu’autant de lettres à la petite cousine et que, par leur savoir immense et leur intelligence, l’enjeu de leur perpétuel débat esthétique ou spirituel, social (dans Femmes) ou poético-métaphysique (dans Une vie divine et dans Les Voyageurs du temps), et qu’ils m’intéressent autant sinon bien plus que nombre de vrais romans actuels même visités par l’esprit du conte.
    Le génie du conte dérange pourtant, plus que jamais, la paroisse littéraire savantasse ou l’église universitaire des derniers jours. Nabokov y est lui-même reclassé « postmoderne » pour qu’il ne soit pas dit qu’il échappe aux réducteurs de textes, mais son lutin a déjà rebondi vers son bois sacré…


    Vladimir Nabokov. Nouvelles complètes. Gallimard, coll. Quarto, 865p.
    Philippe Sollers, Portrait du joueur. Gallimard,
    312p.

  • Background Zero

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    … Je n’en ai pas parlé à la remise du Prix, je connais trop bien les médias et le milieu littéraire new yorkais, mais il va de soi que je dédie mon Pulitzer à Jonathan Wonder, qui aurait tiré de ce sujet un roman meilleur que le mien, et dont son agent Jerry Strong eût fait un coup éditorial d’une dimension planétaire, ça ne fait pas un pli, en conséquence de quoi c’est avec une certaine mélancolie, malgré le Prix, que je suis venu recueillir sur les lieux où commence et s’achève Background Zero, « le meilleur roman sur les tenants et les aboutissants de l’Attentat », selon l’expression de Larry Prince dans son talk-show, qui aurait appliqué la même formule à Jonathan si celui-ci et Jerry, ce jour-là, ne s’étaient pas attardés au 76e étage de la Tour Nord…

    Image: Philip Seelen

  • Ceux qui ont un secret

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    Celui qui sait qu’elle sait qu’ils savent /Celle qui dit que vos fleurs ont besoin d’oxygène / Ceux qui ont de belles mains / Celui qui me disait préférer un chat à un enfant / Celle qui s’est fait faire un piercing pour faire chier sa prof de piano / Ceux qui font du charme aux buralistes / Celui qu’on surnomme Le Professeur au camping du Lavandou / Celle qui prend tous les matins un long bain / Ceux qui font le tour du quartier au cas où / Celui que rassure le fait que César fut poitrinaire / Celle qui s’accorde une récréation sexuelle par semaine / Ceux qui affirment crânement qu’Homère n’a jamais existé, ni Shakespeare « d’ailleurs » / Celle qui a un poster de Snoopy en dessus de son bidet / Ceux qui sentent de la bouche / Celui qui ne supporte pas l’odeur des curés (dit-il) / Celle que les œillets dépriment / Ceux qui pensent que toute mauvaise action s’inscrit quelque part / Celui qui fait partie d’une société de cruels / Celle qui pense que l’état du linge des Durussel en dit long sur leur couple / Ceux qui se chargent toujours de tout au bal annuel du minigolf / Celui que la musique de Bartok insupporte / Celle qui a osé conseiller à Gilles Deleuze de se couper les ongles / Ceux qui ne font plus que se virer des chèques à Noël / Celui qui a chopé le démon du sexe aux Alcooliques Anonymes / Celle qui propose à Carlo de s’occuper des rangements de l’appart de son père décédé / Ceux qui affirment que tout Ibsen est dans Georges Sand / Celui qui se flatte de la popularité dont il jouit au Bureau des Automobiles / Celle qui pense que les hommes instruits manquent de cœur / Ceux qui marchent dans la brume d’Ostende, etc.

    Image: Floristella Stephani, Ostende, huile sur toile.

  • Le Passe-Muraille nouveau

     

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    Edito

     

    Du papier à la Toile : la Qualité seule prime

     

    La défense de la littérature se déplace aujourd’hui du papier à la Toile, au point de faire conclure certains au déclin de la critique littéraire, d’une part, et de la lecture en général. Cela n’empêche pas l’écrivain et critique Michel Crépu, directeur de la vénérable Revue des Deux-Mondes, d’amorcer son remarquable Journal de lecture 2002-2009 * avec enjouement : « La régie me signale qu’il y a un problème avec la lecture. Il paraît que plus personne ne lit, tous les experts le disent. C’est curieux, je ne l’avais pas remarqué. Les livres, je vis avec eux depuis toujours, ils sont mon paradis, ils ne m’ont jamais rien fait de mal, je crois ne les avoirs jamais trahis. Cela m’étonne toujours qu’on puisse avoir un problème avec eux. »

            Or, le problème est ailleurs, sans doute. Le problème est qu’une société littéraire, jalouse de ses prérogatives, est en train de disparaître, au profit d’une nouvelle

     

    nébuleuse de lecteurs-passeurs se déployant sur des sites et des blogs.  La critique littéraire est-elle condamnée pour autant ? Là encore Michel Crépu calme le jeu, affirmant qu’ « il n’y a pas de critique littéraire, il n’y a que des lecteurs plus ou moins attentifs » et « qu’une lecture, plus ou moins suivie, profonde, disponible libre». Dès lors, qu’importe que la lecture soit défendue sur le papier ou la Toile, si la Qualité résiste au déferlement de la Quantité ?

            C’est le défi qu’a relevé Le Passe-Muraille dès sa création, en 1992, et c’est dans la même optique, peut-être plus ouverte encore, que son équipe rajeunie poursuit aujourd’hui son effort, sur le papier autant que sur la Toile (http://www.revuelepassemuraille.ch), en préparant notamment une livraison, à paraître en mai 2010, consacrée tout entière à la défense et l’illustration de la lecture…

     

     

     

     

    Sommaire du Passe-Muraille No 81. Avril 2010, «Magies de Rose-Marie Pagnard ».

     

    P1.

    Editorial, « Du papier à la Toile: la Qualité seule prime », par JLK

    Inédit, « Un très léger vertige » par Rose-Marie Pagnard

     

    p.2

    Expositions – « Deux magiciens en symbiose », René Myrha, Musée d'art et d'histoire, Neuchâtel. JLK

     

    « Les leçons de mystère » à propos de Rose-Marie Pagnard, « Le Motif du Rameau », Zoé, 2010, 220p., par Bruno Pellegrino

     

    p.3

    « Portrait d'un homme mort » à propos de Sarah Hall, « Comment peindre un homme mort », Christian Bourgois, 348p., par Claude Amstutz

     

    « La geste des enfants perdus » à propos de Sacha Sperling, « Mes Illusions donnent sur la cour », Fayard, 2009, 272p., par Matthieu Ruf

     

    p.4

    « Le chant d'amour pour Haïti » à propos de Dany Laferrière, « L'Enigme du retour », Grasset, 2009, 301p., par Luisa Campanile

     

    « Un geste solidaire » à propos de Collectif, « Histoires cueillies pour Haïti », TheBookEdition.com, 2010, 146p., par JLK

     

    p.5

    « Le héraut du neuf » à propos de J.G. Ballard, « La Vie et rien d'autre », Denoël, 2009, 291 p., par Jean-François Thomas

     

    « A l'intérieur du gueuloir » à propos de Pierre-Marc de Biasi, « Gustave Flaubert, une manière spéciale de vivre », Grasset, 2009, 496p., par Matthieu Ruf

     

    p.6

    « Des éléphants et des lunes » à propos de Raphaël Aubert, « La Terrasse des Elephants », L'aire, 2009, 169p., par Jean Perrenoud

     

    « Dans l'ample foulée de la vie »  à propos de Pascal Rebetez, Je t'écris pour voir, Editions de l'Hèbe, 2009, 153p., par JLK

     

    « Autoportrait d'un « inutile » » à propos de Jean-François Sonnay, Hobby, Bernard Campiche Ed., 2009, 110p., par Janine Massard

     

    p.7

    « Le vertige de notre époque » à propos de Catherine Lovey, Un Roman russe et drôle, Zoé, 2010, 289p., par Bruno Pellegrino

     

    « Une soif de lire très mobile » à propos de Gérard Delaloye, Le Voyageur (presque) immobile, L'Aire, 2008, 191p., par Jean Perrenoud

     

    p.8

    « Un humour pince-sans-rire » à propos de Jean Vuilleumier, Les Fins du voyage, L'Age d'Homme, 2009, 134p., par Patrick Vallon

     

    « Une ville la nuit » à propos de Rosa Montero, Instructions pour sauver le monde, Métailié, 2009, 269p., par Claude Amstutz

     

    p.9

    « Lettres de l'intempestif » à propos de Louis-Ferdinand Céline, Choix de Lettres, Gallimard, La Pléiade, 2009, 2029p., par Antonin Moeri

     

    p.10

    Littérature Jeunesse

    « Aventure entre deux mondes » à propos de François Place, La Douane volante, Gallimard-Jeunesse, 2010, 334p., par Sophie Kuffer

     

    « Aimer lire en Corée » à propos de Eun-sil Yoo, Si j'étais Fifi Brindacier, Picquier Jeunesse, 2010, 198p., par Nasma Al'Amir

     

    « A la poursuite de l'amour » à propos de Eglal Errera, Le Rire de Milo, Actes Sud Junior, 2009, 90p., par Nasma Al'Amir

     

    P.11

    « Romancier de l'empathie profonde » à propos de Louis Guilloux, d'une Guerre l'autre, Gallimard Quattro, 2009, 1117p., par René Zahnd

     

    p.12

    « Premier homme, dernière phrase » à propos de Albert Camus, Le premier Homme, Gallimard, 1994, 331p., par René Zahnd

     

    « L'Epistole », Lettre de l'île de Chatham,  par Damien Personnaz

     

     

    Pour s'abonner et communiquer: http://www.revuelepassemuraille.ch/

  • Ceux qui apprennent par coeur


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    Celui qui s’est formé le goût en apprenant Baudelaire par cœur dans la clairière de la forêt jouxtant sa maison natale / Celle qui s’abreuve toujours à La Fontaine / Ceux que j’endormais en leur récitant Booz endormi à treize ans et des poussières / Celui qui s’est rebellé contre ses profs à longs cheveux qui prétendaient que mémoriser de la poésie ne se faisait plus / Celle qui ne cesse de marmonner dans la rue des bribes d’un délire et l’on entend ainsi « l’hiver nous irons dans un petit wagon rose » / Ceux qui ne retiennent rien et sont donc vides / Celui que le goût premier pour Verlaine a lassé et que celui de Rimbaud fait toujours flamber / Celle qui se cachait de ses camarades de l’école de commerce pour se dire de nouveaux vers du vieux Jammes / Ceux qui slament dans le tram / Celui qui savait des stances entières de Saint-John Perse à quinze ans et qui les mit en veilleuse pour lire Lénine dont il a tout oublié alors que lui revient ce vers obscur : « Les spasmes de l’éclair sont pour le ravissement des princes en Tauride »… / Celle qui juge de la poésie à sa capacité d’être mémorisée et balance donc les neuf dixièmes de ce qui se fait actuellement au tréfonds de ses oubliettes / Ceux qui contresignent cette note de Marcelin Pleynet dans sa belle et bonne Chronique vénitienne (Gallimard, mars 2010, p.41) : « Le par cœur est un talisman qui incite au voyage » / Celui qui n’a jamais su par cœur que le numéro de son compte en banque, etc.

    Image: Philip Seelen

  • La fuite de Monsieur Mundus

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    Lecture de Train de nuit pour Lisbonne

    Ce roman démarre en coup de vent comme chez le Simenon des destinées subitement en rupture (dont le premier exemple serait La Fuite de Monsieur Monde), puis on s’immerge à la fois très vite et tout en douceur dans une coulée qui relève d’une autre sorte de poésie existentielle, à la fois enveloppante et cultivée, savante et émouvante, qui évoque le Pereira prétend d’Antonio Tabucchi, et plus encore le Livre de l’intranquillité de Pessoa, d’ailleurs cité dans la foulée.
    La fascination pour la langue portugaise, surgie dans la vie du professeur de langues anciennes Raimund Gregorius, surnommé Mundus ou l’Incroyable, à l’occasion d’une péripétie aussi fulgurante que fortuite (une femme qu’il croise sur le pont de Kirchenfeld, à Berne, dont l’intention ambiguë l’a fait se précipiter à son secours), cette fascination née du mot português coulé des lèvres de la femme, et bientôt relancée par la découverte d’un livre dont les phrases l’envoûtent aussitôt, marque la décision soudaine du brave prof, régulier comme une horloge pendant trente ans, de tout plaquer d’un jour à l’autre pour entamer une nouvelle vie.
    Il y a de l’extravagance apparente dans ce départ, qui laissera sans doute pantois les collègues du cher homme, mais sa décision est si profondément juste que ses vrais amis (à commencer par l’ophtalmologue philosophe qui apaise sa terreur de perdre la vue) autant que ceux qu’il rencontrera dans le train puis à Lisbonne, que tout va s’enchaîner dans une sorte de logique poétique sans faille, jusqu’au premier rebondissement majeur du roman, devant une tombe du Cimetière des Plaisirs. C’est là que Gregorius va trouver la première trace tangible de l’auteur du livre qui l’a poussé à apprendre le portugais en une nuit, un certain Amadeu Almeida Prado dont les proses méditatives, largement citées au fil des pages, étincèlent d’une étrange, mélancolique  lucidité. Alors s’amorce la vraie entrée en matière de ce roman limpide et prenant, dont les magnifiques cent premières pages se lisent d’un souffle…
    medium_Mercier2.jpgPascal Mercier. Train de nuit pour Lisbonne. Traduit de l’allemand par Nicole Casanova. Maren Sell, 490p.

  • Le prêtre sans Dieu

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    En lisant Train de nuit pour Lisbonne (2)

    La question «Nous autres hommes, que savons-nous les uns des autres ? », posée dans l’une des pages d’Un orfèvre des mots, le livre posthume d’Amadeu Almeida Prado sur lequel le professeur Gregorius est tombé par hasard à Berne avant d’envoyer valdinguer sa vie habitudinaire de spécialiste des langues anciennes - cette question court comme un fil rouge à travers Train de nuit pour Lisbonne, dont la deuxième partie, intitulée La rencontre, sera marquée, de fait, non seulement par une mais par une série de rencontres, toutes liées à l’enquête du protagoniste sur l’écrivain-médecin disparu dont les mots l’ont immédiatement bouleversé. D’emblée en effet, Gregorius a identifié « un orfèvre des mots dont la passion la plus profonde avait été d’arracher à leur mutisme les expériences silencieuse de la vie humaine ». Et sa folle démarche de constituer la réponse spontanée aux questions existentielles le concernant lui-même : « Etait-il possible que le meilleur chemin pour s’assurer de soi-même passât par la connaissance et la compréhension d’un autre ? Un homme dont la vie s’était écoulée très différemment et avait possédé une tout autre logique que la vôtre ? Comment la curiosité que vous inspirait une autre vie s’accordait-elle avec la conscience que votre propre temps s’écoulait ? »
    La première de ces rencontres est celle d’Adriana, soeur d’Amadeu à l’« incandescence glaciale » et que la ferveur du prof va bientôt apprivoiser au point qu’elle lui ouvrira le sanctuaire du disparu, qu’elle vénère jalousement et dont elle trace un début de portrait. Celui-ci va s’enrichir ensuite auprès du fascinant Joao Eça, vieillard rescapé des chambres de tortures de la police salazariste, qui révèle à Gregorius dans quelles circonstances Amadeu est entré lui-même en résistance – Amadeu qu’il qualifie de « prêtre sans dieu ». Par la suite, poursuivant ses recherches dans les archives d’un journal et auprès de la sœur cadette de Prado, le protagoniste va découvrir, grâce au Père Bartolomeu qui en fut le maître de lycée, quel extraordinaire « aventurier » fut ce « garçon béni » à l’intelligence flamboyante et à l’âme rebelle.
    D’un témoignage à l’autre, avec le constant recoupement des pages tirées du livre d’Amadeu Prado, l’image de celui-ci se modifie et gagne en contrastes et en complexité pour accentuer encore le sentiment de mystère qu’on pourrait dire la substance même du livre de Pascal Mercier, dans laquelle le lecteur s’immerge comme s’il s’agissait d’un grand rêve éveillé. Cette deuxième partie s'achève sur la lecture, dans le lycée désaffecté où Gregorius a tenu à le déchiffrer, parce que c'est là qu'il a été prononcé, du discours final d'Amadeu devant ses professeurs et condisciples, rédigé en latin (p.195-200). Un prodigieux morceau d'anthologie, restituant toute la passion incandescente d'un jeune homme qui a brûlé d'amour pour le Christ et célèbre encore la force poétique de l'Ecriture, avant de se retourner contre la cruauté de la religion et la mauvaise foi de l'Eglise, ici dans ses rapports avec la dictature. D'une éloquence cinglante, quasi cicéronienne, cette invective rebelle concentre toute la révolte d'un garçon dont nous savons déjà quel homme, quel écrivain aussi il deviendra. Or on ne peut se détacher de la lecture de Train de nuit pour Lisbonne, qui est à la fois d'un conteur, d'un philosophe et d'un poète infiniment attachant... 

    Pascal Mercier. Train de nuit pour Lisbonne. Traduit de l’allemand par Nicole Casanova. Maren Sell, 490p.

  • Recours

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    … L’interdiction du chien policier dans nos forêts, signée par le Préfet du canton, fait obstacle au travail de nos groupes d’intervention et de leurs maîtres-chiens lancés sur la piste des Roms qui, comme vous le savez, Madame la Ministre, se tapissent volontiers dans les bois, aussi nos Services vous demandent-ils, en plein accord avec les médias et les retraités, de surseoir à cette mesure clairement inappropriée aux règles de Sécurité…

     

    Image : Philip Seelen

  • Ceux qui reprennent la mer

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    Celui qui aurait pu rencontrer Arthur Rimbaud ce matin-là dans la foule de Marseille s’il avait su à quoi il ressemblait / Celle qui ne pensait pas que le marchand d’armes Rimbaud fût si blond / Ceux qui prétendent avoir vu le nommé Rimbaud et le marin polonais Josef Korszeniowski parler commerce au pied du trois-mâts Mont-Blanc à bord duquel le second venait de débarquer des Caraïbes / Celui qui sait par cœur Illuminations sauf les pages que sa mère en a arrachées pour allumer le feu de sa cuisinière à bois de marque Le Rêve / Celle qui a assez d’imagination pour tenir son bureau fermé à clé / Ceux qui n’ont aucune expérience des femmes joviales et s’en ressentent en cuisine / Celui dont l’honnêteté a le poids et l’épaisseur d’un bloc de parpaing / Celle qui a longtemps cru que son époux Alphonse était trop bouché pour s’aviser de sa double vie jusqu’au jour où elle découvrit dans son journal intime quelle romance il vivait de son côté avec divers cochers / Ceux qui ne se froissent plus de rien en apparence tout en notant chaque fait méritant vengeance / Celui qui parle toujours de beau temps pour mieux savourer la remémoration des grains qu’il a essuyés en mer de Chine / Celle qui a enseigné le clavecin à la sœur de l’assassin à la serpe / Ceux qui ont une expérience professionnelle du sale temps en montagne et qui ont pourtant toujours les chocottes dès que se manifeste le feu Saint-Elme / Celui qui ne se rappelle plus rien de ce qu’il a appris à l’école navale sur les ouragans circulaires ni sur les femmes instables à la même époque / Celle qui tresse la natte du Chinois tandis que le ciel se charge de nues mauves et moites / Ceux qui constatent avec stoïcisme que la tornade se dirige droit sur leur carré de tomates juste mûres / Celui qui peint des ouragans mais dans la manière minimaliste conforme au marché international / Celle qui estime qu’on se fait à tout même aux tremblements de mer / Ceux qui lèvent le poing vers le ciel non sans se douter qu’il n’en a rien à battre / Celui qui estime que la chaleur de four de ce soir ferait jurer un saint sauf qu’un saint n’est pas censé avoir envie de baiser / Celle qui surveille son langage par discipline héritée de son bisaïeul majordome à London / Ceux qui ont de la peine à l’idée que les prisonniers de la soute se noieront sans même pouvoir se jeter à la mer même infestée de requins / Celui qui guette la formation d’un typhon dans la physionomie du Chef de Bureau / Celle dont la façon de parler par litotes exaspère ses collègues dactylographes majoritairement volubiles / Ceux qu’on imagine libres parce qu’il ne s’attachent à personne alors qu’ils cherchent partout un partenaire digne d’eux en matière de tyrannie mentale réciproque et plus si affinités / Celui qui a toujours eu quelque scrupule esthétique à chier dans la mer / Celle qui pressent que cette fois nul n’échappera au tsunami en dépit des rapports excellents que certains membre du groupe entretiennent avec celui qu’ils appellent Le Tout Puissant sans prendre tout à fait au sérieux cette appellation / Ceux qui estiment que les dernières dévastations des îles Samoa ont sûrement un motif à caractère moral s’agissant d’indigènes à l’excessive sensualité, etc.
    Image : Balthasar van den Bos.

    (Notes prises en marge de la lecture de Typhon de Jozef Korzeniowski, alias Joseph Conrad)

  • En dernière analyse

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    …Ce peintre est de l’Ecole symboliste, donc ce tableau symbolise quelque chose, je pense que ce sujet seul qui traverse le tableau de droite à gauche symbolise La Traversée par excellence, et là je pointe historiquement le Parcours de la Droite à la Gauche, rappelez-vous mon cours sur Victor Hugo : de droite  à vingt ans et de gauche à cinquante-trois, c’est ça le message - mais non Marie-Hélène  il n’y a rien de métaphysique là-dedans, il faut absolument vous libérer de ces schémas idéalistes limite réactionnaires…

     

    Image : Philip Seelen

  • Ceux qui arpentent les parapets

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    Celui qui devine les vraies frontières / Celle qui sent en elle un vieux fonds de Rom indo-européenne / Ceux qui savent les filiations musicales reliant les pays des marches européennes opposées qui n’ont plus en commun que l’enseigne du McDo / Celui qui déjoue les leurres de l’Union Européenne en créant des réseaux parallèles / Celle qui raconte son Portugal terrien à un spécialiste californien des Lusiades respectueux des anciennes mœurs catholiques / Ceux qui se rencontrent à un cours de russe donné à Estoril par le fils d’une amie berlinoise du romancier Vladimir Nabokov / Celui qui va pour perdre les trois kilos de trop que lui reproche sa conquête lisboète avec laquelle il parle avec passion de métempsycose / Ceux qui savent par cœur les vers de T.S. Eliot disant à peu près : « Tu as commis la fornication / mais c’était dans un autre pays / et d’ailleurs la fille est morte ». / Celui qui lit Hésiode dans le train de Cascais / Celle qui écrit une lettre à Andrzej Stasiuk à propos de son livre sur l’Allemagne qu’elle vient de finir au bord du Tage / Ceux qui vivent depuis des années à Oeiras sans se douter que le 99,9 % des habitants de la ville souabe de Schelklingen ignorent absolument l’existence de cette ville du sud du Portugal / Celle qui bosse à l’hôpital de Cascais à cause d’un infirmier slovène qui lui a tapé dans l’œil à Malmö / Ceux qui ont vu le Maltais se risquer tout au bord de la falaise de Cabo da Roca et provoquer une réaction hystérique de sa compagne arguant que c’est lui qui avait les billets de retour et les cartes de crédit et qu’on ne joue pas avec les nerfs d’une Danoise / Celle qui déclare qu’après avoir fait le Portugal en une semaine elle va faire les Baléares en évitant Ibiza qu’on dit un foyer de maladies sexuellement transmissibles par les Espagnols pourtant si attirants / Ceux que l’Atlantique fait rêver au Brésil et qui vont donc prendre un café serré en attendant de rentrer à la maison où ils boivent surtout du café au lait au lit , etc.

    Photo: LK. Dernier soir aux docks d'Alcantara, sous le Pont du 25 avril.

  • Ceux qui hantent les eaux profondes

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    Celui qui a l’air d’une mitaine géante aux nonchalantes nageoires et aux yeux blasés par la si lente évolution des choses en ce bas monde / Celle que son mimétisme distingue à peine du fond vaseux de la soupe originelle / Ceux qui se déplacent en bancs serrés d’inspecteurs des lieux à profils d’apparatchiks sévères / Celui dont chaque mouvement dit qu’il est requin dans l’âme et ne peut en changer / Celle qui apprécie l’ambiance franchement conviviale qui règne en ces zones d’ordinaires massacres et dont on ne sait à quels principes pacificateurs elle obéit – peut-être quelque taoïsme évangélique des eaux / Ceux qui ont l’air d’attendre Godeau / Celui qui fonce droit devant lui comme un maquereau sur un mauvais coup / Celle qui a la grâce ailée d’un papillon des hauts fonds / Ceux qui se déplacent en scintillantes escadrilles et réalisent des figures à la fois ondulatoires et corpusculaires / Celui qui a cette lippe dubitative qui fait dire à Marcel Proust que tel de ses personnages a le profil d’un mérou / Celle qui évoque une inerte dentelle florale et bouge soudain comme un gracile dragon / Ceux qui malgré leur aspect de vieux garçons sont nés femelles et ont viré de bord afin d’aller et de procréer comme c’est recommandé dans la Bible / Celui qui se rend visiblement à un rendez-vous galant avec un brin de corail à la boutonnière / Celle qui brille de tous ses feux bleus / Ceux qui ont la plasticité des montres molles du peintre surréaliste espagnol aux moustaches de poisson-chat et aux branchies attrape-dollars / Celui qui semble maugréer sans cesser de tourner en rond comme un retraité mal luné / Celle qui scintille comme une mantille / Ceux qui évoluent comme dans leur propre rêve / Celui qui sent venir l’heure de la tortore / Celle qui se foutrait à l’eau de désespoir si elle savait ce qui l’attend si on l’en sortait / Ceux qui se laissent porter par de bonnes ondes / Celui qui a l’air d’une pierre ponce et n’en pense pas moins à sa façon postmoderne tendance Sloterdijk Ecumes II / Celle qui joue a loutre espiègle à facéties selon les termes de son contrat d’engagement de pitre nourri-logé / Ceux qui se savent un palier de l’évolution et en louent le Seigneur vu ce qui se passe en surface à ce que disent les journaux / Celui qui se dit que ce doit être bien chiant d’être enfermé derrière ces parois de verre à ne faire tout le temps que photographier à longueur de temps / Celle qui alu une fois Le silence de la mer mais sa réincarnation punitive en murène / Ceux qui se rappellent que le Nazaréen Ieoshuah Ben Iosef a multiplié des poissons pour en faire de la friture, etc.
    Image :Lucienne K.