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  • Ceux qui se rappellent deux trois petites choses

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    Pour L.

    Celui qui de sa panoplie de chef de gare de 5 ans préférait la palette qui lui permettait de donner le signal du départ au train dit La Flèche rouge / Celle qui a découvert les lettres enluminées de l’Alphabet dans un livre de sa grand-mère reçu à un Noël de l’autre siècle / Ceux qui ont gardé le plumier fleurant l’encre de leur première année d’école / Celui qui les fins d’après-midi de pluie allait ramasser des escargots dans la haie de l’Asile des aveugles / Celle qui ne prêtait pas le bébé mouilleur de sa poupée Agathe aux longs cils mobiles / Ceux qui allaient glaner dans les champs de blés moissonnés du haut du quartier actuellement barré par trois tours de vingt étages / Celui qui se rongeait les ongles et dont sa tante dure conseilla à ses parents de lui tremper le bout des doigts dans une substance orange et poisseuse qu’ils ne lui appliquèrent qu’une fois tant elle puait / Celle qui se fit savonner la langue à sept ans pour un mot réellement ordurier qu’elle avait emprunté à l’oncle Victor ce rustre / Ceux qui remontaient la rivière aux écrevisses en craignant un peu les attaques-éclair des voyous de la Maison de redressement / Celui qui montrait sa boutique aux écoliers traversant le matin le parc Mon-Repos / Celle qui échangeait volontiers les vignettes de footballeurs que son frère lui cédait contre des portraits d’actrices (Doris Day, Ava Gardner) et d’acteurs (Tony Curtis, Errol Flynn) qui enrichissaient sa collection fleurant l’odeur de cannelle d’un chewing gum de marque oubliée / Ceux qui avaient de la poudre de limonade dans leur musette qui les rendait assez populaires aux courses d’école / Celui qui convoitait des patins de hockey style canadien au lieu de ses minables lames à visser lui attirant lazzis et horions / Celle qui possédait la seule télévision du quartier et permettait aux enfants de voir Lassie Chien fidèle moyennant la somme de quatre sous pour l’Oeuvre des missions / Ceux qui se levaient avant l’aube pour aller voir le montage du cirque Knie avant l’arrivée des animaux / Celui qui aimait les randos improvisées dans l’arrière-pays dont on revenait parfois à point d’heures / Celle qui lisait James Oliver Curwood sous les couvertures sans risque d’empêcher sa soeur encore analphabète de dormir / Celui auquel sa mère reprochait de prêter trop d’attention aux publicités de la Gaine Scandale / Celle qui avait déjà pas mal de bois devant la maison à douze ans seulement / Ceux qui avaient des pères avocats ou médecins auxquels l’instituteur Duflon montrait plus d’intérêt qu’à la piétailles des fils de magasiniers ou même de prolétaires le plus souvent socialistes et portés à boire / Celui qui osa enfin demander le modèle réduit du Forrestal pour l’anniversaire de ses neuf ans en l’année dite des réfugiés hongrois / Celle que l’impératrice Sissi faisait rêver à dix ans et qui n’a pas tellement évolué depuis lors de ce point de vue malgré sa présence au groupe Femmes du séminaire pédagogique / Ceux qui aimaient le goût des tiges de rhubarbe / Celui qui fut impressionné à l’apparition de la première courtilière que son père déterra et coupa en deux de son fossoir en la traitant de fléau du potager / Celle qui écossait les pois en compagnie de sa mère adoptive et d’une autre orpheline du quartier / Ceux qui gardaient les Italiens du quartier à l’œil et déconseillaient à leurs enfants de s’attarder chez eux / Celui qui s’est fait traiter de fille manquée pour avoir tricoté une écharpe de laine écrue / Celle qui a brodé au point de croix une Joconde dont tu pourras chercher longtemps le sourire énigmatique / Celle qui aimait présenter le bidon de lait familial au laitier dont les bras nus et roses avaient quelque chose d’un peu troublant / Ceux qui chantonnaient les catholiques c’est des bourriques à la sortie des futurs communiants de la salle de paroisse papiste / Celui qui se tenait à bonne distance de sa danseuse au redoutable tango / Celle qui aura porté le premier soutien-gorge à bonnet de la classe de Mademoiselle Python / Ceux qui n’ont aucune espèce de nostalgie au ressouvenir de leur enfance aussi platement ordinaire que délicieuse par le détail, etc.
    Image: Philippe Seelen

  • Ceux qui se rappellent deux trois petites choses

    Pour L.

    Celui qui de sa panoplie de chef de gare de 5 ans préférait la palette qui lui permettait de donner le signal du départ au train dit La Flèche rouge / Celle qui a découvert les lettres enluminées de l’Alphabet dans un livre de sa grand-mère reçu à un Noël de l’autre siècle / Ceux qui ont gardé le plumier fleurant l’encre de leur première année d’école / Celui qui les fins d’après-midi de pluie allait ramasser des escargots dans la haie de l’Asile des aveugles / Celle qui ne prêtait pas le bébé mouilleur de sa poupée Agathe aux longs cils mobiles / Ceux qui allaient glaner dans les champs de blés moissonnés du haut du quartier actuellement barré par trois tours de vingt étages / Celui qui se rongeait les ongles et dont sa tante dure conseilla à ses parents de lui tremper le bout des doigts dans une substance orange et poisseuse qu’ils ne lui appliquèrent qu’une fois tant elle puait / Celle qui se fit savonner la langue à sept ans pour un mot réellement ordurier qu’elle avait emprunté à l’oncle Victor ce rustre / Ceux qui remontaient la rivière aux écrevisses en craignant un peu les attaques-éclair des voyous de la Maison de redressement / Celui qui montrait sa boutique aux écoliers traversant le matin le parc Mon-Repos / Celle qui échangeait volontiers les vignettes de footballeurs que son frère lui cédait contre des portraits d’actrices (Doris Day, Ava Gardner) et d’acteurs (Tony Curtis, Errol Flynn) qui enrichissaient sa collection fleurant l’odeur de cannelle d’un chewing gum de marque oubliée / Ceux qui avaient de la poudre de limonade dans leur musette qui les rendait assez populaires aux courses d’école / Celui qui convoitait des patins de hockey style canadien au lieu de ses minables lames à visser lui attirant lazzis et horions / Celle qui possédait la seule télévision du quartier et permettait aux enfants de voir Lassie Chien fidèle moyennant la somme de quatre sous pour l’Oeuvre des missions / Ceux qui se levaient avant l’aube pour aller voir le montage du cirque Knie avant l’arrivée des animaux / Celui qui aimait les randos improvisées dans l’arrière-pays dont on revenait parfois à point d’heures / Celle qui lisait James Oliver Curwood sous les couvertures sans risque d’empêcher sa soeur encore analphabète de dormir / Celui auquel sa mère reprochait de prêter trop d’attention aux publicités de la Gaine Scandale / Celle qui avait déjà pas mal de bois devant la maison à douze ans seulement / Ceux qui avaient des pères avocats ou médecins auxquels l’instituteur Duflon montrait plus d’intérêt qu’à la piétailles des fils de magasiniers ou même de prolétaires le plus souvent socialistes et portés à boire / Celui qui osa enfin demander le modèle réduit du Forrestal pour l’anniversaire de ses neuf ans en l’année dite des réfugiés hongrois / Celle que l’impératrice Sissi faisait rêver à dix ans et qui n’a pas tellement évolué depuis lors de ce point de vue malgré sa présence au groupe Femmes du séminaire pédagogique / Ceux qui aimaient le goût des tiges de rhubarbe / Celui qui fut impressionné à l’apparition de la première courtilière que son père déterra et coupa en deux de son fossoir en la traitant de fléau du potager / Celle qui écossait les pois en compagnie de sa mère adoptive et d’une autre orpheline du quartier / Ceux qui gardaient les Italiens du quartier à l’œil et déconseillaient à leurs enfants de s’attarder chez eux / Celui qui s’est fait traiter de fille manquée pour avoir tricoté une écharpe de laine écrue / Celle qui a brodé au point de croix une Joconde dont tu pourras chercher longtemps le sourire énigmatique / Celle qui aimait présenter le bidon de lait familial au laitier dont les bras nus et roses avaient quelque chose d’un peu troublant / Ceux qui chantonnaient les catholiques c’est des bourriques à la sortie des futurs communiants de la salle de paroisse papiste / Celui qui se tenait à bonne distance de sa danseuse au redoutable tango / Celle qui aura porté le premier soutien-gorge à bonnet de la classe de Mademoiselle Python / Ceux qui n’ont aucune espèce de nostalgie au ressouvenir de leur enfance aussi platement ordinaire que délicieuse par le détail, etc.
    Image: Philippe Seelen

  • Les liens secrets


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    À propos du dernier roman de Rose-Marie Pagnard.

    C’est une espèce de rêve éveillé que le dernier roman de Rose-Marie Pagnard, autant et plus encore que les précédents, tels Dans la forêt la mort s’amuse, Revenez chères images, revenez et Le conservatoire d’amour, où la frontière entre réalité terre à terre et projections imaginaires, personnages apparemment ordinaires et créatures de fantaisie s’estompait déjà sur fond de dramaturgie frottée d’onirisme, parfois au bord du fantastique.
    Or, ces composantes se trouvent encore accentuées dans Le motif du rameau et autres liens invisibles, dont la stylisation « japonaise » accentue le mélange d’étrangeté et de grâce, dans un climat visuel d’une constante proximité avec l’atmosphère des peintures de René Myrha. L’exposition Revenez chères images contribue évidemment à prolonger ce rapprochement à la lecture du roman, mais jamais les thèmes de la romancière (la filiation difficile, l’humiliation, la culpabilité, l’injustice, l’amour et ses ombres de jalousie ou de vertige, ou ses antidotes créateurs) ne s’étaient projetés de manière si plastique, dans une substance à la fois très physique et sublimée, stylisée, en fusion poétique, évoquant à tout moment les « événements » picturaux de Myrha. Tout dans le roman est ainsi comme théâtralisé et comme en suspension, les personnages y courent sur d’invisibles fils de funambules et l’on passe de lieux en lieux et d’une situation à l’autre avec la même fluidité qu’on passe du trivial à l’épuré ou des sentiments les plus délicats aux gestes les plus brusques. Une douce folie préside à ce très étrange opéra visuel où le chant, la danse et les images comptent autant que les mots – mais c’est par les mots que le roman s’arrime bel et bien au sens et à l’intelligible.
    Rien en effet là-dedans de gratuit ou de « surréaliste » au sens d’une bizarrerie que le kitsch trahirait vite : en poète, avançant elle-même sur un fil tendu au-dessus de sa table noire (la même que celle de Ben Ambauen, l’écrivain du roman), elle chorégraphie un drame qui est à la fois une méditation sur les pouvoirs et les devoirs de la littérature – mais venons-en aux faits puisque faits il y a, histoire au moins de rassurer l’éditeur également présent dans le roman (du genre grand plantigrade accroché au réel) et le lecteur en mal d’ « intrigue ».
    Quant aux faits, l’histoire est simple et subtile à la fois. C’est l’histoire d’un amour absolu en proie au relatif, qui se ramifie entre réalité et fiction. Elle se passe dans la tête de Ben et à Tokyo, dans le ciel de la fiction et au cœur du lecteur.
    Un écrivain, auteur de deux romans jusque-là (dont les maîtres revendiqués sont Calvino, Hella Hasse ou Nabokov, notamment) tombe littéralement du ciel sur le lit d’une chambre du château de Bergue, accueilli par la nuit qui lui demande doucement qui il est (« Ben Ambauen, quarante ans, héritier, à votre service ») et pourquoi il s’efforce d’atteindre le jour », à quoi Ben répond : « pour attraper la femme que j’aime ». Plus exactement, comme cette Béatrice, cette Laure, cette Dulcinée idéale se trouve présentement mariée, avec le minuscule juriste Ennry Pinkas (1 mètre cinquante à tout casser), et à Tokyo, pour les affaires de celui-ci, Ben Ambauen va l’ «attraper» en écrivant ce qu’il sait et ne sait pas d’elle. Entretemps le lecteur apprend quel enfant rêveur a été et reste Ben et quel début d’amour poétique et sensuel l’a lié à Ania, elle aussi de l’espèce des enfants songeurs et affabulateurs, que deux personnages hors normes (l’énorme Maman Reinhold et son conjoint bordeline Leonard) ont adoptée et que lui-même à aidée à sortir du Foyer des enfants spéciaux. On comprend dans la foulée que la magie des noms compte plus que le détail anecdotique des faits : tel Foyer des enfants spéciaux dégage ainsi une aura de menace et de mystère qui suffit à marquer le fond de détresse d’Ania – sa part de douleur en constante tension avec sa part de bonheur amoureux. De la même façon, un mélange de malédiction et de grâce marque les autres personnages, à commencer par Ennry que poursuit une injustice faite à son père.
    Le Tokyo de Rose-Marie Pagnard culmine dans le réalisme magique, dont l’étrangeté stylisée des lieux se trouve admirablement ressaisie, entre la gare Shibuya propice à une colère folle d’Ania, et le Musée national aux figures hiératiques, telle pâtisserie Aux douceurs de France ou tel marché, la folle alternance des sentiments d’Ania et d’Ennry, tous deux hypersensibles, jusqu’à l’exacerbation folle. Comme tout ce qui est apparent émane de l’invisible, les liens de celui-ci recomposent un univers où l’attente d’un enfant et sa mort possible, le souci de protéger l’autre et le risque d’empiéter sur sa liberté, la quête de beauté et ses écueils, l’amour et ses ramifications infinies résonnent comme dans la conque translucide d’un conte de partout et de toujours.
    LirePagnard3.JPGRose-Marie Pagnard, Le motif du rameau et autres liens invisibles. Editions Zoé, 220p.

  • Magiciens en symbiose

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    Exposés ensemble à Neuchâtel: le peintre René Myrha et la romancière Rose Marie Pagnard multiplient les consonances.

    Sous le titre d’un des livres de Rose-Marie Pagnard, Revenez chères images !, une très belle exposition se tient en ce début d’année au Musée d’Art et d’Histoire de Neuchâtel, à l’initiative du conservateur Walter Tschopp, qui vise à confronter, il faudrait plutôt dire : révéler les consonances des œuvres respectives de la romancière et de son conjoint artiste René Myrha. L’hommage à celui-ci est éclatant, qui se décline en plusieurs grandes salles en enfilade dans toutes les dimensions et à travers tous ses modes et techniques d’expressions, de la toile au décor d’opéra en passant par la sculpture et le dessin. Aux œuvres du peintre font écho des citations des romans de Rose-Marie Pagnard reproduites sur les murs, au gré d’une véritable scénographie poétique et plastique à la fois.

     Parallèlement à cette exposition à valeur rétrospective, une présentation substantielle des travaux plus récents de René Myrha est à découvrir aux cimaises de la galerie Ditesheim, en vieille ville, aux bons d’un galeriste attaché depuis des années à l’artiste.

    François Ditesheim excelle d’ailleurs à situe l’univers de René Myrha et les questions qu’il nous pose : « Dans quel monde l’artiste nous plonge-t-il, d’où viennent ces créatures à la fois ludiques et inquiétantes ? Quelle vie ont-elles, quelle durée, dans quel espace se meuvent-elles et où vont-elles disparaître ? Tel un magicien, le peintre, le sculpteur, le dessinateur crée un véritable théâtre bdu monde dans lequel cohabitent des figures somptueuses, de rares animaux sveltes et élégants, monde dangereusement exubérant. Cependant le feu menace, le végétal est absent et la catastrophe rôde, Le jour et le nuit s’entremêlent, l’innocence cohabite avec le savoier, la joie avec la peur, et peut-être la vie avec la mort. Un domaine invisible et étrange se cache derrière des couleurs vives et peut-être trompeuses ».

    Or nous retrouvons, et plus que jamais avant dans le rêve éveillé du dernier roman de Rose-Marie Pagnard, Le motif du rameau et autres liens invisibles, cet univers d’inquiétante et ludique étrangeté, avec de constants échos aux « événements » picturaux de Myrha, et plus encore à l’atmosphère de son monde enchanté. Tout dans le roman est ainsi comme théâtralisé et comme en suspension, les personnages y courent sur d’invisibles fils de funambules et l’on passe de lieux en lieux et d’une situation à l’autre avec la même fluidité qu’on passe du trivial à l’épuré ou des sentiments les plus délicats aux gestes les plus brusques.

    Une douce folie préside enfin, dans les deux œuvres mises en relation, à une sorte d’opéra visuel et littéraire où  la magie et l’effroi, la beauté du monde et l’angoisse cohabitent et communiquent.

     

     

    Myrha13.JPGNeuchâtel. Musée d’art et d’histoire, jusqu’au 16 mai 2010.

    Mardi-dimanche 11h-18h. Mercredi entrée libre. Renseignements : www.mahn.ch

    Neuchâtel, Galerie Ditesheim, rue du Château 8. René Myrha, Peintures et œuvres sur papier. Jusqu’au 3 avril 2010.  Www.galerieditesheim.ch

     

     

     

     

     

  • Deux coeurs simples

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    Sur L'Annonce, de Marie-Hélène Lafon


    On entre dans ce roman de l’âpre terre du Cantal par sa nuit, telle que la voit Annette, venue du Nord ouvrier pour rejoindre Paul, le paysan de neuf ans son aîné dont elle a découvert la petite annonce chez le coiffeur : « Agriculteur doux, quarante-six ans, cherche jeune femme aimant la campagne »…
    Or cette nuit exhale, dès la première page de L’Annonce, la présence de ce « pays stupéfiant ». Annette la découvre ainsi : « La nuit de Fridières ne tombait pas, elle montait à l’assaut, elle prenait les maisons les bêtes et les gens, elle suintait de partout à la fois, s’insinuait, noyait d’encre les contours des choses, des corps, avalait les arbres, les pierres, effaçait les chemins, gommait, broyait ( …) Elle était grasse de présences aveugles ».
    Avant d’arriver à Fridières avec son jeune fils Eric, c’est dans son Nord non moins âpre, à Bailleul, qu’Annette avait eu le sentiment d’être déjà broyée, « bombardée » par le monde actuel, laminée par une première vie avec Didier le violent, rêvant de recommencer une autre vie ailleurs. Celle-ci serait rude, elle le savait, Paul la lui avait racontée dès leur première entrevue à Nevers, et ce qu’elle découvre dans la maison de Paul : sa redoutable sœur Nicole et les deux grands diables d’oncles qui vivent là, défendant le clan contre l’étrangère et son fiston, lui oppose autant de farouches obstacles. Avec l’appui tenace et patient de Paul, l’ « intruse » va pourtant se rendre utile, bientôt appréciée même par les oncles, au dam de Nicole, vestale jalouse des lieux. Le sourd combat d’un parti contre l’autre, dans la maison divisée entre un « en bas » et un « en haut », et le combat entre l’ancien pays, qu’Annette apprend à aimer et respecter, et le nouveau, qui n’apporte pas que du bon, la place de l’enfant qu’une amitié vive rapproche de la chienne Lola, la vie de la nature et des gens, l’amour peu loquace qui fonde le lien d’Annette et Paul – tout cela est puissamment restitué par Marie-Hélène Lafon dont l’écriture flaubertienne et douce à la fois, précise et voluptueuse, à tout moment surprenante par ses adjectifs et ses tournures, relève du grand art. Sans donner dans le folklore rural, ce très beau roman, déjà récompensé par les libraires français, est l’un des « cadeaux » de cette rentrée.
    Marie-Hélène Lafon. L’Annonce. Buchet-Chastel, 195p.

  • Témoin gênant

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    Et là je fais quoi, moi, je suis pas quelqu’un qui cafte mais quand même : me faire porter le chapeau parce que Juliette a vidé les arçons au bord du précipice, là c’est limite, parce j’ai tout vu moi, et je sais pourquoi Roméo s’est débarrassé d’elle, je sais qu’il préfère caracoler avec son gang et qu’il aime pas les histoires qui finissent mal, mais de là à me réduire en steak, help, faut pas pousser les gars...
    Image : Philip Seelen

  • Philo pour les kids

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    … Ce manuscrit retrouvé du petit René D., trois ans et des poussières nous fait enfin mieux comprendre le fondement de la rationalité nouvelle en son indépassable, enfantine simplicité: le sujet, le verbe, la conjonction d’origine noblement latine, le sujet et le verbe – tout cela qui annonce entre les lignes : je nais donc je meurs…

     

    Image: Philip Seelen

  • Funeste Passion

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    …Le peintre, donc l’homme à la barbe, a juste eu le temps de sauter dans la barque après son dernier coup de pinceau, or il est le seul à savoir qu’il a négligé de peindre un longeron de la coque encore émergé, mais l’embarcation prendra l’eau à la première houle, là-bas au large, et sans doute comprendra-t-elle enfin que l’Amour n’était plus possible entre eux sous le triple regard du mari jaloux et des innocentes, bref c’est ce qu’on appelle une scène de genre typique dans la matière pré-impressionniste de l’Artiste qui donne ici son Chant du Cygne… …
    Image : Philip Seelen

  • La Suisse des storytellers

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    La littérature alémanique « de pointe » passe par Paris

    Le phénomène n’est pas tout à fait nouveau, mais il s’est fort accentué ces dernières années : c’est désormais par  les éditeurs français que les lecteurs romands découvrent la fine fleur de la littérature alémanique, non sans retard. Trois décennies après la création de la collection CH, censée rapprocher les quatre littératures helvétiques au nom de  la collaboration confédérale, le déclin de ladite collection et d’autres composantes ont complètement changé la donne, à commencer par le potentiel international d’un certain nombre d’auteurs alémaniques de l’après-Frisch&Dürrenmatt, plébiscités en Allemagne autant qu’en Suisse alémanique. À  noter, au passage qu’un auteur alémanique de qualité a plus de chance d’être immédiatement reçu par la critique et le public germanique que son homologue francophone. Par ailleurs, les grands succès se négocient à la Foire de Francfort où les chances des éditeurs romands sont minimes par rapport à la concurrence française.

    C’est ainsi que le Mars de Fritz Zorn nous est arrivé, en 1979, par Gallimard, et que la plupart des auteurs alémaniques de pointe, tels Martin Suter ou Peter Stamm (chez Christian Bourgois), ont suivi la même trajectoire. Bien entendu, le succès d’un livre n’est pas toujours gage de qualité littéraire, mais le fait est que la Suisse n’a pas à rougir des plus de 2 millions d’exemplaires vendus par un Martin Suter. Conteur de grand talent, la « star » de Diogenes est plus qu’un faiseur lisse et son formidable Small World a sans doute marqué un tournant dans la réception international de notre littérature.

    Plus récemment, plusieurs romans alémaniques, tous publiés à Paris, ont connu un retentissement également notable, avant que Matthias Zschokke, publié chez Zoé pour sa part, décroche un Prix Femina très mérité et sans doute lié à cette heureuse mouvance créatrice, éditoriale et médiatique : il s’agit du mémorable Train de nuit pour Lisbonne, de Pascal Mercier, paru en 2006 chez Maren Sell,  du non moins remarquable Un garçon parfait, de Claude Alain Sulzer et, l’an dernier, du somptueux Melnitz de Charles Lewinsky, paru chez Grasset et consacré par divers prix. 

    Tout récemment enfin, c’est aussi via Paris que nous aurons découvert le quadra le plus décoiffant de la nouvelle littérature alémanique, en la personne de Christian Kracht, dont la très savoureuse uchronie, intitulée Je serai alors au soleil et à l’ombre, paraît chez Jacqueline Chambon. L’auteur lui-même fait figure de drôle d’oiseau dans la volière littéraire helvétique : né à Saanen en 1966, il a fait ses études aux Etats-Unis, collaboré au Spiegel pour lequel il fut correspondant en Asie, et vit actuellement en Argentine avec son épouse la cinéaste allemande Frauke Finsterwalder. On ajoutera que le narrateur de son troisième livre, après deux premiers titres (Faserland et 1979)  traduits en quatorze langue, est commissaire politique de la République soviétique de Suisse et qu’il est originaire du Mozambique – excellent camarade confédéré au demeurant !

      

    Kracht2.jpgSoviets suisses

    On se régale à la lecture de l’uchronie de Christian Kracht, qui nous transporte, aujourd’hui même, dans une Suisse ravagée par cent ans de guerres entre la République soviéique de Suisse (fondée par Lénine en 1917)  et les puissances fascistes allemandes et anglaises, entre autres belligérants mondiaux. L’Afrique est devenue l’arrière-pays de Neu-Bern, où la fondue se fait à la banane, et le narrateur, commissaire politique originaire du Mozambique est un bon Helvète de la nouvelle tradition, qui impressionne la divisionnaire Favre, lectrice du Y-king. Malgré les vues « humanistes » des Soviets suisses, la guerre va reprendre avec un nouveau bombardement boche du Réduit national, formidable forteresse à la Piranèse. Le protagoniste fuit alors plein sud, vers le Tessin suave et son Afrique natale. Pleine de malice et de trouvailles, cette fable, psychédélique sur les bords (on y croise le peintre Roerich), vaut plus  par sa verve narrative que par ses vues historico-politiques, mais une sorte de rêverie mélancolique s’en dégage, imprégnée de poésie drôle-acide.

    Christian Kracht, Je serai alors au soleil et à l’ombre, Traduit de l’allemand par Gisèle Lanois. Jacqueline Chambon, 142p.

     

    Lewinsky2.jpgLewinsky  genre «noir»

    Deux ans après la révélation de Melnitz, vaste et prenante chronique des tribulations d’une communauté juive dans sa « réserve » suisse, au tournant du XIXe siècle, Charles Lewinsky nous revient avec un ouvrage antérieur, qui obtint un prix Schiller en 2000. Le roman met en scène un étranger qui débarque d’Allemagne  dans un village assoupi de la province française où, après une déception amoureuse, il espère recouvrer sa paix intérieure.

    Dans un univers confiné dont les dimensions sont annoncées dès la première phrase du roman, qui sera la dernière aussi bien  (« Le monde fait mille pas de long »), l’auteur tisse une toile serrée dans laquelle il capte le moindre soupir, le moindre geste des habitants de Courtillon où tous semblent vivre au ralenti et s’observer. Comme on s’en doute, cet environnement ne va pas apaiser l’étranger de passage mais l’impliquer lui-même dans une vie communautaire dont la paix n’est qu’apparence, où le drame couve, et qui lui tend un miroir. Tout l’art de l’auteur tient alors à la progressive implication de personnages très finement dessinés, comme dans Melnitz, au fil d’un roman qui grouille bonnement d’histoires…

    Charles Lewinsky. Un village sans histoires, traduit de l’allemand par Léa Marcou. Grasset, 380p. 

     

    Stamm.jpgPeter Stamm au scalpel

    Peter Stamm s’est fait connaître du lecteur francophone par une suite de romans aussi subtils de psychologie que finement ciselés, du point de vue de l’écriture, qui laissent le souvenir d’une sorte de sismographie des sentiments sur fond de décors et d’atmosphères comptant eux aussi pour beaucoup, où le mal de vivre rôde le plus souvent.

    Les surprises du manque d’amour, pourrait-on dire, sont  au cœur de son dernier ouvrage, d’une âpreté contrastant avec la brillante apparence de son cadre (la bourgeoisie munichoise battante) , où l’on assiste à la rencontre du jeune et bel Alexander, crâne architecte parfaitement accordé à la jeune et belle Sonia, dans une relation problématique avec Iwona, la Polonaise sans papiers et sans qualités saillantes non plus, mais plus fragile et surtout plus vibrante : plus capable simplement d’aimer.

    Par l’acuité de son regard et sa façon de confronter ses personnages, englués dans leur médiocrité sans cesser d’être vaguement attachants, subissant en outre le temps qui passe et les use, Peter Stamm évoque parfois, en plus esthète, les scannages existentiels d’une Patricia Highsmith. Doux et dur à la fois, terrible comme la vie…

    Peter Stamm. Sept ans, traduit de l’allemand par Nicole Roethel. Christian Bourgois, 272p.

     

     

  • Le Temps d'une île perdue

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    Par Damien Personnaz

    Je t'écris d'une île des antipodes que tu détesterais.

    Tu connais mon attirance pour les îles lointaines. Celles qui sentent les embruns, rythmées par les marées, isolées au milieu d'océans insensés où vivent des insulaires reclus.

    Tu ne comprenais pas mon attirance pour ces oasis des mers « Il n'y a rien, là-bas. Pourquoi partir si loin pour ne rien voir?. » Je répliquais « horizons lointains ».

    Car je fais partie de cette secte des adorateurs des îles isolées, ces oasis de terre, au centre de la mer, où le téléphone portable ne passe pas.

    Mais aujourd'hui, je doute. Ma fascination pour ces îles perdues vacille. Je t'écris sur une table bancale balayée par les vents venus de l'Antarctique. C'est l'été austral et il fait froid. Mon aérogramme désuet pompe l'air marin. Un chien orphelin sommeille à mes pieds.

    J'éclate de solitude sur cette île Chatham, à 800 kilomètres à l'est de la Nouvelle-Zélande. Pendant dix jours, les insulaires m'ont snobé, indifférents à ma présence et à mes questions. Tu avais raison: «Pourquoi aller si loin pour ne rien voir? ». Quelle amère ironie, tu ne trouves pas? Je voulais voyager jusque dans les limbes de l'hémisphère sud, dans le sillage des albatros, déterrer le rêve de l'adolescent. Et voilà : c'est réussi.

    C'est vrai, j'ai échangé bribes et banalités avec des anonymes. Je leur ai donné des surnoms. Il a «Yéti, ma logeuse, énorme femme poivre et sel et des jambes grosses comme des jambons. Et puis « Dents jaunes » causant avec sa copine « Foulard mauve », laquelle n'en peut plus de son homme « qui pète au lit et sent le poisson ».

    Ces insulaires ont perdu l'espérance; ils sont d'abord et avant tout profondément seuls, dans l'incapacité de choisir leur travail, leur conjoint, leur destin. Leur liberté se résume à ce dilemme: partir et perdre son âme, rester et écarter ses illusions.

    Ils trouvent la vie rude dans les îles et dure dans les villes. Au moins, ici, ils sont chez eux, claquemurés et rassurés. Ils connaissent les quatre coins de leur repaire et sa kyrielle de rituels. Avec moi, ils pratiquent le jeu du « nous » et des « autres », si fréquent dans les endroits isolés, que ce soit une île ou une vallée reculée de nos cantons.

    Je suis venu frapper à leurs portes. Personne ne m'a ouvert. Les gens d'ici sont écossais de caractère: austères, courtois et indifférents; farouches aussi, à l'image du climat et du paysage.

    Oui, tu détesterais Chatham. Ses plages infinies s'effilochent dans le ciel bas. Le Pacifique ne l'est pas. Des requins blancs irascibles sillonnent ses criques. Des autoroutes de barbelés dégoulinants ceinturent des prés d'herbe jaune piquetés de vaches noires. Son lagon gris s'étiole dans la brume. Je te vois froncer les sourcils: un lagon gris? Oui, à Chatham, le lagon est gris.

    Alors, je ravale mon orgueil et je t'avoue que ma Foi d'adorateur des îles isolées est ébranlée. « Qu'est-ce que je fiche ici? ». Faute d'interlocuteur, j'ai sans cesse posé cette question à mon jumeau dans le rétroviseur de la voiture et dans le miroir de la salle de bain.

    J'ai douté, c'est vrai. Pourtant, je suis heureux d'être dans cette île des confins. Le voyage est un exil provisoire généreux. Faute de gens à qui parler, il m'a donné le Temps.

    Le chien s'ennuie. Je vais aller marcher sur la plage vide. Hormis penser à tous ceux que j'aime, je n'ai que ça à faire. J'ai tout le temps.

    D.P.


    Cette lettre est à paraître sous la rubrique de L'épistole du journal littéraire Le Passe-Muraille, dont la nouvelle livraison, No 81, sort ces jours. On peut rejoindre Damien sur son site personnel: http://ileslointaines.blogs.courrierinternational.com/

  • Lumière des mots

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    …Ce que je veux dire, c’est qu’il y a quelque chose de sacré dans certaines inscriptions, et là tu te dis que c’est exactement ça : que c’est le trottoir qui t’ouvre le ciel, que c’est quelqu’un qui s’est agenouillé pour écrire ça et qui pense, ça fait pas un pli, que tu vas voir le ciel sans lever les yeux…
    Image : Philip Seelen

  • Ceux qui se la jouent facile

    310119212.JPGCelui qui ne rend jamais les livres / Celle qui regrette l’argent de tous les cadeaux qu’elle fait / Ceux qui n’aiment pas le manioc / Celui qui épile son fils Bob / Celle qui a mangé un chardon / Ceux qui pensent que même un cheveu a son ombre / Celui qui se demande à qui profite l’économie boursière / Celle qui s’envoie des baisers dans le miroir / Ceux qui aiment les mots rares / Celui qui patine dans le peloton / Celle qui fait chaque jour ses longueurs au bocal (dit-elle) / Ceux qui se rappellent qu’on appelait un chat un greffier / Celui qui se tape des gommes sur le lavabo (dit-il) / Celle qui aime faire de la peau de phoque la nuit / Ceux qui se font pincer dans le gyrobus / Celui qui chope un rhume en allant voir le match de son chum / Celle qui se trouve un trop gros pétard / Ceux qui mégotent sur le salaire des employés de couleur / Celui qui naît avec des pieds de chèvre / Celle qui speede à mort sur sa Kawa (dit-elle) / Ceux qui lavent les noyés à la morgue / Celui qui prend un en-cas dans sa valise de commercial / Celle qui demande un vibromasseur pour Noël / Ceux qui oublient leur chien dans la voiture / Celui qui dit que le sida ça fait pas de cadeau / Celle qui rêve de passer au Jeu du Millionnaire / Ceux qui avaient vingt ans en 1967 / Celui qui sait par cœur la composition de la palette de Paul Cézanne / Celle qui gère la déprime de son ami albinos / Ceux qui se mettent la ceinture (disent-ils) / Celui qui a un ticket avec la serveuse de L’Oriental / Ceux qui se font un câlin les dimanches soir sans Julie Lescaut / Celui qui a mangé toute la confiote (dit-elle) / Celle que le repassage rend toujours furieuse (dit-il) / Ceux qui trouvent que la France baisse / Celui qui ne remettra plus jamais les pieds à Vienne / Celle que Brad Pitt a déçue en changeant de meuf / Ceux qui ont renoncé au port des bretelles / Celui qui a rencontré la femme de sa vie dans une épicerie de Guyaquil / Celle qui cultive des asphodèles sur son balcon / Ceux qui ont tout le temps, etc.

    Image JLK: une sculpture de Mario del Sarto, artiste brut de Carrare.

     

  • Entre noirceur et rédemption

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    Entretien avec Eric-Emmanuel Schmitt

    NOUVELLES Concerto à la mémoire d’un ange réunit quatre histoires « à méditer »…

    Le dernier livre d’Eric-Emmanuel Schmitt aborde des questions liées à la perversion criminelle (L’empoisonneuse), au sentiment qu’un homme éprouve d’avoir loupé la relation avec ses enfants (Le retour), au ressentiment lié à une faute de jeunesse (Concerto à la mémoire d’un ange) et aux mensonges privés d‘un couple public (Un amour à l’Elysée). La noirceur humaine y est interrogée autant que les voies de possibles « réparations »

    - Quelle est à vos yeux la source du mal ? Ya –t-il, selon vous, des êtres foncièrement mauvais ?
    - La racine du mal me semble l’égoïsme. En tant qu’êtres biologiques, nous sommes tous égoïstes. Même s’il n’y a pas d’intention de faire le mal, dans l’être humain, le mal radical dont parle Kant est là, jamais désiré comme tel mais soumis à la domination de notre désir et de notre plaisir. Chez mon empoisonneuse, c’est le plaisir de dominer la vie et la compensation de ses frustrations.
    - Quel est l’apport du romancier aux questions que pose le philosophe ?
    - C’est essentiellement l’expression de la complexité. La philosophie procède par axiomes et coule dans le bronzes des principes et des aphorismes. Ce qui m’intéresse dans le roman, c’est la folie de la vie et de ses personnages. Le philosophe pose les têtes de pont d’un début et d’une fin, mais le roman lui-même va où il veut et les personnages donnent le vrai rythme de l’histoire et de l’écriture.
    - Vos personnages émanent-ils parfois de faits divers ?
    - Je suis passionné par tous les aspects du comportement humain, tels qu’ils apparaissent notamment dans les tribunaux, mais je ne sais pas trop d’où sort un personnage de fiction. Je sens juste quand il envahit le terrain et commence d’agir à place. Je me dis qu’il y a une chance que ça soit bon quand l’écriture m’échappe. Or, le travail de l’écrivain consiste à préparer cette grâce que constitue l’arrivée du personnage.
    - A propos de grâce, vous montrez, dans la nouvelle éponyme, qu’un don éclatant peut se transformer en son contraire…
    - Oui, c’est une question que je me pose : quand devenons-nous fils de nous-mêmes ? Cette histoire évoque celle de Caïn et Abel, avec un coupable (Chris, l’ami qui n’a pas secouru son compère accidenté) et une victime (Axel, survivant paralysé), mais il y a un retournement qui fait que la victime peut basculer du côté du mal. Je crois que l’homme mûr est l’enfant du jeune homme. Dans tout le livre apparaît, cependant, le fait que nous pouvons surmonter nos failles par la pensée. Mon empoisonneuse, et le curé arriviste qu’elle manipule, sont trop accrochés à leurs rails pour participer à la moindre rédemption.
    - Croyez-vous à la puissance rédemptrice de la maladie ?
    - Je crois qu’il y a une logique de la maladie mortelle qui humanise souvent les êtres. Cette épreuve morale et l’urgence qui nous fait nous concentrer sur le plus importante qu’il nous reste à vivre, peut en effet nous transformer. Comme on le voit dans Un amour à l’Elysée.
    - Pensez-vous qu’il y ait une justice divine ?
    - Je ne crois pas à la justice divine, pas plus qu’à aucune justice immanente - trop commodes échappatoires. Je crois en Dieu, mais il est caché comme le Dieu de Pascal. Je crois, en revanche à la justice des hommes, à leur liberté, même relative, et à leur responsabilité.
    - Comment vos lecteurs reçoivent-ils vos livres ?
    - C’est variable selon les pays. Aux Etats-Unis, je passe pour l’écrivain européen par excellence, qui pose des questions existentielles ou philosophiques en restant léger et facile à lire. En Allemagne, où mes livres ont un retentissement tout particulier, une tradition de réflexion et de débat se reconnaît dans ce mélange que je propose d’idées incarnées, d’expériences contradictoires et d’interrogations existentielles touchant chacun.

    Nouvelles
    du monde
    L’art de la nouvelle est exigeant, qui convient au dramaturge exercé au dialogue et à la construction claire et ramassée. Concision, netteté, tranchant : le scalpel du philosophe isole des situations qui évoquent le magma des tabloïds, que le narrateur étoffe. Le recueil s’ouvre sur le portrait grinçant d’une empoisonneuse de province, avec un épisode carabiné de corruption de confesseur, digne d’Hitchcock. Les deux nouvelles centrales touchent à des questions plus intimes et fines, où le manque d’amour (Le retour) et le repentir refusé (Concerto à la mémoire d’un ange) résonnent en profondeur. La dernière nouvelle nous invite à l’Elysée, où l’auteur raille les coulisses du pouvoir et se risque pourtant à situer une belle histoire d’amour. Tout cela parfois un peu « téléphoné », mais ne faisons pas la trop fine bouche…

    Eric-Emmanuel Schmitt. Concerto à la mémoire d’un ange. Albin Michel, 229p.

    En dates

    1960 Naissance à Sainte-Foy-lès-Lyon (Rhône)
    1980-85 Ecole normale supérieure. Agrégé de philo.
    1989 Expérience mystique dans le désert. Décisive pour son entrée en écriture.
    1991 Première pièce, La nuit de Valognes.
    1994 Trois Molière pour Le visiteur.
    2000-2001 La pièce Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran fait un tabac. En prose, L’Evangile selon Pilate, et La part de l’autre (uchronie autour d’Hitler) sont bien reçus par la critique et le public.
    2002 Oscar et la dame en rose. Schmitt s’installe à Bruxelles.

    2006 Odette Toulemonde et autres histoires. L’adaptation au cinéma sort en 2007.
    Grand Prix du théâtre de l’Académie française.
    2010 L’œuvre d’Eric-Emmanuel Schmitt est traduite en 43 langues. Le total de ses ventes s’élève à 11 millions d’exemplaires.



     

  • En sept lettres vives

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    Un livre fraternel de Pascal Rebetez

    L’art épistolaire est souvent apprécié pour le naturel et la spontanéité qu’il suppose, et cela vaut pour les correspondances les plus « écrites » autant que pour celles qui furent rédigées « en courant ». Le genre peut d’ailleurs se traiter comme tel, «à froid», et garder tout son intérêt, lié naturellement au contenu et au ton de la lettre. La meilleure preuve en est donnée par Pascal Rebetez, quinqua en crise affective qui, pour son seizième livre, rassemble sept textes «commandés» par la Radio suisse romande – Espace 2, plus précisément sept lettres dont on se moque à vrai dire de savoir si elles ont bel et bien été envoyées et reçues, tant elles sont substantielles et vivantes à la fois – tant elles sonnent juste à tout coup.
    Leurs destinataires (l’ex-compagne de l’auteur, un enfant à venir, sa mère, sa fille, un ami artiste, son père et un voleur qui lui a fauché un tableau) déterminent à la fois le ton et le contenu de chacune de ces missives, toutes accordées par le même besoin de vérité sans fard. Les circonstances et le décor dans lesquels chaque lettre a été écrite comptent aussi beaucoup. Les mots à vif de la première, à la femme perdue, écrits à Hanoi City, sont à la fois aiguisés et relativisés par le décor du Vietnam toujours plombé par le souvenir de la guerre, comme l’évocation du même lieu fera contraste avec celle du petit monde propre-en-ordre de la mère qu’il dit « championne du monde de l’assurance, du contrôle de l’hygiène et des bonnes manières ». Au passage, on notera que la vivacité assez « rosse » de la lettre à la mère est tempérée par la grande tendresse du fils, largement partagée à l’endroit du paternel défunt ou de sa fille danseuse à laquelle il écrit depuis le festival du film de Locarno.
    Sans peser jamais, Pascal Rebetez se livre beaucoup, dans ces lettres lestées d’expérience existentielle, qui ont à la fois valeur d’autoportrait et de messages à ses frères humains. De fait, c’est avec autant de gravité tendre qu’il s’adresse au « petit dragon » qui fera bientôt de lui un grand-père en dépit de sa dégaine d’éternel gamin, qu’à son père le Jurassien frondeur en lequel il reconnaît sa propre fibre rebelle. La singulière dernière lettre à l’anonyme voleur d’une œuvre d’art (volée…), marque d’humour et de dérision cette quête du présent-passé que l’écriture ressaisit comme elle peut, sans trop savoir si elle sera vraiment reçue. Bouteille à la mer... Tu vois ce que je veux dire de ce qui n’a pas (tout à fait) disparu ?

    Pascal Rebetez. Je t’écris pour voir. Editions de L’Hèbe, 153p.

  • Ceux que la mémoire perd

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    Celui qui te demande trois fois qui tu es avant de te raconter des détails inédits de ta plus tendre enfance / Celle qui se dit perdue dans un champ d’interrogations d’ordre herméneutique sans se rappeler ce que diable cela peut signifier / Ceux qui ne savent plus mettre de noms sur certains visages et s’en trouvent affligés à l’idée de blesser la personne ainsi détruite / Celui qui est parti ce matin de chez lui où il se retrouve pourtant à l’instant avec deux oignons dont il se rappelle juste que les peler risquerait de le faire pleurer / Celle qui est troublée par le bel abbé qui l’enjoint de confesser ses péchés d’hier et même d’avant-hier / Ceux qui ont probablement vécu plusieurs vies dont pourraient témoigner diverses épouses assermentées mais lesquelles encore ? / Celui qui constate que la moitiés des partitions qu’il savait par cœur se sont effacées de sa mémoire avec son numéro de plaques et le nom de l’orchestre dont il était le Chef / Celle qui croise une tortue dans l’escalier dont la seule vue au bord d’une marche la précipite dans la mélancolie / Ceux qui s’introduisent par inadvertance dans le Labyrinthe des appartements aux portes ouvertes où des miroirs les attendent / Celui qui se voit passer dans la rue sans oser se héler crainte d’être importun / Celle qui n’oubliera jamais aucune de ses robes de mariage alors que ses conjoints successifs se fondent dans la même effigie de Clark Gable l’invitant à monter dans la Chevy blanche qui les emportera elle ne sait plus où / Ceux qui longent plusieurs avenues parallèles genre Montevideo mais à des époques différentes / Celui qui demande au violoniste Morel (ou Sorel, ou Borel ?) de lui rejouer certaine sonate émouvante de ce Verneuil (ou Merteuil ?) qu’il interprétait avec grâce avant la Grande Guerre / Celle qui cherche au cimetière la tombe de l’amant inconnu / Ceux qui te regardent fixement par le Judas sans savoir si tu es vraiment celui que l’œilleton trahit / Celui qui commence chaque matin un nouveau roman dont l’incipit se passe de suite / Celle qui a noté toutes ses coordonnées sur des billets disposés dans la doublure de son chapeau sans préciser où elle oublierait ledit chapeau et comment la reconnaître sans chapeau / Ceux qui ont oublié la magique formule qui permet de se rappeler les formules magiques, etc.

    Image: Philip Seelen

  • L'imagier du vécu magnifié

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    Avec son prénom quasi mythique et sa dégaine de grand diable hirsute à l’air vaguement gitan, son sourire craquant et son regard chaleureux, Germinal Rohaux dégage une immédiate sympathie que son travail de photographe et de cinéaste ont déjà marqué d’une espèce d’aura. Si son œuvre est encore mince en dépit d’un premier succès d’estime, la « patte » de Germinal accuse un regard sur la vie et les gens qui saisit à la fois par son humanité et la beauté de ses images. Sensibilité tendre et vive, netteté et honnêteté, qualité de la perception et de l’expression en exclusif noir et blanc: des ados qu’il observe aujourd’hui aux cabossés de la vie qu’il a longtemps approchés, l’imagier témoigne et magnifie à la fois, sans flatter. Même difficile ou fragile, la vie sous son regard est émouvante et belle. Or, cette valeur ajoutée n’est pas qu’une affaire de talent. Il y a là derrière un individu, un apprentissage, des blessures et l’effort de les surmonter, autant dire un premier scénario existentiel…
    C’est l’histoire d’un petit garçon un peu fragile, à tous égards, que ses parents (le père est cuisinier, d’origine française, et la mère infirmière, à formation de sage-femme) ont choisi de confier à l’école Steiner, dont il ne dit aujourd’hui que du bien : douze ans avec les mêmes camarades, des chances données à chacun de se réaliser, plus de créativité, une véritable « école de l’amitié » à son dire. Nul en allemand, il se fait virer de la classe en question, mais un prof l’encourage à monter un atelier de photo, qui l’intéresse déjà, autant que le cinéma. Pour « chef-d’œuvre » de fin de scolarité, il réalise ainsi, au Burkina-Faso où il séjourne un mois, un premier « docu » d’école sur la désertification. Peu après, avec son meilleur ami d’enfance, prénom Julien, le voici parti à dix-huit ans pour un périple africain de 7 mois. Les deux compères sont encore « de vrais gamins », qui échappent de justesse à des pirates de la route, en Mauritanie, mais ils font le plein d’observations et d’expériences.
    Ce début de film d’une vie va se trouver marqué, cependant par un drame bouleversant: la mort accidentelle de Julien, après son retour en Suisse, qui révèle à Germinal que nous sommes mortels, que la vie est précieuse et nous est comptée, que l’enfance est finie et qu’il va falloir donner désormais un sens à « tout ça ».
    Autodidacte en photo et en cinéma, Germinal Roaux va suivre alors, dix ans durant, la « meilleure école » que représente la rubrique Vécu de L’Illustré, où l’occasion lui est donnée de se colleter à ce qu’il appelle les « grands brûlés de la vie ». C’est au fil de cette série qu’il rencontre le jeune trisomique Thomas Bouchardy auprès duquel, 8 mois durant, il va vivre et préparer son premier film, intitulé Des tas de choses. D’une rare délicatesse dans son approche humaine, et d’une beauté de poème visuel, ce film fait avec des bouts de ficelles séduit aussitôt Jean Perret, directeur du Festival Visions du réel, où il est présenté, autant que Gérard Druey et Jean-Louis Porche de Cab Productions, qui lui commandent illico un court métrage de fiction - ce sera l’étincelant Icebergs, primé à Locarno et à Soleure – et le scénario d’un premier « long », dont le tournage pourrait démarrer cette année encore.
    Capter le mélange de violence et de fragilité, de grâce et d’âpreté de ce qu’on appelait naguère l’âge tendre, en moins d’un quart d’heure : c’est ce qu’a réussi Germinal Roaux dans ce bijou consacré à l’adolescence, qui se prolonge aujourd’hui dans ses portraits d’ados sous le titre « panique » de Never young again…
    À en croire Germinal, l’adolescence que nous avons connue serait en train de disparaître. « À treize, quatorze ans, la plupart ont fait l’expérience du sexe et de la drogue, mais ils restent désarmés devant la réalité. Cela a quelque chose d’assez inquiétant pour l’avenir…». Rien évidemment d’un regard de censeur, chez Germinal Roaux, mais le simple effet, conséquent, d’une lucidité qui va de pair avec la tendresse et l’angoisse qui l’habitent depuis que son ami Julien lui a révélé la fragilité et le prix de la vie…

    Les images de Germinal Roaux sont à voir ces jours au club Le Romandie, à Lausanne, place de l'Europe. Never young again...

    (ce portrait est à paraître lundi 22 mars dans les colonnes de 24Heures)

  • Ceux qui rampent

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    Celui qui cherchera toujours à voir les qualités inhérentes aux défauts des cadres supérieurs de l’Entreprise / Celle qui préfère une DG fascisante à pas de DG du tout / Ceux qui constatent que le néo-cynisme lubrifie les rouages de l’Entreprise avec plus de fluide efficace que l’éthique de gauche ou même de centre droite / Celui qui s’est fait marginaliser pour son refus de participer aux sorties échangistes des cadres du marketing / Celle qui estime qu’un geste équivoque d’un employé doit être signalé aux RH sans l’ombre d’une hésitation surtout s’il s’agit d’un ressortissant de cultures genre Brésil / Ceux qui se surveillent mutuellement avec un zèle croissant en période de prétendue crise / Celui qui se couche avant que les circonstances ne l’y obligent / Celle qui a trouvé dans la political correctness un cadre existentiel qui lui permet de faire coïncider son idéal d’ancienne cheftaine scoute surnommée Loutre vigilante et les reliefs de son engagement de représentante syndicale acquise aux nouveaux codes d’une écologie libérale socialement consciente / Ceux qui s’abaissent pour mieux écraser un jour / Celui que la proximité d’un Conseiller a toujours mis dans un état second et fait dire à tout coup le contraire de ce qu’il ressentait au point de le faire passer pour un type fiable/ Celle qui est arrivée au sommet de l’Etat à la force du piolet / Ceux qui inspectent les mains de leurs ouvrières avec des airs empruntés à la haute hiérarchie militaire / Celui qui souffre à chaque licenciement d’avoir un collègue de moins à critiquer / Celle qui essaie de comprendre la logique de la progression des limaces en terrain découvert sans y parvenir / Ceux qui en ont eu assez d’entendre que les derniers seraient les premiers dans l’autre monde et qui en ont conclu qu’il valait mieux s’inscrire au parti dominant et suivre un plan de carrière sans états d’âme enfin on se comprend / Celui qui détourne la tête quand il sent qu’on va lui demander publiquement son avis sur Borel dont il préfère parler à la déléguée des RH en aparté quitte même à excuser ce sacré looser pour mieux l’enfoncer / Celle qui appelle serviabilité ce que ses collègues intellectuelles appellent servilité mais là faudrait s’entendre / Ceux qui ont toujours opiné du chef sans rien perdre des réactions du sous-chef, etc.
    Image : Philipe Seelen

  • Les ailleurs d'Olivier Rolin

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    Dans Bakou, derniers jours, l’écrivain voyageur revisite, avec mélancolie et malice, le lieu de sa mort annoncée.

     

    Olivier Rolin revient-il de l’enfer ? De quel cul du monde nous arrive-t-il avec sa dégaine de damné ? Et quels sont donc ces « derniers jours » qu’annonce le titre de son nouveau récit déjà plombé par le nom de Bakou, sur la couverture duquel l’écrivain baroudeur s’est photographié lui-même devant une porte close, mal rasé et mal fringué, l’air de porter le poids du monde et de nous le reprocher avec son air de catastrophe ?

    À l’air du look et des images «cultes», cette mise en scène pourrait faire conclure à la « posture » complaisante, genre Rimbaud au Harrar ou Camus à la sèche, encore accentuée par les divers portraits de Rolin insérés dans le livre, en Afghanistan ou au bord de la mer des Khazars et même en boxer dans sa chambre d’hôtel, à 62 balais, « pas si mal ! » selon lui.  Or, on ne lui en fera pas le reproche dans la mesure où la démarche  de ce récit s’inscrit dans un retour sur soi de l’homme vieillissant qui reste, avec un grain de sel, extraordinairement poreux et curieux de tout. Olivier Rolin a « payé », pourrait-on dire d’une formule. Il a beaucoup vécu et bourlingué, beaucoup lu et rencontré ses semblables, beaucoup écrit là-dessus. Dans tous ses livres, en outre, la part de l’Histoire intervient à tout moment, comme dans les premières pages consacrées ici à Bakou qui le font évoquer la « frise de têtes coupées » ponctuant les régimes successifs de cette ville très convoités, ou les menés de révolutionnaire-gangster du jeune Staline qui lui inspirent une sympathie accordée à ses propres souvenirs de leader gauchiste.  De la même façon, la lecture du monde, très nourrie de bouquins,  passe par maintes rencontres significatives, comme celle de la jeune Sabina qui rêve de devenir businesswoman en Suisse ou de l’ancien officier de l’Armée rouge qui semble avoir a perdu son âme en Afghanistan. Or, on peut rappeler, en passant, que Rolin a sillonné le monde, aussi, au titre de grand reporter.

    Cela étant, c’est bel et bien une idée d’écrivain jouant avec la fiction qui est à l’origine de son retour à Bakou. Ayant en effet imaginé, dans un récit (Suite à l’hôtel Crystal) datant de 2004, qu’il se suiciderait en 2009 dans un hôtel de la capitale mondiale du pétrole, d’une balle de pistolet Makarov 9mm, l’écrivain y revient six ans après sa première escale. Hélas (ou tant mieux ?), l’Hôtel au nom presque mythique (Apchéron, au lieu d’Achéron, le fleuve infernal) a disparu et le fameux suicide différé « pour de vrai », au jour même où un forcené perpétue un massacre dans une université – et le réel de revenir au galop !

    Jeu d’ailleurs constant que celui de la réalité et de la fiction, dans ce livre lesté de mélancolie autant que d’humour, où l’écrivain revisite certains de ses livres, comme L’Invention du monde (Seuil, 1993) où il s’était donné pour contrainte de raconter la planète en la même journée d’équinoxe printanière du 21 mars 1989. Au passage, il rappellle que Guy Debord, qui disait qu'on ne peut bien écrire que si l'on a bien lu et bien vécu avant cela, n'a pas raté, lui son suicide. Et de se contenter d'ajouter avec un clin d'oeil: "Moi, j'ai vieilli"...

     

    Manière noire

    Si la mode des « étonnants voyageurs » sacrifie parfois l’écriture à l’anecdote plus ou moins exotique, Olivier Rolin fait partie, comme un Nicolas Bouvier, de la catégorie des stylistes, avec un ton et une poésie à lui. Sa patte unique marque autant ses récits de pérégrinations (En Russie, La Havane, Voyage à l’Est) que ses roman, dès Phénomène futur (son premier livre, en 1983) jusqu’à Un chasseur de lions (2008) en passant par Bar des flots noirs ou Port-Soudan, entre autres.

    Comment qualifier le style de Rolin ? Par un mélange de vigueur épique et de lyrisme, d’acuité concrète et de solidité presque rocailleuse dans l’usage des mots, à quoi s'ajoutent de constantes pépites d'érudition joyeuse, le tout baignant  dans une sensualité à pointes d'angoisse. Il y a chez lui du poète, autant dans ses descriptions très détaillées  de lieux construits (dès les premières pages de Bakou, la ville est physiquement là, avec ses vieux quartiers et ses horizons industriels décatis) que dans celle qu’il consacre à la nature.  On pense en outre, à la lecture de son dernier livre, qu’il émaille de photos en noir et blanc à la manière du grand écrivain allemand  W.G. Sebald, à la « manière noire » chers à certains graveurs, qui tire une beauté souvent inattendue de visions rebutantes au premier regard.

    Voir Bakou et mourir ? "Ce qui serait vraiment mourir (...), ce serait de comprendre soudain qu'on n'a pas fait d'oeuvre - que tout ça, tous ces jours, ces nuits sous la lampe, ces miliers de pages, c'est rien, pour rien"...

    Rolin02.jpgOlivier Rolin, Bakou, derniers jours. Seuil, collection Fiction & Cie, 173p.  

     

     

     

     

     

  • Ceux qui ne se laissent pas avoir


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    Celui qui travaille réellement / Celle qui sent la nuance entre ce qui compte et ce qui ne compte pas au regard de son éternité personnelle / Ceux qui restent conséquents / Celui qui prend la vie plus au sérieux depuis la mort accidentelle de son meilleur ami de jeunesse / Celle qui recommence à peindre des anémones sur fond blanc genre Morandi en plus sobre / Celui qui est devenu son propre scribe auquel il dicte d’un air apparemment détaché mais méfiez-vous des êtres doubles / Celle qui reste consciente des grands espaces amérindiens en dépit de l’exiguïté de son balcon sur cour / Ceux qui laissent parloter leurs invités en regardant ailleurs / Celui que son bon sens bassement paysan a préservé du nihilisme du parti philosophique dominant / Celle qui se dit la rose contradictoire de son poète / Ceux dont le silence pèse mais qui s’efforcent de sourire aux imbéciles accablants qui les entourent en aggravant d’autant leur cas jugé plus ou moins irrécupérable du point de vue socio-économique / Celui que son indépendance narquoise fait de plus en plus détester / Celle qui entoure son postier retraité de mille prévenances tout en réservant le meilleur de ses soins à la rocaille qui a établi sa réputation dans le quartier et les magazines spécialisés / Ceux qui ont cru faire le deuil de leur jeunesse en renonçant au marxisme léninisme - mais voyons camarade / Celui qui s’en est longtemps tenu aux Classiques français du XVIIe avant d’en revenir aux Grecs et à Tintin / Celle qui a toujours fait la part chez son jeune écrivain de la Bête et du bêta / Ceux qui répondent de plus en plus poliment aux raseurs qu’ils envoient promener / Celui qui s’est fait une réputation de mauvais coucheur pour pouvoir dormir debout / Celle qui n’attend plus rien que l’homme de sa vie au bout du quai / Ceux qui ne savent plus où ils ont égaré leur plan de carrière mais on s’en bat l’œil n’est-ce pas / Celui qui espère aller sur Mars avant sa retraite ce qui lui permettrait de caler le prix du voyage sur sa dernière note de frais / Celle qui ne veut plus des onguents à la gelée royale de ce Monsieur Pillard à perruque flottante qui la regarde comme si c’est lui qui l’avait aidée au temps ou tout allait de travers / Ceux qui s’attendent au pire et se contentent par conséquent du meilleur, etc.
    Image : Philip Seelen

  • De brûlants Icebergs


    Icebergs10.JPGLe talent rare de Germinal Roaux

    L’art d’un jeune cinéaste ne s’évalue pas souvent en deux plans trois séquences, et c’est pourtant l’évidence d’un grand talent personnel qui saisit à la vision d’Icebergs, premier court métrage de fiction de Germinal Roaux, qui obtint l’an dernier le prix Action Light du meilleur espoir suisse au Festival de Locarno et le prix de la Relève pour le meilleur court métrage 2007 aux journées de Soleure, entre autres distinctions revenues à ce réalisateur romand de 33 ans.
    Icebergs9.JPGIcebergs1.JPGDans le labyrinthe urbain dont le premier espace est une barre de banlieue comme enserrée elle-même dans une enceinte de béton, où les voix résonnent clair et dur, Rosa, qui s’éveille dans l’intimité d’un gros plan très doux avant d’enfiler son survêt de fille à la coule, illico coiffée de son écouteur à rap, puis de rejoindre son amie Céline au rouge à lèvre excessif (elle le lui dit et l’autre rectifie recta, bonne fille), s’aperçoit dans le métro qu’on lui a fauché son phone, dont elle repère bientôt le probable voleur en la personne d’un jeune beur visiblement stressé aux yeux de gazelle qu’elle traque dès l’arrêt, avec sa camarade, jusque dans les chiottes messieurs de la gare voisine où elle obtient bel et bien ce qu’elle voulait. La petite furie, d’un regard, a pourtant « kiffé » son bandit, la chose n’a pas échappé à Céline, gredin qu’elle retrouvera en fin de course dans la rame du métro de retour, alors qu’il vient de piquer le portable d’une passagère...
    Icebergs4.JPGL’argument est mince et très significatif à la fois, genre fine nouvelle d’Annie Saumont ou du Vincent Ravalec des débuts, mais le film le traite avec une rapidité et une délicatesse de touche sans faille. Icebergs8.JPGChaque plan dit quelque chose, les jeunes acteurs (Marie Bucheler parfaite en Rosa, Xila de Blasi et Leandro Silva, non moins convaincants dans les rôles de Céline et Kader) sont remarquablement dirigés, l’image est belle sans donner jamais dans l’esthétisme ou la grisaille misérabiliste, le jeu des plans suit un mouvement fluide et « construit » l’espace avec une sorte de grâce naturelle et rigoureuse, le détail des observations sur le milieu est d’une constante justesse et la dialogue aussi, elliptique et codé, rend compte de cet univers aux parents invisibles ou réduits à des voix (un seul voisin fait figure de râleur patenté), sans que rien de plus ne soit dit. En 14 minutes intenses, Germinal Roaux fait bien plus qu’un exercice de style : il signe un vrai film d’une imposante maîtrise. Pour le climat affectif et la "couleur" du noir et blanc, Icebergs rappelle un peu Les coeurs verts d’Edouard Luntz (1965), sans qu’il s’agisse ici de « cinéma vérité ». Roaux.jpgSi vérité il y a bel et bien, elle passe par le geste et l'extrême sensibilité du filmeur et des jeunes acteurs, plus que par le « document ». C’est pourtant par le documentaire que Germinal Roaux s’était fait connaître, en 2004, avec la mémorable évocation de la vie d’un jeune trisomique, intitulée Des tas de choses. Un pas de plus est fait avec Icebergs. On attend la suite avec une ardente (et confiante) impatience…
    CAB Productions, 14min. On peut voir le film sur le site de Germinal Roaux: http://www.germinalroaux.com/

  • L'incongru

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    ...Dans ma fameuse conférence du Collège de France j’essaie d’expliquer que l’expression faire l’amour est une aporie du langage codé. Tous les spécialistes éminents se pressent dans les premières travées, et quelques dames de la bonne société, mais nul ne bronche. Je suis en pyjama de pilou et crains fort que l’assistance ne s’en aperçoive, puis je pense à la tache blanche qu’il y avait au plafond blanc de la chambre nuptiale de Madame Mère et de Monsieur  Père et  je me dis alors qu’il faut que je sorte de ce putain de rêve, damned...

     

    Image : Philip Seelen

     

  • Sebastiano


    Sebastiane3.jpgLe pauvre garçon doit terriblement souffrir, mais j’ai ce qu’il faut pour le soulager quand les soldats nous laisseront seuls.
    Pour l’instant le supplice continue.
    Chaque flèche qui le pénètre me pénètre. Ils ne visent que la chair pleine, en évitant les os et les organes vitaux, de sorte que cela pourrait se prolonger des heures, mais je sais que ce sont eux qui flancheront les premiers et que pendant leur sieste je pourrai m’approcher de lui.
    Je me demande parfois si Dieu s’ombrage de la douceur de mes caresses. Je ne sais exactement qui a ordonné le supplice, et je me soumets à la volonté supérieure comme Sebastiano lui-même s’y soumet, mais comment Dieu ressent-Il la chose à ce moment-là ?
    La réponse que je donne pour ma part est une caresse plus douce encore, qui fait soupirer le jeune homme et lui tire ses dernières larmes, juste avant la conclusion.
    Sebastiane2.jpgPersonne ne me voit lui planter le couteau de cuisine au coeur. Personne ne l’a entendu me supplier de lui donner le coup de grâce. Sa queue se libère enfin du pagne quand ma lame s’enfonce en lui, mais le bleu de ma robe de pucelle se confond à celui du ciel et personne n’y verra la tache
    .

  • Les fioles

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    Mademoiselle me les désigne sur la terrasse du Grand Hôtel de Berg am See, là où son Rainer Maria s’en venait lézarder.
    A ce propos j’ai du mal à comprendre qu’elle en ait pincé pour ce furet déprimé, mais il devait avoir un truc à lui, ça je soupçonne.
    Quant aux lascars qu’elle me charge de rabattre dans le cabinet aux fioles, elle les choisit d’un oeil plus que sûr, et c’est là que tu vois la salope, mais enfin tu sais ce que je pense d’un peu toutes.
    Cela dit ce que j’en pense n’a pas de poids à côté de son argument massue, soit cent francs suisses au donneur et la moitié pour mes colles.
    La situation étant ce qu’elle est même en ces lieux à milliards, je les amène facile, d’autant que la rumeur s’est répandue et que c’est quand même autre chose que le sang à la Croix-Rouge avec la spécialiste qui te trouve pas la veine.
    Quand ils s’y mettent derrière le paravent, je leur raconte ce qu’elle fait des fioles et ça les épate. La rumeur fait état d’une espèce de vampire, mais c’est du charre. Je leur garantis qu’elle n’en a qu’au parfum de la chose; et j’en ai la preuve, vu que c’est moi, les fioles, qui les rince.


    Peinture: Leonor Fini

  • Schubert

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    Il/elle écrit à elle/il que son absence lui manque plus que jamais ce soir mais que tout à l’heure il y aura Schubert entre eux. Elle/il lui avait dit que Schubert était le musicien d’entre tous qui lui avait donné le sentiment d’écrire spécialement pour elle/il, et c’est dans ce sentiment qu’il/elle se remet toujours au piano en pensant à elle/il, plus précisément : qu’il joue pour elle/il, depuis sa disparition.

    JLK : aquarelle d’après un motif de Stéphane Zaech

  • Ceux qui jouent au SCRABBLE

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    Celui qui laisse gagner son père afin de lui éviter les lazzis de ses camarades de chambrée à l’EMS Le point du Jour / Celle qui a demandé à ses fils de mettre son jeu dans le cercueil avant de cramer celui-ci / Ceux qui s’y sont mis après avoir convenu qu’ils étaient trop vieux pour le strip poker / Celui qui surprend sa mère à jouer seule en se traitant de tricheuse / Celle qui cuisine ses neveux sur leur vie amoureuse en profitant aussi de leur inculture / Ceux qui estiment qu’avec ce jeu-là pratiqué à grand échelle il y aurait moins de guerres / Celui qui travaille à la transcription du SCRABBLE en chinois mandarin / Celle qui préfère le Loto à cause (dit-elle) qu’on peut gagner un lapin / Ceux qui jouent par-dessus l’Atlantique en réseau vidéo multilingue / Celui qui estime que le Monopoly est plus formateur au niveau de la gestion de fortune / Celle qui s’est fait faire un étui de pécari pour ses voyages avec le Club du quartier des Oiseaux / Ceux qui estiment que ce jeu-là signale un supplément d’ambition culturelle appréciable chez un candidat beau-fils / Celui qui se demande où son fils cadet va chercher tous ses mots alors qu’il est si taiseux à l’ordinaire / Celle qui a toujours peur de voir son cousin Victor aligner un mot osé qui la ferait rosir / Ceux qui arrivent à faire jusqu’à des vingt parties par jour tellement ils s’ennuient dans leur mouroir qui ne donne même pas sur le lac / Celui qui ne ferait pas une partie sans cravate / Celle qui pouffe toujours quand ses partenaires se plantent / Ceux qui se gaussent de ces prétendus Docteurs en lettres incapables de leur en remontrer même en leur laissant le temps / Celui qui a exigé le remboursement de son matériel quand Monsieur Carrard (Docteur en linguistique) l’a jeté dans le feu de cheminée tant il était vexé de perdre contre un employé des Postes / Celle qui considère finalement que le jeu lui a permis de sauver son troisième et dernier mariage / Ceux qui sont tellement accros qu’ils ont cessé de sniffer, etc.

    Image: Philip Seelen

  • Le cabinet du Maître


    Le Maître nous reçoit dans un cabinet d’une blancheur aveuglante et nous fait nous déshabiller devant son assistante Blumlisalp en simple culotte. Lui-même ne porte qu’une vareuse de l’ancien régime, mais sa longue barbe grise dissimule peut-être quelque symbole de son pouvoir.

    Blumlisalp nous propose de faire le test de Roczak, mais nous déclinons poliment. Le Maître nous promet qu’il va nous faire parler et que nous aprendrons, de gré ou de force, à gérer notre sexualité. Pourtant c’est lui qui baisse les yeux lorsque nous l’affrontons du regard. Nous sommes jeunes et c’est un vioque: voilà pour les faits.

    Lorsque je lui dis que nous aimons faire ça dans les clochers, il le note dans son registre d’un air satisfait de poule tombant sur un couteau. Il note sûrement: rêve du clocher, rêve du battant, mais avec Wanda nous n’en avons rien à secouer. C’est pourtant clair: la morale bourgeoise, nous, ça nous gonfle.

    Enfin nous retrouvons nos vêtements soigneusement pliés dans les dépendances de la propriété. Nous avons hâte de nous en aller. Au même instant une foule en délire nous acclame car Wanda me le réclame, ce soir, à l’italienne.

  • Secrétaire particulier

    - Moi je ne pense qu’à ça, dit la femme très en chair en reprenant un sablé, je ne pense qu’à cette petite chose innocente, et le yorkshire Lula la mordille en roulant ses yeux de chauve-souris; et la femme dévisage, l’un après l’autre, les gigolos assis autour de la piste de danse. Celui-ci je l’ai goûté, me dit-elle: pouah. Celui-là aussi, et cet autre, je les ai tous essayés mais aucun ne m’allait, aucun d’eux ne m’a jamais donné tant de plaisir que Lula.

    Elle fait des mamours à cette espèce de chose osseuse et criseuse et me fait bien sentir que je ne suis qu’un scribe payé par elle pour arranger sa biographie, et pourtant je la sens qui s’abandonne.

    De toute façon je contrôle la situation. Que demander de plus ? J’ai maintenant la belle Eva Carlson pour moi seul. Elle croit me dominer alors qu’elle incarne à mes yeux le rêve réalisé. Elle ignore que j’ai d’elle la plus fantastique collection de photos de sa mythique paire de nichons.

  • Lady nue

    littérature

    Le jeu veut que je me tienne à la porte dès que j’entends ses béquilles au bout de l’allée du château.

    C’est un vrai carillon que Lady Prothèse. Elle a fait arrêter la Bentley à la grille pour me faire jouir de son arrivée, et pas question que Boris l’épaule: elle est capable de tenir debout malgré son obsession de l’eau. Je dois sentir d’où elle vient et où elle veut que je l’emmène. Voici donc l’Eve future en son armure nickelée, dont l’imperceptible cliquetis symbolise les derniers prodiges de la cybernétique, après quoi s’imposera partout le silence de l’eau.

    Lorsque nous sommes seuls dans le salon jouxtant la grande vasque, je la défais patiemment de tout son attirail. Plus je la dépouille et plus se voient ses cheveux roses et son triangle épilé. Sans bras ni jambes elle m’évoque un croissant de lune ou une banane pelée. Elle rit comme une petite fille quand je la fais pisser dans le pédiluve.

    Dans l’eau, Lady nue ne sera plus qu’algue et sexe. Le jeu veut qu’elle me prenne en bouche dès que nous nous immergeons, ensuite de quoi je la pénètre pour lui faire sentir qu’elle existe encore, selon sa formule.

    (Extrait de La Fée Valse)

  • Ceux qui sont un peu fatigués

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    Celui qui a pris toutes ses précautions au niveau gestion des maîtresses et qui apprend que sa femme en a aussi plusieurs dont un Congolaise alors là ça la fout mal / Celle qui s’est toujours sentie un peu russe depuis qu’elle a lu La Dame au petit chien sur la terrasse de l’ancien sana de Silvaplana où ses parents l’envoyaient se refaire une santé / Ceux qui se défient de l’affectivité slave dont ils savent les débordements réversibles comme les sourires carnassiers de Iossip Djougachvili / Celui qui n’oubliera jamais le goût de la confiture de mirabelles de sa mère et donc de sa grand-mère puisque la recette venait de celle-ci ou plus précisément de la bisaïeule de celle-ci dont le prénom s’est perdu avec le temps / Celle qui s’enfonce dans les arborescences de la généalogie avec une soudaine ferveur / Ceux qui n’ont aucune idée du bonheur d’écrire et qui te demandent d’un air agressivement apitoyé : « Alors toujours dans les écritures ? » / Celui qui aime aimer point barre / Celle qu’aucun homme n’a jamais fait vraiment jouir autant que son jouet chinois et qui s’en trouve plus libre d’esprit pour s’adonner à sa passion de la numismatique égyptienne / Ceux qui ont l’air d’être choqués d’apprendre que leurs parents ont encore une vie sexuelle et non moins choqués d’apprendre le contraire / Celui que met en joie un rayon de soleil matinal qui tourne dans la chambre avant de se poser sur le guéridon style Armée du Salut / Celle que visitent les images d’une transmutation affective et spirituelle qu’on peut dire « de tous les jours » sans exagérer / Ceux auprès desquels on se sent bien / Celui qui reste baba devant cette phrase inattendue de la part d’une romancière sexagénaire d’apparence si rangée, comme quoi « les faux-semblants abondent, la bande des faux-semblants sévit dans les gares souterraines, voilà le hic » / Celle qui campe à la lisière du Bois de la Folle sous une tente phosphorescente à fermeture-éclair qu’un tank écraserait comme un oiselet tombé du lit / Ceux que le mot ENFANT écrit en violet à la machine Olivetti de leur jeunesse sur un petit carré de papier de soie a protégés jusqu’aujourd’hui comme un talisman / Celui qui se sent ce matin tout proche des Haïtiens alors qu’ils se trouve bien au chaud dans sa datcha / Celle qui sanglote encore dans les abris de fortune / Ceux qui s’accrochent plus que jamais à cette vie de merde, etc.
    Image : Philip Seelen

  • Entre douleurs et merveilles

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    Rencontre de Rose-Marie Pagnard, romancière.

    Il y a ces jours une lumière magique, sur ces hauts enneigés des Franches Montagnes, qui a quelque chose d’épuré et de transparent évoquant étrangement le Japon. On y est à la fois bien sur cette terre jurassienne, dans une grande maison de belle pierre grise dont les larges fenêtres, jadis propices aux fines finitions de l’horlogerie, s’ouvrent sur le pâturage au bord du ciel; et cependant, comme dans le dernier roman de Rose-Marie Pagnard, qui oscille entre sortilèges montagnards et Japon de rêve, on sent ici des fantaisies et des métamorphoses possibles à tous les étages. La grange de naguère en est le symbole, devenue lumineux atelier, où sont nés d’étranges tableaux qui peuplent la maison de figures de rêves poétiques et fantastiques à la fois, signés René Myrha, né Pagnard, conjoint de la romancière.
    Or, l’une de ces toiles ouvre son jaune éclatant à la lumière zénithale tout en rappelant le deuil de l’enfant perdu, qu’un portrait de belle jeune fille remémore également au-dessus de la grande table noire à écrire. Ainsi, des résonances se multiplient-elles dans ce havre, d’une double vie créatrice en symbiose. Comme dans l’actuelle exposition en double hommage, au Musée d’Art et d’Histoire de Neuchâtel, où les mots de l’écrivain et les visions de l’artiste s’appellent et se répondent. Comme dans la vie de Rose-Marie Pagnard, où le clair et l’obscur, le limpide et le mystérieux s’entremêlent.

    La vie de Rose-Marie elle-même a été marquée, de naissance, par ce mélange de lumière et d’ombre. Troisième enfant survivant après deux petits frères morts en très bas âge, elle fut un cadeau pour ses parents, simples gens à Delémont. Devenue très âgée, sa mère lui racontera toujours ses rêves mêlés de souvenirs hantés par des enfants en danger, ayant vu passer en outre le cercueil de son père fauché par la grippe espagnole; et Rose-Marie aussi commencera, très tôt, de raconter des histoires mêlant angoisses et merveilles, sur fond de musique.
    Car la musique, si présente dans les livres de Rose-Marie Pagnard, fut une des passions de ses jeunes années, avant l’écriture. La danse l’attira d’abord, dont elle négocia des cours en proposant à sa maîtresse de réciter des poèmes (notamment de La Fontaine ou Prévert) aux autres élèves, en guise d’écolage. « Cela me semblait merveilleux de pouvoir ainsi créer de la beauté rien que par la grâce du mouvement»; et le violon ensuite, à l’imitation de sa mère, dans le petit orchestre du collège. C’est d’ailleurs au temps du collège qu’elle a commencé de lire, « un peu tout », puis à écrire, « surtout des poèmes ».
    Mais voici, à dix-huit ans, que l’enfance s’achève alors que la vie lui offre un double cadeau : l’Amour et l’Enfant. Avec René Pagnard, Myrha pour l’art (du nom d’une rue de Montmartre), et l’enfant Cléo, on s’installe à Bâle, où l’artiste déjà reconnu pourra s’épanouir. De son côté, Rose-Marie aime son rôle de mère, relancé l’année suivante avec Géraldine. Et dès ce moment-là, aussi, Le Démocrate lui propose une chronique bâloise quotidienne, qu’elle va assumer dix ans durant. En phase avec « son » peintre, elle participe à l’intense vie culturelle bâloise, écume les galeries et se fait une culture «sauvage ». La littérature l’attirant de plus en plus, elle parle de livres dans ses chroniques, comme elle le fera des années durant dans l’hebdo Coopération et le quotidien Le Temps, où elle distillera son goût pour les auteurs du Nord profond.
    Et l’écriture là-dedans ? Elle émanera de la vie même, de ses questions, de ses douleurs, de ses cadeaux aussi. En 1985 paraît un premier recueil de nouvelles, Séduire, dit-elle, que suivront une dizaine de romans, dont La Période Fernandez, Prix Dentan 1988, plein du fantôme de l’immense Borges, et Dans la forêt, la mort s’amuse, prix Schiller 1999. En perspective cavalière, aujourd’hui : une dizaine de titres qui suffisent à donner le ton, la musique, la douce folie d’un univers fascinant, qui vit et vibre, exorcise le poids du monde et en célèbre les beautés et les liens profonds…


    Dates de Rose-Marie Pagnard
    1943 Naissance à Delémont, le 16 septembre.
    1961 Rencontre de René Myrha, artiste peintre.
    1963 Naissance de Cléo. Installation à Bâle. Début d’une collaboration au Démocrate, pour des chroniques quotidienne qui dureront dix ans.
    1964 Naissance de Géraldine.
    1985. Premier livre, Séduire, dit-elle, nouvelles, à L’Aire.
    1988. La Période Fernandez, roman, chez Actes Sud. Prix Dentan.
    1992. Mort de Cléo.
    2005. Revenez chères images, revenez, aux éditions du Rocher. Prix de littérature du canton de Berne.

    Vient de paraître : Le Motif du rameau, et autres liens invisibles. Roman. Zoé, 2010, 219p.

    Une importante exposition marque la rencontre des œuvres de Rose-Marie-Pagnard et de René Myrha, au Musée d’Art et d’Histoire de Neuchâtel, jusqu’au 16 mai 2010. Les oeuvres récentes de René Myrha sont également exposées à la Galerie Dietesheim, dans le vieux bourg de Neuchâtel.

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