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  • Au plus-que-présent

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    (Le Temps accordé, Lectures du monde 2021-2022)
     
    RÉSOLUTION. – Il est un peu moins de huit heures du matin, je suis couché dans notre grand lit sur hautes pattes de palissandre duquel Snoopy n’arrive plus à sauter tout seul, face au portrait de Lady L. par Omcikous – elle me regarde de son air un peu mélancolique -, et je me dis, j’écris à l’instant que je vais essayer ces prochains jours de faire, en parallèle, le récit de ce que nous avons vécu en décembre 2021, à la veille et au lendemain de la mort de ma bonne amie, et celui de ce que je vis aujourd’hui, alors qu’elle reste si présente et que je m’apprête à lui rendre hommage en présentant ses peintures à nos amis. Or je voudrais que ce double récit fût dénué de fioritures et de toute recherche trop littéraire. (À la Maison bleue, ce dimanche 30 octobre 2022)
     
    DE L’HONNÊTETÉ. - Mon souci sera, dans ce récit diachronique, de tendre à la plus grande honnêteté possible, car l’absolue fidélité de toute transcription verbale reste impossible, relevant même du leurre.
    X. veut « tout dire », mais ce « tout » reste un vœu dans la mesure où toute relation narrative n’en est qu’une tranche ou qu’un aspect momentané, et cette limite se situe bien au-delà de la gêne sociale ou de la pudeur intime : aux limites même de la communication.
    Ted (surnom fictif) me disait, lisant quelques pages de mes carnets il y a plus de quarante ans – et nous en avions à peine plus de trente, - qu’il aurait aimé gratter leurs pages afin de voir ce qu’il y avait sous mes trop jolies formules, et je pourrais me le recommander aujourd’hui encore : gratter les mots jusqu’à l’os.
    Le modèle alors : non pas le Jouhandeau des Journaliers, qui me séduisait tant en ma vingtaine, encore trop « littéraire » et fiorituré, mais le Léautaud d’In memoriam, au chevet de son père et l’observant « décéder un peu plus », à cela près que ma tendresse m’a interdit, auprès de Lady L., cette forme de sécheresse certes honnête mais trop proche à mes yeux de la froideur cynique.
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    DANS SES MEUBLES. – Notre appartement de la Grand-Rue, dans cet immeuble charmant du début du XXe siècle, style art déco, que j’ai baptisé la Maison bleue à cause de la couleur de ses stores d’été, avec ses hauts plafonds à moulures blanches et ses parquets de chênes, ses verrières et sa vue sur les palmiers et les magnolias des quais, le lac et le Grammont par-dessus, a été meublé par elle avec une dominante « ethno » empruntant à l’Inde et à la Chine, à quoi j’ai ajouté un bureau javanais et des blibliothèques de bois de rose.
    Avant de nous y fixer, nous avions visité, au-dessus du casino, dans un immeuble lisse de sept étages, un grand appartement aux balcons en pointes de flèches d’où, une année plus tard, une famille de « survivalistes » s’est jetée en quête d’un monde meilleur, mais c’était après la maladie et la mort de notre chérie, à la fois moins et plus affreuse que ce drame insensé ; et les meubles choisis par Lady L. à la Maison bleue ne me disent, aujourd’hui encore, que recherche de l’harmonie et d’un confort paisible, aux beaux bruns roux et doux accordés au velours grenat du large canapé où elle aimait à s’éterniser en lointaines virées dans la foulée des voyageurs d’Instagram, sur sa tablette, entre deux tricots de plus en plus raffinés - c’est d’ailleurs au-dessus de ce canapé que j’ai rassemblé toutes ses peintures en prévision de la petite expo projetée en novembre prochain…
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    Lady L. posant à l’artiste ? Honnêtement : pas du tout. Assise en blouse bien propre et boutonnée, devant son chevalet, tout son matériel bien préparé, térébenthine exclue (elle a horreur des émanations délétères ou agressives, autant que de l’odeur des hôpitaux), elle peindra sagement, forte des conseils d'une amie artiste, d’abord des parapluies, puis des pots et des brocs, puis des paysages de plus en plus marqués par une vision personnelle me rappelant – le métier et le génie en moins - celle de notre ami Thierry Vernet (formes et couleurs à la limite de l’abstraction, non sans lyrisme délicat), dont elle affectionnait plus que tout une grande toile bleue quasi dénuée du moindre détail…
     
    DERNIER SAMEDI. - À la toute fin de sa vie, quelques jours avant son dernier dimanche, mon père m’avait dit : « Et voilà, plus jamais je ne ferai le tour du jardin, alors que ça fait moins de cent pas, mais tu les feras pour moi avec la petite quand elle saura marcher…», et son émotion, ce dimanche-là, quand nous nous sommes pointés avec « la petite »…
    Sur quoi nous voici, ce matin, à rire de je ne sais quoi. Alors elle : « Tu te rends compte qu’on arrive encore à rire alors que je n’arrive même plus à me lever ni à finir ma tranche de cake au citron de chez Zurcher» - son dernier caprice… (À la Maison bleue, ce 11 décembre 2021)

  • Derniers jours

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    (Le Temps accordé, lectures du monde 2021)
     
    Ce lundi 6 décembre 2021. – Me viennent ce matin ces mots, tandis que Lady L. décline doucement :
     
    Elégie cosmique
     
    Nous ne nous quittons pas vraiment:
    ce n’est que du semblant;
    nous nous pleurons dans le gilet
    pour ne pas oublier
    ce que fut notre bonne vie
    au fil de tant d’années,
    mais à l’instant dans les étoiles
    nos voiles confondues
    très doucement dérivent
    en partance vers les issues...
    Si je m’en vais te laissant là,
    prends bien soin des oiseaux,
    et si tu partais avant moi
    je m’occupe des chats;
    le piano ne bougera pas:
    la mélodie demeure
    entre nous par delà les heures...
     
    Nous nous somme bien entendus,
    nos enfants nous ressemblent;
    ce sera beaucoup de chagrin
    de n’être plus ensemble -
    en apparence seulement...
     
    Car nous ne nous quitterons pas,
    mais pour nous alléger
    nous semblerons nous faire la belle,
    et la ronde des sphères
    sera notre doux carrousel
    de l’ombre à la lumière...
     
    Nous parlons des douleurs de l’enfance. Je lui rappelle les mots de Dimitri dans la postface de mon premier livre, qui avaient choqué ma mère comme d’un reproche personnel qu’on lui adressait, alors qu’il s’agissait de tout autre chose.
    « Heureux ceux qui ont souffert étant enfant », avait-il donc écrit, alors qu’apparemment, comme le pensait notre mère, mon enfance avait été heureuse et sans souffrance, et pourtant il y avait du vrai, même si je n’ai jamais connu la douleur lancinante qu’L. a subi au seuil de son adolescence, lié au comportement abject d’un parent que son père eût tué s’il en avait été informé, d’où le silence abolu de sa mère à laquelle elle avait fini par se confier – secret des familles qu’on étale aujourd’hui dans les médias… mais l’enfance est le vrai tribunal, et toute une vie et ses joies n’effaceront pas la Tache, et l’ombre qui parfois, aussi, suscite un surcroit de lumière, ou plus exactement : un plus grand élan vers la lumière.
     
    DES LARMES. - Depuis tout enfant tu as ce don, crocodile, de te purifier comme ça, tu ne pleures pas sur toi mais sur le monde qui ne va pas comme tu l’aimerais, l’œuf de colombe que le caillou écrase ou qui se casse en tombant sur le caillou, toi aussi seras toujours trop tendre, jamais tu n’auras souffert l’injustice du Dieu méchant, et ça s’aggrave, nom de Dieu, tous les jours que les méchants font…
     
    L’infirmier Sébastien me fait l’effet d’une ange, qui se manifeste par une gestuelle qu’on pourrait dire ailée, en même temps qu’il est zélé, et comme il rassure autant qu’il assure, lui et sa brigade des soins palliatifs, tous dans la trentaine ou à peine plus, tous les jours confrontés aux fins de vie, comme on dit - tous ont de la lumière dans les yeux et de la douceur non doucereuse dans la voix et les gestes - et le plus fort est que ce sont elles et eux qui nous disent, sans vaines paroles, leur reconnaissance…
     
    Me désignant son corps elle me dit avec un pauvre sourire : un cadavre ambulant. Mais je lui réponds, sans la contredire, que de son visage émane la même lumière qui ne cesse de nous éclairer - son aura.
     
    Les Services lui ont installé un lit médicalisé, mais elle n’a même plus la force de s’y déplacer. Le Fentanyl l’a aidée à dormir, mais elle refuse la morphine et me demande de décliner d’autres visites que celles de nos enfants et des petits. Son cousin d’Amérique devrait arriver demain de Grèce, mais je crains… je crains.
    « I’m slowly going away », lui écrivait-elle il y a à peine une semaine…
     
    Peinture: LK, vestiges du jour à La Désirade. Huile sur toile.

  • Ô rage, ô...

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    (Le Temps accordé. Lectures du monde, 2021)
     
    SOIR. – Ma bonne amie est restée sur le flanc tout le jour, n’a mangé qu’une carotte et ne voyage couchée que par Instagram, tandis qu’avec The Dog je me retrouve au bord de la nuit et du lac, l’une et l’autre se touchant en mouvantes moires, par delà les enrochements, sous un grand ciel noir à la Soulages retenant son souffle et sa pluie… (Ce dimanche 3 octobre, date de la mort de saint François d’Assise, en 1226)
     
    MISE EN ORDRE. – Je vais m’atteler, ces prochains jours, à une mise en ordre complète de mes affaires, et j’entends en effet par là : de toutes mes affaires, matérielles et volatiles. J’ai constaté ce matin que ma façon de mettre en ordre mes affaires matérielles aboutissait à un surcroît de désordre, faute de suite dans la réalisation, et je vais donc poursuivre dans l’idée de conclure à tous égards, sans quoi le désordre va me submerger sous les velléités de mises en ordre, etc. (Ce samedi 16 octobre).
     
    DISPOSITIONS. – Je viens d’achever la lecture du roman le plus sinistre et peut-être le plus fascinant de Patricia Highsmith, Les Deux visages de janvier, il est dix heures du matin et Lady L. est en train de finaliser, dans la pièce voisine dûment fermée puisque je suis encore couché, les dernières dispositions qu’elle a prises pour nos Adieux à venir, en compagnie d’une employée de je ne sais quelle Agence funéraire, et ceci malgré mon objection, estimant la démarche bien prématurée, mais L. m’a répondu posément qu’elle tenait à ce que tout soit réglé pour qu’elle n’ait plus à y penser, et c’est dans cette perspective aussi qu’elle a choisi l’autre jour deux morceaux de la Messe solennelle de Berlioz et trois de mes poèmes de La Maison dans l’arbre ; et me voici encore troublé par la lecture des derniers chapitres de ce roman proprement infernal – deux damnés qui se traquent après deux meurtres aussi malencontreux l’un que l’autre – alors que m’arrive un courriel d’Andonia qui me dit penser beaucoup à nous deux – elle a vécu la même chose avec Geneviève - et toute disposée à envisager la publication à L’Âge d’Homme de mes deux derniers recueils, La Chambre de l’enfant et Le Chemin sur la mer, qui constitueraient une trilogie évidemment dédiée à L. et qu’il serait heureux qu’elle pût lire de notre vivant, etc (A La Maison bleue, ce dimanche 21 novembre)
     
    NOTRE DESARROI. - Comme l’on pouvait s’y attendre, nos très lourdes tribulations de ces derniers temps, la fatigue et la faiblesse écrasant ma bonne amie en dépit de son courage et de son effort de sérénité, les aides de nos chers enfants, la présence vivifiante des petits lascars à la fois inquiets et ravis, le soutien de quelques amis et les soins inappréciables de notre médecin de famille et des oncologues du CHUV, n’excluent pas ici et là des accrocs, comme tout à l’heure dans la cuisine où, nous préparant des spagues et lui demandant le secret de sa sauce en la priant de ne pas se lever, elle s’est levée quand même et m’a tourné autour pendant que je m’efforçais de suivre ses indications, et la cuisine étant étroite, le chien dans nos pattes et me rappelant soudain l’affreux Chester jetant une urne de terre cuite à la tête de sa Colette adorée, je me suis soudain impatienté et le ton s’en est ressenti dans nos paroles au point que nous fûmes bientôt tous deux au bord des larmes, sur quoi nous nous sommes éloignés l’un de l’autre, j’ai fini de tourner cette putain de sauce, enfin nous nous sommes retrouvés, je lui ai dit qu’il fallait tenir jusqu’à la fin du Marché de Noël et en jouir un max même de loin, elle a souri et presque fini son assiette de spagues.
    Or nous n’en sommes pas, décidément, à nous jeter des urnes antiques à la tête pour calmer notre colère « contre la vie », cette imprévisible salope qui nous a fait la double grâce, hier, d’une visite de nos amis B. et de nos petits moutards que j’ai gratifiés, avec leurs parents, de cinq tours de Grande Roue du haut de laquelle, survolant le lac et les toits, les guirlandes et les baudruches multicolores, nous avons échangé de grands signes de mamour-toujours avec Lady L. sur notre balcon de la maison bleue.
     
    DU VRAI SÉRIEUX. – En lisant les cahiers intimes de Patricia Higshmith, alors âgée d’à peine vingt ans, je retrouve le fond d’absolu sérieux qui était le mien entre seize et dix-huit ans déjà, et qui marque, aussi, l’esprit infus du roman de Mohamed Sarr en sa trentaine, étant entendu que ce sérieux n’a rien à voir avec la gravité affectée plus ou moins niaise des jeunes lettreux imbus de leur personnage, et tout avec la folie absolutiste de l’Enfant de tous les âges découvrant l’importance abyssale de la vie, le poids du monde et les ailes pour le survoler – enfin c’est cela que j’ai cru trouver dans cette page du journal de Pat qui invoque à la foi le sérieux et la légèreté requise pour le vivre sans se «prendre au sérieux», etc.
     
    Peinture: Edvard Munch.

  • À la vie à la mort

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    (Le Temps accordé. Lectures du monde 2021)
     
    ESSAYÉ, PAS PU. – Ma bonne amie se disant tout à l’heure «au fond du trou » - et je vois bien à son air et son teint que ce n’est pas une image en l’air mais la phase de dépression de nos dimanches post-chimio -, je lui dis quelques mots tendres que je crois insuffisants, puis je me rappelle que ce matin, à l’éveil, j’ai résolu de «positiver» en restant sur la partie ensoleillée du jour, et j’aimerais lui proposer une grande balade en calèche dans les Préalpes, mais il pleut de cordes, sur quoi me vient l’idée que nous pourrions nous installer un Home Cinema qui nous permettrait de partager au niveau du couple, comme on dit aujourd’hui, et voir ensemble de ses séries policières anglaises ou de mes séries coréennes , ou de nous refaire, comme au bon temps de Locarno, des rétrospectives Douglas Sirk ou Cassavetes, Carné ou Fellini, et je le lui propose avec un début d’enthousiasme sincère, mais l’air non moins sincèrement désolé je la vois décliner l’offre avec un pauvre sourire et me dire qu’elle va s’en tenir, ce jour du Jeûne Fédéral (fête que j’ai toujours trouvé dénuée de la moindre aura) au minimum en attendant que l’énergie lui revienne, et comme je ne me porte pas très bien sur mes jambes, moi non plus, qu’il pleut à faire remonter les eaux du lac et que le chien en oublie son horaire de sortie, nous en restons là, elle sur son canapé grenat de souveraine mongole et moi dans mon antre à lire les nouvelles de la Jamaïcaine Zadie Smith dont l’une d’elles me rappelle notre séjour à La Guadeloupe et, par son sujet, me donne soudain l’envie d’en faire lecture à ma bonne amie - et là pas question qu’elle refuse vu que le récit en question ne compte que trois pages, sur le dialogue d’une jeune femme avec sa mère défunte lui revenant juste un moment le temps d’en fumer une et d’évoquer le monde perdu des tribus et des manières sauvages dont tous deux partagent la nostalgie…
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    FIN DE SAISON A LA PISCINE. – Le Marquis m’ayant dit samedi qu’il avait pris son dernier bain à la plage de Pully où il a vu Roland Jaccard cet été, à plusieurs reprises, se démantibuler au ping-pong avec un allant étonnant pour un octogénaire, puis ajoutant que ce serait fini lundi, j’ai pensé que la vie serait plus dure pour notre ami en son soft goulag du Lausanne-Palace, et voilà que, m’interrompant dans mon travail de classement des archives de Caraco où le suicide est évoqué à tout moment, Lady L. m’apprend, le tenant à l’instant du site du tabloïd Vingt Minutes, que notre ami Roland a fini ce matin par tenir sa promesse en avalant le «sirop mexicain» qu’il m’avait dit, tout récemment encore, tenir à son chevet.
    Dont acte, et je me surprends à n’être pas plus ému que surpris. Je devrais être, n’était-ce qu’ «humainement» parlant, triste et même bouleversé comme je l’ai été en apprenant la mort de Pierre-Guillaume que j’avais retrouvé grâce à Roland, mais non: je l’ai pris comme si je le savais et qu’en toute logique, piscine fermée et tintin pour le ping-pong égale : je me tue…
    Du même coup, la vie de Roland Jaccard devient, par cette espèce de paraphe, son destin, et c’est avec un sentiment nouveau de respect que je me suis attelé à un hommage dont j’espérais qu’il sourirait en le lisant…
    Il y a une semaine de ça, sachant ce que Lady L. et moi nous vivons depuis quelques mois, il m’avait envoyé un message où il me disait que ma ténacité l’impressionnait, alors que lui aurait fui, or je ne vois pas ce soir en son dernier geste de ce matin une fuite mais… je ne sais quoi, et nul ne sait quoi, et lui-même ne le savait peut-être pas en dépit de sa résolution lucide - de fait je lui laisse finalement la dernière chance, et fût-ce contre son gré, d’une sorte de mystère, dont je ne dirai rien, au demeurant, dans l’hommage que je lui rendrai (À la Maison bleue, ce lundi 20 septembre 2021).
     
    QUESTIONS DE GOÛT. – Roland Jaccard était-il sensible à la musique ? Il me semble que non, et lui-même se disait absolument incapable d’apprécier la poésie, alors même qu’il reconnaissait en William Cliff un poète de qualité, et c’est lui qui m’a fait découvrir Ishikawa Takuboku, qu’il appréciait peut-être à cause de son « côté Cioran » à la japonaise ?
    Mais la musique ? Nous n’en avons jamais parlé, et jamais il n’y fait allusion dans son journal, à ma connaissance en tout cas. Et la peinture ? Là, c’est Egon Schiele qu’il cite, donc l’Autriche, l’expressionnisme et le sexe ; et d’Egon Schiele il passe au photographe de charme David Hamilton, donc on a envie de lui trouver un goût d’esthète décavé, ou alors il ne voit de la peinture que la «littérature» plus ou moins psychotique à la Louis Soutter, et là encore le sexe et la psychopathologie décortiquée par son ami Thévoz – affaire d’intellectuels théoriciens freudo-marxisants…
    Roland m’a envoyé l’autre jour un commentaire, sur Facebook, à propos d’un texte consacré à Albert Caraco, disant : Caraco et Jaccard, même combat. Ce que j’ai trouvé présomptueux de sa part, donc j’ai viré le commentaire, ce que je ne ferais plus aujourd’hui que Roland s’est enfin montré conséquent, même si je persiste à croire que leurs œuvres sont incomparables…
    Or Caraco, devant la poésie, me semble aussi peu réceptif que Jaccard, parlant de Rimbaud comme d’un «pornographe» et prenant Claudel de très haut, ne reconnaissant en somme que Valéry, poète-philosophe.
    Caraco et la peinture ou la musique ? Il crache sur Rouault et sur Messiaen, comme il vomit toute forme de romantisme, en classique en somme guindé, d’immense érudition mais de porosité limitée.
    Bref, j’ai le sentiment que ces deux-là jugent avec leur seul intellect ou leur seule culture de référence…
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    CAPRICES. - Ce que je me disais l’autre jour à propos de la façon, chez un Roland Jaccard ou un Albert Caraco, de percevoir ou de recevoir la musique et la peinture, m’est revenu ce soir pendant et après la première partie du concert du Septembre musical consacré à l’une des dernières compositions de Richard Dubugnon, intitulée Caprice et dans laquelle je me suis immédiatement senti pris au corps et à l’âme, comme hissé hors de moi par l’injonction des cuivres et plongé dans une constellation sonore d’ou émergeaient tantôt une « voix » instrumentale seule ou l’autre, et notamment celle d’un violoncelle admirablement tenu par une blonde à lunettes et visage irradiant - mais diable si je saurai trouver les mots pour dire mon émoi physique et psychique devant, ou plus exactement « dans » autant de beauté tenue, tendue, battue et relancée, drossée comme un esquif dans le flot puissant aux vagues retombant parfois en douces moires...
    Et qu’en eussent donc dit mes voisins Caraco et Jaccard à supposer qu’ils se fussent trouvés de part et d’autre du fauteuil 11 du huitième rang que m’avait réservé Aliocha (le compositeur lui-même, tel que je le surnomme affectueusement en souvenir de notre passé commun), notre ami passé chez nous hier soir avec son pull rouge marqué CCCP de l’époque soviétique pour déguster le frichti de Lady L...
    Ce Caprice n'eût-il pas paru pire que du Messiaen à Caraco, et les tripes physico-affectives de Roland auraient-elle vibré comme lorsqu’il voyait sur l’écran Nathalie Wood en chemise de nuit ? – Jaccard ayant indéniablement une fibre de cinéphile ultrasensible…
    Musicalement, je risque la comparaison sans la moindre rigueur ni la moindre autorité, la musique de Richard, par sa complexité apparente et sa «tonne» expressive, lyrique et dramatique à la fois, ses mélodies éparses et ses alternances de véhémence et de douceur, m’évoque les «classiques » du début du XXe siècle, à commencer par Debussy et Honegger, Szymanowki ou Dutilleux, ou Messiaen décrié par Caraco et Benjamin Britten, enfin c’est mon impression flottante de non-spécialiste… Mais celle d'Albert et de Roland ? Mystère...
    Caraco eût-il toussoté ? L’ami Jaccard aurait-il apprécié la puissance et la grâce de ce Caprice comme il aimait la prose intense/acide de la mère du compositeur (Gemma Salem), après avoir lu Thomas Bernhard avec délices ?
    Questions incongrues voire loufoques, que je me suis amusé à remuer, en fin de soirée, en reprenant à pied le chemin de la maison bleue, clignant de l’œil en passant à la hauteur de la statue de bronze de Vladimir Nabokov... (Ce lundi 27 septembre)
     
    JLK EN HIDALGO. – Je reçois ce soir, du jeune senhor Mario Martin Gijon, poète et professeur de littérature à l’université de Caceres, en Estramadure, la traduction de trois des sept poèmes que je lui ai envoyés à sa demande, et les découvrant je découvre à la fois mon insoupçonnée mais très indéniable «fibre espagnole» tant leur musique, leur rythme et la « sonorité » de leurs images, dans la version de Mario Martin, me semblent se fondre à ma perception sensible et à ma conception de la plasticité.
    Je lis ainsi ceci :
     
    Como un sueño despierto
    He visto pasar el lento cortejo
    de almas de labios grises,
    estaba con ellas y sin ellas:
    llevaba maletas
    llenas de mis vidas diversas;
    miraba el desfile
    de una multitud de rostros largos
    pasando y en seguida superados
    por sus sombras sin edad...
    Inmóvil me aferraba
    a las manos ya tenues
    de los vivos,
    que reconocía
    sin llegar a poder nombrarlos
    de tanto que eran los mismos,
    de tantas máscaras como llevaban,
    de tanto cómo me rehuían la mirada...
    No nos olvides jamás,
    juventud siempre caprichosa,
    parecían cantar en una litanía
    afligida pero muy pura
    sus voces como salidas de los muros
    de mi sueño despierto -
    no olvides jamás tu dulce infancia,
    tu mortal inocencia...
     
    Et ensuite je reviens à l’original, que je n’ose dire meilleur…
     
    Comme un rêve éveillé
    J’ai vu passer le lent cortège
    des âmes aux lèvres grises,
    j'étais avec elles et sans elles:
    je portais des valises
    pleines de mes diverses vies;
    je regardais le défilé
    des foules aux longs visages
    passant et bientôt dépassés
    par leurs ombres sans âge...
    Immobile je me tenais
    aux mains déjà tenues
    des vivants qui ne l’étaient plus,
    que je reconnaissais
    sans parvenir à les nommer
    tant ils étaient les mêmes,
    tant ils étaient sous tant de masques,
    tant ils me fuyaient du regard...
    Ne nous oublie jamais,
    jeunesse à jamais fantasque,
    semblaient chanter en litanie
    affligée et très pure
    leurs voix comme sorties des murs
    de mon rêve éveillé -
    n’oublie jamais ta douce enfance,
    ta mortelle innocence...
     
    NOUVEAU JOURNAL. – Dimanche gris et frais d’automne. Parfait pour la concentration et le travail serein. Je poursuis mes carnets dans la belle série Leonardo, où je reprendrai mes aquarelles quotidiennes. Hélas Lady L. peu bien. Fatigue, nausées et fièvre, comme au début de la chimio il y a quatre mois de ça. Salope de maladie.

  • Le coeur vert

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    Des voix se mêlent à l’orée,
    la glace se dérobe
    dans la nuit du temps qui vacille;
    on dirait au fond de l’orbe
    que des échos scintillent...
    Ils invoqueront la ressource
    d’avant les glaciers éperdus,
    d’avant le dernier glas,
    quand le temps de la force douce
    n’était qu’imploration
    devant l’arbre qui pousse...
    Que l’enfant vous reprenne en mains,
    grisailles sans coeur,
    débris de résurrections ,
    potences et gibets -
    que l’enfant vous brise en douceur ...
     
    Peinture JLK: L'enfant perdu.

  • La Beauté en partage

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  • En ces temps incertains

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    (Le Temps accordé, lectures du monde 2021)
     
    LE BON GÉNIE. - Je suis très attaché, depuis mon adolescence de petit révolté lecteur d’Albert Camus et du Canard enchaîné, dès l’âge de 14 ans, dont je me régalais chaque semaine des chroniques de Morvan Lebesque et de Jérôme Gauthier, anars pacifistes selon mon cœur, à la notion de bon génie de la Cité, que j’ai retrouvée chez le Martin du Gard des Thibault et dans Les Hommes de bonne volonté de Jules Romains – que personne ne lit plus alors que John Dos Passos le situait plus haut qu’un Sartre à la même époque -, et qui m’est plus chère encore aujourd’hui, au dam des cyniques et des nihilistes à la parisienne que je vomis chaque jour un peu plus tant ils sacrifient le cœur à l’aigre cervelet, la dure et chatoyante réalité à leur noirceur d’encre de seiches stériles.
     
    LES NOUVEAUX RÉVISIONNISTES.- Le procès récent qu’on a fait à Paul Gauguin, aux States et ailleurs, relatif à son penchant pour les très jeunes filles, et l’exigence de certains pontes des milieux médiatiques ou muséaux de le retirer des cimaises publiques, me semble aussi grotesque et vain, et bien inquiétant par son extension vertueuse tous azimuts qui voit par exemple, à Genève, l’opprobre jeté sur un Louis Agassiz, biologiste et glaciologue opposé au darwinisme, le général alémanique Johann Suter chanté par Cendrars (chez lequel on a trouvé, horreur, une ou deux phrases frottées d’antisémitisme) et dont la statue a été déboulonnée en Californie, alors qu’on débaptise pieusement telle place ou telle rue pour honorer telle ou telle personnalité moins « suspecte » de nos jours, dont on découvrira peut-être plus tard qu’elle avait de certains penchants louches ou de certaines idées « nauséabondes ».
    Or tout cela pue la fausse vertu et une nouvelle hypocrisie, prête à sacrifier des œuvres de qualité sous prétexte que leurs créateurs avaient des défauts.
    Voltaire n’a-t-il pas trempé dans le commerce des esclaves ? C’est possible, mais il nous laisse Candide et le Dictionnaire philosophique. Léonard de Vinci a-t-il «détourné» le petit Salaï, entré dans son atelier à dix ans et probablement son mignon, en tout cas un vrai petit voyou talentueux qui a caussé bien des souscis au Maestro en prenant de l’âge, ainsi que nous l’apprend la magistrale biographie de Walter Issacson, lequel a pourtant le tort de parler de Leonardo comme d’un « gay ».
    De fait, et une fois de plus, comment rapporter des mœurs du Cinquecento à nos critères, et comment ne pas moduler nos jugements en fonction des us et coutumes de telle ou telle culture ou civilisation ?
    Ou alors tout serait aplati, moral et convenable, absolument épuré comme un Ancien testament dont les chapitres génocidaires (l’appel de l’Éternel à l’épuration ethnique de certaines tribus) seraient caviardés pour ne pas choquer les collégiennes et collégiens californiens ?
     
    LE MONSTRE EST LÀ.– La muflerie éhontée d’un Donald Trump, dont le mot d’ordre (Think big and kick ass) exprime le tréfonds brutal de sa pensée de prédateur mafieux sans scrupules, est un révélateur au même titre que la maladie de civilisation en cours.
    Alexandre Zinoviev me disait que l’avantage de la monstruosité du communisme soviétique tenait à sa visibilité, alors que le Léviathan occidental était plus diffus et moins tangible, mais avec l’actuel Ubu de la Maison-Blanche apparaît mieux la monstruosité du néo-libéralisme ravageur, comme la pandémie contribue à rendre plus visibles les aberrations de nos sociétés fondées sur la concurrence guerrière, l’enfumage idéologique binaire ou l’écrasement des braves gens, etc.
     
    CHERCHEURS ET « TROUVÈRES ». - En lisant les 500 pages des 21 Leçons pour le XXIe siècle de Yuval Noah Harari, après les 1000 pages de Sapiens et de Homo deus, je me dis que ce très brillant historien, vulgarisateur d’une parfaite clarté en dépit de sa considérable érudition, n’accorde pas assez d’attention à ceux que j’appellerais les « trouvères » du génie humain, tout concentré qu’il reste sur le travail des chercheurs de toute espèce en sciences « dures » ou en sciences humaines.
    Réduire les grands récits du XXe siècle aux entités idéologiques du fascisme, du communisme et du libéralisme clarifie évidemment la donne, mais sans quitter les seuls domaines de l’idéologie et de l’approche socio-économique du monde ; or la substance des multiples récits des multiples cultures humaines , le tissu interstitiel de ce grand corps à la fois divers et tenu ensemble de notre espèce singulière m’insatisfait par manque de détails.
    Cependant je me garderai de dénigrer Yuval dont la lecture du monde a le grand mérite de ce qu’on pourrait dire la mise à plat du savoir général en attente d’inventaire des détails particuliers, lesquels requièrent un regain d’attention généreuse.
    N’empêche et une fois encore : un récit sans considération des apports de la littérature et des arts de la même époque me semble décidément insuffisant.
     
    À La Désirade, ce 1er juillet.- La période en cours voit proliférer Les théories complotistes de toutes espèces, évidemment liées à l’échappatoire que constitue la désignation du bouc émissaire, dont René Girard a tout dit et pas seulement dans son essai éponyme, dans Achever Clausewitz avec tous les détails historico-politiques qui s’imposent, autant que dans ses analyses anthropologico-littéraires de Mensonge romantique et vérité romanesque et dans La conversion de l’art.
    René Girard , comme Peter Sloterdijk, apporte les nuances essentielles d’une lecture du grand récit humain du dépassement de la souffrance et des turpitudes de l’espèce scandé par la poésie et les expressions multiples de l’art ou de l’imagination, et je ne cracherai pas sur la culture actuelle de masse parfois traversée par les fulgurances intelligentes de l’observation. Faire feu de tout bois même pourri-mouillé me semble justifié, s’il réchauffe et éclaire, autant que disserter doctement dans le froid des laboratoires de la recherche…
     
    QUESTIONS D’ÂGE. - Je regardais tout à l’heure mes mains de «vieux », qui me semblent à vrai dire moins marquées que les mains de vieux de nos aïeux, dont la vieillesse était à vrai dire plus vieille, si j’ose dire, que la nôtre.
    Curieusement, la notion de génération, qui paraît tellement importante à nos contemporains, m’est absolument étrangère, me rappelant ma sagesse de « vieux » à 18 ans et ma folle «jeunesse» cinquante ans plus tard avant de passer par 155 séances d’accélérateur linéaire et même après, le crabe repoussé sous roche avec l’anguille de la mort.
    Les distinctions entre X, Y et Z me semblent des fabrications publicitaires jouant sur la peur de vieillir, renvoyant au provincialisme dans le temps dont parlait T.S. Eliot à propos des nouvelles tribus amnésiques ou des vioques flattant les « djeunes ».
    Tout cela produit d’époque, donc insignifiant à long terme. Ceci dit je pense à mes aïeux avec tendresse en me rappelant leur humble retrait sans beaucoup de mots pour le dire et sans télé pour en faire un drame, sans conseils de psychologues spécialisés et de sociologues les réduisant à statistique.
    Solitude du vieil Émile descendant tous les jours à son jardin, solitude du vieil Heinrich écoutant tous les soirs les nouvelles de Paris ou de Moscou débités sur un ton funèbre par le speaker de l’Agence Télégraphique Suisse, et nos aïeules n’en pensant pas moins mais ouvertes à l’accueil ou pensives dans leur coin, Louise penchée sur sa machine à coudre Singer à invoquer L’Ecclésiaste ou Agatha tricotant pour les missions - toutes deux si bonnes avec nous qui ne pensions jamais à leur âge.
    À la Désirade, ce dimanche 12 juillet. – Beauté de la mère et de l’enfant. Simple joie devant cette douce présence. Les voir au jeu, dans la caisse à sable, la mère et les deux bambins, résume à mes yeux ce qu’on appelle « la vie » quand on dit «c’est la vie», même en parlant des enfants malades ou des enfants arrachés prématurément à «la vie»…
     
    CONSEILS À SOI-MÊME. - Tout faire en sorte de couper à toute forme d’aigreur, démon mesquin. L’humeur mauvaise me semble le plus vilain trait de l’époque, à base de ressentiment envieux et de mécontentement vague, de mépris latent et d’inattention fébrile, sans la moindre reconnaissance. Toute rivalité mimétique à éviter, à l’imitation de Bartleby l’Occidental ou même d’Oblomov l’oriental. Je sais comment se faufile le serpent volant, djinn impalpable monté des glandes originelles au cerveau reptilien, mais le savoir ne suffit pas à lui résister sauf à regarder par la fenêtre…
     
    Ce jeudi 16 juillet. – La suite de la composition de l’espèce de roman que j’ai intitulé Les Tours d’illusion, avec le chapitre consacré à La question des enfants, m’est venue d’une traite et quasiment en état second de porosité «associative». Or c’est peu dire que la réflexion de MaxDorra sur le thème des associations libres me parle, puisque je la vis bonnement dans la logique obscure indiquée par l’exergue du livre emprunté au journal de Julien Green : « Le secret, c’est d’écrire n’importe quoi, c’est d’oser écrire n’importe quoi, parce que lorsqu’on écrit n’importe quoi, on commence à dire les choses les plus importantes », étant entendu que ce « n’importe quoi » n’a rien à voir avec une indifférenciation chaotique relevant de l’automatisme, et tout avec le langage premier de «dessous la table ».
     
    POUR S’AMUSER. – Quand je dis que je m’amuse en écrivant ou en lisant, je n’enjolive ni n’exagère du tout, ressentant ce jeu comme une vraie discipline, où l’ironie est évidemment de mise, ou plus exactement : l’humour le plus sérieux, la vie étant à mes yeux une farce, et des plus graves.
     
    Ce samedi 25 juillet. – Je me dis ces jours que l’enfance en moi me tient lieu d’ange gardien, à la fois sage aux yeux mi-clos et petit sauvage ; et celui-ci me rappelle la réaction de surprise horrifiée de ma grand-mère et de sa fille (la molle tante H. au mari si dur…) un jour que, le répétant je ne sais d’où, vers mes sept ans, j’ai prononcé tout innocemment le mot de volupté pour en demander le sens – toutes deux s’entendant comme larronnes de paroisse pour m’enjoindre de ne pas évoquer « ces cochonneries »
     
    DE LA POESIE . - La réflexion sur la nature de la poésie relève -t-elle du débat académique ou, pire, de la délibération idéologique, ou pis encore : du tribunal des spécialistes qu’on appelle, aujourd’hui, sans rire, des poéticiens et des poéticiennes ? Rien de tout cela: ce n’est qu’une affaire d’âmes sensibles et d’amateurs attentifs au sens qui veut que l’amateur soit celui qui aime.
     
    Ce vendredi 31 juillet– L’impression que tout, dans le monde actuel, est sens dessus dessous, sous l’effet de la folle situation de pandémie que nous vivons depuis mars dernier, me donne l’idée d’une collection de lettres de refus que tel auteur adresserait aux multiples éditeurs lui proposant de publier son dernier présumé chef-d’œuvre : « Madame, Monsieur, ayant pris connaissance de votre proposition de publier mon incomparable dernier roman, je suis au regret de décliner votre offre au motif que votre ligne éditoriale, autant que votre éthique et les accointances idéologiques de vos collaborateurs et collaboratrices, diffuseurs et libraires affilés, ne correspondent pas vraiment à mes principes écologiques voire animalitaires»…
     
    JACTANCE. - Tout le monde aura pu le constater : qu’on aura tout vu, tout entendu, et lu tout et n’importe quoi durant ces mois de crise sanitaire mondiale à répercussions politico-médiatiques; tout a été dit et ce fut partout, à commencer par les médias et les réseaux sociaux, puisque les cafés du commerce étaient frappés d’interdit – partout, et sur tous les tons, la plus phénoménale foire aux opinions et aux expertises et contre-expertises de toute sorte sur fond de confusion générale et de jactance. Mais pour dire quoi tout ça ? Et qui laissera quelles traces dans nos mémoires ? Quel vibrant souvenir en chacune et chacun de nous ? Quelle marque dans notre journal intime réel ou figuré ?
    par les glandes : sûrement pas.
    PESTE DE L’IDÉOLOGIE. - Temps gris ce matin. Joyeux en dépit des sinistres échos, hier soir, à la décapitation de Samuel Paty, énième victime du fanatisme politico-religieux plus affirmé que jamais dans le monde actuel et particulièrement en France à tolérance à la fois insuffisante et excessive, qui semble visée par cette peste avec une sorte de cruauté particulière. Je dis bien : semble, car je subis l’influence des médias francophones alors qu’il y a des attentats un peu partout et souvient bien plus meurtriers que dans le seul Hexagone.
    Au reste, rien n’est sûr aujourd’hui, et la pandémie est là tous les jours pour nous le rappeler: que rien n’est certain en dépit des prétendues vérités assenées tous les jours par les « faiseurs d’opinion » de la gauche et de la droite, comme je le vérifie en voyant défiler les arguties de Mediapart ou du site libéral Contrepoints, deux faces de la même médaille idéologique binaire.
    Cette chère andouille de Roland Jaccard se demandait l’autre jour, sur Facebook, quelle différence il peut bien y avoir entre islam et islamisme radical; et c’est reparti me disais-je, comme si tout musulman était porté à décapiter un prof de lycée, comme si le christianisme était réductible aux bûchers de l’Inquisition ou du Ku-Klux-Klan, comme si ce genre d’assertions ne relevait pas, précisément, d’un terrorisme idéologique relançant la haine et la vengeance.
    Pour ma part je ferai, de l’opposition radicale à toute forme d’idéologie - à mes yeux la déchéance honteuse de l’esprit humain -, le cheval de bataille de mes écrits de vieille peau juvénile, jusqu’à l’envolée finale en gracieuse fumée ou en cendres au jardin.
    Honte à l’idéologie faisant du Coran ou de la Bible des armes de guerre, honte à l’idéologie libérale masquant tous les trafics, honte à l’idéologie prétendue progressiste et qui n’est qu’un autre voile jeté sur le ressentiment et la volonté de puissance, etc. (Ce dimanche 18 octobre).
     
    Peinture: Robert Indermaur.

  • La potion Balzac et autres pharmacopées

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    (Le Temps accordé, 2021)
     
    MON UNIVERSITE CONTINUE. – La lecture de Balzac m’est devenue, depuis que je l’ai reprise en avril dernier, comme une relance festive de mes universités buissonnières, et pour le meilleur, me semble-t-il, tant ce que j’en vis aujourd’hui m’apparaît dans une quasi totalité jamais perçue jusque-là.
    C’est ainsi que je vois, mieux que jamais avant, ce qui fait d’Illusions perdues le plus extraordinaire « reportage » qui soit relatif à l’origine de la presse, du journalisme et de ce qu’on appelle aujourd’hui les médias, combinant le roman d’apprentissage et l’implacable aperçu de la corruption progressive d’un jeune homme de grand talent et de faible caractère, le tableau de tout un milieu où interfèrent l'Art et l'Argent, la Littérature et le Commerce, le Théâtre et la Politique, et la fusion "poétique" de l'observation sociale et de l'analyse morale, délectable descente aux enfers de l'agréable et du cynisme sous le regard mélancolique de ceux qui refusent la compromission, etc. (Ce mardi 10 août 2021)
     
    À REBOURS. – L’âge où nous nous raconterions en remontant le fil du temps, du jour écoulé aux semaines et aux mois, et sans cesser d’avancer en revivant sans ressasser, en quête non tant de vérité que de sérénité…
    Tel jour par exemple: Lady L. m’a dit tout à l’heure que le souffle recommençait de lui manquer, et cela ne m’a guère étonné après tout ce qu’elle a trafiqué du matin au soir pendant que j’étais à Lausanne pour mes dents, le matin la lessive et le chien jusqu’au casino et retour sans son rollator, ensuite sûrement nos comptes et ses affaires diverses et d’autres rangements, son repas puisque je n’y étais pas et ensuite le repassage pendant que l’aide de ménage s’activait autour d’elle, et tout ça sans trop peiner comme ces derniers jours déclarés «de repos» entre les séquences de chimio reprenant vendredi ; donc sa remarque ne m’a pas trop inquiété les circonstances étant ce qu’elles sont, mais on en revenait à cette espèce de limite qui lui est désormais imposée depuis son opération, et ça ira comme ça ces prochains temps, me dis-je, comme je me le suis dit à moi-même toute la journée en vacillant pas mal du fait de mes troubles cardiaques et neurologiquess et des faiblesses musculaires qui me font craindre l’éventuelle obstruction de mes stents évoquée par l’angiologue Noyau, ce soir sur le quai aux Fleurs avant qu’elle ne me parle de son souffle, sortant à mon tour avec le chien, et dans les couloirs du train durant mon deuxième aller-retour de la journée après le premier trajet matinal en voiture (le deuxième rendez-vous fixé pour récupérer mes dents rechargées), et avant le retour dans les rues de Lausanne, comme en fin de matinée à la bibliothèque universitaire où j’ai fait un saut après le premier rendez-vous et me suis donc trouvé sans dents d’en bas (l’appareil d’en haut à sa place mais celui d’en bas retiré et ne me restant qu’une seule dent heureusement cachée par le masque), et le choc au passage à la bibliothèque vers midi, le coup de blues en voyant tous ces étudiants appliqués, pas un de plus de trente ans, tous beaux et sans un regard pour ce vieil oiseau déplumé qui se rappelait tant d’heures heureuses en ces lieux, la rage et la joie mêlées, la même joie que trois heures plus tard quand j’ai vu, dans la librairie où je m’étais promis d’aller pêcher les coffrets de La Recherche qui me manquent, hélas manquants là aussi, je suis tombé sur Nuit de foi et de vertu, le recueil de poèmes de Louise Glück que Gallimard a sorti en version bilingue et que j’ai commencé de lire sur une terrasse puis dans le train du retour, immédiatement séduit par le ton de cette voix et par les résonances de son chant – et là je m’aperçois que je n’ai pas parlé de l’« épisode grec » de mon premier rendez-vous de ce matin, quand le bel assistant - genre Levantin à voix douce et zyeux perses - de la dentiste (la jolie dentiste, devrais-je préciser, que j’appelle « jeune fille » et qui m’appelle «jeune homme» en me demandant ce que je suis en train d’écrire) m’a évoqué les trois semaines de vacances qu’il vient de passer en Grèce, le salopiau, avant de me proposer de me rincer la bouche…
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    D’AUTRES RÉSURGENCES. - Dans la foulée de cette esquisse de récit mal fichu d’une journée à l’envers, j’entend encore ma bonne amie me dire, l’autre matin, que sa maladie lui ramène tout un monde de souvenirs enfouis qu’elle n’a jamais été du genre à ressasser, n’étant pas de mon espèce introspective passablement obsessionnelle, et voici donc que, confrontés tous deux à un temps plus compté que naguère - ne serait-ce qu’au début de cette année pour ce qui la concerne -, après le rude avertissement de ma crise cardiaque, nous en arrivons à aborder des thèmes, des souvenirs partagés ou non, des considérations sur la vie et les gens qui se chargent d’une nouvelle densité, toutes choses qui seront à détailler plus précisément…
     
    POÉSIE. – En commençant cet après-midi de lire le recueil de Louise Glück sur la terrasse du café de Grancy, gardant mon masque avant la récupération de mes dents, j’ai été immédiatement touché, et même ébranlé, par ces vers rythmés plus que rimés, modulant une mélodie intérieure qui m’a rappelé, en tout différent, les strophes d’un Lubicz-Milsoz ou le Pavese le plus intime et le plus « universel » à la fois, avec un mélange d’extrême sensibilité et de force expressive jamais porté à l’excès ou à l’effet; et ensuite, me rappelant le vieil Alfred Berchtold qui lisait des poèmes à sa chère et tendre en fin de vie, je me suis dit, comme rarement, que j’aurais envie à mon tour de lire ces pages à Lady L. sans penser pour autant, cela va sans dire, que nous sommes peut-être « en fin de vie », non mais des fois…
     
    DÉCADENCE OU MYOPIE ? - Notre ami Claude Frochaux, et nombre d’esprits forts de sa génération et de la nôtre qui la suit, ont-ils raison de conclure au déclin voire à la décadence irrémédiable (c’est la conclusion de L’Homme seul) de la culture occidentale d’après les années 60-70 du XXe siècle, comme si plus rien ne s’y faisait de bien, notamment en littérature, après la disparition des grandes volées de Proust et Céline, ou de Ramuz et Bernanos, et jusqu’à Marguerite Yourcenar ou Michel Tournier, entre tant d’autres pour s’en tenir à la langue française ?
    Pour ma part, j’ai fait valoir maintes fois, à mes amis français dubitatifs, le contraste saisissant qu’il y a entre les sommaires de la NRF des années 20 à 50 et ce qu’il en restait dans les années 70 à 80, pour ne prendre que cet exemple, mais encore ?
    Comparer Céline et Houellebecq fait évidemment sourire jaune, et Frochaux me dira qu’un Thomas Bernhard ou un Philip Roth sont nés avant 1968, qui semble à ses yeux la date butoir à fonction de guillotine, mais peu importe : je me refuse à croire que la «fête» soit finie, comme il le prétend, même si les eaux basses actuelles peuvent en donner l’impression.
    Or, à l’affirmation passée de la mort du roman, dès les années 60-70, Soljenitsyne répondait que tant que l’homme vivrait le roman survivrait, et telle reste aussi ma conviction même si la forme du roman éclate ou se modifie à l’image du monde actuel, et je pense, sans m’arrêter à leur date de naissance, aux Américains Bret Easton Ellis et Dave Eggers, Jonathan Franzen ou David Foster Wallace, Zadie Smith et Judith Hermann en Allemagne, Ian Mc Ewan ou Martin Amis en Angleterre, ou Christoph Ransmayr en Autriche, sans oublier Michel Houellebecq, et je me dis que les fossoyeurs sont peut-être atteints de myopie - enfin qui lira verra...
     
    COUP D’ARRÊT. – Plus s’enrichissent et se nuancent mes observations relatives à la pandémie en cours, plus je suis tenté de voir, sans le moindre cynisme, l’aspect fondamentalement positif de cette maladie mondiale dont les conséquences économiques apparentes seront probablement bien pires que ce qu’on imagine pour le moment – sauf pour les pontes de la Big Pharma et consorts-, mais qui suscitera peut-être des réactions et des réformes plus décisives à long terme, recentrées par rapport à de nouveaux équilibres moins nocifs pour les individus que le monstrueux système actuel fondé sur la compétition et le profit.
    La jactance écervelée des réseaux sociaux, autant que l’affolement entretenu des médias toujours soumis à la même logique du juteux spectacle de l’infortune, ne devraient pas nous tromper sur la perception des braves gens lestée de plus de bon sens, de prudence mais aussi de confiance et d’optimisme naturel.

  • Mot de passe: courage

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    Le Temps accordé, Lectures du monde 2021)
     
    DIVAS. – Jeudi passé, dans la section des thérapies innovantes de l'étage des cancéreux, je lisais Massimilla Doni sur mon smartphone, via l’appli Kindle, à côté de ma douce en énorme gants bleus pleins de glace, les yeux mi-clos tandis que le poison « salvateur » filtrait en goutte-à-goutte...
    J’étais donc à Venise pendant qu’elle fermait les yeux, j’aurais eu envie de lui lire la page d’un lyrisme délirant où Balzac compare la passion du prince Emilio aux folles cascades d’eau tombées des hauteurs du Gothard ou du Simplon (l’Auteur laisse le choix au lecteur…), mais rien ne devait déranger le silence du box de soins où reposait, tout à côté, une femme qui, couchée et de profil, m’avais paru jeune encore, pâle comme une fée, et qui, se levant ensuite, vieillit soudain de façon cruelle – et cruel était aussi ce contraste entre la splendeur vénitienne évoquée par le romancier et la réalité du Service d’oncologie; et voici que tout à l’heure, dans l’espace d’attente de celui-ci au sempiternel mobile, surgit une autre diva qui eût charmé le prince Emilio sous les traits d’une gracieuse patiente à longue robe de soie couverte des même fleurs multicolores que sur son turban cachant la probable nudité de sa tête, etc. (Ce jeudi 15 juillet 2021)
     
    LA CHÈVRE. – Ce rêve du plus pur kitsch surréaliste que j’ai fait à la fin de cette nuit m’a intéressé par l’amalgame de ses images et leur relance non moins délirante, au lendemain des festivités non moins insolites d’hier soir sous nos fenêtres...
     
    Le rêve : je marche sur le trottoir de gauche d’une rue ascendante, bientôt dépassé, sur le trottoir de droite, par Frédéric Maire qui me propose de le suivre au château, là-haut sur une falaise de calcaire ocre clair qui me rappelle celles du Mormont – le fameux Mormont qui a fait «parler de lui» récemment dans les médias en suite de l’action des zadistes opposés à l’exploitation de ses ressources par la firme bétonnière HOLCIM, et parvenu au château Frédéric me prie de l’aider à recoller la tête d’une chèvre de pierre au socle d’un monument célébrant la réconciliation socialo-communiste ; or cela tombe bien car j’ai gardé sur moi, de mes pioches de la veille dans le galetas où nous avons rangé les affaires et les livres de Philip Seelen après sa mort subite, un tube de colle UHU Max Repare Extreme, dont l’effet siccatif est immédiat; sur quoi Frédéric me remercie de sa voix que j’ai toujours appréciée, soit de près sur la terrasse du restau Da Luigi, à Locarno, soit de loin quand il se pointait, minuscule silhouette en chemise blanche à manches courtes, sur la scène de la Piazza Grande où nous avons bien des souvenirs communs, mais aucun qui se rapportât à une chèvre ou au socialisme à visages divers ; enfin je définirai cette voix par l’adjectif juvénile.
    Oui, et la voix juvénile de Frédéric, l’actuel directeur de la Cinémathèque suisse, va de pair avec son regard d’une fraîcheur presque enfantine de cinéphile resté capable d’enthousiasme que je me rappelle même en rêve, mais pourquoi cette chèvre ?
     
    DÉCALAGE. – À propos d’enthousiasme, il en a manqué à la petite foule de jeunes gens en tenues multicolores de coureurs réunis hier soir sur la place du marché au bas de laquelle Freddie Mercury n’en finit pas de jeter un bras de bronze au ciel, et qu’un animateur vociférant incitait à répéter We are the world en même temps qu’un orchestre aussi sommaire que bruyant assenait les trois coups répétitifs de la scie fameuse ; mais ça avait beau s’appeler Freddie’s Night, préludant conjointement au départ du Mountain Cross de toute la jolie bande convoquée au Tour des Alpes: celle-ci ne songeait qu’à sautiller sur place et multiplier les exercices préparatoires de stretching tandis que, souriant avec certaine mélancolie, Lady L. et moi passions sans trop nous attarder, elle avec son déambulateur et moi avec mes douleurs articulaires, chacun se rappelant peut-être ces années non moins festives où nous étions de semblables gazelles des pierriers…
     
    SANTO STUPENDO. – Au hasard d’une recherche documentaire sur la Toile, je tombe sur trois pages, dans la version numérique du Magazine de la Migros surtout dévolu à la gastro de base et au développement personnel de la ménagère helvétique moyenne, consacrées à un ado italien du nom de Carlo Acutis, notable adepte de foot et des Pokémon, béatifié post mortem en octobre 2020 après avoir diffusé la Bonne Parole sur Internet, qui affirmait notamment que l’euchariste est «une autoroute vers le ciel », et dont l’élévation au rang de saint patron d’Internet reste dépendant d’un second miracle à venir.
    De fait, si Carlo, mort à quinze ans de leucémie en 2006, a été béatifié par Sa Sainteté Francesco, c’est grâce à ce premier miracle qu’a été la guérison d’un jeune Brésilien malade du pancréas et dont les proches ont adressé une prière spéciale à l’âme de Carlo.
    Sur quoi je me dis que nous allons proposer, à quelque âme pieuse de notre connaissance, de procéder à la même oraison spéciale afin, d’une pierre deux coups, de délivrer ma bonne amie de sa Bête affreuse et, le miracle advenant, de hisser le beato Carlo au statut de sainteté qu'il mérite...
     
    QUESTION DE FIERTÉ. – J’ai manqué de tact aujourd’hui en proposant une nouvelle fois à Lady L., au moment de descendre sur les quais pour notre balade du soir, de se coiffer d’un foulard, mais j’aurais dû me rappeler que, déjà, elle avait exclu le port d’un postiche après la perte annoncée de ses cheveux, et mon insistance maladroite l’a blessée, mais moi aussi ça me blesse, merde, de la voir ainsi, de la savoir en prise à cette salope de Bête et de ne pouvoir rien faire - ceci dit je lui donne raison, c’est ça, on s’en fout des gens, tu es belle comme ça, t’as raison d’être fière de ta tête, sacrée caboche, d’ailleurs moi aussi j’ai l’air d’un oiseau déplumé et de toute façon qui nous remarque dans les vestiges du soir, etc. (Ce dimanche 25 juillet).
     
    DORÉNAVANT. - Reprenant la lecture d’un petit recueil de morceaux choisis tirés des Essais de Montaigne, je tombe sur ce fragment amorcé par le mot dorénavant, qui se rapporte au vieillissement du corps et à l’altération de ses facultés, lui qui se voit « engagé dans les avenues de la vieillesse », et plus précisément: « ce que je serai dorénavant, ce ne sera plus qu’un demi-être, ce ne sera plus moi. Je m’échappe tous les jours , et me dérobe à moi »
    Et forcément cela me rappelle ce que me disait Lady L. l’autre jour rapport à son propre corps, comme quoi celui-ci lui devient étranger, tout comme l’exprimait aussi notre cher Thierry dans ses carnets, lui que j’ai vu si cruellement atteint dans son intégrité physique et continuer malgré tout, jusque sur son lit de mourant, à rendre grâces à la beauté du monde. Ainsi : «Quand son corps devient infréquentable, il convient de le servir poliment, juste ce qu’il demande, et de penser à autre chose, avec enthousiasme ».
     
    Et cela enfin : « « Ajouter ne serait-ce que sur 10cm2 un peu de beauté au monde, ce qui diminuera d’autant et probablement bien plus de sa laideur ».
     
    CE JEUDI. – Le jeudi étant jour de chimio, donc aux abonnés absents entre treize heures et dix-huit au pire, et l’escort dog Snoooy ayant été confié aux Américains, Lady L. étant trop fatiguée pour cette trotte qu’elle a fait sans moi cent fois et parfois jusqu’à Villeneuve et retour, je me suis dit que ce serait bien de me plier au conseil de l’angiologue Noyau soucieux de l’état de mes artères et de leurs stents : une heure par jour si vous voulez éviter que ça ne se bouche, et pas d’arrêt en chemin sinon ça repart comme à zéro.
     
    Donc je m’y lance, mais pas d’arrêt mon œil vu que j’emporte mon nouveau carnet noir. Et c’est qu’il y en a à noter à dix heures du matin, sur Le quai aux fleurs bien nommé et ponctué de mises en garde (MOLLO) visant les rouleurs de toute espèce zigzaguant plus ou moins souplement entre les marcheurs: la vie déferle, tiens voilà une très jeune fille poussant un landau King size avec des quadruplés, et voici les patrouilles de Suisses allemands au pas décidé, les premières baigneuses en bikinis sur les rochers secs, les bancs encore mouillés sous les arbres, les fleurs et les feuilles tropicales à foison, les jeunes Japonaises et les jeunes Latinos, les Russes qui n’ont pas lu Nabokov et les Nippones qui ont lu Murakami et se font un selfie avec le gay de bronze de la place du Marché clamant à n’en plus finir que we are ze world, - tout ça qu’il faudrait noter alors qu’on passe justement sous les fenêtres de l’ancienne mansarde à balcons modern style de Freddie The Queen… (Ce jeudi 29 juillet)
     
    LE TOP.- Le top, que je me dis ce matin encore pieuté alors qu’il est passé 9 heures et que les ouvriers d’à côté font du bruit depuis un bout de temps - on ne parle pas du pigeon de la cour qui roule les r à n’en plus pouvoir au milieu des autres bêtas - le top ce serait de dire exactement les choses comme elles sont, mais ce ne serait pas l’écrire vu qu’à l’écrit tu ne dirais pas le top, quoique...
    Tu vois bien que tu hésites: quoique. Entre ce qu’on dit et ce qu’on écrit, ce qu’on pense et ce qu’on exprime, le magma de ces Chinoises d’hier soir sur YouTube au pied de la scène géante où Dimash entortillait ses vocalises et ce que devait se dire le même Dimash dans je ne sais quel lieu retiré du Kazakhstan quand il en avait sa claque de tout ça, comme le petit André après son premier jour d’école dans la cité hostile avec les petits crevés de la sale Bande et la prof Olga Schanz dont les rondeurs lui mettent « le piquet », dans le récit d’enfance de Joseph Incardona que tu es allé pécher à la FNAC après avoir lu La soustraction des possibles : « Je voyais la maîtresse gesticuler au-dessus des têtes qui se baissaient tandis que tout le monde écrivait. Faudrait que je m’accroche si je ne voulais pas redoubler une autre année. J’ai regardé par la vitre. Les traces blanches des réacteurs d’avions marquaient le ciel, les lignes finissaient par se dissiper avant de disparaître complètement. D’après mon ancien professeur, M. Diamanti, les premiers hominidés sont apparus il y a environ sept millions d’années. Et moi, combien d’années de vie m’attendaient ? Qu’est-ce que je faisais ici ? Quel était le sens du profond ennui que je ressentais en ce moment, cette lassitude qui me faisait sentir me absolument inutile sur Terre».
    Dire tout ça, écrire tout ça comme c’est, oui ce serait le top du job, et ce n’est pas un scoop de ce matin puisque je me le disais déjà hier en marchant le long du quai aux Fleurs, enfin hier et tous les jours...
     
    QUANT AUX GENS. – Vu les circonstances vous vous dites, évidemment, que les gens en font trop, ou pas assez, et vous vous dites qu’il faut se mettre à leur place, les pauvres, et vous n’y pensez plus, tout contents cependant que l’un ou l’autre se manifeste, et c’est toujours une gaieté d’entendre la voix de Mylène (prénom connu de la rédaction) ou de Jocelyne la facétieuse - le fait étant que les bonnes femmes sont les plus aptes à la compassion à ces moments-là, sinon que les signaux de Denis ou de Bernard prouvent qu’il y a des exceptions à la règle générale, etc.
     
    BALISES. – Et pour celles et ceux (plus moyen aujourd’hui de dire celles sans ajouter ceux…) qui insistent sur le réseau social en vous souhaitant un prompt rétablissement (et que ça saute ! ont-t-il l’air de sous-entendre) non sans réclamer des détails, comme si vous les aviez rencontrés autrement que sur la Toile, vous en avez peut-être froissés en balisant, comme on dit, vu que l’état de ton souffle au cœur n’est pas une confidence à ébruiter, et que son taux de globules blancs ou sa tolérance à la cortisone ne les regardent pas plus que vous n’avez envie d’en savoir plus sur le lupus de leur mère ou le zona de leur fils bègue, etc.
     
    « GARDE ÇA POUR TOI ! ». – Je n’ai pas besoin qu’L. me le recommande : cela va pour ainsi dire de soi, et disons que ça se précise et s’accentue avec l’expérience et la sensibilité de l’âge vu que ça m’est arrivé, plus souvent qu’on mon tour, de chiffonner certains (j’entends : certaines et certains) dans mes carnets publiés sans user d’initiales (je trouve ça un peu hypocrite, quand l’écrivain G.H. dégomme son pair sous les initiales de N.B.) ou en jouant de clefs et de périphrases, mais je souscris de plus en plus à la discrétion, malgré l’évidente indiscrétion que suppose toute publication, et donc je ne parlerai pas du dernier rapport de l’oncologue grec S.P. ni du personnage en question, de ce qui nous est tombé dessus en avril dernier par décret fatal et avec un raffinement dans la cruauté intéressant la Recherche jusqu’à Singapour, ni de ce que j’observe et note au fil de toutes nos conversations avec nos amies Josyane (prénom fictif) et Héloïse, qui en «savent un bout» en tant que pros de la soignance palliative.
     
    Cela étant, je ne crois pas être indélicat en précisant qu’un début de sympathie personnelle est née entre nous et le jeune spécialiste barbu/masqué aux yeux et aux rondeurs de grand ourson, auquel j’ai appris l’autre jour que son prénom de Sotiros n’était porté que par 2555 personnes «au monde», selon Wikipedia, ce qui l’a fait rire en ajoutant que sa région seule en comptait déjà une floppée, etc.

  • Carpe diem

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    (Le Temps accordé, Lectures du monde 2021)
     
    DE l'AMITIÉ LIBRE. - Sous l’effet de la « médiation interne », Don Quichotte et Sancho en restent à une rivalité toujours tendue, alors que la passion partagée de Quichotte et du jeune bachelier pour les romans de chevalerie, image parfaite de la médiation externe, assure à leur relation la liberté requise.
    C’est ainsi que mon amitié avec le Marquis, mon cher Gérard, est restée pure et libre un peu moins de cinquante ans durant alors que tant d’autres de mes relations amicales ou amoureuses ont foiré par manque de distance, l’espace d’une cravate (même virtuelle) ou d’une cravache, comme je le vis depuis quelque temps avec mes rares compères…
    LES ŒILLÈRES DE GUILLEMIN. – Après m’être demandé, hier soir, ce qu’un Guillemin a bien pu dire à propos de Balzac, dont je ne me rappelais aucune conférence qu’il lui aurait consacrée, je suis tombé sur le blog d’un lettré balzacien qui dit avoir été en contact suivi avec l’historien qu’il a pressé à plusieurs reprises de lui parler de Balzac pour s’entendre dire, une première fois, que la lecture de celui-ci l’avait toujours « fait crever», avant d’obtenir un aveu beaucoup plus étonnant (ou peut-être beaucoup moins…) selon lequel, quand Guillemin préparait sa thèse sur Lamartine, il se serait obligé à porter des œillères afin de ne pas être distrait de son sujet, et l’on comprend que l’ « affaire Balzac » faisait partie de ce danger de distraction, et que probablement l’énormité d’un sujet pareil, idéologiquement insaisissable en son embrouillamini, aura épouvanté notre clerc en sa maigreur et son dogmatisme de chrétien de gauche.
    Et quoi d’étonnant ? Encore, avec l’ « affaire Nietzsche », Guillemin pouvait-il s’en tirer en invoquant la «folie» christique de l’énergumène, tandis que le pachydermique Honoré, se la jouant parfois ultra mais sûrement plus proche du « peuple » qu’un Hugo ou qu’un Zola, bons sujets de conférences, ne pouvait qu’affoler la boussole du cher homme – enfin j’imagine…
     
    NOTRE ROYAUME. – Pendant que ma bonne amie se repose, pelotonnée dans la demi-fraîcheur de la maison bleue en compagnie de notre fille aînée masquée de vert qui me passe devant pour le repassage avant de tricoter de minuscules bas de laine au point jacquard, je me trisse en douce avec mon escort dog avec l’intention de marcher en plaine, mais la Jazz en décide autrement qui bifurque tout à coup vers les hauts, et nous voici gravir les pentes en compagnie de Jonny Lang et nous retrouver bientôt au-dessus des clochers et des sapins, dépassant le palace de l’ancien Réarmement moral, puis le chalet Picotin de feu Claude Nobs fondateur du Montreux Jazz Festival, sur les hauts de Caux, pour zigzaguer ensuite le long de la route de plus en plus étroite, bordée de précipices où trois jeunes gens pleins d’avenir et d’alcool se sont fracassés il y a quelques années, jusqu’à l’immense pelouse se déployant au pied de la Dent de Jaman où, débarqué, j’ai été hélé subito par un jeune randonneur français me demandant l’itinéraire le plus direct menant au sommet ébréché de celle-ci...
    Alors moi sur le ton de l'expert: droit en haut par l’arête forestière de droite, en lui précisant que j’ai parcouru l’itinéraire avec le chien Filou dans mon sac, et tu tires à gauche après la double barre rocheuse, tu passes sur le versant sud qui est «à vache» mais gaffe aux herbes lisses, enfin tu atteins la croix sommitale en une heure et des poussières (il a l’air d’avoir de solides jarrets) mais tâche de redescendre avant la nuit sinon ça va «craindre», et lui : pas de souci, merci M’sieur !
     
    Quand notre grand frère se «taillait» les soirs d’été, par delà les frontières honnêtes du quartier de nos enfances, notre mère lançait comme ça : « Mais où est-il encore allé se royaumer », et l’expression m’est restée bien après que le frangin a rejoint la vallée des ombres, et du coup, voyant le soleil décliner au-dessus de l’incommensurable double vasque du ciel et du plus grand lac d’Europe et environs, j’envoie une image à ma bonne amie et trois mots pour lui dire que je reste avec elle partout vu que partout est notre royaume, etc.
     
    RÊVER À LA SUISSE. – En accompagnant ma douce amie à sa séance de physio, à deux cent mètres de la maison bleue et pile dans l’immeuble rénové au rez-de-chaussée duquel se trouve le mythique salon de thé à l’enseigne de ZURCHER, sur la rue du Casino mal nommée puisque ledit casino est ailleurs: sur la rue du Théâtre également mal nommée puisque de théâtre il n’y a plus l’ombre, je me rappelle, ayant pris place à la terrasse de l’établissement, que celui-ci, pendant les années de privation de la Seconde Guerre mondiale, annonçait en vitrine qu’à son regret ses fameux AMANDINOS ne pouvaient être offerts à la clientèle distinguée pour cause, précisément, de restrictions sévères…
     
    Je me le rappelle grâce à Henri Calet, qui était du genre à relever ce genre de détails souvent plus significatifs du «ton» d’une époque ou d’un lieu que tant de particularités signalées par les guides, et qui font plus précisément le charme de son petit récit intitulé Rêver à la Suisse, récemment réédité, où il est également question du funiculaire de Territet et de divers autres sujets plus ou moins cocasses propres à étonner le passant parisien - je me le rappelle enfin en notant les enseignes des boutiques et autres instituts esthéticiens d’en face aux consonances non moins faites pour épater le Montparno, de HAIR SPA, NETSHY ou BESTSMILE, etc. (Ce mardi 6 juillet)
     
    EN ABYME. - Plus j’avance dans la lecture du Balzac de Stefan Zweig et plus je suis impressionné, touché et même émerveillé par le mélange de savoir et d’intelligence sensible, mais aussi de puissance narrative que montre l’écrivain autrichien en essayiste-romancier, qui reconstitue bonnement un feuilleton balzacien en relatant les inénarrables tribulations financières du soupirant de dame Hanska trimballant sa lourde viande de Neuchâtel à Vienne ou de Genève à Venise sans cesser lui-même d’écrire sa romance en 3D dédoublée par sa correspondance délirante avec l’Élue, tout en alignant les chefs-d’œuvre, jusqu’aux Illusions perdues où le romancier bifrons parvient, avec une lucidité saisissante, à incarner ses deux natures opposées et complémentaires dans les figures antinomiques de Lucien de Rubempré et de Daniel d’Arthez.
    Je suis en train, précisément , de (re)lire Illusions perdues, j’en suis au moment où Lucien se trouve verbalement déniaisé par Etienne Lousteau qui lui détaille la corruption du monde journalistique et littéraire; je me rappelle alors ma propre prévention instinctive envers le monde parisien au début des années 70 où Dimitri me poussait d’une main à m’y plonger tout en me retenant de l’autre dans mon quartier bohème du vieux Lausanne - et je me dis que nous avons eu la chance de vivre encore dans une société où la littérature restait un univers enchanté et peuplé de «purs» tel que l’évoque Balzac avec les figures délicieuses du Cénacle, et je poursuis ma propre chronique «en abyme» en lisant Zweig qui lit Balzac, etc.
     
    DE LA COMPÉTENCE. – Je me disais, hier soir, en suivant à la télévision romande les commentaires des «consultants» sportifs réunis par la belle journaliste sportive dont j’ignore le nom, avant et pendant le match opposant l’Espagne à l’Italie, qu’il serait beau que la critique littéraire, à la même télévision ou dans nos journaux, fît montre d’autant de science sagace et de finesse de jugement que ces commentateurs détaillant, admirablement, les multiples aspects de la stratégie respective des équipes, de leurs individualités particulières et de leurs styles, revenant sur les moments forts de la rencontre – d’ailleurs épatante – et se montrant si amicaux les uns avec les autres, surtout, si compétents, autant que les formidables joueurs en présence, alors que les vestiges falots de la critique littéraire, en Suisse romande encore plus qu’en France voisine, pataugent dans l’insignifiance répétitive et le bavardage paresseux sans même le côté voyou saute-ruisseau des loustics à la Loustau… (À la Maison bleue, ce mercredi 7 juillet)
     
    GOODBYE LENIN . – Un rêve bien étrange m’a fait retrouver, la nuit dernière, l’ancien leader de la jeunesse progressiste lausannoise, notre cher U., furieux marxiste au visage poupin et à la passion militante parfois ombrageuse, qui se trouvait en butte aux assauts d’un Vladimir Oulianov en casquette légendaire et poussant devant lui une sorte de carriole militaire, faisant bel et bien mine de le repousser et non sans véhémence, ce qui m’a intrigué car jamais je n’ai entendu le tribun de nos jeunes années s’en prendre à Lénine malgré son ralliement au trotzkysme – et du même coup, me réveillant, je me suis rappelé les sarcasmes que le camarade en question me balançait, à la salle de lecture de la Bibliothèque universitaire quand il me surprenait en train de lire des auteurs politiquement suspects à ses yeux, comme ce «fasciste» de Cingria ou ce «réac» de Ramuz, convaincu qu’une bonne conversation nous amuserait aujourd’hui, tous les deux, au rappel de ces souvenirs… (Ce mercredi 7 juillet)
     
    MOBILE / IMMOBILE. – Ce n’est pas vraiment une salle d’attente, mais plutôt un espace mixte : une espèce de compromis entre un lieu de passage et de patience stationnaire dans le dédale du Service d'oncologie, au septième étage de l’accueil et des examens alors que les soins ambulatoires et autres chimiothérapies se dispensent au sixième dessous avec, entre les deux niveaux, ce puits lumineux commun dans lequel tournent les cocottes de papier d’un mobile géant accroché à un cintre tournant là-haut sous le plafond de verre où crépite la pluie d’après-midi de cet été pourri.
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    L’ambiance de ce lieu est à la fois lente et lourde, avec quelque chose de matériellement palpable et de quasiment « incarné », malgré ou peut-être à cause du silence régnant et de la résignation qui se lit, sinon sur les visages masqués, du moins sur les postures de la plupart des patients, accompagnés ou non mais tous porteurs du même petit bracelet blanc ; et je reste assis sur le siège de skaï bleu clair (du même bleu que les murs et que le faux bassin dans lequel flottent des cocottes-bateaux de papier blanc toutes semblables aux cocottes-oiseaux du mobile) tandis que l’infirmière haïtienne dont j’ai oublié le prénom emmène mon accompagnée (étant déclaré accompagnant j’ai logiquement une accompagnée) pour la prise de sang dont nous évaluerons tout à l’heure les résultats et leurs conséquences avec l’oncologue – un jeune Grec barbu aux yeux qui sourient en dessus de son masque, etc.
     
    COMMENT RACONTER « ÇA »... – Vivant ce que nous vivons, maintenant depuis bientôt trois mois, sur la base de notes télégraphiques consignées tous les jours dans un carnet d’une centaine de pages sur lequel j’ai collé l’image de ma bonne amie dans son beau pull bleu tricoté au point jacquard au début de l’année, la question du récit, de sa formulation et de son éventuelle diffusion, de l’intérêt que cela représenterait autant pour ceux qui le vivent que pour tout un chacun, se pose, qui me renvoie à tous les récits contemporains de même nature dont les premiers remontent aux années 70-80 avec le Mars de Fritz Zorn, s’agissant du cancer, ou aux derniers livres d’Hervé Guibert s’agissant du sida.
     
    Or je l’entends tout autrement qu’un «récit de vie» de plus sur la maladie ou sur l’approche de la mort : j’aimerais que tout fût lié par l’expression des sentiments, dans notre environnement perso d’ici et de maintenant, sur le ton relancé du «j’étais là, telle chose m’advint», la maladie n'étant qu'un des multiples aspects de la vie qui continue, etc.
     
    RETOUR AMONT. - L’atmosphère générale était à l’incertitude liée depuis deux ans à la pandémie, quand on a passé soudain de l’anxiété diffuse à l’angoisse.
    Le premier élément de diagnostic a été d’une brutalité extrême : on a failli crier. Certains experts en la matière le répéteront plus tard comme ils le serinent depuis longtemps en pareilles circonstances : criez donc, lâchez-vous, c’est normal, ça ne peut faire que du bien, etc. Ce genre de formules, mais on n’en était pas là à ce moment-là, comme si l’on n’y croyait pas vraiment, et tout de suite on s’est rassuré en écoutant le spécialiste parler technique et préciser en même temps que l’Opération serait palliative et non curative, et le binoclard à bouc brun roux de détailler, avec son accent alémanique, les actes successifs de son intervention sur le cœur dont il avait devant lui une maquette colorée, en précisant le risque de chaque geste et la mort possible durant les cinq ou six heures que cela durerait, comme pour se dédouaner à l’avance et non sans insister sur l’accord signé de la patiente – tout cela dans cet espace vitré, sur fond de couloirs aux silhouettes blanches de passage, le chirurgien au front dégarni et une assistante, la patiente et son conjoint catastrophé, leur fille aînée qui avait posé sa main sur celle de son père au moment de l’Annonce, la seconde fille sur la tablette en mode visioconférence depuis le chalet avec vue sur le lac, etc.
     
    AU PIED DU MUR. – La pandémie a été comme un premier avertissement : en tout cas je l’ai pris comme ça : comme une possible dénégation.
    Non, vous ne vous en tirerez pas comme ça, me suis-je dit qu’ON nous disait. Je sais bien que cet ON ne rime à rien, mais en même temps je me dis qu’il participe d’un organisme universel qui nous parle à sa façon, et chaque fois que j’ai affronté la mort je me suis dit la même chose : qu’ON m’avertissait.
     
    C’est ainsi qu’apprenant, à trente-cinq ans, la mort accidentelle de mon meilleur ami, je me suis dit : voilà, c’est comme ça. Et c’est ainsi que j’ai accueilli notre premier enfant : comme un fait établissant ma propre mort, et comme une nouvelle vie a commencé ce jour même.
     
    Dostoïevski va se faire exécuter. Il vit pour ainsi dire sa mort au pied du mur quand surgit l’émissaire chargé de sa grâce, et sa vraie vie lui est alors révélée. Sur quoi j’apprends que j’ai le cancer, que je ne ressens pas vraiment dans ma chair, et qu’On le soigne à l’accélérateur linéaire : mon corps n’a presque rien vu passer.
     
    Tandis que mon corps est cloué quand j’apprends que le cœur de mon cœur est touché et que la vie de ma bonne amie est en danger. Tout devenant alors réel, terriblement, inexorablement réel...
     
    JOUR APRES JOUR. –«Restons pragmatiques !» est la première expression, hilarante dans sa petite bouche d’enfant de trois ans, qui est venue à notre petit-fils Anthony par imitation directe du langage de sa mère ou de son père, et c’est à cette hauteur que nous tiendrons un jour après l’autre, en restant sereins et précis dans nos actions, non du tout comme si de rien n’était mais comme c’est : dans ce bel appart de la maison bleue aux beaux parquets de chêne et aux hautes fenêtres donnant sur les pins parasols et le lac aux reflets argentés, sur les arches de fer vert du marché couvert et sur le Grammont cher à Courbet, elle à se reposer de sa deuxième chimio et moi à passer de la lessive au séchoir non sans écrire et chantonner – nous nous le somme dit et répété dès les premiers jour de cette nouvelle : que ce serait un moment après l’autre, quitte à nous pleurer dans le gilet quand on trouvera qu’il y a trop, mais à la réalité salope on se raccroche comme au cou d’un cheval doux, et c’est le contraire du pragmatisme appliqué mais c’est encore mieux comme ça…

  • Un jour après l'autre

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    (Le Temps accordé, Lectures du monde 2021)
     
    DÉSARROI. - Je me trouve à l’instant dans mon antre de la ruelle du Lac, songeant à la vie que nous allons mener ces prochains temps, combien incertaine. Dans l’immédiat, à côté de mes devoirs d’accompagnant auprès de Lady L., je vais m’efforcer de préparer la publication des livres que j’ai actuellement en chantier, de telle sorte que je puisse les soumettre à un éditeur ou, en cas de disparition, afin de permettre à mes exécutrices testamentaires de s’y employer.
    Nous vivons ces jours dans l’anxiété, et il est probable que nous vivrons ces semaines et ces mois prochain des temps difficiles marquée par l’épreuve. Du moins les affronterons- nous ensemble, un jour après l'autre selon son expression ... (28 mai 2021)
     
    Je vais reprendre la rédaction de ce journal de façon plus régulière et plus serrée, plus dense aussi, en essayant de consigner tout ce que nous vivons ces jours sans pathos, comme nous le vivons.
     
    À propos de l’atelier de la ruelle du Lac, à Vevey où je me trouve à l’instant je me disais qu’il serait bon ces prochains temps d’en faire un lieu de travail mieux approprié qu’il ne l’est aujourd’hui, notamment à la peinture.
    Aussi, j’aimerais classer les quelque 3000 livres qui se trouvent en ce lieu de manière plus ordonnée avec, d’une part, l’ensemble des essais, d’autre part la paroi des romans anglo-américains et diverses collections, comme celle du Dilettante et les milliers d’exemplaires de la Blanche de Gallimard, sans oublier les rayons dévolus aux journaux intimes dont je possède deux ou trois centaines.
    Dans les derniers temps que nous nous sommes fréquentés, Dimitri m’a fait découvrir un écrivain du nom de Christian Guillet qui a composé une sorte de journal considérable sur lequel il faudra que je revienne. Dimitri avait cette qualité rare de découvreur qui lui permettait d’accueillir des auteurs qui n’étaient pas à proprement parler des marginaux mais se signalaient par leur authenticité et l'unicité de leur voix - je pense à Anne Laure et à Henri Pollès, à Christian Guillet précisément et bien d’autres, tel un Lucien Noullez, à la fois pour ses poèmes et son journal.
     
    Samedi 29 mai . - Je me trouve le long du petit canal au-dessus duquel on aperçoit les Dents du Midi, lesquelles, très curieusement m’apparaissaient, depuis l’avenue de Nestlé, à Montreux, comme si elles étaient posées sur le lac, alors qu'ici on les voit au fond de la plaine du Rhône de beaucoup plus loin - étrange phénomène d’optique qui me fait penser aux variations de rapport très fréquemment illustrés chez Proust, notamment dans l'évocation des clochers de Méséglise et Combray...
     
    Je suis revenu ces jours à Marcel Jouhandeau par le truchement de ses Carnets de l’écrivain, évidemment à la marge des écrits de ce très grand auteur largement méconnu de public, mais j'y ai retrouvé une base musicale dont la langue a peu d'égales...
     
    Ce dimanche 30 mai. - J’aborde la journée de ce dimanche en évoquant, en contrerimes, le fléchissement de Gargantua, bonne façon pour moi de sublimer la compulsion. Je lisais hier soir dans Les gens de Seldwyla, la nouvelle intitulée Les lettres d’amour détournées, et j’ai ri à la satire du milieu littéraire développée par Gottfried Keller, qu’on pourrait reprendre à la lettre à propos de la paroisse des lettres romandes…
     
    Je vais achever, entre aujourd’hui et demain, la série de mes Pensées de l’aube comptant 50 séquences pour aborder ensuite mes Pensées en chemin qui en compteront 50 autres. Ensuite, le troisième élément du triptyque comptera 50 derniers numéros et j’intitulerai l’ensemble Prends garde à la douceur des choses.
    Ce poème venu en marchant:
     
    Dans le virage il y a là-bas,
    au détour de la plaine,
    une toute petite maison
    où loge une sirène…
    Dans l’ombre on l’entend murmurer
    des sortes de chansons
    tantôt triste et tantôt plus gaies
    qui m’évoquent ton nom...
    Dans le secret de cette onde claire,
    l’écho de nos enfances
    s’entend de loin tant que de près,
    en limpide innocence…
     
    Je me trouve là à la corne du bois près d’un aguet de sangliers qui domine un vaste champ d’herbes ou ces bêtes-là doivent s’en donner à cœur joie à leurs heures, et de l’autre côté, plus haut, au loin vers le nord je vois s’élever les pentes boisées et dominées par les deux pointes des Rochers de Naye et par la dent de Jaman, plus loin encore par l’arête des Verreaux…
    De la peur. - Cela te prend au ventre malgré toi, cela ne peut pas être toi, te dis-tu en posture de te contrôler, mais cela ne se contrôle pas, c’est plus fort que toi et pour un peu tu te découvrirais faible et t’en accuserais, mais en toi un autre toi t’enjoint de te laisser aller sans contrôle et de t’abandonner à ce que tu crois une faiblesse et qui est ta force.
     
    De l’incertitude. – D’un jour à l’autre tout est apparu comme au mourant le mur se rapprochant et plongeant toute certitude acquise dans cette ombre lui révélant que tout sombre, et fermer les yeux fut pour beaucoup la défense, ou nier l’évidence, la masquer comme tous bientôt se masquèrent, et les mourants furent délaissés par les supposés vivants à peu près sûrs maintenant que rien n’était plus certain.
     
    Du reflet. – ILS n’étaient plus sûrs d’être ce qu’ILS paraissaient avant d’apparaître partout et à tout instant sur les écrans, mais de se voir regarder ceux-ci et de se savoir vus par le même truchement à tout instant et partout ne fit que les inquiéter en dépit de leur déni, aussi les fenêtres qu’ils disaient s’ouvrir par les écrans ne furent à vrai dire que les lourdes paupières du sempiternel démon qui du vivant ne voit que le néant.
     
    De l’utilité. – Vous écrivez et grand bien vous fasse, lui dit le Pharmacien convaincu d’être le seul garant de la vie, vous alignez vos questions et je n’ai que des réponses en boîtes et en flacons, vous vous contentez de mots quand moi seul pallie les maux, vous flottez dans l’éphémère au dam de l’ordonnance sanitaire et de la norme établie par nos experts, mais à quoi donc servez-vous ? Et lui de répondre : mystère…
     
    Du rejet. – ELLES ne veulent plus rien leur devoir, elles ont balancé le père avec le porc et les frères à l’avenant, ELLES ne veulent plus dépendre d’eux en rien, ni plus rien entendre d’eux ni rien lire d’eux, ELLES n’aspirent plus enfin qu’à se retrouver entre ELLES quitte à se rejeter en s’arrachant les ailes, mais entre elles, quand elle seront seules sur leur ÎLE…
     
    De la continuité. – Plus vous marchez et mieux vous marcherez, lui dit l’angiologue, un Monsieur Noyau facétieux dont les sentences le revigorent à proportion de leur incongruité : c’est en marchant qu’on devient marcheron, lui a-t-il lancé hier, et ce matin la marche lui en est plus légère, et par manière de placebo il se répète en marchant que plus il marche et que plus c’est beau de marcher ainsi.
     
    Ce lundi 31 mai. - Je reprends ce matin la marche le long du Grand Canal en direction du lac, il fait bon frais côté soleil, la lumière oblique éclaire le grand champ de jeune seigle du côté des Glariers et je me trouve dans les meilleurs dispositions psychiques à la veille de l’épreuve que nous allons affronter avec L., qui va subir aujourd’hui des examens préalables à la première des injections en série qu’elle subira tout au cours de l’été.
     
    UN RÊVE GOGOLIEN. - En marchant je me rappelle le rêve bien étrange que j’ai fait la nuit dernière, véritable sujet de nouvelle gogolienne dont le protagoniste était un être inquiétant, personnage aquilin au visage d’une méchante beauté, à la fois insidieux et suavement brutal que j’ai surnommé l’entremetteur au cours de mon rêve avant de me dire, à fleur d’éveil, qu’il incarnait en somme celui qui dispose de la vie des autres…
     
    La contiguïté du monde matinal tout paisible et tout pur dans lequel je chemine avec le chien, et de ce relent de fantasmagorie onirique exacerbé par notre angoisse de ces jours va de pair avec ma peine à la marche que je force non sans peine tandis que me dépasse une coureuse très blonde à maillot bleu ciel et que, de l’autre côté du canal, comme pour me rassurer, se traîne un plus vieux que moi nanti d’un déambulateur…
     
    À l’approche de la zone des cabanons aux noms ne cessant de me réjouir (Le Panama, Brin d’herbe ou Le calumet), un buisson d’aubépines me rappelle les rives de la Vivonne à Combray, alors que c’est à la Raspelière que je me trouvais tout à l’heure, roulant entre Montreux et Noville, en écoutant Guillaume Gallienne me lire l’épisode de la préparation du grand dîner chez les Verdurin, dans cette partie de Sodome et Gomorrhe où Charlus débarque avec Morel qu’il chambre et chaperonne…
     
    J’ai marché jusqu’à la plage dite de l’Empereur dont j’ignore l’origine de l’appellation, d’où la vue s’étend jusqu’aux pentes embrumées de Lausanne où se distingue le sombre quadrilatère du CHUV, et du coup j’en reviens à nos grands soucis de ces jours et à cet éternel et banal scandale de la maladie et de la mort dont, la plupart du temps, nous nous dissimulons la proximité et les révélations, pour reprendre l’expression du livre que je préfère de Léon Chestov, retrouvé une fois de plus ces derniers temps et dont les phrases limpides aux résonances si graves et douces me font tant de bien.
    Sur la route du retour, toujours à l’écoute de Sodome et Gomorrhe, je relève l’hommage que Proust rend à Balzac par la voix de Charlus, qui cite celui-là en fin connaisseur damant le pion aux réserves pédantes de Brichot et Cottard et rejoint mes réflexions de ce matin à la reprise de ma lecture quotidienne d’Illusions perdues.
     
    Ce mardi 1er juin je me suis réveillé ce matin dans un état de rare confusion à la fois anxieux accablé, peinant à réaliser, comme on dit, peinant à me représenter ce qui nous arrive, pour mieux me répéter que cela nous arrive à nous et à personne d’autre, ou du moins c’est ce qu’on se dit alors que cela arrive à tout le monde - ce qui nous semble exceptionnel et la banalité même, même si cela reste exceptionnel, etc.
     
    Ce mercredi 2 juin.–Je me rappellerai l’angoisse de ce matin, le tremblement de sa voix quand nous nous sommes parlés, mon émotion et la sienne lorsque nous nous sommes promis de nous donner des nouvelles après l’intervention qu’elle doit subir ce matin pour lui rendre le souffle. Nous savons ce qui l'attend, ce qui nous attend, nous savons que l’espoir de la survie est mince, limité à quelques moi sauf à parler de miracle, mais c’est au seul miracle que nous nous remettons - tel est notre espoir de ce jour et pour les jours qui viennent…
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    Ce jeudi 3 juin.– J’ai repris hier soir au hasard la lecture des Passions partagées pour tomber précisément sur l’évocation des dernières semaines de la vie de mon père jusqu’à son dernier jour en mars 1983. Je me rends compte à cette lecture que ces carnets, sous-titrés Lectures du monde, constituent la ligne principale de mon travail littéraire, et je vais donc poursuivre la rédaction du septième volume intitulé le Temps accordé. Parallèlement à ce travail je vais reprendre mon roman et l’achever ses prochaines semaines, je vais mettre au point les deux recueil de poèmes de La chambre de l’enfant et du Chemin sur la mer, et je poursuis tous les jours la composition des pensées du triptyque de intitulé Prends garde à la douceur des choses. Bref, je dois m’efforcer de ne plus perdre de temps - je me comprends , et de me concentrer sur tout ce qui se rapporte à la seule Chose.
     
    Aux dernières nouvelles (il est 16 heures) L. recommence à respirer normalement, on lui a installé un petit dispositif qui permettra les injections de chimiothérapie dès demain - elle devrait rentrer au début de la semaine prochaine. En ce qui me concerne je vais me replier dans le temps hors du temps qui est à la fois celui de l'écriture et de la lecture, celui de la peinture et de la présence partagée avec mes amis et mes amours.
     
    Relevé le passage de Sodome sur le sommeil. Noter ce qui diffère de Balzac à Proust.
     
    Il y a des moments où l’on pourrait hurler.
     
    Toute notion de projet, dans ces circonstances, devient sujet à caution, tout est comme suspendu mais on a déjà vécu cela mondialement pendant une année à l’ensiegne de la pandémie, avec cette incertitude constante et notre façon de « faire avec »

  • Nus et solitaires...

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    (Le Temps accordé, Lectures du monde 2021)
     
    "Nus et solitaires, nous sommes en exil. Dans l’obscurité de ses entrailles, nous n’avons pas connu le visage de notre mère; de la prison de sa chair, nous sommes passés dans l’indicible, l’incommunicable prison de cette Terre. Qui donc a connu son frère? Qui d’entre nous a pénétré dans le cœur de son père ? Qui donc n’est à jamais prisonnier de sa prison? Lequel n’est à jamais un étranger, et seul?" (Thomas Wolfe, L'Ange exilé)
     
    Ce mardi 4 mai 2021. - Consulté notre médecin de famille ce matin, qui portait une de ses chemises les plus kitsch, avec des fleurs tropicales blanches sur fond noir, et je l’ai remercié d’avoir détecté le mal de ma bonne amie à temps, avant le diagnostic plus précis du cardiologue, sans quoi elle risquait d’y rester tant le développement de la tumeur est rapide, d’une taille déjà de mandarine. Or le même cardio a téléphoné cet après-midi à Lady L. pour la rassurer, affirmant qu’elle est en de bonnes mains - ce que je voulais précisément entendre…
     
    Ce mercredi 5 mai. – Mon poème de ce matin est intitulé Veillée d’armes, et c’est cela que nous vivons.
    Veillée d’armes
    Ne ramasse pas tes jouets:
    laisse-les s’amuser,
    ce n’est pas encore le moment
    de se montrer trop sage
    en donnant la main à l’orage...
    Regarde le firmament
    paisible au dessus des nuages
    où divers dieux non moins joueurs
    sourient à vos heures...
    Prends garde à la douceur des choses:
    elles aussi sont bénies
    dans l’aura parfumée des roses,
    au défi des douleurs...
    Tu tiendras d’autant mieux les rênes
    du petit attelage
    lancé demain contre l’orage,
    que de ta force douce
    tu auras su lui opposer
    ta vivante ressource...
     
    Elle avait une bonne voix à neuf heures, ensuite un téléphone avec notre amie H. m’a un peu rasséréné, venant d'une vieille routière des sales d’op, et je suis retourné au CHUV par le chemin des écoliers, la Corniche et les coteaux de Pully, pour re retrouver ma bonne amie sereine et souriante, me reprochant de verser une larme après qu’elle m’a lu un message de son ami D. évoquant l’ «irréversible» - exactement le mot que je ne voulais pas lire à ce moment-là…
    De retour par la route du lac après une escale chez nos amis M., j’ai reçu en voiture un nouvel appel un peu désemparé et je l’ai rappelée à mon tour plus tard pour essayer de nous apaiser l’un et l’autre – mais quelle angoisse derrière nos bonnes paroles… Ensuite, jusqu’à passé onze heures du soir, nous ne cessons d’échanger de petits messages.
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    Ce jeudi 6 mai, Jour J de la Bataille.- Réveillé ce matin à 4 heures, j’ai composé un poème évoquant la présence de nos chers disparus, qui nous demandent de les écouter comme Floristella me l’avait fait remarquer en constatant que Thierry lui reprochait un peu de ne pas le faire alors qu’elle n’en finissait pas de lui parler…
     
    Prière de l’aube
     
    (A nos mères)
    Ils sont survivants parmi vous,
    ceux qui vous ont quittés,
    ils vous écoutent, semblant muets,
    mais laissez-les donc vous parler,
    ne les laissez pas seuls...
    Ta mère murmure en bord de mer:
    les murs l’impatientaient,
    et tous ces barbelés autour
    des cours de détention;
    libérez donc les prisonniers
    des viles intentions,
    libérez-nous Monsieur, là-haut
    qui vous prenez pour Dieu,
    et partout où vous êtes,
    et vos prophètes vrais ou faux -
    faites-vous donc plutôt poète,
    clamait-elle sur ses ergots...
    À toi la douceur insoumise,
    à nous la vive crainte:
    on ne sait jamais, au jardin,
    ce que sait le destin
    au pourtour des églises
    de vos élans et de vos plaintes -
    on reste désarmé...
    Mais ils sont là qui vous attendent,
    espérant votre accueil,
    comme des enfants sur le seuil
    au moment de l’offrande...
     
    Quant à Lady L., Nous nous sommes quittés tout à l’heure, juste avant 8 heures, la voix claire et sans un trémolo, en nous disant juste, justement : « À tout à l’heure », et enfin « Dieu te garde » de ma voix un peu tremblante, après que je lui ai dit que j’allais rester avec elle en alignant lessive et séchage, balade avec Snoopy et autres tâches des plus banales en attendant le téléphone du Dr N. auquel je me suis promis, quoi qu’il m’annonce, et même le pire, de le remercier pour ce qu’il aura fait, sachant qu’il aura tout fait pour sauver la vie de ma bonne amie…
     
    En attendant, je ne cesse de recevoir des témoignages d’amitié et de solidarité sur le réseau social dont j’apprécie, pour une fois, le lien qu’il permet de maintenir, et tout particulièrement en ces temps d’atomisation anonyme liée à la crise sanitaire.
    Passé à 10 heures à l’Atelier, après avoir émietté des croissants à la terrasse de la boulangerie, place de l’Hôtel de ville, à Vevey, au milieu des pigeons et des moineaux, et maintenant, revenu à la Maison bleue, j’écoute et réécoute le poignant Only a man de Jonny Lang en attendant d’apprendre l’issue de la bataille…
     
    Ah mais que j’aimerais sauter par dessus les heures et la tenir dans mes bras… L’attente dans ces conditions est une vraie torture…
     
    Le plus curieux, c’est que les tribulations accidentelles et la proximité de la mort ne m’ont jamais inquiété personnellement malgré deux chutes graves à moto et en montagne, cinq ou six opérations, le cancer et un infarctus, alors que la mort de trois de mes amis proches m’a scié après avoir été marqué à vie, à vingt-cinq ans, par un séjour de quelque temps dans un pavillon de traumatologie, entouré de splendides jeunes gens plus ou moins fracassés et promis, pour certains, à la paralysie partielle ou complète, dont l’un passait ses journées à pleurer à plat ventre…
     
    Il est presque 3 heures de l’après-midi, j’attends toujours des nouvelles de l’hôpital et voilà que, par hasard je lis dans le premier roman traduit du coréen que j’aurai jamais lu jusque-là et que je me suis procuré via Kindle, intitulé Je veux aller dans cette île et signé Lim Chul-woo, cette petit phrase lumineuse qui va se développer en métaphore pleine de sens et de poésie.
     
    La petite phrase est celle-ci : « À une époque nous avons tous été des étoiles » et ensuite : « Chacun d’entre nous brillait, avec une beauté, une clarté et une taille à samesure, quelque part dans le ciel crépzsculaire, dans sa propre cobstellation, et en son seul nom, chacun, sans exception, a été une spkendide étoile »-
    Et ensuite : « Mais nous ne sommes pas les seuls à avoir été des étoiles. Ceux qui sont venus vire sur cette terre et l’ont quittée depuis longtemps, ceux qui naîtront dans un proche avenir ou bien les nombreux visages qui sont assis, roulant des yeux de tous c’ôtés, attendant leur tour dans une gare d’un futur très lointain, tous sont aussi des étoiles ».
     
    Sur quoi l’auteur invite le lecteur à regarder le ciel, où qu’il soit, dans un fossé ou sur un toit, et de se concentrer sur telle ou telle étoile de son choix, qu’il verra se déplacer comme un petit poisson, puis ildécouvrira les bancs de poissons en mouvement et la mer nocturne dans laquelle vivent les étoiles, et de s’exclamer dans la foulée « ah, combien de nouvelles vies d’homme sont-elles en train de naître, contunuellement, quelque part dans le monde,et ailleurs, encore, ah, combien de vies sont-elles en train de quitter la terre sans même laisser de trace ? «
    Et de conclure enfin ce Prologue poétique : « Grands ou petits, rayonnants ou ternes, laids ou jolis, carrés ou ronds, longs ou courts, peu importe, nous sommes tous ces mêmes étoiles qui sont descendues, qui sait quand, de cette très lointaine mer nocturne et qui viennent du même pays natal »…
    Je notes ces phrases en pensant aux parents qui nous ont quittés et aux enfants qui nous sont venus. Je ne sais pas, à l’instant, si l’étoile de ma vie qu’à été Lady L. s’est éteinte dans le ciel pendant ma lecture ou si elle se réveillera après avoir été opérée du cœur, à tout instant le chirurgien qui s’est battu avec elle contre le Monstre pourrait interrompre ma lecture, mais celle-ci, mystérieusement, oriente tout à coup ce que nous sommes en train de vivre de façon nouvelle, sous la mer des étoiles ou les proportions de chacun retrouvent leur modeste mesure...
     
    Et de fait, à 15hh 30 m’arrive enfin la nouvelle tant attendue par la voix du Dr N., chirurgien au CHUV, qui m’apprend que l’opération, d'une durée de huit heures (!), s’est relativement bien déroulée, marquée au début par un arrêt du cœur vite contrôlé, qui a nécessité l’insertion d’un pacemaker après l’ablation de la tumeur et la reconstruction de l’oreillette, comme il nous l’avait décrit et sans les mauvaises surprises qu’il redoutait.
     
    Je lui demande de nombreuses précisions relatives à la suite des traitements oncologique, mais en mon for intérieur je ne suis que reconnaissance - mon étoile n’a pas filé dans le ciel des vapes et je lui dis quelque chose comme Doc sei Dank vu que c’est un haut-Valaisan, mein Liebling wird bis Sonntag auf der Intensiv Station bleiben, doch bin ich endlich so zufrieden, sie lebendig zu wissen, etc.
     
    Ce vendredi 7 mai. – Réveillé à 5 heures du matin, je compose un poème et me rendors, puis, à 8 heures pile, j’appelle l’unité 5 des soins intensifs où l’on m’apprend qu’elle a dormi et que son état est satisfaisant au point qu’on pourrait la déplacer en chambre demain déjà, et tout aussitôt je propage la bonne nouvelle, puis je me rends à Vevey avec Snoopy, sous la pluie, pour y récupérer mon Cervin mandarine.
     
    Ce samedi 8 mai. – Elle a ce matin, quand enfin j’obtiens la communication avec les soins intensifs où je sais qu’elle souffre atrocement malgré les antalgiques, un pauvre voix où je sens l’effort plus qu’hier au soir où elle me disait qu’au moins la douleur prouve qu’elle est vivante. Notre amie H., à laquelle je téléphone un peu plus tard, et qui a derrière elle quarante ans de pratique d’anesthésiste, et jusqu’en Mongolie (!). me dit que le deuxième jour et le troisième, après qu’on t’a scié le sternum, sont pire qu’après le jour du réveil, et je n’ose imaginer ce qu’elle éprouve
     
    Ce mercredi 12 mai. – Deuxième coup d’assommoir cet après-midi, après le passage de l’oncologue auprès de Lady L., qui m’a appris la terrible nouvelle quand je suis arrivé: angiosarcome, cancer rarissime et, je le découvre ce soir via Internet, très difficile à soigner en dépit des nouvelles thérapies. Bref, c’est la pire horreur, que nous allons affronter ensemble. Je la sentais déjà lasse et un peu abattue hier, mais à présent elle est surtout impatiente de quitter l’hôpital, dont l’odeur l’insupporte…
     
    Dès ce soir, j’ai prié mes « followers » de ne plus déposer aucun commentaire relatif à la santé de ma bonne amie sur mon mur, tout en laissant entr’ouverte le guichet de Messenger. J’ai manifesté ma reconnaissance dans les formes, mais à présent ce que nous vivrons ces prochains mois, qui sera probablement très dur, ne regarde personne…
     
    Ce jeudi 13 mai.- Quatre heures du matin: je me réveille et je vois cet abime que le constat médical a ouvert hier après-midi devant nous. A la sensation physique d’accablement, a l’écrasant sentiment de tristesse, je suis résolu, par delà les larmes ravalées et le cri quasi animal de l’âme, a faire face et quand je dis je: c’est nous.
     
    Nous avons décidé de nous battre: d’opposer la vie et notre vérité nue (elle m’a déjà dit qu’elle ne porterait pas de perruque devant nos petits enfants ni même de bonnet) à la maladie et à la mort. Nous nous battrons avec les moyens actuels de la science et de nos faibles forces vives , conscients de l’extrême rareté et de la difficulté reconnue de vaincre ce mal particulier, mais nous ne baisserons pas la garde . Nos enfants nous y aiderons, et nos amis les plus proches. Hier nous avons bien ri sur la terrasse ensoleillée de Cully, avec les M. et leur fils dont le sourire lumineux me rappelle je ne sais quel acteur de cinéma américain a mèche légère et bottes de cow-boy , je leur ai évoqué les cinq jours d’enfer vécus par mon ami R. Couché entièrement nu à la clinique où il venait de se faire opérer d’une tumeur aussi énorme que celle de L., le corps percé de tous côtés par des tuyaux et des drains et autres fils électriques, et qui décida ce jour-là, pour la deuxième fois (la première marquant sa réaction au diagnostic initial) de ne pas lâcher. Exactement ce que m’a dit L. cet après-midi quand je l’ai rejointe dans sa chambre de l’hosto après la visite et le rapport de l’oncologue à nom Grec et prénom rare : que nous ne lâcherons pas.

  • L'horreur, soudain...

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    (Le Temps accordé, Lectures du monde 2021)
     
    COUP D'ASSOMMOIR. – De retour de sa consultation chez le cardiologue, Lady L. m’apprend qu’elle va devoir repartir, avec sa valise, aux urgences du CHUV où elle va subir une opération à cœur ouvert. De fait, l’échographie de son cœur a révélé une masse sombre qui diffuse, semble-t-il, des morceaux de matière menaçant l’obstruction de ses artères, d’où probablement sa difficulté de respirer ces derniers temps et sa douleur récente entre les côtes. Bref, notre vie va subir un coup d’arrêt ces prochains temps puisque l’opération, à risques, signifie plusieurs jours aux urgences et, ensuite, plusieurs mois de convalescence…
    D’ores et déjà, j’ai résolu de ne pas en souffler mot ailleurs que sur ce journal, où je noterai en revanche tout ce que nous vivrons par le détail. Elle vient de partir avec S. Pas envie de rire. Snoopy a tout compris, qui se couche l’air accablé.
    Grâce à nos appareils divers, nous restons en liaison à peu près continue, et j’ai appris tout à l’heure que ma bonne amie avait été transférée de son box des urgences à une chambre qu’elle partage avec une autre dame. Elle a subi ce matin une seconde échographie qui a confirmé le constat du Dr H., mais l’examen devrait s’approfondir demain. (27 avril 2021)
     
    CE MUR. - Faut-il vivre comme si l’on était immortel ou comme si l’on vivait son dernier jour ? La question relève le plus souvent de l’abstraction jusqu’au jour où, crac dans le sac, tu te trouves confronté à la mort de ton meilleur ami ou au verdict des médecins qui t’annoncent tout à coup qu’il te reste un mois ou une année à vivre, comme l’ont raconté Tolstoï dans La mort d’Ivan Illitch et Kurosava dans Ikiru, l’incomparable litanie cinématographique de Vivre.
     
    Encore sonné par le coup d’assommoir d’hier matin, je me dis et me répète que rien ne doit en filtrer hors du cercle étroit de nos tout proches, et que c’est en petit clan que nous mènerons ce nouveau combat.
     
    Cela réactualise, de façon tout à fait impérative, ce que je me suis dit et répété à travers les années, à propos des milliers de pages de carnets que j’ai publiées ; je me le suis rappelé en découvrant, dans son journal intégral, les moindres détails de la vie privée de Julien Green, qui en avait interdit la publication de son vivant, mais aujourd’hui l’étalage de nos vies est d’une autre nature par le truchement des réseaux sociaux, où la curiosité fébrile de la meute rompt décidément le pacte d’une certaine réserve et d’un certain respect humain, notamment en ce qui concerne la privacy affective ou sexuelle et nos états de santé.
     
    Il n’est pas de jour, ainsi, qu’on ne découvre sur Facebook le dernier bulletin de santé de tel ou telle, et j’ai constaté moi-même, lors d’un séjour à l’hôpital dont j’ai peut-être trop parlé, l’afflux soudain de témoignages de gens qui m’étaient lointains ou carrément inconnus et qui me disaient leur compassion et m’encourageaient à lutter, comme si nous participions ensemble à un concours de guérison…
     
    Or je ne préjuge en rien de la sincérité feinte ou réelle des uns et des autres, mais cette fois c’en est assez, me dis-je ce matin, et je n’y reviendrai pas, ou tout autrement, par le truchement d’images ou de fictions.
     
    Ce jeudi 29 avril. – Petite voix ce matin, mais c’est à cause d’autres présences dans la chambre 107, aussi me dit-elle qu’elle va me rappeler, et quand elle me rappelle c’est pour me dire qu’elle va subir en fin de matinée un scanner de plus d’une heure afin de déterminer plus précisément ce qu’il y a à faire, soit opérer soit… le savent-ils eux-mêmes ?
     
    CAUCHEMAR. - Ce qu’elle me disait hier au téléphone, qu’elle a lancé au médecin : ah mais je ne suis pas du tout, moi une femme à cancer, je sais que je n’ai pas le cancer, je le saurais si je l’avais, comme elle aurait dit : moi, une bête à concours ? Ah ça jamais !
    Hélas ce que nous avons appris cet après-midi, au même étage du service de cardiologie du CHUV où notre mère est décédée en 2002, ramène cette bravade optimiste au niveau d’un joyeux défi que la réalité dément et combien cruellement, exposée clairement par un chirurgien masqué à l’accent alémanique qui a tenu à nous réunir, en présence de nos filles, afin de nous préparer au pire ; et le fait est que c’est l’heure la pire que j’aurais vécue au cours de ma vie, plus douloureuse encore que l’annonce de la mort de Reynald ou de ma mère, et d’autant plus atroce que la nouvelle était, du moins à ce degré d’extrême gravité, absolument inattendue.
     
    Bref et pour résumer en trois mots : Lady L. est en danger de mort, et triplement, d’abord par la présence d’une masse tumorale dans le cœur même, dont l’extension risque d’obstruer sa circulation sanguine et lui être fatale, ensuite par la diffusion des métastases, repérées par le scanner de ce matin, et enfin, si l’on opère – et l’on va opérer -, par la difficulté même de l’opération et les risques de décès au cours de celle-ci. Tout cela, relevant de la chirurgie « palliative » et non « curative » nous a expliqué assez longuement le Dr N., ordonnateur de cette scène de cauchemar pendant laquelle ma bonne amie plaisantait alors que je me trouvais au bord des larmes, autant que nos filles S. et J. en visioconférence.
     
    Tout cela nous est tombé dessus avec une violence extrême, que résume lerapport établi avec exactitude par J. sur la dictée du Dr N., chaque mot comme un coup de plus...
     
    Ce vendredi 31 avril. – La nuit dernière, après la lecture du rapport - effrayant de précision clinique - du Dr. N. relatif à l'opération à hauts risques qui attend Lady L., a été la pire que j’aie jamais vécue, coupée de sanglots et de moments paisibles durant lesquels j’ai lu un peu de Balzac et un peu d’Inside story, peinant à retrouver le sommeil, me levant à minuit pour sortir Snoopy et me relevant à 3 heures du matin, etc.
     
    Le pire est de se dire soudain: voilà ce qui est, c’est la réalité, c’est la terrible réalité, et c’est à la fois d’une banalité totale, vécue par des milliards d’humains, et cela nous arrive à nous et nous paraît du jamais vu, absolument incompréhensible, injuste et fou, etc.
     
    Bonne nouvelle pourtant ce matin : que l’opération pourrait se faire aujourd’hui-même…
    Et quelques heures plus tard: que non, que l’opération ne sera pas possible avant jeudi prochain, où elle est alors irrévocablement programmée.
    Le plus surpris là-dedans c’est notre médecin de famille : jamais il n’a entendu parler de ça: une tumeur au cœur, non mais !
    Appris ce soir à faire la lessive et à la sécher, au moyen des deux machines dont nous disposons à la cuisine ; en outre bien ri dans notre échange de messages avec J., qui m’a tout expliqué. Enfin surpris en bien par la lecture des Billes de Pachinko d’Elisa Shua Dusapin, beaucoup mieux que je ne m’y attendais. Paradoxal, me dis-je, que j’entre dans la littérature coréenne par le truchement d’un récit signé par une semi-Coréenne (par sa mère) née à Genève et qui raconte la visite de sa probable doublure romanesque à ses grands-parents établis à Tokyo depuis la fin de la Deuxième guerre mondiale, etc.
     
    Ce samedi 1er mai. – Son état s’est un peu « péjoré » ce matin, selon son expression, et nous parlons de l’opportunité de son « congé » parmi nous, prévu ce dimanche. S. me rejoint vers une heure pour passer l’aspirateur; après que j’ai rangé la lessive, je fais une longue sieste et, en fin d’après-midi, L. me rappelle pour me dire qu’elle préfère s’abstenir de nous rejoindre demain, ce qui me semble en effet plus sage.
     
    Ce dimanche 2 mai.- Elle me dit qu’elle n’est pas très bien ce matin : que son état s’est un peu dégradé cette nuit et qu’elle se sent faible. J’en viens à me demander, si le mal progresse, si elle tiendra bon jusqu’à l’opération, et si celle-ci ne va pas l’achever ?
    Je parle ensuite avec J. pour lui demander s’il est opportun qu’elle descende avec les petits, et me laisse convaincre que ce ne serait pas bien de les « exclure », ce qui n’était évidemment pas mon intention. Sur quoi je vais promener le chien au jardin japonais de Burier où je fais quelques jolies images, reviens à la maison et me réjouis de retrouver tout le monde sans montrer, ou presque, aucun signe de chagrin. S. et J. nous préparent un frichti avec soupe à la courge et tartes aux fraises, puis nous nous installons devant le petit écran où nous nous parlons une vingtaine de minutes - S. lui amènera des fraises tout à l’heure -, nous filmant mutuellement et sans la moindre démonstration de tristesse qui puisse inquiéter les petits.
    À trois heures je la retrouve à l’hôpital, où elle me dit sa résolution de tenir son «attelage» bien en mains, et nous restons une heure ensemble en parlant de choses et d’autres, en évitant d’évoquer trop précisément la progression de son mal, ou tout ce qui pourrait nous faire craquer. Je la quitte donc les yeux secs, suis très soulagé de retrouver mon putain d'appareil auditif tombé lorsque j’ai ôté mon masque aux toilettes du CHUV, l’autre jour, et je ne pleure pas non plus chez ma soeur L. et R. où je m’arrête une heure et les fait même rire à plusieurs reprises – je leur raconte notamment ma mésaventure désopilante d’il y a quelque temps, quand j’ai balancé deux sacs de déchets dans un container dit « Moloch » et que mes clefs de voiture sont tombées avec... Au cours de la conversation, ma sœur confirme les dates de décès de nos grands parents, Louise en 1963, Emile en 1964, Agathe de Lucerne en 1965 et Heinrich en 1972, celui ci le seul à avoir dépassé les 80 ans...
    Ce soir ma peine rejaillit soudain en sanglots irrépressibles. Je vois cette horreur : le mal le plus affreux au cœur du cœur de mon amour. Mais je dois croire à sa force : je ne dois pas faillir. Puis un égarement « mystique » me fait soudain me demander si je ne suis pas, d’une certaine façon, responsable du mal qui la ronge, avant de me « raisonner » et de me dire que, même si je l’ai fait souffrir parfois, au cours de notre vie commune, beaucoup d’amour partagé - et nos enfants et nos petits-enfants - devraient compenser mes fautes ou mes faiblesses, mais peut-être devrais-je lui en parler ?
     
    Ce mardi 4 mai. – Elle a bien dormi et me dit qu’elle va limiter les réponses aux appels, qui la saturent d’émotions : pas bon pour la sérénité Ce matin nouveau poème, comme j’en écris tous les jours - ma prière du matin. Avec J. qui a pris congé ces deux prochains jours, je plaisante à propos de ceux qui, sans aucun sens des choses, nous disent de ne pas nous en faire, etc.

  • Encore et encore...

     
     
    (Ce matin, au bord de la guerre)
     
     
    Ils vont tout ravager encore...
    Alors qu’hier encore
    nous marchions dans le cimetière
    plein de nos morts tranquilles,
    ce matin ce seront des bombes
    sur les toits et les tombes
    de nos villages et de nos villes...
    Tout à coup le temps s’est brisé...
    Je veux dire: que le vent
    a décapité les cadrans
    et jeté partout les éclats
    d’obus incandescents,
    les clochers vidés de leur sang,
    les bureaux, les discos,
    et dans les surfaces explosées
    le temps prenant l’escalator
    cherche une issue encore...
     
    Mais seule la mer, et encore,
    se rappelle et déplore
    la haine hurlant toute sa peur,
    et cet acharnement
    des frères aux châteaux volants
    à s’entraîner dans la mêlée,
    bientôt noyés vivants
    et les mères bien affligées
    et les larmes aux ports
    - tous les clichés et les remords...
     
    Ou nos corps doucement iraient
    par les allées paisibles
    hors du temps de l’acharnement
    et déjouant les cibles,
    refusant donc tout armement
    - juste vivants encore...
     
     
    (Peinture: Robert Indermaur)

  • Comme une attente

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    Lorsque , enfant, le jour t’attendait,
    immobile là-haut
    au-dessus de le nuit des villes,
    tu lui disais : patience,
    laisse-moi rêver qui tu es,
    reste là dans l’espace,
    laisse-moi te donner un nom,
    accorde-moi la grâce
    de me surprendre au vol
    de ce temps qui s’efface…
     
    Une voix déjà te parlait
    de ce ton insistant
    qu’ont les voix bientôt oubliées
    des sommeils de l’enfance,
    mais, longtemps après l’innoccence,
    ne cessant de parler,
    de juger, de légiférer
    de s’opposer au temps qui passe,
    puis s’accordant au silence…
     
    Sur vos lèvres éteintes
    les noms se seront effacés
    quand la voix, dans le temps,
    la voix de l’obscure confiance
    vous reviendra : patience…
     
    Peinture JLK: Comme une attente. Acryl sur toile, 2020.

  • Molière au corps à coeur

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    Une comédie humaine déclinée par Ahmed Belbachir

    Superbe hommage d’un comédien au théâtre, sa passion, et à Molière dont il fait revivre avec une chaise et les lumières d’Anna Budde, les figures inoubliables de cinq chefs d’œuvre, à savoir  L’Avare, Le Bourgeois gentilhomme, Les Fourberies de Scapin, Le Misanthrope et Le Malade imaginaire.  

    Si le théâtre vous manque ces jours et que vous squattez dans la région lausannoise, avant les banlieues genevoises et d’autres dates : c’est par là, quelques jours au CPO.


    Le bonheur du théâtre, par ma faute et celle d’une certaine évolution actuelle, qui fait que les vraies pièces se font parfois désirer au profit d’ « events » scéniques et autres « performances » ou  « installations » ; le simple bonheur que seul le théâtre, d’Aristophane à Shakespeare ou d’Eschyle à Lars Noren, Tchekhov ou Tennessee William, nous aura procuré à travers les siècles, exorcisme de nos hantises et de nos passions ou joyeuse expression de notre bonne vie profuse, peut ne tenir qu’à un monologue sur une scène vide, ressaisi par une acteur de la voix et du geste, du visage modelé comme une pâte et du corps joué comme d’un instrument rompu à tous les mouvements. 

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    Ahmed Belbachir, comédien connu et reconnu depuis longtemps, la soixantaine solidement épanouie, le geste plus vif que jamais et la voix tantôt de l’ogre et tantôt du vieux sage, dit être l’ami de Molière depuis sa dixième année, qui l’a fait le premier rêver de devenir acteur et qui l’a accompagné, soutenu, conseillé, lui a botté le cul quand il le fallait et l‘a encouragé à endosser tous les rôles, le pus souvent en acteur mais parfois en metteur en scène aussi, voire en auteur.
    Quand il surgit ici, tout à trac,  poussant un cri quasi primal à vous en rappeler d’autres, c’est pour dire l’effroi pyramidal d’Harpagon découvrant la disparition de sa cassette, « scène à faire » de tous les cours d’art dramatique et première occasion, dans la foulée, pour Belbachir, de raconter ses propres débuts  au conservatoire de Lyon : « Au voleur ! A l’assassin ! Je suis mort, je suis enterré, qui va me ressusciter », etc.

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    De fait, Mon Molière, hommage à Momo, comme aurait dit un certain Artaud, est un montage fluide alternant les (brèves) évocations de l’itinéraire et des expériences du comédien, et les séquences les plus fameuses de L’Avare, du Bourgeois gentilhomme (Jourdain découvrant qu’il fait de la prose), des Fourberies de Scapin (le retour de bâton fameux), du Misanthrope (le dialogue d’une rare profondeur d’Alceste et de Philinte sur l’hypocrisie sociale et les accommodements  civils), enfin du Malade imaginaire rappelant la fin mythique de Poquelin sur scène, au fil desquelles Belbachir excelle autant dans le monologue su tous les tons que dans le dialogue étourdissant, Ne manquent que les femmes au tableau, mais ce sera pour une prochaine fois, et l’on salue au passage Anna Budde qui complète, à la mise en scène minimaliste et plus encore aux lumières, le travail du comédien en le « sculptant » pour ainsi dire entre ombres et traits saillants…         
    Bref, le moraliste caustique pourfendeur de vices privés et de vertus affichées, le railleur des pédants et des savantasses, le bateleur populaire à la jovialité rebondissante, le voltigeur du verbe et de l’esprit, et le philosophe aussi, nous rendent ici notre Molière, que chacune et chacun « complètera » selon ses souvenirs et ses penchants, poil aux dents… 

    Lausanne. CPO. Mon Molière. Ahmed Belbachir et Anna Bude, jusqu’au 16 octobre, à 20h. Prochaines dates à suivre…   

  • Aux couleurs du bel âge

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    (En mémoire de Billy Budd)
     
    Le chemin entre nos maisons
    était d’allers-retours
    au fil de nos conversations
    de nuit comme de jour…
     
    On nous disait inséparables :
    mais qu’ont-ils ces deux-là,
    que fomentent-ils donc
    dans le secret des galetas ?
     
    Ta maison dans le Vieux Quartier
    sentait bon la bohème
    et la mienne sous le glacier
    s’appelait Liberté…
     
    À dix-sept ans, petits archers
    d’une armée invisible
    aux emblèmes de déraison,
    de toutes les questions
    nous percions ensemble les cibles
    en tendres messagers…
     
    Nous étions apprentis sauvages
    devinant quelque chose,
    voyant les choses en musique,
    écoutant les couleurs
    les nouveaux cantiques de l’âge…
     
     
    Billy Budd au cinéma: Terence Stamp

  • Vie et destin

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    Nous ne nous déroberons pas,
    sauf à trop de douleur;
    nous récusons tous les excès
    et le mal pour le mal...
     
    Le sang des innocents colore
    le ciel absolument indifférent,
    et de l’aurore au couchant
    tout n’est qu’essor et substance
    à la vie à la mort...
     
    Ta vie ne deviendra destin
    qu’au hasard d’un chemin choisi les yeux fermés,
    et le chagrin mêle à la joie
    de te savoir vivant
    l'effroi de l’éprouver...
     
    Peinture: Robert Indermaur.

  • Le Temps accordé

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    (Lectures du monde, 2022)
     
    Fauteurs de guerre, Nobel de littérature et promesse d'un nouvel enfant...
     
    Ce vendredi 7 octobre. – J’ai réintégré ces jours le cercle magique de mes grandes lectures, d’abord avecc celle du Magicien de Colm Tóibín, auquel j’ai consacré ma dernière chronique, et ensuite en faisant retour au Docteur Faustus dont j’ai retrouvé mes notes très minutieuses d’il y a plus de quarante ans, avec l’impression d’en avoir tout oublié et l’intention ferme, dans cette troisième lecture (certaines notes marginales m’indiquent que je l’avais reprise en 2004) de lire tout de A à Z et de m’efforcer de tout comprendre et de tout assimiler.
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    Avec Colm Toíbin, déjà, j’ai eu le sentiment de me retrouver dans cette zone sacrée de la grande littérature – à laquelle ne participe guère à mes yeux la brave Annie Ernaux, gratifiée hier d’un Prix Nobel de littérature confirmant l’impression que l’académie suédoise se complaît dans les étroites largeurs du politiquement correct et de la bien-pensance -, et la relecture, ce matin – le stratus étant en train de se dissiper dans le bleu lacté du ciel – des 5o premières pages du Docteur Faustus m’a ramené dans le sérieux tout pur de nos enfances, lorsque nous observions la Nature avec de grande loupes et autres télescopes, le personnage du père paysan d’Adrian Levetkuhn, Jonathan aux boucles blondes et à la pipe de porcelaine, faisant figure de grand initiateur non académique attaché à démêler les mystères du vivant aux «écritures» aussi belles qu’indéchiffrables évoquant, sur des coquilles de gastéropodes, les langues anciennes du type araméen, etc.
     
    °°°
    Qui a saboté le gazoduc Nord Stream 2, et qui en avait le premier intérêt ? Il est de bon ton médiatique de « regarder ailleurs », mais nos yeux d’Européens risquent demain d’en prendre plein la vue, et l’air de faux-cul de Joe Biden me semble résumer la situation autant que l’accusation du chien de Dame Clinton.
    Un jour, si nous coupons à l’apocalypse nucléaire, nous nous rappellerons peut-être ce dialogue de Joe Biden avec une journaliste, qui a pour ainsi dire valeur d’aveu :
    Joe Biden : « Si l’Allemagne, euh si la Russie envahit…alors il n’y aura plus de Nord Stream 2. Nous y mettrons fin. »
    La Journaliste : « Mais comment allez-vous faire cela, exactement, puisque… le projet est sous le contrôle de l’Allemagne ? »
    Jo Biden :« Nous le ferons …Je vous promets que nous saurons le faire. »…
    Et le chien d’Hillary Clinton ventriloque de conclure : - c’est la faute aux Russes.
     
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    Est-ce faire insulte au féminisme que de s’interroger sur la légitimité de l’attribution du prix Nobel de Littérature à Annie Ernaux ?
    Ma réponse par une question sera : n’est-ce pas faire insulte à la Littérature en la soumettant aux critères du féminisme, de l’affiliation politique de tel écrivain ou de ses préférences sexuelles ou culinaires ?
    Dans la logique ondoyante des académiciens suédois, qui nous ont fait découvrir, l’an passé, les très étonnante Louise Glück, dont le génie poétique original méritait absolument l’exergue (mais plus qu’Adonis, plus que Mahmoud Darwich ?), couronner cette année une honnête auto-mémorialiste dénuée de style mais cristallisant sans doute l’esprit d’une époque satisfait évidemment la « morale » ambiante, que Nietzsche appelait plutôt la « moraline »...
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    Mais la Littérature là-dedans, avec une grande aile ? Disons qu’après avoir couronné Sully Prudhomme et non Marcel Proust, après avoir « zappé » Céline, Borges et Nabokov, et intronisé Bob Dylan au lieu de Philip Roth, le choix d’Annie Ernaux se défend autant que celui d’Elfriede Jelinek ou de Kazuo Ishiguro. Et après ? Après c’est toi qui décides, vu que ton avis personnel et sincère est sans prix…
     
    °°°
    Joie et tristesse du jour : joie que l’an prochain nous fera cadeau d’une petite fille, et tristesse de ne pas associer Lady L. à notre joie…

  • L'édredon de Marcel

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    Avec Proust et Frédéric Ferney sur les hauts de Caux. Lecture de rando (2)
    Marcel Proust ne s’est guère arrêté à Montreux quand il y passa en 1899, trop fauché pour se payer le petit funiculaire à crémaillère de Glion (cher à Henri Calet, qui en parle dans Rêver à la Suisse), qu’il eût sans doute apprécié lui aussi, et plus encore le tortillard de montagne qui escalade les roides pentes jusqu’au sommet des Rochers de Naye, d’où la vue plonge sur le lac comme sur Rio du haut du Pain de Sucre.
    Jaman8.jpgIci c’est la Dent de Jaman qui a l’air d’un pain de sucre (certains passants étrangers la confondent avec le Cervin…) et ce n’est pas par le train des neiges mais par la piste noire dite du Diable que j’ai fait ma balade du jour avec, en poche, un petit livre récemment paru au Castor astral sous le titre de Précaution inutile, constituant une espèce de première mouture de La prisonnière, préfacé par Frédéric Ferney.
    Conformément au principe de la lecture de rando, j’ai d’abord gravi la première pente enneigée dominant les Hauts de Caux (où François Nourissier avait naguère son chalet) jusqu’au lieu dit Le Pacot, où je me suis arrêté près d’une fontaine à l’eau gloussant sous la glace pour lire ceci : « Avant Turner, il n’y avait pas de brumes sur la Tamise, disait Oscar Wilde. Avant Proust, on ne savait pas ce qu’était le chagrin, et ce loisir enchanté que devient en prose la tristesse. Et peut-être aussi ce ressentiment, ce ressac amer du sentiment, qui naît d’un amour déçu, et que Proust érige en joie sombre – quelque chose comme l’envers du bonheur et l’un des plus sûrs chemins de la vérité ».
    Voilà comment écrit Frédéric Ferney. Qui ajoute : « Il y a un je-ne-sais-quoi d’absolu, de fanatique dans ce processus ».
    En relevant les yeux de ce premier paragraphe d’une sensibilité si moirée, j’ai constaté que le jour déclinait déjà (j’étais parti tard) et que la mer de brouillard recouvrait presque entièrement le lac Léman, comme d’un édredon… proustien. Derrière moi, la Dent de Jaman flamboyait de dernière lumière orangée. Devant, une pente vertigineuse semblant un toboggan par lequel on eût pu se précipiter jusqu’au lac. Pour ma part, je suis alors descendu à freine-raquette jusqu’à un banc d’où le couchant rougeoyait. Et là j’ai continué ma lecture de la présentation de Frédéric Ferney : «L’intelligence de Proust est pure, conquérante, archaïque, révolutionnaire, contagieuse comme un islam ou un christianisme premier : on croit s'engouffrer, et pourtant tout est imbu de clarté, comme si on entrait dans les ordres..."

    Ainsi est aussi, parfois, la marche en montagne, comme ces jours de neige et d’air de cristal.
    Et Ferney encore : « A lire ce texte (il parle de Précaution inutile), inespéré, on est ému comme devant un pastiche tant Proust se ressemble, et se décèle d’emblée à sa perception du détail, à sa cruauté, à sa douceur maladive, à certains petits émois frileux et surannés qui ornent son style et que Saint-Simon, son maître lointain, aurait rougi de connaître ».
    Rando7.jpgEt voici encore comment Frédéric Ferney pratique la lecture-écriture critique : « Du blanc, du bleu et du noir. C’est sa palette – comme Vermeer, qu’il admirait tant.
    « Le froid, c’est le pays d’où il vient et qui ne le quitte pas : écrire, ce sera rompre avec des lenteurs d’hiver, des paniques immobiles, des peurs bleues comme la glace. Il faudra beaucoup d’encre noire et de nuits blanches pour faire fondre cette «banquise invisible détachée d’un hiver ancien ».
    Proust2.jpgProust n’a pas connu Montreux, mais il a retrouvé une sorte de Montreux suspendu, plus japonais de lumière, mais au même confluent du nord et du sud, où nature et culture s’aiment (avec Nietzsche et Thomas Mann, Rilke et Jouve et bien d’autres), dans l’Engadine de Sils-Maria. On retrouve la trace de ses séjours dans Mille et un voyages, de la collection Voyager avec, un volume riche et truffé d’images émouvantes ou cocasses, mais aussi dans Marcel Proust sur les Alpes de Luzius Keller, où il est surtout question du séjour de l’été 1893 du gentil Marcel avec Louis de La Salle. Ferney1.jpgJe n’ai rien dit de Précaution inutile, mais ce sera pour une autre randonnée, alors que l’air fraîchit et que la nuit tombe sur l’édredon proustien. Quant à Frédéric Ferney, outrageusement interdit de péniche, il se retrouve dès aujourd’hui sur son blog à cette adresse, passant du Bateau-livre au Bateau libre : http://fredericferney.typepad.fr/. Bon vent à lui.
    Marcel Proust. Précaution inutile. Edition présentée par Frédéric Ferney. Le castor astral, 173p.
    Marcel Proust, Mille et un voyages. Textes présentés et choisis par Anne Borrel. LaQuinzaine/Vuitton, 375p.
    Luzius Keller. Marcel Proust sur les Alpes. Zoé, 135p.

  • Le Magicien de Colm Tóibín danse entre Lucifer et Dionysos…

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    La saga de Thomas Mann et des siens relève du mythe littéraire fascinant, autant que d’une réalité familiale et nationale à maints égards tragique. Après d’innombrables témoignages et affabulations, le romancier irlandais Colm Tóibín, avec autant de discernement documenté que de génie intuitif, nous fait vivre de plain-pied un roman captivant.
     
    Le Magicien du romancier irlandais Colm Tóibín est d’abord un roman à part entière de cet auteur poreux et puissant, d’une densité limpide sans égale et d'une fabuleuse pénétration psychologique, avant de représenter une ample chronique biographique de Thomas Mann et de sa famille - hautement romanesque elle-même -, de la fin du XIXe siècle à Lübeck (à l’ombre du père sénateur et capitaine d’industrie sans illusions sur sa descendance), aux années 50 où le plus grand écrivain vivant de langue allemande est devenu un symbole de la défense de l’Occident démocratique, antinazi tardif mais implacable, mort en Suisse en 1955 à l’âge de 80 ans, aussi conspué-adulé dans son propre pays qu’honoré-rejeté de par le monde...
     
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    Colm Tóibín s’est déjà illustré, dans Le Maître, par une biographie romancée du grand romancier anglo-américain Henry James, dont il a (notamment) mis en lumière un aspect peu connu voire occulté de la personnalité, à savoir son homophilie de célibataire endurci ; et de même s’attache-t-il à celle, plus documentée, d’un Thomas Mann nourrissant diverses passions masculines dès son adolescence et jusque tard dans sa vie, probablement demeurées à peu près platoniques en dépit de l’intensité de leur évocation dans son Journal.
    Mais si l’auteur irlandais du Magicien, notoirement gay, se plaît à illustrer cette composante intime rapprochant évidemment l’auteur de La mort à Venise de son protagoniste Gustav von Aschenbach, entre autres projection littéraires de ses fantasmes érotiques - et plus encore de son exaltation d’un fantasmatique « jouvenceau divin » - , cela ne l’empêche pas de rendre justice, dans les grandes largeurs d’une vie où la Littérature reste la maîtresse la plus exigeante de l’écrivain, à un génie littéraire doublé d’un homme fort et fragile à la fois dont l'auteur rend magnifiquement la présence de colosse cravaté à pieds d'argile, autant que celle de l'indomptable et douce Katia, son épouse issue de grande famille juive « assimilée », soutien quotidien et bonne fée-dragon assurant l’équilibre de ses relations avec le monde et avec leurs terribles enfants dont les deux aînés (Erika et Klaus), outrageusement libres dans leur vie personnelle et politiquement engagés, furent eux aussi des figures emblématiques de la littérature allemande en exil et de l'intelligentsia antinazie de premier rang.
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    La mise en abyme multiforme d’une vie
    Le magicien est un immense roman d’une totale simplicité en apparence, synthèse miraculeuse d’une quantité d’histoires personnelles complexes, sur fond de convulsions historiques marquant l’effondrement d’une certaine Allemagne et la transformation d’une incertaine Europe en deux blocs dont on voit aujourd’hui la persistante fragilité.
    Le titre du roman de Colm Toibin évoque la figure du pater familias qui aimait fasciner ses cinq enfants par ses tours d’illusion, quand bien même certains d’entre eux lui reprocheraient plus tard le caractère illusoire de sa présence, ou l’artifice écrasant d’une omniprésence de Commandeur littéraire mondialement reconnu mais parfois bien maladroit à reconnaître les siens en dépit de ses constantes aides financières.
    Le roman commence par ce qui pourrait être une nouvelle « nordique » de Thomas Mann lui-même qui s’intitulerait La mort du père, située en 1891 à Lübeck et racontant le double effondrement d’un homme et d’une firme commerciale auréolée de prestige. Peut-on croire Colm Tóibín quand il prête, à Thomas Mann, l’intuition selon laquelle l’entrée dans la famille Mann de Julia la Brésilienne, sa mère enchanteresse, belle et raconteuse d’histoires, qui oppose son rire latino à la sévérité guindées des Luthériens « nordiques », aura marqué le déclin de la dynastie ?
    Ce qui est sûr, après le désaveu d’un testament imposant une tutelle à l’épouse et à ses fils aînés, c’est que le rejet paternel, humiliant, va provoquer l’émancipation de l’aîné, Heinrich, qui fera ses premières armes d’écrivain en Italie, bientôt suivi de Thomas dont ses tuteurs tâcheront vainement de faire un sage employé d’assurance. En outre, la mort du père déplacera la famille vers le sud à l’initiative de Julia, à Munich où la bohème artistique fleurit plus généreusement que sur les rivages puritains de la Baltique – et Les frères ennemis pourrait être, alors, une nouvelle de Klaus Mann, futur aîné de Thomas, considérant, en lecteur marxisant, les destins parallèles et souvent opposés de Heinrich, compagnon de route des communistes, et de Thomas l’humaniste incessamment hésitant, d’abord nationaliste et ensuite se ralliant à l’Occident démocratique par dégoût viscéral du nazisme.
    Dès sa vingtaine, Thomas Mann va tisser, entre sa vie et ses écrits, des liens constants et profonds, qui laissent à penser que tout lui fait miel littéraire, et les effets spéculaires se multiplieront avec les livres de son frère et de ses enfants, autant que par les commentaires quotidiens de son Journal sur ce qu’il vit et le roman en chantier.
    Ainsi, le premier chef-d’œuvre, qui lui vaudra explicitement le Nobel de littérature en 1929, à savoir la saga familiale des Buddenbrook, constitue-t-il la projection balzacienne, quasiment « d’après nature », de la chute de la maison Mann à Lübeck, avec un jeune Hanno, trop délicat pour vivre longtemps, qui ressemble à la part la plus sensible de l’auteur lui-même. Ensuite, à Munich, dans l’extraordinaire nouvelle intitulé Sang réservé, le futur époux de Katia Pringsheim se servira, non sans énorme culot, de la relation gémellaire liant sa nouvelle amie à son frère Klaus, pour évoquer une relation incestueuse « wagnérienne » d’une sensualité et d’un raffinement proustien, à quoi s’ajoute une dimension symbolique où l’Allemagne et la judéité de sa famille sont clairement impliquées.
    À propos du seul prénom de Klaus, l’on relèvera dans la foulée qu’il est à la fois celui du beau-frère de Thomas, de son fils aîné et d’un jeune homme angélique qui comptera beaucoup dans sa vie secrète, dont le personnages de « divin jouvenceau » ressemble évidemment au Tadzio de La Mort à Venise, alors que l’ombre de Gustav Mahler plane également sur la lagune…
    De la même façon, comme le montre Colm Tóibín, plus attentif à la vie de Thomas Mann qu’au détail de ses œuvres, celles-ci ne cesseront de se nourrrir de la substance existentielle de l’écrivain et de son entourage, de La Montagne magique (après l’hospitalisation de Katia en Engadine) au Docteur Faustus où les relations de Mann et d’Arnold Schönberg joueront un rôle à la fois épineux et central.
     
    Boutons de culottes et autres détails intimes...
    À propos de Schönberg, précisément, Colm Tóibín fait dire à Thomas Mann que ce qui distingue les musiciens des romanciers tient à cela que les premiers en décousent avec Dieu et l’éternité, tandis que les seconds doivent achopper d’abord aux boutons de culottes de leurs divers personnages, autrement dit : au détail, jusqu’à l’intime, de la vie qui va et non seulement aux grands sentiments et autres sublimes idées.
    À la hauteur, quant au rayonnement intellectuel et moral, d’un Tolstoï et d’un Romain Rolland, ou d’un André Gide, ses contemporains, Thomas Mann est sans doute le seul grand auteur-intellectuel, des années 30 aux années 50 du XXe siècle, avant et après les crimes du nazisme et la débâcle de l’Allemagne et sa partition, à incarner, en son exil de Californie puis à son retour en Europe, la voix de la liberté et de la démocratie, notamment dans ses innombrables interventions en conférences ou émissions radiophoniques. Proche de Roosevelt, pressenti par certains comme un président de l’Allemagne à venir, il fut adulé par les Américains jusqu’au temps du maccarthysme où on lui supposa des accointances avec le communisme. On n’imagine guère, aujourd’hui, malgré l’influence d’un Sartre ou d’un Soljenitsyne, les attentes qu’a suscité le plus grand écrivain allemand du XXe siècle, et la violence des réactions que ses positions non partisanes ont suscitée, des injures de Brecht aux mesquineries du FBI, notamment. Son retour en Allemagne en 1950, pour célébrer la mémoire de Goethe à Weimar (à l’Est) autant qu’à Francfort, illustre l’indépendance et le courage exceptionnel du vieil homme.
    Cela étant, le roman de Colm Tóibín n’a rien d’un « reportage » historico-politique. Son Herr Doktor Mann mondialement connu, romancier fêté dont les ventes considérables lui permettent de bien vivre et d’aider nombre de ses confrères, sans parler de sa famille dont il assure la protection avec l’aide de son épouse – ce patriarche à cigares est aussi un Mister Hyde de désir entretenant, sous le regard ironique de Katia et de ses filles, une espèce de passion obsessionnelle , et qu’il juge lui-même « infantile », pour ce qu’il appelle lui-même le «divin jouvenceau» - tel Jupiter enlevant le mignon Ganymède - dont le dernier avatar sera un gentil serveur du palace Dolder, à Zurich, sur la main duquel le Magicien pose sa patte en croyant atteindre le paradis. Et puis quoi ?
    Et puis rien, ou tellement plus que ce rien fantasmagorique: le noyau-vortex du chapitre final de ce roman qui évoque, plus qu’il ne décrit, avec le souvenir revenu de la mère latino dévoilant, à ses enfants, un secret merveilleux dont la lectrice et le lecteur découvriront la nature renvoyant à la beauté d’une œuvre et du monde qui l’a inspirée…
    Colm Tóibín. Le Magicien. Grasset. Traduit (admirablement) de l’anglais (Irlande) par Anna Gibson. Grasset, 603p.
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  • Roméo et Juliette en Corée

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    Il y a quelque chose de shakespearien dans la très remarquable série coréenne signée Lee Jeong-hyo et intitulée, à l’américaine, Crash landing on you sur la plateforme Netflix, évoquant un amour (quasi) impossible dans les circonstances non pas familiales mais nationales où se trouvent ses protagonistes et, aussi, par ses composantes à la fois tragiques (la déchirure opposant les deux Corées) et comiques, la série tenant de la satire à double face et du tableau social foisonnant de scènes populaires truculentes.
     
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    La belle Yoon Se-ri est une self made woman issue d’une famille richissime de Séoul, à qui son père juste sorti de prison (pour malversations financières) décide de transmettre les rênes de l’entreprise familiale, à la noire fureur de ses frères et belles-sœurs. Or, juste avant d’entrer en fonction, la top-manager décide de se payer une partie de parapente (elle a été initiée à Interlaken…) sans se douter qu’une tornade soudaine va la déporter jusque dans les hautes branches d’un arbre nord-coréen où la découvre le capitaine Ri Jeong-hyuk, à qui sa conscience de fils de généralissime devrait imposer la liquidation immédiate de la probable espionne. Mais le capitaine est aussi un grand sensible, pianiste virtuose, et les seize épisodes de la série exigent que Se-ri soit épargnée, voire plus si affinités…
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    Dans une mise en scène de grande production, avec des acteurs formidables dans tous les registres (le Méchant est lui aussi un monstre shakesapearien), la série finit en Suisse sur un happy end glamoureux relevant d’un kitsch aussi coréen qu’helvétique…
    Lee Jeong-yo, Crash Landing on you, sur Netflix.
     
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  • Mercanton seigneur proustien

     

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    Le lendemain de Pâques 1990, Jacques Mercanton fêtait son 80e anniversaire. Belle occasion de rencontrer ce très grand monsieur de la littérature suisse de langue française, dont l'importance de l'œuvre reste souvent encore ignorée, surtout en France. Rencontre mémorable arrosée de whisky...

     

    C'est un écrivain d'envergure européenne que Jacques Mercanton. Avec L'été des Sept-Dormants , admirablesymphonie romanesque où se concentrent ses thèmes essentiels, le romancier nous a donné, il y a un peu plus de quinze ans de ça, son chef-d'œuvre, et sans doute le meilleur roman publié dans nos contrées après l'ère de l'immenseRamuz. 

     

    Depuis lors, la publication des Œuvres complètes de JacquesMercanton nous a permis de mieux réévaluer la pénétration magistrale de l'essayiste et du penseur, ami de James Joyce et d'André Malraux, qui parle avec autant de subtile autorité de Thomas Mann et de Pascal, de Lawrence d'Arabie ou de Monteverdi, que de Molière ou des fins dernières de la vie, dans le style limpide et somptueux qui l'apparente aux classiques de notre langue.

     

    Des fenêtres de l'appartement de JacquesMercanton, où le temps paraît s'être arrêté, la vue donne sur les grands arbres du parc du Denantou et les rives lausannoises du Léman. Au mur, un beau paysage de Vallotton. Sur la bibliothèque, le portrait du général de Gaulle, vénéré par notre hôte. Entre nous, une première bouteille de whisky, dont la flamme liquide réchauffera, trois heures durant, la conversation cousue de digressions dont nous ne débobinerons, pour le lecteur, que le fil rouge... 

     

    1448147014.JPG— Quel est le sentiment dominant, Jacques Mercanton, que vous éprouvez à cette étape de votre vie? 

     

    — Lorsqu'on a fêté le 80e anniversaire de Thomas Mann, le 6 juin 1955, à Zurich, j'ai assisté à une petite scène mémorable, entre l'écrivain et une dame trémoussante, au dernier degré de l'exaltation, qui le harcelait avec ses «Meister! Meister!» et toutes sortes de congratulations. Alors Thomas Mann, assez fraîchement, lui déclara: «Chère madame, je vous remercie, mais n'oubliezpas que 80 ans est une maladie mortelle.» C'est ainsi que je l'ai ressenti àmon tour. Quant à Thomas Mann, qui est, soit dit en passant, le romancier que j'estime le plus éminent de notre siècle, il en est mort trois semaines plus tard... De surcroît, j'éprouve deux autres sentiments. En premier lieu, celui d'un accomplissement: il me semble avoir écrit ce que j'avais à écrire. Et puis j'ai l'impression de n'appartenir plus tout à fait au monde environnant. Je suis né en 1910, dans un univers bourgeois qui n'avait guère changé depuis le siècle précédent. Ensuite, nous avons été confrontés à cette succession de catastrophes qui vont du krach de Wall Street à la bombe atomique. Notre siècle est dominé par la science et la technique. En ce qui me concerne, j'avoue ne m'être jamais intéressé à celle-là, pas plus qu'à celle-ci. Ce qui m'attiraiten priorité, c'était la littérature, la philosophie et l'art - tout ce qui est immuable, en somme. Voyez Beethoven: qu'y ajouter? 

     

    — Vous semble-t-il assister à une décadence? 

     

    — Disons plutôt à une métamorphose. Honnêtement, cependant,mon premier mouvement serait de trouver que le monde actuel se prolétarise. On parle de culture de masse, n'est-ce pas? Or il n'y a rien de plus grotesque à mes yeux. Qui dit masse exclut la culture au sens où je l'entends. Je ne veux pas dire que la culture doive se borner à une élite, mais le rapport que nous entretenons avec la culture est d'abord personnel, intime et exigeant. La culture n'est pas qu'un stock de connaissances ou qu'un vernis plus ou moins brillant: c'est une façon d'être et de vivre, c'est aussi une façon d'aimer et de donner une signification spirituelle à nos actes. Ce qui me frappe dans le monde contemporain, où les gens paraissent si satisfaits d'avoir la télévision - ce qui n'est pas mon cas: j'ai horreur de ça - et quantité d'appareils admirables qui leur permettent d'écouter de la musique, c'est qu'ils ne chantent plus. Certes les chorales et les festivals foisonnent, mais les gens, individuellement, ne chantent plus. Jadis, les fournisseurs fredonnaient des airs sur leur bécane, ou bien c'était la petite Suisse allemande qui chantait la Vreneli du Guggisberg à sa fenêtre. Pour être dénué de prétention esthétique, ce chant-là, tout spontané, représentait une pure expression de la vie; et c'était une forme de culture aussi. A présent, la personne qui ne dispose pas encore d'une machine à écosser les pois ne chante plus comme elle l'aurait fait, hier, des airs de Doret ou deDalcroze, mais elle écoute L'enchantement du Vendredi-Saint de Wagner sur son installation de haute fidélité. On me dira que c'est le signe d'une très grande élévation du niveau de la culture. Pour ma part, je n'en suis pas convaincu.

     

    —  Dans l'annuaire du téléphone, votre nom est toujours suivi de la mention «professeur». Cela vous a-t-il été difficile d'harmoniser l'enseignement et l'écriture ? 

     

    —  Cette mention date de mon retour de Florence,quand j'ai commencé d'enseigner au Collège classique, où je me suis efforcé d'obtenir un statut un peu spécial: je désirais n'enseigner qu'aux grands garçons de 14 à 16 ans. Cela me permettait de parler littérature. En outre, je dois vous dire que, si mignons qu'ils soient, les petits font un tel chahut avec leurs pieds qu'après sept heures de ce régime vous n'avez plus qu'à vous coucher; tandis qu'avec les grands, vous pouvez somnoler de temps en temps. Et puis c'est un âge très affectif. Il y a chez ces garçons un besoin de s'épancher que le maître peut satisfaire, plutôt que le père, trop souvent absent. Le secret de l'enseignement, c'est en effet d'écouter le plus possible. Enfin, j'estime que les activités de l'écrivain et du professeur ne sont pas du tout antinomiques mais complémentaires. Ne s'agit-il pas avant tout, dans un cas comme dans l'autre, de communiquer?

     

    —  Tenez-vous un journal ou des carnets, et, si oui, comptez- vous les publier un jour? 

     

    —  Je m'y suis exercé pendant une dizaine d'années. Cela représente la valeur de quelque vingt-cinq cahiers de grand format et s'interrompt en 1968. Je me suis alors arrêté, estimant que je me répétais. J'ai désigné les personnes qui consulteront ces écrits après ma mort afin de voir s'il y a quelque chose là-dedans qui vaut la peine d'être publié. Je leur ai recommandé la plus extrême sévérité...

     

    —  À supposer, comme on l'a conjecturé, que le Prix Nobel de littérature vous honore un jour, quel «message» aimeriez-vous diffuser à cette occasion? 

     

    —  Il va de soi que je n'y ai jamais pensé! Alors quoi? Ecoutez, je dirais... pure hypothèse, n'est- ce pas?... je dirais qu'il faut qu'aujourd'hui la littérature se retrempe aux sources de la vie et, inversement, que la vie se retrempe aux sources de la littérature...

     

    988482_f.jpg.gifCVT_Lete-des-sept-dormants_9822.jpegJacquesMercanton. L'été des Sept-Dormants, Livre de poche suisse, L'Age d'Homme,1981. 

    Œuvres de Jacques Mercanton, Aux Editions de l'Aire, en 11 volumes. 

     

    (Cet entretien a paru dans le quotidien 24 Heures en date du 11 avril 1990)

     

  • De la Qualité

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    Fugues helvètes, IV. De la magie persistante, en Engadine, d’une nature inspirant la culture comme nulle part ailleurs. Éloge de l’élitisme en art comme en sport, en cuisine et en broderie fine, inaccessible au médiocre ou à l’envieux.

    Il n’est pas de lieu, me semble-t-il, s’agissant de la sensibilité européenne de ces cent à cent cinquante dernières années, où la perception et l’expression des instances de la nature et de la culture se rencontrent, s’accordent en harmonie et se fécondent mieux qu’en ces hautes terres de l’Engadine marquant le passage du Nord germanique au Sud latin et dont un seul titre de roman , ne désignant aucune cime particulière mais résumant une atmosphère, La montagne magique, cristallise le composé d’esprit et d’émotivité, de rêverie solitaire et de débats ardents qui a fait se rencontrer tant d’âmes sensibles, lesquelles étaient aussi des corps et des cœurs et autant d’esprits de qualité variées et parfois avariée comme était mêlée la personne toute pure et comiquement impure de Thomas Mann, etc.

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    Monsieur Mann a-t-il abusé de la confiance de Madame Mann en reluquant assez obsessionnellement les jolis grooms des palaces grisons, comme il le détaille dans son journal intime ? C’est peut-être ce que penseront les vertueux de notre époque moralisante ou le discrédit mesquin est préféré à l’admiration, surtout quand il s’agit de rabaisser un génie trop éclatant ou envahissant, qu’il s’agisse de Shakespeare ou de l’auteur de Tonio Kröger ou de La mort à Venise, mais encore ?

    Toute vénération aveugle m’a toujours paru relever de la jobardise, mais la rage visant ce qu’on appelle l’élitisme, en matière de culture (au contraire de ce qui se passe en sport ou en cuisine) me semble bien plus significative d’une sorte de jalousie pseudo-démocratique, sur fond d’égalitarisme nivelant toute hiérarchie qualitative, que du souci légitime de ne pas appliquer aux arts et à la littérature les préjugés sociaux « de classe », comme on dit.

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    La Qualité, sa recherche, la discipline qu’exige sa réalisation et l’exigence que supposent sa reconnaissance et sa défense, signalent bel et bien un effort d'excellence commun aux artisans et aux artistes, qu’il s’agisse de dentelières ou de cracks de la raquette, de charpentiers ou de sculpteurs sur granit, de cuisiniers ou de poètes très délicats , avec toutes les nuances requises qui fassent la distinction entre la construction d’un rustico de bois et de pierre utile à la préservation du foin nourrissant ou d’un monumental palais de style renaissance comme on en trouve au milieu des chalets de Soglio, rappelant la contiguïté point forcément conflictuelle de la paysannerie et des familles à particules . Mais une particule suffit-elle à définir une élite ? Évidemment pas !

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    Reste alors à repérer la Qualité où elle est, la beauté de l’objet alliée à sa valeur d’usage, indépendamment des critères liés au snobisme momentané ou aux valeurs souvent faussées du marché de l’art.

    Le village de Soglio, qu’on pourrait dire au bout du monde sur sa terrasse surélevée du val Bregaglia, réalise assez idéalement la fusion d’une nature splendide et d’une culture de haute qualité, celle-ci fût-elle has been puisque la présence d’un Rainer Maria Rilke ou d’un Pierre Jean Jouve, d'un Hermann Hesse ou d’un Daniel Schmid n'y est plus qu’un souvenir entretenu par les zélateurs d’un tourisme culturel combinant vénération rétrospective et randonnées vaillantes à semelles solides.IMG_7372.jpg

    IMG_7351.jpgSi Lady L. se montre plutôt agacée par ces relents de cultes culturellement corrects, je reste pour ma part affectivement attaché à ce lieu à cause de la beauté souvent insurpassable de la poésie de Rilke, celle d’une nouvelle de Jouve qui a capté merveilleusement le mélange de rudesse et de finesse, de rêverie nordique et de sensualité à l’italienne du lieu, ou encore du film Violanta qui rappelle l’histoire de ce seuil frontalier hautement significatif à certaines époques où les hommes se dépeçaient vivants, brûlaient les femmes stigmatisées pour leur pauvreté ou leur savoir naturaliste, sur fond de chasses à l’ours et de veillées embaumées par l’odeur des châtaignes rôties, etc.

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    Admirer tel portrait de jeune femme de Giovanni Segantini (au musée Console de Poschiavo) ou tel buste de son frère Diego par Albert Giacometti (à Stampa) n’est pas souscrire à un élitisme culturel plus douteux que d’apprécier telle performance d’un Federer ou tel pain de poire orné d’un chamois de sucre : c’est aussi naturel (ou parfois quasi surnaturel) que de trouver magnifique (mais pourquoi donc ?) le cirque glaciaire de la Bernina, la sérénité quasi mystique (ce mot !) du val Fex en fin de journée automnale au milieu de l’or des mélèzes sous le ciel d’un intense bleu nippon, ou la découpe lyrique (a mon goût de grimpeur rangé des mousquetons) des pics de la Disgrazia ou du Piz Badile qui, comme un soleil couchant sur le lac de Silvaplana, feront un carton sur Instagram, etc.

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