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  • La lecture comme rempart

     

    Par Sophie Kuffer

    Enfant, j’aimais les livres mais la lecture était un effort terrible ; j’ai le souvenir d’une barrière qui se dresse devant moi, infranchissable. Il y a une dizaine d’années, j’ai choisi d’apprendre une nouvelle langue (l’arabe) avec un nouvel alphabet et là, je me suis retrouvée petite devant ces symboles plus ou moins indéchiffrables qui ensemble ne voulaient jamais produire le bon son, la bonne signification. La lecture peut être source de souffrance, c’est un acte qui peut se révéler difficile et frustrant; ceux qui la maîtrisent l’oublient trop souvent… Cependant, elle reste, pour moi, un incroyable pont entre les pensées, les cultures et les hommes !
    En préparant ce numéro du Passe-Muraille, on m’a proposé deux romans autour de la lecture qui pouvaient s’adresser au jeune public. Je repensai alors à mon propre passage dans la catégorie jeune public. Jamais je n’acceptais de lire ce que l’on me conseillait jusqu’au jour où, après maintes sollicitations, je me suis jetée à l’eau et j’ai commencé à lire, puis à dévorer les pages de romans d’amour ou de sagas inter-minables ! Je crois profondément que chacun trouvera sa voie de lecture par quelque détour que cela passe.
    La lecture est donc le point commun réunissant ces deux romans : Le Vieux qui lisait des romans d’amour et Grâce et dénuement. Un homme et une femme tous deux écrivains qui mettent en scène un homme et une femme dans deux mondes très différents en apparence : jungle amazonienne et jungle de bitume sont les décors qui voient évoluer les protagonistes. Dans ces deux textes, le désir de lecture apparaît comme le remède à l’ennui, au mépris des autres et à la cruauté humaine.
    Alors que José Bolivar Proaño se retrouve seul, sans femme, ni famille ou amis, au milieu de la forêt, il fait « la découverte la plus im-portante de sa vie. Il [sait] lire. Il [possède] l’antidote contre le redoutable venin de la vieillesse. » Après avoir cherché de quoi lire, il se tourne vers les romans d’amour, les seuls textes qui le font voyager, qui remplissent les vides de sa mémoire, de son coeur et qui, parfois, lui font « oublier la barbarie des hommes. » Car c’est elle qu’il affronte, incarnée par les gringos qui sèment la bêtise et la mort dans la forêt, ou par ce maire citadin qui impose son mépris à l’igno¬rance de ses congénères – et cette bête magnifique, ce jaguar qu’il est forcé de tuer, car rendu fou par la cruauté humaine.
    C’est le mépris des hommes que l’on retrouve dans Grâce et dénuement; ce mépris envers nos voisins no¬mades que l’on chasse de terrain vague en terrain vague. Alice Ferney réussit à nous faire entrer dans cet univers essentiellement féminin du camp de gitans où se présente chaque semaine Esther, la bibliothécaire au projet simple mais ambitieux.
    Esther veut lire des histoires aux enfants car « elle [pense] que les livres sont nécessaires comme le gîte et le couvert », que « la vie a besoin des livres (…), la vie ne suffit pas ». Sans grands discours, cette femme gadjé (non tzigane), gagne la confiance des gitans, d’abord par le pouvoir des livres sur les enfants, puis sur les mères et enfin sur les hommes plus méfiants. Sans humilier, elle apporte la certitude que l’analphabétisme n’est pas une fatalité comme l’a vécu la grand-mère Angéline, privée d’école « pour qu’elle [ne] devienne [pas] comme les gadjés ». Esther est convaincue qu’ apprendre à lire diminue la peur qui sépare gadjés et gitans.
    Symbole de la richesse que représente le livre pour l’auteure, mais aussi pour quiconque se rend compte des mystères qu’il peut receler : Angéline, la vieille gitane analphabète, « parfois, gardait les livres. Elle les déposait sous son oreiller. » après avoir passé « sa main sur les couvertures usées : elle tenait là un trésor ».
    Ces deux romans ne sont pas destinés en particulier au jeune public, cependant les sujets traités, ainsi que le style accessible des deux auteurs ,qui respectent la réalité de leurs personnages, la poésie dégagée par les mots et les rebondissements des deux scénarios, me font penser qu’un lecteur dès 14 ans peut s’y plonger avec entrain. Chacun dans son univers – forêt amazonienne bruissante de singes, d’animaux sauvages et d’Indiens respectueux de la terre et qui partagent leurs connaissances de la forêt avec un étranger, ou camp gitan fixé entre deux tours de banlieue – voit s’incarner la vie de quatre femmes, de leurs enfants et d’une bibliothécaire sous l’oeil protecteur de la matriarche, est formateur et riche en émotions.

    Luís Sepúlveda, Le Vieux qui lisait des romans d’amour, Métailié, 2004, 141 p.
    Alice Ferney, Grâce et dénuement. Actes Sud, coll. Babel, 2009.
    Ce texte est à paraître dans la prochaine livraison du Passe-Muraille, journal littéraire, No82, 12e année.

    Le leitmotiv de la page est: Les enfants qui lisent sont dangereux...

  • Claudio Magris flâneur profond

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    Digressions d’un égoïste progressiste
    Entretien avec René Zahnd

    Lorsqu’on le rencontre, le récipiendaire 2009 du Prix européen de l’essai Charles Veillon évoque tout à la fois un promeneur qui, de son élégante silhouette, parcourt les routes de ce monde le nez au vent et un de ces curieux à l’érudition gourmande qui brasse les références, fouillant les bibliothèques, d’abord pour se frotter aux grandes oeuvres référencées, puis pour emprunter des chemins de traverse. Ses propres livres, du monumental Danube aux textes de théâtre tels que L’Exposition sont un impertinent défi lancé aux férus de classification. Ils semblent des digressions qui se répondent d’ouvrage en ouvrage, des interrogations flâneuses, tout un corps organique dont le coeur palpitant serait l’humain lui-même. Nous l’avons rencontré lors de son récent passage à Lausanne.
    – Vous parcourez le monde pour parler de littérature. S’adresse-t-on de la même façon à tous les publics ?
    – Les difficultés peuvent venir des références littéraires. Quand je dis que pour Joseph Roth, l’Eglise est l’auberge, cela évoque bien sûr pour nous le pain et le vin. Pour les Chinois, ce n’est pas facile à saisir. Mais on réussit toujours à se faire comprendre. Parfois il y a des barrières plus complexes. Par exemple, il y a des cultures où la notion de péché originel n’existe pas. Certaines métaphores deviennent donc délicates, elles nécessitent des explications. Mais il ne faut pas oublier que lorsque je m’exprime en Chine ou au Vietnam, je m’exprime devant un public choisi. Des différences plus considérables apparaîtraient s’il s’agissait par exemple d’intervenir dans une école primaire. Je tiens à préciser que je n’ai pas davantage de difficultés au Vietnam que par exemple aux Etats-Unis. Au contraire. Aux Etats-Unis, lorsque j’ai raconté que j’avais écrit un éloge ironique de la triche, du fait de copier sur son voisin à l’école, cela a provoqué un malentendu total. J’avais beau argumenter sur le côté camaraderie, entraide, cela ne servait à rien, je me heurtais à une culture complètement différente de la mienne, une culture organisée, universitaire, qui ne peut pas admettre que l’on puisse rire de quelque chose, tout en respectant et aimant la chose en question. Les barrières n’existent pas seulement avec des cultures lointaines.
    Dans les pays danubiens, l’on me pose des questions presque exclusivement sur le sujet, sur la Mitteleuropa, sur la culture slave, comme si j’avais écrit des études historiques. Il est beaucoup plus facile d’aborder ce domaine en Suède, par exemple, qu’ en Serbie ! Les gens ne comprennent pas toujours que ce qui m’intéresse dans Trieste, ce n’est pas qu’elle compte 300’000 habitants ou je ne sais quoi, mais c’est sa dimension métaphorique. Nous sommes dans le mensonge poétique. Un des moments les plus désolants dont je me souvienne s’est produit en Allemagne, lors d’une lecture. Dans Danube, il y a un passage qui évoque une chasse grotesque et comique dans un cimetière. Le chasseur finit par tuer un lièvre, mais il se sent très coupable. Et là, une jeune femme m’a demandé : « Il s’agit juste d’un lièvre, pourquoi une telle émotion ? » Face à des questions de ce type, on ne peut pas répondre. Si vous me montrez le lac Léman et que vous me dites : regardez la lumière, la brume, c’est fascinant, non ? Et que moi je réponds : comment ça, fascinant ? Dans de tels cas, il n’y a plus rien à ajouter…
    – Si nous adoptons un registre métaphorique, justement, en disant que la terre est la mère, Trieste serait-elle votre matrice ?
    – C’est un peu exagéré ! Turin est aussi important pour moi que Trieste. Ce sont deux mondes. D’un côté Trieste, avec sa liberté un peu gitane et son côté somnolent, avec le danger de se laisser aller, de surestimer la ville. Trieste est pour moi le monde de l’enfance, de l’adolescence, de la famille d’où l’on vient, c’est-à-dire du passé. De l’autre, Turin est pour moi la ville de la jeunesse, de la maturité, des amitiés qui ne doivent rien aux rencontres hasardeuses, mais qui sont de vrais choix, des affinités électives, c’est-à-dire la « famille » que l’on construit. Il y aussi des dimensions politiques, sociales et culturelles qui sont différentes. Quand j’ai fait mes études à Turin, en quatre ans, la population de la ville a doublé, avec tous les problèmes que posait l’immigration des Italiens du sud. Turin a aussi été la capitale de la résistance, du libéralisme, du communisme, des mouvements de protestation de 68.
    Entre Trieste et Turin, j’ai parfois le sentiment de vivre dans une même ville. Turin avec la mer, Trieste avec le paysage des Alpes. Bien sûr, Trieste m’a beaucoup apporté dans ma vision du monde, a nourri ma réflexion sur le problème de l’identité, de l’insignifiance, de la pluralité. C’est là que j’ai compris que nous n’avons pas une identité, mais que nous en avons plusieurs. Cependant, sans Turin, je n’aurais absolument pas écrit…
    – Alors il y a cette bipolarité, Trieste, Turin, et puis les voyages… Que représentent pour vous les voyages ?
    – Le symbole de la vie, c’est le voyage. Le plus grand livre que l’on ait écrit, l’Odyssée, c’est le voyage. Il y a d’ailleurs deux odyssées possibles. L’odyssée où, à la fin, Ulysse retourne chez lui, à Ithaque, c’est-à-dire confirmé dans sa personnalité, ses valeurs, malgré tout ce qu’il a rencontré : les épreuves, les tragédies, les naufrages. Ou alors il y a l’odyssée sans re¬tour possible, où l’on change constamment, où l’on ne peut pas s’arrêter, où l’on devient vraiment personne. Il est intéressant de constater que Joyce est beaucoup plus conservateur qu’Homère, puisque chez Joyce, Ulysse retourne chez lui conforté dans ses valeurs, l’amour conjugal par exemple. Chez Homère, il y a une réelle difficulté du retour. Ulysse est un individu qui ne sait plus réellement qui il est. C’est déjà une ima¬ge de l’Europe contemporaine. L’épisode des sirènes, par exemple, est formidable. Il écoute le chant des sirènes « sans payer », mais en réalité ce n’est pas un bon calcul, puisqu’on n’écoute pas le chant des sirènes sans avoir la possibilité de se perdre.
    Le voyage, pour moi, ce n’est pas juste un déplacement pour faire quelque chose. Venir de Trieste à Lausanne pour recevoir un prix, ce n’est pas encore un voyage ! Le voyage que je pourrais faire, que je n’ai jamais vraiment fait, ce serait par exemple d’aller rendre visite aux Sénégalais qui vivent à Trieste. Je ne sais pas où ils vivent, s’ils ont des familles, des enfants… Et là, ce serait un vrai voyage, même s’il n’y a que dix minutes à pied. Le voyage, c’est la capacité de rencontrer l’autre, d’affronter la crainte de l’autre, ce mélange d’amour, de mécanismes de défense, la capacité de se débarrasser de ses peurs tout en restant fidèle à certaines valeurs. Dans le voyage, il y a la nécessité de l’ouverture. Il faut être capable de dépasser ses propres frontières. En même temps, il y a des frontières que l’on doit défendre. Parce que si je me retrouve face à une culture où une femme enceinte hors mariage est tuée, là je ne discute plus. Je décide que cette valeur n’est pas négociable. Il n’est donc pas facile de composer avec cette souplesse et l’ancrage de certains principes.
    – Existe-t-il une même pulsion, d’aller vers l’autre, qui relie le voyage et l’écriture ?
    – L’écriture, c’est aussi un déplacement des frontières, une construction de nouvelles frontières. Face aux frontières, l’écriture est à la fois un passeur et un douanier. On n’écrit pas ce qu’on veut, on écrit ce qu’on peut. Je sens fortement ce double rôle de l’écriture : passeur et douanier.
    – Vous faites la distinction entre l’écriture diurne et l’écriture nocturne...
    – La formule n’est pas de moi, mais d’Ernesto Sabato. C’est un grand humaniste, un homme plein de chaleur. Il y a chez lui une part diurne de l’oeuvre, mais pourtant la vérité ne se trouve pas là, elle est dans une part plus sombre, plus ténébreuse, avec des vérités parfois détestables qui, dit-il, contredisent ses idéaux. C’est comme descendre dans le sous-sol de l’âme et découvrir soudainement, parfois avec malaise, sans aucune complaisance, des aspects de la vie insupportables. L’écriture diurne est comme un sosie qui nous montre ce que nous pourrions être. Voilà ce que j’admire beaucoup chez Ernesto Sabato : cette capacité à se confronter à cette part obscure, à en témoigner sans la refouler, mais sans la glorifier non plus, sans devenir un philosophe de cette négativité. C’est une chose fondamentale qui distingue les grands écrivains qui ont su résister à cette épiphanie du mal des grands écrivains réactionnaires, comme Céline, qui ont été éblouis par le mal.
    – Vous évoquez parfois, avec humour, un essai que vous aimeriez écrire sur l’égoïsme progressiste. Quelles en seraient les grandes lignes ?
    – Quand j’étais adolescent, j’avais l’idée d’écrire le récit d’une fin du monde, d’une apocalypse. Mon idée était d’imaginer un lieu qui permette de survivre à cette catastrophe : une vallée merveilleuse derrière une énorme cascade, assez puissante pour arrêter les radiations. Je préparais cette île, je l’aménageais, et bien sûr, je n’avais pas le projet de me sauver tout seul, j’envisageais de prendre mes parents, ma famille, mon ami Bruno, sans lesquels une vie heureuse n’est pas possible. Je n’avais absolument pas le projet de sauver l’humanité, mais juste mon bonheur. En poursuivant mon raison¬nement, je me suis dit que mon ami avait aussi besoin de ses parents pour être heureux et ainsi de suite. Peu à peu, j’étais tenté de sauver le monde entier, alors que je cherchais uniquement mon bonheur. Voilà une histoire pour illustrer ce qu’est, à mes yeux, l’égoïsme progressiste.
    – Vous ne cessez de revenir à des oeuvres littéraires. Mais quelle est votre dernière grande découverte ?
    – J’ai été particulièrement intéressé par l’oeuvre d’Edouard Glissant. Premièrement, lui qui est un Noir descendant d’esclave, il dit que les racines ne doivent pas se plonger dans les profondeurs de l’abîme, à la recherche de l’origine, mais s’éparpiller à la surface comme les branches d’arbres qui se rencontrent, comme des mains qui se touchent. Je trouve que c’est vraiment la meilleure réponse au racisme. Deuxièmement, c’est le seul représentant d’un groupe humain qui a été persécuté, exploité que j’ai senti complètement libre de tout ressentiment. Il ne faut pas oublier que l’esclavage a fait 50 millions de morts ! Et lui, il prétend que les descendants des esclavagistes n’ont aucune nécessité de s’excuser, même s’ils doivent rester conscients que dans leur héritage, il y aussi cette infamie.
    Propos recueillispar René Zahnd

    Pour lire Claudio Magris

     

    Loin d’où : Joseph Roth et la tradition juive orientale
    Cette étude consacrée à l’écrivain autrichien Joseph Roth (1894-1939), auteur de La Marche de Radetzky, se propose de mettre en lumière lien qu’il entretient avec une tradition inscrite dans son sang, puisqu’il est né de parents juifs en Galicie. De la chute de l’Empire austro-hongrois à l’exil à Paris, Roth traverse le début du XXe siècle avec un regard nostalgique, et pourtant visionnaire lorsqu’il interroge les notions de déracinement et de communautarisme. S. K.
    trad. Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Seuil, 2009, 470 p.


    ➺ Microcosmes
    Mélancolie, amour ou curiosité guident l’écrivain triestin dans une quinzaine de lieux, et cette mosaïque de paysages urbains abordés comme des territoires propres lui est occasion d’une réflexion protéiforme sur l’ouverture et l’altérité. Autoportrait géographique de Magris, Microcosmes est aussi « la simple constata¬tion que l’on peut découvrir le vaste monde en restant as¬sis sur un banc… » J.B.
    Folio, Gallimard, 2000, 343 p.


    ➺ Danube
    De la Forêt-Noire au Pont-Euxin, le fleuve charrie dans cet essai magistral les évocations historiques, les réflexions, les notes de voyage, les souvenirs, suscitant malgré les conditions – quand le « bloc de l’Est » supplante la Mitteleuropa – une étourdissante métaphore intellectuelle. Sous les moirures du fleuve, une question : l’Europe, idée politique et culturelle en devenir ou en décomposition ? J. B.
    Folio, Gallimard, 1990.


    ➺ Trois Orients, récits de voyages
    Voyages infinis est le titre original de ces trois essais, qui replacent les parcours de Magris en Chine, au Vietnam et en Iran dans leur perspective : remonter aux sources des récentes mutations de ces pays, dont les ondes de choc ne pourront être absorbées en Occident que par une compréhension réelle et sans préjugés. Ou quand la géopolitique se fait conte des Mille et Une Nuits ! J.B.
    Rivages, 2006, 119 p.


    ➺ Trieste, une identité de frontière
    Au carrefour des cultures latine, germanique et slave, Trieste, ville natale de l’écrivain, fut un rendez-vous de la littérature, de Stendhal à Morand, Joyce ou Svevo, mais aussi de l’Histoire puisque, autrichienne avant d’être italienne, elle fut finalement amputée de moitié par le Rideau de fer : c’est à cette multiplicité des possibles et à l’identité plurielle de la cité que Magris rend hommage. J. B.
    trad. Angelo Ara, Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Seuil, 2008, 285 p.


    Notes de lectures établies par Joëlle Brack et Sophie Kuffer pour la plaquette Payot Librairie publiée à l’occasion de la remise du Prix européen de l’essai Charles Veillon 2009.

    Cet entretien et ces notes de lecture constituent la partie centrale de la nouvelle livraison du Passe-Muraille, No 82, à paraître en juin. 

    Vous comprendrez donc
    « Vous comprendrez donc » qu’après sa mort, elle n’ait pas voulu béné¬ficier de la permission de revenir à la vie pour retrouver son amour. Comment après avoir aimé, inspiré, protégé son poète, lui avoir tout donné, la muse, à son tour, refuse de redevenir sa terre d’asile. Cette fois, elle pense à elle, au calme trouvé en bas, qu’elle perdrait en affrontant les interrogations des vivants et leur déception quant à l’au-delà. S. K.
    trad. Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Gallimard, 2008, 54 p.
  • Ceux qui ne comptent pas

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    Celui qu’on oublie sans faire exprès / Celle qui est naturellement effacée / Ceux qui n’aiment pas être vus même nus / Celui qui est toujours au jardin sauf les jours de retombées radioactives / Celle qui n’apparaît pas dans la liste des rescapés et se sent d’autant plus libre / Ceux qui sont si fâchés avec les chiffres que leurs bons comptes ne leur valent même pas d’amis / Celui qui s’exprime par sa note de frais / Celle qui donne toujours un peu trop (se dit-elle en se le pardonnant somme toute) aux mendiants / Ceux qui n’ont pas d’existence bancaire reconnue / Celui qui suscite des jalousies à proportion de son désintéressement à peu près total je dis bien à peu près / Celle qui n’est jamais invitée chez les Dupontel à cause de son fils disparu la même année que leur chien Bijou / Ceux qui ne se sont jamais départis de la mentalité bas-de-laine de leur mère-grand Agathe la Bonne / Celui qui aime que les choses soient claires et préfère donc les tulipes blanches et le IVe Concert Brandebourgeois de JS Bach/ Celle qui se dit qu’elle compte pour beurre ici-bas et se console à l’idée que le Très-Haut lui réserve un Bonus / Ceux qui ont compris qu’ils n’étaient rien de plus qu’eux-mêmes dans le métro matinal de Tôkyo / Celui qui essaie de se situer en tant que poète belge en traversant le quartier de Kanda (au centre de Tôkyo) où voisinent environ deux mille bouquineries / Celle qui a plusieurs dépucelages à son actif sans savoir exactement combien / Ceux qui n’ont jamais misé sur le don vocal de leur neveu Paul Anka (chanteur de charme à l’époque) qui en a été secrètement affecté / Celui qui est plutôt Sénèque le matin et plutôt Néron le soir / Celle qui divague sur son divan de Diva / Ceux qui ricanent de Mademoiselle Lepoil militant au Conseil de paroisse en faveur de la reconnaissance de l’âme des hamsters femelles / Celui qui invoque les Pères de l’Eglise pour faire passer son message punk à la base / Celle qui use de sa muse pour emballer les jeunes nigauds qu’elle convoite / Ceux qui ont des voix de pasteurs noirs qui font bêler les brebis blanches / Celui qui n’a jamais compté les cadavres que son père et lui ont repêchés dans le fleuve / Celle qui n’a plus de créneau dans son Agenda pour caser un moment genre Où en suis-je Edwige ? / Ceux qui sont devenus meilleurs artisans à l’atelier Bois de la prison des Fleurettes / Celui qui reste fidèle à ses erreurs de jeunesse avec un peu plus de métier faut reconnaître / Celle qui fait commerce de ce qui brille et ne récolte pas or pour autant / Ceux qui ont gardé le goût des vieilles Américaines fleurant bon le cuir et le chewing-gum dans lesquelles ils emmènent les veuves de leurs meilleurs amis, etc.
    Image : Philip Seelen

  • La soirée du Ritz

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    À propos de La nuit du monde, de Patrick Roegiers

     

    par Antonin Moeri

    Un personnage irréel entre en titubant dans le hall du Ritz, à Paris, deux tricots sous la chemise, pelisse hors d’âge, lourde redingote. Quatre pages pour décrire l’habillement et le visage de ce revenant. On se croirait à l’époque du nouveau roman. Pour plonger le lecteur dans l’atmosphère du célèbre palace, on évoque des bruits de douche, de chasses d’eau, de robinets qui gouttent, de matelas qui grincent, d’interrupteurs, de dentiers mal ajustés.

    Le revenant s’appelle Proust, il «récolte des pépites dont il fait le miel de son roman auprès des chasseurs, serveurs, livreurs, portiers, liftiers, femmes de chambre, garçons d’étage, veilleurs de nuit ». L’amateur de détails se sent à l’aise, que dis-je, jubile au milieu de ces potins.

    Un autre personnage est minutieusement décrit. «Tête rejetée en arrière, les yeux baissés sous les grosses lentilles, les jambes croisées, la cheville gauche placée sur le genou droit ». Contrairement à Marcel, l’auteur d’Ulysse ne se tape pas la cloche au Ritz. Pour donner le change dans les soirées où il est invité, il se distingue par ses déguisements et son comportement bizarre.

    Ces deux écrivains partagent une même horreur, celle des rats. Ils s’adonnent à une même passion: le voyeurisme. Ils ont des lubies étranges. Si Joyce croit au trèfle à quatre, a la manie du nombre 13, est terrifié par le bond d’un chat, Proust a peur du noir, des orages, de la foudre, déteste croiser une nonne dans la rue, craint les chevaux au galop, l’odeur des désinfectants, les oiseaux éventrés et, surtout, les chiens qui peuvent à tout moment vous entailler très profondément le mollet, la cuisse ou autre partie du corps. Tous deux ont des problèmes avec leurs yeux et leurs oreilles hypersensibles. Tous deux sont fascinés par la sonorité des lieux et des noms. (Plutôt que voir leurs contours, Joyce, étendu sur la banquette d’un train, les yeux fermés, préférait entendre Mercanton lui murmurer le nom des villages suisses qu’ils traversaient). Ils aiment les douceurs, cake, pudding, muffins, cookies. L’un adore Wagner, l’autre le déteste mais tous deux aiment les vieilles rengaines à la guimauve, les ritournelles raillées par les beaux esprits et les airs du music-hall, Coco chéri, Zizi Pompom, Viens poupoule, viens poupoule. Tous deux furent traités de fumiste, flagorneur, parasite, décortiqueur, hypocondre, scatologue, cynique, fouilleur de fumier.

    Patrick Roegiers affectionne les interminables listes à la Novarina. En vérité, il met en scène, dans son « roman», deux solitaires déterritorialisés, errants, en exil (« L’écriture comme exil de soi-même »), ayant opté pour les mots qui n’ont pas de patrie. Leur folie et leur damnation c’est le langage. Leur obsession: inventer une langue qui ne charriât aucun cliché. Une virgule mal placée les fait plus souffrir qu’une migraine ou une indigestion. Question de rythme. Créer un idiome bizarre ou des mots nouveaux qu’ils orthographient comme ça leur chante les excite au plus haut point: lithérathure, Chiksper, bonçouar, snobinage, moribondage, Odyssoyce, faire catleya. Ils ont « à peu près la même conception de l’écriture et de la littérature, seule vie pleinement vécue (...) La vie comme un livre, le livre comme un monde ». Leur rêve était de reconstituer minutieusement une vie créée par l’imagination. La vie, telle quelle, ne leur suffisait pas. D’où leur étonnant et mystifiant jeu de rôles et de masques.
    Pas l’ombre d’un doute, le Français et l’Irlandais devaient se rencontrer. C’est précisément cette rencontre du 18 mai 1922 (quelque temps avant la mort de Marcel et de son enterrement au Père-Lachaise où se presseront Kafka, Homère, Diderot, Molière, Genet, Musil, Beckett, Schopenhauer,
    Rabelais, Rimbaud, Artaud, Thomas Bernhard, Céline... sans oublier Proust qui assiste à sa propre mise en terre), c
    ’est cette rencontre au Ritz que Patrick Roeggiers imagine, déploie, scande et chantonne. Jouer avec les mots et leur polysémie, la langue et ses sonorités procure une jouissance que devaient connaître les deux écrivains d’exception. Il imagine dans un style jubilatoire cette soirée dans un petit salon privé, où l’on parle de l’origine de l’univers, du pouls des huîtres, des moeurs des limaces, des météores, des bienfaits du repassage, du lesbianisme, de l’onanisme, cette soirée où Marcel avoue: « J’aimerais que notre conversation ne s’arrête jamais ».

    Lisant d’une traite ce petit livre qui étincelle de prose heureuse, fascinante et ludique, je me demandais parfois quelle avait été l’ambition de cet auteur qui me rappelait l’Echenoz de Ravel. Il m’a semblé que tout était dans la manière de dire, la manière de moduler un air, oui, disons-le, un air à la gloire de la Littérature (avec un L majuscule).


    Patrick Roegiers. La nuit du monde, Seuil 2010.

    Ce texte est à paraître dans la prochaine livraison du journal littéraire Le Passe-Muraille, en juin 2010.

  • Le dépotoir des nègres blancs


    En lisant Triomf de Marlene Van Niekerk



    Ils sont affreux, sales et plus ou moins méchants, mais d'emblée nous nous prenons pour eux d'un étrange attachement. Ils vivent à quatre dans une espèce de dépotoir, au milieu d'un quartier de déshérités blancs construit sur les débris de l'ancien township noir de Sophiatown, baptisé Triomf, dans la banlieue crade de Johannesburg. Leurs noms à eux évoquent autant de personnages à la Beckett, à commencer par Mol, la vieille peau qui n'a qu'une dent et point de culotte, flanquée de Pop son frère et pseudo-mari barbichu bientôt octogénaire, auxquels s'ajoutent Treppi le teigneux, autre frère et amant de Mol lui aussi, et Lambert le fils épileptique, qui a l'air d'un enfant pachyderme et dont on fêtera les 40 ans, à la veille des proches premières élections démocratiques en Afrique du Sud, si possible en lui offrant enfin une femme à la place de sa mère...

    Oui, décidément, ils ont la dégaine d'un quatuor loqueteux et ensauvagé à la Deschiens, les Benade, et d'ailleurs on ne fait pas trop la différence entre eux et leurs corniauds Gerty et Toby, chéris de Mol, quand Treppi et Lambert, le nez au ciel, se mettent à pousser leurs hurlements, bientôt accompagnés par la meute canine des alentours, «comme s'ils tiraient le son de leur ventre et l'envoyaient vers le ciel du fond de la terre sous Triomf et ses cavernes pleines de fantômes».

    Au premier regard, on serait donc tenté de les classer: dégénérés. Les trois mâles de ce clan confiné n'en sont-ils pas arrivés, de fait, à partager la même femelle? Et Treppi n'est-il pas la honte de l'humanité, lui qui pense que «même impeccable, un juif n'est bon que pour la chambre à gaz», et tous tant qu'ils sont ne sont-ils pas que méprisable «piétaille», ainsi que les désignent ceux qui les approchent?

    Eh bien, plus on avance dans la lecture de Triomf et plus on leur trouve quelque chose de touchant, parfois même de bouleversant d'humanité, à ces sacrés Benade, sous le regard d'une romancière à la féroce compassion, si l'on ose dire, qui nous fait découvrir peu à peu d'où ils viennent et de quelle misère familiale et collective, historiquement et politiquement significative, découle leur déchéance de «nouvelle minorité».

    Aussi, la dèche des Benade est immédiatement colorée par l'incroyable faconde de Marlene Van Niekerk, autant que par son intelligence sous-jacente des mythes, qu'ils soient bibliques ou freudiens... Avec une verve verbale rappelant les accumulations descriptives d'un Céline, la romancière campe ses pouilleux dans la déglingue d'un décor qui évoque toutes les banlieues des grandes villes contemporaines, avec leurs centres commerciaux aux enseignes criardes où tous «vont et viennent, vont et viennent, entrent et sortent, entrent et sortent». A l'occasion, un jour de baraka, les Benade eux-mêmes y seront traités en rois malgré leurs airs de gueux. Ce sera Noël pour la Trinité grotesque et son «cul-de-sac génétique» de rejeton christoïde: une opération promotionnelle y suffira!

    Mais leur sort ordinaire est plutôt de se tenir en marge, se pressant les uns contre les autres et ne cessant de se déchirer, mais «ensemble, sous le même toit», ainsi que le relève le pacifiant Pop, survivotant entre une visite des témoins de Jéhovah et une autre des jeunes militants du Parti nationaliste voyant en eux, qu'ils méprisent, des électeurs à bon marché. Au passage, on remarquera que la romancière, par le truchement du regard «innocent» des Benade, se montre aussi cinglante dans sa critique de la société de consommation qu'à l'endroit des milieux religieux ou politiques.

    Par ailleurs, le quartier de Triomf se distingue des autres en cela qu'il a été construit sur des décombres dont, à tout moment, émerge un vestige appartenant aux «cafres» ou la plainte confuse de l'âme de quelque chien enseveli. Même si la romancière a vécu quelque temps, elle-même, dans ce quartier dont elle a eu l'occasion d'observer la population, l'endroit est chargé d'un tel symbolisme que l'histoire des Benade y trouve naturellement son ancrage épique. De fait, c'est bientôt aux dimensions d'une épopée que se déploie, d'une histoire à l'autre, la destinée des Benade, et notamment par la trajectoire d'Oupop, figure du patriarche paysan déchu, et celle de son fils Treppi, dont on comprend mieux la dureté de «diable» intelligent en découvrant son passé d'enfant battu, intérieurement détruit par son père en son âge tendre.

    D'abord présentés comme des sortes de monstres difformes - entre grotesques à la Dubout et déclassés faulknériens -, les protagonistes de Triomf, dont les points de vue orientent tour à tour les chapitres, gagnent progressivement, ainsi, en épaisseur et en profondeur tandis que résonne la sentence de l'aïeule enfin délivrée du père de Treppi: «A force d'être entassés les uns sur les autres, on devient méchant.»
    Or, cette part douloureuse du roman, de laquelle participe aussi le drame secret de Lambert, trouve un contrepoids dans la veine comique qui le traverse de part en part et, aussi, dans l'élan «religieux», mais distinct de toute foi, qui fait lever les yeux des Benade vers les étoiles et songer, plus qu'au lendemain des élections dont ils savent qu'ils n'ont rien à attendre, à l'au-delà où ils retrouveront, peut-être, leurs chiens défunts ou un pain moins ingrat que celui d'ici-bas...

    Plus que nous autres sans doute, les compatriotes de la romancière auront pu déchiffrer et apprécier les innombrables allusions de Triomf à l'histoire et à la politique sud-africaine du XXe siècle, dont la présente version française facilite la compréhension par des notes et un utile glossaire en fin de volume. Si Disgrâce, le dernier roman de J. M. Coetzee, que Marlene Van Niekerk nous disait considérer comme l'écrivain le plus important de son pays, parle de l'après-apartheid avec une lucidité désenchantée qui dépasse la situation historique et sociale du pays, Triomf déborde également des limites du roman historico-politique (il parut en 1994, année des élections!) pour toucher, par sa poésie et sa truculence, son empathie extrême et sa beauté convulsive, sa douceur fondamentale et sa véhémence polémique, à une dimension beaucoup plus large. L'éditeur Jean Richard, qui lit l'afrikaans dans le texte, a été grandement inspiré d'inscrire ce grand roman à son catalogue, qui marquant du même coup un renouveau pour les Editions d'En Bas.

    Marlene Van Niekerk. Triomf. Traduit de l'afrikaans par Donald Moerdijk et Bernadette Lacroix. Editions d'En Bas / Editions de l'Aube, 577 pp.

  • Ceux qui se disent artistes

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    Celui qui doit se cuiter pour créer / Celle qui sent qu’elle va écrire un poème / Ceux qui parlent volontiers de l’aporie du concept dans la tendance néo-géo finissante de l’école slovène / Celui qui attend une subvention fédérale pour écrire LE livre qui dénoncera enfin l’emprise de l’Etat sur la création / Celle qui affirme penser comme elle danse / Ceux qui adulaient Josef Beuys à vingt ans et qui font aujourd’hui commerce d’icônes avec une organisation mafieuse d’Ukraine centrale / Celui qui est devenu peintre contre l’avis de sa tante Gerda qui le subventionne depuis lors à hauteur de 7000 euros par mois / Celle qui dit qu’elle a l’âme artiste un peu comme Hundertwasser dont elle collectionne les séries de chaises pliantes à motifs gais / Ceux qui collectionnent les sacs de papiers témoignant de leurs pérégrinations muséales / Celui qui peint des mandalas sur des ailes de libellules naturalisées / Celle qui dit nous autres créateurs en ouvrant son buffet top aux plasticiens du quartier du Flon / Ceux qui se mettent d’accord sur le fait qu’un ciel de Dufy reste un ciel de Dufy mais que le cadre peut encore en rehausser l’éclat / Celle qui se paie un Vlaminck en accord avec les rideaux du grand salon de sa villa de Monaco / Ceux qui prétendent avoir été sucés par Niki de Saint-Phalle / Celui qui estime que Jeff Koons a tout compris /Celle qui dit interroger les potentialités de la faille dans ses photos de schistes tyroliens / Ceux qui estiment qu’on devrait traiter la création contemporaine au Karcher / Celui qui réduit la notion de beauté à un fantasme petit-bourgeois / Celle qui se peint ses ongles à la laque de carrosserie / Ceux qui se paient une biche dans la clairière à l’expo-vente des Nouveaux Figuratifs du Bas-Limbourg / Celui qui humilie sa nouvelle femme de ménage en lui annonçant le prix de la statue Dogon qu’elle a failli renverser tout à l’heure / Celle qui répond à son beau-frère qu’elle n’en a rien à sacquer des écrits sur l’art d’Elie Faure / Ceux qui offrent toujours un poster de Rothko à un jeune ménage en train de s’installer / Celui qui se vante d’avoir posé nu pour une cubiste des années 40 / Celle qui a liquidé à l’Armée du salut trois toiles sales de Paul Gauguin offertes par celui-ci à son oncle débauché dont elle espérait que l’héritage lui permettrait de ravaler la façade de son pavillon en val d’Oise / Celui qui ne jure que par l’Arte Povera dans son loft de Milan / Celle qui se dit plutôt Land Art après sa période déconstructiviste / Ceux qui invitent volontiers le féroce critique Mauser dans leurs soirées de marketing Top Coiffure / Celui qui change de galeriste à chaque fois qu’il explore une nouvelle tendance / Celle qui ne va jamais en vernissage sans son voyou croate à collier de force qu’elle tient bien court en laisse / Ceux qui estiment que l’art restera l’art tant que le marché restera le marché, etc.

    Image: Jeff Koons et la Cicciolina. Sérigraphie estimée à 80.000 euros.

    Cette liste fait partie de la première série publiée en 2008 dans Ceux qui songent avant l'aube à l'enseigne de Publie.net, toujours disponible

  • Ceux qui restent à part

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    Celui qui s’éclaire à la loupiote argentine / Celle qui s’écoute pousser dans la nuit de l’âge / Ceux qui usent de mots lisses comme des galets / Celui qui craint la colère du Chinois de la laverie / Celle qui marche pieusement non sans murmurer des invectives entre ses dents très serrées / Ceux qui palpent sereinement les nappes blanches de l’hôtesse noire / Celui qui rêve d’une île où se retrouveraient ses chefs de projet et qu’on n’en parle plus / Celle qui vendrait son âme pour une soupe à la courge / Ceux qui ont la nostalgie du fumet de céleri / Celui qui voit dans la cuisine une émanation du chimisme amoureux / Celle qui résiste au DDT en carotte de caractère / Ceux qui réhabilitent les potagers frappés par le mauvais sort / Celui qui rame dans la brume de l’étang aux gisants lumineux / Celle dont les pleurs refroidissent l’ambiance du vernissage de l’expo dite Aux Larmes Retenues / Ceux qui estiment que la vie après Dalida n’est plus ce qu’elle fut / Celui qui ne comprend pas que tu ne comprennes pas que sa collection de Panini le mobilise de plus en plus au niveau du financement / Celle qui t’offre la place du mort après t’avoir demandé ton âge / Ceux qui parlent de la dimension ludique de l’enterrement du DJ / Celui qui cherche au GPS le village global dont la télé à parlé au TJ / Celle qui affirme que son hémisphère gauche vaut bien le droit de son conjoint Paul / Ceux qui disent que la nouvelle de la mort de Garcia Marquez serait un scoop sans être sûr qu’il est encore vivant, etc.
    Image: Philip Seelen

  • De la toute bonne cuisine

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    Avec Le cuisinier, l’écrivain alémanique Martin Suter scrute la froide (bonne) société suisse avec les yeux d’un requérant d’asile tamoul, sans une once de démagogie. Un art balzacien de l'observation sociale et psychologique, aux parfums ayurvédiques...

    Martin Suter est le plus lu, dans le monde, des romanciers suisses vivants. En douze ans, les sept romans qu’il a publiés à ce jour ont été vendus à plus de trois millions d’exemplaires et traduits en vingt-cinq langues. Or Suter est, aussi l’un de nos écrivains les plus intéressants. Bien mieux que des produits de consommation fondés sur des clichés, ses romans, captivants, illustrent les multiples facettes de la société contemporaine, mais aussi sa part d’ombre. La façade suisse y rutile en apparence, mais ce qu’elle cache est souvent peu reluisant, jamais schématisé pour autant.
    Dès son premier roman, Small World, paru en 1998, cet écrivain tardif (il est né en 1948) imposait un regard à la fois incisif et vibrant d’humanité sur la terrible réalité de la maladie d’Alzheimer, tout en scrutant les embrouilles d’une dynastie zurichoise dorée sur tranche. Dans le dernier paru, c’est sur la vie d’un Tamoul, requérant d’asile, à Zurich, et véritable artiste de la cuisine par ailleurs, qu’il porte son observation, avec une empathie jamais flatteuse.
    «Mon premier souci est de raconter une histoire qui captive le lecteur. Pour cela, je dois savoir où je vais. Après deux premiers essais de romans loupés, j’ai appris à construire mes ouvrages», me confiait Martin Suter à la parution d’ Un ami parfait, mémorable plongée dans le psychisme d’un personnage frappé d’amnésie par accident.
    De grands voyages, une activité alimentaire de rédacteur publicitaire, l’apprentissage de la narration via le scénario (il signa ceux de plusieurs films de Daniel Schmid, et, récemment, celui de La disparition de Giulia de Christoph Schaub), des chroniques caustiques sur l’univers de la finance (Business class), des chansons pour Stephan Eicher ont ponctué son parcours atypique.
    La fortune lui étant venue avec le succès phénoménal de ses romans, le Zurichois transite aujourd’hui entre la Suisse, Ibiza et le Guatemala où il vit avec son épouse architecte et un enfant adopté, un autre ayant été accidentellement arraché au couple il y a peu.
    Dans le soin qu’il apporte à la construction de ses romans, Martin Suter inclut une investigation précise, qu’on pourrait dire balzacienne, sur les milieux qu’il explore ou les aspects techniques et scientifiques des thèmes qu’il traite, tels ici la cuisine ayurvédique ou la situation politique au Sri Lanka.
    Si Martin Suter n’a rien d’un l’écrivain «engagé» au sens traditionnel de l’auteur «à message», ses livres n’en ont pas moins une forte résonance affective et une pénétration critique indéniable. «Je crois qu’un roman qui achoppe au monde réel a forcément une dimension politique», explique-t-il encore, et c’est aussi vrai pour Le cuisinier dont l’action se déroule sur fond de crise financière, de tsunamis et de guerre fratricide au Sri Lanka, sous le regard d’un romancier à la croissante empathie. Celle-ci lui vaut probablement comme à un Simenon, une bonne part de son succès universel.

    Eros « au noir »

    Dédié à l’enfant Toni (2006-2009), Le Cuisinier est comme baigné par une douceur et une mélancolie inédites dans l’œuvre de Martin Suter, qu’incarne l’un de ses plus beaux protagonistes, en la personne du Tamoul Maravan. Solitaire et digne, ce requérant d’asile, d’abord employé subalterne, quoique brillantissime, dans un restau gastronomique zurichois haut de gamme, entretient sa famille restée à Jaffna, et notamment sa grand-tante Nangay qui l’a initié aux raffinements extrêmes de la cuisine traditionnelle ayurvédique. Distant par rapport à sa communauté, à cause de l’influence des Tigres, qu'i redoute avant d'être obligé de composer avec eux, Maravan, viré à la suite d’une faute, se retrouve au chômage puis use de son grand art pour se recycler dans le catering «érotique»... au noir. Pour l'y aider une jeune femme, Andrea, que seules les femmes attirent (sauf après le piège d'un premier repas que lui a préparé Maravan), fait jouer ses relations dans le monde plus ou moins faisandé de la haute finance et des affaires.

    Comme un personnage de Naipaul ou de Kureishi, Maravan illustre à la fois une culture déracinée, la nostalgie de l’exil se grisant du pur «parfum de l’enfance», et la réalité quotidienne suisse si froide le plus souvent. Entre sa pure passion de poète des saveurs et son besoin de survivre, Maravan «fait avec» la dure réalité, sur fond d’affaires en déroute et de tractations politiques (la crise est là, et passe l’ombre des marchands d’armes), non sans rester lui-même, combien attachant.
    Martin Suter. Le Cuisinier. Traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, Bourgois.

  • L'aura de ce jour

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    La page qui nous écrit, dès cette aube que vous croyez pure, est irradiée et mortellement avariée par les sbires du Planificateur. Or Mozart est solide en bourse ce matin. Le titre Baudelaire bien placé ce matin lui aussi. Les enfants en armes également donnés gagnants pour le tiercé de ce matin. Les enfants des rues prêts à se vendre ce matin aux ordres des réseaux du Planificateur. Le chaos minutieusement rétabli ce matin par les services du Planificateur…
    La tentation serait alors de conclure qu’il n’y aurait plus rien : que rien ne vaudrait plus la peine, que tout serait trop gâté et gâché, que tout serait trop lourd, que tout serait tombé trop bas, que tout serait trop encombré. On chercherait quelqu’un à qui parler mais personne, on regarderait autour de soi mais personne que la foule, on dirait encore quelque chose mais pas un écho, on se tairait alors, on se tairait tout à fait, on ferait le vide, on ferait le vide complet et c’est alors, seulement - seulement alors qu’on serait prêt, peut-être, à entendre le chant du monde.
    Ainsi le prêchi-prêcheur de ce matin le dit-il, en vérité il le leur dit, aux mères du monde dans lequel nous vivons : qu’elles n’aient aucun regret, car ce qui leur reste de meilleur n’est pas que du passé, ce qui les fait vivre est ce qui vit en elles de ce passé qui ne passera jamais tant qu’elles vivront, et quand elles ne vivront plus leurs enfants se rappelleront ce peu d’elles qui fut l’étincelle de leur présent - ce feu d’elles qui nous éclaire à présent, et la lumière de tout ça, la lumière sans nom de tout ça – la lumière témoignera.

    Une fois de plus, à l’instant, voici donc l’émouvante beauté du lever du jour, l’émouvante beauté d’une aube bleu pervenche, l’émouvante beauté des gens le matin, l’émouvante beauté d’une pensée douce flottant comme un nuage immobile absolument sur le lac bleu soyeux, l’émouvante beauté de ce que voit mieux que nous l’aveugle ce matin, les yeux ouverts sur son secret...
    Le feu ne cesse pas d’être le feu de très longue mémoire. Bien avant leur naissance ils le portaient de maison en maison, le premier levé en portait le brasero par les hameaux et les villages, de foyer en foyer, tous le recevaient, ceux qu’on aimait et ceux qu’on n’aimait pas, ainsi la vie passait-elle avec la guerre, dans le temps…
    Trop souvent, cependant, nous avons négligé le feu. Ce qui nous était naturel, la poésie élémentaire de la vie et la philosophie élémentaire, autant dire : l’art élémentaire de la vie dont le premier geste a toujours été et sera toujours d’allumer la feu et de le garder en vie – cela s’est trop souvent perdu.
    Or nous croyons le plus souvent que les silencieux se taisent à jamais. Mais s’ils entendaient encore, ce matin, qu’en savons-nous après tout : s’ils entendaient encore cette polyphonie des matinées qu’ils nous ont fait écouter à travers les années, s’ils entendaient ces voix qui nous restent d’eux ?
    Ce matin encore, imaginairement descendu par les villages aux villes, je les entends par les rues vibrantes d’appels et de répons : repasse le vitrier sous les fenêtres de nos aïeux citadins, dans le temps certes, certes il y a bien du temps de ça mais je l’entends encore par la voix des silencieux et les filles sourient toujours aux sifflets des ouvriers des vieux films du muet - et si leurs tombes restaient ouvertes aux mélodies ?
    Tous ils semblent l’avoir oublié, ou peut-être que non, au fond, comme on dit, puisque tous les matins il t’en revient des voix, et de plus en plus claires on dirait, des voix anciennes, autour des fontaines ou au fond des bois, vers les entrepôts ou dans les allées sablées des palmeraies - des voix qui allaient et revenaient, déjà, dans les vallées repliées de ta mémoire et la mémoire de tous te rappelant d’autres histoires, et revenant chaque matin de ces pays au tien - tu le vois bien, que tu n’es pas seul ni loin de tous…
    Tout nous échappe de plus en plus, avions-nous pensé, mais c’est aujourd’hui de moins en moins qu’il faut dire puisque tout est plus clair d’approcher le mystère prochain, tout est plus beau d’apparaître pour la dernière fois peut-être – vous vous dites parfois qu’il ne restera de tout ça que des mots sans suite, mais avec les mots les choses vous reviennent et leur murmure d’eau sourde sous les herbes, les mots affluent et refluent comme la foule à la marée des rues du matin et du soir - et les images se déplient et se déploient comme autant de reflets des choses réelles qui viennent et reviennent à chaque déroulé du jour dans son aura.

    Peinture JLK: Toscane rêvée, huile sur toile, 2005.

  • Un blaireau dans la cuisine, Godard et la vie sauvage

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    Un homme qui aime les films d'animaux ne peut pas être tout mauvais. Ainsi de JLG, auquel je pense tous les matins en recevant la visite d'une petite renarde, et tous les soirs en croisant les blaireaux de passage, aux charmantes ondulations de nageuses pratiquant la nage papillon. Suit le piratage de l'interviouve de Godard par les lascars des Inrockuptibles, Serge Kaganski et Jean-Marc Lalanne.

    Pendant quatre heures, Jean-Luc Godard reçoit à son domicile de Rolle. L’entretien se déroule dans son bureau un peu fruste, très fonctionnel, juste à côté de sa salle de travail avec sa demi-douzaine d’écrans plats et ses étagères remplies d’innombrables VHS ou DVD d’où il extrait ses citations. Nous avons parlé d’histoire, de politique, de la propriété intellectuelle, de cinéma bien sûr, mais aussi de choses plus intimes, comme la santé ou le rapport à la mort.

    – Pourquoi le titre, Film Socialisme ?
    – J’ai toujours des titres d’avance, qui me donnent une indication sur des films que je pourrais tourner. Un titre précédant toute idée de film, c’est un peu comme un la en musique. J’en ai toute une liste. Comme des titres de noblesse ou des titres de banque. Plutôt des titres de banque. J’ai commencé avec Socialisme, mais au fur et à mesure qu’avançait le film, ça me semblait de moins en moins satisfaisant. Le film aurait aussi bien pu s’appeler Communisme ou Capitalisme. Mais il s’est produit un hasard amusant: en lisant une petite brochure de présentation que je lui avais fait parvenir, où le nom de la production Vega Film précédait le titre, Jean-Paul Curnier (philosophe) a lu Film Socialisme et a cru que c’était le titre. Il m’a écrit une lettre de douze pages pour me dire à quel point ça lui plaisait. Je me suis dit qu’il devait avoir raison et j’ai décidé de garder Film devant Socialisme. Ça déniaisait un peu le mot.

    – D’où vient cette idée de croisière en Méditerranée? D’Homère?
    – Au début je pensais à une autre histoire qui se passerait en Serbie mais ça n’allait pas. Alors j’ai eu l’idée d’une famille dans un garage, la famille Martin. Mais ça ne tenait pas sur un long métrage, parce que sinon les gens seraient devenus des personnages et ce qu’il s’y passe serait devenu un récit. L’histoire d’une mère et de ses enfants, un film comme on peut en faire en France, avec des dialogues, des états d’âme.

    – Justement, les membres de cette famille ressemblent presque aux personnages d’une fiction ordinaire. Ça n’était pas arrivé à votre cinéma depuis très longtemps…
    – Oui, peut-être… Pas tout à fait quand même. Les scènes s’interrompent avant qu’ils ne deviennent des personnages. Ce sont plutôt des statues. Des statues qui parlent. Si on parle de statues, on se dit «ça vient d’autrefois». Et si on dit «autrefois», alors on part en voyage, on s’embarque sur la Méditerranée. D’où la croisière. J’avais lu un livre de Léon Daudet, le polémiste du début du siècle, qui s’appelait Le Voyage de Shakespeare. On y suivait le trajet en bateau sur la Méditerranée du jeune Shakespeare, qui n’avait rien encore écrit. Tout ça vient petit à petit.

    – Comment procédez-vous pour agencer tout ça?
    – Il n’y a pas de règles. Ça tient de la poésie, ou de la peinture, ou des mathématiques. De la géométrie à l’ancienne surtout. L’envie de composer des figures, de mettre un cercle autour d’un carré, de tracer une tangente. C’est de la géométrie élémentaire. Si c’est élémentaire, il y a des éléments. Alors je montre la mer… Voilà, ce n’est pas vraiment descriptible, ce sont des associations. Et si on dit association, on peut dire socialisme.

    – Si on dit socialisme, on peut parler de politique. Par exemple de la loi Hadopi, de la question du téléchargement pénalisé, de la propriété des images…
    – Je suis contre Hadopi, bien sûr. Il n’y a pas de propriété intellectuelle. Je suis contre l’héritage, par exemple. Que les enfants d’un artiste puissent bénéficier des droits de l’oeuvre de leurs parents, pourquoi pas jusqu’à leur majorité… Mais après, je ne trouve pas ça évident que les enfants de Ravel touchent des droits sur le Boléro…

    – Vous ne réclamez aucun droit à des artistes qui prélèvent des images de vos films?
    – Bien sûr que non. D’ailleurs, des gens le font, mettent ça sur internet et en général c’est pas très bon… Mais je n’ai pas le sentiment qu’ils me prennent quelque chose. Le cinéma ne l’autorise pas. J’ai lu le livre de Marie Darrieussecq, Rapport de police, et je le trouve très bien parce qu’elle fait un historique de cette question. Le droit d’auteur, vraiment c’est pas possible. Un auteur n’a aucun droit. Je n’ai aucun droit. Je n’ai que des devoirs. Et puis dans mon film, il y a un autre type d’emprunts, pas des citations mais simplement des extraits. Comme une piqûre lorqu’on prend un échantillon de sang pour l’analyser. Ça serait la plaidoirie de mon second avocat. Il défendrait par exemple l’usage que je fais des plans des trapézistes issus des Plages d’Agnès. Ce plan n’est pas une citation, je ne cite pas le film d’Agnès Varda: je bénéficie de son travail. C’est un extrait que je prends, que j’incorpore ailleurs pour qu’il prenne un autre sens, en l’occurrence symboliser la paix entre Israël et Palestine. Ce plan, je ne l’ai pas payé. Mais si Agnès me demandait de l’argent, j’estime qu’on pourrait la payer au juste prix. C’est-à-dire en rapport avec l’économie du film, le nombre de spectateurs qu’il touche…

    – Pour exprimer la paix au Moyen-Orient par une métaphore, pourquoi préférez-vous détourner une image d’Agnès Varda plutôt qu’en tourner une?
    – Je trouvais la métaphore très bien dans le film d’Agnès.

    – Mais elle n’y est pas...
    – Non, bien sûr. C’est moi qui la construis en déplaçant l’image. Je ne pense pas faire du tort à l’image. Je la trouvais parfaite pour ce que je voulais dire. Si les Palestiniens et les Israéliens montaient un cirque et faisaient un numéro de trapèze ensemble, les choses seraient différentes au Moyen-Orient. Cette image montre pour moi un accord parfait, exactement ce que je voulais exprimer. Alors je prends l’image, puisqu’elle existe.

    – Le socialisme du film consiste à saper l’idée de propriété, à commencer par celle des oeuvres...
    – Il ne devrait pas y avoir de propriété des oeuvres. Beaumarchais voulait seulement bénéficier d’une partie des recettes du Mariage de Figaro. Il pouvait dire «Figaro, c’est moi qui l’ai écrit». Mais je ne crois pas qu’il aurait dit «Figaro, c’est à moi». Ce sentiment de propriété des oeuvres est venu plus tard. Aujourd’hui, un type pose des éclairages sur la tour Eiffel, il a été payé pour ça, mais si on filme la tour Eiffel on doit encore lui payer quelque chose.

    – Votre film sera mis en ligne sur FilmoTV en même temps qu’on pourra le découvrir en salle…
    – L’idée n’est pas de moi. Lorsqu’on a fait les films-annonces, c’est-à-dire tout le film mais en accéléré, j’ai proposé qu’on les mette sur YouTube parce que c’est un bon moyen de faire circuler les choses. La mise en ligne est l’idée du distributeur. Ils ont donné de l’argent pour le film, donc je fais ce qu’ils me demandent. Si ça ne tenait qu’à moi, je ne l’aurais pas sorti en salle de cette façon. On a mis quatre ans à faire ce film. En termes de production, il est très atypique. On l’a tourné à quatre, avec Battaggia, Arragno, Grivas, à égalité. Chacun partait de son côté et ramenait des images. Grivas est parti seul en Egypte et a ramené des heures de pellicule… On s’est donné beaucoup de temps. Je pense que le film aurait dû bénéficier d’un même rapport à la durée quant à sa distribution.

    – Ça veut dire quoi concrètement?
    – J’aurais bien aimé qu’on engage un garçon et une fille, un couple qui ait envie de montrer des choses, qui soit lié un peu au cinéma, le genre de jeunes gens qu’on peut rencontrer dans des petits festivals. On leur donne une copie DVD du film puis on leur demande de suivre une formation de parachutiste. Ensuite, on pointe au hasard des lieux sur une carte de France et on les parachute dans ces endroits. Ils doivent montrer le film là où ils atterrissent. Dans un café, un hôtel… ils se débrouillent. Ils font payer la séance 3 ou 4 euros, pas plus. Ils peuvent filmer cette aventure et vendre ça ensuite. Grâce à eux, vous enquêtez sur ce que c’est que de distribuer ce film-là. Après seulement vous pouvez prendre des décisions, pour savoir si oui ou non on peut le projeter dans des salles normales. Mais pas avant d’avoir fait une enquête d’un ou deux ans là-dessus. Parce qu’avant, vous êtes comme moi: vous ne savez pas ce que c’est que ce film, vous ne savez pas qui peut s’y intéresser.

    – Vous avez un peu déserté l’espace médiatique. Dans les années 1980, on vous voyait davantage dans la presse, à la télévision…
    – Oui, ça m’ennuie, maintenant. Je ne cherche plus à subvertir un certain processus de télévision. A l’époque, j’y croyais un peu. Je ne pensais pas que ça pouvait changer quoi que ce soit mais que ça intéresserait des gens de faire autrement. Ça les intéresse trois minutes. Il y a encore des choses qui m’intéressent à la télévision: les émissions sur les animaux, les chaînes d’histoire. J’aime bien Dr House aussi. Il y a un blessé, tout le monde s’attroupe autour de lui, les personnages s’expriment dans un vocabulaire hypertechnique, j’aime bien. Mais je ne pourrais pas en regarder dix de suite.

    – Pourquoi avoir invité Alain Badiou ou Patti Smith dans votre dernier film pour les filmer si peu?
    – Patti Smith était là donc je l’ai filmée. Je ne vois pas pourquoi j’aurais dû la filmer plus longtemps que, par exemple, une serveuse.

    – Pourquoi lui avoir demandé d’être là?
    – Pour qu’il y ait une bonne Américaine. Quelqu’un qui incarne autre chose que l’impérialisme.

    – Et Alain Badiou?
    – Je voulais citer un texte sur la géométrie d’Husserl et j’avais envie que quelqu’un élabore quelque chose de son cru à partir de ça. Ça l’a intéressé.

    – Pourquoi le filmer face à une salle vide?
    – Parce que sa conférence n’intéressait pas les touristes de la croisière. On avait annoncé qu’il y aurait une conférence sur Husserl et personne n’est venu. Quand on a emmené Badiou dans cette salle vide, ça lui a beaucoup plu. Il a dit: «Enfin, je peux parler devant personne.» (rires) J’aurais pu le cadrer de plus près, ne pas filmer la salle vide mais il fallait montrer que c’était une parole dans le désert, qu’on est dans le désert. Ça me fait penser à la phrase de Jean Genet: «Il faut aller chercher les images parce qu’elles sont dans le désert.» Dans mon cinéma, il n’y a jamais d’intentions. Ce n’est pas moi qui invente cette salle vide. Moi je ne veux rien dire, j’essaie de montrer, ou faire sentir, ou permettre de dire autre chose après.

    – Quand on entend: «Les salauds aujourd’hui sont sincères, ils croient à l’Europe», quelle autre chose ça permet de dire? On ne peut pas croire à l’Europe sans être un salaud?
    – C’est une phrase qui m’est venue en lisant des passages de La Nausée. En ces temps-là, le salaud n’était pas sincère. Un tortionnaire savait qu’il n’était pas honnête. Aujourd’hui le salaud est sincère. Quant à l’Europe, elle existe depuis longtemps, il n’y a pas besoin de la faire comme on la fait. J’ai du mal à comprendre par exemple qu’on puisse en être parlementaire, comme Dany (Daniel Cohn-Bendit). C’est étrange, non?

    – L’écologie ne devrait pas constituer un parti politique?
    – Vous savez les partis… Les partis sont toujours pris. Même leurs noms, parfois. De Gaulle était contre les partis. A la Libération, il a quand même fait venir les partis au Conseil de la Résistance pour avoir du poids face aux Américains. Il y avait même le Front national. Sauf que ce n’était pas la même chose qu’aujourd’hui. C’était une entreprise du Parti communiste, à l’époque. Je ne sais pas très bien pourquoi les autres ensuite ont gardé ce nom-là. Un parti pris…

    – L’avant-dernière citation du film est: «Si la loi est injuste, la justice passe avant la loi»…
    – C’est par rapport au droit d’auteur. Tous les DVD commencent par un carton du FBI qui criminalise la copie. Je suis allé chercher Pascal. Mais on peut entendre autre chose dans cette phrase. On peut penser à l’arrestation de Roman Polanski, par exemple.

    – Que vous inspire le fait que l’arrestation de Polanski ait eu lieu dans votre pays, la Suisse?
    – Moi, je suis franco-suisse. Je passe pour Suisse mais je suis domicilié en France, je paie mes impôts en France. En Suisse, j’aime certains paysages dont j’aurais du mal à me passer. Et puis j’ai des racines ici. Mais politiquement, beaucoup de choses me choquent. Par rapport à Polanski, la Suisse n’avait pas à se soumettre aux Etats-Unis. Il fallait discuter, ne pas accepter. J’aurais voulu que tous les cinéastes qui vont à Cannes se mobilisent pour Polanski, affirment que la justice suisse n’est pas juste. Comme ils l’ont fait pour soutenir le réalisateur Jafar Panahi incarcéré. Comme on a pu dire «le régime iranien est un mauvais régime», il faudrait dire «le régime suisse n’est pas bon».

    – L’interdiction des minarets?
    – C’est nul… En ce qui concerne la Suisse, je pense comme Kadhafi: la Suisse romande appartient à la France, la Suisse allemande à l’Allemagne, la Suisse italienne à l’Italie, et voilà, plus de Suisse!

    – La crise grecque résonne fortement avec votre film…
    – On devrait remercier la Grèce. C’est l’Occident qui a une dette par rapport à la Grèce. La philosophie, la démocratie, la tragédie… On oublie toujours les liens entre tragédie et démocratie. Sans Sophocle pas de Périclès. Sans Périclès pas de Sophocle. Le monde technologique dans lequel nous vivons doit tout à la Grèce. Qui a inventé la logique ? Aristote. Si ceci et si cela, donc cela. Logique. C’est ce que les puissances dominantes utilisent toute la journée, faisant en sorte qu’il n’y ait surtout pas de contradiction, qu’on reste dans une même logique. Hannah Arendt avait bien dit que la logique induit le totalitarisme. Donc tout le monde doit de l’argent à la Grèce aujourd’hui. Elle pourrait demander mille milliards de droits d’auteur au monde contemporain et il serait logique de les lui donner. Tout de suite. On accuse aussi les Grecs d’être menteurs… Ça me rappelle un vieux syllogisme que j’apprenais à l’école. Epaminondas est menteur, or tous les Grecs sont menteurs, donc Epaminondas est grec. On n’a pas tellement avancé.

    – L’élection de Barack Obama a-t-elle modifié votre perception de la politique internationale américaine ?
    – C’est drôle, Edwy Plenel m’a posé la même question. L’élection d’Obama ne m’a fait ni chaud ni froid. J’ai espéré pour lui qu’il ne se fasse pas assassiner trop vite. Qu’il incarne les Etats-Unis, ce n’est pas tout à fait la même chose que lorsque c’était George Bush. Mais parfois les choses sont plus claires quand elles vont au pire. Quand Chirac s’est retrouvé au second tour de la présidentielle face à Le Pen, je pense que la gauche aurait dû s’abstenir et ne pas voter Chirac.
    Il vaut mieux laisser le pire arriver.

    – Pourquoi? C’est dangereux…
    – Parce qu’à un moment, ça fait réfléchir. Comme les tsunamis…

    – Ça devrait faire réfléchir à quoi, les tsunamis?
    – A ce qu’on appelle la nature et dont nous faisons partie. Il y a des moments où elle doit se venger. Les météorologues ne parlent qu’un langage scientifique, ils ne parlent pas de philosophie. On n’écoute pas la façon dont un arbre philosophe.

    – Vous vous intéressez toujours au sport?
    – Oui mais je regrette qu’aujourd’hui le football ne propose plus qu’un jeu uniquement défensif. A part Barcelone. Mais Barcelone n’arrive pas à tenir deux matchs de suite à son niveau.

    – Ça dépend. Contre Arsenal, ils ont réussi.
    – Oui, mais pas contre Milan. Pourquoi n’y arrivent-ils pas? Quand on n’y arrive pas, on fait moins de matchs.

    – L’hiver dernier, vous avez réalisé un film très court en hommage à Eric Rohmer…
    – Les Films du Losange me l’ont demandé. J’ai eu envie d’utiliser les titres de ses articles, d’évoquer des choses que j’ai vues ou faites avec lui quand nous étions jeunes aux Cahiers dans les années 1950. J’ai du mal à dire autre chose de lui. On ne peut parler des gens qu’à partir de ce qu’on a partagé avec eux. Ce n’est pas la méthode d’Antoine de Baecque, bien sûr…

    – Vous avez lu la biographie qu’Antoine de Baecque vous a consacrée?
    – Je l’ai parcourue.

    – Le fait qu’elle existe vous indiffère ou vous ennuie?
    – Ça m’a ennuyé pour Anne-Marie (Miéville). Parce qu’il y a des choses fausses. Ça m’ennuie aussi que des gens de ma famille lui aient fourni des documents. Ça ne se fait pas. Mais je n’ai rien fait non plus pour l’empêcher de sortir.

    – Eric Rohmer, vous le voyiez encore?
    – Un petit peu parce qu’à Paris on habitait le même immeuble. Donc on se parlait de temps en temps.

    – Vous avez vu ses derniers films?
    – Oui, en DVD. Triple agent est un film très étrange. L’espionnage me passionne mais je n’aurais pas imaginé qu’un tel sujet puisse l’intéresser.

    – L’idée d’accomplir une oeuvre, que la vie vous laisse le temps de l’achever, c’est une question qui vous travaille?
    – Non. L’oeuvre, je n’y crois pas. Il y a des oeuvres, on en produit des nouvelles, mais l’oeuvre dans son ensemble, le grand oeuvre, ça ne m’intéresse pas. Je préfère parler de cheminement. Dans mon parcours, il y a des hauts et des bas, des tentatives... J’ai beaucoup tiré à la ligne. Vous savez, le plus difficile, c’est de dire à un ami que ce qu’il fait n’est pas très bon. Moi, ça me manque. Rohmer avait eu le courage de me dire à l’époque des Cahiers que ma critique de L’Inconnu du Nord- Express était mauvaise. Rivette pouvait dire ça aussi. Et on était très atteint par ce que Rivette pensait. François Truffaut, lui, ne m’a pas pardonné de penser que ses films étaient nuls. Il souffrait en plus de ne pas arriver à trouver mes films aussi nuls que ce que je pensais des siens.

    – Vous pensez vraiment que les films de Truffaut sont nuls?
    – Non, pas nuls… Pas plus nuls qu’autre chose… Pas plus que ceux de Chabrol… Mais ce n’était pas le cinéma dont on avait rêvé.

    – La postérité, la trace, ça vous préoccupe?
    – Non, pas du tout.

    – Et ça vous a travaillé à un moment?
    – Jamais.

    – On a du mal à vous croire. On ne peut pas faire Pierrot le fou sans avoir l’envie de réaliser un chef-d’oeuvre, d’être le champion du monde, de rester à jamais dans l’histoire…
    – Peut-être que vous avez raison. J’ai dû avoir cette prétention à mes débuts. J’en suis revenu assez vite.

    – Vous pensez à votre disparition?
    – Oui, forcément. Avec les problèmes de santé… Il faut que je m’entretienne beaucoup plus qu’avant. La vie se modifie. De toute façon, depuis longtemps, j’ai rompu avec la vie sociale. J’aimerais bien reprendre le tennis, que j’ai dû arrêter pour des problèmes de genou. Quand on devient vieux, l’enfance revient. C’est bien. Et non, ça ne m’angoisse pas particulièrement de disparaître.

    – Vous semblez très détaché…
    – Mais au contraire, au contraire! Je suis très attaché (rires). A ce propos, Anne-Marie m’a dit l’autre jour que si jamais elle me survivait, elle ferait écrire sur ma tombe: «Au contraire»…

  • Prise de conscience

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    … Il est clair qu’avec un pareil discours de chiottes, le camarade Durandal ne peut plus, je dis bien : ne peut plus être considéré comme LA voix du Parti, mais ce n’est que la pointe de l’iceberg et cela nous ne pourrons, j’y insiste : nous ne pourrons l’assumer au niveau du contexte, parce que si le Secrétaire se trouve en ballotage aux prochaines élections et que tout ou partie de son siège de député se trouve récupéré par la droite, c’est notre tactique du report des voix par effet latéral qui se trouve remise en question et ça, camarades, idéologiquement, c’est juste INACCEPTABLE...
    Image : Philip Seelen

  • Philippe Jaccottet reconnu par les siens

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    Le poète recevra le 13 mai, à Soleure, le Grand Prix Schiller, constituant l'une des distinctions littéraires helvétiques les plus importantes. Le 14 mai, il lira des extraits de ses oeuvres à l'enseigne des Journées littéraires de Soleure. Un nouveau livre est enfin à paraître aux éditions La Dogana, intitulé Le Combat inégal.

     C'est un des grands poètes vivants de langue française qui est honoré, en la personne de Philippe Jaccotet, par la plus importante récompense littéraire attribuée en Suisse. Décerné pour la première fois à Carl Spitteler, Nobel de littérature en 1919, le Grand Prix Schiller, assorti d’une somme de 30.000 francs, n’a été attribué jusque-là qu’à quatre écrivains romands, à savoir Charles Ferdinand Ramuz, Gonzague de Reynold, Denis de Rougemont et Maurice Chappaz. Philippe Jaccottet succède à Erika Burkart, seule femme jamais récompensée. Moins « visible » du grand public que celle d’un Jacques Chessex, l’œuvre de Philippe Jaccottet sera la première, en outre, d'un auteur romand vivant, à faire son entrée dans la prestigieuse collection de La Pléiade, dans le courant de l’an prochain.

    Pour mémoire, rappelons que Philippe Jaccottet est né à Moudon en 1925, qu’il a fait des études de lettres à Lausanne et s’est établi en 1953 à Grignan, dans la Drôme, en compagnie de son épouse Anne-Marie, artiste peintre. Le lien de Jaccottet avec le pays romand n’a jamais été brisé pour autant, entretenu par de fidèles amitiés (avec Gustave Roud, Maurice Chappaz et Jean Starobinski, notamment) autant que par ses relations avec nos éditeurs et autres journaux et revues accueillant ses textes de chroniqueur littéraire. C’est cependant à l’enseigne de Gallimard que son œuvre a acquis sa notoriété internationale, avant d’être traduite en plusieurs langues et commentée dans les universités du monde entier.

    Poète de la présence au monde le plus immédiat, dans la proximité constante de la nature, Philippe Jaccottet s’est également fait connaître pour ses traductions de très haut vol, dont celle de L’Homme sans qualités de Robert Musil et L’Odyssée d’Homère, entre autres auteurs italiens, allemands ou espagnols.

    Dans sa préface à un recueil de Jaccottet (Poésie 1946-1967), Jean Starobinski célébrait la recherche, dans son œuvre, d’une « parole loyale, qui habite le sens, comme la voix juste habite la mélodie ». On ne saurait mieux résumer la démarche du poète de Grignan, quête de sens et de perles sensibles au jour le jour, notamment dans ses merveilleuses notations de rêveur solitaire, et modulation musicale de joies et de douleurs captées au plus près.

    À relever enfin qu’un nouveau livre de Philippe Jaccottet a été publié ces jours à l’enseigne de La Dogana, accompagné d’un CD où le poète lit des extraits de ses œuvres.

    Soleure, le 13 mai 2010, au Stadttheater, à 16h. Remise du Grand Prix Schiller à Philippe Jaccottet. Dans le cadres des Journées littéraires de Soleure, le 14 mai à 17h. au Landhaus, Philippe Jaccottet lira des pages de ses oeuvres. 

     

    Dans la lumière de Grignan. Une rencontre.

    C’est à la lumière, déjà, qu’on se sent approcher du lieu. Là-bas, au sud de Valence, lorsque la vallée du Rhône s’ouvre plus large au ciel et que les lavandes et les oliviers répandent leurs éclats mauve-argent dans les replis intimes d’un paysage encore montueux, à un moment donné vous sentez que la lumière à tourné et que vous allez retrouver un certain «ton» pictural et musical (au sens d’une peinture et d’une musique mentales mais sans rien d’abstrait) qui émane pour ainsi dire physiquement des livres de Philippe Jaccottet et des aquarelles de sa femme, comme il y a un ton propre à la lumière du Vaucluse de René Char, voisin d’en dessous, ou à celle du Lubéron de Giono, voisin d’en dessus.

    La lumière de Grignan, un dimanche après-midi d’hiver, comme assourdie sous le ciel pur, dans les rues vides du bourg et plus encore sous les hauts murs du château de Madame de Sévigné, puis dans la chambre à musique de la vieille maison tout en hauteur où habitent les Jaccottet depuis plusieurs décennies dont la douce patine rend les lieux pleins de tableaux et de livres aussi simples et familiers que l’accueil de nos hôtes, cette lumière du dehors se prolongeant à l’intérieur nous renvoie naturellement aux promenades du poète et aux tableaux de sa compagne. C’est cette même lumière, d’ailleurs, et tout ce qu’elle relie, qui a constitué l’une des «surprises» fondamentales de la vie des Jaccottet à Grignan, où ils s’installèrent dès 1953 et qui devint leur véritable «foyer» poétique.

    «Nous voulions vivre autrement qu’en Suisse, remarque Anne-Marie Jaccottet. Nous étions attirés par le Sud et, comme nous avions peu de moyens, nous avons imaginé cette solution». Pour l’écrivain contraint de gagner sa vie, la traduction fut estimée la possible alternative à la plus confortable carrière de professeur en Suisse romande, permetant en outre au poète de se tenir plus libre et concentré devant «la chose», loin de l’agitation du milieu littéraire parisien. Ainsi, avec une famille bientôt agrandie (Antoine vint au monde en 1954, et Marie en 1960), et sans que le travail de l’un n’écrase jamais l’autre (on se rappelle la femme de Ramuz renonçant bientôt à la peinture...), les démarches du poète et de l’artiste, marquées par la même recherche de la lumière, s’épanouirent-elles à la même approche du réel.

    Comme nous évoquons l’origine de l’acte créateur, à propos de la rêverie merveilleuse sur laquelle s’ouvre le Cahier de verdure, où le poète parle de ce qui le pousse encore à écrire «pour rassembler les fragments plus ou moins lumineux et probants, d’une joie dont on serait tenté de croire qu’elle a explosé un jour, comme une étoile intérieure, et répandu sa poussière en nous», Philippe Jaccottet s’est mis à parler, non sans précautions scrupuleuses, avec son refus coutumier de toute certitude assenée, de ce qui s’est révélé dans la lumière de Grignan.

    «Ces surprises étaient d’ordre lumineux, donc si on commence à réfléchir prudemment, on pourrait dire que cette multiplicité d’éclats pourait provenir d’un centre auquel on pourrait doner le nom de joie, très lointainement, parce qu’il s’agit de la manifestation d’un sentiment qui semble avoir été beaucoup plus intense en d’autres temps. Dans certaines oeuvres du passé, je pense à Homère, ces éclats qui reflètent la réalité sont, en tout cas, beaucoup moins soumis au doute qu’aujourd’hui. De la même façon, je pourrais trouver, dans mes souvenirs d’enfance ou d’adolescence, des moments où se sont manifestés des éclats de cette joie, mais rien ne s’en est déposé par écrit. D’ailleurs le mot joie, l’idée centrale adviennent après des expériences frêles et immédiates qui me sont venues ici au fil de nos promenades. C’est ici que mes yeux se sont ouverts sur le monde sans que cela participe d’aucun programme ou d’aucune décision. J’essaie toujours d’être dans le présent et le plus possible dans l’immédiat. »

    Cette présence immédiate, qui se traduit dans ses livres par la recherche constante du plus simple et du plus juste (tous ses commentateurs relèvent cette incomparable justesse d’une parole qui investit le réel avec une sorte de douceur puissamment irradiante), Philippe Jaccottet, et sa femme tout pareillement à l’évidence, la vit au quotidien et sans pose. Ses lecteurs savent, dans son oeuvre, autant que ces feux épars de la joie que symbolise notamment tel cerisier au bord de la nuit, la présence du doute et d’une «éternelle inquiétude», le poids aujourd’hui du vieillissement et le rappel quotidien des atrocités qui ensanglantent le monde. Or plus que les massacres suscitant l’indignation ostentatoire de nos grands intellectuels, c’est, soudain, dans la chambre à musique, le rappel de la disparition de deux amis chers de longue date qui fait peser toute l’ombre de la mort avec une espèce de densité physique. Naguère critiqué par tel pair politiquement engagé lui reprochant de se «promener sous les arbres» au lieu de le faire «sur les barricades», Philippe Jaccottet n’a rien pour autant de l’esthète diaphane qu’on imagine parfois et l’on sent, à ses côtés, sa femme participer à l’accablement, voire au dégoût que peut susciter le spectacle de notre drôle de monde.
    «S’il m’arrive, précise le poète, de faire mention de faits d’actualité qui m’indignent, je me vois mal les rappeler comme des mérites particuliers... L’oeuvre de Mandelstam vaut-elle par ses rares implications «politiques» ou par son total engagement poétique et existentiel ? Et ne voit-on pas aujourd’hui qu’un Rilke, supposé s’être complu dans le voisinage de dames aristocrates, reste plus «réel» et agissant sur de jeunes lecteurs que tant de littérateurs dits «engagés» ? Philippe Jaccottet lui-même , qui s’est posé maintes fois la question de la légitimité de toute parole «après Auschwitz», écrit cependant «que la poésie peut infléchir, fléchir un instant, le fer du sort. Le reste, à laisser aux loquaces»...

    Anne-Marie Jaccottet peint «d’après nature», comme on dit, avec des éclats de joie chez elle aussi qui rappellent un peu, en plus modeste, les contemplatifs lumineux à la Bonnard. «Ce que l’on voit dans ces paysages et dont on sent l’odeur, c’est la terre au matin», écrivait Paul de Roux à propos de ses aquarelles, faisant comme un écho à Jean Starobinski qui disait Philippe Jaccottet «l’un de nos plus merveilleux poètes de l’aube.» Avec une attention émouvante, le poète lui-même commentait ainsi la progression de sa compagne: «Ayant vu cette oeuvre s’élaborer lentement,à travers les obstacles qu’une femme, embarrassée d’autres tâches inévitabéles, rencontre chaque jour, cequi n’a cessé de me surprendre, c’est la façon dont le temps, qui nous use, sait aussi nous aider: on ne voyait pas se faire les exercices, les essAis, les retouches qu’on imagine indispensable, il y avait même des périodes, impatiemment subies, d’inactivité forcle; et comme brusquement, on se trouvait da ns une phase nouvelle, on était monté d’un étage; comme si le changement, le progrès (manifeste) s’étaent fait «en dormant», comme si c’étaien les jours eux-mêmes, et les nuits (presque autant que l’oeil et la main) qui avaient agi». Et ces mots aussi, du poète à propos de l’artiste, ne pourraient-ils être retournée au premier ?

    Ce qui saisit, en tout cas, dans la lumière déclinante de l’après-midi d’hiver à Grignan (plus tard, de la terrasse du château ouverte aux lointains pénombreux, ce seront ces «couleurs des soirs d’hiver: comme si l’on marchait de nouveau dans les jardins d’orangers de Cordoue»...), et alors même que Philippe Jaccottet récuse avec insistance son accession à la sérénité de l’âge, c’est la justesse, là encore, d’un partage vivant de la lumière des jours.

  • Ceux qui se lâchent

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    Celui qui ose enfin dire franchement à son chef de bureau qu’il n’est qu’un b… de f… de p… à la c… / Celle qui avale douze meringues d’affilée en soupirant de volupté presque dénuée de culpabilité / Ceux qui seraient prêts à tout dire sur le plateau de Delarue qui ne les invite hélas jamais / Celui qui se jette sur la psychologue qui l’a enjoint de s’exprimer à tous les niveaux / Celle qui déclare à l’assemblée de paroisse que le nouveau pasteur la fait carrément jouir quand il parle en chaire / Ceux qui sont en rut à l’époque des amours forestières et brament tout pareillement aux cerfs dans le quartier des Bleuets / Celui qui s’entend dire à la sortie de la Mairie que jamais elle ne lui pardonnera d’avoir regardé son témoin Patrice avant de lâcher un oui presque inaudible / Celle qui ose dire à sa belle-mère qu’elle va faire de son fils un amant performant / Ceux qui se laissent abattre par lassitude ou paresse / Celui qui remonte la pente en train de s’effondrer / Celle qui pète les plombs dans l’usine à gaz / Ceux dont le sens pragmatique n’exclut pas celui du sacré / Celui qui se sent fourmi de bonheur au milieu des cigales stressées / Celle qui prétend que c’est quand on a tout perdu qu’on retrouve une raison de vivre alors que le coach spirituel de l’Entreprise affirme que c’est quand on croit avoir une raison de vivre qu’on risque de la perdre en oubliant le facteur Rendement / Ceux qui font les cent pas avec leur oreillette Bluethooth qui les fait ressembler aux gardes du corps d’un ministre quelconque / Celui qui passe la serpillière avec son MP3 en mâchant de la réglisse / Celle qui choisit pour sa marâtre une urne genre vase grec pour jardin arboré / Ceux qui ont introduit du Viagra à l’Etoile du soir et en mesurent les effets collatéraux / Celui qui épousera Samantha par contumace puisque seule sa fortune est encore de ce monde / Celle qui était dans la Jag au moment de l’accident et qui n’héritera donc rien de Samantha / Ceux qui se retrouvent entre nez pour des festins d’odeurs / Celui dont le vrai jumeau est un faux jeton / Celle qui a posé les scellés du veuvage sur son cœur (dit-elle) tout en piaffant déjà d’impatience / Ceux qui virent un chèque à leur génitrice en précisant qu’ils ne pourront se libérer ce jour de la Fête des Mères mais qu’ils pensent à elle malgré la distance et le cours de la Bourse, etc.
    Image: Philip Seelen

  • Vitrail nocturne

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    Pour un musée de poche, No 3. D’après Rouault.

    La toile de Rouault que reproduit, à la diable, cette aquarelle d’un carnet de décembre 2007, est une pure merveille à mes yeux, qui m’évoque un vitrail nocturne. Chaque fois que j’en ai l’occasion, de passage à Lucerne où je vais voir, assez souvent, ma chère vieille marraine B., je fais escale à la collection Rosengart où se trouve, aussi, un bel ensemble de Picasso, et je m’en viens la contempler un moment. Je dispose évidemment d’une reproduction de l’original, qui réduirait à moins que rien, par comparaison, mon aquarelle d’amateur de rien du tout, lavée un soir en passant, comme en douce, sous l’œil d’un gardien Sri Lankais qui parlait joliment l’italien – tout cela que j’ai noté dans la foulée… Mais tel est le principe du musée de poche, qui veut qu'on s'en tienne à l'impression d'un regard qui n'est qu'allusion et dialogue avec une oeuvre nous ayant touché et qu'on retrouvera bientôt en sa beauté défiant toute copie...

  • L'instant et le lieu

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    Entretien avec Pierre-Alain Tâche


    L’oeuvre de Pierre-Alain Tâche, riche d’une trentaine de titres, s’inscrit dans la postérité romande de Gustave Roud et de Philippe Jaccottet, dont elle partage l’enracinement naturel et les résonances intimes, tout en s’ouvrant à d’autres lieux et harmoniques, à d’autres parentés aussi, latentes ou revendiquées, de Pierre Reverdy à Pierre-Jean Jouve, en passant par ces grappilleurs d’instants et de lieux que sont Charles-Albert Cingria ou Jacques Réda. Pour éclairer les tenants et les visées de son activité créatrices, le poète lausannois a bien voulu répondre à nos questions qui devaient englober, aussi, le statut actuel de la poésie.


    - Comment la poésie est-elle entrée dans votre vie, avant que vous n’entriez « en poésie » ?
    - Peut-être bien par la lucarne de ce galetas qui m’a tenu lieu de chambre, chez mes parents, dès mon jeune âge ! J’y contemplais, de mon lit, les étoiles, dont il me semblait entendre le chant libre et si lointain qu’il m’ouvrait tout l’espace. Car telle était l’aspiration de l’enfant que j’aurais voulu rester : rêver les yeux ouverts, jeter les cahiers au feu, dialoguer avec les oiseaux. Une aspiration confuse à la liberté de l’imaginaire : la poésie n’a peut-être d’abord été que cela - garante de cela.
    Je me souviens de grandes journées d’été, au bord du lac ou à la montagne. La nature était comme une source : je m’y plongeais avec confiance, avec naïveté aussi, mais j’y cherchais déjà une respiration plus vaste. Il y eut quelques instants liés à un sentiment d’unité heureuse, de plein accord. Il y eut aussi les premiers émois. (C’est ainsi que je dis, aujourd’hui, mais je sais qu’ils ont laissé trace, qu’ils ont fini par susciter le désir d’écrire.)

    Et les livres, direz-vous ? Les programmes scolaires m’ont fait découvrir Villon, Ronsard, du Bellay, La Fontaine - on aborderait, plus tard, Lamartine, Musset, Hugo, avant d’effleurer Baudelaire. Je lisais peu de poésie, à l’époque. J’avais fait quelques découvertes grâce à la modeste bibliothèque familiale : Les soliloques du pauvre de Jehan Rictus (j’ai songé à les imiter, sans vraiment passer à l’acte), Paroles de Jacques Prévert...Une culture populaire, en somme, pour un adolescent qui ne dédaignait pas les romans populistes. Et puis, un jour, ce fut Rimbaud - le séisme Rimbaud, qui n’a pas été causé par l’école. J’étais fier de ma découverte ; j’en portais le secret ; j’étais, d’un coup, entré en poésie. (Mais, c’est chez le José-Maria de Heredia des Trophées - on nous avait fait apprendre par cœur La Trebbia et Les conquérants - que je m’en fus - avec prudence ? - chercher mes premiers modèles formels !)
    - Qu’est-ce qu’un poème selon vous ?
    Un espace à aménager entre soi-même et « ce qui est », devant soi et, le plus souvent, comme au revers des choses ; un peu d’inconscient sauvé par la conscience, dans une forme à inventer, qui le recueillera ; une hypothèse informulée et pourtant attentive ; une tentative de jeter « par-dessus le vide les liens les plus robustes entre le réel palpable et décevant et le réel secret, fascinant, inaccessible » - et c’est Reverdy que je cite ici, me souvenant avoir mis ces mots en exergue de L’élève du matin, sans qu’ils aient pris une ride à mes yeux, depuis lors.
    Mais, le poème est aussi le lieu d’un équilibre à conquérir, à ménager sur la page, par l’écriture ; un espace où la scansion, délivrée d’un formalisme étroit, doit trouver sans cesse sa justification, doit inventer quelque chose qui soit de l’ordre du chant. Disant cela, je ne néglige pas l’ambition d’un sens (à la condition qu’il soit dévoilé, plutôt que conquis) ; mais je veux indiquer qu’il n’y a pas, pour moi, de poésie sans musique.
    - Quelles sont les sources de votre lyrisme personnel ?
    - L’instant. Des instants. A travers eux, l’inattendu, l’imprévu - mais n’est-ce pas plutôt l’imprévisible, quand l’essentiel naît d’une association d’images ou de mots qui ne peut être pensée, quand l’enjeu, au moins dans un premier temps, n’est pas tant de dire que d’être dit ?
    A travers eux, encore, des lieux, d’un bout à l’autre de l’horizon européen, dans l’épaisseur de leur humanité, de leur culture. Et puis, comme un enracinement plus profond du regard, en Anniviers, à la faveur d’une ancienne et durable connivence. C’est que les lieux ne se livrent pas volontiers au premier abord - et c’est pourquoi je refais toujours volontiers les mêmes voyages.Pour l’essentiel, donc, des paysages, des êtres, qui font que quelque chose advient qui rend possible, comme l’a bien vu Marion Graf, « une expérience conduisant au seuil d’une connaissance ». J’aurais pu dire : un don - lesté d’une interrogation, parfois d’une inquiétude, et pouvant ouvrir au mystère d’une présence qui s’offre (et je préfère ici me répéter pour ne pas trahir), « hors de toute limite et à profusion », pour qui consent à « la laisser respirer dans un regard désencombré ».
    - Dans quelle parenté poétique, littéraire ou simplement humaine vous situez-vous ?
    - Je serais bien sûr ingrat de ne pas reconnaître une dette envers Gustave Roud et Philippe Jaccottet. Je sais mieux ce que je leur dois aujourd’hui que ma reconnaissance peut s’inscrire dans une plus juste distance. On trouve d’ailleurs trace de leur influence dans mes premiers livres. J’aurai mis longtemps à m’en déprendre - non tant par goût du reniement (ce n’est pas mon genre !) que par besoin de définir, si possible, une aire qui m’appartienne en propre.J’ai commencé à y voir plus clair, me semble-t-il, après avoir lu Reverdy. La pratique jubilatoire de Cingria, la découverte d’Ungaretti, de Montale, puis de Pessoa, m’auront donné du champ - mieux : de l’espace ! Et puis, il y eut Pierre Jean Jouve - pourtant si fortement marqué par la faute, dont il m’aidera pourtant à m’affranchir ! Mais les rencontres décisives ont, à mes yeux, été celles de Jean Follain, en qui je reconnais un véritable maître, et, plus tard, de Jacques Réda, dont la voix généreuse (tous genres confondus) n’a cessé de me conforter dans l’idée que la poésie, n’est pas vouée au manque, à la perte, au peu, mais qu’elle est toujours prête à surgir où l’on ne l’attend pas, si l’on veut bien qu’elle y soit ! Je lui dois une bonne part de la liberté que je m’accorde.Je puis dire, aujourd’hui, que j’ai peine à imaginer une poésie exsangue, se refusant au foisonnement du réel ou se retranchant des circonstances de la vie (qu’elles soient graves ou légères) - et même de l’histoire ou du siècle ; et de tout ce qui peut concourir au déchiffrement qui lui incombe, qu’il s’agisse de textes littéraires, de musique ou de peinture…
    - Y a-t-il, selon vous, une poésie qu’on puisse dire romande ? Et à quoi se reconnaît-elle alors ?
    - On sait les esprits divisés sur la question. Le concept même de littérature romande aurait du plomb dans l’aile ! Dans une préface à l’anthologie parue chez Seghers (La poésie en Suisse romande depuis Blaise Cendrars, présentée par Marion Graf et José-Flore Tappy), Bruno Doucet,
    s’autorise de l’avis de Jean Starobinski faisant état d’« un décalage fécond », à propos de l’écrivain romand, pour décrire ce dernier « comme inclus de plein droit dans la littérature d’expression française », mais revendiquant le « principe d’une différence essentielle ». Bertil Galland pouvait, en 1986, en déduire l’existence d’une poésie qui cherche à « vaincre l’isolement sans renoncer à l’intériorité qui lui est chère ». J’ai longtemps vu, dans cette particularité, dont subsiste des traces, la justification d’une différence. Je fus donc longtemps de l’avis - et contre celui de Mercanton, lequel se réclame de l’appartenance à une langue pour constater qu’il n’y a pas de langue « romande » - qu’il existe une littérature romande. Sans céder, pour autant, aux arguments polémiques que j’ai pu entende depuis lors, je ne suis pas sûr qu’une spécificité suffisamment marquée le justifie encore, s’agissant de la poésie qui s’écrit ici, aujourd’hui. Il resterait une commune appartenance à un pays. C’est peut-être beaucoup - et je revendique une différence : elle tient au fait que, décidément, je n’écris pas nulle part -, mais ce n’est plus suffisant. Sinon pour justifier la réalité d’une poésie en Suisse romande.
    L’abolition d’une hiérarchie longtemps entretenue par nos voisins français relève-t-elle de l’utopie ? Je n’en sais rien. Je veux bien tenter d’y croire. Mais il faudrait, pour qu’elle advienne, que la poésie « romande » trouve en France une plus large diffusion, qui pourrait seule rendre vain le débat !
    - Quelle place assignez-vous à la poésie dans l’univers de parole vilipendée qui est le nôtre ?
    - Une place menacée, certes, par une parole de plus en plus confisquée au profit (c’est le cas de le dire !) du seul discours (politique, économique, technique) lié au culte de la consommation. Mais aussi, par contrecoup, une place comme assurée d’une légitimité accrue.
    La poésie n’a que faire de l’avoir : elle est à l’écoute de l’être. Elle n’acquiert pas : elle accueille, elle reçoit - et en cela, déjà, ne participe pas « à la mise en spectacle de la réalité et à sa falsification ». Elle tend ainsi à préserver d’une déconstruction programmée la vérité, à laquelle il faut bien croire, tout en sachant qu’elle est affaire de convictions ; d’une vérité conçue comme un absolu qui pourrait bien être la face lisible de notre liberté (ou qui le deviendra). J’ai retenu les mots de Fabio Pusterla, parus dans ces mêmes colonnes. Il ajoutait : « Ce faisant la poésie s’avance naturellement à contre-courant, de façon parfaitement isolée et en semi-clandestinité ». Nous ne sommes pas loin d’une forme de résistance ; elle est rendue possible par le fait que « la poésie ne s’établit qu’en rapports individuels ». Sa force est d’activer d’autres circuits, de parier sur eux. On ne s’étonnera pas, cela étant, qu’elle représente pour tout régime politique, qu’il soit de gauche ou de droite, un potentiel de subversion qu’il finit par prendre en compte, dans des situations extrêmes. Le poète, alors, n’a d’autre choix que de devenir un témoin. Je ne crois pas me bercer d’illusions en affirmant que, sans en tirer gloire, nous sommes de plus en plus nombreux à nous accorder, aujourd’hui, sur ce point.
    - Que pensez-vous de la pensée de François Cheng, selon lequel il ne saurait y avoir de beauté sans bonté ?
    - Sous la plume d’un écrivain qui se définit lui-même comme « un homme sans prévention et sans cuirasse », la bonté devient une justification de l’être. Elle accède à cette dimension d’harmonie dont la beauté, me semble-t-il, est indissociable. François Cheng ainsi me paraît avoir cent fois raison. La beauté est un équilibre lumineux. Elle est donnée de l’intérieur. La bonté, alors, est le surcroît qui la manifeste. (On comprendra dès lors que je sois peu sensible à la beauté du diable !) François Cheng m’invite à poursuivre la réflexion ; à me demander qui ose encore, de nos jours, évoquer la beauté ? C’est, en tous les cas, une notion révoquée par le discours convenu des arts plastiques - pour lequel elle renvoie à une culture que condamne une idéologie à révoquer. Comme si une théorie avait pouvoir d’abolir une réalité. Allons donc ! S’il n’y a plus de place, sur cette terre, pour la beauté - alors même que je la vois partout présente, offerte -, ne serait-ce pas le résultat d’une confiscation ? Le mouvement qui nous porte vers elle n’a pas tari. On voudrait simplement nous faire croire qu’il ne peut plus être sous-tendu par une valeur morale positive. La négation, pour ne rien dire de la violence (dont je n’ignore ni ne néglige l’omniprésence), n’a pas pouvoir d’éradiquer la beauté qu’elles recouvrent, parfois, d’un voile sombre. Et puis, je crois, décidément, que le monde ne peut se passer de notre acquiescement et qu’il rayonnera toujours pour un regard empreint de bonté.
    - Qu’aimeriez-vous transmettre par le truchement de votre œuvre ? Et qu’est-ce plus précisément que le « lieu » de votre poésie ?
    - Vous parliez, au début de cet entretien, d’« entrer en poésie ». L’expression ne doit rien au hasard, qui renvoie au seuil qu’implique tout engagement, au pas qu’il faudra faire, à l’écart qui en résultera. Vous ne le savez pas, mais vous ne pourrez plus quitter cette voie. (Rimbaud demeure une exception !) Parce qu’elle est chemin de vie, qu’elle est indissociable de votre vie. Voilà pourquoi, sans doute, je n’ai pas vraiment l’ambition de transmettre autre chose que le poème lui-même - car la poésie est vécue en termes d’expérience et non en tant que message. Je voudrais prêcher par l’exemple, suggérer une complétude, donner des gages à ceux qui seraient prêts à s’ouvrir, à risquer, à tenter de voir. Je pourrais même, si cela devait avoir quelque sens pour le lecteur, agencer quelques éléments d’une poétique de l’instant. Je me situerais alors à cette intersection immatérielle de l’espace et du temps, où se joue notre pleine présence au monde ; parce que c’est là le « lieu » d’un instant absolu, qui nous relie à l’unité de ce qui est - au Tout, si l’on veut, et dans la seule éternité qui nous soit acquise. C’est, du moins, ce que j’aurai vécu, parfois - comme une brûlure inoubliable.
    Ainsi, l’instant est-il, probablement, le vrai « lieu » de ma poésie. A moins que ce ne soit, en dernier ressort, le poème lui-même où, métaphoriquement, se mêlent, à la limite d’une lagune imaginaire, les eaux claires de l’inconscient et les courants obscurs du réel.

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    Livres
    d’Heures


    La lecture de Pierre-Alain Tâche est un croissant bonheur, et c’est dans la lumière limpide de celui-ci, après les régulières parutions récentes de Sur la lumière en Anniviers, L’intérieur du pays et Nouvel état des lieux, que nous publions ces poèmes à venir dans son prochain recueil intitulé Roussan, trente-troisième d’une œuvre inaugurée en 1962 avec Greffes, suivi de La boîte à fumée en 1964 et de Ventre des fontaines en 1967.
    Il y a comme une suite enluminée de Riches Heures dans l’oeuvre de Pierre-Alain Tâche, qui serait à la fois d’un promeneur et d’un grappilleur de sensations, d’un amateur au sens fort de celui qui aime en ami et en amoureux, sous le signe d’Eros, d’un arpenteur des lieux et des arts, d’un veilleur aussi à l’attentive présence, d’un sourcier de vocables raffiné, parfois jusqu’à la rareté précieuse, que l’humour et la sagesse acquise ont de mieux en mieux porté au naturel et à la simplicité.
    De la porte d’à côté aux plus lointaines balades, de son bercail lausannois où l’homme de la Cité a fait carrière de juge, aux lumières d’Orta, de Vienne ou de Vermeer, des moineaux du jardin aux chiens d’Argolide, Pierre-Alain Tâche multiplie son envol de poète, tel « celui qui veut vivre », dont Pierre Jean Jouve son pair avéré disait aussi : « celui qui unifie »…


    LECTURES
    CHOISIES


    Ventre des fontaines. L’Age d’Homme, la Merveilleuse Collection, 1967.
    L’élève du matin. Galland, 1978.
    Le dit d’Orta. La Dogana, 1985.
    Buissons ardents. Encres et dessins de Jean-Paul Berger. Empreintes, 1990.
    Noces de rocher. Dessins de Martine Clerc. Empreintes, 1993.
    Le rappel des oiseaux. Empreintes, 1998.
    Reliques. La Dogana, 1997.
    L’état des lieux. Empreimtes, 1998.
    Chroniques de l’éveil. Préface de Patrick Amstutz. L’Aire bleue, 2001.
    L’inhabité, suivi de Poésie est son nom et de Celle qui règne à Carona. Préface de Christian Doumet. Empreintes, Poche Poésie, 2001.
    Sur la lumière en Anniviers. Fusains de Martine Clerc. Empreintes, 2003.
    L’intérieur du pays. Préface de Christophe Calame. L’Age d’Homme, coll. Poche suisse, 2003.
    Nouvel état des lieux. Empreintes, 2005.


    Cet entretien et ses compléments constituent l'ouverture de la livraison d'été du Passe-Muraille, No 70.

    Un nouveau livre de Pierre-Alain Tâche, sa première prose de poète musicien, vient de paraître aux éditions Zoé, sous le titre de L'Air des hautbois.

  • Au Lamartine


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    Il ne faudrait pas se leurrer : l’inspiration,
    ce n’est que souffle d’un ventilateur,
    qui brasse un temps fané sur le comptoir
    où sont des verres taillés, un siphon bleu ;
    et l’air qu’il lisse agite des lauriers
    que ne recherche plus la main d’Alphonse,
    assis sur un rocher, dans la peinture.
    Il a, depuis, tout un val à son nom,
    sans compter Milly, si cher à son cœur
    - et pourtant, c’est ici qu’il aime à méditer,
    interpellant les buveurs de petits cafés,
    qui ne savent de lui que cette plume immense
    et trempée, sur le quai, dans l’encre du terreau,
    lance fichée devant la double page
    où les fleurs à venir signeront le printemps.

     

    Ce poème de Pierre-Alain Tâche est tiré de Roussan, paru aux éditions Empreintes.

    Thierry Vernet. La bouteille d'eau. Huile sur toile.

  • Le penseur

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    …Bon, c’est entendu, Véro, je ne dis pas que ton père n’a pas le droit de réfléchir lui aussi, même si la Licence de Philo, jusqu’à nouvel avis, c’est moi, et c’est moi qui l’entretiens depuis qu’il est veuf, et c’est moi qui le supporte la journée pendant que tu donnes tes cours de développement personnel - mais qu’il me lance ce soir que d’après lui l’existence ne précède pas l’essence, là je craque et me demande si je ne vais pas faite le sacrifice de le caser à l’Etoile du Matin…
    Image : Philip Seelen

  • Le feu au lac

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    Musée de poche, No2. Au port d'Ouchy, d’après Hermanjat.

    On réduit trop souvent la mentalité suisse romande au calvinisme (qui est lui-même bien plus varié et intéressant qu’on ne le dit) alors que notre pays de lacs et de douces campagnes connaît aussi des formes de sensualité qui se traduisent par une poésie (il n’est que d’évoquer le lyrisme d’un Gustave Roud ou le style baroque et chamarré d’un Cingria) et une peinture dont quelques petites maîtres paysagistes, dans la foulée de Turner, Corot ou Courbet (auquel nous devons de belles évocations lémaniques), valent la peine d'être (re)découverts. Je pense évidemment au plus connu d’entre eux, François Bocion (1828-1890) magicien des atmosphères brun-bleutées et traduisant admirablement la sérénité comme intemporelle des soirs lacustres ou des après-midi d’été; un poète de la couleur à fonds terrien proche de celui de Ramuz qui, petit garçon, lui serra la papatte. Mais il y en a d’autres, tels les Félix Vallotton, Charles Chinet ou Fernand Gaulis, et puis il y a Abraham Hermanjat (1862-1932) qui a ma prédilection et dont j’ai été tenté, à plusieurs reprises, dans tel ou tel musée mal gardé, de dérober telle ou telle toile en douce. Faute d’assez de cran, j’ai fait un jour cette copie, plus que fruste mais que j’aime bien quand même, d’une vision comme incendiée par la lumière du couchant, dans une sorte d’effusion orangée, de l’ancien port d’Ouchy, en bas de Lausanne. L’original date de 1917 et se trouve dans une collection particulière, établissement bancaire ou villa sûrement gardée par des molosses…

    Image. Ouchy, 1917. Abraham Hermanjat.

  • Musée de poche

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    De l’aquarelle considérée comme un geste critique…

     

    L'idée m'est venue ce matin, face au brouillard et à la mauvaiseté du monde (les dernières infos) de me constituer un petit musée de poche en recopiant des tableaux aimés que j'aimerais bien emporter avec moi partout où je vais. J'ai commencé avec La route à midi de Thierry Vernet, évocation provençale de je ne sais où, dont je ne possède à vrai dire qu’une reproduction, mais fidèle. Pourtant une copie personnelle m’importe aussi, même de qualité inférieure, puisque c’est mon propre regard que j’ajoute à celui du peintre, à tel moment et en tel lieu. C’est un peu comme un commentaire de l’œuvre, dans la foulée, une note à la volée - et je me rappelle alors quatre autres copies commises, à la gouache, une d’après Rouault et trois d’après Czapski…

    Pour en revenir à La route à midi de Thierry Vernet, il va sans dire que l'original est bien plus beau, mais l'intention y est... Ensuite ça sera plus coton de copier du Rembrandt ou du Vermeer à l'aquarelle presto...

    Image : La route à midi, d'après Thierry Vernet.

     

     

  • Stone qui roule

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    L’intégrale d'Oliver Stone à la Cinémathèque suisse et en 13 DVD
    C’est un passionnant travelling à travers l’œuvre d’un réalisateur flamboyant et controversé, en phase avec l’histoire américaine contemporaine, que nous propose ces jours la Cinémathèque suisse. Parallèlement, un double coffret édité par la Warner, réunissant 13 DVD, propose le même aperçu panoramique, à quoi s’ajoutent le premier film d’école «godardien» du cinéaste, Last Year in Vietnam, et un documentaire extrêmement intéressant de Charles Kiselyak révélant l’essentiel de la « philosophie » d’Oliver Stone.
    Revue dans sa globalité, de Salvador (1985) au portrait sans hargne ni complaisance de W. l’improbable président (2008), l’œuvre de Stone apparaît comme une fresque épique sans égale des Etats-Unis, des années 60 à nos jours. Le culte du héros (au sens grec et même nietzschéen, contre la « faiblesse » chrétienne, rappelle-t-il dans le film de Kizelyak), va de pair avec une critique virulente des dérives autodestructrices du Système (Wall Street), mafieuses (JFK et Nixon) ou anti-démocratiques (tous ses films, y compris les entretiens avec Castro et Arafat), mais jamais Oliver Stone ne donne dans la propagande unilatérale. Si le traumatisme du Vietnam a fait de lui, d’abord écrivain, un cinéaste très engagé hors idéologies, ses films, du point de vue « américain » de Platoon (1986) à l’approche « vietnamienne » d’Entre terre et ciel (1993), en passant par la déchirure de Né un 4 juillet (1989), modulent une observation mêlant constamment critique et autocritique, pour mieux rendre la tragédie humaine en cours. Passionné de football américain, Stone en montre les dessous racistes ou rapaces dans L’enfer du dimanche (1999) Inquiet de voir la violence juvénile se déchaîner, il en fait le portrait-charge démentiel dans Tueurs nés. Fils lui-même d’un financier d’origine juive, il ressaisit le caractère parasitaire de la nouvelle économie dans son fascinant Wall Street (1987), prémonitoire et « tout public ».
    Violence et mégalomanie
    Le reproche majeur a été fait à Oliver Stone, et notamment pour Tueurs nés, de se servir de la violence pour dénoncer celle-ci. Dans la même optique, une partie de la critique lui a reproché, dès Salvador, d’être ambigu. Or, s’il y a chez lui du mégalo parfois dépassé par son projet (comme dans Alexandre), et un goût évident du grand spectacle qui dilue son propos, Oliver Stone en impose cependant, à l’opposé de tant de faiseurs hollywoodiens brassant le vide, par une vraie vision d’artiste et d'intellectuel, complexe et créative, reflétant les multiples aspects de la réalité.

    Lausanne. Cinémathèque suisse, jusqu’au 28 mai. Programme détaillé sur le site : http://www.cinematheque.ch. Dès le 7 mai.
    The Oliver Stone Collection, 2 vol. WB, 13 DVD

  • Printemps

     

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    Lorsqu’elle sortit du bosquet jouxtant le parking de la Grande Entreprise, les gens se dirent qu’elle était allée s’y soulager, et de fait elle achevait de rafistoler le système de nippes superposées qui protégeaient des derniers frimas sa lourde viande sommée d’un faciès de lubricité.
    Il y avait quelque chose de puissamment animal dans son apparition de ce matin, une force soulevait sa vaste croupe, une espèce de triomphe irradiait la masse informe de son grand corps de fille de peine, enfin comme une lueur de sourire éclairait son mufle rose - de toute évidence, celle que le service de nettoyage de la Grande Entreprise appelait la Truie était satisfaite.
    Après elle et du même bosquet, de son pas bedonnant de crapaud, sortit Carlo le balayeur du quartier, dit aussi technicien de surface dans les registres municipaux, visiblement ragaillardi de se sentir ce matin le faune de la saison nouvelle.

    Image: Lucian Freud

  • Aux mimes égarés

     

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    par Louis-Ferdinand Céline (p.a.a. Philippe Di Maria)

     

    Je ne lis plus grand-chose, pas le temps, pas envie… trop de misère accrochée partout aux pages… lourdes, si lourdes leurs phrases à tous !… au marteau-pilon qu’ils rabâchent !… et pan !… et pan !… pas musiciens pour un kopeck !… je laisserais bien faire mais voilà, il y a Arthur que me tire par la manche… Ferdine, Ferdine ! qu’il gueule, gaffe !… tu vas t’en ramasser tout un bac, toute un train, tout un Boeing de lamanièrede !… qu’on va plus savoir où les mettre !… un plein tanker de faussaires !… faut que t’agisses, et recta !… Écoute, qu’il rajoute, c’est pour un concours… c’est le thème !… un pastiche, un « à la manière de »… tu parles qu’ils vont tous joui-jouir à céliner !… une constellation de zélés plagieurs à tes basques !… tout un bataillon de clanculs !… Ferdine, dis ?… tu m’entends ?… Ferdine ?… 

                                                                                                   

    Y commençait à me courir, et pas qu’un peu l’Arthur !… fallait bien que je lui réponde !… y m’aurait emmerdé à pas finir !… je l’aurais jamais décollé !… y a pas plus pire sangsue que lui !… d’accord ! que je lui fais enfin !… je vais leur trousser un libelle !… que ça va leur illuminer leur gazette… que ça va les changer des wagons de prousteries qu’ils vont recevoir !… des bossueteries amen, des joyceries néon Bloom, des bars à Barthes, des flaubertiades et autres lafontaineries à deux sols à déborder de partout !… vont voir arriver un tsunami de contrefacteurs au Magazine !… tous debout pour le premier prix !… ah oui, ils veulent tous être écrivaîîîîîn… mais y savent pas chanter !… que des phrases malades qu’agonisent dans les pages !… s’il n’y a pas la musique, y a rien !… alors ils pondent 700 pages de scribouillages laxatif best-seller et ils arrivent à purger 600 000 gogos… tu écris Fucca et t’as ta trogne chez Decaux, sur tous les quais de gare, les coins de rues, dans tous les torcheculs du jour, colonne Morris et compte en suisse !… mais là, au jeu du singe, sûrement que ce sera moi le plus copié !… tous ces naïfs qui s’imaginent qu’il suffit de troispointer !… ils font que ramper, zombies dans les pages !… ineptes ixodes !… aptères Calibans aux feuillets !… j’en traîne tant au cul de ces mimes bubons !… j’en déborde !… c’est la colique !…

    Ils sont pesants à plus savoir !… à tonnes d’étrons !… tellement loin de l’esprit !… de la lettre !… de la légèreté !… pas un qu’a compris !… faut trouver le rythme, l’émotion… mais pour ça faut travailler !… et travailler encore !… laisser la tripe et la vinasse !… caméléons séides boursouflés d’impudence, épigones fous jaloux, torchant du Céline-au-mètre… si facile qu’ils croient !… trois points partout !… Faites, faites, qu’on se marre un peu !… qu’on vous mire bien le fond du froc !… torchis verbeux tout frais fané !… ils veulent tous être goncourisés, renaudisés, nobelisés… ah, pas beaucoup de vrais !… Tiens, si, j’en vois un !… par les grandes vagues !… au-delà d’autres océans qui rugissent en trombes !… où les villes tombent d’être restées trop fières debout… où les hommes tombent à leur tour, de vivre si pauvres… là-bas en Amérique… il y a Cormac McCarthy !… Méridien de sang, Sutree, La Route… il brosse pas dans le sens du poil, le Cormac !… en voilà un qui met ses tripes sur la table !… volutes d’enfer sur ses feuilles… stylo de Satan bien dans le prose du lecteur !… il tient son style !… il en est maître !… il connaît bien l’Homme et sa saloperie naturelle !…

    J’en reviens à mes épigones !… trop pressés tous !… immédiatement !… c’est le nouveau mot-clé du monde !… tout, tout de suite !… courriels, mobiles, fax !… faut une réponse immédiate !… c’est un ordre !… au pied !… et que les autres crèvent de faim !… vae victis !… n’avaient qu’à naître ailleurs !… je les ai vus, moi qui vous raconte, par moins cinq degrés, costards en laine, fourrures indécentes, panses et culs à exploser, blablatant sur l’amour du prochain !… pas une piécette pour le miséreux gelé du trottoir qui sanglote à leurs semelles !… glisse et passe, pâle limace de glace !… l’homme est né égoïste étron !… il jouit de voir mort son prochain !… toujours mieux que crever soi-même !…

     

    Je rêve à des cieux étoilés… qui valsent et virevoltent aux nuages… à grands tourbillons… par les vents tièdes qui réconfortent !… en d’autres folles féeries !… où l’homme aimerait l’homme… falbalas dansants et chantants !… rigodons d’azurs !… à feuilles soyeuses chues sur un cœur…

     

    Ce texte est un pastiche de Céline proposé, il y a deux ans de ça, à un concours sur le mode À la manière de... L'Auteur s'est plaint en haut-lieu de n'avoir pas été primé. Il a pleinement raison et c'est pourquoi son gorillage se retrouve icitte.

     

  • Ceux qui restent tout joyeux

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    Celui qui conserve à tout coup son allégresse de manchot radieux / Celle qui pète le feu de Bengale et se la joue Byzance sur son ottomane / Ceux qui se laissent aller bien / Celui que ses outils attendent dans la claire lumière du matin / Celle qui tricote un paysage aux lointains de mohair vaporeux / Ceux qui prennent le raccourci dit de Satan l’éclair / Celui qui sponsorise le Club des inventeurs de proverbes chinois dont la cave ne contient que de grands crus / Celle qui recueille les petits rats d’opéras sur son navire-école grouillant de mousses / Ceux qui arrosent tous les matins leur langage fleuri d’un long jet de leur chique / Celui qui sait par cœur toutes les chansons de marche propices à l’entretien de la Joyeuse Equipe sur les chemins de France et autres cantons latins / Celle qui tient le bugle dans la Fanfare du Grillon / Ceux qui ont vidé la cagnotte de la Société des picoleurs et constaté qu’ils étaient fins prêts à «faire la Chine» / Celui qui gère la crise de neurasthénie de son neveu Raoul dont le père voulait faire un spéculateur à tout casser et qui écrit des poèmes à la Lamartine première période / Celle qui se découvre une nouvelle personnalité en jouant du saxo piccolo à la kermesse des Chanterelles / Ceux qui s’impatientent de la retraite pour faire la gueule à plein temps / Celui qui a chopé une fluxion de poitrine en posant nu avec une foule pour une photo de Spencer Tunick où on ne le verra même pas ça je te parie / Celle qui apprend dans un tabloïd qu’elle a sept jours pour sauver ses cheveux / Ceux qui contestent le fait que Cheryl Cole serait la femme la plus sexy de l’année alors qu’on n’a même pas testé les filles du Jura Sud / Ceux qui ont fait l’amour virtuel et se cherchent maintenant une garderie pour leurs cyberkids / Celui qui beurre les radis des potaches / Celle qui se sait reine des entrepôts New Look sur le canapé d’alcantara de la boutique branchée à l’enseigne de Manioc / Ceux qui font deuil à part aux quatre coins du cimetière réhabilité / Celui qui éclate de rire pendant l’éloge du défunt dont le pasteur suçait la fortune et pas que ça / Celle qui capte à peu près tout à part l’urgence de s’inscrire au Front national des gauches recyclées / Ceux qui ne supportent plus ton enthousiasme qu’ils assimilent à un relent d’hystérie adolescente qu’ils te proposent de soigner en thérapie de groupe / Celui qui voit les étoiles de Midi sans mérite particulier puisqu’il chemine sur une arête neigeuse à 4444 m. au-dessus de la mer dont les propres étoiles font les humbles dans le tréfonds de velours mauve / Celle qui dit à son fils Paul en pole position de la F1 UBS qu’il n’a pas le droit à l’erreur alors que ce garçon brille au clavecin / Ceux qui ne voient pas la beauté de cela simplement qui existe, etc.
    Image: Philip Seelen

  • Ceux qui vont de l’arrière

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    Celui que fascine la décadence / Celle qui communique sa nostalgie de la jupe plissée à sa fille Agathon / Ceux qui militent pour la réglementation de la sexualité dans les garderies / Celui qui échange sa Bentley contre sept 2CV / Celle qui a l’âme vintage / Ceux qui regrettent le bon temps (disent-ils) du martinet / Celui qui part de Saint-Jean de Compostelle pour établir le record du pèlerinage à reculons / Celle qui exige que son amant Fred le Dur finisse par les préliminaires / Ceux qui se disent réacs tendance Ben Laden / Celui qui accuse sa psy de faire une fixation sur son refus de se libérer sexuellement avec elle ou sa sœur Aglaé / Celle qui recommande la cure de chou-fleur à son beau-fils spécialiste en nanotechnologie / Ceux que rien n’arrête sauf le progrès / Celui qui fait désormais son stretching par clone interposé / Celle qui rêve d’en revenir aux crinolines virtuelles / Ceux qui ont intégré les préceptes du dalaï-lama dans leur modélisation du retour au spirituel biologiquement pur / Celui qui installe un logiciel de prière assistée sur son Dell Latitude D 630 dont il lui faudra changer de batterie nom de Dieu / Celle qui chante toujours de se savoir si belle en son miroir il y a 57 ans et des poussières / Ceux qui regrettent un peu la soupe originelle en constatant que l’évolution de la larve humaine n’a pas de quoi susciter des hymnes / Celui qui trouve que naguère est un moins beau mots que jadis / Celle qui ne voit l’Avenir radieux qu’irradié / Ceux qui se réjouissent de se griller un cervelas sur le feu du divin Présent, etc.

    Image: Philip Seelen

  • Dialogue de sourd

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    ...Comment ça tu n’entends pas ce que dit le ciel de ce soir, mais c’est alors que tu es aveugle ? Mais non ce n’est pas forcément en écoutant qu’on entend : ferme les yeux et dis-moi le murmure du vent du ciel qui te passe à l'instant  sur le front de ses ailes douces -  ne sens-tu pas  cette musique de vent de fin d’été chargé de senteurs vert sombre ?

     

    Image: Philip Seelen

  • Intimité

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    LE paradis est sous le drap du ciel. Le paradis est dans tes bras. Le paradis est dans la lumière tamisée de la chambre. Le paradis est dans l’orbe du jour. Le paradis est dans la nacelle du sommeil. Le paradis est ce matin gris suprême. Le paradis est une main sur une joue endormie. Le paradis est un regard qui s’éveille.

    Le paradis est une femme au petit chien. Le paradis est une paire de  petites filles pestes ou de garçons têtus. Le paradis serait que tout ça dure sans durer.

  • La mémoire d’avant

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    En lisant Kotik Letaev, d’Andréi Biély
    Un livre qu'on a l'impression de lire les paupières baissées et le regard tourné vers l'intérieur, lequel s'ouvrirait à l'Univers de la prime conscience: tel est le génial Kotik Letaev d'Andréi Biély.
    L'enfance de Kotik, à savoir l'auteur lui-même qui plonge son regard de voyant dans les turbulences de sa mémoire d'avant la troisième année, c'est d'abord le monde indifférencié que doivent percevoir les animalcules de la soupe originelle et toute la suite des créatures non consciente de leur sort, jusqu'aux iguanes accrochés à leurs promontoires, aux îles Galapagos, ruisselants d'eau de mer et faisant rouler les globes de leurs yeux comme de vieilles planètes.
    En deça de toute identité, l'on se trouve soudain précipité dans l'espace et le temps, écorché vif, livré au soufle d'un verbe semblant d'avant la parole, avant toute limite établie, dans la polyphobnie chaotique d'

    AU COMMENCEMENT.

    Dans l'innocence d'un jour éternel, assis sur la pelouse d'une placide maison familiale, l'enfant barbouillé de terre déchire minutieusement les élytres d'un scarabée tandis qu'au-dessus de lui, tombée de ce ciel où ils lui ont dit que Lebondieu demeurait, tonne puissamment une voix, qui n'est peut-être que celle d'un fulminant orage d'été.
    Or le craquement sinistre de celui-ci me rappellera toujours, à moi l'enfant des climats alpins de l'ère historique, cette scène du premier massacre et le choc terrible des titans antédiluviens se dressant les uns contre les autres aux créneaux des monts de Savoie ou de l'Oberland maternel.
    Ptérodactyles, Iguanodons, Tyranosaures.
    Dans la pénombre du bureau de mon grand-père, je coloriais leurs images aux crayons Prismalo.
    Ou bien, autre réminiscence confuse: cet après-midi de foehn à l'air de plomb liquide, où l'enfant avait cru qu'ils avaient résolu de le laisser périr de soif, seul dans son nid de Varicelles. Comme elles grouillaient alors au-dessus de l'oreiller rose sentant les larmes et la verveine, ces Varicelles aux trompes de sangsues et aux ailes de papier de soie, qui tournoyaient à chaque poussée de fièvre. Et comme il les avait maudits, alors, sans pouvoir dire quoi que ce fût, elle la mère aux mains gercées (une voix un peu plus haute et plus impatiente) et lui le père exhalant la matin l'eau de Cologne et le soir la fumée de ses Parisiennes. Et le tonnerre secoue la maison. Et l'enfant crie sans mot dire: “Au secours !”. Et la mère: “Je n'en peux plus !”. Et le visiteur à l'odeur inconnue et aux mains pommadées: - C'est la croissance, Madame.

    Au commencement était le chaos-sans-images-et-sans-heures.
    “En ce temps-là il n'y avait pas de moi -
    - il y avait un corps chétif; et la conscience, en l'étreignant, se vivait elle-même dans un monde impénétrable et incommensurable. En moi se formaient des bouillonnements d'écume; la chaleur m'écumait; j'étais torturé, chauffé au rouge; le corps ébouillanté bouillonnait de conscience (os dans acide grésillent, pétillent et bouillonnent). Enfin écuma la première image et ma vie se mit à bouillonner d'images, écuma d'écume montant à moi”.
    Ces images, ce sont les mythes, fleurs étranges remontant des grands fonds de l'inconscient de l'Espèce, les archétypes efflorescents de la pensée anthropomorphe, elle-même née de la pensée cosmique.
    Ou c'est la basse continue d'un long jour de Scarlatine.
    Une puissance amère et brûlante s'est emparée de l'enfant, lequel non seulement cuit dans le feu comme un pain de charbon, mais sait à présent que cette chose qui commence à se craqueler dans les flammes, c'est lui-même.

    JE SUIS MOI !

    Et j'arrache mes draps, mais les Frissons, dont il est notoire que ce sont les sbires de la sorcière Scarlatine, continuent de me glacer de leur souffle brûlant.
    De temps à autre cependant, et quel apaisement ce sera par les années, les draps reviennent à l'enfant tout frais et parfumés, et la lumière vaporeuse filtrant de la fenêtre ouverte à travers les rideaux tirés, paraît chargée d'une vapeur de tisane et des premiers souffles printanniers.
    Puis ce sont les premières représentations.
    Là, les chambres de DEDANS où cohabitent enfants et mamans, dans un rempart odoriférant d'encaustique et de Baume du Tigre.
    Là-bas, l'univers plus mystérieux de DEHORS que rejoignent chaque matin les papas - l'univers des sensations, des images, des émotions et des mots en tas.
    Et ce tas est le monde. “Qu'est-ce que cela ?” demande la mère en désignant une poule derrière les grillages du fond du jardin. Et l'enfant de répondre: “Une poule”, et de préciser sous cape: “La poule ? Eh bien, c'est quelque chose de crêtelé-plumeté, ça caquète, ça crétèle, ça picore, ça s'ébouriffe; ça ne change pas au gré de mes états d'âme; la poule, c'est imperméable à tout; et qui plus est, c'est parfaitement distinct; incompréhensible; et pourtant combien précise, époustouflante, cette poule qui vaque à son existence picorante, ébouriffée. D'un côté, mon moi, et de l'autre une mouche. La mouche me tourmente”.

    Andréli Biély. Kotik Letaev. L'Age d'Homme.

    Dessin: Adolf Wölffli

  • Le grand Tim

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    De tous les garçons du bourg c’était lui le plus fort au jeu du panier. La moyenne ne tenait guère à plus de deux ou trois pommes; et déjà ceux qui montraient cette vigueur inspiraient le respect. Cependant au milieu des gars déculottés derrière le bosquet du Mort, le grand Tim faisait sensation, le membre en levier, le panier plein et sans s’aider des mains.

    - Bientôt les femmes y feront de la barre, lançait-il crânement.

    Et de fait le grand Tim fut quelque temps un amant recherché du canton, jusqu’au jour où les siens se mirent en tête de s’installer dans les Laurentides.