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  • Comme de vieux amis

    Ramallah117.jpgLettres par-dessus les murs (58)
     
    Ramallah, 21 septembre 2008
     
    Caro,
    ben tornati ? Comment se porte la casa, et votre Filou ? Et la Toscane ? Nous étions à Jaffa ce week-end, quelques heures à se dorer la pilule sur la plage. Autant j'aime nager autant la plage m'ennuie profondément. La plage me semble une transition idéale entre terre et mer, un doux entre-deux où le sol commence à se dérober sous les pieds, c'est comme une piste d'envol pour le nageur avide – et il ne me viendrait pas à l'idée d'étendre ma serviette sur une piste d'envol, mais ce n'est pas le cas de tout le monde (suivez mon regard). Et puis c'est plein de sable, tu le sais, il y fait trop chaud, les balles en caoutchouc claquent contre les raquettes, c'est bruyant, parsemé de mégots. Petite spécialité locale : des maîtres nageurs perchés dans leur cabanon hurlent des ordres dans leur mégaphone, à intervalles réguliers : c'est insupportable, et d'autant plus que ces injonctions en hébreu ne peuvent que me rappeler celle des soldats aux check-points.
    Triste constatation : cette langue, ni plus ni moins belle qu'aucune autre, riche comme toutes les autres, porteuse d'humanité et de littérature, cette langue me fait froid dans le dos. Je pense à cet ami allemand, qui me disait sa douleur d'entendre parler sa langue, lorsqu'il résidait en France : c'était toujours dans des films de guerre, lorsqu'un soldat réclamait un Ausweiss, et pour beaucoup de Français l'Allemand reste cet idiome barbare de l'Occupant, dont on ignore la douceur possible, les nuances et la finesse. Je sais ces préjugés, la bêtise des généralisations, mais je sais aussi la force de l'instinct, les réactions viscérales de la peur : contre celles-ci l'intellect ne peut pas grand-chose, et en tout cas pas à court terme. Sur la plage, quand le haut-parleur crachait, je serrais les dents.
    Je me souviens aussi de mon grand-père, au chalet en Alsace, qui s'était soudain jeté sous la table, en plein milieu du repas. Mon frangin avait eu l'idée d'allumer un pétard, de l'autre côté de la maison, petite blague innocente et mon grand-père de plonger sous la table, et puis de se relever, pâle comme un linge, tentant de répondre par un sourire à nos regards éberlués : quand on a vécu la guerre, le corps réagit plus vite que l'esprit.
    Ou plutôt, l'un et l'autre sont mêlés inextricablement, à l'endroit de la blessure, comme les grosses cicatrices font se fusionner la peau et la chair – et c'est dans le corps, paraît-il, qu'on peut retrouver la trace des traumatismes, dans ses muscles contractés, et c'est là qu'on peut en adoucir l'impact, faute de pouvoir l'effacer.
    Et c'est aussi là, dieu merci, que se logent les plus beaux souvenirs, les petites madeleines des bonheurs passés, qui ont laissé leur empreinte sur les papilles, au creux de l'odorat, dans les recoins secrets de la peau. Sur la plage soudain est passé un cheval au trot, et puis il est repassé, au  pas, et j'espère que ma pupille gardera ça : le petit cheval, son jeune cavalier marchant à ses côtés, leurs silhouettes sur fond de soleil couchant. Le garçon ne tenait pas la bride, ils marchaient côte à côte le long de l'eau, comme de vieux amis.

    Sarto13.JPGA La Désirade, ce 23 septembre.

    Ciao ragazzo,

    Nous sommes rentrés de Toscane requinqués, malgré le triste état de ce que la télé berlusconienne reflète de la pauvre Italie qu’elle contribue à crétiniser sans y réussir tout à fait. Notre ami le Gentiluomo ne cesse de pester contre les temps qui courent en invoquant la grande Italie de naguère et jadis, mais l’humour n’est jamais absent de ses fulminations, la Professorella le retient de trop exalter le passé, et lui-même est le premier à saluer la Qualité se manifestant au plus que présent, comme celle de Mario del Sarto, le sculpteur « brut » dont je t’ai parlé déjà au début de notre correspondance après avoir découvert ces œuvres, exposées en plein air, et que cette fois j’ai rencontré en chair et en os, sous un beau chapeau blanc. IMG_1758.JPGTu as IMG_1769.JPGvu, lors de votre passage à Lausanne, les productions les plus étonnantes de ce qu’on appelle l’art brut (à mi-chemin de l’art naïf et de l’art populaire, qui devrait être le fait de créateurs non initiés à la « culture », mais ça se discute…), et l’évidence est que Mario del Sarto est de ceux-là, avec cela de particulier qu’il a le savoir-faire d’un artiste et une intelligence parfaitement équilibrée.IMG_1753.JPG
    Lorsque nous nous sommes pointés dans le vallon, à l’aplomb des grandes carrières de Carrare, où se déploient ses centaines de sculptures, bas-reliefs, bustes, têtes et autres frises et fontaines, Mario, en tablier bleu, était en train de sculpter un énorme bloc de marbre quadrangulaire qu’il ornait de scènes en bas-relief évoquant l’histoire des carrières et la destinée particulière des spartani. Après les présentations, où le gentiluomo lui a révélé ma véritable passion pour son art (je suis resté près d’une heure à photographier ses pièces, en son absence, lors de notre premier passage), et que je lui ai dit ma surprise de voir tant de nouvelles sculptures de tous côtés, il m’a répondu qu’un artiste ne pouvait faire que créer sans discontinuer puisque telle est sa vocation, et d’ailleurs « lavorare riposa », travailler repose, est sa devise, qu’il a inscrite au fronton de son atelier. Sur quoi, voyant mon intérêt, il est allé chercher un morceau de marbre qu’il a commencé de façonner, au moyen d’une petite meule et d’un ciseau, pour lui donner la forme d’une figure au profil évoquant celles des îles de Pâques… et c’est alors que je lui ai dit ma détermination à faire plus qu’un reportage : tout un livre illustrant ses travaux et où il me raconterait sa vie.IMG_1749.JPG
    Je ne sais trop comment te le dire, mais tout de suite j’ai senti, chez ce grand vieillard de 83 au très beau visage et aux mains très fines, une qualité de rayonnement, de présence et d’attention, de précision dans le langage et de poésie dans l’expression, qui m’ont donné envie de le revoir et de le faire connaître, non du tout pour la gloire qu’il pourrait en tirer (il ne se fait aucune illusion sur les vanités humaines) mais pour le simple bonheur de faire partager éventuellement une belle rencontre.
    IMG_1777.JPGS’il ne rêve pas de gloriole personnelle, Mario del Sarto a fait maintes démarches, vaines jusque-là, en sorte de hisser son immense Spartano au sommet d’un pic voisin d’où il dominerait toute la région, jusqu’à la ville de Carrare. Mais t’ai-je seulement dit ce que sont les spartani ? Ce sont ces ouvriers indépendants, souvent proches de l’anarchie (dont le mouvement italien est né tout près de là, dans le bourg surplombant de Colonnata, qui passaient, au début du siècle passé, leurs journée à tailler des « chutes » de marbre, qu’ils revendaient ensuite pour survivre. Lui-même, né sur les lieux, en connaît parfaitement l’histoire. Mais il y a aussi du philosophe et même de l’apôtre en Mario, et c’est là qu’il rejoint les artistes bruts, avec des œuvres symboliques ou allégoriques aux visées édifiantes. L’une de ses fresques raconte ainsi les méfaits du sport de masse, à propos d’un match de foot meurtrier, et voilà que, nous faisant visiter son atelier, il me présente je ne sais plus quel grand personnage de L’Enfer de Dante en me citant par cœur une dizaine de vers…
    Sarto14.JPGC’est bien là l’Italie que nous aimons, et j’espère bien t’avoir donné l’envie de rendre visite à Mario del Sarto lors de votre prochaine virée dans le pays de Serena…
    Ce qu’attendant, sans t’avoir rien dit de tout le bien que nous pensons de ton livre dont j’ai fait la lecture du tapuscrit à ma douce durant tout le voyage, je vous embrasse sans oser vous dire Forza…

    Photo : Chanan Getraide, vieille mosquée de Jaffa. Mario del Sarto et ses oeuvres.

     

    Mario del sarto: il Spartano, statue d'environ quatre mètres de hauteur, destinée à se trouver juchée sur un pic dominant la vallée à l'aplomb des carrières du Canal Grande et des Campanili, au-dessus de Carrare.

  • Le poète et la mère du monde

    littérature,cinéma,voyage,palestine

    Lettres par-dessus les murs (57)

    Ramallah, ce 16 septembre 2008.

    Cher JLs,

    Il y a des moments comme ça, où le sentiment de poésie t'étreint le cœur, mais où les mots font défaut, parce que tu ne sais pas d'où ça vient, peut-être un objet aperçu dans la maison, une bougie dont la flamme a adouci les bords, un compas posé là, les branches écartées, inutile. Un bruit dans la rue, un téléphone à la sonnerie étouffée, qui n'en finit pas de sonner dans la chaleur. Ou bien c'est un texte lu plus tôt dans la journée, une interview de Hubert Haddad peut-être, ou bien l'idée d'une histoire, et les idées aujourd'hui se succèdent comme des vagues, la vague histoire du Grand Maître de cette loge dissidente, qui traverse la foule en gare du Nord, l'histoire de l'enfant gazawi qui se glisse dans les décombres, au bord de la plage, où il a caché des crayons et du papier. L'histoire du vieux marchand de jouet à Rome, le moment précis où le petit carillon de la porte retentit, le moment précis où il se tourne vers elle, vers sa silhouette délicate en contre-jour, sur fond de rue ensoleillée.

    Ramallah143.jpgCe matin on m'a demandé si je voulais participer à un repas avec la ministre de la justice française (c'est la ministre qui est française, pas la justice qui ne saurait avoir de nationalité, n'est-ce pas ?). J'ai décliné, on me prendra peut-être pour un snobinard, mais vraiment, je ne sais pas quoi dire à ces gens qui veulent être partout, avec leurs cortèges et leurs emplois du temps minutés, et qui ne sont jamais nulle part. Dimanche c'était le premier ministre palestinien que nous avons attendu, dans ce centre pour enfant handicapés, dans le village de Doura, près d'Hebron, c'est un événement important pour l'équipe du centre, ils ont insisté pour que ma douce soit présente. Le ministre passera un quart d'heure, nous a-t-on dit, soyez au garde-à-vous entre midi et 16h30... Nous avons attendu, nous avons vu le défilé de voitures, toutes sirènes allumées, passer sur la grand-route, et repasser, et repasser encore, d'une école à un centre culturel, de la mairie à une autre école. Mais son emploi du temps était trop chargé, il n'a pas pu s'arrêter, et tous les employés qui attendaient là, tout beaux, qui s'étaient déplacés pendant ce jour de week-end, tous ces gens de rentrer chez eux, la tête basse. Mais quelle différence, entre une visite au pas de course et pas de visite du tout ?
    Je me rappelle de la griserie de quelques années passées à fréquenter des réceptions et des diplomates, j'étais troisième couteau, la cravate ajustée, les chaussures cirées, l'adrénaline de la montre, les serrements de main, deux bons mots et un sourire, entre deux réceptions, la vie à toute vitesse. Il y avait là de la poésie aussi, bien qu'elle se trouvât surtout dans ce qui dépassait le cadre des cérémonies, cette maudite tache sur la manche, qu'on s'empresse d'ôter avec un mouchoir et un peu de salive, cette flaque de boue qui ne vous a pas raté, en descendant de voiture, la cigarette qu'on fume presque en cachette, quand on réussit à s'échapper une minute sur le balcon désert. Derrière, sous les lumières du grand salon, le rire déjà éméché de l'ambassadrice, elle était sympathique, cette ambassadrice.
    Je repense parfois avec nostalgie à ces moments-là, où je manquais de jeu, où je rêvais plus que tout d'être inutile. Voilà mon souhait exaucé, pour quelques jours encore, et j'aime ce moment-ci, où personne ne m'attend, où je peux regarder frissonner les feuilles de la vigne, rêver à une nouvelle histoire. Cette ruelle impossible, à Rome, ce vieux magasin de jouets, la belle silhouette à contre-jour, qui vient de passer le seuil.
    Pascal.

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    A La Désirade, ce 16 septembre, soir.

    Cher toi,
    Nous avons parlé ce matin, avec L., de notre séjour à Ramallah. Au printemps prochain. Nous nous réjouissons. Nous n’avons aucune idée de ce que nous allons voir là-bas. Nous venons pour vous et vos amis, éventuellement pour les animaux de vos amis. A la fin de la semaine, nous allons à Marina di Carrara, en Toscane maritime, retrouver nos amis, la Professorella et il Gentiluomo. Je suis en train de peindre leur chien Thea et leurs chats. Le chien Thea est un personnage. Les chats sont nombreux. Je vais en peindre deux sur un radiateur. Leur pose est intéressante. Rien d’américain : leur pose est essentiellement du Vieux Monde, genre Morandi. Thea est une star hyperactive : c’est autre chose. Mais elle est du vieux monde elle aussi, je dirais la chienne de la Magnani. Tu sais que je voue un culte à la Magnani. Il n’y a pas de femme plus femme, de mère plus mère, de fille, de soeur, de cousine, de caissière de cinéma plus caissière de cinéma qu’Anna Magnani. Alexandre Sokourov aussi est fou de la Magnani.Sokourov35.JPG
    Il faut absolument que Serena et toi vous découvriez le cinéma de Sokourov. C’est à mes yeux le génie poàétique suréminent survivant du grand cinéma des Bergman, Tarkovski et autres inspirés du 7e art. Commandez immédiatement Alexandra. L’idée en est simple et sidérante, qui consiste à promener une vieille dame un peu ronchon dans le camp de base des troupes russes à Grozny, où elle vient rendre visite à son petit-fils, lui-même commandant d’élite. Tu la vois ainsi pointer son museau de vieille souris dans les cantonnements de ces jeunes gens, sur leur terrain d’exercice, au travail de nettoyage des armes. Ils sont là torse poil, vingt ans pour la plupart, tendre chair et face de gamins, et elle leur tourne autour, leur pose quelques questions, les morigène quand ils sont malpolis ; et de même reproche-t-elle à Denis, son petit-fils rentrant de mission, d’être sale. Mais on sent chez elle une immense tendresse, et les gars la respectent comme la mère de toutes les Russies. Je la vois très bien débarquer à Ramallah ou à Gaza, passant d’un camp à l’autre. Parce que, du camp russe, Alexandra s’échappe vers le marché de la ville, où elle va acheter des bricoles aux soldats et tombe sur une vieille Tchétchène, ancienne prof, avec laquelle elle fait tout de suite amie-amie. A un moment donné, il fait chaud comme dans une four, elles sont là dans l’appart de la Tchétchène, au milieu d’un immeuble à moitié effondré, à parler de leur vie. Cela ne se décrit pas.
    littérature,cinéma,voyage,palestine
    Dans le rôle d’Alexandra, Galina Vichnevskaya, oui la cantatrice, la veuve de Rostropovitch, est bonnement admirable. Pas un instant tu ne penses à la diva : c’est Alexandra, la vieille Russe traînant sa charrette de misère et de souvenances. Quand vous aurez aimé ce film, vous vous jetterez naturellement sur Mère et fils et sur Père et fils, puis sur L’Arche russe. Si vous avez de la peine à vous procurer ces films plus beaux les uns que les autres, je vous les apporterai au printemps. Je t’en envoie deux trois images en attendant et vous embrasse fort.

    Jls

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  • Sentinelles de l'amitié

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    Lettres par-dessus les murs (56)


    Ramallah, le 10 septembre 2008.

    Cher JLK,
    Amira Hass est venue à la maison ce matin. Plus exactement, elle est passée, à l'aube, en coup de vent, pour remettre à ma douce deux ou trois broutilles pour ses amis à Gaza. J'étais encore endormi, je n'ai entendu que sa voix, que j'ai trouvée très douce. Je ne l'ai jamais rencontrée, c'est une personne discrète, malgré le bruit que font parfois ses écrits. La prochaine fois je me lèverai plus tôt.
    100309-ld.pngTu le sais, Amira Hass est juive israélienne, elle a vécu à Gaza, elle habite Ramallah depuis dix ans. Elle dit le quotidien de Palestine, elle brocarde l'Autorité Palestinienne, les partis, elle dit ses amitiés, ses colères, elle raconte surtout l'Occupation. Elle est de ceux qui entretiennent le lien fragile entre les peuples, quand les murs et les haines s'échinent à le briser.
    Je lis ses chroniques hebdomadaires dans Internazionale, la version italienne du Courrier International, elle écrit pour Haaretz aussi, mais ça fait quelques temps que je n'y ai plus vu ses articles. La semaine dernière, un Israélien m'apprend que la version anglaise du quotidien, que je lis sur internet, est très différente de la version en hébreu. Celle-ci serait bien plus « à droite », centrée sur Israël et sa sécurité. Lorsqu'ils y figurent, ses articles et ceux de ses compères – Gideon Levy et quelques autres – sont relégués dans les recoins les plus obscurs du site, dans les pages les plus intérieures du journal. Le lectorat ne serait pas tellement curieux de savoir ce qui s'y passe, dans ces « territoires ».

     

    Je me rappelle la conférence d'un jeune anthropologue français, à Jérusalem, sur le mur de séparation et sa perception par population israélienne. Le mur, disait-il, amplifiait le sentiment d'insécurité, il empêchait de voir la réalité des villages palestiniens, il permettait à chacun d'y projeter ses peurs. De l'autre côté du mur rôdent des monstres. Le public de la conférence était attentif. israélien, en grande majorité, juifs français, chercheurs, simples curieux. Mais l'accueil fut mitigé.
    Pendant le pot qui suivit, je cause avec un type, franco-israélien, la cinquantaine, un universitaire, si j'ai bien compris. La situation a changé, me dit-il, avant je me promenais dans les territoires, je faisais des relevés topographiques, je pouvais traverser sans crainte des villages, des villes. Maintenant c'est trop dangereux. Même vous, jeune homme, on peut vous prendre pour un juif, et alors, ce ne sont pas des pierres qu'on vous lancerait : on vous tirerait dessus.
    Le bonhomme ignorait que j'habitais dans ces terribles territoires depuis près de trois ans, et que je ne m'étais jamais pris de balle dans le coffre. Ni à Ramallah ni à Hébron ni à Naplouse, ni en ville ni en campagne, ni balles, ni pierres, ni insultes. Le problème serait plutôt d'éviter la cascade d'invitations à boire des cafés. Le bonhomme, pourtant cultivé, ignore sans doute qu'habitent ici des juifs, israéliens ou étrangers, qui travaillent dans des ONG, pour des journaux. Apparemment, le bonhomme ne lit pas Amira Hass, et apparemment l'anthropologue disait vrai, il y a des murs qui font peur, alors même qu'ils sont censés protéger.

    La Désirade, ce 13 septembre.
    Cher Pascal,
    Savoir de quoi l’on parle, et ne parler que de ce qu’on sait : voilà le premier pas qui permet de traverser le mur. Tu sais d’expérience ce qu’est le mur de là-bas. Pour ma part, je n’en ai aucune réelle idée. Je n’ai aucune réelle idée de la réalité dans laquelle tu vis, ni ne sais si ce que tu vis est comparable avec ce que vit un jeune Palestinien de ton âge ou un jeune Israélien de ton âge. J’avais vingt ans lorsque j’ai vu le Rideau de fer pour la première fois, et je me disais communiste, puis j’ai cessé de croire à l’Avenir radieux en découvrant peu à peu le socialisme réel et les rideaux de fer dressés un peu partout dans le monde dit libre, et tout à l’heure je suis tombé sur cette réflexion de Jean Cocteau, dans son Journal d’un inconnu, qui recoupe assez exactement ce que je ressens à propos de ces murs qu’on reconstruits au fur et à mesure qu’on en abat d’autres : « Le mur de la bêtise est l’œuvre des intellectuels. A le traverser, on se désintègre. Mais il faut le traverser coûte que coûte. Plus votre appareil sera simple plus il aura de chances de vaincre la résistance de ce mur ».
    N’est-ce pas une bêtise que de traiter ainsi les intellectuels ? Un intellectuel ne cesse-t-il pas justement de l’être en participant à la construction du mur de la bêtise ? Un ouvrier ou une crémière sont-ils naturellement moins portés à ériger le mur de la bêtise qu’un intellectuel ? Ces questions, à proximité d’un mur aussi obscène que celui qui verrouille ton horizon, doivent te paraître bien futiles, et pourtant je crois juste et bonne l’idée, ou l’intuition, le sentiment du poète que le mur de la bêtise est une production de l’intelligence emmurée dans sa suffisance.

    AVT_Jean-Cocteau_3437.jpeg


    Le même Cocteau, bien moins superficiel qu’on l’a souvent cru ou prétendu, écrit sur la page d’à côté : « Une certaine bêtise est indispensable. Les encyclopédistes sont à la base de cette intelligence qui est une forme transcendante de la bêtise ». Nous sommes tous, n’est-ce pas, un peu Bouvard et Pécuchet. « Se contredire. Se répéter. De toute importance », ajoute encore Cocteau. Et ceci : «Trouver d’abord, chercher ensuite », qui marque bien le passage de l’artiste ou du poète à l’intellectuel, à l’encyclopédiste. Et cela qui est du pur Cocteau : « Aller vite lentement », « Courir plus vite que la beauté » ou : « Le matin ne pas se raser les antennes ». Ou cela enfin au pied du mur : « On est juge ou accusé. Le juge est assis. L’accusé debout. Vivre debout ». L’intellectuel qui érige le mur de la bêtise est forcément assis.
    Je viens de recevoir, mon ami cher, ta lettre de Hegenheim datée du 13 août ( !) et l’image de cette liseuse qui n’a pas besoin de se lever pour traverser les rues. Je la conserverai parmi mes reliques. « J’occupe une forteresse dont les sentinelles protègent l’amitié », écrit encore Jean Cocteau dans son Journal d’un inconnu. Ta petite liseuse, et la formidable Amira Hass, sont de nos sentinelles…


    PS. Pardon d’avoir tardé à te répondre et à te remercier pour l’envoi de ton roman, mais je courais ces jours après mon ombre…

  • L’homme qui tombe et son histoire

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    Lettres par-dessus les murs (55)

    Ramallah, vendredi 5 septembre 2008.


    Cher JLK,



    Tu connais l'image : prise à 9:41, heure de New York, il y a bientôt sept ans. Le photographe est Richard Drew, né en 1946, Associated Press, mais on s'en fiche, cette image-là ne saurait avoir de copyright, tant elle est universelle.
    Je n'y suis jamais allé, à New York, mais j'aimerais bien. Je ne sais pas si c'est le centre du monde, mais c'est sûrement sa caisse de résonance, où tout ce qui se pense ailleurs finit par trouver sa place là-bas, à New York, et finit par rebondir et irradier le reste. Vision ethnocentrée, sans doute, et pourtant il me plaît d'imaginer que le moindre murmure, dans le village africain le plus reculé, finisse par s'entendre, quelque part à New York – et vice-versa. C'est en tout cas ce qu'ont pensé ceux qui ont imaginé ces attentats. Il y a quelques années j'avais lu que tout film tourné à New York recevait de sa municipalité un soutien financier considérable, s'il montrait la ville vue du ciel, à un moment ou un autre. D'où le nombre de films hollywoodiens qui s'ouvrent sur les gratte-ciel, lents travellings aériens qui terminent dans un bureau, dans la rue, sur un banc de Central Park. D'où la connaissance que nous avons de cette ville-là, une connaissance presque intime malgré sa démesure.
    Et les auteurs de ces attentats le savaient, et le mot auteur est juste, tant on a l'impression d'un scénario parfait, d'une impeccable mise en scène, avec sa cascade de symboles, Manhattan, siège du capitalisme phallique et universel. Ce qu'ils ont oublié, peut-être, c'est le paradoxe qui consiste à utiliser la globalisation pour s'y attaquer : comme tous les terroristes, ils n'ont pu que renforcer le système qu'ils prétendaient détruire.

    J'ai fini hier la lecture de Falling Man, Don De Lillo. Je l'ai lu en anglais – je ne sais pas si ça t'arrive aussi, mais les livres lus en V.O. me laissent un souvenir plus vague, je retiens juste les images que j'ai construites, non les mots qui les disent. L'image confuse, la vision hallucinée de Keith, qui marche dans une bourrasque de cendre, au milieu des gens qui courent, qui voit les choses sans les sentir. Une femme lui tend une bouteille d'eau, il remarque vaguement qu'il la saisit de la main gauche, sans doute parce que la droite est blessée. Et puis ce que voit Lianne, lorsqu'elle ouvre la porte : son ex-mari, qu'elle n'a pas vu depuis plus an, un fantôme en costume, couvert de poussière, le visage piqueté de verre.
    Le récit alterne les voix de ces deux-là, et de quelques autres, dont Hammad, qu'on suit de Hamburg jusqu'au ciel, jusqu'au moment de l'impact. Incroyable présomption de l'auteur, de se mettre dans la tête de ce type-là : il y réussit pourtant, on y croit, à Hammad, et c'est la preuve d'un vrai courage d'écrivain. Mais c'est sur les vivants qu'il se concentre, ceux d'après la chute, ceux qui cherchent à reprendre pied, qui s'appuyent les uns sur les autres, en vain. Lianne l'intello qui se tournera vers Dieu, Keith qui deviendra joueur de poker obsessionnel, qui se réfugie derrière les cartes, dans l'activité la plus dérisoire qui soit, qui joue pour oublier de vivre. L'ombre absente des tours plane sur le moindre de leurs gestes, l'ombre qui va se poser sur le monde, qui va se poser sur l'Histoire.

    On se rappelle bien sûr où l'on était, à ce moment-là. Je me souviens surtout que le lendemain, à l'entrée d'un centre commercial, on m'a demandé d'ouvrir mon sac, pour inspection. J'étais dans une petite ville française, à des milliers de kilomètres de Manhattan, et l'onde de choc était là, j'ouvrais mon sac à cause de cette chose qui ne me concernait pas. La semaine suivante je partais au Liban, et dans les rues de Tripoli des gens manifestaient leur joie – une semaine plus tard cela me concernait déjà, et plus le temps passe plus je me sens concerné, touché par l'événement. La seule chose que j'avais comprise sur le coup, c'est qu'il nous faudrait attendre des années, pour en prendre la mesure, pour en parler avec quelque pertinence. Don de Lillo y a réussi, il dit l'intimité de la tragédie, son universalité, mais aussi en quoi cette tragédie-là est fondamentalement nouvelle, absolument contemporaine, et pour longtemps : suspendue dans le temps, comme l'homme qui tombe.

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    La Désirade, ce 5 septembre 2008.


    Cher Pascal,

    J’ai dû voir et revoir cette image cent fois, comme on vu et revu cent fois les séquences du crash de ce matin-là, mais c’est la première fois que cet arrêt sur image me saisit réellement d’effroi, comme l’image arrêtée d’un homme dont le crâne et le corps éclateront dans la minute qui suit.
    Si je n’ai pas vraiment vu jusque-là cette image que j’ai vue et revue cent fois, c’est, je crois, parce qu’elle est faite pour ne pas être vue vraiment. J’entends par là que sa beauté formelle, sa superbe organisation graphique, son irréalité presque ludique illustrant je ne sais quel rêve de l’humanité de marcher la tête en bas, éclipse à peu près complètement l’horreur de la situation en l’acclimatant, au point qu’on en attend le tirage en poster. Qui n’a pas son Homme qui tombe dans son loft ou son studio ?
    La première fois que je suis tombé dans New York, véritablement tombé et moi aussi la tête en bas, mais sur mes pieds jouissant de l’élasticité de l’asphalte de l’incommensurable Avenue fuyant en canyon entre deux murailles qui me semblaient de roche noire et de glace, c’était une aube nocturne de janvier, il faisait un froid polaire, je sortais des entrailles louches de la gare routière de Times Square, arrivant en Greyhound de Washington D.C., et descendant l’avenue à grandes enjambées, ivre fou de grand air pur, j’ai retrouvé la sensation de soulante griserie éprouvée des années auparavant sur le glacier d’Arolla, en fin de parcours nocturne d’une étape de la Haute Route, fonçant sur mes lattes sous la lune blême, mais au bout de l’Avenue se trouvait la mer, à New York, et déjà je pensais à nos aïeux qui avaient, au début du siècle, abordé le Nouveau Monde par cette voie peut-être salvatrice…
    Ce matin-là des Attentats, cependant, j’étais à Paris, sortant de chez Marina Vlady : autant dire d’un coin de la Russie artiste que j’aime, et j’avais regagné le studio du journal, rue du Bac, lorsque, par téléphone, l’une de mes filles me somma quasiment d’ouvrir la télé, pour voir ce que des millions de gens, autour du monde, avaient déjà vu et revu.
    Curieusement, sur le moment, je n’ai pas éprouvé la moindre pitié pour les milliers de gens en train de cramer et de crever dans les incendies, mais je me suis rappelé la prophétie de Witkiewicz, dans les années 20, selon lequel l’humanité avait engendré une machine qui la broierait tôt ou tard, et c’était la scène qui se jouait là : j’y voyais l’effondrement d’un Triomphe mythique, dont nous participions tous peu ou prou, et je me suis senti happé par un vertige pour ainsi dire métaphysique, comme devant un gouffre spatio-temporel sans fond – le trou noir de l’époque. Un peu plus tard, au bar d’en dessous, le premier quidam que j’entendis commenter l’Evénement, avec la gouaille du Parigot, incriminait déjà la main cachée du Mossad. On retombait sur terre... Et les explications, ensuite, de proliférer, tel faiseur d’opinion nous déclarant illico Tous Américains, et autres pompeuses fadaises, avant les vains éclairs de lucidité d’untel et les fulgurances non moins visionnaires et vaines de tel autre, n’est-ce pas Philippe Muray, n’est-ce pas Marc-Edouard Nabe ? Et les romans de s’aligner, dont pas un ne m’a paru jusque-là rendre vraiment compte de la réalité de l’Evénement. N'est-ce pas Frédéric Beigbeder ?
    Wolfe4.jpgC’est dire que je vais lire maintenant L’homme qui tombe de Don DeLillo, que je craignais de voir traiter le thème trop en surface et sans assez d’empathie et de pénétration, tout à sa brillante manière intelligente et perspicace mais sans vraie folie... J’imaginais ainsi ce qu’en eût fait le titanesque Thomas Wolfe (à ne pas confondre évidemment avec le Tom Wolfe du Bûcher des vanités) qui a si génialement évoqué New York en tant qu’élan et que vortex d’humanité, en poète et en voyant. Or ce que tu dis de ce livre relance ma curiosité, et je t’en dirai des nouvelles.
    Haldas15.JPGCe qu’attendant je te donne des nouvelles de Georges Haldas, qui va mieux que je ne le craignais après ce qu’un proche de L’Age d’Homme m’en avait dit. Son ami Pierre Smolik, qui le voit régulièrement, m’a appelé tout à l’heure pour me dire qu’Haldas, quoique physiquement diminué, reste vif et très présent dans leurs conversations, comme me l’a aussi confirmé son éditeur Vladimir Dimitrijevic qui lui rend visite de son côté.
    Georges Haldas l'a dit et répété: l’homme qui tombe est la métaphore même de ce que nous vivons tous les jours. Je me garderai bien de dire que le Falling Man de cette terrible image est une métaphore, mais le chemin est long entre l’effroi convenu que celle-ci peut faire éprouver et la compréhension avérée d’un tel événement. Je me rappellerai toujours, pour ma part, la longue trace de sang brunâtre maculant la chaussée, sous le Pont Bessières, en plein Lausanne, d’où venait de se jeter, un matin de printemps, un jeune désespéré. Il était là, gisant sous une couverture d’où ne dépassait qu’une touffe de cheveux sales. Or cette trace d’une vie, ce paraphe concluant une histoire, Dieu sait laquelle, n'a cessé de me hanter: quelle histoire, n'ai-je cessé de me demander ?

    Post scriptum: un ami, ayant lu la lettre de Pascal, réagit à ce que celui-ci écrit à propos de l'auteur de l'extraordinaire photo de l'homme qui tombe. On se fiche de son identité, affirme Pascal, tant le document est universel. Mais l'identité de Richard Drew compte, objecte mon ami, puisque c'est lui aussi qui prit la photo mémorable de Bob Kennedy juste après son assassinat. Dans la foulée, le même ami recommande aux internautes de s'intéresser à la saga de cette photo, et plus précisément à l'homme qui tombe, dont l'identité a été finalement établie... 

  • Comme une bouteille à la mer

    Ramallah113.jpg
    Lettres par-dessus les murs (54)

    Ramallah, lundi 1er septembre 2008.

    Cher JLK,

    Ceci est une lettre importante, je la soigne, c'est peut-être la dernière. J'oublie l'en-tête, comme toujours : Ramallah, Palestine, le 1er septembre, 18h49. Mais c'est justement dans l'en-tête que commence le problème. Ramallah, j'en suis sûr, ça n'a pas changé. Mais Palestine ? Pas la Palestine historique, sans doute. Etat Palestinien ? Niet. Autorité Palestinienne : un peu lourd, et quelle autorité ?
    Appellation officielle onusienne : Territoires Palestiniens Occupés. Ca colle, mais c'est encore plus lourd. En Israël, on dit juste Territoires, ça évite les Palestiniens, qui sont ces gens, et ça évite surtout Occupés. Dans les formulaires, à l'aéroport, on écrit tout simplement Ramallah, Israël. Mais c'est un peu comme écrire Lausanne, France (entends-tu l'exclamation outrée des Lausannois, depuis ta terrasse ?).
    Bon, je mets juste Ramallah alors, Ramallah, 1er septembre. Mais l'heure ? C'est plus embêtant. 6:58, dit l'ordinateur, mais l'ordinateur semble avoir oublié le changement d'heure. Y a-t-il eu changement d'heure ? La rumeur courrait, je sais que dans la Bande de Gaza, ils sont tous un peu plus jeunes, il est 18h et des brouettes là-bas, le Hamas a changé d'heure depuis une semaine. A Jérusalem, à quinze kilomètres d'ici, il est 19h passé. Mais ici ? Impossible de savoir, on a passé des coups de fil ce matin, personne n'est vraiment sûr.Voilà donc une lettre tout droit issue d'un abîme spatio-temporel,d'une zone floue, d'un trou noir. S'il se passait, aujourd'hui, ici, quelque événement majeur, genre 11 Septembre, il tomberait dans les oubliettes de l'Histoire, fautes de coordonnées précises. Or il s'est passé quelque chose. J'ai eu l'imprudence de sortir, au coucher du soleil, pour imprimer mon roman, une dernière relecture. J'ai fait quelques pas, avant de me rendre compte. Magasins clos, cafés fermés. Personne dans la rue. Pas une voiture.

    littérature,voyage

    Le trou noir s'est refermé sur Ramallah, le gouffre spatio-temporel a englouti la ville. J'ai regagné mes pénates dare-dare, de peur de connaître le sort des autres habitants. Happés par le vide. A moins qu'ils n'aient eu le temps de se réfugier dans leurs foyers, tous ensemble, dans un grand mouvement de panique. Ma douce ne répond pas au téléphone. Internet ne marche pas. Je m'accroche maintenant à mon ordinateur, aux certitudes qui m'entourent, aux murs de la maison, à cette lettre, une bouteille à la mer, j'espère qu'elle gagnera la Désirade, un jour. Encore quelques heures à tenir, essayer de passer la nuit… Si jamais j'étais moi aussi absorbé dans une dimension parallèle, sache que – Dans le silence parfait du temps arrêté, dans l'éternité du crépuscule, soudain s'est élevée la voix d'un muezzin, solitaire, chaleureuse, rassurante. Il marque la rupture du jeûne... Je corrige
    l'en-tête : Ramallah, 1er jour du Ramadan, à l'heure de l'Iftar. Pour le pays, on ne sait toujours pas.

    Haldas18.JPGLa Désirade, 1er septembre, soir.

    Cher Pascal,

    Ta lettre m’a angoissé. J’essaie de t’imaginer là-bas, dans cette nuit tissée d’incertitude, après l’insouciance de votre traversée de l’été pleine d’amis et d’allégresse, retour au poids du monde.
    Ta dernière lettre ? Qui sait ? Je ne prends pas ton sentiment à la légère. L’arrivée de l’automne est d’ailleurs véhicule de ces afflux de mélancolie que la folie des hommes exacerbe à certains moments ou en certains lieux. Et puis c’est la vie : je pense sans discontinuer, ces jours, à Georges Haldas dont mes amis me disent qu’il va très mal, aveugle, fatigué de cet affreux monde dont il a chanté les « minutes heureuses », tout près de cette dernière Heure énigmatique qu’il interrogeait sans relâche dans ses derniers livres, dont ce Paysan du ciel que je suis justement en train de lire et d’annoter.

    littérature,voyage
    Je l’ouvre au hasard et je lis : « Il y a tellement de souffrances dans le monde, qu’on ne sait plus comment prier. A part ça, festival de merles ce matin pour nous rappeler au mystère intégral de cette vie dans ses moindres manifestations. Un bonheur qui est à lui seul une prière».
    Et ceci : « Si le possible n’est pas tissé d’impossible, il n’existe pas ».
    Ou ceci : « Sous les propos sarcastiques, ravageants mêm, garder un cœur tendre. Sans faire à bon compte état de celui-ci. En un mot, tromper la monde en bien, sans qu’il le sache ».
    Ou ceci encore : « Puisse le mal qu’on a fait éclairer le ciel des autres ».
    Ou ceci encore, le 1er avril 1999, il a 82 ans : « Envie de dire: mon corps terrestre s’effrite. Mon corps intime prospère ».
    Ou cela encore : « Rien de plus fertile que l’émerveillement et la gratitude. Malheur à qui n’est pas capable de les éprouver ».
    Ou cela : « Pour écrire des paroles de feu – le feu de la vérité – il faut être calciné soi-même. Or, nous n’écrivons le plus souvent – et moi le premier - qu’avec de l’eau tiède dans les veines ».
    Et il y en a, comme ça, des pages et des pages, et pour chaque année. C’est une source inaltérable que l’œuvre de Georges Haldas, qui s’abreuve lui-même quotidiennement à ce qu’il appelle la Source.
    Ta lettre m’a rappelé ce qui finira cette nuit peut-être, peut-être ne recevras-tu jamais cette lettre ? Peut-être devrais-je, demain, tenter de dire ce que fut la vie et l’œuvre de Georges Haldas après m’être détourné du bonhomme (mais non de ses livres) des années durant, pour les petits motifs de nos petites vies ?
    J’espère, mon grand, d’autres lettres de Ramallah. J’espère que ton noir sentiment n’est que passager, et que le ciel s’éclaircira demain sur la Palestine. Je pense à toi et à ta douce, je pense à Georges Haldas, qui va nous quitter,  et à ses livres qui lui survivront.
    Georges Haldas ce soir : « Notre vie n’est que l’ébauche d’une trajectoire dont nous ignorons tout »…

    Images: la magnifique photographie illustrant la lettre de Pascal est l'oeuvre de Lucia Cristina Estrada Mota. Elle est protégée par le droit international, auquel La Désirade échappe par clause unilatérale exclusive et gratuite. Le portrait de Georges Haldas, chez Saïd à Genève, est signé Jean-François Luy.

  • Compagnon de route

    IMG_2768.JPG

     

    Au libraire écrivain dit Le Greco

     

    Ce petit livre acheté 300 francs anciens
    rue de la Huchette à Paris,
    m'aura suivi partout,
    perdu et retrouvé;
    il est trempé d'eau de pluie
    et salé par les embruns,
    il a vu les sept péchés et les huit splendeurs,
    et des auteurs qui me sont chers
    le citent volontiers.

     

    Je l'ai perdu maintes fois à travers les années,
    et retrouvé entre deux fièvres et trois délires;
    c'est une main amie maintes fois lâchée
    et retrouvée au hasard des chemins;
    c'est un recours en grâce souvent oublié,
    mais l'adverbe souvent s'efface,
    et demain se fait plus proche:
    se rapproche la menace.

     

    À chaque fois que je reprends
    la lecture de ce petit livre
    qui dit tout et plus encore
    de ce que tous nous sommes -
    à jamais nous croyant
    innocents éternels -
    à chaque fois ce petit livre racheté l'autre jour,
    pour 3 francs actuels, chez Molly & Bloom,
    me trouve plus vivant.

     

    (1966-2016, en relisant Ascèse de Nikos Kazantzaki)

     

  • Etre en vie, être en paix

    cinéma. guerre

    Lettres par-dessus les murs (53)

    Ramallah, ce vendredi 29 août 2008.


    Cher JLs,

    La prochaine fois que je viendrai, je regarderai le film de Fernand Melgar sur le centre d'accueil de requérants d'asile de Vallorbe que tu m'évoques - je dédie un carnet à toutes ces œuvres que j'aimerais voir, ou lire, et auxquelles je n'ai pas accès, et puis évidemment je n'ai pas le carnet sous la main au moment où j'en ai besoin, quand j'arpente enfin les rayons des librairies tant désirées, quand elles me menacent de leurs mille best-sellers. Je n'en repars pas moins les valises lourdes, j'ai suivi quelques-uns de tes conseils, j'ai emporté The Flag of our Fathers et Letters from Iwo Jima, entre moult autres, mais ces deux Dvd-là pèsent des tonnes, ici plus qu'ailleurs. Surtout si on a la bonne idée de les voir à la file, et juste après deux films sur la guerre en Irak, Battle for Haditha, de Nick Broomfield, et Redacted, de Brian de Palma (ceux-là sur les conseils de Nicolas, qui écrit un papier sur l'Irak à Hollywood).

    cinéma. guerre
    Et voilà que notre salon s'emplit du vacarme des mitrailleuses, tandis que dehors il n'y a que les bruits quotidiens d'une ville tranquille. Il faut croire qu'on la désire, l'adrénaline de l'angoisse et l'odeur de la mort, sous couvert de chercher à comprendre ce qui s'est passé, là-bas, ce qui se passe encore, en Irak, ce qui se passe ici, même étouffé par la banalité et le calme apparent.

    cinéma. guerre
    Tous ces films sont très différents, évidemment, et il y a des années-lumière entre le talent de Clint Eastwood et le cafouillage de Brian de Palma. Mais c'est la guerre, et on s'y retrouve. Toujours ces réflexions sur le rôle des médias, ce constat de l'incroyable écart qui existe entre l'image des héros, qu'on brandit au pays, fiers combattants d'une fière nation, et la poussière, et le sang.

    cinéma. guerre
    Toujours ces images d'attente, les mêmes, en 1945 ou en 2002, l'ennui, le sommeil mauvais, sous les tentes, dans les baraquements, sur les bateaux, les jeux de cartes et les petites contrebandes, la musique d'une guitare ou d'un ipod, les magazines de cul. Et dehors, cet extérieur inhumain, littéralement sublime, les collines noires d'Iwo Jima ou le désert irakien, des paysages lunaires, arides ou dévastés, le théâtre de quelque chose de plus grand que l'homme. Et toujours l'autre, l'étranger, qu'on ne comprend pas, qui ne doit pas être compris. Etranger jusque dans ses stratégies vicieuses, les attentats à la bombe, le guet-apens japonais. Cet ennemi invisible, terré au milieu des civils de Haditha, ou dans l'obscurité des grottes de Suribachi. Ou bien, lorsqu'on change de point de vue (et seul Eastwood y réussit vraiment), l'étranger devient américain : ses casques lourds, sa force brute. Ses intrusions massives. Son courage, son impensable franchise. On pense aussi : son manque total d'élégance.

    cinéma. guerre

    Mais partout, toujours, le contraste entre les cartes d'état-major, propres et lisses, les ordres d'en-haut, propres et lisses, et puis la peur et la mort, en bas. Cette question récurrente des soldats : qu'est-ce qu'on fout là. Le contraste insoutenable entre l'acier des armes, les chars, les porte-avions, les blindages, les uniformes et ce qui se cache en-dessous. Ce quelque chose d'incroyablement fragile, pâle et mou, la chair cachée sous les gilets et les casques, sous la peau et sous les cheveux, la chair qu'un rien suffit à ouvrir. Comme il suffit d'un rien pour changer un homme en loque, en alcoolique, en traumatisé, en une chose qui ne pisse plus droit, qui ne marche plus droit.

    cinéma. guerre

    Et tous ces films, chacun à leur manière, d'essayer de transmettre cette horreur impossible à partager, tous ces films qui à travers leurs plans étudiés, leur recherche documentaire, leur fastidieuse élaboration, hurlent la même chose. Tous ces films, tous ces livres, depuis si longtemps... Parfois il y a des lueurs, tu ne le sais peut-être pas, ce n'est pas des choses qu'on lit dans les journaux : il y aurait aujourd'hui près d'un tiers d'appelés, en Israël, qui refuse de la faire, qui refuse de partir à la guerre. Des faux malades, des qui déguerpissent juste avant l'appel, des qui restent, qu'on fichera au mitard, un beau paquet de gars qui ne seront jamais des héros, qu'on ne verra pas planter des drapeaux. Petit espoir, goutte d'eau dans l'histoire.
    Mais ce que ces films me disent, à moi, ce n'est pas l'absurdité de la guerre, contre laquelle je ne peux rien, ce n'est pas non plus l'idée de ce que cela peut être, de courir sous les balles. Ce que ces films me disent, c'est tout le désir qu'ont ces soldats d'être ailleurs, d'être à la maison, avec leurs compagnes, leurs enfants. Ce que ces films me disent, c'est tout le bonheur d'être ici, en cet instant, pianotant dans le silence d'un vendredi. Ce sentiment-là s'émoussera, parce que la mémoire est courte, qu'elle a besoin qu'on la secoue régulièrement, à coups de millions de dollars et centaines de figurants. Mais nous avons besoin de ces histoires-là, pour apprécier un peu ce fait anodin, être en vie, être en paix.


    A La Désirade, ce 29 août 2008.


    Cher Pascal,
    Ce que tu me dis du tiers d’appelés israéliens qui refuse d’obtempérer, si ce n’est pas de l’intox, nous prouve une fois de plus que la vie est plus forte que la force – et c’est cela précisément que voulait aussi montrer Fernand Melgar dans son film. De celui de Clint Eastwood, j’entends le « japonais », le plus saisissant évidemment par sa capacité d’identification à l’ennemi présumé, je retiens la bouleversante séquence de la lettre lue dans la grotte au milieu des soldats, que je trouve l’une des plus belles illustrations de la ressemblance humaine dont nous parlions tout au début de notre correspondance.

    cinéma. guerre

    cinéma. guerre
    Tu parles de la vie douce et paisible au milieu de ceux que nous aimons, et c’est évidemment l’aspiration de la plupart de nos semblables, jusqu’aux plus cabossés. Puisse cependant cette paix n’être pas celle des cimetières… or nous avons vu, au Festival de Locarno, un autre film assez effrayant, suggérant, au Tyrol, la face sombre du petit bonheur pépère, égoïste et mesquin, tel qu’il se trouve prôné aujourd’hui par les nouveaux standards du bien-être.
    Un soir, après leur partie de squash de grands garçons bien dans leurs corps, trois potes étudiants se retirent au milieu d’une forêt à bord de la voiture de l’un d’eux, et en quelques gestes précis, relient le pot d’échappement de la voiture à l’habitacle de la voiture, où ils seront retrouvés morts le lendemain. Le film, intitulé März, s’intéresse à ce qui se passe dans leurs familles respectives quelques mois plus tard. Les mères et les frères, les pères et les sœurs aimeraient bien comprendre, même sans oser en parler. Ces gars avaient tout, comme on dit, et tout pour réussir, et voilà qu’ils se gazent ensemble. Pourquoi nom de Dieu ? Et chacun de s’interroger au miroir de sa propre vie. Il va de soi que le réalisateur, Klaus Händl, dramaturge déjà connu en Autriche, et réalisateurs, dont c’est ici le premier long métrage, ne répond pas, se contentant de suggérer en illustrant cette autre guerre de tous les jours qui se poursuit avec des regards assassins entre conjoints et des gestes mortifères entre parents et voisins.

    cinéma. guerre

    Georges Haldas appelait cela : le meurtre derrière les géraniums, et c’est une figure omniprésente de nos sociétés policées en surface, où l’on voudrait ignorer ce qui couve sous les jolies apparences. Pas plus tard que cette semaine, mon ami, nous apprenons qu’un politicien de nos régions entend faire interdire la mendicité àLausanne et dans le canton. Un de ses pairs, libéral bon teint et conseiller d’Etat, lui objecte qu’il sera difficile d’amender des gens qui n’ont rien… Bel argument, plus réaliste que généreux, quand ces grands démocrates chrétiens foulent au pied la plus élémentaire charité. Que certains mendiants soient des truqueurs, voire des escrocs, est tout à fait possible. J’en suis tout à fait conscient et le fait passer par pertes et profits, surtout dans un pays de nantis comme le nôtre, car tendre la main est, à mes yeux, un geste sacré. Et qui oserait amender le chien d’Umberto D. sans montrer son inhumanité ?

  • A propos des zones décoratives

    Ramallah144.jpg

    Lettres par-dessus les murs (52)

    Ramallah, le 21 août 2008, 16h.55


    Cher JLK,

    Tu as oublié d'indiquer la référence de l'illustration que je t'ai envoyée avec la dernière lettre, piquée sur le blog d'Eric Poindron, c'est un Sherlock de Frederic Dorr Steele (1873-1944). Pour la peine et pour mon plaisir je t'en envoie une seconde, qui me fait ces jours-ci office de fond d'écran, je la trouve admirable. Le texte anglais en petit caractères dit à peu près : « En libérant la femme la corde avait glissé, mais les nœuds qui la maintenaient étaient restés intacts ». Note le contraste entre la femme qu'on imagine et le sérieux de Holmes, la juxtaposition des figures, les lignes raides de l'homme, son visage anguleux, ses chaussures pointues, et la volupté de la ficelle qui serpente entre les barreaux, qui suggère une jambe, l'absence d'une cheville.
    J'aime bien le dessin et la gravure, parce que la froideur apparente du trait me laisse le champ libre, rêver la suite de l'histoire, y mettre mes couleurs.

    littéature,voyage

    Tu as lu Terrasse à Rome, de Pascal Quignard ? Je suis tombé dessus cet été, une belle ode à la sensualité de la gravure, à travers la biographie faussement ascétique de Meaumes, eau-fortiste du XVIIème.

    littéature,voyage

    L'écrivain devient graveur, les caractères imprimés correspondent chacun à un coup de burin, et sur la plaque de cuivre et sur le papier blanc surgit la vie, et l'amour et la douleur. Quignard heureusement n'a jamais entendu ce conseil de Bernard Werber, petite perle que je trouve ce matin au hasard de la toile, et qui s'adresse il est vrai aux écrivains en herbe, je cite : « Il faut d'abord avoir une bonne histoire ensuite à l'intérieur on peut aménager des zones décoratives, mais sans abuser de la patience du lecteur. ». J'ai bien aimé Les Fourmis, et j'aime bien la science-fiction en général, mais je frémis d'imaginer un monde futur où les conseils de Werber seraient suivis, et où tous les livres seraient rehaussés par-ci par-là de « zones décoratives ».
    Quant au triste monde en trois dimensions qui est le nôtre, je m'en inquiète moins, du moins j'essaye. Pour les Ossétiens que tu mentionnes je ne sais que faire, et pour les Palestiniens non plus – pendant ces vacances je me suis moi aussi soigneusement tenu à l'écart des journaux et des écrans, ce n'était peut-être pas une bonne idée, le réel nous est revenu par retour de bâton, en pleine face, dès l'arrivée à l'aéroport. Il faut réapprendre à côtoyer l'Occupation, et les journaux, la Birmanie et l'Ossétie, et refaire de l'inadmissible un quotidien, et garder assez de force et de conscience pour refuser la banalité de la douleur, même si c'est perdu d'avance, puisqu'on s'habitue à tout. Comme ces gens qui continuent à vivre vaille que vaille, à fonder des familles et à retaper des maisons, quand le territoire alloué se réduit comme peau de chagrin.

    littéature,voyage

    La Palestine n'en finit pas d'être au bord du gouffre, mais il ne manque vraiment plus grand-chose pour que l'idée d'un Etat soit engloutie par les colonies qui grossissent à vue d'œil, il suffit de sortir de Ramallah pour voir tourner les grues et s'empiler les parpaings. Encore un tout petit effort de négation du droit international et de la dignité humaine, et ce sera gagné, et dans les bureaux de l'ONU on réfléchira à d'autres solutions. Moi je rêve d'un Etat unique, parce qu'a priori les séparatismes m'emmerdent, mais on s'inspirera sans doute plutôt de Werber, pour créer en Palestine des « zones décoratives » avec entrée payante et thé à la menthe offert. Facile à mettre en place, et exportable, on peut faire de même au Tibet, avec thé au beurre.

    Melgar9.jpgA La Désirade, ce 21 août 2008, soir.


    Cher Pascal,
    C’est vrai qu’on en deviendrait cynique pour moins que ça, mais je continue à penser que la vie est plus forte et que d’une façon ou de l’autre on échappera à d’autres solutions finales.
    En fait de « zones décoratives », la remarque de Bernard Werber m’a rappelé La Forteresse, ce film si remarquable de Fernand Melgar que nous avons découvert au Festival de Locarno, où tout est également offert aux requérants d’asile de passage... Cette « forteresse » représente à la fois le centre d’accueil de Vallorbe - une espèce de grande bâtisse genre ancienne colonie de vacances, à l’extérieur de la ville, où sont « traités » environ 200 migrants sur une durée d’un maximum de deux mois, et la Suisse privilégiée, et l’Europe autant que l’Occident faisant plus ou moins figure d’Eldorado – on sait en effet que les flux sont en train de se modifier…
    Ce qui est touchant en l’occurrence, c’est que ce sont les requérants eux-mêmes qui la créent, cette zone décorative, ou disons qu’ils la remplissent de bonne vie, et ceux qui les entourent savent l’apprécier et l’entretenir et la partager ent oute bonne volonté. Point de cris, point de sévices, point de mépris affirmé. Au regard de surface, ou aux yeux de ceux qui taxent illico les migrants de drogués ou de voleurs potentiels, l’on pourrait dire que cette zone protégée, sinon décorative a priori (les grilles sont là et les verrous sont tirés le soir venu, on aperçoit même un gilet pare-balles à un moment donné), semble une auberge plutôt confortable voire conviviale, comme on dit, et pourtant, aux récits recueillis, aux expressions des visages, aux moments de tension extrême des interrogatoires, et au vu de nombreuses séquences filmées de l’intérieur (Melgar s’est immergé deux mois en ces lieux avec on équipe), on se rappelle aussi la dure vie vécue par ces gens et la plus dure vie encore qui les attend, pour beaucoup, dans ce qui sera cette fois une véritable « zone décorative ». De fait, ceux qui n’ont pas obtenu les papiers nécessaires seront renvoyés avec l’ordre de quitter le territoire de la Suisse dans les jours qui suivent, ce que chacun sait qu’ils ne feront pas. Où iront-ils ? A moins de rentrer effectivement chez eux, comme ce jeune Slovène qui ne savait même pas quels droits lui donnaient les accords de Schengen (jamais entendu parler…), avec une aide financière, ils iront grossir la galaxie des clandestins dont on compte, rien qu’à Lausanne, entre 5000 et 1000 individus, dont les enfants sont scolarisés alors que les adultes survivront de travaux payés au lance-pierre… Tout cela procédant d’une sorte d’hypocrisie civilisée, assurément « décorative » mais pour combien de temps ? C’est ce que se demandent aussi ceux qui voudraient réduire la décoration à du pur Suisse en refoulant ces malheureux, mais tu imagines le pays que ce serait, genre quartiers protégés de rentiers américains, la vraie forteresse des purs. Or figure-toi que, l’autre jour, ayant parlé avec enthousiasme du film de Fernand Melgar sur l’un de mes blogs de 24Heures, un de mes charmants correspondants m’a balancé cet argument massue : « Il y a entre 30 et 100 millions de jeunes Africains qui se sentent le droit absolu de venir en Europe. Comptez-vous les accueillir dans votre appartement de luxe ? ». 
    Ce qui est sûr, c'est  que ces gens-là sont du côté des bulldozers et des parpaings, qui ont la force et la consistance de la bêtise humaine… »

  • Mélancolie des retours

    Ramallah9.jpg

    Lettres par-dessus les murs (51)

    Ramallah, le 17 août 2008.

    Cher JLs,

    Nous retrouvons Ramallah, dans le silence de l'aube. Dans le jardin, le pommier a perdu ses fruits, ceux que les gamins n'ont pas cueillis jonchent le sol, et le raisin est mûr, derrière la maison, des grappes lourdes et gonflées, prêtes à éclater, et quelques-unes saignent déjà, que les guêpes viennent courtiser.
    Dans le salon gisent les valises éventrées, celles qui pèsent sous nos yeux nous disent qu'il serait temps d'aller dormir un peu, mais la beauté de l'aube et l'excitation du retour empêchent le sommeil. Un chat vient pleurnicher devant la cuisine, c'est Nicolas sans doute qui l'a apprivoisé pendant son séjour, un adorable petit pouilleux qui vient réclamer sa pâtée, miaulard et fâché de ces nouvelles têtes, qui sont donc ces deux ahuris qui ignorent les règles de la maisonnée et l'heure exacte des repas ?

    Je retrouve aussi le blog, et un gros regret : j'ai oublié de te demander de me faire voir le papillon de Nabokov, je l'aurais choyé des yeux, parce qu'un peu d'idolâtrie ne fait pas de mal. C'est un vrai bonheur aussi de relire ces citations de Céline, je l'avais un peu oublié celui-là, alors que j'étais célinien en diable à la fac, et la seule mention du nom de Bardamu me replonge illico dans l'univers drôle et grinçant et sinistre et désespéré du Voyage, le roman tout entier surgi de ces trois syllabes, Bar-da-mu.
    Effet madeleine de Proust : la première fois que j'ai vraiment compris l'expression, c'est en rouvrant un volume de l'intégrale de Conan Doyle aux éditions Rencontre, plusieurs années après ma première lecture : le livre à peine entrouvert l'odeur du papier m'a projeté à Londres, physiquement, derrière la vitre d'un appartement de Baker Street : on voit la rue en contrebas, les pavés luisant sous les becs de gaz, et un bruit de calèche qui se perd au loin.
    Ramallah97.jpgTu te rappelles qu'en parcourant le centre de Lausanne je me suis arrêté pour fouiller dans un bac de livres d'occase, je vous ai rattrapés avec un Simenon à la main, un Maigret des mêmes éditions Rencontre. Même papier et même odeur, du coup, gros problème : Boulevard Richard-Lenoir on entend sonner Big Ben, la pauvre Madame Maigret porte des rouflaquettes façon Watson, et quand le corpulent commissaire descend une bière je vois Holmes l'efflanqué se piquant le bras. Seul point commun, l'odeur de pipe qui imprègne ces pages, mais à part causer tabac je ne vois pas bien ce que ces deux-là auraient à se dire, sinon leurs doutes d'être du bon côté de la loi.
    Il faudrait interdire aux éditeurs d'utiliser deux fois le même papier : chaque auteur mérite sa papeterie dédiée, on imprimerait Nord sur du Céline pur fil, le vieux Goriot sur du vélin Balzac, et humer les livres suffirait alors à retrouver les univers, tu n'aurais plus besoin de coucher de longs résumés en deuxième de couverture. Ce que tu dois être en train de faire, de retour de Locarno, retrouvant ton bureau flanqué de la pile vacillante des romans de la rentrée.
    Je me suis assis au mien avec impatience, après ces longues vacances européennes. Prêt à replonger dans les mots, les yeux lavés par ce séjour entre trains et autoroutes. Suis mûr pour cueillir les fruits de ce voyage, devant la fenêtre pendent les lourdes grappes, quelques-unes saignent déjà, je t'envoie les plus belles.
    Pascal

    PaintJLK26.JPGA La Désirade, ce 19 août.

    Cher Pascal,
    Est-ce dans La Nouvelle Héloïse de Rousseau qu’il y a une Sophie et une Julie ? Tu dois le savoir toi qui es lettré. Pour nous, ce qui est sûr est que nous avons retrouvé avec un certain soulagement nos deux filles aux mêmes prénoms, la première revenant de Colombie où la rue est aussi dangereuse qu’à Jérusalem d’où revenait la seconde par la Jordanie. Comme toutes deux, en outre, viennent d’emménager en de nouveaux lieux après que leur oncle légendaire a vidé notre ancien appart du quartier popu dont je suis en train de reclasser les 12.000 livres restants à La Désirade, tu peux t’imaginer les odeurs mêlées de parfums orientaux ou latinos, et les mille images, les mille impressions glanées entre Petra et les Caraïbes et les mille fenêtres ouvertes en enfilade durant les dix jours que nous avons passés avec L. au Festival de Locarno.
    Filou13.JPGLes retours sont toujours un peu vertigineux. Le silence vaguement réprobateur des objets qu’on retrouve. Où étiez-vous ? Et le chien Fellow qui s’agite enthousiastique, disons trois minutes, avant de retrouver sa routine. Et les journaux entassés. La chronique du monde qui nous rattrape, tristes images d’Ossétie et qu’en penser mon ami, tu as une idée de quoi faire là-bas pour le bien des Ossètes ?
    Or me revoici dans le parfum de livres, que j’aère au fur et à mesure que je déballe les centaines de cartons amoncelés sur les trois étages de La Désirade, et l’odeur de la poussière que j’en arrache se mêle à l’odeur de la prairie au bord du ciel sous l’œil perplexe de nos trois ânes plus stoïques que jamais – et mille titres, mille couvertures, le simple toucher de mille vieux rossignols d’antiques collections (eh mais c’est La Parisienne, tiens voici du Cahier vert, ah mais voilà du Flammarion d’avant les guerres) me remplit de mélancolie et de reconnaissance. Du coup je me revois collégien chez Payot quand Dimitri y était LE libraire seul habilité à conseiller Nabokov de passage, ou dans ma carrée d’étudiant des escaliers du Marché où avaient passé les Thibault de Martin du Gard, chers souvenirs de notre bon jeune temps…
    Aussi je me réjouis de revenir à mon livre en chantier, sans cesser de penser au tien. Ces milliers de livres devraient nous dissuader de persévérer - tu as entendu comme moi la plus stupide remarque qui soit, qui revient à dire que tout a déjà été écrit, et nous voici reprendre le fil de l’encre ou de la chaîne de mots sur le clavecin électronique, et c’est reparti pour la musique…
    Il fait ce matin bleu laiteux sur les Alpes de Savoie.Dolent2.jpg Tout à coup je me rappelle que c’est un 19 août, en 1995, un dimanche, que mon meilleur ami de l’époque s’est fracassé dans les séracs de la face nord du Mont Dolent, que je devais gravir avec lui… A la fin de la matinée de ce jour-là, nous nous trouvions avec L. et nos enfants au pied du Jura, je leur avais montré le minuscule triangle bleuté du Dolent et j’avais remarqué que Reyald devait avoir rallié déjà le refuge Fiorio, alors qu’il gisait au pied de la paroi…
    Reynald aussi aimait Céline, même plus que moi, dont il avait découvert, encore carabin, la thèse sur Semmelweiss. Je lui avais offert les œuvres réunies sous couverture de verre de la collection Balland, et tu connais l’histoire de l’Argus bleu, dont Vladimir Nabokov lui fit cadeau en reconnaissance de ses bons soins et qu’il m’a confié à son tour.
    Dolent1.jpgCher vieux Reynald qui a toujours la trentaine sur les dernières photos que j’ai de lui, de notre traversée de l’arête Midi-Plan, sur ce fil de glace entre deux vertiges, l’un donnant sur le gouffre de mille mètres de la vallée de Chamonix, l’autre sur la Vallée blanche…
    Voilà mon cher Pascal, on revient à la vie, je me suis remis à mon encre verte, ma bonne amie a retrouvé ses emmerdements d’institut, nos petites filles font leurs meufs éternelles avec leurs mecs respectifs, et vous là-bas à Ramallah... tout est bien.
    Ciao, amici, ciao ciao ciao…

  • Les amis se manquent

    littéature,voyage


    Lettres par-dessus les murs (51)


    Murazzano, le 5 août 2008


    Cher JLs,

    Le temps parfois s'allonge et s'étire, et les nuages s'immobilisent, et sur le clocher de la vieille église les aiguilles se sont figées dans la rouille, mais c'est souvent dans ces moments-là que tout se passe – lorsque le temps s'emballe pour nous emporter, haletants, de ville en village et de visage en visage, on ignore dans la cascade des évènements ceux qui finalement feront sens, ceux dont on se rappellera, ceux qui feront peut-être un livre, et ceux qui se perdront dans trop de mouvement, ou trop d'émotion.
    Après cette belle nuit à la Désirade, où le temps s'était suspendu un peu pour se soumettre aux mots, il a repris sa course folle, et le mors aux dents, ébranlé peut-être par une exposition d'art brut à Lausanne, et ce fut Cormérod, Nicolas et les insectes du jardin de Xavier, et Bâle et Olivier, et l'expo Vodou à Genève, et Bâle et l'Alsace et Jean, et la Sardaigne, où Olivier Bis m'enseigne l'art du tuba et l'importance des trompes d'Eustache, dont je ne dispose peut-être pas, nous trinquons au couchant avec Olivier et Mathilde et puis avec la belle-doche et le beauf, et l'on construit avec la petite Emma des châteaux de sable (avec piscine et dépendances) avant Rome où notre curiosité de touristes fond, dans la chaleur étouffante, comme une glace aux myrtilles, reste le souvenir du trompe-l'œil de Sant'Ignazio de Loyola, quelques façades et les pavés que le soleil a ramollis, les bords du lac de Martignano, Nicola, Fede, Giulia, Luca, la petite Olivia fait des châteaux en sable noir et la petite Catherine rit de toutes ses deux dents, quand on fait trompetter son ventre en y collant la bouche, et Jim et Grete déboulent à Trastevere où nous faisons le plein de tripes alla romana, et nous voilà à Turin, et nous voilà à Murazzano, deux heures plus tard, sur la place du café, attendant Séverine et Sylvain, dont la 106 asthmatique déboule depuis Marseille, et Sylvain Bis et Tania qui débarquent de Rennes, avec la petite Zoé dont je tombe éperdument amoureux, parce qu'elle ne me demande pas de lui construire des châteaux, elle, et que du coup je suis près à descendre à Gênes pour lui chercher du sable, et tout ce petit monde erre à présent dans le village, ma douce est partie voir sa mère-grand à Mondovi et le temps s'arrête enfin, un peu, dans la rouille de l'horloge, sur la terrasse d'où je t'écris, d'où je contemple les collines du Piémont, et la tour de Murazzano, dont ma belle-mère prétend qu'elle est mauresque.
    Etranges vacances d'expatriés, dédiées moins à découvrir des lieux qu'à retrouver des visages, des amis perdus de vue depuis des lustres parfois, et l'on sait l'importance de ces retrouvailles, qui trouvent leur sens dans la joie du présent, mais aussi dans l'assurance de bonheurs futurs, parce qu'il faut soigner les amitiés comme on entretient son jardin, et j'ai le souvenir de fleurs qui n'ont pas survécu aux rigueurs d'hivers trop longs.
    Voilà comment filent ces semaines, entre trains, avions et autoroutes, avec un roman inachevé aux trousses, poursuivi par un homme invisible qui réussit, dans les moments les plus incongrus, au détour d'une conversation, dans les cahots d'un sentier, à me souffler une phrase à corriger, une idée nouvelle. Comme toujours les déplacements me secouent la cervelle, m'offrent mille fusées, des trames de romans à venir, des poèmes d'une ligne, et mon carnet se couvre de griffonnages et j'en remercie les muses, mais je maudis aussi ces fantômes qui ne me laissent jamais tranquille, qui me tirent déjà vers Ramallah et la quiétude de l'atelier, jaloux de ce temps que je ne leur consacre pas.

    littéature,voyage

    Trouvent-ils leur bonheur à la Désirade ? Comment passe le temps, là-bas ? Mon souvenir le fige dans le silence des étoiles, la lueur des bougies et les mots partagés sans hâte... mais un rapide tour sur le blog m'offre l'image épique de l'homme déjà aux prises avec le dragon de la rentrée littéraire, bataillant contre six cent et quelques nouveaux romans… pas vraiment en vacances non plus, si ce mot peut avoir un sens quelconque quand on fait ce qu'on aime.

    Locarno25.jpgLa Désirade, ce dimanche 17 août.

    Carissimo,
    Tu étais de l’autre côté des monts la veille de notre arrivée à Locarno, et tes lettres me manquaient depuis longtemps déjà, puis je me suis trouvé entraîné dans le tourbillon de ce festival, entre cinq films à voir du matin au soir et deux papiers à livrer entretemps, donc point vraiment de temps sauf le matin un quart d’heure sur un banc solitaire, et le soir avec ma bonne amie sur la Piazza Grande en attendant les projections, à la terrasse de la Contrada, mais dix jours sans un répit de lecture ou d’écriture perso, ni l’énergie de te répondre, comme si ce terme de vacance sur lequel tu achèves ta lettre de Murazzano creusait en moi un vide réel.

    littéature,voyage
    Tu l’as deviné : les vacances connais pas, c’te horreur, ou alors juste pour L. ou pour voir des amis en cascades, comme tu les évoques, sauf que nous sommes bien plus sauvages que vous ou laissons monter les gens à La Désirade, mais les vacances au bord de la mer ou en montagne, si ce n’est entre saisons quand la mer est noire et la neige bleue, ça nous fuyons, le genre Club et kapos de plages à sifflets, quelle abomination n’est-ce pas, mais c’est vrai que faire ce qu’on aime est un privilège et qu’on peut admettre que ceux qui sont à la peine y aient droit. Bref.
    De l’autre côté des monts, c’était donc vers les Langhe de Pavese ? En tout cas j’ai pensé à Lavorare stanca ces derniers jours, pas à cause du travail mais à cas de l’Italie, en suivant notamment Nanni Moretti sur sa Vespa, zigzaguant à travers des quartiers de Roma que nous n’avons jamais vus, et s’arrêtant sur telle place pour y danse, à tel autre endroit pour héler tel passant, avec son irrésistible malice et sa façon d’écrire son journal, Caro Diario, jusque dans les terrains vagues d’Ostie où il cherche le monument à la mémoire de Pasolini, un truc tout déglingué ressemblant à la nostalgie des chiens galeux… Povero paese, que nous avons retrouvé dans les années Berlusconi du Caïman, l’un des derniers films de Nanni Moretti, et caro paese qui cultive comme aucun autre l’art de faire une comédie de toutes ses tribulations.
    Pascal2.jpgRamallah115.jpgA ce propos cela encore : je t’ai dis que ta douce m’évoquait terriblement le cinéma italien des années 40-50, et j’ai montré sa photo à Nanni qui en a été frappé lui aussi. Or il se trouve qu'il a, dans ses projets, un remake d'un fameux mélodrame de Mario Soldati, d'après un roman de Fogazzaro, dont l'héroïne est une jeune Italienne du Nord, et le héros un révolutionnaire romantique slovaque sur les bords. Tout à fait vous en somme, donc il vous contactera dès qu’il sera question du casting. Le film se tournera sur le bord du lac Majeur, où il pleut tout le temps. Ca vous changera un peu de Ramallah...


    Ce qu’attendant un abraccio a tutti e due

    JLs

    Images: Vue de Murazzano, par Pascal Janovjak. Une scène de Piccolo mondo antico, de Mario Soldati. Alida Valli, dans son premier rôle. Pascal et Serena au Chemin de la Dame, Lavaux, juin 2008, par JLK:

  • Bacon

     Study_after_Velazquez's_Portrait_of_Pope_Innocent_X.jpg

     


    Leur cri dit une telle horreur


    qu’aucun espace circonscrit,


    chapelle vaticane ou palais babylonien,


    ne peut le contenir sans la folle beauté


    de la couleur à l’état pur.


    Sur sa chaise électrique


    le pape hurle à la vie,


    tout à fait seul là-haut


    dans ses marbres hallucinés,


    et le chien martyrisé lui fait écho.


    La mort n’est jamais invitée.


    L’alcool fort et l’orgie de chair


    illuminent le tableau.


    L’atelier creuset de tout ça


    est un bordel immonde,


    mais de cette gadoue


    est né l’enfant du monde.

  • Première à l'alpage

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    À propos de la représentation, le 14 juillet 2016 à La Comballaz, de Musique, Amour et Fantaisie, duo de Sergio Belluz (chant) et Oksana Ivashchenko (piano) célébrant deux génies volontiers folâtres : Rossini et Satie.


    La fantaisie est assez rare aujourd'hui, dans les lieux de culte souvent graves voire compassés où la musique dite classique continue d'être célébrée, aussi est-ce avec une non moins rare jubilation que nous avons assisté , en date d'un 14 juillet mémorable à divers titres - civilisation et barbarie mêlés - à la première représentation du concert-spectacle très original conçu par le baryton lettré italo-lausannois cosmopolite Sergio Belluz, avec la complicité délicatement athlétique de la pianiste ukrainienne Oksana Ivashchenko, pour la défense et l'illustration de ces deux génies profondément débridés et non moins superficiellement profonds que furent le Pesarien Giovachino Antonio Rossini (1792-1868) et le Parisien Eric-Alfred-Leslie Satie (1866-1925), entre chats miauleurs et crustacés à sonorités coruscantes, marche funèbre et petits trains à fumées blanches et croches pointées…

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    Apparier les musiques de Rossini et de Satie n’est pas trop surprenant, de la part de Sergio Belluz, dont les goûts musicaux et littéraires rompent volontiers avec les conventions académiques et l’affectation pompeuse, sans donner pour autant dans la facilité démagogique au goût du jour. Rapprocher deux grands musiciens sous prétexte que l’un a composé un Prélude hygiénique du matin, et l’autre une Etude asthmatique, entre un Ouf les petits pois ! et des Peccadiles importunes pourrait sembler peu sérieux voire anodin, mais là encore le jeu n’a rien de gratuit : le rapprochement éclaire, autant que la perspicacité malicieuse de Sergio Bellum, la réelle parenté de Rossini et de Satie à cette enseigne, précisément, d’une fantaisie relevant du jeu profond, de l’humour salubre et d’une non moins perceptible mélancolie en sourdine. 

    C’est que Rossini et Satie sont tous deux de grands amoureux de la vie et de vrais poètes, qui prouvent qu’on peut être bigrement sérieux sans se prendre trop bougrement au sérieux, acrobates en virtuosité sans sonner le creux.

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    S’il ne vise pas prioritairement les mélomanes ferrés, loin de là, le récit-récital conçu par Sergio Belluz vaut à la fois par ses éclairages sur la vie de chacun des deux musiciens et son intelligence fine de la musique.

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    Ainsi module-t-il à la fois les voies biographiques et les voix de Rossini et de Satie, qu’il fait parler en première personne et donc raconter leurs vies respectives pour ceux qui ne les connaîtraient point, avant de passer aux illustrations musicales, chant et piano alternés ou de concert.


    Côté biographie, on s’intéresse notamment à la comparaison de deux versions du Barbier de Séville, de Paisiello et de Rossini, dont la première de celui-ci fut chahutée par la claque convoquée par celui-là, avant que justice ne soit rendue au jeune musicien contre le barbon jaloux.

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    On sait que la première carrière de Rossini , brillantissime, durant laquelle il composa une quarantaine d’opéras, fut suivie par une « retraite » à laquelle Sergio Belluz a consacré une particulière attention, avec l’ironie qui sied à l’approche de Péchés de vieillesse d’une réjouissante fraîcheur.
    Côté découverte, en tout cas pour le soussigné et quelques autres Béotiens, ce seront les notes graves et puissamment imprimées dans la matière sonore, par la pianiste ukrainienne, d’une récapitulation panachée où la mémoire multiplie les citations de ce qui fut chanté jadis et naguère, pour finir en beauté avec Mon petit train de plaisir …
    Si la partie rossinienne du récital fait déjà la part belle au piano, celui-ci va s’en donner à cœur joie dans le grappillage de morceaux tirés par le maître-queux de la marmite merveilleuse de Satie.

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    L’esprit français, de Villon à Rabelais et jusqu’à Proust et Sacha Guitry, par Saint-Simon et le Chat noir, non sans de multiples détours, allie naturellement la subtilité savante et la veine populaire. C’est ce qu’on appelle une civilisation, qui prévoit une place pour chaque chose, de l’éléphant au magasin de porcelaine.


    Le métier de chanteur, tant que le métier de pianiste, requièrent des compétences qui excluent toute tricherie. Or ni Rossini ni Satie ne leur ménageront aucun repos. La facilité d’apparence est le produit d’une ascèse.

    Satie_Tapisserie_en_Fer_forge_1924.jpgEt dans la foulée on nous livre une espèce de mode d’emploi ou de manifeste joyeux, intitulé L’Esprit musical, tiré d’une conférence donnée par le compositeur en 1924 dans les villes certifiées belges de Bruxelles et Anvers, dont chaque mot nous touche tandis que la pianiste fait merveille sur son clavier où défilent finalement les inénarrables crustacés de Satie. On se croirait à l’opéra. Rossini n’a pas eu le temps de lire Proust, mais les poissons et les oiseaux se mêlent les pinceaux, et Satie fait mousser le rideau…

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    Pour que chacune et chacun soient contents, précisons enfin que cette première à l’alpage fut donnée sous le toit accueillant de dame Geneviève Bille, à l’enseigne de Lettres vivantes (www.lettresvivantes.ch)

     

    Images à La Comballaz: Jean Lutrin (couleur) et Chantal Quehen.

     

     

  • Kaléidoscope

    Panopticon156 (kuffer v1).jpg

     

    Quand j’étais môme, déjà,

    je voyais le monde comme ça :

    j’avais cassé le vitrail de la chapelle

    avec ma fronde

    et j’ai ramassé et recollé les morceaux comme ça,

    tout à fait comme ça, j’te jure,

    et c’est comme ça, depuis ce temps-là,

    que je le vois, le monde.


    Le monde est comme un vitrail recollé,

    c’est pourtant vrai :

    j’aurai passé des jours et des jours,

    depuis ces années-là,

    à genoux devant la chapelle

    qu’il y a un peu partout,

    à chercher les morceaux du vitrail dans l’herbe

    et à les rassembler, le front bas,

    avant de les recoller,

    du bon côté de la lumière,

    les yeux au ciel.


    Et voilà le monde, j’te dis pas :

    faut l’avoir fracassé et recollé

    pour l’aimer comme ça, le monde.

  • Au bon jeune temps

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    Lettres par-dessus les murs (50)


    Ramallah, samedi 28 juin 2008

    Caro,

    Les temps ne sont plus ce qu'ils étaient, nous en parlions hier avec les amis, de ta lettre et des malheurs de l'éducation, en Suisse, en France et ailleurs. Quelques lueurs d'espoir tout de même, comme tu as pu le lire, le Conseil de l'Europe veut interdire la fessée : elle porte atteinte à la dignité de l'enfant, comme on le sait, et elle bien peu efficace. On privilégiera désormais au sein des familles la bonne vieille pratique de la brûlure de cigarette ou de la torsion de bras, l'autorité parentale s'en trouvera renforcée, c'est bien.

    Ziad m'a raconté cette semaine la Ramallah de son enfance, on s'est croisé par hasard, on s'est salué bien bas, parce que Ziad est un gentleman de la vieille garde et qu'il mérite tout le respect, on a échangé deux banalités et il s'est lancé dans la peinture d'une fresque du temps jadis. Quand il n'y avait pas d'hôtel en Palestine, mais des salles communes où tout voyageur était accueilli par un repas, un narguilé et un coin de tapis... quand aux carrefours on trouvait des grandes jarres d'eau fraîche pour rassasier la soif des promeneurs... quand il n'y avait en ville que cinq voitures, pour les deux médecins et les trois nantis. De sa voix grave et douce, il m'a parlé de ces étés qu'il passait à Hébron, dans les champs, en ce temps-là tout le monde travaillait en été, pour se préparer aux rigueurs de l'hiver, et l'on chauffait les maisons avec les noyaux des olives issues de la récolte.
    En ce temps-là peu d'enfants apprenaient vraiment à lire, ils récitaient le Coran assis sur le sol de l'unique pièce de l'école. Lui faisait partie des privilégiés, son père était cheminot, il portait le bleu mais le soir il mettait la cravate et le fez ottoman, parce qu'il était fier d'être fonctionnaire, et la mode était à la moustache hitlérienne, on était solidaire des Allemands et des Turcs, contre les Anglais. La locomotive paternelle desservait alors le Caire et Damas, l'on pouvait aller jusqu'à Cape Town en train, et à neuf ans, pour apprendre la géographie, l'instituteur leur demandait de trouver le chemin le plus court de Jérusalem à Madrid, en s'aidant des cartes et des horaires de chemins de fer.
    Ensuite nous passons du coq à l'âne, aux hommes invisibles et aux djinns, il m'avoue qu'à son âge il a encore peur du noir, parfois, quand il va vérifier le fonctionnement de la citerne derrière la maison, les mystères sont grands, on cause religion et son regard plonge dans la nuit des temps, savais-je que la circoncision trouve son origine dans les rites cananéens, et me suis-je rendu compte que dans les synagogues et dans les mosquées subsistait encore la trace de l'autel des premiers sacrifices ? Non, mais je repense aux offrandes hindoues, aux lingams arrosés de lait et couverts de fleurs, et cette soudaine redécouverte de l'unité humaine me réjouit. Il est tellement facile d'oublier même les évidences, quand on vit le dos au Mur… De l'Occupation nous n'avons point parlé, je ne tiens pas à savoir comment un homme aussi épris de connaissance, de voyages dans l'espace et dans le temps peut supporter d'être Palestinien aujourd'hui.
    Il regarde sa montre, je vais devoir rentrer, je vous prie de m'excuser, le match va commencer, dit-il avec un petit sourire. Espérons que la Turquie gagne, dis-je – Que le meilleur gagne, répond-il de sa voix grave et douce.

    Nous quittons Ramallah lundi aux aurores, pour de longues vacances, et Istanbul où nous faisons une petite escale. La ville ne sera ni klaxonnante ni pavoisée, mais ça restera la plus belle du monde… je t'en enverrai des nouvelles, avant de débouler enfin à la Désirade, dans une dizaine de jours...

    A très bientôt,

    Pascal
    PS. Mon ami Nicolas reste ici pendant l'été, les curieux de littérature, les amoureux de photo et les passionnés du monde arabe pourront consulter son blog, il y enfile perle sur perle : http://battuta.over-blog.com/



    Suisse420001.JPGA La Désirade, ce 2 juillet 2008.

    Cher vieux,
    Tu seras déjà parti quand tu liras ce mot, mais cela ne fait rien n’est-ce pas ? Nous avons tout le temps, et bientôt je vais te tanner avec mes souvenirs remontant au moins au XVe siècle, lorsque je traversais l’Europe dans la bande d’escholiers de Thomas Platter le fils de bergers de montagne devenu grand humaniste à multilangues.
    Les souvenirs de Ziad me rappellent ceux de mon Grossvater, qui possédait lui aussi sept langues et lisait tous les soirs, sur la table de la Stube dont les quatre pieds tournés constituaient les colonnes de notre temple d’enfants, quelques pages de sa grande Bible et quelques sourates du Coran en V.O. Grossvater avait connu sa promise au Caire, et tous deux y rencontrèrent aussi le père de mon père, lui aussi dans l’hôtellerie. Le père du père de mon père, en revanche, était dans les chemins de fer comme le père du père de ma mère, qui fut de la première équipe à traverser le tunnel du Gothard, au titre de chef de train.
    Je ne voue aucun culte particulier, en ce qui me concerne, aux choses et aux gens du bon vieux temps. L’attitude de beaucoup des gens de ma génération ou de la précédente, qui consiste à prétendre que plus rien ne se fait de bon aujourd’hui, me semble déplorable. Je suis tout à fait conscient, en matière de littérature et d’art, que nous vivons dans une période d’eaux basses, mais c’est en pensant et en sensibilisant notre temps que nous pourrons faire le mieux que nous pourrons, et non en nous cantonnant dans le passé, qui n’est à mes yeux qu’une modulation du présent. Lorsque la mère de ma bonne amie, Batave anarchisante, me parlait de Sénèque dont je lui ai filé un opuscule, avant qu’elle n’achète toute la série, elle me parlait de « ton M. Seneque » et me citait ses propos comme si elle venait de boire un coup avec lui au Café du débarcadère. Elle aussi regrettait le temps des vitriers chantant dans la rue, comme je regrette l’odeur de crottin que diffusait le passage des chars des maraîchers remontant du marché, dans les hauts de Lausanne des années 50, et l’autre jour ma vieille marraine, troisième fille de Grossvater, me racontait comme celui-ci, pingre et demi, au retour de leurs immenses balades du dimanche, parfois jusqu’au sommet du Rigi et retour, conseillait à ses filles, sur la route du soir, de faire semblant de boiter pour apitoyer quelque conducteur de char ou des rares voitures de l’époque…
    Nos souvenirs sont-ils plus beaux que ceux que nous avons offerts sans le savoir à nos enfants ? Qui peut le dire ?. Le tout est de s’arranger pour ne pas les leur pourrir d’avance. Mais les émerveillements de nos mômes valent bien les nôtres et, à vue de nez, la tradition ne se perd pas malgré les Barbie connes et le Coca Zéro.
    Je t’envoie, avec cette vue de La Désirade où vous êtes attendus, cette photo de la famille de la mère de ma mère, quoi doit dater de 1911. Tous les gens qu’il y a là sont morts. L’un de nos arrière-grands-oncles présents fut chercheur d’or aux States et mourut de déprime après son retour en Suisse. L’autre était boucher. Un autre encore, que nous appelions l’oncle Fabelhaft, avait pas mal voyagé et pratiqué le négoce de tapis orientaux. Il nous faisait, enfants, beaucoup rire, je ne me rappelle plus pourquoi. L’une de nos tantes vécut en Chine, une autre se pendit de chagrin (l'Amour...), une autre encore se perdit d’inconduite. La personne très digne du premier rang est ma grand-mère Agata, mère de ma mère qui, le jour de ses 80 ans, fut ensevelie sous les fleurs de tous ceux qu’elle avait aidés petitement ou grandement, au dam de mon grand-père qui trouvait que c’était là bien de l’argent gaspillé. De la même façon, s’il prenait la fantaisie à ses filles de nous voiturer en taxi depuis la gare, il ne manquait pas de leur faire remarquer qu’avec l’argent de ce taxi on eût acheté trois pains.
    Ainsi de suite : c’est la saga des familles. Un jour, me trouvant sur une butte dominant le quartier de nos enfances, et me rappelant le voisinage de Simenon, sur les hauts de Lausanne, j’ai pensé que je pourrais un jour, comme de petites boîtes qu’on ouvre, guigner dans chaque maison et en regarder vivre les gens. Dans ce quartier qui nous semblait, adolescents, la banalité même, voire la mort vivante, j’ai appris à détailler depuis lors des romans et des nouvelles à n’en plus finir, nourris de drames de la jalousie et de suicides, de trésors de bonté et de d’abîmes de solitude ou de mesquinerie. En notre enfance nous étions bien cinquante à jouer sur le grand pré, et les aiguiseurs passaient avec leurs aiguisoirs, les vanniers avec leurs paniers, les pasteurs et les curés avec leur propre bazar, puis il n’y eut presque plus d’enfants, et voici qu’il en repousse.
    Liras-tu ces lignes à Constantinople (j’en suis resté à ce nom magnifique), ton portable sur tes genoux au milieu d’un souk moyennageux, ou dans quelque aérogare futuriste fleurant le kérosène ou le parfum dutyfree ? Quoi qu’il en soit, je me réjouis de vous voir tous les deux, je vais vous amener au Chemin des Dames, en plein Lavaux, comme j’y ai amené Fabienne Verdier, Nancy Huston et tous ceux que j’aime ou que j’ai envie de pousser un peu au bord de la falaise (ça ne pardonne pas), et nous parlerons de ton roman en fumant nos bonnes vieilles pipes pendant que nos bonnes vieilles compagnes feront ensemble un peu de tricot sur le banc qu’il y a devant le chalet…

    PaintJLK15.jpgImages : Chemin de fer du Hejaz, 1957.  Portrait de famille, 1911. Vue de La Désirade, huile sur toile de JLK.

  • Au col de l'amitié

     
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    Quand Jaman nous est conté...

    En écho à la rencontre de Pascal Janovjak et de JLK à La Désirade, Nicolas de Battuta (http://battuta.over-blog.com/) note ceci sur son (excellent) blog d'habitant de Ramallah.

    J’attendais vos dernières lettres avec anxiété : se seront-ils « reconnus » ? Mais c’était sous-estimer ce que vous élevez au-dessus même des nuages : l’amitié.

    Pour moi qui ai lu vos cent et une Lettres par-dessus les murs avec la patience d’un Shâriyâr, l’ascension vers ces sommets fragiles où naît le sentiment d’être quand même, après tout, oui, des humains parce qu’amis, des amis parce qu’humains, fut exaltante.

     

    Je me suis senti des vôtres, et de derrière les murs je n’avais aucun mal à imaginer les contours du lac avec, bien sûr, cette petite encolure où mon village taille ses ardoises en pierres à ricochets.

     

    En moi est monté le désir de Désirade, d’une bonne rasade de blanc et d’une belle Shéhérazade. De moments cueillis à fleur de précipice, comme ceux que vous vivez.  

     

    Jaman, c’était deux jours avant qu’elle s’envole. Nous étions montés dans le brouillard le plus épais. Déjà je croyais avoir échoué quand, entre Dent et Naye, comme une bouche tout à coup le ciel s'est ouvert.

    Découvrant ce que tu as découvert
    ...

     

    Image JLK: le col de Jaman vu du sommet de la Dent du même nom. A découvrir sur le blog de Nicolas, que nous nous réjouissons d'accueillir à La Désirade: une superbe photo de son amie Kaye, évoquant Jaman en octobre 2007.

  • L’électricité de la vie


    Pascal7.jpgApproche de Guy Oberson
    Par Pascal Janovjak

     

    L’accueil est sympathique, les manières de l’homme sont d’une grande douceur. Mais les modèles qui ont eu l’imprudence de s’asseoir dans son atelier sont tous portés disparus. Vous ne reconnaîtrez pas les corps. C’est pour ça qu’il préfère peindre d’après photos. Petite précaution d’assassin.

    Je sais comment sa main tient la craie. Quand dans le secret de l’atelier il lacère, déchire, suit le sillon d’une ride, cette esquisse qui indique la voie au scalpel, couper ici, creuser, creuser jusqu’à toucher l’os, et gratter encore, sortir la matière, accumuler les couches… Sombre miracle des traits qui se superposent en orifices, en percées, quand l’artiste pèse contre le corps, contre la chair qu’il fouille. Son couteau de nuit taille en éclairs.

    Ouvrir la peau – mais coudre la bouche, attentivement coudre la bouche, la sceller en points serrés, et crever les yeux, bien sûr. Saisir l’essentiel, la voix sans les mots, saisir le tremblement étouffé des cordes vocales, et dévoiler le regard qui brûle loin derrière l’iris, derrière la pupille. Arracher le reste, arracher l’inutile et puis laver, laver encore, délaver jusqu’à dissoudre. Craie noire, chaux vive.

    Lui y laisse des ongles, brûlés par le papier, et beaucoup de soi. Il se recule souvent, pour échapper à l’œuvre en fusion, mais en vain : les portraits qu’il trace sont toujours un peu ceux de son propre visage. L’autre y perd son être.

    Reste un goût de fer, peut-être, dans la bouche du peintre. Rien de volontaire ou de recherché, juste une conséquence. Et reste la trace, sa main. Dans l’épaisseur du papier, elle a creusé des profondeurs de tombeau – mais la trame du suaire palpite, habitée, la trame vibre. Car ce n’est pas une empreinte qui s’est posée là. C’est le frémissement d’un corps. La beauté, la douleur, la fureur, l’étonnante douceur, parfois, d’une présence. Il faut que le démiurge soit meurtrier, pour nous livrer ainsi l’électricité de la vie.

    Image: Portrait de Pascal, pointe noire de Guy Oberson.


    Pascal Janovjak, écrivain et critique, réside et travaille actuellement à Ramallah, où il se consacre à l’écriture d’un roman. Il a publié aux Editions Samizdat un premier recueil de poèmes en prose intitulé Coléoptères. Il entretient, depuis mars 2008, une correspondance avec JLK intitulée Par-dessus les murs.
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    Janovjak4.JPGhttp://www.guyoberson.com.

     

  • Talisman de l'amitié

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    Lettre par-dessus les murs (49)


    A La Désirade, ce 10 juillet 2008.

    Cher toi,

    L’amitié serait ce chemin suspendu à travers les couleurs du monde, du Talisman de Paul Sérusier que tu viens de me faire découvrir ce matin tandis que Serena écoute Amico fragile de Fabrizio de Andre - qu’elle sait par cœur...
    Vous m’êtes apparus hier sous le Cervin mandarine du Buffet de la Gare de Lausanne. J’étais un peu tremblant de vous voir soudain vous incarner. Nos mots s’étaient rencontrés avant nous, jusqu’à cette centième lettre que tu m’as envoyée de Bâle où tu as passé ton enfance, je te sentais déjà plus proche que nombre de mes proches, je te savais mal rasé par la seule photo que j’avais de toi, je savais que Serena, par le portrait que tu m’avais envoyé, sortait d’un film italien des années 60, et c’est ainsi que vous m’êtes apparus sous le Cervin mandarine, lui mal rasé et l’air d’un petit Français slovaco-bâlois me faisant une farce en se faisant soudain visible, donc l’amitié ne serait pas une farce, et elle avec ses lunettes à la Nathalie Wood dans La fureur de vivre qui me rappelait soudain la douceur de vivre à l’italienne de nos vacances de Vitelloni adolescents, et déjà nous nous connaissions depuis toujours au point de nous tutoyer illico, et déjà nous filions par les vignobles s’étageant au-dessus du lac et par les verts s’étageant des vignes aux forête et des alpages aux gazons de tout en haut où nous nous sommes retrouvés, au bord du ciel, l’immense ciel du Col de Jaman au-dessus de l’immense lac à plusieurs bleus, et vous me racontiez Ramallah, l’eau qui chauffe sur le toit et le piège à ciel ouvert de Gaza, je vous désignais là-bas la petite ville riveraine des parents de ton ami Nicolas de Battuta, nous nous racontions à la terrasse ensoleillée et Serena comparait la viande séchés des Grisons à la Bresaola, le mystère de l’incarnation se répétait, le soleil tournait sur le lac immense aux lointains diaphanes, et de là-haut je vous désignais chaque lieu de son nom, là-haut c’est le Casque de Borée et le Château, le Grammont et le Blanchard, et vous me désigniez les noms de là-bas, dans le labyrinthe du pays divisé et subdivisé aux douces collines et aux oliveraies massacrées, et le soir ma bonne amie nous rejoignit à La Désirade et la lumière tourna sur le lac immense, en quatuor nous nous racontions à n’en plus finir, tant de vies en chacun depuis tant d’années et à venir, nous étions bien, nous étions là, nous étions vivants, nos visages diffusaient leur aura dans la lumière vacillante des bougies, tu as évoqué les chauve-souris géantes de Dacca au lourd vol velouté et toute la nuit constellée de loupiotes, au bord du lac immense, la lune tournant à son tour dans le ciel immense, toute la nuit semblait une paire d’ailes déployées, nous nous sentions protégés - c’était un peu comme si nous avions été confiés les uns aux autres…
    A présent nous sommes devenus visibles les uns aux autres. De virtuelle notre début d’amitié s’est actualisée dans le mystère ouvert de nos visages. La nuit s’est prolongée, pour nous deux, à nous parler de nos écrits en chantier, qui traitent également, chacun selon sa voix, de ce qu’on voit et de ce qui ne se voit pas. Et ce matin nous sommes quatre amis de plus au monde. Et ce matin les couleurs du monde sont comme une tapisserie restaurée. Ainsi l’amitié serait-elle cette haute lice et ce talisman…
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    A La Désirade, ce 10 juillet.
    Très cher ami,
    Me voilà installé sur la terrasse de la Désirade, je ne décrirai pas la vue qui m’a enchanté hier soir, qui m’a ébloui ce matin, le Léman, les montagnes et l’horizon ne sont qu’un petit cadeau supplémentaire, puisque c’est toi que je suis venu voir.
    Avant notre rencontre sur ton blog, tu étais un mythe – pas de flagornerie là-dedans, pas un mythe de pierre, froid et imposant et inaccessible, mais un mythe tout de même, comme le sont tous ces artistes dont on admire les œuvres, les couleurs ou les mots, et qu’on ne croise pas dans la rue tous les matins. Gravir le sentier pentu qui mène à la Désirade n’est pas gravir l’Olympe, mais tout de même, il y a un peu de rêve là-dedans, et beaucoup d’émotion, quand devant vous marche JLK, qui manie le petit transporteur pétaradant qui trimballe vos valises.
    Et puis il y a l’entrée dans le grand chalet. Je n’imaginais pas un chalet, va savoir pourquoi, dans mon imagination la maison était nimbée dans des brumes de haute montagne, un peu hors du monde, je n’en avais pas d’image précise. M’y voilà, et somme toute ce n’est pas un chalet – la première chose que l’on voit, à peine l’homme a-t-il ouvert la porte devant vous, c’est un mur de livres, et une paroi de livres qui longe l’escalier, des livres qui portent les plafonds, et même au-dessus des fenêtres courent les livres : c’est une maison construite en briques de papier, si l’on retirait le bois des parois elle tiendrait encore. Comment sont-ils classés ? Par éditeurs, sans doute, mais avant tout par taille, comme les moellons d’un mur. Certains sont inaccessibles, trop haut perchés, ceux que tu ne relis pas, je suppose, même si tu m’avoues ne garder que ceux qui t’intéressent. Ils débordent de partout, ils s’empilent parfois en tours précaires, ils gonflent des placards que tu ouvres en t’exclamant « catastrofe », et c’est vrai que c’est une catastrophe, cette avalanche de livres qui menace de t’engloutir, à laquelle tu fais pourtant face, comme le marin au creux d’une vague fatale, cette mer déchaînée qui est à la fois sa perte et sa raison de vivre.
    Dans ces blanches parois, dans ces murailles de mots alignés, empilés, dans les titres de cette Babel polyglotte qui n’en finit pas de monter au ciel, je retrouve tout ce qui m’intimide à la lecture de tes écrits. Cela reste irréel, et pourtant il y a le petit blanc d’Epesses, le repas partagé, les voix de nos compagnes, la petite brise qui monte dans le soir, les cloches qui tintent dans la vallée, tout cela est réel, et il y a ton visage sur lequel jouent les ombres dansantes des bougies, et ton regard attentif, et nous causons, bien après qu’elles se soient couchées, amusées par notre sérieux, et puis tu me parles de mon livre comme si c’était le seul que tu aies jamais lu, et nous parlons de tout et de rien et des choses les plus importantes du monde comme si nous étions absolument seuls au monde. Ce qui est peut-être une définition de l’amitié... Les mots nous auraient suffi, par-dessus les mers et les murs, mais ils seront riches désormais des lumières dansantes de ce moment, du doux bruit du vin versé, de la brise nocturne.

  • Notre vie sur un fil

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    Lettres par-dessus les murs (48)
    Bâle, le 5 juillet 2008


    Dostum,
    Je ne pianote pas depuis un café du Grand Bazar, ni sur la place pigeonneuse devant la mosquée d'Ortaköy, mais non loin des fontaines de Tinguely du Theaterplatz : attention, je me rapproche dangereusement de la Désirade…
    Contrairement à tes vallées, ce lieu ne me permet pas de remonter bien loin dans le bon vieux temps, puisque les souvenirs de mes parents sont liés à d'autres contrées, mais c'est ici que j'ai connu le goût de l'air dans les poumons, l'odeur de la Bratwurst et mes premiers regards en coin, et je me rappelle bien la cour de l'école, que j'ai retrouvée toute petite quand je la voyais immense, pendant les parties de chat perché de la récréation, et je me rappelle de la Migros MMM où nous faisions nos courses, et c'est avec une bête émotion que j'ai découvert des Migros à Istanbul, ces grosses capitales oranges me font presque autant d'effet que les bas-reliefs de la cathédrale de Strasbourg, que j'admirais tête en l'air en me rendant à la fac, au risque de percuter les touristes teutons avec ma bicyclette.

    Faute d'être tombé vraiment amoureux de ces villes que j'adore, j'avais le cœur vacant lorsque j'ai rencontré Istanbul, et à chacune de nos retrouvailles elle se fait plus belle, sans doute parce que nos amis de là-bas nous accueillent toujours à bras grand ouverts, et se donnent une peine de tous les diables pour nous la faire aimer, ce qui est bien inutile s'agissant d'Istanbul. Ville périlleuse, si j'y habitais sa beauté m'obligerait à me lever aux aurores tous les matins, et à rater le dernier bateau à la nuit tombée, pour en perdre le moins possible. Et puis il y a bien trop de chats à Istanbul, on est obligé de s'arrêter à chaque coin de rue pour en caresser un, c'est éreintant. Si j'y résidais je n'y ferais rien de bien, à moins de travailler dans une cave je passerais mes journées à la fenêtre, à grignoter des simit dont les grains de sésame iraient rouler sur les pavés, je me porterais malade tous les après-midi pour boire du thé, jouer aux échecs dans les rues de Taksim, ce genre de choses, manger des sandwiches au poisson à trois livres en tentant d'apprendre le turc des pêcheurs, ou le kurde des serveurs.
    Mais bon, me voilà ici, sous les platanes et ce n'est pas mal non plus, et je me recommande ä Cola, bitte schön. Tu me parles du Coca zero, une horreur, d'accord avec toi, mais peut-être pour d'autres raisons - j'essaye pour ma part de convaincre mes amis des vertus du vrai Coca-Cola, cette magnifique boisson pétillante et caféinée, je leur parle de ce beau logo entortillé qui remonte à la fin du XIXème, on n'en ferait plus, des logos comme ça, d'ailleurs dans vingt ans on n'en boira plus, trop malsain, trop acide, trop sucré, trop caféiné, mais je ne les convaincs pas, la plupart préfère le jus de pomme bio, le café moulu a casa, un petit Brouilly. Comme quoi, quand même, tout fout le camp.
    Sur ces tristes considérations je te salue et te lève mon verre, et puisque nous sommes quelque part autour de la centième lettre, je finis celle-ci en t'écrivant, une dernière fois, tout le bonheur de cette petite correspondance par-dessus les murs. A très vite,
    Pascal.

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    A La Désirade, ce dimanche 6 juillet.
    Cher Pascal,
    Trois jours, je compte : trois jours pour incarner notre amitié, lui mettre plus qu’un visage mal rasé, un grain de voix, celui de Serena, vous faire entendre les nôtres, vous faire visiter la Désirade et sa vue si vue il y a ce jour-là (pour le moment c’est rideau de pluie et compagnie donc rien à voir sauf le val boisé du premier plan), vous offrir deux Big Macs (le Happy Meal sera pour le chien Fellow en attendant d’autres événements) arrosés d’un traditionnel Coca-Cola Old Label, dont le poète Rainer Maria Rilke fit jadis l’éloge à sa façon.

    Pour Rilke non plus il n’y avait pas de «bon vieux temps». Tout objet diffusant une présence lui semblait participer d'une épiphanie virtuelle, il le dit dans une de ses lettres que tu connais peut-être, tout en rappelant lui aussi que tout fout le camp et que toute nostalgie n’est pas comparable – ainsi de notre première découverte de ses poèmes ou du Bambino de Dalida, de même que la mémoire de Bâle n’est pas réductibles au répertoire du Beau Lac…
    Bâle est évidemment notre Europe idéale et l’ Eloge de la folie, la dinguerie de Tinguely et le petit hôtel Au Violon dont la terrasse ombragée jouxte l’ancien couvent de femmes qui fut une prison (d’où son enseigne) avant de s’ouvrir aux voyageurs de partout. Bâle est une civilisation à laquelle mon vieil ami Pingouin a consacré une fresque historique admirable. Mon ami Pingouin doit être ces jours aux eaux, entre Loèche et Saillon. Tu sais évidemment que ce surnom, datant de la communale de Montmartre où il passa une partie de son enfance (son père étant le représentant à Paris de la firme suisse Landy & Gyr), désigne l’historien comparatiste octogénaire Alfred Berchtold, avec lequel j’ai réalisé un livre d’entretiens qui me fut un vrai cadeau et que je t’offrirai volontiers à mon tour quand vous vous pointerez à La Désirade.
    Ce jeune homme à longs cheveux en équilibre sur la tige de fer d’une barrière surplombant le Rhin, c’est aussi Bâle. Bâle du grand Concile de mille deux cents je ne sais plus combien et de Carl Gustav Jung, Bâle de la chimie et de la physiognomonie de Lavater, Bâle des boules et Bâle des goules médiévales ou des moules à sable de ton jardin en enfance, Bâle de tous les Christs et de toutes les morts.
    Cette dernière illumination a ponctué ma dernière visite au Musée de Bâle, avant ma dernière visite à la grande expo Munch (je suis fou de Munch) à la Fondation Beyeler: qu’on voit à Bâle tous les Christs, du Christ au corps d’amant de je ne sais plus quel maître ancien au Christ terrifiant d’Holbein vert cadavre à barbiche de fil de fer barbelé dont parle Dostoïevski, et toutes les morts, de celle de la non moins fameuse Îles des morts de Böcklin à la série sublime de la maîtresse mourante de Ferdinan Hodler (de lui aussi je suis franc fou) entre autres figures de la décréation et de la rédemption.
    De quel côté ce garçon va-t-il tomber ? C’est une alternative qui me hante, entre le poids du monde et le chant du monde. Toutes nos lettres, ami Pascal, en sont tissées. Moi aussi j’ai grand bonheur à en recevoir les nouvelles de chaque nouvelle missive me venant de Ramallah ou de Dacca ou demain de Brazza, comme un écho de la vie bonne et terrible que tous tant que nous sommes nous menon en équilibre sur ce fil...
    Un abrazo,
    Jls.

  • Kaléidoscope

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    Quand j’étais môme, déjà, je voyais le monde comme ça : j’avais cassé le vitrail de la chapelle avec ma fronde et j’ai ramassé et recollé les morceaux comme ça, tout à fait comme ça, j’te dis, et c’est comme ça, depuis ce temps-là, que je le vois, le monde.

    Le monde est comme un vitrail recollé, c’est pourtant vrai : j’aurai passé des jours et des jours, depuis ces années-là, à genoux devant la chapelle qu’il y a un peu partout, à chercher les morceaux du vitrail dans l’herbe et à les rassembler, le front bas, avant de les recoller, du bon côté de la lumière, les yeux au ciel.

    Et voilà le monde, j’te dis pas : faut l’avoir fracassé et recollé pour l’aimer comme ça.

    Image: Philip Seelen

  • Ceux qui voyagent dans le voyage

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    Pour Frédéric Pajak

    Celui qui s’embarque sur le Magnifica en compagnie de deux mille cinq cents passagers et neufs cents trente-trois membres d’équipage et de service dont cent quatre-vingt cuisiniers et une brigade du feu / Celle qui se rend également à Buenos Aires mais par avion dans un panier au nom de Penny Lane / Ceux qui constatent que l’haleine du vent de Santa Cruz est chargée de relents de pétrole / Celui dont la famille alsacienne a toujours redouté les Boches et qui continue de craindre (un peu) les Allemands à bermudas / Celle qui à la proue du paquebot se croit toujours à la pointe du progrès / Ceux qui comparent la ville flottante la nuit à un dormeur ronflant passablement / Celle qui évoque le «soupir crépusculaire » des soirées de la croisière / Ceux que l’agoraphobie menace au milieu de tous ces gens seuls conglomérés / images.jpegCelui qui se répète gaiement que la croisière s’amuse non sans travailler à sa traduction en islandais du Pavillon d’or de Mishima/ Celle qui lit Vertiges de W.G. Sebald qui la renvoie à De l’amour de Stendhal puis au Giardino Giusti de Vérone où elle se guérissait d’une rupture en lisant du Leopardi mort en avalant une glace de travers / Ceux qui se sont rappelé leurs anciennes amours et autres haines en lisant l’Histoire de l’amour et de la haineau Prater de Vienne où ils sont revenus pour se rappeler quelques passions et autres désamours / Celui qui (dans un taxi londonien destination Bloomsbury) tombe d’accord avec l’écrivain Dantzig (Charles, pas Jean-Paul) pour estimer que l’humour français n’existe pas sauf ici et là quand il se la joue à la juive ou à l’angalise – ou chez Marcel Aymé ou Chaval et quelque autres / Celle qui apprécie l’ironie française mais à dose comptée / 10455397_10207618861016449_8326800692270092146_n-1 (1).jpgCeux qui n’imaginent pas un couple français à la Laurel et Hardy même si Bouvard et Pécuchet forment une paire assez gaie / Celle qui éclate de rire comme on pète - l’odeur en moins / Ceux qui préparent leurs bons mots comme le faisait Cocteau avant les coquetèles / Celui qui se sent tout drôle avant de mourir de rire / Celle qui lit sous la plume de Dantzig (Charles, pas Armand ni Aaron) que « la drôlerie est la poétisation de la vie » / Ceux qui trouvent vraiment drôle et carrrément très très drôle la pratique saoudite (conforme à la grande civilisation wahabite) de crucifier le cadavre d’un jeune décapité au nom de la foi en un monde meilleur où chacun aura toute sa tête pour se féliciter d’être né / Celui qui sans faire d’amalgame se figure que tous les fous de dieu n’ont plus qu’une tête (genre le cheval de Caligula)  qu’il lui incombe de trancher - ce qu’il évite par éducation pour se contenter de lui faire un pied de nez / Celle qui prend son pied quand le mécréant le lui fait comme un dieu / Ceux qui à Collioure se rappellent la mort de Walter Benjamin telle que l’évoque Frédéric Pajak dans son Manifeste incertain 3 / ob_cd401d_manifeste-4-pajak.jpgCelui qui (Richard Wagner himself) confie à Cosima juste après la mort annoncée d’un ami qu’il a mal compris (le comte de Gobineau) qu’ « à peine a-t-on rencontré quelqu’un qu’il vous coule entre les doigts » / Celle qui passant à Dieulefit (en visite chez son cousin Cheval devenu célèbre pour sa brouette et son palais) n’a pas remarqué dans les cafés les très libres enfantsde l’institut pédagogique de pointe de La Roseraie inspirée par le modèle de Summerhill en non moins foutraque / Ceux qui ont bien tourné en dépit (ou à cause, ça se discute) de leur éducation libertaire / Celui qui s’est conduit très régulièrement en notoire irrégulier non sans prôner la discipline extrême de la calligraphie / Celle qui fugue en faisant suivre ses pianos au galop à travers bois et cuivres / Ceux qui découpent le temps en fines tranches à consommer après l’emploi au présent de l’oblatif / Celui qui sait de source sûre que « se baigner dans mille pleurs inutiles éteint la jeune lumière » tout en restant conscient de cela que « notre soupir se fait vent » et constater enfin « que le ciel change vite de couleur » / Celle qui (cauchemar récent) se fait arrêter en Arabie pour excès de gaieté / Ceux qui de passage à Positano et lisant sur le port le Manifeste incertain 4 de Frédéric Pajak se rappellent l’origine de la Pizza Margherita aux couleurs du drapeau italien et représentant un « chef-d’œuvre de l’histoire humaine » à savourer encore et encore au Campo de Fiori de Rome ou dans les pizzerie mafiose d’un peu partout et jusque sur les terrasses du Purgatoire alors que les Ritals « meurent devant leur télévision », etc.

          (Cette liste émane et revoie de toute évidence à la lecture du Manifeste incertain 4 de Frédéric Pajak paru en août 2015 aux éditions Noir sur Blanc aux bons soins de l’imprimerie Buona Stampa de Pregassona, Svizzera).

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  • Entre la chape et le foutoir

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    Lettres par-dessus les murs (47) 

     Ramallah, ce 22 juin 2008

    Cher JLs,
    Triste évocation du Tibet que tu m'envoies là. Encore une injustice dont on sait presque tout, mais qu'on ressent si peu. Je suis allé à Gaza la semaine dernière, pour mener un petit atelier d'écriture avec les étudiants de l'université d'A. Je me suis dit qu'ils en avaient gros sur la patate, et qu'une paire d'oreilles étrangères ne feraient pas de mal. Je n'avais pas imaginé à quel point c'était vrai. Cette fois-ci encore, les histoires que l'on m'a racontées ne sont pas des histoires d'occupation ou de politique. Les récits qu'ils ont choisi d'écrire font tous partie de la sphère privée, anecdotes familiales, disparition du grand-père de Samia, mort du petit chat blanc de Noura, Mohammed qui se souvient s'être fait choper sans billet dans le métro de Tunis, Rahman qui se rappelle son examen le plus difficile…
    Voilà ce qu'a écrit Alla :
    Les moments les plus joyeux de ma vie, c'était quand j'allais à Jérusalem chez ma grand-mère. La maison de ma grand-mère est simple, pourtant on peut y sentir l'odeur des vieilles pierres. Les nuits sont très belles, des fenêtres de sa maison on peut voir briller toutes les lumières de Jérusalem.
    La maison est toujours là aujourd'hui, mais ma grand-mère n'y est plus.


    Il a manqué quelque chose pourtant, dans les récits de ces étudiants soigneusement coiffés, de ces étudiantes vêtues comme pour une fête – il manquait quelque chose que je devinais parfois, dans des débuts d'histoires avortées, qu'on n'osait pas dire devant toute la classe. Personne n'a parlé d'amour. La prochaine fois j'insisterai davantage sur les bienfaits de la fiction… Ce n'est qu'à la fin de la seconde journée que j'ai vraiment senti le poids de cet autre enfermement : après une séance photos-souvenirs d'un bon quart d'heure, où l'on s'est gentiment entassés pour tenir tous devant l'objectif, les cinq mectons du groupe ont insisté pour faire une dernière image avec eux seulement. Drôle d'idées les gars, quand vous pouvez côtoyer d'aussi belles plantes ? Pourquoi seulement les garçons ? Parce que sinon Monsieur, on ne peut pas mettre la photo sur internet.
    Plus tard nous avons mangé chez Zac avec les profs, et il nous a montré son petit verger, on s'est assis à l'ombre des citronniers, et tout le monde s'extasiait, quel endroit magnifique. Ce qui le rendait magnifique, cet endroit, c'est qu'il était caché, que personne ne nous voyait, protégés par les grands citronniers, et Zac pouvait enfin fumer une clope sans se faire voir de ses parents, de ses voisins, échapper à tous ces regards trop curieux qui enferment mieux que tous les bidasses de Tsahal réunis.

    Plus tard, sur le chemin du Deira Hotel, Sami me montre l'énorme mosquée qu'on construit en face. Tu vois, on n'a plus de matériaux de construction ici, plus de béton, plus rien… mais pour les mosquées on en trouve quand même… On dit qu'au paradis, chacun pourra avoir sa mosquée, construite en or, construite en diamants, à toi de choisir… et bien moi je la veux en bois, une petite mosquée en bois, à quoi bon une mosquée en diamants, si tout le monde peut s'en offrir une ?
    La terrasse de l'hôtel donne sur la mer, la plage en contrebas fourmille de petites familles venues faire trempette, et la terrasse du très chic Deira Hotel est pleine de monde, parce que la richesse est aussi universelle que la misère… Au loin, on voit briller les lumières des bateaux de pêche. Il y en a peu, à cause du manque d'essence, mais à la nuit tombée ils dessinent une ligne continue, parce qu'ils sont tous au même niveau, à la frontière gardée par les navires israéliens. Homme libre toujours tu chériras la mer… Ici, même la nuit, même en regardant la mer, on voit des murs.
    On a ouvert un peu les portes aujourd'hui. Espérons que la trêve tiendra, au moins le temps pour Sami de recevoir un nouveau chargeur pour son ordinateur portable, il veut réaliser un petit clip vidéo, des images de Gaza sur la musique de Prison Break.

    Rodgers25.jpgA La Désirade, ce 26 juin, soir.

    Cher Pascal,
    Merci pour cette évocation des étudiants de Gaza, qui m’a rappelé une autre histoire d’école, plus triste à sa façon. C’est mon ami Rafik qui me l’a raconté après l’avoir vécue. Il me semble t’avoir déjà parlé de Rafik, écrivain tout à fait remarquable, Tunisien d’origine mais installé dans nos régions depuis une trentaine d’années, vivant d’enseignement dans un collège.
    Or il était chargé, un jour, de la surveillance des couloirs de son établissement, lorsqu’il remarqua deux élèves, un garçon genre fils à papa se croyant tout permis et une fille, qui se roulaient des patins sans faire mine de sortir dans la cour. Alors Rafik de les prier, gentiment mais fermement, d’aller s’embrasser dehors, et la jolie paire de se traîner vers la porte tandis que le garçon lançait un « va te faire fuck » à voix basse mais tout à fait audible, qui força le prof à le rappeler pour lui faire répéter ça, tandis que l’ado prenait son air le plus innocent. Courroux du prof. Soumission feinte du garçon qui repart sans s’excuser et remet bientôt son « va te faire fuck ». Alors notre Rafik, qui est plutôt du genre placide et tolérant, de le rappeler une nouvelle fois et d'exiger des excuses, à l’indifférence complète du collégien se sachant protégé par son père, grand chirurgien de la place et de l’espèce dominatrice et cynique comme on allait le voir. De fait, peu après l’incident, le prof ayant exigé des sanctions de la part du directeur, celui-ci en convint comme il convint ensuite de recevoir le père et le fils en présence de Rafik. Ainsi celui-ci eut-il à essuyer les sarcasmes rageurs du père, devant son fils, lui reprochant de ne rien comprendre à notre société émancipée et de se mêler des mœurs de son fils alors que lui et son rejeton passaient de si bonne soirées à mater ennsemble des films pornos…
    Le fils a été puni malgré les pressions du père, Rafik a passé pour une espèce de bougnoule rabat-joie, sûrement une sorte d’imam coincé aux yeux du père alors que l’écrivain est le plus cool des paternels (ses deux fils rockers peuvent en témoigner),  nullement du genre père-la-vertu, mais ce n’est ni à lui ni au père du gosse que j’ai pensé en lisant ce que tu dis à propos de l’amour censuré dans les témoignages des étudiants de Gaza, respectueux à l'excès de la loi des pères alors que l'élève de Rafik s'en voyait délié par son père lui-même. Or n'y a-t-il pas un chemin entre la pudibonderie et l'affectation de dévergondage ? Le geste de Rafik n’était pas d’un censeur borné mais d’un prof respectant son élève et lui demandant la pareille, à l'opposé de la complicité visqueuse du père. A cet égard, tout ce que tu racontes des étudiants de Gaza respire plutôt la santé, et je me demande qui est le plus réellement libre de celui-là ou de ceux-ci...
    Images: plage de Gaza, par Pascal Janovjak; The Beach, par Terry Rodgers.

  • Fan Zone et flamme en berne

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    Lettres Par-dessus les murs (46)


    Ramallah, ce 19 juin 2008, par 30 degrés à l’ombre.

    Cher estimé Collègue,

    Merci pour ces précisions quant au hors-jeu de Ruud Van Nistelrooy, effectivement les images nous montrent très clairement qu'un joueur adverse se situait bien au-delà du Hollandais, en dehors du terrain - c'est très clair sur ces photos : vous voyez Panucci ici, entouré d'un cercle bleu, et ici, et ici. Toutefois, la décision de l'arbitre est discutable : comme on peut le voir dans cette séquence-ci, Buffon a percuté son défenseur qui, suite à ce choc, se retrouve tout désorienté. Nous ne sommes donc plus dans une situation de jeu normale, le défenseur étant temporairement invalide, et Van Nistelrooy n'est donc pas couvert au moment de sa reprise victorieuse. Voyez-vous cher collègue, dans cette configuration-là, je ne pense pas qu'il faille respecter la règle à la lettre, mais plutôt revenir à l'esprit de la règle, à l'esprit du jeu.
    J'adore les commentaires des analystes, même quand je ne les comprends pas. Sur Al-Jazira les analystes sont toujours en costume-cravate, des costumes un peu mal coupés aux tissus moirés, avec cravate rose à rayures noires, dans le plus pur style représentant-de-commerce-de-Tourcoing, ils sourient beaucoup mais pas trop, parce qu'ils sont sérieux, et ils tous un stylo à la main quand ils parlent, parce qu'ils sont très appliqués, même s'ils ne notent jamais rien. On les envierait presque d'être payés pour faire ce que fait n'importe quel pilier de bar… ça me fait penser aussi à cet article d'Umberto Eco, fatigué par je ne sais quel tournoi qui faisait klaxonner toutes les voitures de Rome, et qui écrit que le foot certes divertit ses compatriotes, mais divertit surtout leur énergie politique. Chaque tifoso se retrouve soudain arbitre, entraîneur, investi d'un rôle social dont il n'assumera aucune conséquence, et Eco de finir en citant toutes ces lois qui ont été votés en douce dans l'ombre des parlements, pendant les championnats de foot ou les jeux olympiques, quand les citoyens regardaient ailleurs. L'argument est ronchon et joliment rabat-joie, mais il sonne assez juste quand un peuple choisit ensuite un président de club en guise de Premier Ministre…
    Idem en France, Sarkozy aussi est très proche des gens d'en-bas, j'ai reçu hier un mot de sa main, je recopie : « Monsieur le Président de la République Française et Madame Carla Sarkozy prient (ils prient, j'en suis tout ému) Monsieur et Madame Pascal Janovjack de bien vouloir assister à la réception qu'ils offriront (…) le 24 juin à l'Hôtel King David ». Imagine ! Ma douce dans les bras de Sarkozy, bon, pas de quoi sauter au plafond, mais Carla dans les miens, valsant sous les lustres du King David ! Tout de même, je doute. Pour dire toute la vérité, il n'y a que mon nom qui soit écrit à la main, et je ne suis pas sûr que cela me soit vraiment adressé, il y a fôte d'orthographe. Et je ne connais pas de Madame Janovjak, sinon ma mère, qui ne pourra pas se déplacer je pense. Mais le Président était sans doute distrait, il a d'autres chats à fouetter, et puis il n'est pas impossible que ce soit une simple secrétaire qui ait écrit ces mots. Ce qui me chagrine davantage, c'est qu'un petit papier annexe nous demande de nous présenter à la réception deux heures plus tôt, et de prévoir des sous-vêtements propres pour une fouille au corps. Il doit y avoir un malentendu. Je voulais appeler le Président pour régler cette histoire, mais on m'a informé entre temps que la réception aurait finalement lieu le 23. Or le 23 c'est le début des demi-finales. Impossible d'aller valser au King David dans ces conditions. J'enrage. Pourquoi diable ne vient-il pas à Ramallah ? C'est tout près pourtant, et on aurait pu boire une bière tranquille en regardant le match.
    Plantu par contre est venu, mardi, à l'invitation du centre culturel franco-allemand, dans le cadre de son association des caricaturistes pour la paix. A quatre heures de l'après-midi, un peu en catimini, et sans les caricaturistes israéliens qui auraient dû faire partie des réjouissances. Dommage, ça aurait donné l'occasion de voir ce qu'ils font, de l'autre côté, d'autant que la caricature palestinienne aurait besoin de se renouveler, après le Handala de Naji Al-Ali. Chapatte était là aussi, heureusement, je t'envoie un dessin de lui, que j'aime tout particulièrement, et te cause un peu de Gaza la prochaine fois.

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    A La Désirade, ce 20 juin, matin lacustre à 17 degrés au soleil.

    Très apprécié Confrère,
    J’avais trouvé ce cher Umberto quelque peu sentencieux, puis nous en avons reparlé chez le Gentiluomo et la Professorella, dont tu sais les fréquentations éminentes, et comme toujours chez nos amis du « povero paese », selon l’expression de l’avvocato, la controverse a tourné en fantaisie débridée comme dans n’importe quel film de Fellini. A la vérité, Umberto Eco est un fan de foot de table. Tu vois que rien n'est perdu. Caro paese !
    N’empêche qu’hier soir, au lieu d’enfiler mon maillot portugais et de rejoindre la Fan Zone voisine, à savoir l’écran privatif de La Désirade, j’ai zappé sur Temps Présent (TSR1) où passait un reportage qui nous a bouleversés, L. et moi. Intitulé Le Tibet clandestin, ce reportage a été réalisé, au péril de sa vie, en caméra cachée, par un exilé tibétain accompagné d’une équipe de reporters anglais. Ainsi le nommé Tash a-t-il filmé des nomades contraints d’abandonner terres et bêtes pour être parqués dans des camps entourés de murs et surveillés en permanence par les flics chinois. Dans la foulée, il a rencontré clandestinement un moine qui a été astreint au travail forcé, ainsi qu'une femme stérilisée sous la contrainte, opérée sans anesthésie, humiliée et meurtrie dans sa chair et son âme comme des milliers de femmes tibétaines. Enfin il a longuement interrogé un moine indépendantiste rescapé de la torture. Autant de témoignages insoutenables qui révèlent ce Tibet occupé et opprimé que le gouvernement chinois cherche à occulter à la veille des J.O. de Pékin. L’Ambassade de Chine populaire, invitée à visionner ce film, n’y a vu que de la propagande mensongèpre, indigne même d’aucun commentaire. Pas plus tard que demain, la flamme olympique traversera la Tibet sous haut contrôle. Povero paese !

    Images ci-dessus: Dessin de Chapatte; Tash et les Tibétains voilés.

  • Sur l’écran de nos vies

     
    RamallahFoot.jpgLettres par-dessus les murs (45)

    Ramallah, ce 14 juin, fin de journée.


    Cher JLs,
    Effectivement le cours du chameau est en chute libre. J'aurais aimé te remercier de ta lecture de mon roman, acheter les bonnes grâces de ta fille et te souhaiter un joyeux anniversaire en t'envoyant quelques chameaux, mais vu l'inflation et le coût du transport, le jeu n'en vaut pas la chandelle. C'est très embêtant, d'autant que j'avais investi massivement dans le chameau : j'en ai cinquante qui broutent en ce moment les mauvaises herbes du jardin, et je ne sais qu'en faire. L'entretien est coûteux, et ça sent fort, ces bestioles. Je trouverai donc d'autres moyens de te remercier, je peux t'envoyer en attendant quantité de mouches, par exemple, je connais ta passion pour les diptères – ou alors un gros container de fertilisant.
    J'aurai dû investir dans le ballon de foot plutôt. Plus facile à stocker, et ça grimpe sec en ce moment, je n'ai pas vu venir l'opportunité, peu au courant de la chose sportive. Un bon tuyau : acheter du ballon suisse, qui a bien baissé, et revendre en Hollande. Nous passons de belles soirées devant les grands écrans des bars, ici ça prend une autre saveur : vu le petit nombre de ressortissants de chaque pays, on est obligé de faire des alliances compliquées, d'obscures tractations de coulisses, Mathilde, Hélène et Thomas sont prêts à soutenir les Suisses, si Nicolas accepte de s'user les cordes vocales pour la France, on essaye de convaincre Jad et Kifah de laisser tomber les Turcs, qui ont tous du sang d'envahisseur ottoman dans les veines, pour se rallier à la Cause, on prie les Italiens d'être un peu Tessinois, pour un soir. Il y a de nombreuses trahisons bien sûr, des revers de dernière minute, de petites lâcheté, d'aucuns se sentent soudain parfaitement Hollandais, ils n'ont jamais été rien d'autre qu'Hollandais, ils ont des arrière-grands-pères cachés, ils se doivent de respecter les ancêtres, et voilà les Français qui s'en prennent soudain avec rage aux Italiens, parce qu'il est immoral de soutenir la squadra de la Comedia dell'Arte, et du coup Julia et Luca et Martina et Paolo abandonnent lâchement l'Helvétie, avec les résultats qu'on sait.
    Ceux qui comme moi ont des doubles nationalités et des triples origines vendent cher leurs allégeances, nous finissons d'habitude par prendre le parti du plus fort, mais nos victoires sont un peu moins brillantes. C'est à se demander si un jour le métissage ne sonnera pas le glas du foot… ce qui serait dommage, parce que tout de même on s'amuse bien. Sauf hier, quand ce con d'arbitre a fait mine de ne pas voir le hors-jeu de Van Nistelroy. Là il n'y avait vraiment pas de quoi rire.
     
    Sokourov18.JPGA La Désirade, ce mercredi 18 juin
     
    Cher requérant des îles,
    Ton mail a mis quatre jours pour me parvenir. Pas de traces de censure pour autant. Les postiers virtuels devaient se trouver scotchés devant leurs écrans géants, comme il y en a partout ici. Cela s’appelle Fan Zone. Les trois ânes du pré voisin ont le leur. Ils misent eux aussi sur la Hollande, comme nous pour un motif fondé puisque ma belle-mère était Batave à outrance. A cet égard, je suis obligé de prendre la défense de l’arbitre que tu stigmatises : cet off-side n’en était pas vraiment un en réalité, au sens du vrai foot. Je me suis procuré toute les images qui font effectivement voir un hors-jeu virtuel, lequel dissimule cependant une position réelle tout à fait régulière selon les critères anciens qui permettaient à un arbitre de voir au-delà de la vision. Note que je suis prêt, demain, à rallier l’équipe russe, à quoi nous autoriserait le fait que la première belle-mère de mon épouse légitime, originaire d’Odessa et traductrice à l’ONU, fut elle-même une sorte d’arbitre lors des escales du socqueur Nikita Krouchtchev à Genève.
    Foot à part, j’étais l’autre soir à Ramallah, enfin le temps d’un ou deux plans d’un film qu’on m’avait recommandé et même plus : Lemon Tree, de je ne sais plus qui, dont je suis sorti plus que perplexe à vrai dire. S’il est évident que l’actrice est imposante, dans le genre Irène Papas version palestinienne, et que tout ça fait très fifty-fifty dans la répartition des peines et des responsabilités, j’en ai ressenti comme un malaise tant cela baignait, comme on dit, sans lever aucune véritable émotion, ni colère ni débat. J’ai vu à la fin que le ministère de la culture israélien avait soutenu la chose : cela se sent un peut trop. Tu sais que je respecte les artistes et les écrivains de toutes les parties, Mahmoud Darwich autant qu’Amos Oz, mais là je sens tellement la négociation de studio sous influence, que non : que je ne marche pas.
    Deux jours plus tard, ce que j’attendais de Lemon Tree, m'a saisit dès la première séquence et bouleversé de part en part, à la découverte de Mère et fils d’Alexandre Sokourov, un film tourné spécialement pour moi, je te le dis sans vanité niaise, comme je dis de Schubert qu’il écrit spécialement pour chacun. Peinture : MA peinture contemplative, où le paysage te regarde autant que tu le regardes. Couleurs : MES couleurs, le vert du monde et le gris de l’air, traversés d’un vent d’ailleurs. La mère et le fils : LA mère et LE fils.
    Il arrive, Pascal, comme l’a prouvé ton homonyme, que l’homme soit « capable du ciel ». Un ami, David Fauquemberg, m’avait signalé le premier ce chef-d’oeuvre, et Georges Nivat consacre des pages inspirées à Sokourov dans Vivre en Russe. Quand vous vous pointerez à La Désirade, ce sera mon cadeau de bienvenue…
    Images: foot en Irak;  Mère et fils, d'Alexandre Sokourov.



  • La belle histoire qu’on attend

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    Lettres par-dessus les murs (44)


    Ramallah, le 10 juin 2008

    Ahlan,
    Hier, nous étions quelques hommes invisibles à boire force café turc et tabac américain (en arabe, le narguilé ou la cigarette se « boivent »), et Qaïs se tenait le front, comme à son habitude quand ça ne va pas fort. Cette fois-ci c'était à cause de sa copine israélienne, avec qui il s'est fâché, et à cause d'Hannah Arendt, avec qui il reste en très bons termes, mais dont malheureusement il ne trouve pas assez de livres traduits en arabe. C'est la tragédie de Qaïs, qui serait la tienne si tu étais palestinien, ou jordanien, ou syrien : il s'use les yeux à lire, matin, midi et soir, mais ne trouve jamais assez de pages à se mettre sous les lunettes. Apollinaire, me dit-il, Apollinaire, il en a tant entendu parler, mais pas moyen de mettre la main sur Apollinaire ici. Si l'on présente souvent la littérature arabe comme baroque, fleurie, abondante, il faut avouer que l'édition arabe est plutôt minimaliste, pour reprendre tes catégories : on y publie au compte-gouttes, en tirages limités, on a traduit autant vers l'arabe en un millénaire que vers l'espagnol chaque année, dit un rapport tristement célèbre des Nations-Unies.
    Voilà qui donne envie de se tenir le front, ou de boire une grosse gorgée d'autre chose que du café, parce qu'on a beau parler de la beauté des cultures orales et de la pratique quotidienne de la poésie qui fleurit ici, ce manque de livres dans le monde arabe implique, sous-entend, provoque une misère intellectuelle et académique riche de conséquences (ne serait-ce que politiques, si l'on voulait voir le monde par la lorgnette du conflit israélo-palestinien).
    La censure y est pour beaucoup, qu'elle soit populaire ou étatique, et surtout la diversité des censures, qui entrave l'activité éditoriale arabe. La religion aussi, sans doute : quand on croit vraiment avoir chez soi Le Livre, celui qui contient ce monde-ci et celui d'après, écrit par l'Auteur suprême, l'acquisition d'autres bouquins présente un intérêt tout relatif – c'est ce que me dit un ami de Qaïs, le Docteur, venu nous rejoindre. Tout de même, insiste Qaïs, Hannah Arendt c'est important, pourquoi diable ne trouve-t-on pas Hannah Arendt à Ramallah, et le Docteur de hocher la tête, certes c'est important, mais dis-moi, c'est important pour qui, combien de personnes ici ont envie de lire Hannah Arendt, ou Apollinaire ? J'aimerais les rassurer sur l'état de leur chère Palestine : lors de mes séjours dans la banlieue qu'habitent mes parents, en Alsace, j'ai du mal à trouver Le Monde chez les buralistes, alors va trouver Hannah Arendt, dans la petite librairie, entre trois best-sellers et dix livres de cuisine. Mais c'est un fait, ici plus qu'ailleurs la lecture est réservée à une toute petite élite, celle du Coran exceptée. Il en va tout autrement au Bangladesh, musulman aussi : les livres d'occasion s'entassent jusqu'au plafond des échoppes et occupent des kilomètres carrés, au sein du marché central de Dhaka, et le long des embouteillages, de petits vendeurs à la sauvette passent de voiture en voiture pour vous proposer des copies pirate du Da Vinci Code ou des mémoires d'Hillary...

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    La Désirade, ce 12 juin, soir.
    Mon cher Nobody,

    Pardon de mettre tant de temps à te répondre mais je suis très occupé ces jours, surtout à ne rien faire que ce que j’aime. En tout cas je ne lis pas Hannah Arendt, dont je dois avoir la plupart des livres traduits en français, mais que je n’ai pas lus pour la plupart. J’ai le plus grand respect pour Hannah Arendt, mais il me semble en savoir assez par ce qu’on m’en a dit pour me faire une idée de ce qu’elle dit, sans la lire forcément, même si ça ne se fait pas de ne pas lire Hannah Arendt. Si j’ai le plus grand respect pour Hannah Arendt, c’est probablement parce que les gens que je respecte respectent Hannah Arendt. Je ne suis pas sûr que tous l’aient lue, mais au moins ils l’ont à portée de main et se trouvent ainsi parés, si j’ose dire. Par ailleurs, aucun imbécile ne m’a dit jamais dit de mal d’Hannah Arendt, et c’est encore un signe qu’il faut respecter Hannah Arendt. Hannah Arendt te garantit à toi aussi le respect, et ça c’est cool : tu cites Hannah Arendt dans une soirée : tu marques un point. Il n’y a pas tant d’autres penseurs ou écrivains qu’il suffit de citer, « comme disait Hannah Arendt », pour marquer un point aux yeux de gens qui n’ont sans doute pas lu plus de livres d’Hannah Arendt que toi, mais qui la respectent comme tu la respectes.
    Pour Apollinaire, je dois avoir tout Apollinaire, et j’ai appris deux trois poèmes de lui par cœur à l’adolescence, mais je crois bien que je m’en suis tenu là, et je ne saurais dire qu’Apollinaire me manque à l’instant.
    Ce qui me manque, ce serait plutôt la prison et une Bible ou un Coran : voilà la concentration dont je rêve à l’instant. Ou plutôt, j’aimerais bien n’avoir que mon livre à écrire sur la table, n’était-ce que pour démériter un peu moins aux yeux de notre fille puînée qui me demandait un jour, devant les milliers de livres de ma bibliothèque, au lieu du sempiternel « et vous les avez tous lus ? », « papa, tous ces livres, mais c’est toi qui les a écrits ? »
    Enfin, il va de soi que je compatis avec Qaïs, auquel je suis prêt à offrir tous mes Arendt et tous mes Apollinaire s’il nous trouve un passeur, mais il est une chose que je préférerais faire ce soir avec lui, autour d’un narguilé, et ce serait de lui raconter ton premier roman, sans lui dire que tu en es l’auteur.littérature,voyage
     
    Je suis sûr qu’il serait vite pris par la magie de cette espèce de conte à dormir debout, qui nous fait traverser les murs avec la grâce du passe-muraille de Marcel Aymé, mais dans une tonalité qui n’est qu’à toi, une sensualité et une insolence qui réjouirait son côté peuple – tout bon lecteur ne pouvant qu’être peuple, c’est à savoir : ressortir à l’aristocratie naturelle. Et nous ririons bien. Et nous méditerions ensuite chacun pour soi sous le ciel de la Palestine, car ton livre fait rire et méditer.
    Et me vient une idée : tu sais que notre fille aînée vient de passer sa licence en arabe. Tu me vois venir ? Tu trouves que la Palestine manque de livres, alors ne perdons pas de temps. La dernière fois que j’étais dans les pays arabes, divers jeunes gens m’ont proposé le troc : vos filles pour combien de chameaux. J’étais trop cher, et surtout ils manquaient d’imagination dans leur façon de négocier. Or je le sais : notre fille, qui dispose désormais d’elle-même ( !) ne te vendra pas sa traduction pour trois cents chameaux : il faudra lui raconter une histoire…


    Image : Michelle, Liz Gribin

     

  • Cauchemar d'époque

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    À propos d’Allegra, premier roman de Philippe Rahmy. Dont la porosité sensible et la force expressive pallient certaine invraisemblance du scénario dramatique.


    On est immédiatement saisi par le récit en première personne d’Allegra, dont l’énergie et la frappe de la narration impressionnent. Sous l’aspect d’un roman réaliste en prise directe avec l’actualité contemporaine, le quatrième ouvrage de Philippe Rahmy – premier roman après deux récits –poèmes autobiographiques très remarquables (et très remarqués) et l’évocation non moins mémorable d’un séjour à Shanghai – s’apparente à la fois, toutes proportions gardées, aux écrits d’un Hanif Kureishi, nouvelliste et romancier anglo-pakistanais au regard acéré sur les convulsions du monde actuel, et, pour leur façon d’aborder la société et leur densité émotionnelle, aux films des frères Dardenne, plus précisément à L’Enfant.


    Allegra_PhilippeRahmy_Small.jpgSi le roman de Philippe Rahmy pose, comme on le verra plus loin, des problèmes de vraisemblance au niveau de son ancrage dramatique dans la réalité, Allegra rend un son, pourrait-on dire, qui fait écho à notre époque à la façon d’un cauchemar.


    L’évidence des faits
    Au présent de l’indicatif, sous la schlague d’une narration très rythmée à phrases brèves, Abel, enfant unique d’Algériens établis en France du sud, raconte ses tribulations de fils de boucher en mal d’identité sûre, qui échappe à son milieu par le haut en bouclant de solide études en sciences économiques avant d’être recruté par un Iranien émigré à Londres et travaillant dans une banque à coloration islamique.
    Or le battant Abel, vainqueur d’un moment au front de la haute finance où son algorithme personnel a fait florès, nous apparaît d’emblée en plein effondrement après la naissance d’Allegra et la panique dépressive de sa mère, Lizzie, qui s’est retournée contre lui.
    Tout cela se trouve détaillé au fil d ‘une sorte de vrille narrative à coups de sonde rétrospectifs, avec des effets de réels bien dosés pour ce qui touche à l’actualité en cours – tel l’achèvement d’un film (Le Cheval de Turin) de Béla Tarr aux studios de Twickenham.
    On revit ainsi la vie relativement heureuse de la famille d’Abel en Arles, avant l’abattage des abattoirs paradoxalement conviviaux - une sorte d’Eden fraternel au milieu des carcasses... -, l’exode à Nîmes et la détresse du père qui se sent dépossédé de ce qui faisait sa vie, ou bien encore cette scène de chasse au cerf à la fois initiatique et symbolique; et puis Londres, la City, un beau duplex dans la zone chic d’Oslo Court, pour ainsi dire la baraka jusqu’à la bascule dans toutes les embrouilles.
    Clair et bien structuré dans ses aller-retour, le récit d’Abel constitue le portrait en creux, détaillé et crédible, d’un personnage à la fois compétent et lucide, attachant à proportion de sa fragilité, car Abel a des failles, aussi, où l’alcool et les aléas de la destinées mêlent leurs ondes et leurs ombres. En alternance, le récit d’Abel éclaire la déroute frisant l’hystérie de Lizzie, sans que la personnalité de celle-ci soit, elle, réellement détaillée.


    Naissance de la haine
    Le désarroi post partum des mères relève pour ainsi dire, aujourd’hui, du lieu commun, souvent accentué, voire exacerbé, par des conditions sociales ou psychologiques plus ou moins stressantes. Dans le cas de Lizzie, la compagne d’Abel, le phénomène est particulièrement aigu, qui confine à l’hystérie - du moins à en juger par ce qu’en dit Abel. Si celui-ci voit, en l’apparition d’Allegra dans leur vie, une forme de rédemption, comme il en va de Lizzie à la naissance de l’enfant, les relations entre les conjoints se dégradent bientôt au détriment d’Abel dont le frère de Lizzie, un certain Rufus vaguement écrivain et sûrement arabophobe, a dit à sa sœur de se méfier ; tout cela se passant sur fond de suspicion relancée par les attentats terroristes du métro londonien.

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    Or, autant Lizzie – vendeuse chez Virgin au moment où elle a rencontré Abel, et cependant intello branchée sur les bords – s’est montrée railleuse à l’égard des problèmes d’identité de son boy friend, riant en outre de la prévention anti-arabe de son frère, autant elle paraît soudain rallier celui-ci en traitant Abel en étranger.
    Allegra est un roman sociologiquement et psychologiquement étayé, jusqu’à un certain point en tout cas, avant d’accuser de croissantes faiblesses dans sa partie liée à la plus brûlante actualité, faute assurément, chez l’auteur, d’expérience sur le terrain, ou d’imagination retorse à la Dostoïevski...


    Entre bombe et pétard mouillé


    Le récit d’Allegra est essentiellement d’un homme seul, et réussi en tant que tel, qui laisse au cœur l’écho de la déchirure d’un père hanté par la mort de son enfant – on verra comment. En ce qui concerne les autres protagonistes, à savoir essentiellement Lizzie et Firouz, ce qu’on en sait reste à l’état d’esquisses, de sorte que le lecteur peine, notamment, à voir en l’Iranien le planificateur crédible d’un acte de terrorisme, et en Lizzie la complice de celui-ci. En clair : Abel, viré de la banque à la suite de contre-performances présumées, se trouve chargé par Firouz d’une mission consistant ni plus ni moins qu’en un attentat à la bombe dans le stade où seront inaugurés les J.O. de Londres.
    Comme bien l’on pense, Philippe Rahmy s’est un peu renseigné sur la préparation d’un attentat, mais le mode opératoire du brave Abel tient plus ici du stéréotype de téléfilm ou du scénario de BD que d’un roman travaillant réellement une telle réalité. Le côté « téléphoné » de la suite de ses actions - jusqu’au moment crucial de l’inauguration des J.O. où, assis à côté d’une petite fille lui rappelant (ben voyons) son Allegra adorée, il renonce finalement à mettre à exécution le plan imposé par Firouz -, pèche décidément par manque de vraisemblance, mais l’important est peut être ailleurs ?
    De fait, ce qu’il y a d’indéniablement étonnant, dans ce roman inabouti en sa partie la plus dramatique, tient à la lancinante persistance, après lecture, de ce qu’on pourrait dire l’écho d’un cauchemar. Ainsi la résonance quasi onirique, à tout le moins poétique, d’Allegra, pallie-t-elle son manque d’ancrage dans la complexité du réel. Ou plus exactement, au lieu d’un roman conséquent « sur » la fuite d’un individu perturbé dans le terrorisme – le propos par trop littéraire de l’écrivain est alors illustré par le rapprochement peu probant d’Abel et du Lafcadio de Gide célébrant l’acte gratuit…-, Allegra réussit bel et bien à capter et restituer, avec une réelle force expressive, les désarrois et les délires de personnages significatifs des gâchis personnels ou collectifs de notre drôle d’époque…


    Philippe Rahmy. Allegra. La Table ronde, 186p.

  • Les mots de la langue-geste

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    Lettres Par-dessus les murs (43)


    Ramallah, le 7 juin 2008


    Cher JLs,

    Bien entendu, toutes ces fleurs n'avaient d'autre but que de servir d'emballage à mon roman-of-the-century, tu te doutes bien qu'elles sont artificielles et que je n'en pensais pas un mot… la prochaine fois je ferai un vrai paquet, de grosses ficelles et beaucoup de mine de rien. Mais effectivement, pour reprendre ta conclusion, on pourrait dire aussi : « quelle autre preuve ai-je de mon existence sinon ton verbe »…
    J'ai douté de l'utilité du verbe, le jour où j'ai rencontré Munir, à Hébron. Munir est directeur d'une petite école pour sourds-muets, et non seulement Munir est-il sourd, et muet, mais analphabète de surcroît. On n'a jamais vraiment compris comment il parvenait dans ces conditions à gérer son école, qui marche pourtant du feu de dieu, et c'était beau de voir ce gamin, devant son écran d'ordinateur, communiquer avec un autre par webcam, un petit asiatique qui ne parle pas la même langue des signes, et les deux gamins d'échanger leurs alphabets et de se montrer des images de maisons et d'arbres pour se comprendre. N'étant pas rompu aux gestes hermétiques des sourds, ce que j'ai pensé, ce matin-là, assis dans le bureau de Munir, c'est que je n'aurais pas grand-chose à partager avec ce gars-là, à part quelques sourires idiots. L'impression d'être derrière une vitre blindée, dans une pièce insonorisée, avec un type admirable de l'autre côté, et moi les lèvres pleines de questions, mais figées en un sourire idiot.
    Et puis nous sommes allés nous balader dans la vieille ville, avec ma douce, Ahmed et Munir, et ma douce causait avec Ahmed et moi, embarrassé, marchant côte à côte avec Munir, et puis comment ça a commencé je ne sais pas, mais nous avons causé. Munir m'a expliqué que la petite école se trouvait ici, avant, mais qu'ils avaient été obligés de déménager, à cause des colons installés là, à cause des soldats. Un gamin était mort, un autre blessé, parce qu'ils n'avaient pas pu entendre les avertissements des soldats, prisonniers qu'ils étaient de leur silence. Et Munir de me raconter ça, de me dire que ça lui fait plaisir de nous montrer la vieille ville, où lui-même habitait, avant, mais qu'il n'y revient jamais seul, parce que son cœur bat trop fort ici. Et c'était sur ses mains que je lisais l'histoire, sur ses mains et sur son visage et dans ses yeux, qui brillaient parfois. En regagnant Ramallah, ma chambre et mon ordinateur, j'ai douté un instant de l'utilité des mots, parce que son visage avait dit l'essentiel, pas seulement le plus important mais aussi l'essence, la seule chose vraiment importante.
    Je l'ai revu une fois ensuite, négociant quelque projet avec un fonctionnaire de la municipalité, et ses paroles avaient la même intensité et la même clarté, et il tenait bon… Aujourd'hui Munir est en taule. Sa famille ne sait pas pour combien de temps, la rumeur dit que les Israéliens lui reprochent d'être mouillé dans un trafic d'armes.
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    La Désirade, ce lundi 9 juin, 11h. 27

    Cher vieux,
    Il ne faut pas douter des mots plus que de tout ce qui tisse nos relations, qui va bien au-delà du seul langage verbal, le Verbe faisant la somme de tout ce qui parle et plus encore, mais en comptant vraiment toutes les langues et jusqu’à celle, incompréhensible, des prophètes allumés qu’on dit s’exprimer, précisément, « en langue ». Evidemment, l’histoire de Munir nous émeut, et nous sommes tentés d’en faire une fable, voire une parabole puisqu’elle finit en prison. On pourrait dire ainsi que Munir la raconte maintenant aux murs, qui pleurent en l’écoutant. Mauvaise littérature ? Sûrement, à cela près qu’elle nous dit qu’on peut s’exprimer malgré ou contre le handicap, et même quand on n’est ni muet ni sourd. C’est pourquoi, soit dit en passant, j’admire Simenon qui fait dire tant aux mots sans en user beaucoup, parce qu’il fait parler tout ce qu’il y a dessous ou derrière les mots, sans faire des phrases, sans adjectifs non plus, mais en restituant tout ce qu’il y a autour des mots.
    Munir est ainsi partout autour de nous, et c’est à se faire comprendre de lui qu’un écrivain devrait s’efforcer, en biffant tout ce qui ne procède pas de la langue-geste. Tu sais probablement que c’est Colette qui a le mieux conseillé le jeune Simenon en biffant tout ce qui, dans ses phrases, lui semblait trop « littéraire ». Tu vois le tableau : l’hyper-littéraire Colette qui pousse Simenon à faire plus Simenon. Mais rien d’étonnant à cela : chacun sa simplicité, et la poésie foisonnante (n’est-ce pas Césaire) n’est pas forcément plus « littéraire » que l’extrême économie d’un minimaliste pesant et soupesant ses vocables sur une balance de pharmacien. Je me figure très bien ainsi un Munir baroque autant qu’un Munir lapidaire, et ceux qui concluent trop facilement au words, words, words, sans écouter ce que porte la foison (n’est-ce pas Mahler) ne m’en imposent pas plus que les chantres du Niagara verbal.
    Aussi, le handicap et le manque de Munir, et ce qu’il en fait, nous confrontent à ce que nous faisons de notre parfait appareillage, jusqu’au moment de voir notre vue baisser en attendant pire... Tout ça est si fragile, si miraculeux, n’est-ce pas, et si mal apprécié le plus souvent.
    Mais assez gambergé : j’ai un roman à finir de lire avant minuit. Là où ça se corse, c’est que c’est le roman d’un personnage qui entend sans oreilles et voit sans yeux. Tu te figures la chose ? Moi ce que je lui souhaite, c’est qu’il trouve le moyen de se faufiler dans la cellule de Munir. Comme Munir n’est pas aveugle, il verra bien l’homme invisible, et comme il n’est pas dit que celui-ci soit muet, Munir aura plaisir à l’entendre puisqu’il est sourd…


    Images : enfants du World Deaf Club, Hebron; homme invisible de passage au Grand-Duché du Luxembourg.

     

  • Quand le verbe se conjugue

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    Lettres par-dessus les murs (41)

    Ramallah, le 6 juin 2008, matin.

    Cher JLs,

    J'ai lu avec plaisir ton entretien avec Jean-Michel Olivier, ce matin. Une phrase m'a frappé, une parmi d'autres, cette terrible vérité que tu admets, que l'écrivain est soumis à cette loi jamais formulée de « mon verbe contre le tien ». Terrible vérité parce qu'elle casse le mythe angélique d'une littérature ouverte, le lieu d'une communion humaine, d'un partage spirituel qui transcende les époques – qu'elle rectifie ce mythe, disons, pour y laisser à l'individu égoïste et conquérant sa juste place, sa trop grande place. S'arrêter là serait désespérant, à quoi sert-elle, alors, cette belle littérature, à quoi bon tenir le « journal de bord de l'humanité » si personne ne le lit, sinon ses auteurs enchantés par la sonorité de leurs propres mots…
    Cela m'a fait penser à un passage du bouquin de Calvino, Si par une nuit d'été un voyageur, où l'on voit un écrivain regarder une lectrice, par la fenêtre de son bureau, et l'écrivain en panne d'inspiration de se demander ce qu'elle lit, avec tant d'attention, et de se mettre à écrire pour elle – pas vraiment pour elle, bien sûr, mais pour le regard qu'elle posera sur ses mots à lui – et tout son projet d'écriture se ratatine alors en une bête entreprise de séduction, parce qu'il serait prêt à écrire n'importe quoi, des romans de gare, à l'eau de rose, à trois sous, pour peu qu'elle les lise avec la même attention, avec la même émotion, avec les mêmes soupirs et les mêmes froncements de sourcils.
    Je te suppose aussi intéressé que lui, que moi, à séduire cette lectrice, étendue dans les herbes hautes de la Désirade… je crois que tu y réussis, parce que ce blog est fait pour elle, elle peut s'y promener en toute liberté, sans craindre d'être assaillie par un quelconque scribouillard avide de lui faire avaler ses mots, et elle choisira ses livres, ses phrases et ses images comme on fait un bouquet. Je te jette des fleurs donc, ce que je veux dire, c'est que par un miracle dont je ne veux pas connaître les rouages, ces écrits échappent à la loi du plus fort énoncée plus haut, et c'est ce qui me fait lire jour après jour ces carnets tournés vers l'Autre. J'aime le foutoir qui y règne, la façon dont ces billets changent de place à toute heure du jour, on découvre des textes écrits il y a dix ans, des fusées tapées à l'instant, qui disparaissent, reviennent dix jours plus tard, on a l'impression de contempler la table d'un bureau, vue de haut, un bureau jonché de papiers qu'on écrit, qu'on relit, qu'on empile, qu'on annote, qui finissent en boule, sont récupérés, défroissés, récrits, rangés et dérangés par des mains jamais immobiles, et ce qui fuse ici c'est la création à l'état brut, sidérante, pour ceux qui cherchent lentement le mot juste, qui rêvent ensuite de le graver dans l'éternité de la pierre ou du firmament, quand ils devraient plutôt se laisser porter par le vent, qui jetterait sur leur feuille des mots bien plus justes, bien plus vivants. C'est au jour d'aujourd'hui ce que je crois avoir tiré de cette correspondance longue de trois mois... quelques idées et un ami – dans quelques semaines nous nous serrerons la pince pour de vrai, j'ai hâte.
    En attendant, je te donne vite d'autres nouvelles de Palestine - que je vois mal en ce moment, à cause de ma grippe, et parce que la vigne folle a envahi de ses feuilles tout l'horizon de ma fenêtre. J'entends des tirs dans la rue, des tirs de joie, à cause de la victoire d'Obama, ou des tirs de colère, à cause de sa belle tirade sur Jérusalem capitale d'Israël, je ne sais. L'espoir s'effiloche de jour en jour, je préfère écouter, ce matin, les chants entrelacés de l'appel à la prière, ils ont engagé une nouvelle équipe de muezzins mélomanes, ou alors on a changé les hauts-parleurs de tous les minarets, c'est très mélodieux aujourd'hui, ça donne presque envie de croire.

    PS. Entre nous : je te joins mon roman, enfin, je suis sûr que tu n'as absolument rien d'autre à lire en ce moment...
     
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    A La Désirade, ce même 6 juin, après-midi.
    Cher vieux,
    Merci pour le foutoir et les fleurs : c’est vrai que ça fait beaucoup, lorsque tu reçois à peu près vingt livres par jour, donc à peu près cinq cents auteurs par mois qui défilent sous tes fenêtres avec leur calicot perso : et Moi ? et Moi ? et Moi ? Et voilà que tu m’envoies ton roman en messie virtuel, sans douter une seconde que je vais l’imprimer fissa et le lire dans la foulée et m’impatienter de le voir édité et de le saluer comme THE roman qu’on attendait.
    Tu connais Les frères Holt ? C’est un roman américain, je crois, que j’ai lu en version abrégée dans le famous Sélection du Reader’s Digest, il y a de ça au moins un demi-siècle, qui racontait l’histoire de deux frères bibliophages finissant étouffés dans leur appart’ plein de livres et de revues et de journaux. Voilà La Désirade mon canard : à peu près 15.000 livres que je viens d’amputer de 5000 transplantés à mon nouvel Atelier et qui vont s’augmenter de 10.000 nouveaux quand nous aurons liquidé l’appart’ lausannois que nos filles quittent ces jours pour cohabiter avec je ne sais quels lascars. Et tu m’envoies un roman sous ton tas de fleurs. Alors gaffe que ce soit bon, car j’attaque tout à l’heure. Je finis de lire Vivre en Russe de Nivat père, formidable patchwork du slaviste à travers le temps et les lieux de la plus ou moins sainte Russie, de Pasternak à Poutine, et ensuite je finis Bagdad, zone rouge de sa fille Anne, non moins remarquable reportage à travers Bagdad et ses humanités. Je n’irai pas jusqu’à dire que je n’ai rien d’autre à lire ces jours que ton roman, puisque je viens de me lancer dans Le cheval rouge, vaste fresque tolstoïenne d’Eugenio Corti dont les 50 premières des 1000 pages m’ont déjà beaucoup touché (on y découvre une communauté de paysans et d'ouvriers de Brianza, en juin 1940, dont les jeunes gens vont partir à la guerre sous la bannière de l'Italie fasciste, à laquelle les gens de la région sont massivement opposés), mais enfin tu sais ma curiosité et mon impatience de voir éclore le verbe neuf.
    «Mon verbe contre le tien» est un constat-sentence qui relève des lois de la nature, mais le rôle du lecteur est de résister à celle-ci et d’acclimater les contraires. Moi qui suis un fou de Marc Levy, comme tu sais, je me fais fort d’apprécier tout autant Guillaume Musso. The Complete Man…
    Mais aucun mérite à cela: à vrai dire, les « purs » m’ont toujours gonflé, qui te soutiennent qu’il n’y a QUE l’école de Barbara Cartland qui mérite l’estime, foi de Blanchot, ou QUE la tendance dure de l’autofiction genre Journal de Bridget Jones qui tienne, comme le pressentait déjà notre cher Roland Barthes en ses éclairs de lucidité prophétique.
    Blague à part, et pour en finir avec les exclusives anorexiques, j’ai été touché qu’au début de Bagdad, zone rouge, Anne Nivat rende un chic hommage à Shrapnels d’Elisabeth Horem, qui parle de la ville en guerre de l’intérieur de son bunker sécurisé de femme d’ambassadeur, avec une acuité de perception et une finesse d'expression rares. C’est ça la littérature à mes yeux : à la fois Bashung et Schubert, Vincent l’agité et Rothko, Godard et Sokourov, ton verbe tout contre le leur...
    D’ailleurs, Pascal, quelle autre preuve de ton existence ai-je que ton verbe ?
     
    Images: Anonyme, L'Autre sous le voile; Alexandre Zinoviev, Convivialité littéraire. 
  • Proust

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    Pour William Cliff

     

    La terrible douleur
    de n'être pas aimé,
    ou tout faire pour ne l'être pas
    quand ce ne serait pas assez...

    Nous avons espéré
    tout ce temps écoulé
    que l'enfance passe
    mais l'enfance n'en finit pas
    de se retenir de passer
    pour un baiser volé...

    Des rivières se retenant
    elles aussi de s'enfuir
    s'accrochent aux cuisses
    musclées des nageurs
    à langueurs de sirènes;
    et les filles de musiciens
    aux arènes de nuit,
    injurient les familles...

    La conscience de tout
    est immense et partout,
    rien n'étant séparé
    dans la vision de l'esseulé
    recevant à dîner
    des flopées d’ennuyeux:
    de conseillers fiscaux
    de duègnes déguisées
    en experts militaires;
    et les oiseaux de nuit,
    et les requins sans bruit,
    les prêtres attifés
    avec leurs gigolos,
    les courtisans fardés -
    tout un théâtre hallucinant
    de masques effarés;
    toute une comédie affreuse,
    odieuse et délicieuse;
    et ce regard sérieux
    du populo matant
    l'étalage précieux
    aux vitres embuées
    du grand hôtel factice...
    Tous ces visages nus
    de faux-culs alignés
    le long des galeries
    de tous les artifices,
    tous ces vieillards puérils
    ces vieux enfants séniles
    soudain bouleversants
    en la vérité vraie de ce temps retrouvé
    par delà toute attente...

    Ainsi la mer allée
    sera demain l'amante
    de ce matin passé:
    ce type couché nous a ouvert
    de nouveaux chemins sur la mer...

     

    (Cracovie 1966-2016)

  • La force des amis fragiles



    littérature,chanson


    Lettres par-dessus les murs (40)


    Ramallah, ce mardi 3 juin 2008, matin.


    Cher JLs,
    j'ai moi aussi quelques souvenirs d'essayages derrière des bâches trouées, des pieds qui se prennent dans le pantalon, entre deux murs de boîtes à chaussures, voire au milieu d'un supermarché sans cabines. Ceci dit je préfère quand même les salons de Dolce & Gabana, Via Montenapoleone à Milano, que tu connais aussi bien que moi : climatisés et parfumés, avec canapés de cuir rose dans chaque cabine, où vient s'affaler la petite amie ou le petit copain du mec qui essaye son futal, regards gourmands qui se démultiplient dans les grandes glaces qui couvrent les parois, et d'accortes hôtesses qui viennent apporter des Martini rossi on the rocks, ou donner un coup de main, quand on a coincé sa fermeture éclair. L'idée n'est pas désagréable mais pour tout te dire je me passerais volontiers des essayages, en cabine ou en camionnette, d'ailleurs je m'arrête là, parce qu'en tapant « d'accortes hôtesses » quelque chose a fait tilt, d'où me viennent ces mots-là, et bien ils viennent d'ici, d'une chanson de Bashung,
    En Ecosse des gosses écossent
    Des chimères en chair et en os
    D'accortes soubrettes les escortent
    En Ecosse des gosses précoces
    Chopent des crampes

    A faire l'amour à tue-tête
    A bâtons rompus


    et donc j'ai envie de te dire deux mots sur Alain Bashung, et de lui dire deux mots aussi, parce que je ne suis pas vraiment d'accord avec ce qu'il fait en ce moment, son dernier album vient de sortir, c'est moins bon, il a changé de parolier le bougre, ou bien le parolier s'est barré je n'en sais rien, Jean Fauque fait un disque solo maintenant, les paroles sont grandioses, mais du coup c'est la musique qui est tristoune. Alors que les deux ensembles, Fauque à la plume et Bashung à la basse, ça c'est du grand art, des allitérations scintillantes sur des sons inouïs, on touchait les étoiles. Bien sûr on a le droit de ne pas aimer la voix nasillarde de Bashung, mais franchement de tous les droits civiques celui-ci me semble le plus discutable. Si par malheur tu ne connaissais pas L'Imprudence, leur dernière œuvre commune, il te faut sans tarder appareiller montgolfière et te laisser porter en direction du disquaire le plus proche, on y trouve des perles de poésie, des pépites issues de leur rare alchimie :

    Dans ma cornue
    J'y ai versé
    Une pincée d'orgueil
    Mal placé
    Un peu de gâchis
    En souvenir de ton corps


    Ou bien ce vers, tiré d'un précédent album, dont la musique intrinsèque me semble se suffire à elle-même,
    La nuit je mens, je prends des trains à travers la plaine


    mais c'est peut-être parce que j'y entends l'accompagnement, les violons et la batterie, comme celle qui claque à la fin de
    Un jour au cirque / un autre a cherché à te plaire / dresseur de loulous / dynamiteur d'aqueducs

    J'apprends à l'instant, au hasard du web, que Bashung souffre d'un cancer. Ca me fait de la peine, pour toutes les extases que je lui dois, mais surtout parce qu'à force de l'entendre je le connais bien, les chanteurs qu'on aime font partie de la maison, ils hantent nos murs, ils sont un peu de la famille, bien plus que les écrivains condamnés au silence des livres clos. Leurs voix ont accompagné trop de rêves et de mélancolies…
    Cancer du poumon, dit le web, pas tellement étonnant, à force de côtoyer Brel, de respirer le même air que Gainsbourg.

    Le dimanche à Tchernobyl
    j'empile torchons, vinyles, évangiles
    mes paupières sont lourdes
    mon corps s'engourdit
    c'est pas le chlore
    c'est pas la chlorophylle
    tu m'irradieras encore longtemps
    bien après la fin
    tu m'irradieras encore longtemps
    au-delà des portes closes

    littérature,chanson

    A La Désirade, ce 4 juin, soir.

    Cher Pascal,
    Je me vois tout à fait dans un salon rose de Dolce & Gabana : c’est vraiment mon genre – tu m’as compris, fils. Mais je mentirais à prétendre que jamais je ne suis entré dans ces lieux de surfines délices, puisque le vieil Albert Cossery m’a entraîné un jour à l’Emporio Armani de Saint Germain-des-Prés, qui fait à la fois office de fringuerie chic et de cantine pour gens simples. Ce fut d’ailleurs un show que le déjeuner du dandy aphone vitupérant (sans en être entendu) les magnifiques éphèbes du service, plus mal élevés les uns que les autres, et vociférant, de la même voix inaudible contre la décadence des temps qui courent.
    littérature,chansonPour marquer le coup, il m’écrivait de temps à autre une sentence qu’il estimait digne d’être retenue. J’ai gardé un papier sur lequel il a griffonné au crayon rouge : COMMENT NE PAS RIRE QUAND ON VOIT UN MINISTRE…
    Quant à Bashung, c’est du Belge donc je fume mais sans filtre et pas les derniers paquets musicalement trop fumeux à mon goût. Je l’aime clair et dingue, étrange et vif. Je ne savais même pas qu’il avait un parolier, mais c’est vrai que les mots sonnent chez lui comme les bracelets du Digital B.B. de Gainsbourg, avec un charme et une magie vraiment à lui.
    littérature,chansonCe soir, cependant, c’est d’une autre rencontre que je reviens, à Genève avec Georges Moustaki dont vient de sortir le dernier disque, intitulé Solitaire et mêlant vieilles bonnes choses, comme Ma solitude (en duo avec China Forbes) et Sans la nommer (très bien enlevée avec Cali) et nouvelles compositions. On est loin, évidemment, des audaces de Bashung, mais j’aime bien cette dernière ligne de la chanson Rive Gauche avec son mélange de poésie de rue à la française et de touches latino, d’émotion délicate et de sensualité, et l’heure que j’ai passée avec le métèque tout chenu m’a rempli de nostalgie souriante, d’autant plus sereine que l’homme, visiblement fragilisé dans sa santé, n’a rien de désenchanté ni d’amer. Nous avons d’ailleurs parlé des cadeaux de la vie plus que de ses misères, évoqué sa vie à travers ses chansons qui, selon lui, en disent bien plus long qu’une biographie. Nous avons parlé de son enfance solaire d’Alexandrie, de sa vie dans les livres, de Kazantzaki et de Cavafy qui participent de sa source grecque, puis d’Albert Cossery dont il a tout lu et d’Henry Miller, toujours dans cette veine des viveurs philosophes qui vivent la paresse comme un art selon Lafargue, auquel il rend également un bel hommage.
    littérature,chanson
    Je pensais à L’inconsolable, autre belle chanson où il évoque un anonyme blessé par la vie, en l’écoutant parler de la sienne vécue en douceur et en liberté, comme son grand-père « maître en oisiveté expert en braconnage», et nous avons parlé bien sûr de Sarah,

    Les yeux cernés
    Par les années
    Par les amours
    Au jour le jour,


    qu’il a fait naître sur le papier en complicité lente avec Serge Reggiani » et dont nous nous sentons tous un peu les anciens jeunes vieux amants, comme ceux de Mélanie :

    Mélanie faisait l’amour
    Avec tous ses amis
    Tous ceux qu’elle aimait bien
    L’un avait de belles mains
    L’autre était musicien
    Le troisième l’emmenait
    Flâner dans la forêt…


    Et ce soir me reviennent ces bouts rimés qui lui ressemblent tant, à notre Bartleby de l’île Saint-Louis dont l’indolence apparente na d’égale que le vif ardent du regard :

    Solitaire
    Sans état d’âme et sans souffrance
    Ma voile est gonflée de mystère
    Ma cale est remplie d’innocence
    Solitaire
    Sur les vagues de la violence
    Je n’affronte ni je n’adhère
    Ma révolte est sans impatience…


    Moustaki1.JPGGeorges Moustaki. Solitaire. Emi
    Moustaki3.JPGCécile Barthélemy. Georges Moustaki. Seghers, Poésie et Chansons, 2008, 227p.


  • Ceux qui veillent

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    Celui qui note tout de ce qui touche au poids du monde tant qu’au chant du monde / Celle qui était présente ce jour-là où 40.000 Tutsis furent assassinés entre le jour et la nuit mais que sa mémoire a abandonnée / Ceux qui estiment que les massacres de Sétif relèvent de la vieille histoire et d’ailleurs est-ce qu’on sait seulement ? / Celui qui veut savoir à tout prix quitte à faire des esclandres en classe / Celle qui a montré Shoah à ses dix-huit petits-enfants bravant parfois l’agacement de leurs parents et autres proches adeptes du tournons-la-page / Ceux qui dirent plus-jamais-ça en 1945 et prétendent que rien ensuite n’a été comparable / Celui qui perpétue la posture des indignations sélectives / Celle qui estime que « leur » devoir-de-mémoire est un gadget médiatique de plus et que ce sont plus que jamais les violents qui l’emportent / Ceux qui en sont restés à la première version du massacre de Katyn pour ne pas gâter leur souvenir de compagnons de route du Parti / Celui qui n’a pas fait carrière dans la désinformation pour se laisser intimider aujourd’hui par des renégats tous azimuts / Celle qui a toujours invoqué le Règlement de la Croix-Rouge pour taire ce qu’elle savait / Ceux qui ont tout inventé de ce qu’ils ont été contraints d’avouer sous la torture / Celui qui ne se voyait pas devenir kapo et qui l’est pourtant devenu / Celle que son goût pour la délation pourrait transformer en ange exterminateur dans les situations plus favorables qu’une démocratie avachie / Ceux qui ont mal au monde sans imaginer le millième du mal qui se fait dans le monde, etc.

    Image: Philip Seelen