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  • La Femme du vent

     littérature,poésie

    En mémoire de Katia.

    La très vieille dame au masque d’Inuk me rejoint sur la terrasse de bois de la pension Bella Vista, et voici qu’elle me parle sans me regarder.

    - Je n’aspire plus maintenant qu’à me dessécher. Je viens ici la nuit où seul le vent me caresse encore, mais c’est à la lumière que j’aimerais que les dieux vivants me purgent de mes dernières humeurs. Bientôt je n’aurai plus de bile. Mes larmes sécheront. Toute mon eau sera bue par le ciel incandesent mais je continuerai de vivre comme en transparence, je serai comme ces arbres centenaires  dont il ne reste plus que le réseau de veines durcies sur lequel s’est tannée une espèce d’ultime membrane de vieux cuir de momie. C’est le mot. Cependant je serai, moi, d’avant l’Egypte et l’écriture.

    Tandis qu’elle parle, le vent de Midi s’est levé; et parce qu’elle ferme les yeux je ne suis plus là que pour pour lui faire écho par delà les eaux sombres. Elle gémit encore un peu sous la caresse, puis sa plainte devient chant.

     

    (Extrait de La Fée Valse)

  • La fée sort du bois

     

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    La Fée Valse, son éditeur et son auteur, l’équipe du Café littéraire et le crooner d’enfer Michael Frei vous attendent, vendredi soir 31 mars 2017 dès 18h. 30 pour un vernissage assorti de lectures et de petits plats dans les grands bien arrosés, sous le signe de la belle humeur et de la fantaisie.


    Dès 18h. 30. Signature de l’opuscule immortel et début de l’apéro.
    Vers 20h. Première séquence de lectures des fragments de La Fée Valse et autres listes proférées à plusieurs voix.


    Vers 20h.30. Début des agapes et conversations privées.

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    Vers 21h. Psalmodie de la Story of Captain Death, par Michael Frei. Durée : 7 minutes chrono. Suite des lectures.


    Vers 21h.30. Suite des agapes et conversations effrénées. Lecture finale.


    Café littéraire de Vevey : https://lecafelitteraire.ch/

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    Frontispice de La Fée Valse, dessin original de Stéphane Zaech.

     

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  • Sérénité

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    Tout cela va de soi :

    nous sommes confiés

    l’un à l’autre, je crois.

    Le matin revenu,

    Schubert à l’impromptu,

    nos regards accordés,

    la chambre, la journée,

    les arbres, tout ce bleu,

    nos secrets et nos vœux,

    nos silences et nos voix.

     

    Je me sens si léger,

    de me savoir à toi.

     

    (13 mars 1989)

     

     

     

  • En réalité

     

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    Ne plus rien dire enfin.

    Nous avons trop parlé.

    Tout se mêle, les mots,

    le miel et le fiel noir.

    Au ciel de sang caillé,

    ce ne sont plus que cris

    et que sanglots hagards.

    Je vais errant sans poids ;

    il n’est plus de langue

    que de bois en cendre,

    âcre au palais sans lèvres.

    L’âme se tait, aux murs

    les slogans effacés

    ne rêvent plus à rien.

    Dans le grand jour obscur :

    pas un chant de regret ;

    juste une femme au puits,

    et son enfant muet.

     

    (15 février 1989)

     

      

     

     

  • Le sacre des instants


    Rencontre avec Alain Cavalier.Cette année, le Sesterce d'or Prix Raiffeisen Maître du Réel sera décerné au réalisateur français Alain Cavalier, en hommage à l'ensemble de sa carrière. Y seront présentés, en première mondiale ses Six Portraits XL durant le Festival Cinéma du réel, du 21 au 29 avril 2017!

    L’homme est la seule créature, consciente de ses fins, qui éprouve le besoin de noter ce qui lui arrive au jour le jour, comme pour conjurer sa disparition. La démarche d’Alain Cavalier dans Le filmeur évoque d’ailleurs, à tout moment, ces sentiments élémentaires que sont la peur de la nuit, l’angoisse face à la maladie ou la mort, autant que l’émerveillement devant la nature ou la simple joie d’être au monde, tels que l’homme de Lascaux les a probablement ressentis.
    C’est chez les Cavalier, à Paris, dans une pièce tapissée de masques d’animaux et d’affiches de films, que Françoise Widhoff, épouse du réalisateur et collaboratrice de l’ouvrage, dont elle est en outre une figure omniprésente, nous a projeté Le filmeur, qui se déroule en partie en ce lieu même.

    Après cette immersion dans une vie entièrement dévoilée, quoique toujours pudique, Alain Cavalier nous a rejoints, qui passe toutes ses matinées du côté d’Aubervilliers à filmer, à présent, un homme de cheval en la personne de Bartabas. A nos pieds se dandinait la petite poule de soie noire qu’on voit dans Le filmeur, comme si la vie captée par les images poursuivait son cours «hors champ» alors que, dans un reportage photographique qu’elle tenait en mains, Françoise Widhoff (qui découvre au cours du film son ascendance ukrainienne et juive) nous montrait un petit cheval à sept pattes victime de la contamination de Tchernobyl…
    Or Alain Cavalier détaillait maintenant l’origine de sa démarche: «J’ai toujours été porté à noter ce qui me semble le propre de la vie qui va, détail émouvant ou cocasse, qu’il me semblait intolérable de laisser se perdre, et que j’ai longtemps capté par l’écriture. Ensuite, avec l’usage de la caméra numérique, cette ressaisie s’est inscrite dans ma pratique de cinéaste, dès l’époque de Thérèse».
    C’est en effet au cours des essais préparatoires de Thérèse, qui a marqué un tournant dans sa carrière, qu’Alain Cavalier a découvert un type de relation, entre filmeur et filmé, qui devait l’amener à sa nouvelle méthode, telle qu’elle se développe dans René ou la magnifique série de ses portraits de femmes au travail. Ainsi a-t-il passé, sans le moindre regret insiste-t-il, et sans retour envisagé, d’un cinéma traditionnel, avec acteurs et équipe de tournage, à une pratique radicalement simplifiée, du point de vue logistique, mais qui lui permet d’aller à la pointe extrême de son expression poétique.
    «La seule loi absolue que je m’impose, dans ma façon de faire, est le son direct. Je ne suis pas encore tout à fait satisfait de ma façon de parler en même temps que je filme, mais le collage ou la retouche sont exclus».
    La grande beauté, jamais esthétisante, et les surprises constantes, l’humour irrésistible aussi du Filmeur tiennent d’ailleurs à cela: que l’image et la parole «dialoguent» en vivant contrepoint. Diverses séquences, à commencer par la scène de la mendiante voilée de noir se tenant littéralement à plat ventre sur les Champs-Elysées, puis fonçant sur le filmeur, semblent construites, alors qu’il n’en est rien.

    «Ma seule ruse, en l’occurrence, a été de filmer cette mendiante, que je soupçonne d’être une lépreuse, en la cadrant de profil. Ensuite, quand elle m’a repéré, je me suis éloigné pour la recadrer de face, au téléobjectif…»
    De telles «prouesses» sont pourtant rares dans Le filmeur, alors qu’y foisonnent les tableaux en mouvement, au fil d’une véritable mélodie de plans. «Le cinéma est cela même à mes yeux: c’est le passage d’un plan à l’autre. En outre, par rapport à l’écrit et donc aux mots, je crois que cet art est qualifié pour dire le réel de l’instant et le magnifier à sa façon. Si vous dites le mot pluie, vous imaginez un phénomène général. Tandis que la pluie du film, fusillant le bambou que vous voyez là, est une pluie unique, si j’ose dire…»
    Uniques aussi: le visage de son père mort; la voix de sa mère hors champ dans la lumière belle, qui chantonne le prénom de son fils ou se rappelle ses moments de bonheur; le sourire de sa femme revenant d’endoscopie dans un bistrot plein d’animation; son propre visage défiguré par la troisième opération d’un cancer de la peau; l’ oraison funèbre qu’il improvise dans les toilettes d’un café à son ami Claude Sautet; ce que nous vivions lorsque tous nous avons appris l’attentat du 11 septembre; enfin la «petite aube aux doigts de rose» de certains éveils, et tant d’autres  «uniques» instants que Le filmeur sacralise…


    La série des Portraits de femmes réalisés par Alain Cavalier est disponible en DVD.

  • Sollersiana

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    L'ANIMAL. - J'ai pas mal hésité avant de me décider, mais ça y est: le rendez-vous est pris avec Philippe Sollers, que je rencontrerai le 29 janvier prochain dans son bureau de Gallimard. J'en tremblote un peu d'avance en pensant à tout le mal que j'ai parfois écrit à propos de certains de ses livres, le traitant de frimeur et de faiseur, mais je l'ai mieux traité ces dernières années, avec la même complète sincérité, et de toute façon ma curiosité est la plus forte: je veux rencontrer cet animal.

     

     Je m'attends plus ou moins à ce que qu'il me snobe, m'oppose sa morgue supérieure ou me traite en utilité provinciale, comme la plupart de ses pairs parisiens, mais je n'exclus pas un accueil plus amène - à vrai dire je ne connais de lui que le pire qu'on en a dit, mais j'en garde aussi une image tout à fait autre que m'en a donné Benoît Chantre, avec lequel il a composé les entretiens de La Divine Comédie, qui m'a raconté comment Sollers arrivait à leurs réunions, très amical et sérieux, et comment il disposait autour de lui, s'étant assis par terre, les nombreux carnets de notes qu'il avait remplis à la lecture de la Commedia de Dante. Or cette image de junger Bursche studieux m'a touché. Je ne sais rien de plus beau que l'enfant au travail, attentif et fervent. Ainsi, tout à l'opposé du poseur médiatique à fume-cibiche, c'est cet animal-là que j'ai voulu rencontrer.

     

                                                                                                            (À La Désirade,ce 20 janvier 2010)

        

    Morand4.jpgMORAND. – C’était au beau milieu de Vevey, sur le balcon théâtral du Château de L’Aile, à main droite de la place pavée s’ouvrant sur le lac, c’était l’été, le matin assez tôt, et le vieil homme en culotte (je ne dirai pas short, car c’était réellement de culotte qu'il s'agissait,  plutôt anglaise, genre sportsman) pratiquait sa culture physique à torse nu, c’était en 1974, donc l’athlète  allait sur ses 86 ans, la flexion ralentie, presque allusive, mais non moins précise, exacte, légère comme le style de l’écrivain que Philippe Sollers, dans son Discours parfait,  place au troisième rang du championnat de littérature du XXe siècle français, après Proust et Céline. 

     

    Or lisant ce que dit Sollers du corps de Paul Morand, et me rappelant celui-ci à l'exercice, m'est revenu le souvenir d'une soirée passée en sa compagnie à la fin des années 70, autour d’une poularde demi-deuil, chez l’iconographe René Creux, avec quelques amis, dans la plus grande simplicité. Jamais on aurait dit, en effet, que cet octogénaire à mocassins souples avait fréquenté le Gotha des lettres et du monde parisien et mondial, tourné la tête au cher Marcel et à mille femmes avant de trôner (de loin) à l’Académie. J’étais, pour ma part, aussi terriblement impressionné que lorsque j’ai rencontré Pierre Jean Jouve, à la même époque, tant le choc de la lecture d’Hécate et ses chiens, dont parle évidemment Sollers, me restait présente – mais qu’en dire à l’auteur sans paraître plouc ? et d’ailleurs la conversation n’effleura même pas ses livres, à l'exception de Monsieur Dumoulin à l'Isle de la Grenade qu'il venait de publier avec notre hôte, où il  est question d’un peintre-baroudeur  veveysan dont on peut toujours voir les batailles navales au musée historique du coin et que le vieux dandy boucanier fait revivre à sa fringante façon...  

     

    Celui qui se déride à chaque fois que tu lui souris juste parce que ses rides te rappellent que vous avez le même âge / Celle qui t’en veut de ne pas à en vouloir à ceux qu’elle sait t’en vouloir à ton insu de plein gré / Ceux qui s’égarent dans les pensées de la centenaire sous l’effet de leur Alzheimer, etc. 

     

    Sollers36.jpgUNE HEURE AVEC SOLLERS. - Ma rencontre de cet après-midi avec Philippe Sollers s'est passée le mieux possible, selon les normes et formats civils. Je me suis pointé chez Gallimard à trois heures, il m'a reçu sans me faire attendre dans son bureau plein de livres et de piles de papiers plutôt bien ordonnées. Il m'a enjoint de "jeter ma pelure n'importe où" et de m'installer sur un canapé gardé par la Berthe Morisod en noir de Manet. Lui s'est installé à sa table de travail proche de la fenêtre qu'on voit sur diverses photos. Sa ressemblance avec ses derniers portraits m'a également frappé, avec son air moins moine de cour qu'à cinquante ou soixante ans. Tout aussitôt m'ont saisi la solidité de ses attaches et sa présence immédiatement péremptoire et autoritaire, s’affinant selon le sujet. Avant de l’interroger sur Discours parfait, je lui ai proposé une dizaine de mots et de noms sur lesquels improviser (Amateur, Apprendre, Intimité, Jardin, Adversaire, Tragique, Pensée, Année Zéro, Marthe et Clara, quelques autres - ce genre de thèmes tirés de ses livres) et j’ai vu son visage irradier quand je lui ai proposé JARDIN !

     

    Pendant qu'il improvisait, concentré, précieux, précis, j’ai bien regardé son visage, j’ai bien regardé le livre d’images de son bureau. J’ai bien regardé ses yeux aux reflets moirés et son regard et ses traits mobiles. J'ai été frappé par sa masse et ce qu’on pourrait dire sa tonne, et j’ai pensé au titre de Condottiere, genre prince lettré mais en pull de cachemire et plutôt bon compère. Comme je lui avais apporté, avec mes derniers papiers de 24 Heures, plusieurs exemplaires du Passe-Muraille dont nous espérions lui réserver la prochaine ouverture, il a remarqué qu'il connaissait cette revue et lui trouvait une belle qualité, avant de me faire avouer que nous n'étions que quelques-uns à la réaliser et  qu'elle touchait peu de gens, ce qu'il trouvait très bien, vraiment très bien. Et lui de me confier comme un secret qu'il dirigeait lui aussi une petite revue depuis une vingtaine d'années, qui touchait également peu de gens, ce qu'il trouvait là encore vraiment très, très bien. Je me suis demandé s'il ne se foutait pas de moi en parlant ainsi de L'Infini, mais non: il me parlait très, très sérieusement...

     

    DIXIT SOLLERS. - De la suite de pointes que Philippe Sollers a ciselées, à l'oral, à partir des mots que je lui proposai, j'ai constaté que je n'aurais pas un mot à en modifier ensuite à l'écrit: 

     

    AMATEUR. - Il y a dans amateur le mot aimer qui renvoie à quelque chose de très profond et contraire à l’acception courante péjorative, opposée à professionnel, mot affreux. Quand Bach écrit que ce qu’il livre, là, est écrit « pour les amateurs », cela veut dire qu’il s’adresse à des gens qui sont capables d’entrer avec amour dans la musique et dans l’art en général. Il faudrait retrouver cette complicité ancienne - quand il y avait de vrais amateurs. Cela peut paraître élitiste, mais non, car il s’agit d’amour, et les gens qui aiment sont tout à fait rares.

     

     APPRENDRE. - C’est une curiosité presque innée que j’oppose à ce que j’ai constaté en consultant des manuels scolaires dont je suis sorti épouvanté. De fait on ne peut rien apprendre dans l’école telle qu’elle fonctionne aujourd’hui. Apprendre ne se passe pas à l’école ni à l’université. Cela se passe par une curiosité innée qui fait qu’on va vers ce qu’on aime le mieux. J’ai beaucoup appris, dans la vie, de personnes singulières.

     

    INTIMITE.- C’est là où règne le secret, dans la tendresse. L’intimité est très en danger aujourd’hui puisque : spectacle, spectacle, spectacle, spectacle, spectacle. Je crois qu’avoir une vraie intimité est absolument essentiel. 

     

    jardin10.jpgJARDIN.- J’ai vécu, de façon enchantée, dans une enfance avec  grand jardin, à Bordeaux, et c’est pour toujours. La première partie de Discours parfait, ce livre dans le livre intitulé Fleurs et comptant beaucoup pour moi rappelle que, si les civilisations disparaissent, les fleurs, elles,  sont toujours là. Ce que Joyce dit en français dans un passage de Finnegans Wake : « Catastrophes, massacres, les fleurs reviennent… » Donc le jardin est donc quelque chose d’absolument fondamental pour moi, alors que presque plus personne ne voit ce que c’est qu’un arbre ou ce que c’est qu’une fleur, ce que c’est que l’herbe, ce que c’est que la nature - pas du tout au sens écologique mais au sens plus large du surgissement de cette merveille. Enfin le jardin, c’est l’Eden, c’est Dante, c’est le paradis terrestre - le Jardin dont la Chute nous a privés.

     

     PROUST. - Il faut beaucoup insister sur le mot : retrouvé. Qu’est-ce que Proust fait, dans les dernières années de sa vie, pressé par la guerre de 1914-1918 qui, d’une certaine manière, change complètement le temps. Il faut remarquer à quel point Proust s’est alors intéressé à la guerre. Il faut se rappeler en outre que chez  Proust et Céline, nous avons deux écrivains qui ont été confrontés à deux guerres mondiales. Le temps chez Proust est un temps tout à fait nouveau. Il était fatal que, dans un premier temps, Gide n’ait rien compris à ce que voulait faire Proust. Pour ce qui me concerne, c’est une découverte fondamentale, dont je rends compte dans Les Voyageurs du temps.

     

     Céline5.jpgFERDINE.- À la parole Au commencement était le Verbe il faudrait substituer : au commencement était l’action, au commencement était le mouvement, mais le défi de Céline est bel et bien relevé par rapport au verbe, et au verbe  pris au sens biblique. Cela l’a entraîné dans des dérives peu reluisantes marquées par le rythme. Pour Céline, tout langage qui n’est pas chargé par le rythme est mort. Ainsi pense-t-il que les autres écrivains pratiquent une langue morte. Céline a tenté, et y a réussi je crois, de s’inscrire dans la langue vivante. Quand il parle de la langue française comme d’une  langue royale, et foutu baragouin tout autour, ça a l’air du nationalisme mais en fait pas du tout, il dit : royal, la nation n’y a rien à voir : c’est une souveraineté que le français possède en lui-même, il serait d’ailleurs temps que les Français se le rappellent.

     

    Morand.jpgMORAND. - J’ai voulu insister sur un aspect méconnu, qui fait l’objet d’une jalousie particulière et d’un ressentiment formidable, et c’est le corps des écrivains. Je ne parle pas d’un corps spécialement beau, mais de la façon dont un corps fonctionne quand on est un écrivain. Chez Morand c’est intéressant, parce qu’il avait en somme le suffrage à vue. Mais ça peut être aussi bien Beckett ou Sartre. Sartre n’était pas séduisant, mais j’ai été avec lui genou contre genou et après une heure  on était absolument sous le charme du fait de la puissance de sa parole. En ce qui concerne Morand, je crois que le refus qu’il inspirait ne tenait pas qu’à ses opinions, mais à un rejet physiologique, comme Fouquet était l’objet d’une jalousie physique de la part de Louis XIV.

     

     PICTOR. - Je ne suis pas adepte du binaire, car le binaire est toujours moralisant. Ce qui m’intéresse, dans une position de surplomb qui peut très bien défendre les contraires, c’est l’énergie qui se dégage des œuvres. Or il y a, chez Watteau, un principe d’élégance souveraine  que vous retrouvez très paradoxalement dans les figures apparemment repoussantes de Bacon. On n’a pas d’enregistrement de la voix de Watteau, en revanche on a celle de Bacon dans ce film extraordinaire qui a été fait sur lui, où se dégage un trait qu’on retrouve chez Watteau, et c’est la liberté.

     

     DIVAS. - Deux femmes de génie, qui ne sont pas que des interprètes mais des musiciennes, aussi différentes l’une de l’autre que possible. Argerich me plaît beaucoup à cause de son côté sauvage, récalcitrant, très drôle. Bartoli  aussi est une femme de génie, j’ai beaucoup appris à la voir travailler, et je remarque ceci à ce propos : que la musique est le seul art où l’on ne peut pas tricher. Tout le monde peut être écrivain, à ce qu’il semble. On peut faire semblant aujourd’hui d’être un peintre, sans savoir grand-chose, mais on ne peut pas faire semblent de jouer d’un instrument.

     

     AN ZERO. - On y est.  C’est maintenant.

     

     L’ADVERSAIRE. - Le Diable. Ya-t-il du diable, et s’il y est, qu’est-ce que c’est ? Il suffit d’ouvrir les Evangiles et de voir comment il apparaît. Comment on le nomme : prince de ce monde, mais pour commencer : homicide. On se rappelle que c’est un ange, certes déchu, mais à l’intérieur de Dieu. Personnage éprouvable, je crois. Tout enfant je l’ai senti : le Diable ne me voulait pas de bien. Et ça continue…

     

     TRAGIQUE. - Eschyle, Sophocle, Euripide, les Bacchantes, le dionysiaque… en dehors du grec, ça se dilue. C’est ce que Nietzsche a très bien senti. Ces dieux grecs m’intéressent. On les oublie beaucoup : ils sont en danger, on ne sait plus très bien de quoi il s’agit. La volonté d’effacer leurs traces est elle-même une opération « diabolique », c’est évident. Le tragique est fondamental en cela qu’il faut cette couleur-là pour fonder le droit à l’affirmation. Si on force sur le tragique on risque d’aller vers le dolorisme et la névrose chrétienne, navrante. Seule la mort, finalement, scelle le tragique de la condition humaine. Mais il faut avoir cette couleur de noir intense. Le nihilisme tient au fait de ne pas pouvoir se situer par rapport au néant. Le noir du portrait de Berthe Morisod par Manet, pour citer un exemple, permet au bleu d’irradier…

     

    TRIBUNAL. -  Au service de l’Adversaire, c’est l’accusateur, c’est le calomniateur : ce sont ses autres noms. Et l’avocat, c’est le paraclet, c’est le Saint Esprit. Il y a, dans le fait social lui-même, une vocation à s’ériger en tribunal, pour juger surtout les innocents. Il n’est pas hasardeux qu’Hitchcock le catholique souligne devant Truffaut que tous ses films décrivent la situation d’innocents dans un monde coupable.  Sur ce thème, le chef-d’œuvre me semble Billy Budd de Melville…

     

    Nietzsche.jpgNIETZSCHE.- Je pense avoir fait sentir l’existence de Nietzsche dans Une vie divine. Pas du tout, là encore, dans le ciel des idées, mais dans l’effectuation d’un corps. Vous savez que j’adopte son changement de calendrier, dès le 30 septembre 1888, premier jour de l’Ère du salut. Pour moi, en fonction de ce changement, nous sommes donc en 122 et le 30 septembre prochain nous passerons en 123. Je reçois désormais des vœux de bonne année à cette date. Je vis ainsi accordé au temps de la figure la plus haute de la liberté...

     

  • Rhapsodies de l'univers

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    En 1992, Anne-Marie Jaton, mondialement connue sous le surnom de la Professorella, publiait un livre magnifiquement illustré,  consacré à Blaise Cendrars. Actuellement encore, cet ouvrage reste l'introduction la plus attrayante, et la plus chaleureuse, à la vie et aux œuvres du formidable écrivain.

     

    Le nom de Cendrars évoque à tout coup l'image d'un bourlingueur au long cours parti en son adolescence de La Chaux-de- Fonds pour le bout du monde, via le Transsibérien et l'Amazonie grouillante d'Indiens bleus, la bohème parisienne où il fut de toutes les avant-gardes, la Grande Guerre qui lui coûta sa main droite, et trente-six mille épisodes légendaires dont on disait parfois que la moitié relevait de l'affabulation, sans que le prestige du conteur n'en fût d'ailleurs entamé.

     

    cendrars2.gifOr plus on revient à Cendrars, après avoir brûlé de juvénile ferveur pour Moravagine ou pour ses récits des quatre vents, et plus on s'aperçoit qu'au mythe —fondé, mais insuffisant — du grand voyageur et du «personnage», s'ajoutent les multiples facettes d'un individu complexe et tourmenté, romantique et violent, sensuel et mystique, certes mille fois plus ouvert au monde que la plupart des hommes de lettres, mais passant autant de temps dans les livres qu'à l'Université de la rue, et vivant l'écriture comme une seconde respiration. 

     

    De ce Cendrars en vérité, sa fille Miriam a dévoilé l'essentiel dans la biographie qu'elle publia en 1984 chez Balland. Or à celle-ci s'ajoute désormais, pour le public non spécialisé autant que pour le lecteur ferré en cendrarsologie surfine, ce qu'on pourrait dire l'introduction idéale à l'homme et à l'Œuvre, en cela que l'ouvrage d'Anne-Marie Jaton a le triple mérite de raconter la vie de Freddy Sauser (que l'état civil de La Chaux-de-Fonds fait naître «du 29juillet  au 4 août 1887»...), littéralement enluminée par une profusion d'images combien évocatrices; de retracer parallèlement la saga du poète, de ses premiers tâtons aux chefs-d'œuvre de la cinquantaine; enfin de commenter lesdites œuvres avec autant d'enthousiasme communicatif que de pertinence dans l'aperçu critique et la synthèse. 

     

    À lecture de Vol àvoile, plus d'un lecteur s'est imaginé le jeune Cendrars se carapatant de chez lui pour aller courir le vaste monde à la manière d'un beatnik avant la lettre. Or il va de soi que l'histoire de son émancipation est plus compliquée,même si Cendrars s'est choisi précocement un destin «tout autre» et si le thème de l'errance (mais en famille...) s'inscrivit très tôt dans son existence. 

     

    Cendrars77.JPGSans doute le jeune Sauser a-t-il vu du pays dès son âge tendre, mais le présumé baroudeur n'en est pas moins un garçon souvent tourmenté, romantique et introverti, dont les relations avec les femmes seront toujours bien singulières en outre — il n'est que de citer son amour platonique pour Raymone, compagne de sa vie. 

     

    De la nature antinomique de Cendrars, Anne-Marie Jaton déchiffre d'ailleurs les traits à visage ouvert, si l'on peut dire, en appliquant la lecture physiognomonique de Lavater — auquel il faut préciser qu'elle a consacré un autre volume des Grands Suisses. Ainsi note-t-elle chez Cendrars l'opposition d'«une intense spiritualité dans les traits tourmentés» et d'«une sensualité trouble et douloureuse dans les lèvres épaisses qui veulent gober le monde», puis «la violence dans les sourcils, la générosité indulgente dans le nez épaté, la mélancolie, la recherche de l'âme et de la profondeur dans le dessin du front, la concentration enfin, l'ardeur et le feu dans l'ensemble du visage». 

     

    Parallèlement, le rapport graphologique de Julien Dunilac, étudiant l'évolution de l'écriture de Cendrars «de la main droite à la main gauche», n'est pas moins éclairant et significatif... 

     

    A ce portrait de l'homme, l'auteur ajoute en outre, nous l'avons dit, un commentaire sur l'œuvre visant à en ressaisir l'unité profonde. Par-delà son apparente dispersion, l'on voit aussi bien cristalliser un grand dessein poétique. Abeille faisant son miel de toutes les manifestations de lavie — des saveurs les plus immédiates aux spéculations les plus élevées —,Cendrars travaille sans cesse à la transfiguration verbale du cosmos. «On nepeut faire l'analyse d'un grain de blé sans démonter l'univers», écrit-il. 

     

    Frère poétique de Nerval mais aussi du feuilletoniste Gustave Le Rouge, Cendrars vit dans sa parole même l'opposition d'une espèce de sauvagerie bouillonnante et du besoin civilisateur de tout filtrer dans les arcanes du symbole et du signe. 

     

    Cendrars33.jpgGrand lecteur du monde, dont il s'est appliqué à ressaisir le mystère et les merveilles dans sa grande tétralogie (amorcée avec L'homme foudroyé, poursuivie dans La main coupée et Bourlinguer, puis conclue sur Le lotissement du ciel), Biaise Cendrars nous convie à partager son émerveillement et ses angoisses d'enfant, ses révoltes d'adolescent éternel et son amour, les cendres de la vie et le feu de l'art. 

    Anne-Marie Jaton, Cendrars. Collection Les Grands Suisses, Editions Slatkine, 160 p.

     

  • Celles qu'on shoote

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    Celui qui booste la crooneuse / Celle qui a un string genre cordon sanitaire / Celles qui ont laissé leur carte à Pierre Bergé au cas où / Celui qui fait chanter celles qu'il a shootées dans une vie antérieure / Celle qui dit qu'une Miss Zurich kosovare dévalorise le titre / Ceux qui se refont au poker menteur / Celui qui investit dans le physique de rêve de sa belle-fille chimiste / Celle qui a lu Proust sur Twitter ou tout au moins le prétend / Celles qui sont dépassées par leurs followers par la voie d'urgence / Celui qui égare son iPhone en shootant les basketteuses bi / Celle qui exige que son furet soit dans le casting / Ceux qui restent clean dans le cloud / Celui qui se prend une claque en oubliant les codes de la promotion canapé / Celle qui lustre les Paul Smith de son futur ex / Ceux qui ne désirent plus celles qu'ils possèdent encore / Celui qui perd au jeu celle qui ne lui appartient pas vraiment / Celle qui fait des lesboshows virtuels avec sa prof d'ukrainien / Ceux qui tombent en mains dangereuses / Celles qu'on a marquées à l'épaule comme au temps du Cardinal / Celui qui cesse d'être objectif quand il shoote des anorexiques kantiennes / Celle qui en jette tellement qu'elle n'a plus que le satin de sa peau sur ses os moelleux / Celles qui ne se shootent qu'aux pixels / Ceux qui ramassent la mise et tirent l'eau, etc.
    (Cette liste a été jetée pendant l'abattage de trois grands arbres innocents dans les marges de papier du nouveau roman à paraître d'Antoine Jaquier qui fera sous peu le buzz entre fourrés et clairières...)

  • LONGUES PHRASES

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    Celui qui s'est longtemps couché de bonheur au motif que sa mère bossant la nuit à l'aciérie voisine ne pouvait le border avant l'heure où elle pointait là-bas et donc alors qu'elle avait déjà pris sa place dans la chaîne lui à peine sa bougie éteinte n'avait pas encore pu se dire "je m'endors" qu'il pionçait déjà pour être réveillé plus tard par l'idée qu'il ferait bien à présent de s'endormir alors que son esprit flottait encore dans le livre que Maman avait emprunté pour lui à la bibliothèque du syndicat et c'était par étrange osmose comme s'il était lui-même un objet ou un personnage du roman par elle conseillé qu'il devenait par exemple cette petite madeleine qu'il émiettait dans la soupe au gruau vespérale ou ce fier ouvrier sidérurgiste au torse luisant de sueur contre lequel son imagination déposait sa joue empourprée tandis que les écailles du sommeil pesaient de nouveau sur ses yeux et voici que les joues de l'oreiller se substituaient au torse de l'ouvrier et que sonnait minuit et que Maman prenait la pause à la cafète et que lui s'imprégnait de l'immobilité des choses et du silence au point de devenir chose lui-même et silence même duquel naissait bientôt la mélancolique mélodie d'une espèce de sonate ouvrière qui était celle-là même que Maman entendait là-bas dans l'usine aux voussures de cathédrale et aux vitraux violets qu'enflammait la pourpre des grands feux et voilà que le branle était donné à sa mémoire et que les images affluaient de sorte que loin de se trouver séparé plus longtemps de Maman celle-ci sortait en imagination comme Eve naquit d'une côte d'Adam chez lui née d'une fausse position de sa cuisse et son corps de petit prolétaire sentait par la seule évocation diaprée du corps de Maman à sa chaîne la chaleur lui revenir et c'était alors qu'il se réveillait pour écrire tout exactement comme il l'avait ressenti dès le début de son endormissement le récit qu'il ferait lire à Maman à son retour des ateliers après quoi tout comme exactement il s'en souviendrait plus tard celle qu'il aimait lui dirait bonsoir tandis que le jour se lèverait, etc.

     

     

  • Ceux qui ont tout vu

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    Celui qui à Cuba s'est identifié à Hemingway en sirotant un drink au Blau Varadero service correct et super bonne nourriture quoique trop épicée / Celle qui en Business Class pense à ceux qui n'y ont pas droit et se console en se disant que quelque part ça se mérite / Ceux qui comparent les minibars des États voyous / Celui qui a attendu des plombes dans la file d'attente des Offices de Florence dont il dira plus tard que c'est un musée surfait et je te dis pas la cafétéria / Celle qui au Musée Getty a apprécié la vue sur les palmiers / Ceux qui aiment s'attarder devant l'Océan en songeant à la relativité des choses et tout que ce que ça brasse au niveau mystère inexpliqué même par le Routard / Celui qui à Tokyo a préféré à tout les très petits oiseaux sémillants du parc jouxtant le Takanawa Orince Hôtel dont les chambres sont ornées de vues de Zermatt ou de Monaco / Celle qui a mis le pied au Pôle Nord sans perdre la boussole / Ceux qui estiment que les hommes sont les mêmes partout mais que les femmes ça dépend des régions / Celui qui a fait toutes les croisières proposées par son agence sans en exclure d'autres vu l'étendue des océans / Celle qui pense qu'il y a un trou à combler dans le Dictionnaire des idées reçues de Gustave Flaubert qui reste aujourd'hui assez lu par les étudiants en lettres visitant Salambô ou ce qu'il en reste / Ceux qui devant le Cervin s'exclament avec humeur que c'est un cliché en jurant qu'un Cézanne se serait gardé d'en faire le moindre crobard / Celui qui fait semblant de dénigrer le voyage pour éloigner les raseurs / Celle qui a lu tout Bouvier qui avait lui-même lu tout Hérodote dont Richard Kapuscinski parle dans un de ses récits qu'elle aussi lu dans sa chambre du Sheraton de Shanghai en fumant au dam du règlement ce qui prouve qu'elle reste ouverte à l'aventure vécue / Ceux qui optent pour la prise de risques en se programmant un week-end à Vesoul / Celui qui s'est toujours trouvé chez lui partout sauf à Oswiecim en Pologne ou vraiment ça craignait / Celle qui se dit du prochain voyage à l'aumônier qui lui parle de l'autre côté dont il ne sait rien mais c'est son job et elle aime bien ce vieux garçon un peu complexé / Ceux qui ont pas mal voyagé pour des aspirateurs dont la marque a été rachetée par le Qatar qu'ils ne sauraient situer sur la carte mais avec Google Earth on peut se faire une idée / Celui qui a ramené un petit renard de peluche de Sapporo à sa fille qui l'a toujours sur son bureau de cheffe de projet / Celle qui a connu deux de ses ex en Norvège et les autres en Suède où elle a découvert l'amour libre à la danoise / Ceux qui essaient s'explique l'humour d'Amélie Nothomb aux Finlandais qui la prennent au mot voire au pied de la lettre, ah, ah, ces Finlandais, etc.

     

    Peinture: Michael Sowa.

  • Max Frisch et les avatars du JE

    Frisch04.jpgÀ propos du Journal 1966-1971.

    Pressenti comme Prix Nobel de littérature, titulaire du prix de la Paix décerné par les librairies allemands et de nombreuses autres distinctions littéraires ou académiques, connu bien au-delà de nos frontières - son théâtre a été joué dans le monde entier, ses romans et essais suscitant l'intérêt d'un très vaste public -, Max Frisch représente sans doute un type d'écrivain et d'intellectuel caractéristique de l'Occident contemporain. Incarnant la mauvaise conscience d'une intelligentsia issue des classes favorisées de la société, confrontée aux contradictions du système et mobilisée par l'espoir d'un monde plus juste et plus humain, Frisch nous intéresse autant par son parcours intellectuel, où éthiques individuelle et politique ne cessent d'interférer, que par son oeuvre d'écrivain même si celle-ci devrait primer en dernière analyse. À cet égard, la lecture de son Journal 1966-1971 nous propose un jeu de questions-réponses qui nous en apprendra autant sur nous-mêmes que sur l'auteur...

    Frisch03.jpgPar le singulier morcellement de sa forme, indicatif autant d'un éclatement du discours que de l'interférence concertée de "rubriques" hétérogènes dont l'agencement même et la combinatoire assument une fonction critique, le Journal de Max Frisch investit un espace littéraire (car il faut souligner d'emblée l'aspect très élaboré de l'ouvrage dont toute spontanéité, toute effusion sentimentale ou tout abandon au flux du jour le jour sont absents) que nous pourrions situer aux antipodes du journal intime à la manière introspective et (plus ou moins) rien-que-pour-soi d'Amiel.

    Ceux qui recherchent, dans le genre diariste, la méditation personnelle, les aveux non déguisés ou la chaleur d'une voix ne trouveront rien ici (ou presque) qui les satisfasse, tant il est vrai que Max Frisch, au contraire d'un Amiel précisément, ou d'un Maine de Biran, d'un Julien Green, d'un Gombrowicz ou d'un Ernst Jünger, s'efface quasiment, en tant qu'individu se regardant, pour mieux exercer sa lucidité médiumnique. Cela étant, ne nous y trompons pas, car si "le Max" se retire, ou du moins se tient à l'abri des volutes de ses pipes, ce n'est que pour laisser plus libre cours aux notations, aux observations et aux choix déterminés de son compère "le Frisch" (comparé, par un critique de la Zeit  jouant sur les mots, à un poisson enfermé dans un clapier), docteur en honnêteté intellectuelle et ce nonobstant humoriste des plus corrosifs.

     

    Frisch01.jpgUn anti-personnage

    Dans un ensemble de notations datant de 1970 sur "l'usage du JE", où il relève au passage l'étonnant procédé de Norman Mailer  consistant à parler de soi-même à la troisième personne du singulier, Frisch en vient à préciser la nature de son rapport, non tant à sa propre intimité, qui se manifeste plus librement dans des fictions comme Homo Faber ou Montauk, qu'à la forme particulière du Journal: "Peut-être le JE est-il tout indiqué précisément en cas d'égocentrisme; il est un contrôle plus rigoureux. On pourrait, pour le contrôle, faire usage du JE, puis transporter au IL, afin d'être sûr que celui-ci n'est pas seulement un masque - mais on trouve alors des phrases qui n'acquièrent leur objectivité que par le JE, tandis que transposées mot pour mot à la forme sans malice du IL, elles font l'effet d'une lâcheté: celui qui écrit ne se dépasse pas dans le IL, il se défie seulement".

    Frisch07.jpgCette méfiance, à l'égard de l'empire du JE, sera discutée plus loin à propos de Miller, de Gombrowicz et des frères Goncourt, où sera mise en lumière l'alternative de "l'hypertrophie de l'égocentrisme" et de "l'hypertrophie du politique". A ces deux extrêmes, Max Frisch échappe également. Tout l'intérêt de son Journal tient alors, précisément, au dosage subtil des éléments qui lui sont incorporés, ressortissant aux deux sphères, dont l'ensemble constitue un "carnet de bord" permettant au lecteur de suivre un cheminement - et peut-être aura-t-il la curiosité, ensuite, de remonter au précédent Journal 1946-1949 -, un parcours évolutif inscrit dans le temps le renvoyant à des faits liés à la biographie de l'écrivain, au train du monde ou au travail, en coulisses, sur l'oeuvre en train de se faire.

    "Est-ce que je pense que l'état dans lequel je suis (comment je me suis réveillé aujourd'hui, etc.) soit d'intérêt public ? Pourtant je le note de temps à autre et le publie même"...

    "Le journal en tant qu'entraînement à son propre état  dans la pleine conscience de ce qu'il y  a là de futile", notera-t-il encore. Ni masqué ni transparent, ni subjectif à outrance ni dupe non plus de son illusoire objectivité (car il sait bien que toutes les pages aux allures de rapport qu'il nous livre, autant que les coupures de presse qu'il intègre dans son collage, manifestent autant de choix délibérés voire partisans), celui qui nous parle dans ce Journal 1966-1971 nous apparaît comme l'anti-personnage par excellence, indiquant ainsi la vaine gravité du jeu auquel nous sommes conviés avec un clin d'oeil à Montaigne: "C'est ainsi que je fonds et échappe à moi..."

    "Êtes-vous certain que la conservation de l'espèce, une fois disparus toutes vos connaissances et vous-même, vous intéresse réellement ?", se demande "le Max". En voilà une question ! Or tâchons d'y répondre sans tricher et préparons-nous à rempiler: il y en aura en effet tant et plus, de ces interrogations à la fois inattendues et révélatrices ("Aimez-vous les clôtures") où l'humour et l'ironie de l'écrivain font merveille - enfin, pas tout le temps...

    Frisch06.jpgAu reste, on aura tôt fait de le comprendre aussi: le contenu explicite de ces questions-réponses importe moins que l'effet second implicite qu'elles sont appelées à produire. Un langage est là, en train de se former. Une pensée affleure. Sans doute l'auteur s'ingénie-t-il à tourner ses questions de certaine façon, de sorte à faire "accoucher" l'hypothétique lecteur, mais la maïeutique ainsi fondée est une arme à double tranchant, et les esprits mal embouchés se feront un malin plaisir, aussi bien, de retourner les questions du "maître" aux limites de la tautologie ou de l'aporie. Cependant l'ombre du grand Wittgenstein n'aura fait que passer: des questionnaires paradoxaux, roboratifs ou se mordant la queue, voisinent avec d'autres qui touchent à l'avenir de l'espèce, aux raisons que nous avons de (sur)vivre, au mariage, à l'amitié, à la mère patrie, au trafic d'armes, à la propriété privée ou à la mort, au  discours ou au discours sur le discours, entre autres considérations plus attendues du moraliste citoyen achoppant à l'une des obsessions du XXe siècle: la politique.

     

    De la conscience politique  

    De quand date le concept de "conscience politique" ? On pourrait se le demander. Peut-être vous aura-t-on reproché, une fois ou l'autre, votre manque patent en la matière? Mais sans doute, en l'occurrence, votre interlocuteur ne se référait-il pas à Aristote, Platon ou Machiavel: à croire que le politique date pour nous du siècle passé, et qu'un homo politicus nouveau a fait depuis lors son apparition. On y pense plus d'une fois en lisant le Journal de Max Frisch. Parce qu'il nous semble que la "conscience politique" y prend nettement le pas sur la "conscience du politique": que celle-ci n'est plus seulement un élément de la réalité humaine impliquant le jeu de relations et les interactions d'innombrables autres composantes de la réalité, mais une sorte de substrat historico-social et psychologique dont le primat n'entre même plus en discussion. Or l'examen du phénomène et particulièrement intéressant dans une oeuvre qui, sans être inféodée à aucune idéologie dogmatique, baigne dans un climat moral qui est celui-là même de ce dernier quart de siècle dans l'intelligentsia occidentale.

    Cette digression pour inviter le lecteur à un débat, dont la matière abondante et multiforme du passionnant ouvrage de Max Frisch pourrait constituer la base. Qu'on range en effet l'auteur alémanique dans le grand sac rouge des "gauchistes", ou qu'on incrimine au contraire les nuances de son radicalisme, et la discussion sera close. Tandis qu'en le suivant pas à pas, l'esprit en alerte et si possible aussi critique que peut être le sien, et toute la complexion intellectuelle d'un écrivain hautement représentatif de l'époque nous apparaîtra dans ses multiples aspects.

    Voici donc Max Frisch lors de sa première rencontre avec Brecht à Zurich, en 1947, et ensuite plus tard, au retour de celui-ci sur sol allemand, le temps d'une rencontre puis à la veille de sa mort: tout en finesses, sans complaisance, c'est un portrait d'une intense présence où l'auteur, sans cesser d'être lui-même, rend hommage au grand dramaturge révolutionnaire.Ou le voici à Varsovie en 1966, se rappelant les décombres de 1948; ou bien à Prague, en 1967; à Moscou, un an plus tard; à Zurich après les événements du Globus; en Engadine le jour de l'entrée des Russes en Tchécoslovaquie, Dans le Parc national en compagnie de Friedrich Dürrenmatt ; à la Maison-Blanche où le reçoit Henry Kissinger qu'il avait rencontré à Harvard; ou encore dans sa résidence tessinois du val Onsernone, tentant de pénétrer l'esprit affranchi de la nouvelle génération.

    Observateur, scrutateur attentif, Max Frisch ne cesse d'interroger la réalité qui l'entoure et de la soumettre à la critique, qu'il visite la ville de Gorki en compagnie de l'architecte-idéologue en chef ou qu'il partage le lunch de Kissinger futur prix Nobel de la Paix (!) deux jours après l'invasion américaine du Cambodge. De cet entretien avec Kissinger, il ressortira, notamment, que "les intellectuels sont des cyniques" et que "les cyniques n'ont jamais bâti de cathédrales".On peut ne pas partager toutes les opinions de Max Frisch, mais le cynisme nous semble le dernier des reproches qu'on ait le droit de lui adresser.

    Frisch02.jpgL'écrivain surtout...

    Quoi qu'il en soit, que Frisch le démocrate insatisfait de nos démocraties occidentales ait tort ou raison, que le contempteur des vices de notre société soit ou non une conscience au-dessus de tout soupçon, que le moraliste politique emporte notre adhésion ou que nous nous distancions de ses prises de position de circonstance (la propension par trop utopique de son fameux discours de Francfort), l'écrivain s'impose en tant que tel, auquel nous devons les moments les plus forts de ce Journal 1966-1971.

    Ainsi, les esquisses de romans posant les repères essentiels de quelques destinées humaines, avec les histoires de l'orfèvre zurichois mal dans sa peau (toujours ce poisson rouge égaré dans la cage à lapins ! ), celle du pharmacien de Locarno ou du prof d'architecture, nous touchent-elles plus durablement que les considérations de l'écrivain sur tel ou tel thème d'actualité, alors même que la conscience globale de l'artiste investit l'ensemble de notre réalité.

    L'écrivain Max Frisch n'exclut pas mais englobe l'idéologue de gauche, hors de tout esthétisme et de tout sectarisme, déployant une oeuvre polyphonique dont l'un des grands mérites est de mettre en rapport des langages dont le rapprochement provoque l'étonnement  et l'éveil lucide, comme en une sorte de jeu parodique décapant.

    Max Frisch, "conscience de son époque", vous parle ainsi bien gravement de tel manifeste qu'il a décidé (pas pour la première fois) de ne pas signer, mais tout à l'heure vous aurez droit au numéro de Brother Max constatant, au nom de l'ubuesque Association Suicide: "Dix ans après   la fondation, les sept fondateurs sont encore tous en vie"...

     

    Max Frisch. Journal 1966-1971. Traduit de l'allemand par Michèle et Jean Tailleur. Gallimard, coll. Du monde entier, 1975.

     

    Cet article a paru dans le Samedi littéraire du Journal de Genève, le 27 novembre 1976.

  • Ceux qui restent confiants

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    Celui qui a gardé son Opinel / Celle qui ne lâche pas la main du Seigneur même quand elle nage sur le dos / Ceux qui continuent de lire Michaux dans le texte et même dans le sous-texte / Celui qui pratique l'écriture automatique avec conduite assistée dans les virages en épingles de chapeau / Celle qui reste attachée à la marque Le Rêve garantissant la chaleur d'un poêle à bois suisse donc sûr / Ceux qui voient l'avenir de la poésie en prose / Celui qui ne voit que le drapeau à brandir et point de blanche colombe sur le fauteuil crapaud / Celle qui aspire à l'hiver total dans son coffre-fort à capitons dorés / Ceux qui se la jouent colosses de Même Nom / Celui qui voit couler le temps comme une longue enfance / Celui qui trouve ce soir de soie beau comme l'espoir / Celle qui revient de la lune par l'escalier de service / Ceux qui regrettent de ne pas regretter le regret / Celui qui est sensible (j'veux dire ultrasensible) à l'évidence du mystère / Celle qu'illumine la seule idée de l'éclair au chocolat / Ceux qui dissertent sur la fuite de l'enfoui en gardant le moral / Celui qui enfant voyait Dieu comme une boule et parfaitement ronde et gare aux quilles / Celle qui tombe ou croit tomber et se relève grâce au Seigneur ou croit se relever et son ombre la suit / Ceux qui jubilent dans le fourmillement des atomes athlétiques / Celle qui se fait faire une mise en plis béton genre permanente de statue soviétique / Ceux qui dorment en chiens de fusil mitrailleur / Celui qui croit peindre des visages et ce sont des paysages / Celle qui croit voir des paysages et ce sont des visions / Ceux qui croient voir des bisons dans l'armoire aux visons, etc.

     

    Peinture: Michael Sowa.

  • l'Allumé

     

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    « Pas un gramme de graisse, on peut le dire à tout point de vue, rien que de l’os et de la fermeté, pas ça de fermenté mais de l’éthique et de la droiture à la base, tout le superflu du consommé dûment consumé et surtout ça qui se voit à la voussure d’humilité : le contraire du genre torche brandie, et l’on voit que ça rayonne du dedans, l’on sent toute son intériorité travaillée par le feu de l’Esprit annoncé par la publicité…

    Image: Philip Seelen.

  • No Problem

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    « Y a des gens comme ça qu’aiment pas les fleurs, y disent que ça fait baptême ou pire : que ça fait mariage, y disent que ça fait bourge de se pointer chez les voisins avec des buddleyas, ou pire : que ça fait courge d’offrir des cattleyas qui sont hyper connotés genre La recherche de Proust et tout le tralala, enfin les chrysanthèmes j’te dis pas : autant y aller de sa couronne grave et là, pas de problème avec l’affaire, qu’y disent: tu signes un chèque avec ceux du bureau et t’es couvert…

     

    Image: Philip Seelen.

  • Ceux qui vont voir ailleurs

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    Celui qui part tôt matin sans savoir où / Celle qui prend la tangente à la corne du bois / Ceux qui passent la ligne de haute tension / Celui qui avait un creux au ventre / Celle qui demande plus de ciel / Ceux qui sont curieux à vie / Celui qui appelle ça une escapade / Celle qui appelle ça une échappée / Ceux qui se taisent dans le train de nuit / Celui qui sait que le défilé sombre débouche là-bas sur la Pannonie / Celle qui dit qu’elle ne croit en rien mais qui va quand même là-bas / Ceux que l’espoir d’un meilleur salaire attire vers l’Ouest qu’on leur a dit pourri / Celui qui va juste fleurir sa mère au cimetière / Celle que le nom de Nicaragua fait imaginer des forêts bleues sous des ciels rouges ou des forêts rouges sous des cieux noirs / Ceux qui ont fait la Tunisie (disent-ils) où ils ajoutent qu’il n’y a rien à voir / Celui qui voyage autour de sa chambre dont la fenêtre donne sur l’usine d’incinération des déchets urbains / Celle qui se contente de l’Ici-Bas qu’elle habite dans son ample chair de gourmande / Ceux qui trouvent la vie trop étroite et se sont donc inscrits au prochain Transit Mystique de Frère Jean-Marie / Celui qui est parti bien après le retour des autres / Celle qui a succombé avant d’arriver là-bas / Ceux qui se retrouvent dans les villages dévastés de leur enfance / Celui qui fuit la nouvelle sorcellerie de l’argent / Celle qui rêve de pays sans mépris / Ceux qui ont franchi la frontière redoutée / Celui qui cherche le Midi vertical / Celle qui voyage à travers le pays que trahit sa robe rouge sang / Ceux qui marchent au bord du fossé où ils savent ce qui les attend sans y croire vraiment / Celui qui se dit qu’il a encore des tas de villes à visiter en songe sur son grabat de prisonnier / Celle qui a vagabondé toute la nuit avant de rencontrer celui qu’elle a cherché à travers divers pays et qui l’attend là / Ceux qui retourneront en Andalousie sans savoir comment / Celui qui voit le col là-haut d’où l’on redescend vers le Sud / Celle qui voit là-haut la passe conduisant au Nord où l’attend son fiancé / Ceux qui partent ensemble vers un Ailleurs qu’ils ont choisi, etc.




  • L'art de Bona

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    Les jardins suspendus (41)

    Sheffield, samedi 17 novembre

    Peinture au détail.- Annie Dillard dit quelque part qu'un écrivain étudie la littérature en écrivant, plus qu'il n'observe le monde, et de même les peintres étudient-ils la peinture en peignant. Plus encore, un peintre des amis d'Annie Dillard affirmait qu'il peignait à cause de l'odeur de la peinture. Or en regardant mon compère peintre Bona Mangangu regarder la peinture je voyais encore autre chose: qu'il détaillait les détails comme un tailleur tâte une étoffe, en homme de métier plus encore qu'en connaisseur. De telle grande toile à motif quelconque c'est ainsi tel fouillis de soie floche blanc-cassé à bordure mauve qu'il "cadrait" dans un désordre de vêtement, ou tel dégradé de multiples bleus qu'il repérait dans un losange de ciel frangé de nuages. Le fait de la figuration ou de la non-figuration est évidemment secondaire dans cette approche de la matière, ou disons que c'est un autre débat. Mais c'est la matière même, l'élément matière au sens où l'entend Bachelard, la matière pour ainsi dire pensante et repensée que mon ami peintre avait l'air de touiller du regard; et d'ailleurs ses toiles sont pétries de cette matière pensante et repensée - à diverses vitesses il faut le préciser.

    Contemplation et fulgurance. - Il y a du méditant oriental en mon compère Bona, qui multiplie d'une part les grandes pièces à lents glacis bruns mordorés "montés" en transparence, et du semeur aussi à grands gestes ardents qui balances ses semis stellaires à grands gestes impérieux. Or ces deux moments correspondent, aussi, à la complexion même de l'artiste, à la fois puissant et pensif, un peu sauvage et très civilisé, d'Afrique tellurique passée à Paris au filtre des intelligents à la Deleuze ou à la Foucault, mais sans aucune pose, et l'inventaire reste sommaire mais l'oxymore d'une douce violence pourrait convenir pour le moment...

    Comme une retenue. - Mon compère Bona sait ce qu'il fait, tant en peinture que dans ses écrits. En principe j'étais venu à Sheffield pour envisager la publication de son essai poétique sur Le Caravage, mais nous avons parlé de tout autre chose et j'ai dû attendre le dernier jour pour voir enfin ses oeuvres roulées et cachées dans tous les recoins de son logis de Woodstock Road. Une galerie de Nottingham s'occupe de la vente de ses tableaux, mais cela se fait comme en douce dirait-on, après des années d'expos à foison aux quatre coins de la France. Est-ce orgueil ou modestie dans un monde où les fausse valeurs surabondent ? À vrai dire pas un instant je ne l'ai entendu se lamenter ni vitupérer, sauf pour déplorer la cuistrerie académique et le conformisme ambiant, mais il est de l'espèce de plus en plus rare de ceux qui aiment ce qu'ils font et qui le font au mieux de leur art - en ce qui me concerne je vois en lui l'un des "quelques-uns", parmi mes amis, qui m'aident le mieux à respirer, et ce nest pas rien...

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  • Bona my bro

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    Franz Kafka: "Le chemin est souvent long et difficile, qui mène de l'impression à la connaissance, et beaucoup de gens sont tout simplement de piètres voyageurs".

    WOODSTOCK ROAD . - Je ne savais trop ce qui m'attendait là-bas, à Sheffield, où j'allais me retrouver cet après-midi après avoir débarqué à Manchester. Nous nous connaissions, avec Bona, depuis sept ans, sans nous être jamais rencontrés que sur la Toile. J'avais lu ses livres et je les avais chroniqués, il m'en avait remercié par une flamboyante Fleur de volcan, j'aimais son humour et nous partagions pas mal de passions en littérature et en peinture, en musique et sur les choses de la vie; nous avions   failli nous rencontrer à Béziers quand il s'y trouvait en résidence d'artiste, mais cela ne s'était pas fait, les années avaient passé, il s'était ensuite installé à Sheffield avec les siens où il était devenu Master of Arts.

    Or je me demandais encore, ce matin, qui était vraiment ce Bona-là en me rappelant d'autres échanges sporadiques de toutes ces années, mais à son premier sourire immense et à son premier rire, à l'aéroport de Manchester où il est venu me chercher, j'ai tout de suite perçu, chez ce Bona en 3D à la fois plus jeune et plus vif que je ne l'imaginais, le bon compère que je m'étais figuré de plus en plus en plus précisément dans nos échanges virtuels et plus-que-réels devenus quasi quotidiens.

    L'autre énigme, évidemment, tenait à la personne qui partage la vie de cet ami plutôt discret, dont je savais juste qu'elle portait un double prénom de lumière et qu'elle lui avait donné deux enfants également prénommés à l'africaine, la fille aînée portant le nom d'une  pierre précieuse et le grand ado de quinze ans fan d'Avendgers celui du parangon virtuel de la perfection. Or, dès notre arrivée à Woodstock Road (rien que ce nom me faisait jubiler d'avance !), dans cette rue montante à l'enfilade de maisons de brique à bow-windows -dès entrouverte la porte de mes hôtes ce serait cet autre sourire et cette même malice, et quelle grâce ajoutée !

                                                                                  (Sheffield, ce 12 novembre 2012)  

        

    COLLINES.- Entretemps j'avais déjà repéré, dans le train de Manchester à Sheffield, des banlieues de la grande ville aux campagnes déroulées, la nature anglaise dont je ne connaissais guère jusque-là que les évocations littéraires, de Thomas Hardy à Ian McEwan; puis ce fut cette ville de Sheffield que j'imaginais toute grise ou noire de son passé industriel, que je découvrais aussitôt pleine de charme et tout entourée de collines, toute dorée aussi et mordorée par les couleurs de l'automne...          

     

    Bonnard.jpgBONNARD. - On peut parler peinture, ou parler musique, on peut se la jouer spécialiste, on peut parler littérature et briller sans se rencontrer vraiment. Mais sonder la couleur, traverser le mur des sons, se retrouver au bout de la nuit des mots est autre chose.

    Or c'est cela même que, depuis des années, même à distance, même sans se rencontrer jusque-là, je partageais avec mon occulte compère Bona: cette fusion sensible et cette effusion. Déjà j'avais fait écho aux mots de ses livres, et lui aux miens. Déjà les noms de Goya, de Soutine ou de Delacroix, déjà son soliloque du Caravage en sa dernière nuit, et mes propres échappées lyriques ou picturales, nous avaient fait nous rencontrer hors de tout propos convenu, et voici que ce seul tableau de Bonnard, au Musée de Sheffield, aura scellé pour ainsi dire cette espèce d'alliance échappant à tout discours de pions cultivés...

    Il n'y a qu'un Bonnard au Musée de Sheffield, mais ce tableau nous a réunis, en ce moment précis et comme jamais avant, avec mon compère Bona, en cela qu'il fait réellement événement, concentrant toute la grâce secrète d'une intimité féminine à la fois voilée et dévoilée, toute de présence incarnée et toute de pure peinture.

    Il y a là, comme dans l'  Olympia de Manet, l'expression même de la nudité féminine, mais ici surprise plus encore qu'exposée, fondue au noir mystérieux et tirée de là par les ors bleutés de la chair à la fois légère et lourde aux hanches, mélange de pudeur et d'offrande, le visage juste masqué par le désordre confus de la chemise retirée et le bras commandant au mouvement; et tant d'autres choses suggérées par le grand et le petit triangle et la douce polyphonie des couleurs mordorées... 

       

     MELTING POT.- Mon compère Bona me dit qu'en ces lieux, de l'école au café ou de la rue à l'église, tout propos ou tout comportement raciste est illico dénoncé et puni par force de loi et de police, et cela me semble réjouissant à proportion d'une expérience réelle de l'empire en évolution. Rien à voir, à mes yeux, avec la récente affaire du couturier français traîné en justice médiatique pour ses propos écervelés évoquant son "travail de nègre", qui relève à mes yeux de la comédie hypocrite, de même que les incantations vertueuses de la political correctness à l'américaine. Une chose est en effet l'affectation d'antiracisme et ses postures, et tout autre chose la position de respect, même distant, voire méfiant, acquise dans la réelle proximité.

           

     Sheffield15.jpgMAISONS ET JARDINS. - Les alignées de maisons de brique à bow-windows pourraient faire craindre la monotonie, mais pas du tout. En ce qui me concerne en tout cas m'est apparu d'emblée, à Sheffield, un ton me convenant mieux dans sa variante middle class qu'en Allemagne ou qu'en Autriche ou qu'en Suisse où le mitoyen m'a toujours glacé par son uniformité plus ou moins exsangue, à laquelle échappe évidemment Amsterdam et ses environs de Flandres.

    Il est des maisons dont on peut rêver, et d'autres non. Or la maison des Bona, faite de quatre pièces sur trois étages reliées entre elles par un vertigineux escalier à la manière amstellodamoise (nécessité de place fait loi) est du genre à favoriser les rêves topologiques dont parlait Walter Benjamin dans ses ruminations urbaines - c'est à quoi je songe ce matin en savourant la confiture de gingembre du breakfast de mes amis tandis que la conversation roule déjà comme il sied en milieu civilisé.

     

    bona3.jpgDE LA CONVERSATION.- L'amitié se mesure ainsi, à mes yeux, à la qualité de la conversation, où le gossip et la chiacchierata ont évidemment leur bonne place; mais sans passions partagées, ni substance, ni fantaisie, ni folie même: point d'amitié vivante à mes yeux. Or je ne serais pas venu jusqu'à Sheffield sans être à peu près sûr d'y trouver un écho vif, et quoi de plus vital en effet ?

    On nous bassine de nos jours sur le manque de reconnaissance, et certes elle est souhaitable et légitime en cela qu'elle vivifie le lien social, mais on ne meurt pas du manque de reconnaissance tandis que sans écho vivant et parlant l'on crève.   Or nous avions parlé toute la soirée et jusque tard dans la nuit de l'Afrique et de nos mères et pères et de villes la nuit et de livres et de mille autres choses, et maintenant nous étions en ville, et de pubs en jardins (Sheffield compte autant de ceux-ci que de ceux-là) nous n'en finissions pas de ne pas voir le temps passer en ne discontinuant de parler - et c'est cela aussi l'amitié: que le temps y passe sans qu'on s'en lasse...

     

    Celui qui découvre les collines du Yorkshire / Celle qui emmène son yorshire Pussy au restau Nonnas du coin de la rue où elle lève des gigolos possiblement amateurs de chair boucanée / Ceux qui remontent le fleuve de leurs souvenirs, etc. 

     

    BonaOpera5.jpgBONA. -  Annie Dillard dit quelque part qu'un écrivain étudie la littérature en écrivant, plus qu'il n'observe le monde, et de même les peintres étudient-ils la peinture en peignant. Plus encore, un peintre des amis d'Annie Dillard affirmait qu'il peignait à cause de l'odeur de la peinture. Or en regardant mon compère peintre Bona Mangangu regarder la peinture je voyais encore autre chose: qu'il détaillait les détails comme un tailleur tâte une étoffe, en homme de métier et donc en parfait connaisseur.

     

    Il y a du méditant oriental en mon compère Bona, multipliant d'une part les grandes pièces à lents glacis bruns mordorés "montés" en transparence, et du semeur aussi à grands gestes ardents qui balances ses semis stellaires à grands gestes impérieux. Or ces deux moments correspondent, aussi, à la complexion même de l'artiste, à la fois puissant et pensif, un peu sauvage et très civilisé, d'Afrique tellurique passée à Paris au filtre des intelligents, mais sans aucune pose, et l'inventaire reste sommaire mais l'oxymore d'une douce violence pourrait convenir pour le moment...

     

    Mon compère Bona sait ce qu'il fait, tant en peinture que dans ses écrits. En principe j'étais venu à Sheffield pour envisager la publication de son essai poétique sur Le Caravage, mais nous avons parlé de tout autre chose et j'ai dû attendre le dernier jour pour voir enfin ses oeuvres roulées et cachées dans tous les recoins de son logis de Woodstock Road. Est-ce orgueil ou modestie dans un monde où les fausse valeurs surabondent ?  À vrai dire il est de l'espèce de plus en plus rare de ceux qui aiment ce qu'ils font et qui le font au mieux de leur art - or je vois en lui l'un de ces  "quelques-uns", parmi mes amis, qui m'aident le mieux à respirer, et ce n'est pas rien...

     

                                                                                            (Sheffield, ce 17 novembre)

     

    °°°

            Celui qui se connaît assez pour se reconnaître / Celle qui trouve la paix en celui qu’elle appelle Dieu faute de mieux dit-elle / Ceux qui pressentent la mort avec une telle intensité qu’ils en deviennent plus doux, etc.

     

    À lire absolument: le texte de Bona Mangangu intitulé Joseph le Maure, relatif au célébrissime Radeau de la Méduse de Géricault et accueilli sur le site de François Bon:http://nerval.fr/spip.php?article88

     

  • La beauté sur la terre

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    Carnets de Thierry Vernet


    Thierry Vernet s’est éteint au soir du 1er octobre 1993, à l’âge de 66 ans, des suites d’un cancer. Genevois d’origine, le peintre avait vécu à Belleville depuis 1958 avec Floristella Stephani, son épouse, artiste peintre elle aussi. Thierry Vernet avait été le compagnon de route de Nicolas Bouvier durant le long périple que celui-ci évoque dans L’Usage du monde, précisément illustré par Vernet.
    A part son œuvre peint, considérable, Thierry Vernet a laissé des carnets, tenus entre sa trente-troisième année et les derniers jours de sa vie, qui constituent une somme de notations souvent pénétrantes sur l’art et la vie.


    « La beauté est ce qui abolit le temps »

    « Je ne sais pas qui je suis, mais mes tableaux, eux, le savent ».

    « Mille distractions nous sollicitent. La radio, le bruit, le cinéma, les journaux Autrefois on devait être face à face avec son démon, on devait patiemment élucider son mystère. Maintenant, vite, entre deux distractions, on doit tout dire, avec brio de chic, faire son œuvre en coup de vent. A moins… à moins de résister aux distractions ».

    « L’Art commence quand, après une longue et patiente partie d’échecs, d’un coup de genou sous la table on fait tout valser ».


    « D’heureux malgré le doute, arriver à être heureux à cause du doute ».

    « Faire la planche sur le fleuve du Temps ».

    « C’est dans les larmes qu’on parvient à la géométrie ».

    « Aux gens normaux le miracle est interdit ».

    « Il suffit de voir qui réussit, et auprès de qui, pour être rassuré et encouragé ».

    « Nous vivons, en ce temps, sous la théocratie de l’argent ; et malgré soi on sacrifie de façon permanente à ce culte hideux ».

    « D’ailleurs c’est bien simple : ou bien les hommes sont ouverts, autrement dit infinis, ou bien ils sont fermés, finis, et dans ce cas on peut les empiler. Ou en faire n’importe quoi ».

    « Nous qui avons une patte restée coincée dans le tiroir de l’adolescence, nous en garderons toujours, sous nos rides, quelque chose ».

    « D’abord la sensation est souveraine, ensuite le tableau est souverain. Entre ces deux souveraientés, il y a la révolution ».

    « Dieu est éternel, le diable est sempiternel ».

    « En matière de peinture, la lumière n'a rien à voir avec l’éclairage ».

    « Quand son corps devient infréquentable, il convient de le servir poliment, juste ce qu’il demande, et de penser à autre chose, avec enthousiasme ».

    « Les visages : des ampoules électriques plus ou moins allumées ».

    « Les gens de la rue sont des bouteilles, des quilles, les automobiles des savons échappées de mains maladroites ; Dieu que le monde est beau ! »

    « Monsieur Pomarède, mon voisin retraité de la rue des Cascades, me voyant porter un châssis, me dit : « Vous faites de la peinture, c’est bien, ça occupe ! »

    « Une forme doit avoir les yeux ouverts et le cul fermé ».

    « Je me bats, et il est normal qu’à la guerre on prenne des coups ».

    « Ajouter ne serait-ce que sur 10cm2 un peu de beauté au monde, ce qui diminuera d’autant et probablement bien plus de sa laideur ».

    « Si l’on tue en soi-même l’espérance du Paradis, on n’hérite que de l’Enfer. C’est, me semble-t-il, le choix de notre civilisation ».

    « La foi en le vraisemblable ne nous sauvera pas de grand-chose ».

    « Votre société s’ingénie à rendre le désespoir attrayant ».



    « La mort, ma mort, je veux la faire chier un max à attendre devant ma porte, à piétiner le paillasson. Mais quand il sera manifeste que le temps est venu de la faire entrer, je lui offrirai le thé et la recevrai cordialement ».

    « Je suis un chiffon sale présentement dans la machine à laver. Lâche, hypocrite, flagorneur, luxurieux, cédant au moindre zéphyr de mes désirs et tentations diverses, comptant sur un sourire et mes acquiescements pour conquérir quelques cœurs utiles (et cela enfant déjà pour « m’en tirer » !). La machine à laver à de quoi faire. Mieux vaut tard que jamais.

    Le 4 septembre 1993, et ce fut sa dernière inscription, Thierry Vernet notait enfin ceci : « Je peins ce que je crois avoir vu. 4/5 de mon élan m’attache à notre vie et à tout ce qu’elle nous donne de merveilleux, mais 1/5 m’attire vers la vie éternelle d’où tant de bras se tendent pour m’accueillir ».

    1040773836.JPG
    492232422.JPG1320679572.JPGÀ lire aussi: Correspondance des routes croisées, de Nicolas Bouvier et Thierry Vernet (1946-1964), fabuleux "roman" dialogué d'une amitié.

  • Le voyageur émerveillé


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    Lettres de voyage de Thierry Vernet

    C’est une somme épistolaire épatante de fraîcheur, par son écriture, et du plus grand intérêt documentaire, à divers titres, qui vient de paraître sous le titre peu convaincant de Peindre, écrire chemin faisant, réunissant les lettres envoyées à ses proches par le jeune peintre genevois Thierry Vernet tout au long du périple qui le conduisit, avec son compère Nicolas Bouvier, de Yougoslavie en Afghanistan via la Grèce et la Turquie, l’Iran et le Pakistan. La première de ces missives (parfois de plusieurs pages) est daté du 6 juin 1953 à Graz, et la dernière du 20 octobre 1954 à Kaboul.
    medium_VernetC.JPGAu commencement, le jeune Vernet (il a vingt-six ans et laisse une fiancée à Genève, prénommée Floristella) voyage tout seul en Croatie puis en Bosnie, jusqu’à l’arrivée de son ami « Nick » qui le rejoint à Belgrade en juillet. D’emblée, cependant, se manifeste un don d’observation et d’expression qui rompt pour le moins avec la gravité calviniste, évoquant tantôt Cingria par sa fantaisie et la découpe de sa phrase, ou Vialatte par sa faconde cocasse et son bon naturel. S’il lui faut bien quelque temps pour larguer vraiment les amarres (la moindre lettre des siens est attendue avec fébrilité), c’est ensuite avec une curiosité et un enthousiasme de (presque) tous les jours qu’il découvre les lieux et les gens, vivant autant qu’il peint et écrivant pour le revivre en le racontant. Son mot d’ordre est vite trouvé : « Le secret du bon moral : SORTIR DE SOI-MÊME », écrit-il ainsi avec son solennel humour. Et de fait, le contact avec les gens, l’observation du monde, l’aquarelle ou ces lettres, tout le porte à sortir de la contention solitaire.
    Par ailleurs, Thierry Vernet n’est pas qu’un peintre qui écrit : l’expression, naturellement « littéraire », quoique spontanée, souvent familière (il multiplie les genevois « c’est bonnard ! »), est à la fois élégante et très précise, originale, consciente d’elle-même aussi : « Ce grand voyage sera un peu comme un roman passionnant dont le début est difficile. Chaque page tournée, chaque jour passé m’engage un peu plus dans l’action. Persévérer. » Et plus il écrira, meilleur écrivain il se révélera au fil des mois, avec des pages d’anthologie évidemment en « prise directe » sur les péripéties du « grand voyage ».
    medium_VernetE.JPGDe ce grand voyage, on connaît le récit quintessencié que représente L’usage du monde de Nicolas Bouvier, devenu le « livre culte » de beaucoup de voyageurs contemporains. A cet ouvrage combien stylisé, décanté à travers les années et travaillé, tenu et contenu, les lettres de Thierry Vernet apportent aujourd’hui comme un double radieux et profus ; bien plus qu’un « témoignage » qui resterait en somme secondaire : un complément d’une incomparable générosité de couleurs et de saveurs.
    Cela étant, on n’aura pas le mauvais goût d’opposer ce corpus monumental (qui eût d’ailleurs gagné à être élagué) au « classique » de Bouvier, n’était-ce que par respect de la belle amitié constamment réaffirmée des deux compères. Chaque livre est unique, et celui de Thierry Vernet fait figure de révélation. Bonheur de lecture !

    Thierry Vernet. Peindre, écrire chemin faisant. Illustré de nombreux dessins. Précédé du texte d’une conférence de Nicolas Bouvier prononcée à Tabriz au vernissage d’une exposition de son ami, sous le titre Voyager en peignant. L’Age d’Homme, 708p.

  • Du rester-partir au pleurer-rire


    medium_Mangangu.jpgRETOUR AU CONGO Kinshasa. Carnets nomades. Le récit lyrique et panique de Bona Mangangu

    Si les étonnants voyageurs dont les pages sur l’Afrique ont fait date (à nos yeux en tout cas) sont le plus souvent occidentaux, du Polonais Richard Kapuscinski à la Néerlandaise Lieve Joris, entre autres, le premier intérêt des Carnets nomades du peintre et écrivain Bona Mangangu tient à cela que c’est un fils du pays (né en 1961, en plein mouvement d’émancipation) qui évoque ce qu’est devenue sa ville natale de Kinshasa où il fait retour, une vingtaine d’années après l’avoir quittée. Désormais installé dans le Haut-Languedoc dont la nature lui rappelle parfois celle de son enfance, quand son père lui nommait chaque plante qu’il découvrait, l’artiste passionné de littérature et de musiques de partout, occidentalisé et pratiquant la langue française en poète et en homme de culture, revient pourtant chez lui « à hauteur d’enfance », avant d’affronter la déchirure de ses vingt ans.
    Dès les premières pages, en flamboyante ouverture, avec un mélange de somptueux lyrisme accordé à la splendeur du crépuscule congolais et la conscience immédiate de ce que plombe aussi ce ciel, estimé « traître » par les humiliés et les offensés, Bona Mangangu marque une opposition violente qui va scander la suite poético-polémique de son parcours tenant à la fois de la quête d’identité et du reportage, de l’effusion « magnétique » et de l’amer constat dont un des thèmes récurrents est l’injustice faite aux enfants de la rue et au sous-prolétariat des quartiers-poubelles.
    Rien pourtant ici de la déploration convenue ou de la dénonciation fondée sur des certitudes. Certes les «voleurs d’espoir » sont illico pointés, mais à la rage se mêle cette image candide : « Tout est encore présent dans mon esprit comme ce brusque chuchotis du ruisseau révélé par un saut de lapin traqué au lance-pierre ». Les profiteurs et les nouveaux riches, les bandits et les voyous sont là, les « sangsues politiques » ou les marchands de foi roulant en Mercedes, mais « la vie ici, malgré les souffrances insoutenables, est une œuvre d’art ». De l’école « gardienne » aux bonnes volontés éparses des ONG, des artisans-artistes réinventant la beauté avec des riens au vieux sage disparu dont la mémoire transmet encore les secrets du savoir-survivre, un courant d’espoir, aussi méandreux, lent et profond que le fleuve Congo, se laisse percevoir dans ces pages généreuses et tourmentées, où l’amour et la lucidité, le passé retrouvé et l’acceptation de ce qu’on est fondent une plus juste lecture de la réalité, préludant à de nouvelles solidarités.
    Bona Mangangu. Kinshasa. Carnets nomades. L’Harmattan, 136p.

     

  • L'évidence mystérieuse de l'être

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    Pour lire et relire Le Canal exutoire de Charles-Albert Cingria 

     

    Le Canal exutoire est à mes yeux le texte le plus mystérieux et le plus sourdement éclairant de toute l’œuvre de Cingria, qu’on ne peut appeler ici Charles-Albert. Nulle familiarité, nul enjouement, nulle connivence non plus ne conviennent en effet à l’abord de cet écrit dont la fulgurance et la densité cristallisent en somme une ontologie poétique en laquelle je vois la plus haute manifestation d’une pensée à la fois très physique et métaphysique, jaillie comme un crachat d’étoiles et aussi longue à nous atteindre dans la nuit des temps de l’esprit, jetée à la vitesse de la semence et lente autant dans son remuement qu’un rêve de tout petit chat dans son panier ou sur son rocher.

    Cette image est d’ailleurs celle qui apparaît à la fin du texte, par laquelle je commencerai de le citer, comme un appel à tout reprendre ensuite à la source : « Je viens de voir, dans la maison où je loue des chambres, un chat tout petit réclamer avec obstination un droit de vivre. Il est venu là et il a décidé de rester là. C’est étrange comme il est sérieux et comme ses yeux, malgré son nez tatoué de macadam par les corneilles, flamboient d’une flamme utilitaire. Il a forcé la compréhension. On le lance en l’air, il s’accroche à des feuilles. Il miaule, il exige, on le chasse ; il rentre; une dame qui a des falbalas de peluche bleue l’adopte pour deux minutes. Il ronronne à faire crouler les plâtres. Bien mieux, il fait du chantage. Des gens qui ont une sensibilité arrivent et s’en vont si on le maltraite.  Aux heures de bousculade il grimpe sur une colonne et se tient en équilibre sur un minuscule pot de fleurs où un oignon des montagnes lui pique le ventre. Il s’arrondit alors, par-dessous, il fait une voûte avec son ventre. Ainsi, à vrai dire, est ce petit Esquimau qui jette des yeux pleins d’or dévorant sur la vie. La vie est bonne et le prouve. Surtout, cependant, dans la raréfaction glaciaire, ou tout ailleurs, dans le martyre, les affres, les combles. L’être est libre, mais pas égal, si ce n’est par cette liberté même qui ne chante sa note divine que quand la tristesse est sur toute la terre et que la privation ne peut être dépassée. Mais je crois avoir déjà dit cela plusieurs fois ».

    C’est cela justement qu’il faut et avec l’obstination ventrale d’un animal au front pur : c’est lire et relire Le Canal exutoire et d’abord mieux regarder ce titre et se compénétrer de sa beauté pratique et de sa raison d’être qu’une notice en exergue explicite : «On appelle canal exutoire un canal qui favorise l’écoulement des eaux, pour empêcher qu’un lac ou une étendue d’eau que remplit par l’autre bout une rivière, ne monte éternellement ». 

    Il est bel et bon que l’eau monte et fasse parfois des lacs, mais il n’est pas souhaitable qu’elle monte « éternellement » car alors elle noierait tout et bien pire : deviendrait stagnante et croupissante et forcément malsaine à la longue autant qu’une pensée enfermée dans un bocal sans air.

    Le canal, comme celui par lequel on pisse, est là comme la bonde qu’on lâche pour l’assainissement des contenus avant le récurage des cuves, des reins et des neurones. Certes on est enfermé dans son corps, et sans doute se doit-on tant soit peu à la société, fût-elle « une viscosité », comme on l’apprendra, ou même une « fiction », mais l’échappée passera par là, sans oublier que la liberté et la tristesse ont partie liée.

    Le premier barrage que fait sauter ici le poète est celui d’un simulacre de société perçu comme un empêchement vital de type moralisant, dont le dernier avatar est aujourd’hui l’américaine political correctness, ce politiquement correct que Charles-Albert eût sans doute exécré.

    Cette première attaque, et fulminante, du Canal exutoire, vise évidemment ces dames de vigilante vertu dont les ligues agissaient bel et bien dans la Genève bourgeoise et calviniste de ces années-là, mais il faut voir plus largement ce que signifie l’opposition des « ombrelles fanées » et de la vertu romaine qu’invoque le lecteur de Virgile et de Dante et qui fait aussi écho, peut-être, à la fameuse formule de Maurras dont les frères Cingria partageaient le goût en leurs jeunes années: « Je suis Romain, je suis humain : deux propositions identiques».

    Sur quoi l’on relit la première page du Canal exutoire avant de penser plus avant :

    « Il est odieux que le monde appartienne aux virtuistes – à des dames aux ombrelles fanées par les climats qui indiquent ce qu’il faut faire ou ne pas faire -, car vertu, au premier sens, veut dire courage. C’est le contraire du virtuisme. La vertu fume, crache, lance du foutre et assassine.

    L’homme est bon, c’est entendu. Bon et sourdement feutré, comme une torride chenille noire dans ses volutes. Bon mais pas philanthrope. Il y a des moments où toutes ces ampoules doivent claquer et toutes ces femmes et toutes ces fleurs doivent obéir.

    Il suffit qu’il y ait quelqu’un »…

    Or cette vitupérante attaque ne serait qu’une bravade rhétorique genre coup de gueule si son geste ne débouchait sur ce quelqu’un qui révèle précisément l’être dans sa beauté et dans sa bonté, son origine naturelle (de femme-fleur ou d’homme tronc, tout est beau et bon) et de ses fins possiblement surnaturelles, on n’en sait rien mais Cingria y croit et bien plus qu’une croyance c’est le chemin même de sa poétique et de sa pensée.

    CINGRIA5 (kuffer v1).jpgL’être n’est pas du tout un spectacle, comme l’a hasardé certaine professeure ne voyant en le monde de Charles-Albert qu’un théâtre, pas plus qu’il ne se réduit à une déambulation divagante juste bonne à flatter l’esthétisme dandy d’autres lettrés sans entrailles : l’être est une apparition de terre et d’herbe et de chair et d’esprit dans les constellation d’eau et de feu, et tout son mystère soudain ce soir prend ce visage : « Un archange est là, perdu dans une brasserie ».

    La condition de l’être a été précisée : « Il suffit qu’il y ait quelqu’un ». Et pas n’importe qui cela va sans dire. Réduire quelqu’un à n’importe qui fixe à mes yeux le péché mortel qu’on dit contre l’Esprit et qu’évoque cette pensée inspirée des carnets inédits de Thierry Vernet : « D’ailleurs c’est bien simple : ou bien les hommes sont ouverts, autrement dit infinis, ou bien ils sont fermés, finis, et dans ce cas on peut les empiler. Ou en faire n’importe quoi ».

             L’évidence mystérieuse de l’être se trouve à tout moment perçue et ressaisie par Cingria à tous les états et degrés de la sensation. Tout est perçu comme à fleur de mots et tout découle, et tout informe à la fois et revivifie ce qu’on peut dire l’âme qui n’a rien chez lui de fadement éthéré ni filtré des prétendues impureté du corps.

           Voici l’âme au bois de la nuit : « La chouette est un hoquet de cristal et d’esprit de sang qui bat aussi nettement et férocement que le sperme qui est du sang ». 

           Tout communique !

    « Il suffit qu’il y ait quelqu’un », notait-il sur un feuille d’air, et ce quelqu’un fut de tous les temps et partout sans considération de race ou de foi ni de morgue coloniale ni de repentir philanthrope: « Une multitude de héros et de coalitions de héros existe dans les parties noires de la Chine et du monde qui ne supportera pas cette édulcoration éternellement (en Amérique, il y a Chicago). Déjà on écrase la philanthropie (le contraire de la charité). Un âpre gamin circule à Anvers, à qui appartient la chaussée élastique et le monde. Contre la « société » qui est une viscosité et une fiction. Car il y a surtout cela : l’être : rien de commun, absolument, entre ceci qui, par une séparation d’angle insondable, définit une origine d’être, une qualité d’être, une individualité, et cela, qui est  appelé un simple citoyen ou un passant. Devant l’être – l’être vraiment conscient de son autre origine que l’origine terrestre – il n’y a, vous m’entendez, pas de loi ni d’égalité proclamée qui ne soit une provocation à tout faire sauter. L’être qui se reconnaît – c’est un temps ou deux de stupeur insondable dans la vie n’a point de seuil qui soit un vrai seuil, point de départ qui soit un vrai départ : cette certitude étant strictement connexe à cette notion d’individualité que je dis, ne pouvant pas ne pas être éternelle, qui rend dès lors absurdes les lois et abominable la société ».       

    Cingria7.JPGOn entend Monsieur Citoyen toussoter. Tout aussitôt cependant se précise, à l’angle séparant « l’être qui se reconnaît » et, par exemple, l’employé de bureau ou la cheffe de projet - de la même pâte d’être cela va sans dire que tout un chacun  -, la notion de ce que Cingria définit par la formule d’« homme-humain » qu’il dit emprunter aux Chinois.

    Charles-Albert le commensal affiche alors les termes de son ascèse poétique : « L’homme-humain doit vivre seul et dans le froid : n’avoir qu’un lit – petit et de fer obscurci au vernis triste. – une chaise d’à côté, un tout petit pot à eau. Mais déjà ce domicile est attrayant : il doit le fuir. À peine rentré, il peut s’asseoir sur son lit, mais, tout de suite, repartir. L’univers, de grands mâts, des démolitions à perte de vue, des usines et des villes qui n’existent pas puisqu’on s’en va, tout cela est à lui pour qu’il en fasse quelque chose dans l’œuvre qu’il ne doit jamais oublier de sa récupération. »

    Ce mot de récupération est essentiel, mais attention : ne voir en Charles-Albert qu’un grappilleur d’observations ou qu’un chineur de sensations fait trop peu de cas de cette « œuvre », précisément, de transmutation du physique en métaphysique,  comme il fait une icône de cette nouvelle apparition du plus banal chemineau: « J’ai vu hier un de ces hommes-humains. En pauvre veste, simplement assis sur le rail, il avait un litre dans sa poche et il pensait. C’est tout, il n’en faut pas plus ».

    Grappiller sera merveilleux, c’est entendu, et chiner par le monde des choses inanimées et belles (cette poubelle dont le fer-blanc luit doucement dans la pénombre de la ruelle du Lac, tout à côté) ou bien observer (car « observer c’est aimer ») de ces êtres parfaits que sont les animaux ou des enfants, qui le sont par intermittence, et des dames et des messieurs qui font ce qu’ils peuvent dont le poète récupère les bribes d’éternité qui en émanent - tout cela ressortit à la mystérieuse évidence de l’être qui se reconnaît et s’en stupéfie.

    « Une énigme entre toutes me tenaille, à quoi mes considérations du début n’ont pas apporté une solution suffisante. J’ai beau lire – et, puisque je vais vers des livres, c’est encore mon intention –je n’apprends rien. Un mot seulement de Voltaire : Il n’est pas plus étonnant de naître deux fois que de naître une fois, m’apprend que  quelqu’un a trouvé étonnant de naître une fois ; mais est-ce que beaucoup, lisant cela, ont été secoués par  cette évidence ? Je m’exprime mal : par la nature de cette évidence. Je m’exprime encore mal… il n’y a pas de mots, il n’y en aura jamais. Ou bien on est saisi d’un étonnement sans limites qui est, dans le temps de la rapidité d’un éclair, indiciblement instructif (je crois qu’on comprend quelque chose : on gratte à la caverne de l’énigme du monde ; mais on ne peut se tenir dans cet état ; immédiatement on oublie) ou bien on lit cela sans être effleuré et on passe à autre chose. Comme s’il y avait autre chose ! »

    Cette impossibilité, pour les mots, de dire ce qu’il y a entre les mots et derrière les mots, Charles-Albert la ressent à proportion de son aptitude rarissime à suggérer ce qu’il y a derrière les mots et sous les mots. Il note simplement : « Le sol est invitant, fardé, aimable, élastique, lunaire », et c’est à vous de remplir les vides. Mais qui suggère autant au fil de telles ellipses ?

    On lit par exemple ceci à la fin du Canal exutoire après de puissants développements qui, comme souvent dans cette œuvre, forment la masse roulante et grommelante d’un troupeau de mots qui vont comme se cherchant, et tout à coup cela fuse : « Ainsi est le cri doux de l’ours dans la brume arctique. Le soleil déchiqueté blasphème. Le chien aboie à théoriques coups de crocs la neige véhémente qui tombe. Les affreuses branches noires s’affaissent. La glace équipolle des fentes en craquements kilométriques. Un vieux couple humain païen se fait du thé sous un petit dôme. Un enfant pleure. C’est le monde ».

    « Relire » aujourd’hui Cingria pourrait signifier alors qu’on commence à le lire vraiment. Or le lire vraiment commande une attention nouvelle, la moins « littéraire » possible, la plus immédiate et la plus rapide dans ses mises en rapport (on lira par exemple  Le canal exutoire à Shangaï la nuit ou sur les parapets de Brooklyn Heights en fin de matinée, dans un café de Cracovie ou tôt l’aube dans les brumes d’Anvers, pour mieux en entendre la tonne par contraste), à l’écoute rafraîchie de cette parole proprement inouïe, absolument libre et non moins absolument centrée et fondée, chargée de sens comme le serait une pile atomique.

    « C’est splendide, à vrai dire, d’entendre vibrer, comme vibre un bocal dangereusement significatif, cet instrument étourdissant qu’est un être. » Or tout un chacun, il faut le répéter, figure le même vibrant bocal que les derviches font vrombir en tournoyant sous le ciel pur.

    Lire Cingria est une cure d’âme de tous les matins, après le dentifrice, et ensuite partout, au bureau, au tea-room des rombières poudrées à ombrelles, aux bains de soufre ou de boue, chez la coiffeuse Rita « pour l’homme » ou au club des amateurs de spécialités.

    L’injonction de relire Cingria suppose qu’avoir lu Cingria fait partie de la pratique courante, et c’est évidemment controuvé par la statistique. Et pourtant c’est peut-être vrai quelque part, comme on dit aujourd’hui dans la langue de coton des temps qui courent,  car il est avéré qu’on lit et qu’on vit cette poésie depuis des siècles et partout et que ça continue: on a lu Pétrarque et Virgile, on a lu Mengtsu et les poètes T’ang, on a lu l’élégie à la petite princesse égyptienne morte à huit ans  il y a vingt-cinq siècles et tout le grand récit d’inquiétude et de reconnaissance que module le chant humain, on sait évidemment par cœur Aristote et Augustin de même qu’on lit dans le texte la Commedia de Dante et la Cinquième promenade de Rouseau, on a lu Max Jacob, on a lu Dimanche m’attend de Jacques Audiberti ou Rien que la terre de Paul Morand, plus récemment on a lu Testament du Haut-Rhône de Maurice Chappaz que Charles-Albert plaçait très haut aussi et qui participe également de ce qu’on pourrait dire le chant et la mémoire « antique » du monde, étant entendu que cette Antiquité-là, qui est celle-là même du Canal exutoire et de toutes les fugues de Cingria,  est de ce matin.

    Baudelaire l’écrit précisément : « Le palimpseste de la mémoire est indestructible ». Or c’est à travers les strates de mille manuscrits superposés et déchiffrés comme en transparence qu’il faut aussi (re) lire Cingria en excluant toute réquisition exclusive et tout accaparement.   

    Charles-Albert reste et restera toujours l’auteur de quelques-uns qui se reconnaissent dans l’être de son écriture, sans considération de haute culture pour autant. « L’être ne peut se mouvoir sans illusion », écrit-il encore dans Le canal exutoire, mais il a cette secousse : il est de tout autre nature et il est éternel. Je crois même qu’une fille de basse-cour pense ça : tout d’un coup, elle pense ça. Après elle oublie. Tous du reste, continuellement, nous ne faisons qu’oublier ».

    On oubliera le Cingria des spécialistes, même s’il fut de grand apport pour ceci et cela. On oubliera le musicologue et l’historien, on oubliera plus ou moins la prodigieuse substance si modestement dispersée par l’écrivain dans cent revues et journaux, de la NRF jusqu’aux plus humbles, mais jamais nulle fille de basse-cour n’oubliera la découpe de cette écriture, sa façon de sculpter les objets, de les révéler sous une lumière neuve, de faire luire et chanter les mots.

    On n’a pas encore assez dit, à propos de cette écriture, qu’elle consommait la fusion de l’apollinien et du dionysiaque, du très sublimé et du très charnel avec  ce poids boursier sexuel et sa fusée lyrique – on est tenté de dire mystique mais on ne le dira pas, sous l’effet de la même réserve que celle du poète.

    C’est encore dans Le canal exutoire qu’on lit ceci, dans la seconde séquence marquée par cette vertigineuse ressaisie de l’être en promenade quelque part en Bretagne. Or il faut tout citer de cette hallucinante prose : «On se promène ; on est très attentif, on va. C’est émouvant jusqu’à défaillir. On passe, on se promène, in va et on avance. Les murs –c’est de l’herbe et de la terre – ont de petites brèches. Là encore, on passe, on découvre. On devient Dante, on devient Pétrarque, on devient Virgile, on devient fantôme. De frêles actives vapeurs, un peu plus haut que la terre, roulent votre avance givrée. Je comprends que pour se retrouver ainsi supérieurement et ainsi apparaître et ainsi passer il faut ce transport, cet amour calme, et ce lointain feutré des bêtes, ce recroquevillement des insectes et cette nodosité des vipères dans les accès bas des plantes ; ces bois blancs, légers, vermoulus ; cette musique tendre des bêtes à ailes : ces feux modiques et assassins d’un homme ou deux arrivés de la mer, qui ont vite campé et qui fuient.

    Les arbustes s’évasent, font de larges brasses à leurs bases. Il y a là des places où des oiseaux ventriloques, simplement posés à terre, distillent une acrobatie infinitésimale. C’est à perdre haleine. L’on n’ose plus avancer. Pourquoi se commet-on à appeler ça mystique ? C’est dire trop peu. Bien plus loin cela va et bien plus humainement à l’intérieur, au sens où ce qui est humain nécessite aussi un sang versé des autres, dont le bénéfice n’est pas perdu puisqu’il chante et appelle et charme et lie ; véritablement nous envahissant comme aucune écriture, même celle-là des orvets, cette anglaise pagayante, appliquée, construite, rapide, fervente, au couperet de la lune sur le doux trèfle, n’a le don de le faire. On a cru tout découvrir : on a poétisé la note subtile avec des coulements persuasifs entre les doigts. Ce n’était rien. Le cœur n’était pas en communication avec d’autres attaches profondes, ni le pied avec une herbe assez digne, ni ce cri enfin, ce cri désarçonnant de l’Esprit qui boit l’écho ne vous avait atteint, malgré de démantibulés coups de tambour, faisant véhémente votre âme, marmoréens vos atours, aimable votre marche, phosphorescente votre substance, métallique votre cerveau, intrépide votre cœur, féroce votre conviction, apaisé, concentré, métamorphosé votre être. Il fallait cette avance, ces lieux, cette modestie, ces atténuations, la paix, la mort des voix, l’insatiable fraîcheur du silence et de l’air et de l’odeur de mousse et de terre et d’herbe de ces nuits saintes. Sans retour possible, sans lumière, sans pain, sans lit, sans rien. »

    Tel étant l’homme-humain.

    Or, nul aujourd’hui n’a élevé l’abstraction lyrique à ces sidérales hauteurs sans s’égarer pour autant dans les fumées ou le glacier cérébral tant le mot  reste irrigué de sang et gainé de chair.

    Ensuite on retombe de très haut : j’entends à la radio suisse que Cingria serait réactionnaire ? Stupidité sans borne ! J’entends une voix de pédant rappeler qu’autour de ses vingt ans il aurait été maurrassien comme son frère Alexandre ? Ah la découverte et la belle affaire, mais qui fait encore se tortiller certains comme en d’autre temps certaines ombrelles évoquaient ses moeurs. Et quels mœurs ? Y étaient-elles ? L’ont-elle vu de leurs yeux lancer du foutre sur le piano de leur enfant ?

    L’être qui se reconnaît échappe aux accroupissements et c’est donc en fugue que doit s’achever cette lecture du Canal exutoire.

    CINGRIA4.jpgCe jour d’août 1939 la mode était à la guerre et tout le monde en portait l’uniforme, sauf Charles-Albert qui s’apprêtait, du moins, à quitter Paris pour la Suisse.

    Il avait tout préparé pour partir - « et vous savez ce que c’est émouvant, ce moment terrible »- , il avait hésité « sur le palier du vieil escalier qui craque », il était revenu sur ses pas afin de vider le vieux thé de la théière et de mieux fermer le piano de crainte  que des papillons de nuit ne viennent s’étrangler et sécher dans les cordes « comme c’est arrivé la dernière fois », puis un télégramme lui était arrivé pour lui annoncer que des amis le prendraient le lendemain matin à bord  de leur « puissante Fiat vermillon réglée pour l’Angleterre », et alors il s’était dit ceci : « Ah mais quel bonheur d’avoir encore un jour pour méditer tranquillement et ranger mieux ses livres. Et puis refaire une de ces fabuleuses sorties le soir dans ces quartiers terribles pleins de chair angoissée très pâle, rue des Rosiers, rue des Blancs-Manteaux, impasse ardente de l’Homme Armé, place des Archive où il y a tant de civilisation farouche et tendre. Là il y a un bar qui sanglote la lumière. J’y retrouve un petit cercle d’amis, un Madrilène racé qui a l’air d’un lévrier découpé dans du papier. Il veut savoir tout.  Ah non, je ne veux pas qu’on parle d’art ni de poésie ce soir ! On a le cœur trop plein d’angoisse. La poésie, elle est là tout entière dans les cris qui sonnent de ces gosses qui ressortent après neuf heures pour jouer en espadrilles sur le bitume...

     

    La Désirade, ce 16 septembre 2011.

     

  • Ceux qui ne font que passer

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    Celui qui séjourne dans la pièce aux dix jalousies vertes / Celle qui trouve que le vert apaise la vue / Ceux qui considèrent le verre des miroirs comme un instrument de Babylone / Celui qui attend la fin de l'orage dans sa pièce secrète / Celle qui règne sur des imaginations fabuleuses / Ceux qui tirent leur équilibre d'un niveau à bulle dont l'oeil vert est garant / Celui qui aime la routine des gestes sûrs / Celle qui observe attentivement les rêveurs indépendants / Ceux qui savent que le petit éléphant d'ivoire au nom de Ndjock doit regarder la porte / Celui qu'on dit le meilleur bouvier de la commune du Milieu / Celle qui aime le chelou à dégaine de rasta / Ceux qui se comprennent à demi-mot en tant que marcheurs de l'espace / Celui qui a craint enfant le regard lourd de certains / Celle qui a fait son Ecole du dimanche avec Bluette Bobilier dont le nom lui est resté autant que ceux de Matthieu Marc Luc Jean / Ceux qui sont partis à sept ans à la découverte des mondes du dehors / Celui qui compare la dotation d'amour de chacun à une orange dont chacun pourrait avoir sa part de quartier si l'amour le veut bien / Celle qui aime le magasin de jouets de Miss Evangeline / Ceux dont la présence est un murmure / Celui qui se retrempe l'âme dans la fraîcheur du jardin aux papillons / Celle qui déplore que tout le savoir du vieux philosophe parte en cendres avec lui / Ceux qui s'adressent directement au Seigneur au motif que c'est plus sûr / Celui qui a toujours pris le parti du Seigneur même quand il avait l'impression d'en être oublié ou même trahi va savoir / Celle qui a préféré une bonne vie sur terre qu'avoir peut-être froid au ciel / Ceux qui le soir entendent l'appel de la rainette et voient ensuite s'allumer la loupiote de la luciole qui valent chacune son bout de religion tu crois pas ? / Celui qui se dit loin de la lune sans la perdre de vue / Celle qui se fera enterrer en robe de mariée avec la traîne avec / Ceux qui se sentent tout jeunes dans la vieille lumière / Celui qui est trop pur pour durer / Celle qui n’a pas désiré s’attacher / Ceux qui se sont excusés sans le penser / Celui que la méchanceté désarme / Celle que la vanité fait sourire / Ceux qui ont fait le deuil de leur enfance sans la renier pour autant / Celui qui accepte d’être devenu ce personnage décevant qu’on appelle un adulte responsable / Celle qui fait sienne la rêverie du poète ingambe / Ceux qui regardent à l’Ouest d’Ouessant / Celui qui repart en mer dès qu’il revient de montagne / Celle qui te regarde comme une sœur et parfois comme une mère et que tu regardes le plus souvent comme l’amie bonne de Vermeer penchée sous la lampe à faire son sudoku / Ceux qui se voient décliner et s’inclinent / Celui qui écoute le silence d’avant les oiseaux / Celle qui attend son taulard au Liberty Bar / Ceux qui repartent sans y penser / Celui qui habite le matin qu’il appelle l’Heure de Dieu en dépit de sa mécréance proclamée / Celle qui comprend que Dieu t’est comme un pantalon seyant / Ceux qui enfilent Dieu comme un bonnet / Celui qui réprouve cette façon par trop familière de parler de l’Être Suprême / Celle qui voit dans les petits enfants la présence de quelque chose ou de quelqu’un qui dépasse la sentimentalité mielleuse / Ceux qui ont mal aux genoux de s’agenouiller mais pas mal au cœur d’en manquer / Celui qui dit hello les enfants à la sainte Trinité quand il se pointe à l’office du matin qu’il célèbre en sautillant à la manière typique du cureton Maximilien-Marie du Sacré-Cœur dit aussi Frère Lapin / Celle qui regrette d'avouer au Seigneur qu'elle est déjà fiancée à Fernand / Ceux qui tels Voltaire affirment que le Paradis terrestre se trouve où il sont, etc.

    Peinture: Cuno Amiet

  • La Fée Valse on the blog

    Merci à Gilberte Favre pour son évocation de mon livre sur son blog de 24 Heures.


    La Fée Valse ne serait peut-être pas née sans elle. L. est la «bonne amie» (l'épouse) à qui Jean-Louis Kuffer dédie son dernier livre.

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    Que cela soit sous la forme d’un poème en prose ou d’une note philosophique, ce livre virevolte sur le continent Amour. Corinna Bille l’aurait aimé pour son univers parfois baroque.
    En bon épicurien, le romancier et chroniqueur littéraire nous conte quelques-uns de ses fantasmes sur le mode poétique. Rabelais, «le premier saint poète de la langue française», n’est pas loin…


    Du ciel...

    Désirade28.JPGMais avant tout, de son Paradis au-dessus de Montreux, JLK est particulièrement bien placé pour observer le ciel (qu’il sait aussi photographier) dans toutes ses formes et nuances. Les soubresauts de la planète ne le laissent pas indifférent pour autant. «Non, je ne vois aucune beauté dans la guerre, nulle ruine ne sera chantée…» écrit-il ayant discerné dans un ciel pur «des faucons assassins». Mais où donc ? Les lieux potentiels, en 2017, ne manquent pas.
    Ailleurs, c’est «le ciel des jardins de Cracovie» qui apparaît et nous voilà cette fois dans le registre de la tendresse à l'état pur. «Tu me montrais le vol des oiseaux migrateurs, nous avons marché sans parler en nous souriant sans nous regarder.»
    Rêves et souvenirs se chevauchent tout naturellement avec leur lot de coquineries et d'interrogations.
    ...au frère mystérieux

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    Ce livre est à la fois léger et profond. Nous interpelle ce frère «mystérieux» que l’auteur associe à un «paysage immense qu’on dirait à l’instant de monts de Chine encrés à rehauts de bleu sombre…»
    Serait-il «ce personnage à manteau noir» qu’il voit s’en aller «là-bas, sur la rive du lac» et qui lui fait signe même s'il repose au jardin du souvenir ?
    Nous émeut aussi le texte final intitulé «Notre secret» dédié à L. dont les yeux l'éclairent.
    Il voulait son livre «joyeux et grave, allègre et pensif, tendre et mélancolique, sérieux et ludique». Jean-Louis Kuffer a réussi son pari. A ces adjectifs, j’en ajoute un autre: «pudique».


    JLK a écrit La Fée Valse d’une plume élégante, conciliant humour et humanité, deux mots qui vont bien ensemble.


    zaech-oct.16460 2.jpgDessin original de Stéphane Zaech.


    La Fée Valse, Editions de l’Aire, 155 pages, de la collection Métaphores dirigée par Xochitl Borel et Arthur Billerey; dessin original de Stéphane Zaech.


    Voir aussi le blog de l'écrivain: http://carnetsdejlk.hautetfort.com


    Blog de Gilberte Favre
    http://itineraires.blog.24heures.ch/

  • Une féerie d'aujourd'hui

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    Premier des échos à la lecture de La Fée Valse, après Sergio Belluz: celui de Francis Richard, observateur des plus attentifs de la vie littéraire en pays romand, notamment, qui a l'art de détailler les ouvrages qu'il lit avec autant de bienveillance que de précision dans la citation.

     

    Avec ce recueil de poèmes en prose, Jean-Louis Kuffer invite à une féerie d'aujourd'hui sous la baguette de La fée Valse, qui est le sourire de la lune, dans la lumière tutélaire de François Rabelais:

    Rabelais est le premier saint poète de la langue française, laquelle ne bandera plus d'aussi pure façon jusqu'à Céline...

    Ce livre est joyeux: Quand elle me roule dans la farine et qu'elle se penche au-dessus de moi, ses deux seins pressés l'un contre l'autre suffisent à ma paix.

    Il est grave: En vérité, la marge de liberté s'amenuise pour les marginaux singuliers que nous sommes, tandis que les vociférateurs croissent en nombre et en surnombre, les bras levés comme des membres.

    Il est allègre: Il n'est pas inapproprié, dans mon cas, de prétendre que l'habit n'a pas fait la nonne. A vrai dire la jupe plissée a plus compté dans mon éducation que la lecture de Jean d'Ormessier et François Nourrisson, pourtant essentielle dans mon choix de vie ultérieure - la jupe plissée et le tailleur ton sur ton.

    Il est pensif: Ils nous ont promis les flammes ou les hymnes selon notre conduite sans nous dire s'il y aurait là-bas ou là-haut de quoi survivre autrement que dans les cris ou les cantiques, et cela nous a manqué tout de même: le détail du menu.

    Il est tendre: Ta mère nous offre un thé de menthe et l'une des jeunes filles fait admirer son admirable paire de colombes aux jeunes gens qui l'entourent.

    Il est mélancolique: Quand j'étais môme je voyais le monde comme ça: j'avais cassé le vitrail de la chapelle avec ma fronde et j'ai ramassé et recollé les morceaux comme ça, tout à fait comme ça, j'te dis, et c'est comme ça, depuis ce temps-là, que je le vois, le monde.

    Il est sérieux: ... Il n'est pas vrai que nous ayons tout soumis, il n'est pas vrai que tout mystère soit dissipé, il n'est pas vrai que plus rien ne soit à découvrir, vois donc: il n'est que d'ouvrir les yeux dans le jour obscur et de ne pas désespérer...

    Il est ludique: Quand je te dis que Marelle a le ballon, ce n'est pas vulgaire du tout, tu me piges mal, même si ça fait populo comme langage c'est pile ce que c'est: le ventre de Marelle est rond comme un ballon d'enfant, tiens j'ai envie de le palper et d'écouter ce qui se passe là-dedans en y collant la joue, enfin quoi Marelle a le ballon et celui-ci va rebondir dans la vie [...].

    Bref Jean-Louis Kuffer ne mentait pas quand il annonçait d'entrée de jeu que son livre était tout cela à la fois. Car il est la Fantaisie même, laquelle ne se laisse pas intimider par les états d'âme contraires, laquelle est pour les uns et les autres, l'ennemie à abattre avec le sérieux des papes, avec ou sans filtre...

    Jean-Louis Kuffer réserve pourtant à ses lecteurs quelques surprises à son goût: des mots de passe littéraires ou picturaux pour connaisseurs, des pas de mots qui dansent sans retenue, comme la fée Valse, et qui s'insinuent partout comme le fait l'amour, dans les corps et les esprits, pour leur plus grande jouissance...

    Francis Richard

    La fée Valse, Jean-Louis Kuffer, 156 pages Editions de l'Aire (à paraître)

    Livres précédents:

    Riches heures Poche suisse (2009)
    Personne déplacée Poche suisse (2010)
    L'enfant prodigue Éditions d'Autre Part (2011)
    Chemins de traverse Olivier Morattel Éditeur (2012)
    L'échappée libre L'Âge d'Homme (2014)

     

    Francis-3-copie-1.jpgBlog de Francis Richard:www.francisrichard.net/

  • La Fée Valse danse avec les mots

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    Où le maestro Sergio Belluz, baritone drammatico et fabuliste polygraphomane, se fait le chantre spontané de La Fée Valse...  

     

    Dans les quelques cent-trente pièces facétieuses et virtuoses de ce recueil savoureux qu’est La Fée Valse (Vevey : L’Aire, 2017), c’est tout l’humour, toute la fantaisie, et toute l’oreille de Jean-Louis Kuffer qui s’en donnent à cœur joie – un livre que l’OULIPO de Raymond Queneau aurait immédiatement revendiqué comme une suite d’Exercices de style amoureux, tout comme il aurait réclamé à hauts cris la publication urgente et salutaire des fameux "Ceux qui" – « Celui qui se débat dans l’absence de débat / Celle qui mène le débat dans son jacuzzi où elle a réuni divers pipoles / Ceux qui font débat d’un peu tout mais plus volontiers de rien / Celui qui ne trouve plus à parler qu’à son Rottweiler Jean-Paul / Celle qui estime qu’un entretien vaut mieux que deux tu l’auras... » – que l’auteur dispense de manière irresponsable sur des réseaux sociaux complaisants, sans mesurer les risques de mourir de rire (l’Office fédéral des assurances sociales s’inquiète).
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    Une des pièces, Kaleidoscope, explique bien l’esthétique du livre : « Quand j’étais môme je voyais le monde comme ça : j’avais cassé le vitrail de la chapelle avec ma fronde et j’ai ramassé et recollé les morceaux comme ça, tout à fait comme ça, j’te dis, et c’est comme ça, depuis ce temps-là, que je le vois, le monde ».

    Fellini.JPGLa Fée Valse, c’est d’abord un amusant portrait fellinien de nos grandeurs et de nos petitesses amoureuses, de nos fantasmes et de nos regrets, qui joue sur l’alternances des narrations, sur l’accumulation des pastiches, sur le jeu des registres de langue, sur les sonorités, sur les cocasseries des noms propres et sur les références autant littéraires que populaires : « C’était un spectacle que de voir le lieutenant von der Vogelweide bécoter le fusilier Wahnsinn. Je les ai surpris à la pause dans une clairière : on aurait dit deux lesbiches. J’ai trouvé ça pas possible et pourtant ça m’a remué quelque part » (Lesbos)

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    On y joue sur les mots, bien sûr : « Les femmes des villas des hauts de ville sont évidemment favorisées par rapport aux habitantes du centre, mais c’est surtout en zone de moyenne montagne que se dispensent le plus librement les bienfaits du ramonage» (Le Bouc)

    On y prépare aussi des chutes hilarantes par la transition brusque entre une tirade en forme de poncif qui termine par un particularisme terre-à-terre, comme dans En coulisses : « Je sais bien que les tableaux du sieur Degas ont quelque chose d’assez émoustillant, mais faut jamais oublier les odeurs de pied et la poussière en suspens qu’il y a là derrière, enfin je ne crois pas la trahir en précisant que Fernande n’aime faire ça que sous le drap et qu’en tant que pompier de l’Opéra j’ai ma dignité » ou comme dans Travesti : « Que le Seigneur me change en truie si ce ne sont point là des rejetons de Sodome !’ , s’était exclamée Mademoiselle du Pontet de sous-Garde en se levant brusquement de sa chaise après le baiser à la Belle au bois dormant qu’avaient échangé sur scène le ravissant petit Renne et Vaillant Castor l’éphèbe au poil noir. »

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    On s’amuse des conformismes et des jargons de certains milieux : « ...Après sa période Lichens et fibrilles, qui l’a propulsé au top du marché international, Bjorn Bjornsen a mené une longue réflexion, dans sa retraite de Samos, sur la ligne de fracture séparant la nature naturée de la nature naturante, et c’est durant cette ascèse de questionnement qu’est survenue l’Illumination dont procède la série radicale des Fragments d’ossuaire que nous présentons en exclusivité dans les jardins de la Fondation sponsorisé par la fameuse banque Lehman Brothers... » (Arte povera)

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    En passant, on récrit Proust façon XXIe siècle, comme dans Café littéraire – « C’est pas que les Verdurin soient pas à la coule : les Verdu c’est la vieille paire de la belle époque de Woodstock, leur juke-box contient encore du passable, style Jailhouse rock et autres Ruby Tuesday Amsterdam ou La mauvaise réputation, enfin tu vois quoi, mais tout ça est pourtant laminé sous l’effet des goûts du barman Charlus, fan de divas italiennes et de choeurs teutons. » – et on évoque Foucault – « Sa façon de feindre la domination sur les moins friqués de la grande banlieue, puis de renverser tout à coup le rapport et de trouver à chaque fois un nouveau symbole de soumission, nous a énormément amené au niveau des discussions de groupe, sans compter le pacson de ses royalties qu’il faisait verser par ses éditeurs à la cellule de solidarité. »

    Aiguilleuses.jpgUne suite d’hilarants jeux de rôles, superbement écrits, qu’on verrait bien joués sur scène, tant l’auteur sait capter et retranscrire en virtuose les sonorités du verbiage contemporain, avec ses mélancolies et ses ambiguïtés, aussi : « Le voyeur ne se reproche rien pour autant, il y a en lui trop de dépit, mais il se promet à l’instant que, demain soir, il reprendra la lecture à sa vieille locataire aveugle qui lui dit, comme ça, que de l’écouter lire la fait jouir » (Confusion)

    Vous êtes libre, ce soir ?

     

    Sergio-Belluz-Portrait-par-Wollodja-Jentsch-1.jpgCe texte a été copié/collé à sa source, à l'enseigne de Sergiobelluz.com.

    zaech-oct.16460 2.jpgLe dessin original illustrant La Fée Valse est de la main d l'artiste Stéphane Zaech. L'image illustrant  Kaléidoscope est signée Philip Seelen. Le joueur de flipper est une oeuvre de Joseph Czapski.

  • Kaléidoscope

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    … Quand j’étais môme je voyais le monde comme ça, j’avais cassé le vitrail de la chapelle avec ma fronde et j’ai gardé les morceaux que j’ai recollés comme ça, tout à fait comme ça, j’te dis, c’est depuis ce moment-là que je vois le monde en couleurs et c’est réellement comme ça, j’te dis, qu’il est…


    Image : Philip Seelen

  • C combien la pipe ?

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    … Que le très honorable étranger nous pardonne, mais ni le très vénérable Maître Fu-Moli, que vous voyez là-bas (à droite avec la moustache tombante) ni le gracieux éphèbe Fu-Mosi, son élève, ne sauraient répondre à votre Question si subtile et délicate sans emprunter le détour du Conte du Lent Chandoo et du Seigneur patient, où il est montré que ce qui compte dans le rituel séculaire de notre humble maison Au Lotus Bleu, n’est point la pipe mais le Chemin - à cela s'ajoutant que nous acceptons aussi volontiers  la Mastercard que la Visa V.I.P…


    Image : Philip Seelen

  • Le squatter

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    … Au terme de sa réunion de crise liée à l’occupation illégale de l’immeuble dit Les Bleuets par le dernier irréductible de la communauté dite Anarchie Vaincra, le Conseil d’Etat s’est décidé, tous partis confondus, à déloger sans délai, avec l’appui des sections de sécurité s’il le faut, le sieur Kevin Dulaurier barricadé dans le bâtiment, étant entendu qu’un précédent ne saurait être toléré dans notre ville par ailleurs ouverte à la Culture et à la Convivialité…


    Image : Philip Seelen

  • Ceux qui pètent les plombs

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    Celui qui fracasse son laptop dont la boîte à messages ne répond plus / Celle qui renonce à ses périodes de méditation créatrice / Ceux qui se demandent comment en finir avec le mobbeur en chef de l’Entreprise / Celui que stupéfie la dextérité avec laquelle son épouse Béatrix règle en mode économie le climatiseur avant de déclencher le volet automatique d’aération du garage / Celle qui se tient aux commandes de son 4x4 Honda comme s’il s’agissait d’un B52 / Ceux qui ne supportent plus de voir leurs sept enfants dîner avec leurs casques audio / Celui qui gère la toilette intime des paraplégique de la Clinique du Futur / Celle qui constate que son compte en banque fond à proportion inverse de la propension ambulatoire de Raoul qu’elle estime un faux chômeur typique sans oser le lui dire à cause de son Browning / Ceux qui ne communiquent plus que par notes écrites / Celui qui préférerait la prison à un divorce en bonne et due forme qui lui coûterait un max / Celle dont le bec matinal a le mordant d’un décapsuleur / Ceux qui ont conscience de vivre dans un complexe immobilier spécialement prévu pour l’agrément des cadres supérieurs et en conçoivent une dépression de nature complexe voire supérieure / Celui qui compare la disposition des jardins du complexe immobilier à un ratodrome / Celle qui développe secrètement le syndrome de la tueuse d’enfants en garderie / Ceux qui ont appris à mettre les objets hors circuit sur simple injonction mentale / Celui qui a dissimulé le paquet de chevrotine au fond de son placard de la salle des maîtres / Celle qui rêve d’un geste déplacé du prof de sport qu’elle puisse enfin casser définitivement / Ceux qui s’efforcent de ne plus obéir à la logique du mieux offrant pour retrouver le sentiment grisant de la liberté de consommer en grande surface / Celui qui se pend juste après s’être surpris à trouver paradisiaque l’hôtel Le Paradis de Lanzarote où il gagné une semaine de séjour au jeu du Coup de Chance / Celle qui remarque les pieds nus du pendu à la fenêtre du studio voisin de l’hôtel Le Paradis dont le silence sonore des couloirs l’effraie depuis son arrivée avec sa brute de Bulgare plein aux as / Ceux dont les servomécanisme intégrés se dérèglent les nuits d’orage / Celle qui pose au cours de sculpture du fils McPherson sans se douter qu’il l’a désignée comme victime sacrificielle à son dieu Jugula très avide de sang / Ceux qui ont tout fait pour refouler leurs pulsions autodestructrices sans se douter qu’ils disparaîtraient dans un tsunami fatal à beaucoup de leurs congénères qui hier encore positivaient à mort, etc.

    Image:Philip Seelen

  • Dispositif

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    …Tout à droite c’est le téléphone rouge, Monsieur le Président, vous savez ce que ça veut dire : le téléphone rouge sera toujours le téléphone rouge, que vous utilisez AVANT, et ce n’est donc qu’APRÈS que vous utilisez le téléphone noir, dont la couleur dit ce qu’elle veut dire, pour vérifier que l’usage du téléphone rouge a formellement justifié celui du téléphone  noir - et quant à l’audiophone que vous voyez là, c’est juste pour l’ambiance, disons : Dolly Parton ou Johnny Cash…

     

    Image : Philip Seelen