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Livre - Page 110

  • Le retour de Kilgore

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    Un nouveau roman-culte. Le Buzz de Mai 2013 ! Dans la lignée du grand Harry Quebert ! Après Yes we can !: I come !

    Les chroniqueurs se ruent, les columnistes se précipitent, les émules médiatiques de Beigbeder et de Ruquier foncent comme des drones sur les supergondoles : le dernier Kilgore Trout est arrivé, qu’on se le dise ! Avant même que l’éditeur n’en verse le premier à-valoir on le savait : le nouveau roman post-new-clash de Kilgore Trout, digne pair de Thomas Pynchon, en mieux, sobrememt intitulé I come et représentant, sous forme de contrainte littéraire paraflegmatique et futurible, la rétrospection du Quichotte et d’Under the Volcano en version compactée, sera le Top des Tops à venir, relançant soudain la fascination d’une génération perdue et demie pour l’un des maîtres du mouvement de l’Enigmatique Existentielle incarné par les Salinger, Ducharme et autres Harry Quebert ! Comme se le rappellent les experts absolus du genre, tels Aube Lancemin du Nouvel Obs’ et Germinal Lemeur des Inrocks, Kilgore Trout, compagnon de Kurt Vonnegut au Vietnam (Our Bloody ‘Nam fut un hit du warrior-gonzo, chacun s’en souvient), a complètement renouvelé l’approche dite du Trou noir existentiel en instaurant sa pratique créative de la narration aléatoire à points de vue séquencés. Il n’est que de rappeler les succès californiens puis mondiaux de Fuck the Buck, paru en pulp à L.A. et encore proche du réalisme poétique d’un Charles Bukowski, et surtout l’apothéose de Back to the Mother’s Spidernest, dont Jim Harrison a pu dire qu’il marquait la conjonction de l’esprit des Grands Lacs et du souffle des Cités de la Nuit, pour imaginer l’événement multimondial que va représenter la parution simultanée, en 66 langues, d’ I Come, dont le seul titre fait d’ores et déjà figure de manifeste.

    Portrait de Kilgore Trout, par R. LoBello.

  • Ceux qui en ont

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    Celui qui coupe deux oreilles en matinée / Celle qui se jette sur le torero pour qu'il l'embroche elle aussi / Ceux qui se dressent sur les gradins comme un seul membre / Celui qui reproche au bétail son manque de ressort / Celle qui déplore le tonus de chewing-gum mâché (sic) du toro des Escobar / Ceux qui se disent ici pour l'art qui ne va pas sans mise à mort / Celui qui gratifie son adversaire loyal d'un tour de piste posthume / Celle qui note "silence et silence" à propos du Bolivien Bolivar / Ceux qui ne contestent point l'avis avec salut que la pluie a cependant noyés / Celui qui plante une banderille dans le cuir de son gendre social-démocrate athée / Celle qui estime que les pensionnaires de l'institut du Dr Schmid feront de bons sujets aux arènes de sang / Ceux qui se font traiter de fascistes au motif qu'ils sont contre ce carnage ignoble / Celui qui propose de remplacer les toros par des Roms nourris au grain / Celle qui trempe son napoléon à chaque mise à mort / Ceux qui offrent des balloches de toros à leurs mères appréciant les boucles d'oreilles originales / Celui qui estime que les arènes sous Sarko avaient plus de mordant / Celle qui s'offre au toro pour montrer qu'elle aussi en a / Ceux qui exigent une estocade citoyenne / Celui qui regrette que les bébés phoques soient interdits de corrida / Celle qui se fait couper les oreilles par solidarité / Ceux qui déplorent le manque de sens esthétique des petites natures qui ne voient pas la beauté du sang qui gicle sur les gorges immaculées des aficionadas / Celui qui gerbe dans le décolleté de la fille du Commandeur / Celle qui se fait encorner par le motard andalou / Ceux qui en reviennent au tennis de table. etc.

  • Ceux qui gèrent les déchets

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    Celui qui lance l’Opération J’Adopte un Déchet / Celle qui adopte un préservatif abandonné sur la plage par ses parents et le ramène dans son studio sécurisé de Port Nature pour lui lire un conte rassurant / Ceux qui ramènent les crottes de chiens à leurs proprios qu’ils tancent de surcroît / Celui qui vient ramasser sa femme beurrée à la sortie de la boîte échangiste Glamour où il n’est pas le bienvenu à cause de son pied-bot  / Celle qui trie les crachats de son Jules pleurétique et néanmoins docteur en psychologie / Ceux qui foutent la belle-mère acariâtre dans le dévaloir mais avec le dernier numéro de Charlie-Hebdo - pas croire qu’on est des rats et qu’elle n’aura rien à lire dans le container / Celui qui fait les boutiques de l’Hyper U pour garnir les vitrines de sa boutique de Trash Déco très prisée des nouveaux riches snobs russes / Celle qui se dilacère la peau des fesses dans le massif d’agaves au motif qu’elle entendait faire ça selon l’état de nature enfin tu connais Marie-Chantal / Ceux qui constatent que les observations de Michel Houellebecq sur la nouvelle population échangiste de Port Nature frisent aujourd’hui l’obsolète / Celui qui souligne au Caran d’Ache 2B la sentence de  Céline selon lequel « c’est des hommes et d’eux seulement qu’il faut avoir peur » non sans se demander s’il est juste d’en laisser si peu aux femmes avec lesquelles ça craint quand même pas mal parfois / Celle qui se sent très chien par rapport aux propos gentils que le misanthrope de Meudon réserve à ses clebs / Ceux qui ne sont au bord de la mer que pour la mer / Celui qui réécoute pour la millième fois la Supplique pour être enterré à la plage de Sète même s’il sait que Brassens repose dans un caveau tout ce qu’il  y a de bourgeois / Celle qui n’est pas d’accord avec Destouches quand il affirme que «la rue des Hommes est à sens unique» puisqu’on peut la suivre à double sens et même plus si affinités / Ceux qui font les bravaches en citant Céline selon lequel tout homme n’est « après tout que de la pourriture en suspens » et qui se retrouvent devant leur père mourant et qui craquent alors comme Destouches devant un chat crevé / Celui qui se trouve en somme monstrueux tant il est resté gentil au milieu des hyènes et des loups / Celle qui est méchante pour cela seulement (croit-on) qu’elle en bave alors qu’elle devient pire quand les autres en bavent à cause d’elle / Ceux qui croient avoir perdu leur jeunesse faute de savoir y faire alors que c’est ça justement qui la rend si sympa / Celui qui fait le compte des occasions perdues et se dit aujourd’hui tout ça de gagné / Celle qui convoque ses amants malheureux pour un goûter d’excuses / Ceux qui s’excusent de l’avoir mal descendu (l’escalier) avant de l’achever (la pianiste), etc.

     

  • Ceux qui tombent à l'eau mais quoi

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    Celui qui gère l'amour aveugle par SMS / Celle qui se fait faire un lifting neuronal / Ceux qui affirment que Nabilla gagne à être connue en tout cas de loin / Celui qui recycle le proverbe indien selon lequel la Terre ne nous appartient pas mais nous est prêtée par nos kids / Celle qui pense avec saint Thomas dit l'Aquinate que ce qu'on retranche à la perfection de la créature est retranché à celle du Créateur / Ceux qui estiment que l'écriture entretien notre intimité avec l'infini comme l'écrit le romancier Frédéric Jaccaud à la page 291 de La Nuit / Celui qui relit un Petzi entre deux chapitres variment durs durs de La Nuit / Celle qui flatte la bosse du fondé de pouvoir / Ceux qui se poilent à la lecture de La Nuit tant l'humour noir y fait florès/ Celui qui est sensible au comique des situations même en cas de décès / Celle qui pouffe au dam de la dame aveugle / Ceux qui reluquent par le vasistas pour compléter leur vision des choses limite pessimiste appelant pourtant la conclusion classique qu'"on peut vivre avec ça". / Celui que plus rien ne dérange sur sa gondole de collection que le pissat du commun n'atteint point / Celle qui écope d’une rallonge de peine de cœur et ça ça fait mal / Ceux qui ne sont pas morts à Venise mais à Bruges par eaux basses / Celui qu’on recherche pour ses bons mots assez rares en Finlande septentrionale / Celle qui coupe le son des rires enregistrés / Ceux qui se programment pour rire de tout et en meurent à la fin comme c’est marqué dans L’Ecclésiaste / Celui qui a toujours le mot pour fuir / Celle qui rit jaune au Kebab de la COOP de Tromso / Ceux qui sont tellement marrants qu’on les invite à l’émission Positivons ! / Celui qui se marre tant que c’en devient drôle / Celle qui a une formidable réserve de blagues australiennes mais aucune mémoire hélas / Ceux qui ont le désespoir sémillant / Celui qui à tous les humoristes préfère encore Desproges qui en est mort hélas encore jeune / Celle qui montre ce matin certaine alacrité dans l’hilarité eh / Ceux qui ont vraiment de l’esprit, admet le Recteur de la fac de théologie protestante en s'esclaffant platoniquement / Celui qui se ronge les oncles / Celle qui inspecte l’état de la dentition des hôtesses du Transsibérien dites provodnitsy / Ceux qui se filent des tuyaux en matière de création littéraire à conduite assistée genre turbo sieste / Celui qui lit Descartes en écoutant Autechre au fond de la salle de lecture entre deux clopes / Celle qui se rappelle la plupart des mélodies du musical Mary Poppers / Ceux qui aiment les farces qui finissent mal genre un accident est vite arrivé sur le Grand Huit dont ils viennent d’entamer la descente d’enfer / Celui qui se rit de sa propre mort et elle aussi vu que ça se passe dans un roman genre La Nuit / Celle qui avait noté ses dernières volontés par écrit mais le tsunami a tout effacé et son soulier qu’on a retrouvé reste muet / Ceux qui ont horreur des jeux de mots mais se lâchent quand Nabilla tombe à l'eau, non mais allo quoi, etc.



  • Ceux qui hantent l'Hyper U

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    Celui qui est tout slogan / Celle qui a intégré l'ordonnancement des têtes de gondoles / Ceux qui délivrent démocratiquement les messages promotionnels au peuple client / Celui qui gère la vidéosurveillance des cabines d'essayage / Celle qui empoche des lames de rasoir / Ceux qui se signent machinalement à la vue du Logotype / Celui que l'accès libre au dédale des objets a fait devenir un Sujet responsable - ou tout comme / Celle qui se sent conditionnée à l'instar des produits / Ceux qui approchent les phytoconcentrés avec l'impression de revenir quelque part à la nature / Celui qui soupèse le pack Petit Budjet avec circonspection / Celle qui en pince pour le fil de fer à prix cassé du rayon jardinage / Ceux qui ont oublié les jumeaux derrière les surgelés / Celui qui double ses réserves de mai 2013 à cause de la Syrie et de l'Iran / Celle qui estime avec la lucidité typiquement inappropriée de la doctorante en philo que ce lieu de consommation consomme l'aliénation de l'individu en tant que tel / Ceux qui saluent Raymond Poulidor au rayon Cycles où il parle volontiers de la Petite Reine en signant son livre de mémoires écrit de sa propre main précise-t-il / Celui qui va chercher à l'Accueil le ballon offert à toute souscription de plus de 55 euros / Celle qui consomme même quand elle se retient / Ceux qui révèlent à la caissière sétoise que la peur de manquer les étreint parfois et que c'est pourquoi ils achètent autant / Celui qui fait un zoom sur le lait fermenté au pruneau et constate alors qu'il faut compter avec des adjonctions d'amidon de manioc et de l'épaississant par carraghénanes / Celle qui se paie la compil de chanteurs français à 5 euros pour Si tu t'imagines de Juliette Greco à laquelle Mouloudji répond Un jour tu verras / Ceux qui alertent le vigile en constatant un vol de gerfauts / Celui qui compare le Grand Magase à un krach médiéval assiégé de l'intérieur / Celle qui a repéré la caméra surveillant les viandes chevalines / Ceux qui discernent dans les mots merci de votre visite les mots désir mort vice évité, etc.

    (Cette liste résulte du pillage délibéré du magasin de mots ouvert par Emile Dajan, alias Jean Daniel Dupuy, à l'enseigne de son dernier opus Zoneapolis, paru aux éditions Appendices, non encore disponible dans l'Hyper U d'Agde et environs mais tout mal peut se réparer)

  • Ceux qui se défoulent

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    Celui qui mord la ligne blanche et recrache les morceaux dans l'ambulance / Celle qui applique le nouveau code de dépilation à sa chatte et à son hamster Turelure / Ceux qui copulent dans l'ascenseur si prude qu'il en tombe en panne / Celui qui est largué par celle qui en a marre / Celle qui joue la fée Clochette dans la boîte SM où Peter lui fait panpan / Ceux qui ont le plaisir morne / Celui qui n’en peut plus d’avoir l’air content / Celle qui stresse dans son body super serré / Ceux que leur vertu protège (croient-ils) telle l'Armure du Chevalier Blanc / Celui qui cherche ses mots au guichet des objets trouvés / Celle qui remonte le cours des années sans rajeunir / Ceux qui écrivent à leur mère défunte qui reste aussi silencieuse qu’avant / Celui qui cherche vainement le charme de l’hôtel éponyme / Celle que déprime la vision des larves en relation dite ouverte / Ceux qui se baignent à la source des larmes / Celui qui vide son sac avec l'eau du bain / Celle qui se fait une place au soleil en restant dans la lune / Ceux qui confessent leurs travers de porcs / Celui qui traverse au rouge et se fait renverser par un camion puis se retrouve au pavillon de traumatologie où il rencontre l’anesthésiste de ses rêves - comme quoi / Celle qui fait contre mauvaise fortune bon beurre / Ceux qui remontent la pente à la force du regret / Celui qui affirme que la Nature a un sens caché par les fougères / Celle qui adhère au Groupe de Conscience sans y penser/ Ceux qui se lavent le cerveau dans la fontaine de jouvence, etc.

  • Châteaux en enfance

    littérature,journal intime
     On voit toujours d’inimaginables châteaux de sable le long des rivages, et c’est le meilleur signe à mes yeux de la survivance de cette disposition créatrice qui caractérise la première enfance et la part artiste de chacun. N’est-ce pas un privilège absolu que de pouvoir faire un château de rêve d’un tas de sable de rien du tout ? Est-il rien de plus bellement gratuit et de plus gratifiant que de construire un beau château de sable, poème ou roman, que le vent soufflera ce soir ? 

    Le long des dunes, ce lundi 6 mai 2013.

  • Ceux qui ne font que passer

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    Celui qui passera au Salon du Livre mais sans plus / Celle que son agoraphobie prédispose aux clairières / Ceux qui se précipient au salon pour voir qui y fait antichambre / Celui qui passe la main / Celle qui cède le pas / Ceux qui restent à quai / Celui qui est trop pur (croit-il) pour se mêler à l'Autre (comme ils disent) / Celle qui n’a pas désiré s’attacher / Ceux qui se sont excusés de ne pas y être sans le penser / Celui que la jalousie des gendelettres désarme / Celle que la vanité fait sourire / Ceux qui te croient désabusé alors que tu as juste besoin de te concentrer sur ton travail 15 heures par jour sans te perdre en claubadages et en ronds-de-jambes / Celui qui accepte d’être devenu ce personnage décevant qu’on appelle un pipole / Celle qui fait sienne la rêverie du poète ingambe / Ceux qui regardent à l’Ouest d’Ouessant / Celui qui repart en mer dès qu’il revient de montagne / Celle qui te regarde comme une sœur et parfois comme une mère et que tu regardes le plus souvent comme l’amie bonne de Vermeer penchée sous la lampe à faire son sudoku / Ceux qui se voient décliner et s’inclinent / Celui qui écoute le silence d’avant les oiseaux / Celle qui attend son taulard au Liberty Bar / Ceux qui repartent sans y penser / Celui qui habite le matin qu’il appelle l’Heure de Dieu en dépit de sa mécréance proclamée / Celle qui comprend que Dieu t’est comme un pantalon seyant / Ceux qui enfilent Dieu comme un bonnet / Celui qui réprouve cette façon par trop familière de parler de l’Être Suprême / Celle qui voit dans les petits enfants la présence de quelque chose ou de quelqu’un qui dépasse la sentimentalité mielleuse et même la théologie négative genre Nicolas de Cues / Ceux qui ont mal aux genoux de s’agenouiller mais pas mal au cœur d’en manquer, etc.

    Peinture: Basquiat

  • Du style ordurier

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    De la fréquence du mot FUCK dans le langage des kids de divers âges. Du mimétisme compulsif. De la fausse vulgarité et de l'obscénité avérée.

    Pourquoi le kids ont-ils besoin, comme on le voit à foison dans le film éponyme de Larry Clark, d'émailler leur langage du mot FUCK ? À quoi correspond cette pulsion verbale ordurière ? Et comment ne pas voir de la bassesse dans ce glissement de langage vers l'apparente vulgarité ?

    C'est la question que je me posais l'autre soir en lisant le tapuscrit du nouveau roman ébouriffant d'un jeune auteur né en 1989, l'année de la chute du mur de Berlin. Déjà reconnu pour son talent, le jeune auteur en question l'est également, sur la scène médiatique romande, par sa dégaine d'apparent frimeur, avec ses vestes rouges et ses pompes fourrées de peluche comme les stars du hip-hop recyclant la mode d'Electric Mud, ses bagues à têtes de mort et autres bracelets de force défiant le bon goût.

    Or ce qui n'a laissé de me frapper, chez ce pur produit d'époque, c'est le contraste saisissant entre son contenant et son contenu, sa distinction naturelle et sa réserve polie dans ses rapports de personne à personne, et sa muflerie publique.

    Le troisième livre de ce jeune Rastignac (on est encore loin d'Illusions perdues, mais il y a de l'émule balzacien chez lui) est une mise en pièces carabinée et salutaire de l'immense hypocrisie régnant aujourd'hui dans le monde, et notamment en Suisse: policé en surface et s'accommodant de toutes les saletés.

    J'aime bien que mon ami Jean Ziegler,contempteur de l'ordure mondiale, porte cravate et ne déroge jamais à la plus stricte correction de langage, à peine moins stylé que Maître Bonnant. Mais Jean Ziegler est un dino né avant l'érection du mur de Berlin, comme je reste aussi, quoique sans cravate, de l'école qui estime que le respect des autres et de soi passe par certaine réserve de langage. Cela étant, le glissement du langage vers l'apparente grossièreté correspond aussi au glissement des masques du faux semblant. Reste la question du style.

    Le grand style de Céline, dont le premier livre de notre jeune auteur porte la trace, acclimate l'ordure, mais la phrase de Céline, son rythme, son tonus, sa musique ne sont jamais relâchés, pas plus que la phrase d'un Bukowski, ce vieux dégueulasse d'apparence dissimulant un poète délicat. Donc il faut nuancer...

    En ce qui concerne La combustion humaine, troisième roman du jeune auteur se la jouant fortiche, il m'a saisi par la qualité supérieure de sa modulation stylistique, malgré l'usage - d'ailleurs raréfié - des mots que les bourgeois jugeront inappropriés (genre con ou pétasse), qui impose par ailleurs une vraie pensée sur la déglingue de l'époque maquillée de toutes les façons.

    Quentin04.jpgBref, ce jeune auteur romand s'est enfilé dans la brèche de langage et de vérité peu reluisante ouverte naguère par l'Extension du domaine de la lutte de Michel Houellebecq, dans un roman-profération qui fait suite aussi, en Suisse romande, à la romance-pamphlet de L'Amour nègre de Jean-Michel Olivier. Comme le temps est venu de tomber les masques, je précise que le petit con en question, juste un peu moins choyé des pétasses que cet autre jeune crevé de Joël Dicker, n'est autre que Quentin Moron. Vous n'allez pas vous faire chier en Lisant La Combustion humaine, même si c'est encore un petit livre. S'il n'est pas phagocyté par une pétasse, ou flingué par un connard jaloux, à moins encore qu'il ne se jette dans le Rhône entre le quartier des putes et celui des banques, Quentin nous fera plus tard de grands livres. Et FUCK si je me plante...


  • Lettre du bout du monde

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    De Matthieu Ruf, dit Matteo, à JLK, dit le Papillon.

    Quelque part dans la Pampa, le 27 avril 2013


    Cher JLs,

    Il reste 130 kilomètres jusqu'à la destination finale de mon bus Taqsa-Patagonia, dont la devise est : « ange passe » (en franchute). J'ai déjà vingt-sept heures de route dans le dos, tout autour de moi s'étend la terre des lièvres et des buissons dorés à n'en plus finir jusqu'aux cimes enneigées des Andes, le soleil embrasse sans l'ombre d'une ombre la Patagonie, et enfin puisque l'ange a passé, enfin je me décide à t'écrire.

    En vérité je n'ai cessé de t'écrire dans ma tête, et de penser à tes mots écrire comme on respire, en ne cessant depuis six mois de respirer et d'écrire à pleins poumons. J'ai pensé ces jours à une lettre que je t'ai envoyée il y a dix ans, à l'époque où je pourchassais mon reflet dans les saumâtres eaux de la Liffey : figure-toi que j'en ai complètement oublié le contenu. Ouais, dix ans, déjà. Figure-toi que j'aurai trente ans, l'an prochain, je vais vraiment commencer à pouvoir dire : il y a dix ans ceci, il y a dix ans cela... Mais qu'importe ? puisque comme tu l'as écrit un jour dans l'édito d'un quotidien vaudois, à propos d'un de mes films préférés : nos meilleures années, c'est la vingtaine, mais la trentaine, au fond, c'est pas mal non plus, et quant à la quarantaine, elle n'a rien décidément rien à leur envier, et puis la cinquantaine...

    Matthieu.JPGSix mois donc que je me suis lancé dans le fleuve avec notre cher Kid, six mois que ma maison, c'est un grand sac prêté par un grand frère et un petit sac prêté par un autre grand frère, six mois le long d'un tracé sur l'océan et une étroite bande d'un autre continent. Six mois que tu m'as dit « forza! » sur le parking à vélos devant le Buffet de la Gare. Peu avant, tu m'avais téléphoné pour qu'on se voie avant mon départ, je descendais la rue du Bugnon, je sortais de la polyclinique avec dans le sang un vaccin contre la rage bubonique de Palombie (ou quelque mal similaire). Tu m'as appelé et comme je te demandais s'il fallait prendre Proust ou Dostoïevski pour mes dix jours de cargo, tu m'as conseillé de prendre Dosto ou mieux encore, Conrad ou Naipaul, en ajoutant : « tu liras Proust en prison ! »

    Cher vieux, figure-toi que j'ai acheté Crime et châtiment bien après avoir débarqué du cargo, et n'en ai pas lu une ligne. Un tuyau bouché dans la rue Carmen Alto de Cusco, conjugué au déluge péruvien, a fait remonter mille litres d'eaux usées au rez-de-chaussée de l'hôtel où j'avais laissé mon sac pour aller crapahuter plus léger dans la jungle. Le pauvre Dosto, pour le dire comme ici, se fue a la mierda. Comme deux de mes carnets, dont tout ce qui avait été rempli à la plume a été complètement effacé, m'invitant au palimpseste de mon propre voyage. Je me demande comment tu aurais réagi à ça, toi et ton épaisse encre verte. Moi, je les ouvre périodiquement, mes carnets gondolés, je regarde les pages blanches, et je reste encore incrédule. J'ai pu quand même sauver Les veines ouvertes d'Amérique latine, une bible gauchiste de 1970 écrite par un grand Uruguayen. J'essaie de ne pas suivre ton exemple de lecteur de bibles gauchistes et de le lire autrement que par l'aisselle...

    Ce jour-là, dans mon oreille errant sur le trottoir en sortant de l'hôpital, ton enthousiasme m'a fait du bien, comme les encouragements de tous ceux qui m'ont aidé, dans ma vie de jeune vieux, à partir en voyage. Tu m'as dit : c'est bien, après la Fräulein, tu vas trouver une belle latine et la sensualité... Je t'ai dit : c'est bien ce qui me fait peur, et tu m'as traité de pauvre protestant. J'ai rigolé, car je savais que tu avais raison, toi le jeune vieux calviniste défroqué...

    Jean-Louis, j'ai trouvé deux belles latines à cheveux noirs, l'une derrière un bar à Bogotá, l'autre en crapahutant dans la jungle péruvienne pendant que Dosto et mon Panama superfin d'Equateur se noyaient dans la merde ; ce furent des heures et des jours inoubliables, ce n'est peut-être pas fini mais le voyage m'a trop habité, le voyage te reprend comme une chaussure de cuir déjà bien marquée sur les bords mais solide et prête à marquer la poussière jusqu'au bout, et le voyage, c'est ainsi, m'a repris, sans que je ne dépose vraiment mon baluchon où que ce soit.

    Je t'imagine parfois, les fesses sur les sièges bleus de ces bus saturés de mauvais films à mitraillettes, ou debout devant ces lacs immaculés entre les cordillères, ou dans les gaz d'échappement pénétrant dans ces échoppes où l'on te sert du poulet gras, du riz et des frites, ou plissant les yeux ébahis devant un désert que l'on met vingt heures à traverser, ou lisant Cingria posé sur un vieux caillou du Machu Picchu, imperturbable aux colonnes de ces touristes à ciré que tu exècres glissant entre les pierres. Je t'imagine continuer la liste et ne jamais pouvoir la tenir à jour. De « celle qui espère que prendre de l'ayahuasca lui révélera son vrai Moi. » De « celui qui doit payer 280 dollars pour traverser le même lac que son idole Ernesto Guevara. » Alors, avant qu'il ne soit trop tard, parce que dans un mois le voyage sera terminé et que de tous ces êtres il ne restera que des mots, effacés ou non, et pour que tu connaisses au moins une infime partie des raisons qui font que je ne cesse, depuis six mois, d'écrire et de respirer à pleins poumons, laisse-moi donc, cher Jean-Louis, te donner une petite, toute petite partie de ma liste, tu en feras – ou pas – des celui et des celle avec des gueules de latinos et de gringos...


    - J'ai rencontré un jeune poète de la vie, bicolore, à barbiche, Chilien à boucle d'oreille zyeutant mon « take five » à la guitare et l'empoignant pour faire bien mieux, célébrant avec moi le culte des Saveurs de l'Avocat Sacré, échangeant son Avishai Cohen contre mon Ali Farka Touré ;

    - J'ai rencontré une très vieille dame de sang Mapuche, vivant dans une maison de bois au fond d'une forêt, serrant les poings de colère devant le pommier de sa naissance, cadavre sortant la tête d'un lac de barrage ayant inondé ses terres ;

    - J'ai rencontré un Californien en marcel, à moustache et mèche blonde et tout droit sorti de Starsky & Hutch qui m'a demandé : « est-ce que tes amis te manquent ? » en sifflant un jus de fruits de la passion dans une ville péruvienne qu'il qualifiait de shithole ;

    - J'ai rencontré un Français qui avait traversé l'Atlantique en voilier et me racontait, buvant sa bière dans le centre moderne de Quito, sa rencontre avec Matt, écrivain voyageur en pleine rédaction d'un bouquin de philo, intitulé « Le monde, ce qui va mal, ce qui pourrait aller mieux, ou quelque chose comme ça » ;

    - J'ai rencontré un petit mec colombien mitraillant son bled avec mon Reflex de gringo, souriant jusqu'aux oreilles lorsque je lui ai filé une pièce de 10 centimes d'euros ; un petit mec équatorien réclamant Mickey Mouse au lieu du Cocrodile dans un gigantesque mall de la capitale ; un petit mec chilien en polo rose prenant en même temps que moi un cours de percussions sur cajón en attendant son entraînement de basket ;

    - J'ai rencontré, sous un volcan, un Québécois à catogan obsédé par la figure d'homme total de Tolstoï, qui connaissait Voisard mais pas Chessex, et qui a résumé l'écrivain suisse à ses yeux, de Rousseau à Bouvier en passant par Walser : « sorte de promeneur qui regarde le monde de son regard extérieur » ;

    - J'ai rencontré un homme en marcel (encore) qui dans le silence pluvieux de sa maison dressée sur un village boueux d'Equateur, et de ses ongles longs et bougeant comme des aiguilles, tressait le même chapeau durant cinq mois, pour qu'il finisse sur la tête de Silvester Stallone, ou l'un de ses potes ;

    - J'ai rencontré une jolie chimiste à casque blanc, qui m'a fait visiter une usine de lingots d'or, qui vivait deux semaines sur trois dans cette montagne de roche nue et de ciel, sans oiseau, sans cours d'eau, sans l'ombre de quoi que ce soit qui pousse ;

    - J'ai joué au billard avec un ornithologue finlandais, porté un kilo de céleri en suivant une octogénaire trottant dans un marché aux légumes, dansé la salsa avec des yeux verts, bleus ou bruns, montré longuement des photos du Léman à un Colombien jamais sorti de son pays, écouté des Equatoriens aisés parler de leurs chiens pendant une heure, transporté des caisses de bières pour des Kichwas du fleuve Napo, vu des thons dans l'océan, des colibris dans l'Amazonie, des flamands roses de loin, des pic-verts à tête rouge de près, des condors, des truites longues comme le bras dansant dans une rivière comme McCarthy l'a écrit, et j'ai écrit, dans les lits, les cafés, sur des bancs et des bouts de roche, parfois sans pouvoir lire mes propres mots, à la lueur bleue suicidaire des bus de nuit, j'ai pas mal rêvé aussi et voilà pourquoi je t'écris, vieux grigou...

    Or voici que les cimes enneigées sont presque à portée de mains, les glaciers promettent, la petite bourgade de El Calafate s'approche enfin. Je te laisse là, cher Jean-Louis, à quelques jours du but de mon voyage sans but : les quais d'Ushuaia. Je me demande comment tu vas, comment vont les tiens, quelle vision tu as, en ce moment, depuis l'alpage, quel est ton dernier coup de cœur à papatte. Ce que tu écris. Ce que tu aimerais que nous écrivions, nous les jeunes loups que tu secoues avec raison. Et te dis à très bientôt, en Suisse. Je remonterai enfin à la Désirade, tu me montreras enfin l'Isba, et on se fera une infusion d'herbe de mate que j'aurai ramenée d'Argentine.

    Forza, Matteo.

  • Ceux qui sont nuls en maths

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    Celui qui a décidé de soi en constatant son inguérissable infériorité / Celle qui était plus à l'aise dans les opérations que dans les bras de Félicien / Ceux qui se sont sentis tellement supérieurs qu'ils se sont rassis / Celui qui revoit les formats successifs qui ont été les siens depuis l'âge de dix ans vu qu'avant ça ne compte pas / Celle qu'on a cru mettre dans une case alors qu'elle avait fui par le vasistas / Ceux qui écoutent le chant des écoutes par les écoutilles / Celui qui ne sait l'addition que par couleurs et la multiplication que par saveurs / Celle qui sait qu'en italien le destin est un parcours prescrit et en espagnol une arrivée / Ceux qui ont travaillé dans les ateliers mécaniques de la langue en stockant dans leurs mémoires des sacs de vers réguliers genre: "À vous parle, compains de galle: / Mal des âmes et bien du corps, / Gardez-vous de ce mau hâle / Qui noircit les gens quand sont morts" / Celui qui a souvent pleuré sans savoir pourquoi / Celle que ses piètres notes en arithmétique ont fait dire à l'instituteur Cruchon qu'avec un père ouvrier ça se comprend / Ceux que leur naturelle insolence méridionale protège de l'inquisition morale à la protestante / Celui qui établit des listes de généraux et de footballeurs ou de coquillages depuis sa septième année environ / Celle qui voit bien que les vers de Michel Houellebecq sont de la daube tout en appréciant leurs petits accents sporadiques de musique belge / Ceux qui chopent des cloques après leur premier bain de soleil ensuite de quoi leur vient leur seconde peau d'été / Celui qui a gardé quelques jouets qui ont duré plusieurs années entre l'époque de la mort de Staline et celle des réfugiés hongrois / Celle qui constate que la sentence "À chaque jour sa peine" aurait frisé l'obscène si Georges Perec l'avait insérée dans son fameux roman La Disparition dont la lettre e se trouve proscrite / Ceux qui lancent leurs enfants en l'air pour leur faire pardonner leurs absences / Celui qui se demande quand les animaux perdent leur temps / Celui qui a douze ans en a pincé pour Ava Gardner avant d'opter pour la nageuse Esther Williams / Celle qui avait les yeux très très bleus de Jean Sorel et pas besoin de se raser avec tout ça / Ceux qui restent sous l'eau pour ne plus endurer le tapage des machines à calculer / Celui qui n'a jamais senti la présence de Dieu dans l'église de béton / Celle qui se rappelle l'acupuncture des étoiles les nuits d'été en altitude / Ceux qui se saluent au croisement des barques nocturnes / Celui qui a connu le premier point culminant du French Kiss à onze ans dans les caves du Collège Classique Cantonal où Mademoiselle Dusapin faisait ses projections des Chefs-d'oeuvre de l'art aux classes mixtes réunies / Celle qui troublait les garçons avec sa peau croûtée de sel et ses yeux verts / Ceux qui ont la bosse des maths comme seule infirmité notable / Celui qui n'a jamais compté que sur ses doigts d'une main tant l'autre était occupée à traire / Celle qui ne se laisse pas démonter par la surévaluation freudienne de la sexualité enfantine tout occupée qu'elle est à gérer les goûts spéciaux de ses trois garçons en matière de numismatique romaine (l'aîné), de folk vintage (le surdoué au pianola) et de romans magiques à la Tolkien (le petit dernier qui écrira ça c'est sûr) / Ceux qui savent pas mal de choses non écrites à l'instar de certains aveugles / Celui qui a prononcé sa première phrase d'amour sans y penser / Celle qui n'a jamais su compter les coups / Ceux qui ont toujours fait fort dans le calcul des improbabilités, etc.

  • Houellebecq bluesy

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    À propos de Configuration du dernier rivage et de The Soul of a man de Wim Wenders

    J'étais en train d'écouter un des blues de Skip James réunis dans l'anthologie filmée de Wim Wenders, sous le titre The Soul of a Man, lorsque je suis tombé sur ce quatrain de Michel Houellebecq, premier de L'étendue grise, première partie de Configuration du dernier rivage:

    "Par la mort du plus pur
    Toute joie est invalidée
    La poitrine est comme évidée
    Et l'oeil en tout connaît l'obscur".

    Et j'ai alors pensé à la mort du petit Iliouchetchka, à la toute fin des Frères Karamazov, avant de lire encore ce distique:

    "Il faut quelques secondes
    Pour effacer un monde".

    Je me suis rappelé les mots suppliants d'Iliouchetchka à son père: "Mon petit papa, quand on recouvrira ma tombe, émiette dessus un croûton de pain que les petits moineaux, ils viennent, moi, je les entendrai voleter, et ça me fera une joie de ne pas être seul, en dessous".

    Il me semble que Michel Houellebecq devrait être ému par cette supplique du petit Iliouchetchka. Le ton de ses poèmes est massivement désenchanté et pourtant hyper-affectif, avec quelques rais de lumière dans les mots. On lit sous le ciel bas: "Le chemin se résume à une étendue grise / Sans saveur et sans joie, calmement démolie", et c'est une litanie bluesy qui va se prolonger dans la grisaille schopenhauerienne, puis il y a cette parenthèse "(L'espace entre les peaux / Quand il peut se réduire / Ouvre un monde aussi beau / Qu'un grand éclat de rire")...

    Tout écrivain véritable se reconnaît à un noyau, et celui de Michel Houellebecq se perçoit, émouvant et perdu, on pourrait dire: éperdu, dans ces poèmes épars, étrangement tâtonnants, semblant s'essayer des formes pour dire plus justement le sentiment perçu, ou par jeu curieux, maladroits, joyeusement désabusés mais pas tout à fait...

    "Où retrouver le jeu naïf ?
    Où et comment ? Que faut-il vivre ?
    Et à quoi bon écrire des livres
    Dans le désert inattentif ?".

    Est-ce ce qu'on appelle de la poésie ?

    Comme il en va du blues, qui débite souvent les paroles les plus insignifiantes en apparence, j'essaie d'entendre l'émotion, si l'on peut dire, dans le fatras des mots plus ou moins versifiés à pieds régules - ou plutôt derrière les mots. Bien entendu, l'alexandrin arrange les bidons, en Face B par exemple:

    "Et puis soudainement tout perd de son attrait
    Le monde est toujours là, rempli d'objets variables
    D'un intérêt moyen, fugitifs et instables,
    Une lumière terne descend du ciel abstrait".

    Pendant que Skip James module, avant que Lucinda Williams ne le relaie, je regarde ce livre d'alluvions sporadiques, rivage pollué de nos mondes où les poupées décapitées et les préservatifs voisinent:

    "Tu te cherches un sex friend
    Vieille cougar fatiguée
    You're approaching the end,
    Vieil oiseau mazouté".

    Il y a parfois des relents de Verlaine là-dedans, avec une grâce noctambule qui rappelle aussi Gainsbourg:

    "La nuit n'est pas finie
    Et la nuit est en feu
    Où est le paradis
    Où sont passés les dieux ?".

    De tout ça le noyau est d'amour avec une espèce de trou noir lumineux au milieu, chargé de l'antimatière amoureuse, titre HMT, et ce blues finissant par "La vie n'a pas duré longtemps / La fin de journée est si belle".

    Skip James02.jpgDans The soul of a Man de Wim Wenders, à un moment donné, c'est la rousse Bonnie Raitts qui prend le relais de Skip James en très douces nuances et je lis dans Configuration du dernier rivage ce mots dont la lumière m'est connue:

    "Voilà, ce sera toi
    Ma présence effective
    Je serai dans la joie
    De ta peau non fictive

    Si douce à la caresse
    Si légère et si fine
    Entité non divine
    Animal de tendresse"...

    Et ceci de vraiment pas mal enfin:

    "Je sens ta peau contre la mienne,
    Je m'en souviens je m'en souviens
    Et je voudrais que tout revienne,
    Ce serait bien".



    Michel Houellebecq. Configuration du dernier rivage. Flammarion, 96p.
    Wim Wenders, The Soul of au Man, DVD Wild Side.

  • Inferno en chambre

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    À propos de La Force de tuer, de Lars Norén, à voir à Vidy dans la mise en scène de Philippe Lüscher.

    Le théâtre de Lars Norén est sans doute, aujourd'hui, le capteur et le réflecteur le plus sensible et le plus significatif des petits et grands séismes qui secouent la société occidentale. De l'inferno en chambre du Droit de tuer (1979) aux espaces urbains éclatés de Catégorie 30.1 (1997), en passant par la vertigineuse tragédie familiale de Sang (1994) ou la vision dévastée de Guerre (2003), le médium suédois des névroses et des pyschoses, de toutes les peurs et de toutes les rages de l'individu contemporain ne cesse de nous ramener où "ça fait mal" dans le théâtre quotidien du monde actuel comme il va et surtout ne va pas.

    On peut voir ces jours, en la salle René Gonzalez du théâtre de Vidy, une nouvelle version signée Philippe Lüscher d'une pièce assez ancienne de Lars Norén, Le droit de tuer, qui n'a rien perdu de son impact émotionnel même si son arrière-plan psychologique très "freudien" schématise un peu les relations liant les trois personnages de la pièce, comme c'est aussi le cas dans Sang.

    Norén06.pngLa tension est immédiatement exacerbée entre le père, ancien serveur de grand restaurant vieillissant mal, son fils qui le reçoit plus ou moins contre son gré dans son modeste logis sous les toits, et l'amie du jeune homme qui débarque ce soir-là pour un dîner improvisé par le vieux avec un soin et une compétence bien faits pour humilier-énerver son fils devant son amie.
    Les mécanismes de haine-amour entre le père, auquel son fils reproche à la fois le ratage de sa vie et ses besoin sexuels débordants, et le jeune homme lui-même, hypersensible et velléitaire, en manque de tendresse et de modèle, vont naturellement se trouver amplifiés à dès l'arrivée de la jeune fille, que le père finit par draguer outrageusement après que son fils est (plus ou moins) allé se coucher.

    Huis-clos de deux heures sans une seconde de répit, malgré l'alternance des séquences enragées et des inflexions plus douces, la pièce tient essentiellement au tissage psychologique, à la fois hyper-affectif et tripal, que traduit un dialogue ciselé à la fine hache, si l'on peut dire...

    Luscher.jpgLa mise en scène de Philippe Lüscher, dans un décor sobrement gris froid de Roland Deville, s'interdit tout effet pour se concentrer sur la direction d'acteurs et le rythme du dialogue, quasi sans faille. Le metteur en scène a trouvé un père extraordinairement présent et crédible en la personne de ce grand comédien qu'est décidément Jean-Pierre Malo, mélange de puissance écrasante et de fragilité plus ou moins feinte, de cynisme égoïste et de sentimentalité larvée - foutrement humain et finalement attachant, comme le ressent d'ailleurs la jeune fille, incarnée avec élégance et finesse, et quel érotisme naturel dans sa robe rouge sexy, par Elodie Bordas. Dans le rôle du fils, Vincent Jaccard "assure" admirablement en double douloureux du père dont il partage le même physique sensuel et un peu veule et la même psychologie criseuse. Bref, tout cela donne une représentation de premier ordre, a la fois passionnante et passablement éprouvante...



    Lausanne. Théâtre de Vidy, salle René Gonzalez, jusqu'au 5 mai. Ce dernier jour est prévue une rencontre avec l'équipe au terme de la représentation

  • Ceux qui se retrouveront

    Cpaksi23.jpgCzapski18.jpgCzapski30.jpgCzapski19.jpg

    Celui qui retrouve Marcel Proust et Joseph Czapski dans la conférence de celui-ci sur celui-là, intitulée Proust contre la déchéance et prononcée en 1941 sous les portraits de Marx, Engels et Lénine dans l'ancien couvent de Giazowietz transformé en camp de prisonniers sous contrôle soviétique / Celle qui retrouve sa mère par le truchement d'une liasse de lettres serrée dans une boîte de biscuits dont l'odeur lui rappelle leur maison de Cracovie / Ceux qui ont eu le temps de lire À la recherche du temps perdu grâce à telle ou telle maladie "opportune" / Celui qui a cru retrouver son ami de jeunesse mais c'était dans un rêve ou ce sera dans une autre vie / Celle qui pratique sans le savoir la "mémoire involontaire" / Ceux qui furent des 400 officiers et soldats ou étudiants polonais sauvés sur 15.000 camarades disparus sans laisser de traces / Celui qui a découvert Proust en 1924 à l'âge de 28 ans et donc deux ans après la mort de l'écrivain / Celle qui se souvient très bien de l'évocation en 20 pages de la soirée chez Anna Pavlovna au début de La guerre et la paix qui eût sans doute nécessité 200 ou 2000 pages sous la plume de Marcel Proust / Ceux qui prétendent que l'oeuvre de Marcel Proust n'est qu'un pastiche d'elle-même /Celui qui est tombé sur les tracs du massacre de Katyn après avoir été envoyé par le général Anders à la recherche de ses camarades disparus / Celle qui apprend que toutes les toiles de son frère ont été détruites pendant sa captivité / Ceux qui se sont perdus de vue sans cesser de s'en vouloir ni de chercher à se revoir / Celui qui pense que le Temps est un bon médecin ou un bon conseiller genre Anton Pavlovitch Tchékhov ou Camille Corot donc sans exaltation illusoire ni désenchantement aigre / Celle qui a développé de longues pages philosophiques sur la pensée du temps et figure dans une toile de son ami Joseph Czapski qui se trouvait à l'expo du Muse archidiocésain de Varsovie où nous nous sommes rencontrés en 1986 - son nom étant Jeanne Hersch / Ceux que la peinture de Corot apaise / Celui qui sait ce que signifie la parole "Si le grain ne meurt..." et en tire conséquence / Celle qui a manqué le Trans-Europe-Express avant de retrouver au Train bleu son ami Marcel qui avait une histoire à n'en plus finir à lui raconter / Ceux que nous aurons tout le temps de retrouver après la mort dans leurs livres, etc.

    Czapski09.jpg(Cette liste a été rédigée en marge de la relecture de Proust contre la déchéance de Joseph Czapski, réédité aux éditions Noir sur Blanc. )

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  • Ceux qui squattent le container

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    Celui qui ne sait pas où se réfugier dans son appart de 27 pièces des quartiers friqués de la Geneva International / Celle qui se demande si le Nazaréen croyait en le même Dieu que Benjamin Netanyahu / Ceux qui ont graffité le mur de Planck / Celui qui pense qu'aucun homme ne naît bon tandis que les femmes ça dépend / Celle qui milite pour le développement durable des bulles de jacuzzi / Ceux qui se défient des défilés / Celui qui affirme that's amore en sniffant sa colle / Celle qui te rappelle que tu n'a plus 30 ans donc tu te la coinces / Ceux qui pensent que 25 ans c'est déjà la mort / Celui qui n'a plus de réseau dans le souterrain du container / Celle qui recueille des tas de choses dans son caddie marqué KNOW HOPE / Ceux qui sont en liberté surveillée dans le cimetière désaffecté sécurisé par le parrain rom / Celui qui a peur que la nuit tombe et se casse et le casse avec / Celle qui en réfère volontiers au Directeur se reconnaissant à ce qu'il est assis sur la plus haute poubelle / Celui qui se rappelle l’odeur des couloirs de la Maison de correction / Celle qu’un type à mains en forme de battoirs a suivi à travers les années /Ceux que hantent toujours de très anciennes terreurs / Celui qui a subi le regard dur de sa mère adoptive qui voulait en faire un sujet méritant / Celle qui a été placée chez des monstres pour l’argent / Ceux qui sont arrivés à arracher l’enfant aux dégueulasses / Celui qui n’a jamais pensé à mal en voyant l’enfant menottée sur le balcon de derrière / Celle qui pense que l’enfant a inventé tout ça pour faire l’intéressant / Ceux qui enragent de vous voir leur échapper / Celui que certains noms bercent encore / Celle qui aime qui l’aime / Ceux qui s’attardent sur les trottoirs ensoleillés de leur mémoire / Celui qui aime le luxe contenu dans le seul nom de Beau-Rivage / Celle qui s’offrait avec soulagement au dieu Sommeil quand l’Allemande à couteau vociférait dans l’escalier ses discours imités d’Hitler / Ceux qui attendent de déballer leurs souvenirs comme des cadeaux pour plus tard / Celui qui pressent qu’il aura de la peine à se réconcilier tout à fait avec tous et toutes même après qu’il ne seront plus que des éléments cendreux ou gazeux / Celle qui entretient ses rancunes comme des fleurs vénéneuses dont elle coupe parfois une tête d’un geste vengeur / Ceux qui éclatent de colères théâtrales pour mettre un peu d’ambiance dans le morne pensionnat suisse allemand / Celui qui prétend n’avoir aucun souvenir ni rêver jamais le pauvre / Celle qui se vengera de porter sa Faux comme d’autres leur croix / Ceux qui pensent non sans candeur que la dame à la Faux n’est qu’une mère castratrice de série B / Celui qui sait que le Mal rôde en déguisements variés et avec outils appropriés genre Alpenstock ou pic à glace à ne pas confondre avec le parapluie bulgare trop politiquement correct / Celle qui se rappelle les bouffées de parfums mélangés de Craven A sans filtre et d’eau de Cologne 4711 de son papa / Ceux qui se coulent dans leurs souvenirs comme dans un bain des samedi après-midi de leur enfance / Celui qui regarde tout ce qui a été comme ça a été / Celle qui se souvient d’avoir lavé le croupion de Stanislas actuellement Secrétaire perpétuel de l’Académie des Médailles / Ceux qui sont morts et oubliés, etc.


  • Ceux qui traînent la patte

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    Celui que le culte du bien-être fait gerber / Celle qui se contente de soins à sans domicile fixe / Ceux qui sont trop jeunes pour gérer le stress de Maman / Celui qui a mal partout et s’en fout / Celle qui draine ses humeurs en lisant Scoop d’Evelyn Waugh / Ceux qui ne se font pas à l’idée d’être amputés avant les vacances d'été / Celui qui se dit qu’après tout les apôtres aussi faisaient du jogging sans le savoir / Celui qui se rêve une autre vie à Florence au Quattrocento mais si possible dans une famille d’artistes et si possible épargné par la peste enfin si ce n’est pas trop demander avec cuisine compact / Celui qui estime que la vraie modernité diffuse une lumière à la Rembrandt / Celle qui en a chié le plus en écrivant son livre le plus drôle qui ne s'est pas vendu sauf en Finlande où seuls les lampadaires ont le sens de l'humour / Ceux qui écrivent des poèmes « sur » la nature sans savoir distinguer un tremble d’un charme ni d'une charmeuse / Celui qui descend régulièrement à Venise juste pour voir deux trois tableaux au Musée Correr et lâcher un fil au Café Florian / Celle qui développe une vision panoptique du monde mondialisé qu’elle observe sur Facebook du rebord de son canapé de cuir de Russie et tout en sifflant des Limoncelli / Ceux dont la fureur d’acheter évoque une façon de pillage / Celui que retient la lecture des vieux murs y compris celle des vieilles usines / Celle qui ouvre les coffres de sa mère pour en humer l’odeur de jamais plus / Ceux qui parlent de Dieu et de sexualité sur le même ton de confidence décontractée somme toute assez dégoûtante / Celui qui se rince l’œil dans l’eau du bidet comme c’est la mode il paraît / Celle qui lit le dernier d’Ormesson dans son bain et tombe sur cette phrase comme quoi « le premier personnage du roman de l’univers fait son entrée assez tard : c’est la vie », puis constate que l’eau a vachement refroidi donc elle rajoute du chaud en se disant in petto qu’elle n’avait jamais pensé que la vie fût venue si tard alors qu’elle-même n’était pas née / Ceux qui sont venus à la psychanalyse comme d’autres à la chasteté / Celui qui se dit dans le vent comme le dirait une feuille morte / Celle qui boite pour se faire remarquer des fumeurs de cigarillos / Ceux qui fument ensemble sur le trottoir avec l’air de conspirer, etc

  • Cauchemar carcéral

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    À propos de Thorberg, le dernier film de Dieter Fahrer.

    On sort complètement sonné de la projection de Thorberg, accablé voire écrasé par la sensation physique et psychique de l'enfermement transmise par le seul poids des images, conçues pour cet effet et magistralement d'ailleurs; et pourtant comme un malaise se mêle à cette image d'un univers carcéral semblant fait pour défaire tout effort de reconstruction en voie d'une possible réinsertion.

    Thorbergo8.jpgLe pénitencier suisse de Thorberg, dans le canton de Berne, dont les bâtiments combinent une espèce de forteresse séculaire juchée sur un piton rocheux et des annexes à l'architecture ultramoderne, est une unité pénitentiaire sécurisée destinée aux longues peines. On a parlé d'Alcatraz à son propos, mais le rapprochement me semble outré, même si les enfilades glacées du site intérieur rappellent les alignées de cages de l'île-prison. Moins effrayant, au regard extérieur, que le monde des prisons américaines documenté par la télé ou le cinéma, l'univers de Thorberg oppresse crescendo par une sorte d'écrasement feutré où tout, du béton lisse aux grilles de multiples dimensions, signifie la clôture sécurisée à l'extrême. Rien de brutal à première vue, dès l'arrivée du nouveau en ces lieux, de la part des "collaborateurs" de l'institution. Les gardiens ouvrant et fermant les cellules sont tous des colosses, mais polis. Au reste ce sont essentiellement les détenus, et plus précisément 7 d'entre eux, sur les 180 prisonniers de 40 nationalités différentes, qui apparaîtront et s'exprimeront dans le film.

    Thorberg02.jpgD'entrée de jeu, le point de vue sélectif de Dieter Fahrer est orienté par l'énoncé de l'article 75, al. 1 du Code pénal suisse, relatif à l'exécution des peines privatives de liberté, selon lequel " l'exécution de la peine privative de liberté doit améliorer le comportement social du détenu, en particulier son aptitude à vivre sans commettre d'infractions. Elle doit correspondre autant que possible à des conditions de vie ordinaires, assurer au détenu l'assistance nécessaire, combattre les effets nocifs de la privation de liberté er tenir compte de manière adéquate du besoin de protection de la collectivité, du personnel et des codétenus".
    À ces intentions déclarées correspond, à Thorberg, un univers disciplinaire "autant que possible" accordé à la vie ordinaire, dont le film ne montre que quelques aspects à l'intérieur des cellules, dans les ateliers, les salles de sport ou les lieux de promenade. De la vie "sociale" de la prison, avec tout ce qu'on sait des relations et multiples tractations et trafics qui s'y passent, rien ou presque n'est montré. Des liens et autres conflits entre détenus, peu de chose ressort à part les transferts de cellules liés à des bagarres. Côté travail, point d'autre activité que machinale, sans formation possible à ce qu'il semble. On sait que des psys et des aumôniers "assistent" les détenus, mais on n'en voit rien, et pas un mot non plus sur la sexualité. Point d'images des visites. Ce qu'on voit des détenus, c'est qu'ils fument comme des usines, que l'un lit un journal et que l'autre réalise des dessins "romantiques". Pas une femme n'apparaît de tout le film, sauf en effigies glacées sur les murs. Pas un livre non plus. Quelques moments de répit à blaguer entre quelques uns ou à jouer. Sinon: solitude et torture mentale des faits ressassés.

    La force du film, à part sa sinistre "beauté" aux magnifiques cadrages et aux mouvements de caméra champions, est toute là: dans la présence physique extraordinairement pesante de ces sept types dont la plupart ont une ou plusieurs vies sur la conscience.
    Le moins mal barré qui n'a pas tué, l'Ivoirien qui prétend qu'en Suisse on ne peut survivre qu'en trafiquant de la drogue, sera le seul à retrouver la liberté sans être renvoyé dans son pays. Cependant, sans permis de travail, réfugié chez des amis, on ne saurait imaginer son avenir radieux. Le Turc intelligent, qui ne se pardonnera jamais d'avoir voulu affirmer sa virilité dans un combat qui a finalement coûté la vie à son adversaire ("tuer n'est pas viril", soupire-t-il), rêve d'architecture devant l'écran de son ordi et probablement vivra-t-il, mieux que les autres, une quelconque réinsertion. Or celle-ci est, en filigrane, le leitmotiv combien légitime du film qui en appelle à une autre conception du seul "surveiller et punir" continuant de plomber la "vie ordinaire" des détenus. Et comme on comprend la rage du jeune Letton assassin (on ne sait hélas rien de la nature de son crime), lui aussi lucide et intelligent, qui déplore que la prison ne fasse que maintenir la carence de formation de la plupart et de les pousser à la haine ou au désespoir. Haine et désespoir sont d'ailleurs les deux pôles de l'enfer psychique dans lequel se débat le Suisse Luca, qui a tué une femme (enceinte) pour 20.000 francs et fait figure de forcené pathétique dont les images finales, dans sa cage sur le toit du quartier de haute sécurité, rappelle les pauvres aliénés photographiés par Depardon...
    Thorberg06.jpgIl y a du poème polémique dans ce film-manifeste qui a les défauts de son parti pris: à savoir qu'il impose un point de vue au spectateur, qui manque d'éléments concrets pour se faire sa propre opinion. Dieter Fahrer déplore que les criminels soient "présentés comme des monstres par les médias", et sans doute avec raison. Ceux qu'il approche ici n'ont rien de "monstrueux", mais on aimerait bien en savoir plus, à leur propos, que ce qu'en disent leurs bribes de récits ou les énoncés elliptiques de leurs condamnations. À une ou deux exceptions près, leurs victimes sont à peine évoquées. Bref, ce film nous laisse tout de même sur notre faim.
    Fahrer.jpgEn 2005, Dieter Fahrer signait un documentaire de premier ordre, intitulé Que sera où il documentait, après une longue immersion dans ce milieu, la vie quotidienne des pensionnaires d'un asile de vieux. Or on est frappé, à les comparer, par le contraste entre la vision très détaillée, et pleine de tendresse, que modulait Fahrer dans ce film mémorable, et l'aspect lacunaire de Thorberg, dont la réalisation a sans doute été beaucoup plus problématique. Sept ans après, nous serions encore en mesure de raconter les histoires de plusieurs des vieilles personnes approchées par Fahhrer dans Que sera, alors que les destinées personnelles des protagonistes de Thorberg restent à peine esquissées. Par ailleurs, on se rappelle la qualité majeure du film de Fernand Melgar, La Forteresse, qui se livra lui aussi à une enquête en immersion dans le centre de requérants d'asile de Vallorbe, multipliant témoignages et versions contradictoires, nuances et détails.
    Thorberg04.jpgReste une question, posée par Dieter Fahrer dans Thorberg, relative à la vocation de la prison, à la formation relancée des détenus et à leur possibilité de réinsertion. "Il faut combattre explicitement les effets nocifs de la privation de liberté", affirme le cinéaste. Dommage que son beau film se borne à focaliser un point de vue sur les seuls "effets nocifs", sans vision d'ensemble.
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  • Ceux qu'on enferme

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    Celui qui a pris dix ans pour avoir buté sur contrat de 20.000 francs suisses une femme dont l'échographie posthume a établi qu'elle était enceinte et ça mec ça lui pose un problème de conscience à y réfléchir - mais il sent déjà que dix ans ça va faire trop long, mec, donc il a quand même la haine tu vois / Celle qui s'est opposée à la libération du Kosovar qui lui a tiré dessus devant sa fille lors d'un barbecue dans le jardin où son nouvel ami préparait les travers de porc et autres merguèzes / Ceux qui bouclent les cellules à 21h. en souhaitant "gute Nacht" à chaque "client" / Celui qui reconnaît avoir foutu sa vie en l'air en prenant celle d'un autre mais l'honneur c'est l'honneur / Celle qui recommande à son fils de se bien tenir même si 13 ans c'est long / Ceux qui ont trouvé les prisons italiennes plus "al dente" que ce pénitencier suisse où la coercition douce te plombe les neurones et les boulons / Celui qui dispose encore de 3 ans pour sculpter ses abdos / Celle qui n'est plus qu'un portrait délavé sur le rayon vide à part les revues porno soft / Ceux qui voient les murs se resserrer brusquement en cellule punitive / Celui qui se dit libertin alors que c'est juste un pointeur vicieux de sorties de collèges / Celle qui écoute les mecs se parler de cellule à cellule et pense en faire un poème pour une revue branchée / Ceux qui sont prisonniers de leurs préjugés / Celui qui est resté libre dans sa tête mais ça l'aumônier le conteste car se libérer sans la Clef du Seigneur est un leurre vois-tu Jean-François / Celle qui dépérit dans la zone sécurisée du Condominium de vioques où les beaux vanniers n'ont même plus le droit de vendre des couteaux / Ceux qui se paient le luxe de la morosité / Celui qui reçoit 5/5 le SMS de la belle Asli Erdogan qui dit comme ça que "l'homme est le plus veux des mystères, c'est de la matière qui pense" / Celle qui a a aimé la matière qui danse de l'humanité bonne / Ceux qui usent le plus souvent de mots qui se taisent quand ils parlent, etc.

    Image: Philip Seelen

  • Parole d'aube

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    À tout moment nous pouvons être surpris, toujours et encore, par le miracle de la littérature ou, plus précisément, devant la vérité d'une parole habitée par la poésie.

    Ainsi de l'immédiat étonnement, mêlé de reconnaissance, au double sens d'une expérience antérieure réitérée et bonifiée, et de la gratitude, que j'ai éprouvé en commençant de lire Le Bâtiment de pierre d'Asli Erdogan.

    Je lis d'abord ceci: "Les faits sont patents, discordants, grossiers. Ils entendent parler fort. À ceux qui s'intéressent aux choses importantes, je laisse les faits, entassés comme des pierres géantes. Ce qui m'intéresse, moi, c'est seulement ce qu'ils chuchotent entre eux".

    Puis je lis ceci encore: "Si l'on veut écrire, on doit le faire avec son corps nu et vulnérable sous la peau".

    Sur quoi je lis ceci: "J'écris la vie pour ceux qui peuvent la cueillir dans un souffle, dans un soupir".

    Et ceci encore: "Las de ce monde figé, de toutes les immondices que l'on appelle système, du labyrinthe des âmes réglé comme une horloge, dans un dernier élan d'espoir, ils tournent leurs yeux vers la rue".

    Et ceci enfin: "L'homme est le plus vieux des mystères, c'est de la matière qui parle".

    Après quoi je vais lire, une page après l'autre, un mot après l'autre et sans en perdre aucun, tout Le Bâtiment de pierre et ainsi je n'aurai pas, je le sens, je le sais, perdu mon temps...

    Erdogan02.jpgAsli Erdogan, Le Bâtiment de pierre. Traduit du turc par Jean Descat. Actes Sud, 109p




  • Aux couleurs du monde

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    Le regard de Thierry Vernet
    Regardez ce qu’il y a là : regardez-le de tous vos yeux, imprégnez-en vos cinq sens et votre âme suressentielle, car ce qui apparaît à l’instant est unique.
    C’était un soir en Provence. Le jour n’en finissait pas de finir. L’on se croyait hors du temps, comme à l’abri de tout. Or de ce moment privilégié, non de béatitude passive mais d’adhésion généreuse au monde alentour, vous vous rappelez à présent la douce musique avec nostalgie en retrouvant ce ciel d’ambre velouté sur les tuiles chaudes et les arbres encore embrumés par la touffeur de fin de journée; et cette lumière orange vous remémore, aussi, vos interminables soirées en enfance, quand la nuit paraissait se retenir d’interrompre vos jeux.

    Ou c’était une nuit dans le jardin de cette villa. A un moment donné, après les réjouissances de l’amitié, vous vous étiez retrouvé seul parmi quelques chaises dispersées sur la pelouse, et là-bas, au bord de la terre, le ciel d’avant l’aube déversait son immensité vertigineuse. Ou encore c’était, émergés d’une brume de limbes, ces murs de Belleville marquant, de leurs bornes friables, le passage d’un monde ou d’un temps à l’autre. Ou c’était dans un bistrot le matin, ce couple au double visage confondu de fresque égyptienne. Ou bien en rase campagne, dans le silence immatériel de midi pile. Ou dans le métro. En forêt. Sur la grève d’Ostende. Ou dans cette chambre de l’Hôtel Universel dont le miroir a tout vu de l’homme. Enfin partout où le mystère affleure dans ces lumières concentrant à tout coup la même présence tissée de mélancolie et de tendresse, d’attente et de reconnaissance.
    Plus qu’un peintre de la lumière, au sens de la contemplation seule, Thierry Vernet me paraît un poète du dévoilement dont les visions ponctuent la démarche tantôt somnambulique et tantôt fulgurante. On est là comme dans un grand rêve d’une seule coulée, où les images et les figures du monde présumé réel se trouvent ressaisies et transformées avec ce surcroît d’être qui signale toute alchimie poétique, par le truchement de la seule peinture.
    Car cela prime à l’évidence chez Thierry Vernet : ses visions, les événements qui le sollicitent, l’essentiel de ses Riches Heures tiennent d’abord à la peinture. Comme le poème naît des mots surgis de nos profondeurs, la vision de Thierry Vernet semble poussée toute faite, jaillie avec ses couleurs. Ce n’est pas dire que la toile se fasse toute seule, mais souligner un acte qui suppose à la fois une longue patience et une aptitude féline au bond.

    medium_Vernet20.JPGRegardez les couleurs du monde : il y a de quoi s’émerveiller à n’en plus finir, et c’est souvent à n’y pas croire. D’ailleurs c’est une constante chez ce peintre de l’étonnement profond : à chaque fois on est surpris, et jusque dans ses visions les plus sereines apparemment. C’est ainsi que de vivre, depuis des années, avec telle toile de Thierry Vernet que j’ai reconnue et aimée au premier regard, m’aura fait éprouver, à chaque fois que je tournais vers elle mon regard, comme à une fenêtre à laquelle on ne se lasserait pas de s’accouder, ce même sentiment mêlé de saisissement et de gratitude devant la beauté des choses. Cela s’intitule La plage le soir, c’est un bord de mer, avec un premier plan de sable ocre doux, un plan d’eau qui entremêle du blanc à nuances vert céladon et toutes sortes de bleus aérés ou délayés, une pinède dont l’olivâtre virant au noir palpite de mystère comme chez Böcklin, enfin un ciel d’un seul gris tendre où flotte un grand poisson-nuage. Mais mes pauvres mots ne disent rien de l’essentiel qui ne peut que se voir, tenant à l’événement de formes et de couleurs et de tons et de rapports de tons et de tensions et d’accords et de touches tour à tour si véhéments et si délicats, dont l’ensemble tisse l’atmosphère de songerie métaphysique de la toile.


    Telle est la part contemplative de Thierry Vernet, son côté franciscain en sandales, modeste et ravi. Mais aussi, l’artiste fulgure. Il y a chez lui de l’incendiaire formel et du pyrotechnicien à polychromies effrénées. Est-ce bien le même peintre qui, dans certaines natures mortes ou paysages, touche au dépouillement des silencieux à la Morandi, tandis que, revenant de Java, le coloriste exulte dans la profusion ?
    Oui sans doute : il n’y a qu’un peintre chez lui, au sens où sa matière, en se renouvelant sans cesse, reste toujours pétrie de la même pâte fluide à lueurs de sous-bois ou à éclairs, onctueuse ou brûlante, soumise au même geste impérieux, rapide et léger comme un coup d’aile, précipitant, à des vitesses opposées, la même vision.
    Rares sont les peintres, aujourd’hui, qui nous apprennent encore à mieux voir. Or Thierry Vernet me semble de ceux-là…

     

     

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  • Ceux qui n'ont pas l'écrit vain

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    Ce que c'est qu'être écrivain
    à la manière de JLK
    par Daniel de Roulet


    Ceux qui veulent être pris au mot, mais bégaient dans un micro quand il ne s’agit pourtant que de répondre: oui ou non êtes-vous un écrivain? / Celles qui sortent leur carnet de notes pour un oui, pour un non, pour retenir l’instant / Ceux qui cherchent l’expression juste pendant toute une journée, mais qui, une fois qu’ils l’ont trouvée, décident de s’en passer / Celles qui ne peuvent se passer d’égratigner la syntaxe, tordre le cou à la grammaire pour n’aligner enfin qu’un peu de poésie / Ceux qui se moquent de la grande Histoire, n’ont pas vu les tours de Manhattan tomber, mais font toute une histoire de leur chat qui n’est pas rentré ce soir / Celles pour qui Heidi n’est pas une héroïne dont les Japonais visitent le chalet, mais l’invention d’une écrivaine dépressive entourée de fous qui a su s’extraire de la mélancolie grâce à un personnage / Ceux qui disent non aux personnages pour mieux s’inventer de petites aventures consolatrices / Celles qui sont inconsolables mais gaies, parce qu’il suffit de quelques phrases réussies pour éclairer leur journée / Ceux qui dans la nuit noire se lèvent pour écrire deux lignes qui ouvrent les yeux sur le rien du monde / Ceux qui noircissent des milliers de pages pour ne garder qu’un paragraphe / Ceux qu’on prie d’écrire «au nom de» et qui écriront «contre» parce qu’ils ne sont bons qu’à ça / Celles qui bousillent leur vie sous prétexte de littérature sans publier jamais / Ceux qui brûlent les planches en même temps que d’un amour incandescent, sans parler de ceux qui brûlent un chalet et s’étonnent d’être exposés au feu....de la critique / Celles qui tombent amoureuses de leur psychanalyste, mais prétendent se passer des hommes / Ceux qui se passent d’argent, mais jalousent leur collègue qui a vendu cent exemplaires de plus / Celles qui se passent de lire la critique, mais sont fâchées pour toujours à cause d’une petite phrase assassine qui leur est destinée / Ceux qui se croient bohèmes, crachent dans le caniveau en champions du tout à l’ego / Celles qui vendent leur intimité pour avoir leur photo assises devant un ordinateur sous le portrait de Proust / Celles qui méprisent les journalistes parce qu’ils ne savent pas laisser refroidir leur matière, jusqu’au jour où elles leur empruntent un fait divers pour en faire un récit bouleversant / Celles qui savent tenir leur langue mais pas leur plume parce qu’elles s’écoutent écrire / Ceux qui voyagent, mais refusent de se dire voyageurs: appelez-moi écrivain tout court, c’est tout ça de gagné / Ceux qui crachent sur la Constitution, mais auraient été flattés d’en rédiger au moins le préambule /Celles qui notent dans leur journal intime des méchancetés sur leur pays, espérant qu’un jour on baptise une avenue à leur nom parce qu’elles étaient visionnaires / Ceux qui sont aujourd’hui engagés, demain dégagés, parce qu’ils se perdent dans le fouillis d’une langue qu’ils font mine d’avoir choisie / Ceux qui voudraient parler de mondialité et que leur bonne amie renvoie à leurs petits souliers ranger la vaisselle, nom d’une pipe / Ceux qui aiment Rousseau, Amiel, Bouvier et croient leur faire plaisir en racontant qu’ils ont eux aussi un problème avec maman / Ceux qui, après vingt-cinq livres, doutent désormais de leur qualité d’écrivain, alors qu’après leur premier opuscule ils se croyaient dignes de figurer dans toutes les anthologies du pays / Celles qui croient aux personnages qu’elles inventent au point de les invoquer parfois dans leur désespoir / Ceux qui n’aiment pas les universitaires, mais aiment être invités à l’université / Celles qui n’ont pas besoin d’être hétérosexuelles pour bien parler d’amour ni kosovares pour parler d’identité / Celles qui paniquent face à la blancheur de l’écran tandis que l’autre crache mille pages en sept semaines sans jamais se relire et que l’autre encore puise dans ses fonds de tiroir / Ceux qui se demandent d’où viennent les enfants où s’en vont les mourants et qui n’ont pour réponse qu’un roman sur lequel ils peinent / Et puis celle qui, à chacun de ses livres, ne parle que de son mari jusqu’à ce qu’elle en change / Celui qui a reçu le prix Interallié, excusez du peu / Celle qui admire Alexandre Dumas derrière ses lunettes à bord blanc, Celui enfin qui ressemble à un papillon bleu accroché au-dessus de Montreux, à qui j’emprunte sa manière de raconter ses doutes / Que tous ceux-là - parrains et poulains, et tant d’autres écrivaines, écrivains - me permettent de dire le privilège que nous avons d’exercer un des plus beaux métiers du monde.
    Daniel de Roulet

  • Du racisme ordinaire

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    À propos de Tous les autres s'appellent Ali, de Rainer Werner Fassbinder

    Tous ceux que dégoûte viscéralement et moralement le racisme ordinaire, à commencer par celui que chacun porte naturellement et culturellement en lui, seront touchés par ce film dans lequel Fassbinder se donne le pire rôle du sale con nullache et bougnoulophobe par veulerie compulsive.

    Pas bien belle et un peu grosse, le faciès assez patate ridée et la taille lourde de la cinquantaine éprouvée par son veuvage (le mari était Polac et lui a légué son nom peu boche) et trois enfants adultes, Emmi, réfugiée de la pluie un soir dans un restau popu, se lie en un rien de temps, couche la même nuit par tendre affinité, et se marie bientôt avec un grand Marocain au nom long comme un jour sans couscous, qui se présente en Ali pour faire court.
    Comme on s'en doute, les voisines d'Emmi, autant que les femmes de ménage qui bossent dans la même entreprise, commencent par l'ostraciser, imitées par l'épicier d'en face; mais les pires vexations, jusqu'aux injures et aux coups (un coup de pied de son fils dans la télé) que doit subir Emmi viennent de ses tout proches, lors de la présentation calamiteuse qu'elle fait d'Ali à ses enfants, dont pas un ne serre la main ni ne sourit à l'"intrus". Autant dire qu'on s'attend à ce que tout finisse en catastrophe, et pourtant non: Fassbinder est un réaliste et point du tout un idéologue à démonstrations préétablies, et la vie nous réserve toujours des surprises.
    Bien entendu, la vie de ce couple atypique ne baigne pas dans l'huile. Emmi n'a pas envie de se mettre au couscous, et Ali ressent parfois quelque élancement bestial qui le font revenir deux ou trois fois à la blonde tenancière du restau. Tout ça pour dire que le trait, même accusé, n'exclut pas les nuances et moins encore un fonds de tendresse propre à RWF.

    On est en outre estomaqué de constater que, la même année 1974, Fassbinder ait pu enchaîner le tchékhovien Effi Briest - où il est aussi question cependant des vicissitudes vécues par une femme en milieu bourgeois - et ce tableau du racisme ordinaire dans l'Allemagne des années 60-70 qui vaut tout à fait, par ailleurs, pour la Suisse de la même époque et trouve, aujourd'hui, de nouveaux échos "par chez nous"...
    Une fois de plus, enfin, on relèvera la position très particulière, à la fois directe, voire agressive, et non moins nuancée, tenue par RWF face à un aspect de la misère sociale et morale de notre époque. Plus que l'indignation vertueuse de tant de militants de la Bonne Cause, c'est la rage lucide et fraternelle qui domine ici, incarnée par des personnages dont aucun, jusqu'aux plus obtus ou mesquins, n'est "condamné".


    Last but not least: on se doit de relever la formidable prestation d'actrice de Brigitte Mira, dans le rôle d'Emmi, autant que la présence intense et vibrante d'El Hedi Ben Salem, autre comédien "fétiche" de RWF.

  • Haute couture sado-maso

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    À propos des Larmes amères de Petra von Kant, de Rainer Werner Fassbinder

    Les mécanismes de la passion, et leurs variations sado-masochistes, n'ont pas de secret pour Rainer Werner Fassbinder, mais ce n'est pas ce que je préfère chez lui, de loin pas. Plutôt me hérissent ces complications d'enchevêtrailles physiques et psychiques de femmes plus ou moins fatales, anguleuses et blêmes, et d'hommes plus ou moins durs ou louches. En voyant tout ça, je me dis qu'un bon Tati ferait remède, mais en attendant voyons ça...
    Cette Petra von Kant (une saisissante Margit Karstensen, plus aquiline et névrotiquement hystérique que dans Martha) a rêvé d'un idéal amour-sans-concession avec son mari qui l'a plaquée (elle prétend que c'est elle, mais on doute) avant de se replier dans la solitude nombreuses des femmes à femmes. Elle est visiblement arrivée, de souche bourgeoise et professionnellement lancée dans la couture chic, tenant sous sa coupe une esclave diaphane à lèvres minusculeusement dessinées genre diva du muet et surnommée Marlene.
    Fassbinder44.jpgPuis apparaît une comtesse Sidonie qui défend le mariage acclimaté par lâcher réciproque de lest, au dam de Petra qui veut de la passion pure. Laquelle lui arrive, par Sidonie, avec l'arrivée de Karin, belle et bonne fille bien en chair tout auréolée de blondeur, du surcroît silhouettée pour des modèles, dont illico Petra s'entiche. Débarquant d'Australie, séparée momentanément de son mari, Karin, dans la vingtaine et de souche popu, se chercher un job sans trop de moyens pour y prétendre. Ce qui arrange l'affaire immédiate de Petra, tout de suite avide de privautés exclusives moyennant mécénat et promesses de gloire en Top Model, au point que Karin, tendre au naturelle et pas trop compliquée, consent pour un temps au pelotage.
    Petra croit mener le jeu et tirer les ficelles, autant qu'elle continue de tenir Marlene à sa botte, mais elle a la faiblesse d'aimer réellement, ce qui se conçoit à la flamboyante présence de Schygulla. Donc Petra est à la fois la patronne et le maillon faible, éprouvée un soir par Karin en mal de mâle et qui découche, jusqu'au retour du mari joyeusement accueilli au dam de son amie la traitant aussitôt de pute avant de se rouler par terre de confusion repentante.

    Le film est l'un des plus glamoureux de RWF, tant par l'hollywoodisme des personnages que par la mise en scène à jeux de miroirs démultipliant les plans et les reflets de l'envie espionne (Marlene) et de la jalousie.
    Pas un mec là-dedans. On pourrait croire que ça repose: tout le contraire. Et le seul enfant, fille de Petra plutôt ado à dégaine de gros canari jaune à chaussettes de pensionnaire d'institut smart, est caricature autant que la mère bourgeoise de Petra, que celle-ci entretient sans l'empêcher de déplorer le scandale lesbien.
    Fassbinder47.jpgCe qui intéresse Fassbinder est évidemment la fragilité de Petra, qui se retrouve seule à la toute fin, délaissée même par Marlene à laquelle elle a proposé une sorte d'affranchissement d'égale à égale, dont la soumise ne veut point. Fais-moi mal ou je me tire...
    Tout ça fourmillant de notations pénétrantes, dans une mise en scène qui se fige étrangement vers la fin, comme si le réalisateur cessait de s'intéresser à ses personnages: assez de ces plantes bourgeoises, ach quatsch !
    Le tonus artistique du film s'en ressent un peu, qui me semble se complaire dans une suite de plans picturalement composés à l'extrême, d'une géométrie symboliste à la Hitchcock, l'intensité des échanges en moins

    Bref, l'émotion fouaille moins qu'à la fin de Martha, du Secret de Veronika Voss ou de L'Années des treize lunes, mais Fassbider est passionnant jusque dans ses fléchissements, voire ses éventuels ratés.


  • Ceux qui font aller

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    Celui qui ne reçoit aucune visite à l'Hospice de l'enfance / Celle qui n'obtient plus de réponse de son mainate / Ceux qui se sentent abandonnés comme des objets hors d'usage genre stylo chic après l'incendie de l'usine à cartouches de rechange / Celui qui ne rend plus aucune visite après la dernière de sa future veuve / Celle qui apprend que le SDF Paulo a été garde suisse au Vatican avant de rencontrer la fatale Fanciulla / Ceux qui ont renoncé à établir la liste des esseulés en ville de Boston / Celui que son sens du comique empêche de prendre au sérieux son cancer d'ailleurs en stand by / Celle qui boit son petit noir matinal avant de se remetre à son polar gore / Ceux qui ne sont désespérés qu'avant sept heures du matin / Celui qui remonte la pente par sa face ensoleillée / Celle qui craint la pilule de plomb dans le caviar et s'en tient donc au consommé de glotte d'esturgeon servi chez les Rotschild par un rescapé de tsunami / Ceux qui se sont fermé tout avenir de comptables stables dès leurs premiers cours d'arithmétique au collège Evariste Galois / Celui qui voit s'élancer les hirondelles du papier peint de son hôtel du Marais où il a forcé sur le peyotl / Celle que les chiffres romains impressionnent en cela qu'ils lui évoquent force papes et empereurs sans compter les siècles à Louis / Ceux qui se sont perdus de vue depuis leur dernière dispute dite de Valladolid achevée dans un bar à tapas / Celui qui te dit comme ça que replacée dans son contexte la Passion du Christ relève à peine du fait divers alors que sa mère l'attend vainement dans les couloirs de l'établissement médico-social L'Espoir du soir / Celle qui taxe de rêveur son cousin par alliance Audiberti né comme elle à Antibes avant les débuts du festival de célèbre mémoire / Ceux qui défendent l'empire mallarméen en brandissant leurs épées de coton / Celui qui s'adapte aux "signes-son" des blocs chinoiseurs / Celle qui en est restée à l'idée que la culture ressortit à la superstructure sociale au même titre que les élancements psychosexuels liés à son Surmoi de fille de Quaker / Ceux qui estiment que l'imprimerie comme l'Amérique sont des inventions après coup / Celui qui range les saveurs par dimensions de bocaux / Celle qui repère une coquille préalpine fossilisée dans le parapet du pont sur le Vidourle / Ceux qui sont entrés dans l'Histoire en même temps que deux ou trois guerres synchrones / Celui qui a conservé sa ferveur en matière de signes d'héroïsme individualisé englobant Jeane d'Arc et Barbarella / Celle qui rappelle à ses rejetons mulâtres que le nom d'America n'apparut que quelques années après pas mal de cabotage de Pigeon mâle et sa bande dans les eaux caraïbes et d'abord à l'état d'inscription dans le fameux Cosmographiae instructio / Ceux qui ont connu la bande peu recommandable des Vespucci à l'époque de Scarface, etc.

    Peinture: Ferdinand Hodler.

  • Pasticcio à l'italienne

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    Une satire épatante qui manque un peu de folie à l'italienne: avec Le Haut-de-forme, à Kléber-Méleau, Philippe Mentha et ses amis se font plaisir en se riant du pouvoir de l'argent.

    On passe un sympathique bout de soirée, ces jours en l'ancienne usine à gaz de Renens, dont la scène évoque un quartier populeux de Naples presque aussi vrai que nature en son dédale décati et ses lessives à l'étendage.
    C'est là que se pointe un jeune Antonio impatient d'offrir des roses à la belle Rita, surtout en manque d'argent; là que celle-ci piège le nigaud, le déleste d'une jolie somme et s'en débarrasse après l'avoir attiré jusqu'à son lit où gît déjà... son mari mort; là que se manigance tout un petit commerce, sur fond de misère sociale, dont Rita n'est que l'appât. Les fils de la marionnette sont tenus, avec la complicité de l'époux, par l'ex-concierge de théâtre Agostino, locataire principal de la maison acoquiné à la plantureuse Bettina. Ledit veux filou croit aux vertus magiques de son haut-de-forme. Mais c'est sous un chapeau plus chic que se pointe bientôt le vrai maître du jeu en la personne du riche Attilio qui va proposer, craquant sincèrement (si,si) pour Rita, d'acheter celle-ci à un prix si fort que toute la rue l'applaudit.

    Passons sur le détail de cette comédie populaire joliment grinçante, imprégnée de l'humour à l'italienne qui a fait naguère la gloire d'Eduardo de Filippo (1900-1984) et de tout un théâtre et un cinéma marqués par la Commedia dell'arte et ses rebonds plus ou moins politisés - jusqu'à Dario Fo comiquement consacré par le Nobel de littérature en plein berlusconisme...

    On sait gré à Philippe Mentha, toujours ouvert à toutes les formes de théâtre (de Tchékhov à Koltès, en passant par les interprétations pointues d'un Thomas Ostermeier, entre tant d'autres exemples), de révéler à son public cette comédie en phase avec une époque où le culte de l'argent et son pouvoir semblent tout dominer. Le marché proposé par Attilio n'est pas sans rappeler, en moins virulent et moins profond, celui de la Visite de la vieille dame de Dürrenmatt. La couleur locale napolitaine renvoie en outre aux tribulations actuelles de l'Italie économique et politique, où la pauvreté force aux "combines".
    Quant à la mise en scène et à l'interprétation de l'équipe réunie par Philippe Mentha, elle ne "sent" pas assez le Sud napolitain, malgré le décor suggestif d'Audrey Vuong assistée d'Yves Besson. Alfredo Gnasso, fort de son origine, campe un très pétulant Attilio, et Prune Beuchat incarne une Rita plutôt gironde, autant que Sara Barberis en Bettina. Michel Cassagne, dans le rôle d'Agostino, nous semble un peu au-dessus de son immense talent. Mais peut-être est-ce le mouvement d'ensemble, le tonus, le rythme de la mise en scène, tournant parfois à vide, qui font problème ? La pizza servie en conclusion, pas vraiment appétissante, symbolise enfin le léger manque de saveur de ce "pasticcio", qui mériterait un regain d'épices et de piment, sinon de folie...

    Théâtre Kléber-Méleau, jusqu'au 8 mai.

  • Ceux que tout égaie

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    Celui qui se réjouit d'apprendre que la première cigogne est arrivée dans le ciel d'Alsace et constate le même jour mais sans le dire (crainte de la vexer) qu'elle a toujours l'air aussi ridicule (et charmant) sur son nid de bois avec ses échasses graciles et ses ailes genre parapluie mal fermé / Celle qui déplore qu'il n'y ait plus en Hollande que 328 moulins et de moins en moins de chevaliers errants le long des polders et des autoroutes / Ceux qui admettent avec soulagement ce matin l'observation de Vladimir Jankélévitch selon laquelle "le mystère ne peut être rongé par le progrès scalaire de nos connaissances" / Celui qui se demande s'il doit s'inquiéter avec ce M. Jankélévitch qui déclare ce matin à la radio que "le pessimisme de la négativité n'est sans doute qu'une déception du dogmatisme réificateur" / Celle qui est redevable à son prof de philo du nom de Verdure de lui rappeler avec l'hirondelle de ce matin qu'il y a nuance entre le "presque rien" et le "je ne sais quoi" de la nature naturante / Ceux qui ont été éduqués dès l'enfance à discerner avec attention vive ce qui distingue le "je ne sais quoi" positivement émerveillant du "presque rien" conceptuel / Celui qui est né du Simoun et de la Fantasia / Celle qui estime qu'on ne doit écrire qu'à propos de ce qu'on aime étant entendu qu'il est licite (Loi de ce 17 avril) de vitupérer ce qui fait obstacle ou insulte à ce qu'on aime / Ceux qui sont portés par l'allégresse comme le conteur oriental par son tapis ondulant par les airs entre gerfauts et missiles performants / Celui qui se rappelle la première promesse de l'odeur du plumier / Celle qui se sent un peu à l'étroit chez elle (fatigue de l'âge au réveil) avant de se rappeler que la maison a des tas d'étages et des réserves dans les caves et des malles dans le grenier et plein d'enfants au jardin / Ceux qui ont le goût des chats et des pompes romaines alors qu'ils sont juste curés en banlieue / Celui qui n'abuse pas des plans sous-marins dans ses films intimistes au motif que le poisson-lune et ses escortes silencieuses ont droit au même respect que les fidèles priant dans les églises / Celle qui sait que si les Chinois s'échinent à couper les mains des artistes ceux-ci se serviront de leurs pieds / Ceux qui se régalent à la lecture du journal du jour qui se déploie (notamment) en forêt et le long du fleuve et des rues du soir dans les bars / Celui qui fait le total de ses riches heures dans un livre qu'il n'a même plus besoin d'écrire / Celle qui sait qu'en le svelte triangle de la harpe réside le coeur de la féminité et la douceur des seins / Ceux qui croient entendre les voix d'un autre monde en actionnant le vieux phonographe de la chambre de derrière, etc.

  • Cendrars au ciel de La Pléiade

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    Pour le 50e anniversaire de la mort du génial bourlingueur, le 21 janvier 1961, l’édition avait déjà fait florès en 2011. En mai prochain, ses Oeuvres autobiographiques complètes (I) paraissent dans la Bibliothèque de La Pléiade.

    La vie mortelle de Frédéric Louis Sauser, alias Freddie, alias Blaise Cendrars, s’acheva en apparence le 21 janvier 1961 à Paris. On imagine le vieux boucanier confiant une dernière fois sa « main amie » à deux fées, Raymone sa compagne et Miriam sa fille. Scène sûrement bouleversante, comme tous les adieux, mais on passera vite sur cette mort survenant trois jours après la solennité tardive d’un Grand Prix de la Ville de Paris qui faisait une belle jambe à l’auteur de L’Homme foudroyé. Déjà frappé à Lausanne, cinq ans plus tôt, par une première attaque paralysant son flanc gauche et donc sa main travailleuse, Cendrars avait consacré ses dernières années à la composition, physiquement héroïque, de deux bouquins de jeune homme : l’extravagant récit « érotique » d’Emmène moi au bout du monde, suivi de Trop c’est trop. Le premier, curieusement, prenait l’exact contrepied de celui que Cendrars rêvait alors de consacrer à celle qu’il appelait la « Carissima », plus connue sous le nom de Marie-Madeleine, « sœur » du Christ. Or tout le paradoxe de Cendrars est là, que sa légende réduit parfois au personnage du bourlingueur extraverti, alors que c’était aussi un contemplatif et un grand spirituel à tourments et vertiges.

    Mais Cendrars mort ? Pourquoi pas au Panthéon pendant qu'on y est ? Tout au contraire : Cendrars supervivant, jamais entré au purgatoire où tant d’auteurs sont relégués, Cendrars enflammant les cœurs et les esprits d’une génération après l’autre. Ainsi, après ceux qui ont défendu et illustré son œuvre de son vivant, tels un Pierre-Olivier Walzer ou un Hughes Richard, de nouveaux hérauts sont-ils apparus, tels Anne-Marie Jaton, dont une magnifique étude a fait date, et Claude Leroy, qui a conçu le volume paru ces jours dans la très référentielle collection Quarto, formidable « multipack » poétique et romanesque avec tout ce qu’il faut savoir sur le bonhomme et ses ouvrages.

    De feu, de braise, de cendre et d’art

    Cendrars3.gifRevisiter Cendrars aujourd’hui, c’est en somme refaire le parcours du terrible XXe siècle, du Big Bazar de l’Exposition Universelle à la Grande Guerre où il perdra sa main droite (son extraordinaire récit de J’ai tué devrait être lu par tout écolier de ce temps), ou des espoirs fous de la Révolution russe (que Freddie voit éclore à seize ans à Saint-Pétersbourg), ou des avant-garde artistiques auxquelles il participe à la fois comme poète, éditeur, acteur et metteur en scène de cinéma, reporter et romancier, à toutes les curiosités et tous les voyages brassés par le maelstom de son œuvre.

    « J’ai le sens de la réalité, moi poète. J’ai agi. J’ai tué. Comme celui qui veut vivre ».

    Aujourd’hui encore, un jeune lecteur qui découvre Vol à voile ne peut que rêver de s’embarquer, avant que Bourlinguer lui fasse découvrir que le voyage réduit au tourisme est un sous-produit, et que lire Moravagine nous fait sonder les abîmes de l’être humain, mélange de saint et de terroriste.

    Cendrars16.jpgCendrars au boulevard des allongés ? Foutaise : ouvrez n’importe lequel de ses livres et laissez vous emmener au bout du monde !

    Blaise Cendrars. Partir. Poèmes, romans, nouvelles, mémoires. Sous la direction de Claude Leroy. Gallimard, coll. Quarto. En librairie le 26 janvier.

    Miriam Cendrars. Cendrars, L'or d'un poète. Découvertes Gallimard, nouvelle édition.

    Blaise Cendrars dans la Bliobliothèque de La Pléiade:

    Œuvres autobiographiques complètes
    Tome I Édition sous la direction de Claude Leroy avec la collaboration de Michèle Touret
    Parution le 15 Mai 2013 Bibliothèque de la Pléiade, n° 589 1088 pages.


    Vous avez dit autobiographie ?


    En 1929, lors de sa parution, Une nuit dans la forêt était sous-titré «premier fragment d’une autobiographie». Trois ans plus tard, Blaise Cendrars évoquait pour la première fois ses souvenirs d’enfance dans Vol à voile et prévoyait une suite (perdue ou non écrite) qui devait s’intituler «Un début dans la vie». Mais de quelle vie s’agit-il? et comment la raconter? Certains élèvent des cathédrales. Cendrars construit des labyrinthes. D’autres mémorialistes (mais en est-il un?) sont les esclaves du temps et des faits. Lui ne se soucie ni de chronologie ni d’exactitude. La vérité qui compte est celle du sens. «Je crois à ce que j’écris, je ne crois pas à ce qui m’entoure et dans quoi je trempe ma plume pour écrire.» On imagine l’enthousiasme du jeune Freddy découvrant, grâce à Hans Vaihinger, que la vérité pouvait n’être que «la forme la plus opportune de l’erreur». Se créer une légende, voilà la grande affaire. Il en éprouvera toujours le besoin, ce qui est d’ailleurs, selon lui, l’«un des traits les plus caractéristiques du génie». «Je me suis fabriqué une vie d’où est sorti mon nom», dira-t-il, sur le tard, mais ce fantasme d’auto-engendrement est ancien. Quand on lui demanda, en 1929, si «Blaise Cendrars» était son vrai nom, il répondit : «C’est mon nom le plus vrai.» Le pseudonyme devient vrai en échappant à l’emprise de la filiation. De même, en s’émancipant de la tyrannie des faits, la «vie pseudonyme» du poète acquiert une authenticité supérieure et devient «légende», c’est-à-dire (comme l’indiquent l’étymologie et Jean Genet) lisible. Il va de soi que les livres qui résultent de cette recréation du réel ne peuvent être qualifiés d’«autobiographiques» que par convention. Chez Cendrars, l’écriture de soi relève moins du pacte autobiographique que de ce que Claude Louis-Combet appelle l’(auto)mythobiographie : prendre en compte le vécu, soit, mais à partir de ses éléments oniriques et mythologiques. Cendrars fait de son existence la proie des mythes et des «hôtes de la nuit», rêves et fantasmes. Autobiographiques par convention, donc, et complètes… jusqu’à un certain point (car l’autobiographique est partout présent chez Cendrars, jusque dans ses romans), les œuvres ici rassemblées s’organisent autour des quatre grands livres publiés entre 1945 et 1949 : L’Homme foudroyé, La Main coupée, Bourlinguer et Le Lotissement du ciel. Cette «tétralogie» informelle est précédée de Sous le signe de François Villon, important recueil demeuré jusqu’à ce jour inédit en tant que tel. Elle est suivie du dernier texte personnel de Cendrars, J’ai vu mourir Fernand Léger, témoignage sur les derniers jours du peintre qui avait illustré la plaquette J’ai tué en 1918. On rassemble en outre, au tome II, les «Écrits de jeunesse» (1911-1912) au fil desquels Frédéric Sauser renaît en Blaise Cendrars. Enfin, un ensemble d’«Entretiens et propos rapportés» procure les éléments d’un autoportrait parlé.

    Contenu du Tome I:

    Sous le signe de François Villon - Lettre dédicatoire à mon premier éditeur - Prochronie 1901 : Vol à voile - Prochronie 1911 : Le «Sans-Nom» - Prochronie 1921 : Une nuit dans la forêt . Autour de «Sous le signe de François Villon» : Lettre dédicatoire à mon premier éditeur (passage supprimé) - Jéroboam et La Sirène - Présentation de «Bourlingueur des mers du Sud». L'Homme foudroyé . Autour de «L'Homme foudroyé» : Plans de «La Carissima» - Lettres à Raymone - «La Carissima» (fragments) - Plan autographe de «Sara, Rhapsodie gitane». La Main coupée . Autour de «La Main coupée» : Notre grande offensive - Un caporal de la Légion - J'ai tué - La Main coupée (1918) - Vient de paraître - Matricule 1529 - La Femme et le Soldat.

  • Ceux qui se piquent d'écrire

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    Celui qui se targue de ne point écrire à l'instar de Socrate et d'Epictète dont les noms sont restés / Celle qui écrit sur le sable de la plage du camping Les pins au Lavandou genre Jésus en vacances / Ceux qui ont dirigé leurs premiers écrits contre le polythéisme avant de découvrir le triolisme et la canasta / Celui qui déclare chez Drucker qu'il n'as pas tout dit dans son livre de ses relations épistolaires avec Frank Alamo / Celle qui a été tentée par l'écriture telle que la pratiquait Catherine de Sienne à une époque aujourd'hui révolue / Ceux qui se livrent au sommeil comme d'autres aux romans à nuances de gris / Celui qui avoue n'avoir pas lu les lettres de Madame de Sévigné d'ailleurs adressées à son ex / Celle qui murmure au poète érotomane qu'elle veut être sa muse muselée / Ceux qui n'aspirent qu'au mécrit de l'épris vain / Celui qui s'exprime en stances kalmoukes à psalmodier sur les yacks et sous les yourtes / Celle qui écrit des histoires à la Marc Levy qu'elle garde dans ses tiroirs pour plus tard / Ceux qui ont trop bonne mine pour écrire même au crayon / Celui qui ne donne jamais la pièce à une mendiante ou un mendiant sans en obtenir un bout de story / Celle qui s'exclame "tout ça c'est que des histoires" après t'avoir raconté la sienne qui ne ressemble à aucune autre / Ceux qui ne sont bons qu'à l'oral / Celui qui passe la moitié du temps devant sa webcam et l'autre moitié derrière / Celle qui ne voyant pas le bout de la story de Léa s'endort dans les bras de Léo / Ceux dont les Oeuvres complètes sont restées à l'état virtuel de sorte que leurs problèmes de droits sont simplifiés y compris pour le cinéma / Celui qui a déjà tout avalé de son à-valoir quand l'avalanche l'avale à Courchevel / Celle qui s'est fait tatouer un poème de Michel Houellebecq sur la fesse gauche dont la droite est jalouse / Ceux qui pratiquent le salafist fucking et ne peuvent donc écrire le moindre mot gentil même à leur maman pauvre / Celui qui n'a jamais écrit que des ordres de marche et s'en ressent au niveau de l'odeur corporelle / Celle qui écrit ses petits chefs-doeuvre à l'abri des regards avant de les confier à son agent Natanson qui en tire la thune qu'il lui faut pour entretenir ses 33 paons blancs et ses 666 colibris chamarrés / Ceux qui se retrouvent à la librairie Shakespeare & Company pour évoquer leur bon jeune temps autour de ce sacré Jim, well, well, well / Celui qui affirme que les propos obscènes émaillant les lettres de James Joyce à Nora sont d'une exquisité mozartienne aux yeux de qui sait déchiffrer / Celle qui a promis le placenta de son troisième fils à la chienne de Jim qui goûtait ces raffinements d'ailleurs nécessaires à son écriture / Ceux que la pléthore du signifié impatiente autant chez Joyce que chez Dante / Celui qui annonce qu'il va cesser d'écrire au soulagement de tous / Celle qui n'arrêtera pas d'écrire sans que tu la butes / Ceux qui écrivent comme d'autres pissent et donc sans l'odeur mais la trace de stylo dans les draps marque plus durablement, etc.

  • Ceux qui ont des vers dans le pied

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    Celui qui affirme que la poésie de Michel Houellebecq est à la fois peu de chose et trop de choses / Celle qui lit: "Tendre animal aux seins troublants / Que je tiens au creux de mes paumes / Je ferme les yeux: ton corps blanc / est la limite du royaume", et se dit: Michel tu m'empaumes ! / Ceux qui lisent à la page 60 de Configuration du dernier rivage le quatrain: "Lorsqu'il faudra quitter le monde / Fais que ce soit en ta présence / Fais que mes ultimes secondes / Je te regarde avec confiance " et en concluent que ce Michel Houellebecq en somme est le tout bon type / Celui qui situe les poèmes de Michel Houellebecq quelque part entre Paul Géraldy et Minou Drouet / Celle qui écrit dans un journal branché que la poésie de Michel Houellebecq est un dépassement de l'affirmé et un pari sur le simple / Ceux qui militent pour le transfert des cendres des cigarettes de Michel Houellebcq au Panthéon / Celui qui voit en Houellebecq le La Fontaine des vidures d'éviers / Celle qui ne se lasse point d'observer la jobardise des buzzeurs qui de toute façon de la poésie n'ont rien à siphonner / Ceux qui trouvent entre Balbec et Houellebecq une possibilité de rime riche à creuser / Celui qui pressent l'émergence d'une nouvelle poésie ouverte à la France d'en bas et même aux immigrés si ça se trouve / Celle qui rappelle à ses élèves qu'il n'y a qu'un Baudelaire par génération et qu'une Arielle Dombasle par BHL / Ceux qui kiffent le côté "vers dans le fruit" et caleçon flottant de la poésie de Michel Houellebecq / Celui qui croit savoir que Frédédic Beigbeder aurait "quelques vers sous le coude" / Celle qui prétend que ce pourri l'a plagiée dans son recueil Mon amour je viens primé par l'Académie de Lutèce et environs / Ceux qui se prennent les pieds dans leurs vers aux lacets mal noués / Celui qui offrira le nouveau recueil de Michel Houellebecq à son beauf pour embêter sa soeur licenciée en lettres auteure d'une thèse sur de les apories du désir chez Louise Labbé / Celle qui est bouleversifié par ces deux vers de Configuration du dernier virage qui résume tout ce que l'homme (et la femme) a pensé dès ses débuts en continuant d'espérer: " Au fond j'ai toujours su / Que j'atteindrais l'amour" / Ceux qui pensent comme Michel Houellebeca que l'amour c'est super même quand on roule au plomb, etc.

  • Vies et destins

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    Notes sur le flanc dans les couloirs de L'Hôtel-Dieu. À propos de Sixto Rodriguez, de Josef Czapski et de Dimitri.




    À Partir de quel moment, de quel événement, de quel signe une vie devient-elle destin ? Telle est la question que j'ai commencé de me poser tout à l'heure, allongé sur un chariot du service des urgences de l'Hôtel-Dieu de Paris (rien de grave en dehors d'une saignée subite genre Zambèze veineux qui a transformé ce matin ma chambre d'hôtel du Louisiane en virtuel lieu de crime), au milieu d'anonymes autrement amochés et plus ou moins gémissants...

    Rodriguez01.jpgOr je me l'étais déjà demandé, hier, après avoir assisté à la projection, à l'ancien cinéma Bonaparte devenu Saint-Germain, de ce film splendide et très émouvant de Malik Bendjelloul consacré à la destinée bien singulière du chanteur de rock latino Sixto Rodriguez, puis aux destins de mes amis Josef Czapski et Vladimir Dimitrijevic.

    Quoi de commun entre un chanteur américain oublié et ressuscité, un peintre polonais rescapé du massacre de Katyn et un grand passeur de littérature ?

    Ceci peut-être: une certaine façon de marcher un peu au-dessus de la terre, ou peut-être un style particulier dans la manière d'envisager la mise en ordre d'un hangar ou d'une chambre encombrée, ou simplement la façon d'être là en dégageant une espèce d'aura.

    L'aura de Rodriguez se pressent dans le timbre de sa voix et la substance émotionnelle de ses textes mais plus essentiellement dans ses moments de présence visible, compte non tenu de la mise en scène qu'on lui impose sans qu'il se dérobe, sa vérité étant ailleurs que dans le cirque du revival. Il y a un peu de kitsch romantique dans le conte de fée médiatique de ce chanteur de "protest songs" du début des années70, à peu près méconnu aux States pour ses deux premiers disques, rares merveilles pourtant entre Neil Young et Dylan, tombé dans l'oubli et retourné à son job d'ouvrier du bâtiment à Detroit pendant que ses disques, à l'autre bout du monde et à son insu complet, devenaient des emblème de la contestation en Afrique du Sud plombée par le puritanisme et le racisme de l'apartheid. Or ce qu'il y a peut-être de plus beau dans le film qui lui est consacré, plus encore que les concerts géants réellement émouvants marquant ses retrouvailles avec un public qui le croyait mort (le mythe de son suicide en scène avait fait florès), c'est l'éloge extraordinairement délicat que fait de lui un ouvrier parlant de lui, sur les chantiers autant que dans la vie, comme d'un artiste en toute chose.

    Czapski10.jpgAinsi était, d'une tout autre façon, Josef Czapski: artiste, écrivain, lecteur de poésie sous le plafond bas de sa mansarde de Maisons-Lafitte, vélocipédiste en grand manteau noir et béret, passant profond témoin de la Terre inhumaine, ainsi que s'intitule son livre le plus connu. Or j'imagine ce que ces murs, en l'Hôtel-Dieu, auraient à raconter de notre terre inhumaine, et me rappelle soudain ce que me disait un jour Czapski: que Simenon n'est pas du tout un Balzac belge mais un romancier russe !

    L'aura de Czapski: la mine un peu grave, pensive et triste, de son grand autoportrait en pied. Et sa voix haut perchée qui me revient aussi bien: "Mais savez-vous, mon cher, que j'ai été bien plus malheureux à vingt ans, lorsque j'étais amoureux, que dans les camps de concentration soviétiques !"

    Destin de Josef Czapski ? Deux moments pour le fixer: lorsque, ce matin-là à Cracovie, je lève le store de l'hôtel faisant face au Musée national et que je découvre, en grandes lettres, sur la façade grise, le nom du grand exilé, véritable conscience morale de l'intelligentsia polonaise et non moins grand oiseau dégingandé maniant ses pinceaux dans sa mansarde-atelier: CZAPSKI. Ou cet autre événement plus historique évidemment: la reconnaissance solennelle, par le pouvoir russe, du crime accompli contre 5000 officiers et étudiants polonais par les Soviets staliniens, longtemps attribué aux nazis.

    Vladimir Dimitrijevic voyait, dans les deux termes de vie et destin, une croix. C'est lui qui nous a révélé Vie et destin de Vassili Grossman, entre tant d'autres livres essentiels traduit du russe et de bien d'autres langues.

    Dimitri3.JPGOr ce que je revois de Dimitri à l'instant, sur une table bien mise par sa femme très douce et formidablement présente dans son apparente gracilité, Geneviève, mère d'Andonia, ce sont de pauvres services comme en usent les petits soldats en campagne, cuiller de fer et fourchette avec couteau combiné assortis, du genre qui se fixent l'un à l'autre. Etait-ce cultiver un mythe, alors que le jeune homme avait déserté l'Armée du peuple ? Un signe parmi tant d'autres de l'attachement des anges aux objets terrestres. L'inspecteur Columbo, c'est son pardessus; Czapski, son béret noir; Rodriguez son stetson et ses lunettes non moins noires...

    Destin de Dimitri: mystère ! Je ne veux pas voir que cette route fatale de ce jour-là du 23 juin 2010, ni que cet amas de ferraille. Qu'il soit mort si brutalement le jour d'une commémoration mystique de la mémoire serbe: je ne veux pas le savoir ! Rodriguez, Czapski, Dimitri, je les vois autour de moi dans la lumière de fin d'après-midi de ce jour de printemps qu'un crachin à la Simenon marque là-bas sur le macadam, devant l'hosto.

    L'Hôtel-Dieu: tu vises le nom, petit, gentil Lucas qui finit ta médecine, me scrute, me bassine de questions (buvez-vous ? fumez-vous? tuez-vous ?), me poses les fiches de l'électromachin et ne perds pas ton sourire à nous voir nous faire chier ensemble des heures...