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  • Pour tout dire (37)

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    À propos de la souffrance enfantine filtrée par le Jeune homme de Karl Ove Knausgaard. Un père atrocement normal et la bénédiction du scorpion dans le Judas d'Amos Oz. Qu'une enfance heureuse peut être aussi source de douleur...


    S'il est de notoriété universelle que la vérité sort de la bouche des enfants, le moins qu'on puisse dire est qu'elle n'est pas toujours exprimée et plus rarement encore entendue. On commence certes, dans nos pays moins soumis que naguère à l'omertà des familles et de la société, à écouter les enfants maltraités et les femmes battues, mais une zone reste grise, où la tristesse d'une enfance ne tient pas tant à la brutalité d'un père ou à la méchanceté d'une mère, mais simplement au sentiment lancinant d'un manque d’amour latent ou d’une peur patente, comme celle qui plomba les jeunes années de Karl Ove Knausgaard et de son frère Yngve.
    Mais de quoi donc se plaint cet "enfant gâté", comme le qualifiait son père, du genre inflexible, bien-pensant de gauche et ne tolérant pas la moindre contradiction de la part de ses fils ?


    On a compris, en lisant La mort d'un père, premier des sept volumes de la monumentale autobiographie romanesque de Knausgaard, que celui-ci et son frère aîné détestaient leur paternel, sans que le portrait de celui-ci ne soit détaillé dans ces quelque 600 premières pages. Or Jeune homme est plus explicite, sans nous proposer pour autant le portrait d'un monstre. Ce qui frappe en revanche, c'est la peur terrible qu'il inspire à l'hypersensible Karl Ove. Parce qu'il le gifle, le pince, lui pique le dos de la pointe de son couteau de cuisine, ou le cogne, le rabaisse ou l’ignore ? Pas seulement. À vrai dire, ses colères froides, sa façon d'humilier l'enfant et de le dominer d'un seul regard tueur ou d'une parole blessante, sont pires que les dégelées d'un paternel brutal mais capable de tendresse.


    Nous avons eu, à l’école primaire de Chailly, sur les hauts de Lausanne, un instituteur de cet acabit qui, dans sa blouse blanche immaculée et avec ses cheveux noirs brillantinés, incarnait le maître d’école « sévère mais juste », pratiquant encore l’alternative des mille lignes à recopier ou des coups de baguette, poussant même la rigueur jusqu’à la menace de la fessée à « culotte baissée ». Mon souvenir de ce Monsieur Besson n’est d’ailleurs pas tout négatif, tant il savait aussi nous intéresser à mille choses, mais je lui en voudrai toujours, petite humiliation cuisante, d’avoir accueilli, avec quelle surprise dépitée, la nouvelle de mon examen d’admission au collège réussi, moi qui n’étais que le fils d’un banal employé d’assurances, alors que mon voisin François, rejeton de médecin très en vue, restait sur le carreau contre toute logique sociale, n’est-ce pas…

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    La force du récit de Jeune homme ne tient pas à la noirceur du tableau, mais à l'accumulation de petits faits mesquins attestant le caractère totalement égoïste et froidement convenable de ce père dénué de toute empathie. Deux exemples : de manière inattendu, le père se pointe dans la chambre du fils en train de se livrer à des patiences, et lui propose de lui enseigner un nouveau jeu de cartes. Et de s’emparer de celui-ci, de jeter les cartes en l’air et d’ordonner au gosse de ramasser. Ou encore, quand Karl Ove emprunte la nouvelle pelle à neige paternelle pour aider son vieux voisin dans un bel élan de charité chrétienne (le garçon a décidé d’être bon dans ce monde méchant), voici le père surgir et injurier son fils coupable d’avoir volé SA pelle, etc. On sait déjà, longuement évoquée dans La mort d’un père, la déchéance finale du personnage, sombré dans l'alcoolisme et crevant auprès de sa propre mère, mais c'est surtout entre les lignes et entre les signes que se forme ici son portrait complété de triste Occidental social-démocrate propre sur lui et glaçant.


    14322419_10210583873699913_2064777347146797636_n.jpgUne enfance plus sombre, à la limite du sordide, fut celle du jeune Shmuel Ash à tête d'homme des cavernes et coeur de tendron, l'un des trois protagonistes du dernier roman d'Amos Oz, sûrement l'un des rares grands livres de cette rentrée d'automne. Or cette enfance, marquée par la mésentente des parents de Shmuel et son confinement dans un corridor moisi lui tenant lieu de chambre, est comme illuminée par un épisode tragi-comique qui rappellera à chacun le confort délicieux de ses convalescences enfantines, quand la maladie fait de vous un roi ou un princesse...
    Plus précisément, la piqûre d'un scorpion, à vrai dire assez promptement soignée, pousse l'enfant à s'imaginer mort et recevant l'hommage plein de regrets de ses parents désolés d'avoir été si nuls à son égard, avant le défilé, devant son cercueil, de la parentèle et de ses petites amies également effondrées et repentantes….
    « Heureux ceux qui ont souffert étant enfants » écrivait feu mon éditeur et ami Vladimir Dimitrijevic dans la postface dont il gratifia mon premier livre, au déplaisir de notre chère mère qui ne voyait pas en quoi notre enfance avait été souffrante. Or elle avait raison, autant que mon ami qui savait qu'un enfant catastrophiquement sensible peut très bien souffrir dans un environnement stable voire harmonieux.
    De la même façon, une enfance objectivement calamiteuse, comme celles de Tchékhov ou de Dostoïevski, ou marquée par la dureté mesquine, comme celles de Jules Renard ou de Knausgaard, peuvent donner lieu à des transposition littéraires « heureuses », dont le petit Marcel Proust, choyé et n'en finissant pas de se délecter de son malheur au fil de la Recherche du temps perdu, est l'exemple inégalable…


    Karl Ove Knausgaard. Jeune homme. Denoël, 581p.
    Amos Oz. Judas. Gallimard, 347p.

  • Pour tout dire (36)

     

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    À propos de la notion de chef-d'oeuvre. L'éclairage appréciable de Charles Dantzig. Un crétin nommé Gérard de Villiers. L'admirable Judas d'Amos Oz et le très attachant Homme amoureux de Karl Ove Knausgaard...  

    Notre époque d'hystérie consommatrice et de délire publicitaire raffole des superlatifs, qui le plus souvent n'enveloppent que du vide. L'appellation de chef-d'œuvre, en matière de littérature, signale assez cette inflation, qui voit proliférer les livres incontournables ce matin et promis à l'oubli ce soir.

    L'excellent écrivain et critique Charle Dantzig a fort bien traité du sujet dans À propos des chefs-d'œuvre, dont il montre la relativité des critères de définition et l'impossibilité d'en établir des listes fixes.

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    La seule idée de la réussite absolue ou de l'objet parfait est même contraire à ce qu'il y a de souvent très imparfait dans une oeuvre géniale, dont les romans de Dostoievski, à l'obscurité fuligineuse desquels le stendhalien Dantzig est peu sensible, sont la preuve multicéphale. Et la Recherche du temps perdu de Proust, chef-d'oeuvre pour son ensemble ou seulement dans Le Temps retrouvé ?

    À propos de cette somme romanesque sans équivalent au XXe siècle, le très raffiné Gérard de Villiers, juste pour me river mon clou (il sentait bien que j'étais venu l'interviewer comme on va voir quelque monstre au musée des horreurs), me lança comme ça que forcément un Proust devait me faire saliver, que lui-même estimait un crevard nul. Et l'auteur des immortels S.A.S d'affirmer que le chef-d'oeuvre contemporain par excellence était Love story, etc.

    6589936.jpgEn écoutant le crétin en question formuler ce jugement, je regardais, songeur, la statue stylisée qu'il y avait au milieu de son bureau, dans son hôtel particulier de l'avenue Foch, représentant une femme dans le sexe de laquelle le sculpteur avait soudé un kalachnikov...

    On connaît l'origine du terme, qui appelle chef-d'oeuvre l'ouvrage accompli d'un artisan aspirant à être reçu par les compagnons de son métier. Georges Simenon aimait dire de son oeuvre qu'elle était d'un artisan, mais lequel de ses centaines de romans peut être dit son chef-d'oeuvre ? Le Bourgmestre de Furnes ? Ou Les gens d'en face ? Ou vingt autres ?

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    Ce qui me semble défendable, c'est de conclure au chef-d'oeuvre "absolu" dans le cas d'une oeuvre-somme du genre de La Divine Comédie de Dante, enclose sur elle-même comme une grande sphère, tels aussi Don Quichotte ou Anna Kamarazova de Tolstoïevski.

    En lisant ces jours Judas,  le dernier roman de l'écrivain israélien Amos Oz, qui ferait un super Nobel en octobre prochain, je me disais que ce livre admirable en tous points, tant par l'originalité de sa thématique (Judas supposé le plus fervent disciple pré-chrétien de Jésus, qui se pend de désespoir en constatant que le Rabbi ne descend pas en gloire de la croix) que par l'intensité tragique de son atmosphère (Jérusalem en hiver à la fin des années 50) ,la formidable présence de ses personnages et la beauté de sa langue, a bel et bien l'étoffe des chefs-d'œuvre, mais deux autres romans au moins du même auteur Seule la mer et Histoire d'amour et de ténèbres, sont du même tissu.       

    Ce que je ne dirai pas, en revanche d'Un homme amoureux de Karl ove Knausgaard, que j'aime tout autant que Judas mais qui ne me semble pas avoir cette espèce d'accomplissement hors du temps qui caractérise à mes yeux le chef-d'oeuvre littéraire, ou Mona Lisa en peinture ou la 9e de Ludwig Van en musique, etc.

    Comme il en va des paysages habitables, la meilleure littérature n'est pas faite que de pics sommitaux et c'est tant mieux, d'autant que l'air respirable se raréfie là-haut. Pareil pour le Paradis de Dante, par trop saturé de lumière et de cantilènes en gelée divine.

    Quel chef-d'oeuvre dans l'ensemble des récits ou du théâtre de Tchékhov ? Les douze pages de L'étudiant, nouvelle cristallisant peut-être le noyau spirituel de cet écrivain qui fut autant l'honneur de la littérature que de l'humanité bonne ? La réponse devrait faire la pige à  la question...

    Conclusion d'un dimanche matin nuageux à couvert au bord de la Grande Bleue dont le doux ressac berce les ondins : révérence au paon littéraire et à l'oiseau de paradis, mais n'oublions pas le reste de la volière et la foule du métro, etc.

  • Pour tout dire (35)

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    À propos des notes de mémoire, d'un mot de Jean Dutourd et du TOUT DIRE quotidien de Iouri Olécha. Des phobies enfantines de Karl Ove Knausgaard et des considérations croisées d’un jeune Russe et d’un jeune Norvégien sur la mémoire, à un siècle d’intervalle...


    « Une idée notée est une idée perdue », me dit un jour l'académicien fumeur de pipe Jean Dutourd, ronchon de droite au style tonique et aux coups de gueule parfois bienvenus. Il le disait en romancier, et c'est vrai que le meilleur de l'invention romanesque se fait le plus souvent sans notes ou en les oubliant au moment de l'écriture.
    Une nuance peut être faite, cependant, en ce qui concerne l'écriture qu'on pourrait dire « diurne », par opposition à une composition plutôt « nocturne ». Le poète et romancier néerlandais Cees Nooteboom écrit ainsi que la rédaction d'un journal personnel ou d'un essai se caractérise par le fait qu'on sait ce qu'on va écrire, alors qu'un poème ou qu'un texte de fiction nous viennent souvent comme tombés du ciel, ou dictés de nos profondeurs.
    Cela m'est arrivé pendant les quinze ou vingt mois de composition d'un roman en vue duquel j'avais pris des cahiers entiers de notes, mises de côté tous les matins où, dès cinq heures, encore à fleur de sommeil, et jusqu'à huit heures, mes pages se remplissaient d'encre verte quasi sans ratures...

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    Le 5 mai 1930, le jeune auteur russe Iouri Olécha, déjà célèbre pour un premier roman qu'on dirait aujourd'hui « culte », intitulé L'Envie, entreprit la rédaction d'une sorte de journal par fragments qu'il poursuivit des années durant sans le publier (il fut longtemps en butte à là surveillance stalinienne) et qui se développe de son enfance à sa vieillesse, suite kaléidoscopique à la fois très réaliste et pleine de charme à laquelle j'ai repensé en lisant le troisième volume de l'autobiographie de Knausgaard évoquant son enfance. Le grand critique russe Victor Chklovski parlait de « rayon laser » à propos du regard porté par Olécha sur le monde environnant, au gré d'une technique inédite. « Olécha maîtrisait le moyen de réveiller la fraîcheur de la perception », écrit Chklovski « il maîtrisait le caractère premier des sensations. »

    Au début de son journal, Iouri Olécha écrivait : " Au lieu de commencer à écrire un roman, j’ai commencé à tenir un journal… À quoi bon inventer, « composer ». Il vaut mieux honnêtement, jour après jour, noter le véritable contenu du vécu, sans chercher à finasser autrement. Puisse tout le monde écrire son journal : employés, ouvriers, écrivains, illettrés, hommes, femmes, enfants… Quel trésor ce sera pour le futur ! Nous, qui vivons aux premiers jours de fondation d’une nouvelle société humaine, devons en laisser une multitude de témoignages ».
    Et d’ajouter vers la même époque : « J’extrais en ce moment des morceaux de ma mémoire, je les trie et les emmagasine. Il faudra ensuite en confectionner des plaques du genre de celles qu’on glisse dans les lanternes magiques et inventer un appareil qui puisse les illuminer et les projeter ».


    Dès le début de la première partie consacrée à son enfance, Olécha précise encore sa démarche : « Un jour, j’ai prêté une autre oreille au vieil adage qui dit qu’un écrivain ne saurait vivre un jour sans écrire au moins une ligne. (allusion à la phrase de Pline l’Ancien : Nulla dies sina linea, précise le traducteur). J’ai décidé de commencer à m’en tenir à cette règle et j’ai sur-le-champ écrit la première « ligne » en question. Il en est sorti un fragment assez court et, ainsi qu’il me semblé, parfaitement achevé. La même chose s’est reproduite le lendemain, et ainsi de suite, jour après jour, je me suis mis à écrire ces « lignes ».
    Et de conclure non sans candeur: « Il me semble que l’unique œuvre que je puisse écrire qui soit de quelque importance et utilité pour les gens, c’est le livre de ma propre vie ». Ce livre, jamais publié du vivant de l’auteur, mort en 1960, a été reconstruit à partir de ses archives, publié en russe en 1965 et dans sa traduction française signée Paule Lequesne, en 1995 à L’Âge d’Homme, avec une préface de Victor Chklovski. Celui-ci, insistant sur la fraîcheur très frappante des images de la « lanterne magique » d’Olécha, trouverait maints point de rapprochements entre la vision de l’enfance russe de celui-ci et celle, un siècle plus tard, de l’enfance norvégienne du jeune Karl Ove.
    Le Russe écrit : « En fait, qu’est-ce exactement que nous premier souvenir ? Vraisemblablement ce que nous prenons pour tel et qui certainement est loin d’être le premier. Nos premiers souvenirs se sont inscrits dans nos mémoires sous la forme, qui sait, de ces cauchemars qui nous visitent parfois la nuit au plus profond de notre sommeil, quand nous nous réveillons terrifiés, sans rien pouvoir nous rappeler de ce qui nous est arrivé, bien que notre cœur cogne si fort et si vite que force est de penser que l’horreur était encore avec nous à la seconde où nous avons réussi à sortir du sommeil ».

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    Et le Norvégien. « Chiens, renards et tuyaux étaient des menaces concrètes et tangibles et de ce fait elles restaient à leur place soit elles étaient là, soit elles ne l’étaient pas. Mais l’homme sans tête et le squelette grimaçant appartenaient au monde des morts, donc impossible de les maintenir à leur place de la même façon, ils pouvaient être partout, dans l’armoire qu’on ouvrait dans le noir, dans l’escalier qu’on empruntait, dans la forêt et même sous le lit ou dans la salle de bains. J’associais mon propre reflet dans les vitres à ces créatures venues de l’au-delà, peut-être parce qu’il n’apparaissait que quand il faisait nuit dehors, mais c’était horrible de voir mon reflet dans la vitre noire et de penser que ce n’était pas ma propre image mais celle d’un mort me regardant avec insistance ».
    S’ils n’ont rien de convenu ou de sucré, les regards portés sur leur enfance par ces deux auteurs ont enfin cela en commun que leur puissance d’évocation éveille en nous maints souvenirs qui nous sont propres. Ainsi de ce que raconte Knausgaard à propos de son attrait pour les souterrains ou de sa peur des ondins, de la quête à plusieurs camarades des trésors enfouis aux pieds de l’arc-en-ciel ou des odeurs respectives des maisons, etc.
    Le jeune Russe à propos de la mémoire : « Le travail de la mémoire est étonnant. Nous nous rappelons certaines choses pour des raisons qui nous sont parfaitement inconnues. Dites-vous : « À présent je vais me souvenir de quelque chose de mon enfance ». Fermez les yeux et dites-le. Vous retrouverez un souvenir que vous n’aviez absolument pas prévu. Toute participation de la volonté est ici exclue. Une image s’allume, branchée par on ne sait quels ingénieurs en arrière de votre conscience. Le diable l’emporte, ma propre volonté réside à peine en moi-même ! Elle est plutôt à côté ! Aussi, combien peu d’influence elle peut avoir sur mon être tout entier ! Combien le moi conscient, qui possède nom et désirs, occupe peu de place dans mon moi entier qui lui n’a ni désir ni nom ! Je fais la conversation, mais dans le même temps j’appartiens tout entier à la nature, et la nature ignore que pour parler je reste assis sur le divan de mon bureau. Je suis une sorte de particule électrique dans le flux d’électricité qui parcourt l’univers, dans le flux de la matière ».
    Et le jeune Norvégien : « La mémoire n’est pas un élément fiable dans la vie, pour la simple raison que la vérité n’y est pas primordiale. Et ce n’est jamais l’exigence de vérité qui détermine si la mémoire se souvient fidèlement d’un événement ou pas, mais l’intérêt de chacun. La mémoire est pragmatique, elle est traître et rusée bien que sans animosité ni méchanceté, au contraire, elle fait tout pour satisfaire son hôte. Elle refoule certaines choses dans le néant de l’oubli, en déforme d’autres jusqu’à les rendre méconnaissables, se trompe galamment sur d’autres encore, et pourtant elle se souvient de quelques-unes clairement, correctement et exactement. Mais voilà, il n’est jamais donné à personne de savoir ce dont on se souvient correctement »…


    Iouri Olécha. Pas un jour sans une ligne. Traduit du russe par Paul Lequesne. Préface de Victor Chklovski. L’Age d’Homme, 1995, 278p.


    Karl Ove Knausgaard. Jeune homme. Traduit du norvégien par Marie-Pierre Fiquet. Denoël, 2016, 579p.

    Peinture ci-dessus: Joseph Czapski.

  • Des Illusions perdues qui nous font retrouver Balzac

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    La France déprimée, en perte de créativité, va-t-elle rebondir en retrouvant les ressources d’énergie constructive de son passé ? C’est ce qu’on pourrait espérer en découvrant le film tiré, par Xavier Giannoli, d’Illusions perdues, chef-d’œuvre dont l’implacable aperçu critique de la société des années 1820-30 nous renvoie en 2020-30. A voir, malgré les raccourcis et la précipitation du film, avant de revenir à La Comédie humaine et à un essai récent, Notre monde selon Balzac, signé Alexis Karklins- Marchay, qui la traverse et l’explicite en toute clarté.
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    Si vous avez bien en mémoire ou que vous venez de (re)lire l'un des plus formidables romans de Balzac (et du XIXe siècle français), et que vous vous pointez au cinéma pour découvrir Illusions perdues dans l’adaptation signée Xavier Giannoli, peut-être crierez-vous à la trahison après un premier quart d'heure de projection en constatant que Lucien de Rubempré, Chardon de son vrai nom et végétant à Angoulême, n'a plus ni parents ni «frère» (son ami David Séchard, essentiel parmi ses proches), zappés comme l'est tout l'arrière-plan de sa jeunesse, le scénario le plantant dans les prés fleuris au moment de ses premières compositions poétiques, en pleine campagne angoumoise bucolique; et plus tard vous rugirez encore en constatant que la moitié de ses amis parisiens, dont le très important Daniel d'Arthez (double partiel de Balzac lui-même) et les membres du fameux Cénacle ont également passé à la trappe - mais en cours de route vous vous serez peut-être fait emporter par le maelstrom du roman retravaillé pour le cinéma, l’élan dynamique voire frénétique de la narration, la forte présence des personnages servis par de remarquables acteurs, les magnifiques images relevant parfois de la fresque en mouvement, entre autres scènes fortes où se retrouve le génie de Balzac, jusqu'à la conclusion mélancolique dans le ton du roman, même si la fin du protagoniste est beaucoup plus noire, un roman plus tard, dans Splendeurs et misères des courtisanes…
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    À préciser, alors, que l'adaptation de Xavier Giannoli module un point de vue tout personnel et temporellement cadré - limité à la partie centrale du roman où le jeune poète provincial débarque d'Angoulême à Paris et réalise ses ambitions pour le meilleur et le pire - et thématiquement resserré et accentué jusqu'à la polémique voire au pamphlet, sur l'évolution du Journalisme en lien avec la Publicité naissante et les enjeux économiques et politiques des journaux soumis à la Finance, la critique virulente de la Presse (la Monographie de la presse parisienne de Balzac serait à relire…) et un aperçu diversifié de l'arrivisme et de la complaisance voire de la corruption des gens de plume, notamment.
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    Comment un jeune homme rêve de gloire, d'abord toute littéraire, et cède ensuite au goût de la réussite à tout crin, comment il se trahit lui-même d’une compromission à l’autre, trahit celle qui l'a protégé, trahit ses plus chers amis, sans cesser jamais d'être (un peu) tourmenté par une conscience vive et un cœur tendre (Balzac voyait en Lucien une moitié de nature féminine), voilà bien la ligne de fond d'Illusions perdues, ou plutôt l'une des lignes issue d'un ensemble de thèmes beaucoup plus ample, portés dans le roman par une quantité de personnages mémorables, dont quelques-uns se retrouvent ici, avec moins de nuances et de profondeur, dans cette adaptation cinématographique aux ellipses et aux mouvements parfois si précipités qu’ils tournent à certaine confusion.
    Cependant le roman est tout de même là et Balzac, avec sa grande générosité naïve et rouée à la fois, apprécierait peut-être, malgré ses manques, ce film plein de juvénile énergie, de verve verbale évidemment démarquée de la sienne, de panache visuel et, aussi, de non-dit mélancolique lisible de part en part dans le regard du jeune et beau Benjamin Voisin incarnant Lucien de Rubempré avec fougue et finesse.
     
    Une œuvre-charnière, sur une période de mutation
     
    Dans la suite polyphonique de La Comédie humaine, à la fois très concertée et parfois chaotique d’apparence, Illusions perdues me semble constituer un roman central, et cela aux deux points de vue d’une trajectoire personnelle et d’un tableau social élargi.
    C’est d’abord le roman d’apprentissage d’un jeune poète pur et fou, typique de l’ère romantique, qui rêve de devenir le Pétrarque de son « canton ». Talentueux et beau comme un ange, adulé par sa mère et sa sœur, encouragé par son double amical au prénom de David, c’est le « jeune premier » idéal en lequel Honoré le ventripotent projetait un avatar avantageux du petit provincial pataud qu’il fut lui-même, rêvant de lancer à la capitale, comme l’un des personnages d’un roman antérieur (Le Père Goriot) au nom de Rastignac, le défi d’«à nous deux Paris !».
    Ensuite, suivant en partie cette ligne personnelle, avec la conquête de Paris, les succès fracassants et les désillusions cuisantes de Lucien, Illusions perdues, après la romance déchirante d’Eugénie Grandet, marque le passage fortement contrasté de la province à dominante mesquine à la capitale de toutes les réussites et de toutes les perditions. Or ce transit personnel va de pair avec une transformation collective de la société française, deux générations après la Révolution, que Balzac, en écrivain, qui a besoin de papier, d’imprimeurs, d’éditeurs, de critiques et de lecteurs, va observer de près et en mettant la main à la pâte puisqu’il sera lui-même imprimeur, éditeur, feuilletoniste, inventeur aussi génial que foireux - il invente le livre de poche, le club du livre et la collection de prestige préfigurant la Bibliothèque de La Pléiade, mais toutes ses inventions seront autant d’échecs dont profiteront d’autres après lui alors même qu’il compense ses échecs en écrivant tant et plus. Comme l’a bien montré Stefan Zweig dans sa biographie magistrale, chaque fois que Balzac se casse la figure dans ses entreprises matérielles, son œuvre progresse…
    Illusions perdues raconte donc l’irrésistible ascension d’un jeune plumitif surdoué quittant sa province avec une comtesse plus âgée que lui (Madame de Bargeton), qui débarque à Paris où il zigzague entre le milieu snob de son amie, dont il est plus ou moins tenu à l’écart, et celui des écrivains et journalistes, libraires-éditeurs et autres gens de théâtre où les actrices et les courtisanes se mélangent volontiers. Dans les cafés «littéraires», Lucien rencontre de bons jeunes gens partageant son idéal, qui l’intégreront à ce qu’ils appellent le Cénacle. Un certain Daniel d’Arthez fera figure d’auteur incorruptible – en lequel on peut voir une projection du désir d’intégrité de Balzac. Mais Lucien, faible de caractère et ne rêvant que de briller s’alliera plutôt avec Etienne Lousteau, désabusé cynique et lui indiquant le meilleure chemin pour « réussir », la frime, la triche, l’abdication de toute sincérité, etc.
     
    Un Balzac mal lu à redécouvrir…
     
    Il est intéressant de comparer, à plus de cinquante ans d’intervalle, la version télé des Illusions perdues, réalisée dans les années 60 par Maurice Cazeneuve, en noir et blanc, où le très angélique Yves Renier tient le rôle de Lucien, tandis que le sardonique François Chaumette joue celui du baron de Châtelet – à voir sur Youtube -, avec le film de Xavier Giannoli. De la lecture de Cazeneuve assez respectueuse, sensible mais d’une sorte de rigidité réaliste, à celle de Giannoli, on saute vraiment d’un monde à un autre: du noir et blanc «janséniste» aux grands coups de pinceaux polychromes et aux bandes-son tonitruantes, et, surtout, de la lenteur à la vitesse.
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    Je viens de relire Illusions perdues en plusieurs semaines, à passé 70 ans... J’avais lu ce roman deux fois déjà, et j’estime qu’il est difficile de le saisir vraiment avant 25 ou 50 ans, sans expérience de la vie active et sans recul. Par ailleurs la lecture de Balzac a souvent été «plombée» dans la seconde moitié du XXe siècle, relevant de l’obligation scolaire voire de la « punition » alors que l’auteur, même « incontournable », était classé par certains profs et autres critiques, patriarche de droite lourdement catho. Un Henri Guillemin avouait d’ailleurs n’y être jamais entré, trouvant ses romans « barbants », mal écrits et idéologiquement suspects, témoignant d’une myopie plus générale où l’idéologie, précisément, faussait l’approche de La Comédie humaine.
    Mais peut-être sort-on de ce malentendu ? C’est ce qu’on peut se dire à la lecture du vaste essai-panorama d’Alexis Karklins-Marchay paru tout récemment, qui mérite lui aussi qu’on prenne le temps de le lire attentivement, loin des bruyants.
     
    Le bruit du monde, entre « claque » et « canards »
     
    Dans sa Monographie de la presse parisienne, Balzac a brossé une douzaine de portraits de journalistes dont la galerie invite aux identifications actuelles avec « le jeune critique blond », le « rienologue », le « Grand Critique », « l’auteur à convictions », etc. Or on retrouve ces «types» dans Illusions perdues (le roman) autant que dans le film avec deux scènes carabinées de celui-ci: quand ces messieurs, autour du libraire-éditeur Dauriat (Gérard Depardieu en grand écrabouilleur très subtilement nuancé), font assaut de mots d’esprit (où Balzac voyait une tare de la mentalité française), et quand Lucien et Lousteau détaillent en rafale toutes les formes d’arnaques verbales de la critique opportuniste et sans scrupules.
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    Dans la foulée, côté théâtre, Xavier Giannoli focalise l’attention sur le personnage abject du chef de la «claque », qui dirige les applaudissements et les huées à proportion de ce qu’on le paie, et coté rédactions, l’on voit des canards vivant se dandiner sur les copies avec un clin d’œil au cher Honoré qui consacre une page à cette nouvelle pratique de la vraie-fausse nouvelle, appelée alors « canard » et aujourd’hui «fake news»…
    Mais tout cela, au cinéma, me semble aller trop vite, en alimentant l’opinion, fausse elle aussi, que «tout est pourri» dans le journalisme ou le milieu littéraire – ce que ne dit pas Balzac malgré la virulence des ses attaques.
    Et c’est là que le point de vue partiel, mais aussi partial, de ce film «qui en jette» me semble pécher, sans les contrepoids (dans le roman) de David Séchard le «frère» réaliste, soutien financier et bon conseiller moral de Lucien, de la mère et de la sœur Eve de celui-ci, enfin des amis du poète au Cénacle, remplacés par Etienne Lousteau (Vincent Lacoste, parfait lui aussi en «coach» amicale virant jaloux) et par le brillant écrivain à succès Nathan (Xavier Dolan, dont les regards coulants font peut-être allusion à la composante homosexuelle de Lucien, qu’on verra resurgir plus explicitement dans Splendeurs et misères des courstianes avec l’immense personnage de Carlos Herrera, alias Vautrin ), auquel les scénaristes prêtent la voix off de la dernière séquence…
    Bref et pour conclure, autant cette interprétation d’Illusions perdues épate par sa vitalité et sa fastueuse imagerie, sa verve truculente limite vulgaire ici et là et sa délicatesse de touche (ah, le tendre visage de Coralie que lui prête Salomé Dewaels en délicieuse boulotte, ah les expressions de Cécile de France en comtesse de Bargeton…), autant ses lacunes renvoient à la lecture de Balzac, très pertinemment guidée par Alexis Karklins-Marchay dans les grandes largeurs de son essai, et bien sûr dans La Comédie humaine elle-même dont les bonheurs de lecture qu’elle nous réserve ne sont pas illusoires…
     
    Honoré de Balzac. Monographie de la presse parisienne. Pauvert, coll. Libertés, 1965. Réédité maintes fois…
    Alexis Karklins-Marchay, Notre monde selon Balzac. Relire La Comédie humaine au XXIe siècle. Editions Ellipses, 520p. 2021.

  • Pour tout dire (34)

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    À propos de nos souvenirs d'enfance, bruts ou reconstruits. D'une affirmation discutable de Roland Barthes. Des bribes de mémoires sauvées des six premières années de l'enfance de Karl Ove Knausgaard dans Jeune homme, et des contre-exemples proliférants.

    La mémoire est une drôle de machine qui fonctionne très différemment selon les individus. Roland Barthes prétendait que nos souvenirs d'enfance relèvent de la fiction reconstruite, et Karl Ove Knausgaard, dans les premières pages de Jeune homme, troisième des sept tomes de son autobiographie, réduit les souvenirs de ses six premières année à quelques séquences réminiscences étonnamment pauvre chez un hypermnésique de son espèce.

    À preuve de contraste, je sais de nombreux auteurs, à commencer par moi-même en personne, et sans compter de non moins nombreux individus qui n'ont pas l'outrecuidance d'écrire, qui ont des souvenirs bruts, relevant parfois de sensations vagues ou parfois de perceptions imagées ou verbales plus nettes, remontant aux premières années voire aux premiers mois de leur existence.

    L'exemple le plus stupéfiant, à ma connaissance, est celui du récit de l'écrivain russe Andrei Biély, intitulé Kotik Letaev, dont la première lecture a exhumé, dans ma propre mémoire, quantité de pépites enfouies dans le tout-venant obscur de ce qu'on pourrait dire notre archive dormante.

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    J'ai tenté d'évoquer , dans mon deuxième petit livre intitulé Le pain de coucou (plante forestière sous laquelle est supposé un trésor enfoui), mes plus anciens souvenirs d'enfance liés à l'écho des premiers mots entendus, ou à de premiers effrois, ou à de premiers régals lactés ou sucrés.

    Proust se souvient-il du goût du lait de Maman ? Je ne me le rappelle pas. En revanche je me souviens très bien de la chaleur odorante du petit poêle à bois, marqué Le Rêve, dans la cuisine où je trônais sur une chaise de bois dépliée à la verticale, genre tour de contrôle, , d'où j'observais ma mère en train de préparer un Stollen ou des cuisses de dames, faute de m'obéir à la confection d'une des pâtisseries aux tournures glacées ou crémeuses dont , sans déchiffrer le texte écrit par le Dr Oetker, j'admirais, médusé, les photos en noir et blanc dans le livre du magicien.

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    Autres souvenirs des trois ou quatre premières, donc avant l'écriture et la lecture: la lunette du fourneau à charbon de fonte par laquelle apparaissaient les lueurs du feu aux plus glaciales matinées d'hiver / l'odeur des Parisiennes Super du père perçue jusque par terre où j'alignerai des plots de bois / l'odeur d'eau de rasage Pitralon du Dr Cordey déboulant avec sa Porsche pour nous faire une piqûre où me soulager de l'étouffement après que j'ai avalé un verre de sirop et une abeille / l'eau qu'il ya autour de la maison où nous allons-nous installer mais ce doit être plutôt le souvenir du liquide amniotique dans lequel je flotte comme un cosmonaute, etc.

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    Plus de vingt ans après Le pain de coucou, j'ai remis ça dans L'enfant prodigue, confrontant les premières sensations vraies des prétendus verts paradis et celles de nos âges successifs, et ça commence comme ça:

    « Ce que je vois d’abord est un jardin, et cette maison dans ce jardin, et cette lumière dans la maison, mais la maison semble flotter au milieu de l’eau et c’est pourquoi je me dis que cette image me revient peut-être d’un rêve?

    Ce rêve serait celui d’un premier souvenir, et il est probable que ce soit bel et bien le premier souvenir réel qui m’est revenu par cette image peut-être resurgie d’un récit qu’on nous aurait fait de ce temps-là et qui aurait filtré dans le rêve, peu importe à vrai dire, sauf que le jardin sous l’eau relèverait alors d’une vision plus ancienne, je le comprends maintenant.

    J’aurai donc anticipé: avant le jardin il y avait d’abord l’eau cernant la maison, à laquelle on parvenait au moyen de fragiles passerelles qu’à l’instant je me rappelle avoir souvent parcourues en rêve, tantôt au-dessus de l’eau et tantôt sur le vide angoissant, et le jardin n’apparaîtrait qu’ensuite…

    C’est vrai qu’il y a beaucoup d’incertitude dans cette première remémoration, mais ces détails de l’eau et de la maison, des passerelles et du jardin me suffiront pour fixer les premiers éléments d’un récit possible de tout ce passé que je retrouve à chaque nouvelle aube avec plus de précision: les passerelles sont faites de planches de chantier disposées sur des blocs de parpaing autour de la maison dont on achève les travaux; ensuite le jardin séchera, dont le grand pommier abritera bientôt le landau du nouvel enfant.

    Et chaque détail en appelle un autre: tout se dessine chaque jour un peu mieux. On prend de l’âge mais tout est plus clair et plus frais à mesure que les années filent: on pourrait presque toucher les objets alors qu’on s’en éloigne de plus en plus, et les visages aussi se rapprochent, les voix se font plus nettes de tous ceux qui ne sont plus.

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    Tant de temps a passé, mais ce matin je les retrouve une fois de plus, ces visages et ces voix. Tout a été inscrit dès le premier souffle, pourtant ce n’est qu’à l’instant que je ressuscite ce murmure, ces voix au-dessus de moi puis autour de moi, ces voix dans le souvenir qu’on m’a raconté de ce jour de juin se levant, ces voix dans la confusion des pleurs de la première heure, ces voix et ces visages ensuite allumés l’un après l’autre dans les nuits suivantes comme des lampes à chaleur variable, ces visages étranges, ces visages étrangers puis reconnus, ces visages et ces voix qui sont comme des îles dans l’eau de la maison - et je note tout ce que j’entends et que je vois au fur et à mesure que les mots me reviennent.

    Le mot LUMIÈRE ainsi me revient à chaque aube avec le souvenir de toujours du chant du merle, alors même qu’à l’instant il fait nuit noire et que c’est l’hiver. Plus tard je retrouverai la lumière de ce chant dans celui de Jean-Sébastien Bach que relance le dimanche matin une cantate de la collection Disco-Club de notre père, mais à présent tout se tait dans cette chambre obscure où me reviennent les images et les mots que précèdent les lueurs et les odeurs.

    Cela sent le pain chaud et la chair d’enfant: cela sent mon grand frère qui est encore petit. Nous sommes dans l’eau de l’intérieur de la maison. La mère et le père sont indistincts, sauf par la voix et l’odeur, ou par le toucher des mains et des joues. Ce n’est que plus tard que le père sentira la cigarette Parisiennes et qu’à la mère seront associées les odeurs de cuisine ou de lessive ou d’eau de lavande le dimanche avant le culte. Pour l’instant ce ne sont encore que des ombres ou des lampes autour de moi. Et d’ailleurs que cela signifie-t-il: moi? Ce n’est qu’après qu’on essaie de se représenter ce chaos originel et de l’arranger tant bien que mal. Pour l’instant on n’est qu’une oreille ou qu’un nez ou que des yeux au bout des doigts.

    Tout est sensation, et plus tard seulement viendront les images et les mots et plus tard encore reviendront les sensations par les images et les mots. Mais comment tout cela a-t-il vraiment commencé?

    Plus tard seulement me sera racontée l’histoire du serpent dans le jardin, du landau et de la terreur de la jeune fille, bien avant l’histoire de l’école du dimanche. Mais en attendant ce qui est sûr est que seule l’odeur de la pomme, dans l’herbe ou je la ramasserai plus tard sous le pommier qui sera le premier vaisseau de nos enfances, seule cette odeur me reste. Et peut-être, alors, mon culte des draps frais me vient-il de là? Mon goût du vert sur fond gris et des églises silencieuses? Mon besoin de tout réparer? Je ne sais ce qui m’a été donné ce jour-là dans le landau menacé par le serpent: peut-être une conscience? Une première intuition personnelle? Mon impatience de tout expliquer ou plus exactement: de tout nommer pour séparer le clair de l’obscur et le dehors du dedans? Que sais-je?

    Mon frère aîné, dans son pyjama de garçon, ne sera jamais freiné par aucune question. Mon frère est un soleil, constate-t-on en ces années de guerre, mon frère se lève dans son parc et parle à tort et à travers, mon frère agit et ne se regarde pas. Mon frère ne sera jamais pour moi que cette question qu’il n’a pas voulu se poser. Lorsque les cendres de mon frère ont été dispersées dans le Jardin du Souvenir, j’ai ressenti cet abandon du Nom comme une atteinte personnelle, mais aurai-je jamais rencontré mon frère?

    Au milieu de la maison, donc au cœur de l’eau, se trouve le fourneau de fonte qui a l’air d’un cuirassier à l’ancre et dont la porte est percée d’un hublot de verre dépoli par lequel on voit la lueur du feu.

    On sait que le feu est un danger, mais ce n’est pas ce qui fait le plus peur, tandis que les hommes noirs venus de dehors et qui transportent les sacs de charbon à travers la maison, noirs sous leurs capuchons baissés, sont aussi effrayants que la menace, pour les enfants, d’être enfermés un jour ou l’autre dans la cave à charbon.

    Le mot DEHORS évoquera longtemps un monde mystérieux où s’affairent les pères et les oncles. Dehors il fait encore nuit, en hiver, au moment où les pères et les oncles franchissent le seuil des maisons avant de réapparaître le long des routes enneigées ponctuées de halos de réverbères, soufflant chacun sa buée ou sa fumée de cigarette pendant que, dedans, les mères et les tantes remettent du charbon ou du bois dans les fourneaux.

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    En ce temps-là, les mères et les tantes restent dedans à s’occuper de leur ménage et des enfants qui demandent plus de bras qu’on en a - surtout quand il y en a quatre, ne manque de relever notre mère, et nos tantes en conviennent.

    Notre mère n’a que deux bras, mais il lui en faudrait quatre fois plus et quatre fois plus d’argent pour nouer les deux bouts même si notre père fait son possible pour en ramener à la maison à la fin du mois. Notre mère et notre père se saignent pour nous, aurons-nous entendu dès ces années, en attendant que notre mère nous serine que jamais nous n’avons manqué alors qu’il y a tant de misère de par le monde et même chez nous.

    Le mot DEDANS signifie qu’on est à l’abri; chez nous, mais à l’abri de la misère, et la marque Le Rêve, en lettres anglaises peintes sur l’émail bleu du potager à bois jouxtant la cuisinière électrique, me revient comme un emblème des heures passées dans la chaleur odorante des matinées d’hiver à la cuisine, avant les années d’école.

    C’est là, juché sur une sorte de haute chaise articulée et transformable en siège roulant, que j’entreprends mon attentive scrutation des choses et des gens. Le potager à bois marqué Le Rêve en est un bon départ, et les préparations culinaires de ma mère ne cessant en même temps de dire: vite il me faut faire ceci, schnell il me faut faire cela. Le potager est une sorcière et ma mère est la fée en tablier du logis. Plus tard j’identifierai les hautes pattes du potager Le Rêve à celles de la sorcière Baba-Yaga dont le trépignement, à en croire mon grand frère, se fait entendre dans la forêt proche qui s’étend jusqu’en Russie où vient de s’éteindre le Petit Père des Peuples. J’aurai donc cinq ans à l’arrivée de Baba-Yaga du fin fond de la taïga, mon frère en comptera cinq de plus: plus que l’âge de raison, même s’il reste sensible à la férocité chatoyante des contes russes et se réjouit de m’en effrayer à mon tour en me les racontant dans le noir.

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    Dans les premières pages de Jeune Homme, Knausegaard consacre de remarquables pages à deux aspects de notre devenir personnel. En premier lieu, il constate que nos périodes successives sont si différentes les une des autres, genre période rose et période bleue de Picasso , qu'il faudrait peut-être que nous changions de prénom à chaque mue; puis il observe que la reconstruction de nos souvenirs dépend souvent de déclencheurs extérieurs, qui peuvent être de soudaines réminiscences remontant à la conscience comme des méduses, souvenirs involontaires « ramenés à la vie par une odeur, un goût, un bruit particulier... Il s'ensuit toujours immédiatement un sentiment de bonheur intense ».

    Ou ce sont des souvenirs liés au corps , à tel ou tel sentiment ou aux paysages : « Il me suffit en pensée d'ouvrir la porte et de sortir pour que les images m'assaillent. Le gravier de l'allée, presque bleu en été. Oh, les allées de notre enfance ! Et les voitures des années 70 qui y stationnaient ! Des coccinelles, des DS, des Taunus, des Granada, des Ascon, des Kadett, des Consul, des Amazon »...

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    Avant la parution du Pain de coucou aux éditions L'Age d'Home, mon éditeur et ami Vladimir Dimitrijevic, alias Dimitri, m'avait fait remarquer qu'il était curieux que, si profondément marqué par l'univers de l'enfance, je n'évoquasse jamais la mort. Et de fait, après m'être cru immortel jusqu'à l'âge de 35 ans, ce ne fut qu'au matin de la naissance de notre premier enfant que je pris conscience du fait que j'allais mourir. Ensuite j'écrivis donc ce petit livre pendant les deniers mois de la vie de notre père, qui en lut presque l’entier et l'aima, parfois les larmes aux yeux, mais dont les dernières pages, évoquant sa figure aimante et aimée, ne me sont venues qu'après sa mort...

  • Pour tout dire (33)

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    À propos de la mortelle indifférence et des 1300 première pages du roman autobiographique de Karl Ove Knausgaard. De la beauté de la nature et des enfants. De la sainteté et du monde des femmes.


    "L'indifférence est en fin de compte le plus grand des sept péchés capitaux car il est le seul à pécher contre la vie", écrit Knausgaard à la toute fin des 728 pages d'Un homme amoureux, rejoignant l'observation de Maurice Chappaz qui me déclarait, à la toute fin de sa vie, que l'inattention était le plus grand péché de notre époque.

    Le mot "péché" sonne chrétien à nos oreilles et c'est très bien comme ça. Maurice Chappaz était un catholique pur alors que Knausgaard, très anticlérical en ses jeunes années, ne sait pas trop ce qui lui arrive lorsque, au baptême de sa fille, il se retrouve à communier avec les croyants, mais ce qui mobilise la même réaction chez les deux écrivains se résume en deux mots, s'agissant d'indifférence ou d'inattention: manque d'amour.

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    C'était hier jour d'équinoxe , j'ai marché sur le sable pour assister au miracle du lever du soleil en compagnie de trois pêcheurs silhouettés en noir pur sur le ciel bleu virant à l'orange tandis que le vieux beatnik qui m'avait suivi avec son chien hirsute s'était assis face à la mer dans la position du lotus; et quand le disque de feu est sorti de la mer pour nous inonder de lumière dans le vent tournant de l'aube, je me suis senti défaillir de tendresse pour la pauvre humanité victime de l'indifférence glaciale des puissants et l'inattention meurtrière des prédateurs.
    Cette même tendresse, dénuée des trémolos convenus d'une sentimentalité moite de pure façade, imprègne le roman autobiographique de Knausgaard dont le miroir à deux faces se promène le long de notre vie en même temps qu'il reflète celle de l'auteur et des siens.

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    J'écris "roman" parce que la construction très élaborée dans l'espace et le temps, aux scènes admirablement dialoguées, de ce récit qui est littérairement beaucoup plus transposé qu'un ordinaire "récit de vie", relève bel et bien de la reconstruction romanesque tout en restant fidèle à ce qu'on dit le réel.
    Lorsque la libraire France Rossier, il y a un mois de ca, m'a offert La mort d'un père en me parlant d'un "Proust norvégien", ce fut en remarquant que parfois l'on se demandait si Knausgaard n'affabulait pas tant ce qu'il raconte saisit par l'aspect quasi fantastique de ses évocations, telles la déchéance alcoolique du père avant sa mort ou la scène du premier accouchement de Linda.

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    Or je ne crois ni à l'invention ou à l'exagération du récit de Knausgaard ni moins encore à la prétendue recherche du scandale de l'auteur, dont l'immense succès, tout à fait imprévisible, a fait délirer certains commentateurs inattentifs bien plus que l'écrivain, qui sait le premier ce qu'un emballement de ce genre à de trompeur et de dérisoire au vu de la vraie littérature plus durable que le temps d'une mode ou d'un buzz sur les réseaux sociaux.

     

    Un homme amoureux est-il le "chef-d'œuvre inexplicable", selon l'expression de David Caviglioli, annoncé par le bandeau publicitaire de l'édition française ? La question est de savoir ce qu'est "un chef-d'oeuvre inexplicable qui plus est magnétique et hypnotisant, selon les mêmes termes de notre fringant confrère de l'Obs qui compare par ailleurs la forme du livre à de la prose de blog cousue de clichés et sans aucune reconstruction littéraire.
    Cette sympathique foutaises en dit long, même en mode enthousiastique, sur l'inattention supérieurement éclairée d'une certaine critique dans le vent bien intentionnée mais à court d'"explications "

    Pour ma part, je n'irai pas jusqu'à comparer Un homme amoureux à cet autre "chef-d'œuvre" aussi mal foutu que difficile à "expliquer" que représente Les Frères Karamazov, cité à plusieurs reprises par Knausgaard, lequel serait le premier à vitupérer une telle comparaison tant il se juge peu de chose à côté des grandes œuvres littéraires. À un moment donné, appelé à donner deux conférences sur son "oeuvre" - les guillemets sont de lui -, il se demande d’ailleurs quels livres ont réllement compté en Norvège durant les trente dernières années précédant la parution des siens. Réponse: deux ou trois au max, alors qu'on a encensé des centaines de bouquins oubliés d'une rentrée à l'autre.
    Nulle fausse humilité chez Knausgaard, et nulle blessure de vanité quand il prononce sa première conférence devant quatre personnes (la suivante en drainera quarante), mais une lucidité frottée d'honnêteté caractérisant ce protestant (le mot est de son ami Geir) dont l'innocence fait une espèce de saint (dixit Geir itou) dont les deux compères se rient de concert, ah, ah...

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    Chef-d'oeuvre ou pas: on s'en balance, s'agissant d’un roman autobiographique exprimant merveilleusement, et à chaque page, les émerveillements étroitement emmêlés aux emmerdements de la vie. Un jour de février, lors d'un séjour chez la mère de Linda, ex-actrice du théâtre national qui n'aime rien tant que de s'occuper de la petite Vanja, Karl Vve note ceci qui relève de l’épiphanie profane :
    “Je regardai au loin. La luminosité du ciel était devenue plus mate. Inévitablement répartie dans le paysage, l’obscurité imminente était absorbée encore plus avidement par ce qui était déjà sombre, comme les arbres à l’orée du bois, leurs troncs et leurs branches étaient maintenant tout noirs. C’est sans combat, sans résistance et sans même pouvoir offrir un dernier embrasement que la faible lueur de février disparut dans une longue et imperceptible agonie, jusqu’à ce qu’il fasse nuit noire. Tout à coup un sentiment de bonheur”.
    Cependant, un peu plus tard, le même Karl Ove sera fou de rage quand il découvrira que la même Ingrid picole en s'occupant de Vanja, etc.


    Un homme amoureux est un roman d'amour et d'amitié (la relation avec Geir, bouclier humain à Bagdad et écrivain lui aussi, donne lieu à des scènes dialoguées d'une justesse sans faille) qui module tous les sentiments, fusionnels au début et plus conflictuels quand de la passion on passe à l'amour-tous-les-jours parfois plombé par les soins requis par un, puis deux, puis trois enfants, et voilà que tout va mal et que le père en fait plus qu'il n'en faut pour punir la mère de sa fatigue (alors qu'elle en fout moins que lui, c’est évident, non mais !) laquelle explose de son côté vu qu'elle n'attend de lui que de l'amour, etc.


    Chef- d'œuvre ou pas, Un homme amoureux, plus encore que La mort d'un père , innove assurément par sa façon, tout à fait explicable, de restituer les temps alternés de la vie quotidienne et de la réflexion sur le sens de notre existence, avec un art consommé dont la fluidité et le naturel (apparent mais très travaillé) se combinent dans l'inflexion d'une voix unique qui filtre à merveille dans la traduction française plastique et musicale de Marie-Pierre Fiquet.

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    Bon mais c'est pas tout ça: faut maintenant aller prendre l'air - on avait pensé à Sète avec Lady L. qui marche pour l'instant le long de la plage "ou le sable est si fin", vaillante sur sa malléole en voie de réparation, et ce ne sera pas pour s'arrêter au cimetière marin, mais non: rien que la vie à Sète, et merde pour les sceptiques et la littérature aseptisée...

  • Pour tout dire (32)

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    À propos de Pierre Assouline, qui dénigre méchamment Karl Ove Knausgaard et se rachète avec Pajak, Jaccottet et Thomas Bernhard, entre beaucoup d'autres, dans son injuste, lacunaire, subjectif à outrance et non moins passionnant Dictionnaire des écrivains et de la littérature, qui honore à sa façon l'art du TOUT LIRE...

    Il a fait ce matin une aurore aux doigts de rose telle que l'a chantée le jeune Homère il y a un peu moins de trente siècle, à peine un battement de cils dans le long récit du monde, et je me suis dit "encore une journée divine !" en écho à la vieille peau de cet intraitable soiffard solitaire de Sam Beckett, et ensuite: " oh le beau jour !" pour faire bon poids et à plus tard la fin de partie par manière d'envoi .


    À propos de Beckett, ce qu'en écrit Pierre Assouline dans son Dictionnaire de la littérature et des écrivains est assez faible, réduisant le personnage à l'arbre sec de Godot, à la sécheresse et à l'incommunication. Courte vue archi-convenue de jacteur superficiel, comme on en trouve dans les pages de cet ouvrage relevant parfois du pire piapia parisien, heureusement compensées par la majeure partie d'entre elles, intelligentes et sensibles, pertinentes et réellement amoureuses.

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    Comme je suis en train, depuis un mois, de lire le magnifique "roman" autobiographique de Karl Ove Knausgaard, dont Assouline a parlé avec une condescendance proportionnée à sa totale inattention - il aura lu cette "lettre à mézigue", comme il qualifie idiotement cette grande entreprise littéraire, en diagonale, pour la qualifier avec cette vulgarité qui ne lui est pas coutumière - je me trouve bien placé, après quelque mille pages marquées au sceau d'une attention au monde quasi sacrée et d'une tendresse farouche, pour juger de la sottise distraite des quelques lignes consacrées ici sous la rubrique de "Proust norvégien " taxé en trois lignes de "juste assommant, interminable et dénué d'intérêt ".

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    Par contraste, même un peu bref, ce qu'écrit Assouline à propos de Proust montre assez la capacité de pénétration de ce grand lecteur doublé d'un écrivain à pappatte surfine à ses heures. À la rubrique Céline, même qualité de l'éloge avec le bémol obligatoire sur les pamphlets antisémites. Mais les pages les plus intéressantes de ce Dictionnaire sont ailleurs, me semble-t-il.
    Pierre Assouline, objectivement parlant (des recherches scientifiques l'ont prouvé, etc.) est un fou de littérature intéressant, aussi considérable que le sont un Philippe Sollers (qu'il expédie en huit lignes nous ramenant au foutage de gueule parisien, où l'œuvre de son confrère pontife est réduite au Dictionnaire amoureux de Venise lui-même réduit à un auto-portrait de Sollers) ou un Charles Dantzig, lequel vient de rééditer, dans la collection Bouquins, son propre Dictionnaire égoïste de la littérature française, augmenté d'inédits très intéressants et de La guerre du cliché.

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    Comme ces deux autres polygraphes en vue, auxquels on pourrait ajouter M. Angelo Rinaldi qu'Assouline gratifie de deux entrées très louangeuses (on sait que les voies de l'Académie française passent par plusieurs portes, et la révérence à l'incontournable Finkielkraut en fera trois), Pierre Assouline est un connaisseur amoureux dont la passion profonde dépasse les ronds-de-jambe et les éternuements de plus ou moins mauvaise foi. Il est d'ailleurs en bonne compagnie avec maints grands écrivains (à commencer par un Nabokov) qui multiplièrent les âneries en condamnant des œuvres échappant à leur compréhension ou à leur simple attention.

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    Pierre Assouline, parlant des auteurs ou des livres qu'il aime vraiment, peut être un compagnon de route épatant. Si vous aimez être confirmé dans vos goûts (étant entendu qu'un chroniqueur qui pense et ressent comme vous ne peut être que très très très bon...), vous aimerez ses pages consacrées à Marcel Aymé, Saul Bellow, Thomas Bernhard, Nicolas Bouvier, Joseph Conrad, Amos Oz, Philip Roth, Frédéric Pajak, Sebald ou Walser, notamment. Si vous souscrivez au littérairement correct à la française vous vous sentirez en compagnie chic à la lecture, les yeux au ciel, des longues tartines qu'il beurre à la gloire de Pierre Michon, Patrick Modiano ou Pascal Quignard, non sans excellents arguments d’ailleurs, avant de balancer le coup de pied de l'âne à un Houellebecq outrageusement caricaturé.
    Pour ma part ce que je préfère, chez Assouline, ce sont les surprises, et par exemple d'être bousculé dans mes préjugés. Avant de lire son article consacré à Elfriede Jelinek , je pensais pis que pendre de la nobélisée autrichienne. Eh bien au temps pour moi: j'inscris le titre d'Enfants des morts dans la liste de mes lectures à venir ces sept prochaines années.
    Et puis, comme Knausgard le dit à propos de l'art contemporain, incluant tous les discours même à propos de minimalisme ou de fumisteries quelconque, les caprices de la mode et les fluctuations du marché, la littérature est aussi faite d'une nébuleuse d’épiphénomènes comme les agents littéraires ou l'argent, les blogs et les best-sellers, la censure et les liseuses, que le journaliste Assouline traite avec souplesse et légèreté.
    Nettement moins substantiel que les recueils monumentaux du Sollers lecteur, et avec moins de charme personnel et de fantaisie qu'un Dantzig, Pierre Assouline n'en a pas moins un ton à lui, une capacité de synthèse parfois aussi éblouissante que son expression, et des plaidoyers aussi inattendus qu' originaux (pour Tony Duvert le pédophile au style stylé, l'éditeur Robert Laffont ou la chèvre de monsieur Séguin) qui font de son Dictionnaire un remarquable magasin de curiosités et une incitation tonique au TOUT LIRE.

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    Ce grand défenseur de Simenon conseille la lecture de Pedigree à qui voudrait entrer dans l'univers d'un des plus grands romanciers de langue française du XXe siècle. Pour ce qui concerne la lecture d'Assouline, - mais seulement après l'intégrale de l'autobiographie de Karl Ove Knausgaard, cela va sans dire -, je conseille son mémorable recueil d'essais intitulé Rosebud , ses biographies magistrales deGeorges Simenon et Gaston Gallimard - on peut se passer de son pléthorique Hergé avant 77 ans-, et ce Dictionnaire des écrivains et de la littérature qui a lui aussi valeur, a l'évidence et comme il en va pour Sollers à Venise, d'un autoportrait en constellation avec trous noir et percées de lumière...
    Pierre Assouline. Dictionnaire des écrivains et de la littérature. Plon, 882 p.
    Charles Dantzig. Les écrivains et leurs mondes. Dictionnaire égoïste de la littérature française. La guerre du cliché. Laffont, collection Bouquins, 988p.
    Karl Ove Knausgaard. Jeune homme. Denoël & d’ailleurs. 581p.

  • Encore une journée divine !

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    En marchant sur le quai aux Fleurs avec Lady L. D'une série télé débile évoquant La vie de J.C., et de notre façon de "faire parler le ciel"...
     
    (Lectures du monde, 2021)
     
    DIMANCHE . – Lady L. peine un peu à marcher long ce matin, tout en gardant son port de reine sous sa couronne blond cendré. Le père Noël glisse dans sa nacelle au-dessus de nous, le long du câble qui vient d’être installé au-dessus de la statue de Fred Mercury, un culte survolant un autre, mais ce matin il fait si limpide, le lac est si clair, les gens ont l’air si détendu - sauf la Roumaine qui essaie de vendre l’une des roses de son bouquet défraîchi datant des invendus d’hier soir à la Migros - , tout me semble si parfait à part la maladie de ma bonne amie, mon genou droit qui lancine, mon souffle au cœur et le sort des jeunes Afghanes, que je ne suis pas d’humeur à critiquer quoi que ce soit même en me rappelant les humiliantes inepties vues hier soir à la télé romande où j’ai fini par regarder trois épisodes, plus imbéciles et insignifiants l’un que l’autre, de la série intitulée La vie de JC, d’une nullité qui reflète bien ce qu’est devenue le média en question, reflet lui-même d’une partie de la société suisse dont la seule vraie religion est celle du wellness et de la conformité matérialiste.
    Critiquer cela ? Se formaliser du fait qu’on dépense des sommes pour faire naviguer un Santa Claus de supermarché dans notre ciel en cette matinée lustrale, se lancer dans une polémique au motif qu’on montre à la télé de l’irrespect au rabbi Iéshoua, comme si le péché de crétinerie pouvait entacher la pointe de son dernier orteil, et quoi encore ?
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    Ma bonne amie me disait, en marchant le long du quai aux Fleurs, qu’elle n’avait plus la moindre envie de se pointer dans aucune église, me racontant l’anecdote lamentable d’une pasteure s’adressant à ses paroissiens en les appelant « mes chers schtroumpfs», et je me rappelle le désarroi de mes gentils parents protestants sommés, au culte, par un jeune théologien New Age, de lui soumettre un thème de débat convivial qu’il se contenterait de coacher - dans l’église même des hauts de Lausanne où j’ai confirmé à seize ans, transformée en « espace Dieu » avec wi-fi et coin BD pour les kids, en attendant le jacuzzi king size…
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    Comme l’écrit virulemment le grand philosophe juif Albert Caraco, nous continuons de vivre en nous référant à un Absolu qui ne représente plus rien aujourd’hui en réalité, la réalité n’étant autre que le culte universel de l’Argent, nous manquons à l’Absolu de l’esprit qui nous ferait convenir de la relativité des choses établies depuis les temps de l’Ecclésiaste et même avant (!), dans la foulée de Nietzsche mais en plus cruellement radical, Caraco se voudrait l’éveilleur futur à la Voltaire en nous mettant en garde contre les mensonges des idéologies religieuses et politiques, mais ce qu’il écrit est si criant de vérité, si brutalement assené parfois, si magnifiquement clamé, comme d’un prophète inspiré, mais dans une langue si merveilleusement anachronique (on dirait un polémiste du XVIIIe siècle) qu’elle sera inintelligible à 99% des followers de réseaux sociaux et autres locuteurs de la meute actuelle…
    Il y a près de 60 ans que je m’intéresse à ce qui fait « parler le ciel », selon l’expression de Peter Sloterdijk, « mon » penseur actuel de prédilection, avec René Girard, dont le dernier livre traite de « théopoésie », par delà toute théologie.
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    De quoi s’agit-il ? D’une façon de «poétiser» le phénomène religieux ? Absolument pas. Bien plutôt, de rapporter l’esprit religieux à ses sources de perception et d’expression, à ce qui a suscité le premier cri, la première angoisse, le premier pourquoi, etc.
    À quoi rime le premier chant ? Et comment les dieux, apparaissant dans le vocabulaire de Sapiens, ont-ils évolué jusqu’à s’exprimer comme les individus de notre singulière espèce ?
    Réduire la religion à un «opium du peuple» (pensée démarquée de Marx et d’ailleurs à faux) est aussi discutable que faire de l’athéologie un progrès, sauf à consommer les gélules de l’apothicaire Michel Onfray qui a réponse à tout, à l’instar des curés plus ou moins sympas. De la même façon s’offusquer des caricatures les plus vulgaires, dans les journaux ou à la télé, procède d’un discours qui n’en finit pas de se mordre la queue, etc.
    L’important est ailleurs, et peut-être est-cela « le religieux » ? Je lisais hier soir les pages des Dictées de Georges Simenon, relatives au suicide de sa fille Marie-Jo. Et je pensais à la mort de mon meilleur ami, un dimanche d’août de gloire solaire en montagne. Et je pense à l’instant, en me rappelant la réflexion de mon vieil ami Joseph Czapski revenu du bout de la nuit totalitaire, selon laquelle l’histoire du Christ se réduirait pour lui à l’histoire de la bonté, incluant toutes les confessions, à ce que nous vivons ces jours, et je vois le sourire de Lady L. , ce matin, luttant contre la mort sous sa couronne de vivante…

  • Pour tout dire (31)

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    À propos de la mousse-party de samedi et du puritanisme stigmatisé par Janine Massard dans son dernier roman Question d’honneur. Des simulacres de plaisir et de l'obsession des confesseurs. De la nécessité de détendre l'atmosphère…


    Des grappes de bulles savonneuses s'élevaient l'autre jour de l'invisible piscine du Jardin d'Eden d'à côté, sur fond de tonitruantes basses binaires, les libertins autoproclamés se défonçaient en toute liberté dans l'enceinte des hauts murs les protégeant des supposés puritains, et je contemplais le vol gracieux des hirondelles, peu soucieuses visiblement de débats sur le burkini ou l'accouplement en public, en pensant à l'horrible nuit évoquée par Janine Massard dans son livre récemment paru sous le titre de Question d'honneur.

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    Janine Massard raconte, sur la foi d'un témoignage brisant tardivement un secret de famille, l'histoire affreuse d'une jeune fille violée à la fin d'un bal de campagne, qui se retrouve enceinte et immédiatement stigmatisée par son père instituteur et notable de la paisible localité lémanique où se passe l'histoire - ledit père étant le parangon de ce qu'on appelle dans ces régions un « mômier », équivalent protestant du bigot catholique, aux yeux duquel l'honneur familial et social doit être défendu avec une rigueur sans faille, en vertu de la doctrine salafiste du coin que représentait le calvinisme en ces années point trop éloignéesJanine . Janine Massard invoque le souvenir de feu son ami Jacques Chessex dans le prologue de son roman, qui aurait excellé dans le traitement de ce thème.

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    De fait, Maître Jacques figure par excellence l'écrivain à la fois puritain et anti-puritain qu'on retrouve dans les sociétés moralement très corsetées, reproduisant à l'envers la logique du surveiller et punir comme l'ont fait, au rebours du catholicisme le plus rigoureux, un Sade (qui fascinait d'ailleurs Chessex) ou un Jean Genet transformant le rituel de l’eucharistie en messe noire.
    Le regard de Janine est moins « théologique » et érotomane que celui de Maître Jacques, surtout attaché à la condition des femmes, qu'elles soient soumises par consentement conventionnel, comme la mère de la pécheresse, ou vouées à l'opprobre et au châtiment des Justes.

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    Les grappes de bulles poisseuses d'une pool-party marquent-elles un progrès par rapport aux braises du feu purificateur dans lequel un père invoquant la Loi du Seigneur fait disparaître le fruit du péché avant d'envoyer sa fille se faire voir ailleurs ? Je n'en suis pas sûr, violence mise à part, dans la mesure où le simulacre de plaisir me semble aussi douteux que la parodie de pureté, tous deux soumis à un code conformiste.


    Si l'on regarde tranquillement ces phénomènes que sont la soumission ou l'insoumission obligatoire, ce qui frappe est la même tension frisant souvent l'hystérie, comme dans le moralisme obsessionnel du Docteur Tissot faisant de l'onanisme plus qu'un péché: une terrible maladie détournant le jeune ouvrier ou la jeune paysanne de son Devoir, le voyeurisme de droit divin des confesseurs ou l'immoralisme furibond d'un Sade prônant la sodomie des tout-petits.
    Tout ça est lassant pour qui aime la vie, la nature, les bonnes et belles gens ou les bains à poil (ou en costume à bretelles et volants) dans la mer marine sous le ciel céleste. Cela étant, la parole des écrivains, quand elle ressaisit la complexité humaine au-delà des schémas bien-pensants, est plus que jamais nécessaire et possiblement libératrice, mais les « mômiers » se retrouvent dans toutes les religions et les idéologies, aujourd'hui autant que naguère, comme l'avaient bien vu et dit Rabelais ou Montaigne.

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    À la page 104 de ses Inévitables bifurcations Lambert Schlechter cite Lucrèce à propos d'Epicure: « La vie humaine, spectacle répugnant, gisait / sur la terre écrasée sous le poids de la religion / quand pour la première fois un homme, un Grec / osa la regarder en face, l’affronter enfin », etc.
    Oui, on peut dire ca. Mais on peut dire aussi que n’importe qui peut aujourd’hui se réclamer d’Epicure à trop bon marché, ou que le Sermon sur la montagne nous a peut-être fait plus avancer, en tant que frères humains que les délires énervés du divin marquis - et la dispute s'emballe sur Facebook tandis que les hirondelles se préparent à migrer au dam des frontières et autres plus ou moins fantasmatiques chocs de civilisations.


    En reprenant les Inévitables bifurcations de Lambert Schlechter, avec une pensée amicale rétrospective à la pauvre Gisèle de Question d’honneur, on lit que « la concupiscence, comme dépravation, comme péché, saint Augustin, le grand maître à penser de l’Occident, la voit déjà à l’œuvre chez le nourrisson, dans le VIIIe chapitre du premier livre des Confessions, où il se place sous les auspices de la Bible en citant le livre de Job : car nul n’est pur de péché, non pas même le petit enfant dont la vie n’est que d’un jour sur terre (coup de blues d’un scribe aussitôt pris pour parole de Dieu) et pour le nourrisson qui ne demande qu’une chose, boire le lait de sa mère, Augustin utilise à dessein le verbe de la concupiscence « convoiter » : était-ce un péché de convoiter le sein en pleurant, et il répond que oui, c’était répréhensible, c’était une avidité mauvaise, la malédiction est déjà sur l’enfant avant qu’il naisse, et Augustin de citer le psaume 51 : j’ai été conçu dans l’iniquité (c’est-a-dire par l’accouplement de mon père et de ma mère) et c’est dans le péché que ma mère m’a porté, dans les manuels de confession et de pénitence, libri poenitentiales, en vogue depuis le Moyen Âge, et jusqu’au XIXe siècle et au-delà, une part importante est consacrée à la sexualité, on a dénombré au cours des siècles plus de 400 ouvrages de ce genre, de façon souvent très détaillée & explicite ils dénombrent et décrivent les péchés commis dans ce domaine, tout ce qui n’est pas pure mécanique de procréation est péché, les positions autres que la missionnaire sont « contre nature » et donc péché, les caresses buccales, cunnilingus et fellation, sont péché, l coït anal est péché, l’accouplement pendant les menstrues est péché, c’est péché aussi pour les époux de se voir mutuellement nus, les célibataires frustrés qui rédigent ces manuels à l’adresse des confesseurs qui ont pour mission de terroriser les croyants reprennent l’idéologie de saint Paul et des Pères de l’Eglise : haine du monde, haine du corps, haine de la femme, haine du sexe et obsession de la virginité, et ils ont beau mentionner que Jésus, en principe, n’a rien contre le mariage, puisqu’il a au début de sa vie publique, pris part à un festin de noces, mais uand Jésus se met à parler de sexe, voir Matthieu XIX, 12, il valorise ceux qui en vue du Royaume des Cieux et sont coupé les parties génitales, quand j’ai passé quelques heures à étudier les manuels de confession et de pénitence, j’ai hâte de lire quelques pages de Montaigne, Essais, livre III, chapitre 5, « sur des vers de Virgile », cinquante pages magnifiques, lucides et ludiques, sur les choses du corps »…

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    Enfin, les menées infernales n’étant pas éternelles, le barattement binaire de la disco d’à côté a pris fin dimanche soir, et comme la bonne vie ordinaire continue nous continuons de pécher, à poil ou en soutanes seyantes, le long des dunes de Sète ou ailleurs en remerciant la vie de faire la pige à la mort et à tous ses suppôts, ce que nous nous réjouissons d’exprimer dans la langue du Grand Inquisiteur, gracias a la vida...


    Janine Massard, Question d’honneur. Bernard Campiche, 2016, 217p.
    Lambert Schlechter. Inévitables bifurcations, Les doigts dans la prose, 161p.

  • Pour tout dire (30)

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    À propos de la prochaine glaciation, d’un roman en chantier de Karl Ove Knausgaard évoquant le prophète Ezéchiel, des fringues de Madame Swann et des cornflakes de Lambert Schlechter. Où l’on voit que tout communique plus ou moins quand par amour on s’efforce de « faire chier la mort », etc.


    Le « Proust norvégien » peut toujours gratter : jamais il ne fera parler les étoffes comme le divin Marcel qui jamais, soit dit en passant, ne parle de Dieu, alors que Lambert Schlechter y revient à tout moment à sa façon entre l’annotation de deux paperoles style : « d’ici trois quatre milliards d’années le soleil va devenir encore plus chaud, mais je sais que je ne serai plus là, ça me rassure, je note sur un Zettelchen :patates persil cornflakes lait, ferai mes achats, puis lirai, encore, Sloterdijk, du musst dein Leben ändern », etc.

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    « Tu dois changer ta vie », se répètent tous les jours ces « fourmis papivores », selon l’expression de Zorba le Grec raillant son ami le scribe sirotant son verre de sauge, et même Henning Mankell se le sera seriné une année avant sa mort, tout en écrivant son Sable mouvant qui m’a touché bien plus que le Mars de Fritz Zorn à l’époque où celui-ci venait de succomber à son crabe, car Mankell reste impatient de changer sa vie même s’il sait que la prochaine glaciation en Suède, vers l’an 3333, limite notre devenir - comme Peter Sloterdijk il fait tous les matins son fitness gymno-poétique de mec attaché à travailler son immunité joyeuse, comme Lambert Schlechter il dit à la femme qu’il aime, « tu existes donc je suis, j’aime la vie où nous sommes, la mort c’est pour un autre jour », et v’là que me reviennent les mots de notre ami Thierry Vernet dans ses carnets : « La mort, ma mort, je veux la faire chier un max à attendre devant ma porte, à piétiner le paillasson. Mais quand il sera manifeste que le temps sera venu de la faire entrer, je lui offrirai le thé et la recevrai cordialement ». C’est la version soft de notre ami Thierry, avec laquelle contraste la version hard de Lambert Schlechter, qui publie un recueil de poèmes sous le titre d’Enculer la camarde

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    La mort d’un père, premier tome du cycle autobiographique de Karl Ove Knausgaard, s’ouvre sur trois pages évoquant la mort physique du cœur humain avec l’objectivité froide d’un légiste ou d’un employé des pompes funèbres comme on en trouve dans l’épatante série Six feet under. Mais cet aspect strictement physiologique ne nous apprend rien sur le père de Karl Ove, pas plus que les débats à n’en plus finir « autour de Jésus » ne nous instruisent vraiment sur la nature du présumé Sauveur.

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    Pendant que sa femme attend leur premier enfant, l’écrivain Knausgaard travaille comme un damné sur un roman maintes fois recommencé et dans lequel il sera question du prophète Ezéchiel et des deux frangins mythique Caïn et Abel en version scandinave. Il est très peu question de Dieu dans l’autobiographie de l’écrivain norvégien, extrêmement attentif en revanche à tout ce qui relève de ce qu’on appelle la transcendance, et sa façon de parler des gens, de son père (par défaut et dépit) et de son frère Yngve, puis de sa future seconde femme Linda et de leur petite fille aussi adorable que despotique, avec une attention bonnement religieuse qui s’accentue au fil des 1000 premières pages de son autobiographie (j’en suis à la page 512 d’Un homme amoureux), en attendant le retour à son enfance dans le troisième tome intitulé Jeune homme.

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    Dans la foulée, alors que la phrase de Knausgaard se distingue absolument des extravagants chichis de la prose proustienne, l’on pourrait dire tout de même que l’attention de l’auteur norvégien aux objets et aux gestes rituels de la vie quotidienne procède de la même ferveur amoureuse qui, à un moment donné, amène le Narrateur à faire « parler » les toilettes de Madame Swann, comme lorsqu’il souligne qu’ « on dirait qu’il y avait soudain de la décision dans le velours bleu, une humeur facile dans le taffetas blanc, et qu’une sorte de réserve suprême et pleine de distinction dans la façon d’avancer le bras avait, pour devenir visible, revêtu l’apparence, brillante du sourire des grabds sacrifices, du crêpe de Chine noir »…

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    Le romancier israélien Amos Oz reprend la balle du jeune homme au vol, pour en faire une sorte de grand pataud hirsute à barbe noire fleurie de talc de bébé, qui renonce momentanément à ses recherches sur la figure de Jésus dans la tradition juive, s’engageant comme lecteur du soir chez un très vieil érudit du nom de Gershom Wald auprès duquel il rencontre la « maîtresse » de celui-ci (au sens dominant et non amoureux), la belle Atalia qui le traite aussitôt comme un ado prolongé.
    Au cours d’une de leurs premières soirées de discussion, le vieux Gershom vitupère les pamphlets anti-chrétiens que lui cite le jeune Shmuel, notamment La polémique de Nestor le prêtre, remontant au Moyen Âge, en affirmant que, « pour argumenter avec Jésus-Christ (…) il convient de prendre de la hauteur et non de se vautrer dans la fange ». À propos, alors, de l’amour universel qu’on suppose au cœur du message de Jésus, Gershom s’interroge non sans bousculer les petites objections du jeune homme : « Pouvons-nous nous aimer les uns les autres sans exception ? Jésus a-t-il aimé tout le monde sans exception ? Y compris les changeurs aux portes du Temple quand, aveuglé par la fureur, il renversa leurs tables ? Ou lorsqu’il déclara, « Je ne suis pas venu apportera paix sur la terre, mais le glaive » ? Aurait-il pu oublier, en cet instant, le précepte de l’amour universel ou de tendre l’autre joue ? Et le jour où il incita ses apôtres à être comme des serpents et doux comme des colombes ? Et surtout lorsque, selon saint Luc, il ordonna : «Amenez-mois mes ennemis, ceux qui ne voulaient pas que je règne sur eux, et qu’on les égorge en ma présence ». Où était donc alors passé le commandement d’aimer aussi – et surtout – ses adversaires ? Au fond, qui aime tout le monde n’aime personne. Voilà comment on peut discuter avec Jésus le Nazaréen, pas en proférant des insultes ».
    Alors le jeune Shmuel d’objecter : « Les Juifs qui ont composé ces textes polémiques l’ont certainement fait sous l’influence des biimades et des persécutions des Chrétiens »…

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    Sur quoi l’intraitable béquillard y va de sa fulmination voltairienne qui plairait sans doute à notre compère Lambert Schlechter : « Le judaïsme, le christianisme – et n’oublions pas l’islam – dégoulinent de bons sentiments, de charité et de compassion, tant qu’on ne par le pas de menottes, de barreaux, de pouvoir, de chambres de torture ou d’échafauds. Ces religions, en particulier celle nées au cours des siècles derniers et qui continuent à séduire les croyants, étaient censées nous apporter le salut, mais elles se sont empressées de verser notre sang. Personnellement, je ne crois pas en la rédemption du monde. En aucune façon. Non parce que je considère qu’il est parfait. En aucun cas. Il est retors, sinistre et rempli de souffrances, mais qui veut le sauver versera des torrents de sang. Buvons notre thé et oublions ces horreurs. Le jour où les religions et les révolutions disparaîtront – toutes sans exception – il y aura moins de guerres sur la planète, croyez-moi. L’homme est par nature constitué comme un bois tordu, a dit Emmanuel Kant. Inutile de le redresser au risque de se noyer dans le sang. Vous entendez comme il pleut dehors ? Il est presque l’heure des informations ».
    Après avoir lu cette forte page de Judas, hier soir, j’ai passé une heure à dépouiller une quinzaine de magazines français de droite et de gauche (Marianne et le Figaro Magazine) que nous a filés notre vieux voisin promenant tous les matins, en pagne vert, son petit yorkshire.

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    Or ce que dit le personnage d’Amos Oz se vérifie à toutes les pages de la paperasse médiatique, entre abrutissement de grand luxe et séquelles sans nombre du chaos migratoire et des guerres entretenues au nom du Dieu multiface, meurtres en série sur les autoroutes ou nouvelle secte relançant la folie pseudo-religieuse à l’enseigne de Falun Gong, d’autant plus populaire que ses membres se voient brimés par le pouvoir chinois - et le serpent de se mordre la queue, etc.


    Amos Oz. Judas. Traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen. Gallimard, coll. Du monde entier, 347p.
    Lambert Schlechter. Inévitables bifurcations. Les doigts dans la prose, 161p.
    Karl Ove Knausgaard. Un homme amoureux. Folio Denoël, 727p.

  • Le coupable idéal n'a pas dit son dernier mot...

     
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    À propos de la terrible affaire Légeret, qui rebondit aujourd'hui au grand jour, avec un Accusateur devenant accusé virtuel...
    Cinq ans après la parution du petit petit livre consternant et révoltant, intitulé Un assassin imaginaire (Editions Mon village, 2016) dans lequel le journaliste d'investigation Jacques Secretan revenait sur ce qui est, selon lui, la plus douloureuse et scandaleuse erreur judiciaire survenue en terre romande en ce début du XXIe siècle, l'Affaire rebondit à la UNE du quotidien vaudois 24 Heures... À la bonne heure !
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    L'affaire Légeret désigne un présumé triple meurtre, instruit à charge contre un seul suspect et jugée par deux fois sur la base d'un scénario hypothétique, sans preuves matérielles crédibles et après l'éviction d'un témoin à décharge essentiel.
    Un Simenon, un Zola ou une Patricia Highsmith trouveraient, dans cette très sombre "affaire Légeret", la trame d'un roman noir entrecroisant les thèmes de la rapacité financière, du racisme larvé et du machiavélisme d'un probable manipulateur pointé par l'auteur, à cela s'ajoutant les bévues d'une justice de classe protégeant les nantis et s'acharnant sur un bouc émissaire probable.
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    Or, verrouillée par les convictions intimes d'un procureur échafaudant son scénario accusateur sur des enquêtes bâclées et des témoignages écartés (qui auraient pu disculper le coupable idéal) ou pris en compte (jusqu'aux rêves de l'épouse du frère accusateur, grand bénéficiaire financier de l'affaire après avoir été déshérité par sa mère), avec l'appui de juges refusant la présomption d'innocence à l'accusé, cette horrible affaire, qui devrait faire l'objet d'une révision, produit sur le lecteur un effet de réel accablant sans que Jacques Secretan ne sorte de son rôle de scrupuleux enquêteur...
     
    Images: Jacques Secrétan, le procureur général Eric Cottier.

  • Pour tout dire (29)

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    À propos de l'homme de théâtre portugais Domingo Semedo retrouvé en rêve, et des femmes dans le Journal intime d'Amiel. Du portrait hypersensible de Linda Knausgaard dans Un homme amoureux et d'un accouchement épique. Lorsque l'enfant paraît et comment le père résiste à la mère pour finir son roman.

     

    14358759_10210579160182078_2656369548380352518_n.jpgLes rêves nous envoient d'étranges messages, dont les associations d'idées ou d'images évoquent parfois le magma des romans en gestation. La nuit dernière ainsi, où plutôt à l'aube de ce dimanche, je me suis retrouvé dans le même train que l'homme de théâtre portugais Domingo Semedo, mort depuis des années après avoir été plus ou moins soupçonné par certains d’avoir foutu intentionnellement le feu à son théâtre, ce que je n'ai jamais cru, mais plus incroyable encore m'a paru, dans le rêve, le fait qu'après m'avoir ignoré quelque temps (je croyais qu'il me faisait la gueule), et m'ayant ensuite gratifié d'un sourire lumineux en me reconnaissant, il engagea bientôt la conversation sur les portraits de femmes dans le Journal intime d'Amiel dont il me rappela que le vieux Tolstoï le lisait comme une Bible, sur quoi je renchéris à propos des remarquables paysages évoqués par l'immense randonneur qu'était aussi Amiel alors qu'on se le figure toujours casanier et nombriliste.

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    Domingo Semedo était une figure de la vie théâtrale lausannoise, dans les années 70 à 80, je crois me souvenir qu'il avait eu maille à partir avec la police politique de Salazar, et c'était, en marge du théâtre institutionnel, un découvreur et un défenseur de textes originaux, au même titre qu'un Philippe Mentha quoique plus modestement et avec plus d'ombrages caractériels à l'égard des critiques, et notamment des miennes dans les colonnes de la Gazette de Lausanne.
    Ces souvenirs me reviennent comme liés, subconsciemment, à ma lecture, hier soir, de pages frisant le fantastique quotidien, dans Un homme amoureux, où Knausgaard raconte l'accouchement homérique de Linda, dont les longues douleurs sont palliées au gaz hilarant et qui aboutit à un pic d'émotion bouleversant tout pareil à celui que nous avons vécu à la naissance de notre premier enfant; et dans la foulée je me rappelle soudain que j'ai été surpris et non moins ravi, un jour, de parler de cette émotion avec Jacques Gardel, ancien camarade de la Jeunesse progressiste lausannoise devenu lui aussi un homme de théâtre en vue, plus radical que Semedo, dans la lignée de Grotowski, et que j'ai retrouvé sur Facebook.

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    Avec Jacques, donc, dont j'ai parfois vertement critiqué certaines mises en scène, et souvent reconnu aussi l'originalité et le courage des entreprises (l'inoubliable Echomort en je ne sais plus laquelle des années 70), nous étions tombés d'accord, tout bohèmes que nous fussions, sur l'inimaginable changement, dans nos vies , qu'avait représente l'apparition d'un enfant.
    Certains lettreux inattentifs, et autres journalistes culturels se croyant à la page, réduisent les 16.000 pages du Journal d'Amiel aux ruminations introspectives d'un prof genevois velléitaire qui marquait d'une croix navrée chaque « rechute » dans la délectation morose de la manuélisation solitaire.

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    Or ce cliché de la « noix creuse » est aussi injustement réducteur que les images, bien plus idiotes encore, qu'on a diffusées dans les médias à propos de Karl Ove Knausgard, tantôt taxé de « Proust norvégien » et tantôt de rocker du laptop ou de serial violeur des secrets de famille.
    Henri-Frédéric Amiel fut un observateur sans pareil de la micro-société genevoise qu'il fréquentait, un témoin remarquable de la vie intellectuelle européenne et ses vues prémonitoires sur l'avenir collectiviste de la Russie ne sont pas d'un mol branleur de cabinet. Surtout, et là ca préfigure les amours fantasmatico-masochistes de Proust, c'est un portraitiste de femmes carabiné, cherchant la perle rare et passant en revue une centaine de fiancées potentielles avant d'en choisir une seule et de se trouver toutes les raisons de ne pas se déclarer.


    maria_og_karl_ove_raps_1_foto-_fanny_zaabi_behrer.jpgL'auteur d'Un homme amoureux est, par comparaison avec ces deux champions de l'amour imaginaire et de la valse-hésitation, un garçon beaucoup plus aimant en réalité, à la fois très doux quoique teigneux par instinct de conservation, et qui pleure quand il n'en peut plus. Au fil des pages d’Un homme amoureux se dessine, en outre, un magnifique portrait de Linda, femme douce et forte autant que Karl Ove est intense et fragile - laquelle fragilité ne l’empêchera pas, sous la pression de son éditeur et pour en finir avec son roman en chantier, d’envoyer paître Linda et la petite le temps de mener à bien son propre accouchement littéraire, après lequel seulement il fera son devoir de père moderne...
    Les larmes de Karl Ove dans La mort d'un père, dont on ne saura que plus tard pourquoi il le détestait tant, et les larmes de désespoir soudain qui lui viennent quand Linda conclut que leur union est impossible, n'ont rien d'une rage de mec narcissique ou sentimental: leur source est plus profonde, voire mystérieuse.
    Amiel, lui, chiale à tout moment sur lui-même, et ça me fait marrer comme quand il se croit essentiellement un poète (ses bouts rimés sont hélas d'une platitude totale) et qu’il se dit que son journal ne vaut rien du point de vue littéraire.
    Je parle en connaissance de cause puisque j'ai survécu quelque temps, à raison de cinq francs la page, de la dactylographie des pages manuscrites du Journal en voie de publication à L'Age d'Homme, à laquelle je consacrai des heures dans une petite mansarde parisienne de la rue de la Félicité, à l'été 1974, quelques mois après la publication de mon premier livre.

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    Où Karl Ove Knausgaard rejoint cependant Amiel et Proust, c’est dans son aperçu superbement détaillé de la micro-société artistico-littéraire qu’il fréquente à Stockholm, qui n’a rien à voir évidemment ni avec les milieux académico-bourgeois du diariste genevois, ni non plus avec le quartier du faubourg Saint Germain, mais la précision, la minutie du regard et l’aptitude à théâtraliser le quotidien découlent de la même attention extrême, avec parfois plus d’intensité et de cœur que chez ses aînés.
    Ainsi, par exemple, de l'évocation de la naissance de Vanja, qui recoupe, image par image, celle que j'ai faite dans mes carnets des Passions partagées, à cela près que notre enfant ne vint pas en dix heures mais dans le temps raccourci d'une césarienne.

    Cela étant, l’apparition relève du même miracle absolument banal et sans pareil : 

    « Voulez-vous recueillir l’enfant ? demanda la sage-femme en s’adressant à moi.
    - Oui.
    - Venez. Mettez-vous là.
    - Je fis le tour du tabouret et me postai devant Linda qui me regarda sans me voir.
    - Allez, encore une fois, poussez. Vous y êtes, poussez !
    J’avais les yeux pleins de larmes. L’enfant sortit d’elle tel un petit phoque et mes mains le reçurent.
    - Ooooh, m’écriai-je, ooooh.
    Le petit corps, gluant et chaud, faillit me glisser des mains mais la jeune stagiaire était là pour m’aider.
    - Il est sorti ? Il est sorti ? demanda Linda.
    - Oui, dis-je enlevant le petit corps vers elle et elle le posa sur son sein et je sanglotai de joie et Linda me regarda pour la première fois depuis des heures et me sourit.
    - Et c’est quoi ? demandai-je.
    - Une fille, Karl Ove, c’est une fille,
    - Elle avait de longs cheveux noirs collés sur la tête. Sa peau était grisâtre et comme couverte de cire. Elle poussa un cri, jamais je n’avais entendu un son pareil, c’était ma fille qu’on entendait et j’étais au centre du monde. Ca ne m’était jamais arrivé mais cette fois j’y étais, j’étais au centre du monde. Autour de nous, le silence régnait, la nuit régnait, mais là où nous étions, la sage-femme, la stagiaire, Linda, moi et le tout petit enfant, c’était la lumière. »
    De fait, telle est la lumière...

  • Pour tout dire (28)

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    À propos des éclats au niveau du couple et autres formes de cinéma. Amos Oz à l'Hyper U et La nuit des conteurs selon Peter Handke. Avec un salamalec à Jacques Chessex, via Lambert Schlechter, et un clin d’œil à l’Origine du monde…


    Je me suis presque emporté contre Lady L., hier en milieu de journée à l'Hyper U de la région d'Agde, mais c'était du cinéma. Je lui ai fait un phone d'impatience alors qu'elle me faisait attendre depuis plus de 30 heures (mes minutes dans les grandes surfaces se multiplient en heures), mais en même temps je souriais sous cape et je n'étais plus du tout énervé quand elle m'a rejoint une dizaine d'heures plus tard avec son chariot rempli de bonnes choses dont trois sortes de Cantal.

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    Le cinéma aux séquences explosives que raconte Karl Ove Knausgaard dans les pages d'Un homme amoureux consacrées à la période précédant l'arrivée de la petite Vanja, premier enfant du couple, dépend surtout des soudains éclats de Linda que tout inquiète-exaspère-angoisse, à commencer par le retard de livraison d'un landau ou par le manque de réaction de Karl Ove et de sa mère après un bref saignement qu'elle croit déjà mortel pour l'enfant ! Lady L. et moi, depuis trente-quatre ans, évitons ce genre de cinéma, après quelques éclats qui ne se sont répétés que sept fois durant trois décennies. Pour sa part, loin de se donner le beau rôle, Karl Ove décrit magnifiquement les états d'alerte fragile vécus par Linda à ce moment-là : « Un amour infini et une inquiétude infinie qui se battaient sans cesse pour la première place ».
    Tout cela peut paraître d'une banalité complète, et pourtant non: jamais on n'a raconté ça comme ça, à ma connaissance, même si la littérature et le cinéma, notamment suédois, sont pleins de chuchotements criseux et d'éclats. À un moment donné de la même période, lors d'une soirée entre amis tournant au concours de sincérité autocritique où chacune et chacun se déclare la ou le pire des ratés, le prénommé Geir, ami et confident de Karl Ove, raille ce qu'écrit celui-ci en ces termes tout à fait exagérés - mais c'est le jeu: « Il a fait carrière en racontant à quel point il est nul. Des histoire plus tragiques les une que les autres. Rien que de la honte et du repentir du début à la fin ». Et tout le monde de rire...
    J'ai aussi ri sous cape, hier, en voyant l'effet produit sur Lady L. par mon phone d'impatience, tant elle est toujours soucieuse de bien faire, et j'ai souri dès que, assis dans une espèce de coque en plastique blanc qu'il y avait là, j'ai commencé de lire le dernier roman d'Amos Oz que je venais d'acheter, intitulé Judas et s'ouvrant sur le portrait assez tordant d'un étudiant socialiste hyperactif et gauche au possible, à Jérusalem à la fin des années 50, qui renonce soudain à poursuivre un travail de maîtrise consacré à la place du rabbi-prophète Jésus dans la société et la tradition juives, etc.

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    Retrouver Amos Oz, que j'apprécie autant pour ses livres que pour l'aura de sa personne (je l'ai rencontré deux fois et j'ai aimé sa façon amicale et très scrupuleuse, genre instituteur de kibboutz du début des années 50, de répondre à mes questions dont il appréciait visiblement lui-même qu'elles fussent soigneusement préparées) et le retrouver dans le même hall d'entrée de l'Hyper U où se tenait, pendant des années le champion cycliste Raymond Poulidor au stand de vente de ses mémoires, m'a finalement fait me réjouir des heures d'attente durant lesquelles j'ai craint que Lady L. ait peut-être été victime d'un coup de sang ou d'un coup de froid, d’un enlèvement ou d’un soudain coup de foudre avec quelque beau magasinier, etc.

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    Amos Oz a le sens du comique autant que du tragique, de même que son confrère norvégien plus jeune que lui de deux générations. Dans ses romans, que ce soit par le recours à la poésie dans Seule la mer, ou par la chronique plus vaste du genre de sa mémorable Histoire d’amour et de ténèbres, Amos Oz excelle autant dans le TOUT DIRE intimiste que dans ses modulations historiques, sociales ou politiques, avec une attention vive aux détails en matière de mœurs ou d'idiosyncrasie, et ces composantes se retrouvent, entre fjords et discussions très arrosées d'aquavit, dans Un homme amoureux de Knausgaard dont là scène chorale des amis soudain pris au jeu des aveux réciproques est rapprochée par l'un d'eux de l'homérique Nuit des conteurs de Peter Handke où tout le monde se déboutonne, etc.

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    L'intérêt du TOUT DIRE, en littérature, se distingue évidemment du déballage foutraque par le choix ultra-précis (fut-il ultra-instinctif) et l’agencement des thèmes et des figures, des séquences et de leur théâtralisation dialoguée, laquelle est admirablement maîtrisée par Knausgaard.


    De la même façon, les fugues savamment tressées des Inévitables bifurcations de Lambert Schlechter , qui pourraient sembler d'un loufoque coq-à-l'âne à un lecteur peu attentif ou rétif au baroquisme byzantino-chinoisant de notre lutin germano-latin, découlent-elles d'une quête poétique et musicale organiquement rigoureuse, si l'on peut dire.

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    Et voilà qu'hier soir je tombe, pur hasard de plus (!) ou coïncidence, comme celles qui nourrissent le journal intime de mon ami cinéaste Richard Dindo, précisément intitulé Journal des coïncidences et comptant plus de 10.000 pages rédigées en français, voilà donc que je tombe, à la page 113 des Inévitables bifurcations de l’ami Lambert, sur le nom de Jacques Chessex auquel l'autre soir j'écrivais une lettre occulte destinée à être lue le 25 septembre prochain à 300 mètres de sa tombe, en présence de Pierre Béguin, dernier lauréat du prix littéraire Édouard-Rod fondé par Maître Jacques en 1996 et dont je fus le premier bénéficiaire pour mon recueil de récits intitulé Par les temps qui courent que le même Chessex préfaça pour sa réédition française a l'enseigne du Passeur...


    Écrire à un auteur défunté ne me semble pas plus étrange que lire ses livres post mortem, mais je ne souscris pas pour autant à la vision de Lambert Schlechter, citant Chessex et Pouchkine qui assimilent tous deux le visage de Dieu au sexe de la femme, ou vice versa.

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    Il m'est bien arrivé de trouver un reflet de lumière « divine » sur le visage de certains êtres aimés ou admirés, mais l'érotisation du visage de Dieu m'est aussi étrangère que la divinisation du sexe féminin ou masculin (un Alain Daniélou voyait dans le phallus le doigt de Dieu ou quelque chose comme ça, n'est-ce pas), et les délires sur la métaphysique du sexe d'un Julius Evola ou d'un Vassily Rozanov m'intéressent moins que les cabrioles de l'otarie ou que les ruines de châteaux de sable des enfants de l'été passé, poil au nez...

  • Pour tout dire (27)

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    A propos du TOUT DIRE de Lambert Schlechter qui relance à sa façon la folle jase de Joyce. Des bifurcations amoureuses de Knausgaard, et de Van Gogh le chaînon manquant de l'art du XXe siècle. De la tyrannie exercée par la littérature et la création artistique…


    Une colonne de fourmis traversait ce matin l'étroite allée sablonneuse que j'emprunte tous les matins pour aller chercher du pain chez la Tropézienne, et cela m'a fait penser aux jeunes garçons recrutés de force par la secte islamiste de Boko Haram dont j'ai appris l'autre soir, en commençant de lire Inévitables bifurcations de Lambert Schlechter, qu'ils sont gavés de dattes imprégnées de tramadol, ce narcotique administré aux chevaux pour les calmer ; et je pensai du même coup aux étudiants massacrés par les fanatiques de Boko Haram proclamant leurs intentions sur une vidéo: « Les enseignants qui enseignent la western éducation nous les tuerons - nous les tuerons devant leurs étudiants et nous dirons aux étudiants d'étudier le Coran ».

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    Or Lambert ayant pris note de cet avertissement enchaîne sur le bruit que font les limaces (krrsh-krrsh) quand elles s'attaquent à une feuille de salade séchée, et je me suis rappelé ce matin que Lady L. m'avait demandé de prendre le Courrier international avec le pain, et je me suis dit qu'en somme le murmure de fourmi luxembourgeoise de Lambert relançait le vieux rêve des modernes de TOUT DIRE comme dans Finnegans Wake de Joyce ou Guignol's band de Céline, ou Paradiso de Lezama Lima où Éden, Éden, Éden de Pierre Guyotat, et Lambert de psalmodier: « et il s'éleva toujours plus haut dans les arcanes du solfège, s’éleva jusqu’à ce que l’air se fît rare et que les vibrations sonores se trouvassent compromises, et c’est dans ces circonstances qu’il réussit à produire, à la limite de l’audible, cette fameuse septième diminuée agrémentée d’une courtoise dissonance postschumanienne, la langue italienne d’habitude si colorée, volubile & scintillante, soudain s’épaissit, s’opacifie quand il s’agit de dire mutande, et il n’y a plus ni soie ni satin, mais rêche toile de sac de patates », etc.

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    J'ai rencontré Lambert au salon du livre de Balma où nous avait invités Marc Trillard, nous avons sympathisé après une lecture publique, il m'a offert un de ses livres et je lui ai rendu la pareille, puis nous avons continué d'échanger nos immortels chefs-d’oeuvre par la poste, et, après que sa bibliothèque a brûlé au grand émoi de ses amis, y compris sur Facebook ou un bel élan de solidarité s’est remarqué, je lui ai envoyé un volume de la Pléiade consacré aux philosophe taoïstes qu'il méritait bien plus que moi pour ses Lettres à Chen Fu et autres proseries, entre autres chinoiseries à sa façon de vieux scribe au coeur vert dont voici le dernier livre (4e volume du Murmure du monde) sur ma table face à la mer, ou avant-hier à Knysna au bord de l'océan indien, ou sur un strapontin du théâtre stellaire en compagnie virtuelle de Pascal Quignard, ou encore à Yaoundé ou à Lillehammer en Norvège à un festival littéraire - ou n'importe où puisqu'il va partout…

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    Vincent van Gogh n'est jamais allé ni en Afrique ni aux Indes, mais il est allé très profond dans la colère et la misère et tout au bout de sa nuit de prétendu fou en quête de Dieu sait quoi (même si souvent le Dieu des hommes lui a semblé un escroc, il sentait ce qui lui manquait et en cherchait la couleur) et trouvant finalement le peu de temps et la force de brosser trois cents toiles avant de se prendre une balle en plein ventre et d'en crever comme un chien.


    Aujourd'hui l'on peut se payer un string à tournesols Van Gogh ou des tongs ou un parapluie à corbeaux noirs et des étuis à lunettes ou des chaussettes marques Vincent. Mais qui fut réellement cet insortable pochetron qu'une dame a dit le plus hideux personnage qu'elle eût jamais de ses yeux vus ? Rien en tout cas d'un trop joli Dutronc de cinéma, du moins est-ce ce qu’on se dit en lisant Van Gogh – l’étincellement de Freédéric Pajak.

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    Cette bio combinant texte et dessins, retravaillée par Pajak à partir d'une dizaine de sources, est un modèle d’objectivité subjective, et plus encore d'empathie sans emphase par ses raccourcis et sa compacité vibrante. Van Gogh à douté de lui presque autant que ceux qui ne voyaient en lui qu'un taré, se traitant lui-même souvent de raté sans cesser pour autant de tendre à la réalisation de ce qu'il sentait sa mission. Le missionnaire en lui n'a pas fait de vieux os, si sincère qu'il eût été dans le Borinage ou en peignant ses mangeurs de pommes de terre, et le théoricien s'est pris les pieds dans ses arguties en cherchant à en remontrer à Gauguin qui fut plus tard l'un des premiers défenseurs de son génie mal coiffé, mais Vincent est allé au bout des couleurs de sa nuit. Pajak dit magnifiquement la singularité de Van Gogh, qui peint « mal », voire « sale », n'atteindra jamais la pureté apollinienne d'un Cézanne (qui ne voit chez lui qu'une « peinture de fou ») et préfigure l'expressionnisme bien plus qu'il ne se rattache à l'impressionnisme, hors de toute école.

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    Pajak voit en lui un chaînon manquant de l'histoire de la peinture qu'on voit souvent comme une suite linéaire aboutissant forcément à l'abstraction et au minimalisme, alors qu'il y a Van Gogh et Soutine, ou le non moins génial Louis Soutter, inclassable lui aussi. « Personne, hormis son frère, n’a jamais cru sérieusement en sa peinture », écrit Pajak. « Néanmoins, il n’est pas seulement entré avec fracas dans l’histoire de l’art : il s’est immiscé dans l’Histoire tout court. Il s’y est imposé comme un symbole de l’homme libre, détaché de la société. Ce n’est pas par compassion que l’on s’émeut de son destin : on y devine une exigence existentielle qui serait comme le but caché de chacun, sa part de lumière recouverte par le simulacre des conventions, à commencer par la représentation de soi-même. Pourquoi donc les foules se pressent-elles devant ses toiles, clouées au mur comme autant d’échecs ? Vincent est un héros, leur héros d’en bas. »

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    Si Vincent prend beaucoup sur lui, non sans engueuler tout le monde, Karl Ove Knausgaard n'est pas moins tourmenté par la culpabilité, quand son amoureuse lui reproche de ne pas être assez présent, tout en subissant lui-même la tyrannie de sa passion d'écrivain.
    Il est de bon ton, et rassurant pour le bourgeois, de dauber sur le despotisme de l'écrivain ou de l'artiste, en oubliant ce à quoi un créateur authentique se soumet pour atteindre son idéal. À cet égard, les pages détaillant, dans Un homme amoureux, les terribles tensions opposant Linda, défendant ses positions de femme et de future mère, et Karl Ove, obsédé par le besoin d'écrire, marquent un poignant contraste avec celles qui exaltent la passion amoureuse. Rien pour autant du récit d'une chute dans la médiocrité , mais un aperçu très nuancé de la relation de couple compliquée par le Diktat de la création - que Linda comprend d'autant mieux qu'elle aussi est artiste et écrivain.

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    Dans l'essai intitulé Mensonge romantique et vérité romanesque, René Girard a montré, magistralement , comment l'art ou la littérature, dans leur état supérieur de fusion, résolvent les conflits personnels ou sociaux « par le haut », à l'enseigne de ce qu'on peut dire l'amour mais en dépassant le cadre conventionnel, psychologique ou sentimental de celui-ci, plus donc que l'amour fou: ce qu'on pourrait dire l'amour sage, sans concession au raplapla...

  • Les mots suffiront-Ils jamais à nous rendre « capables du ciel » ?

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    Unknown-16.jpegDans un petit roman à consistance verbale de diamant, la détresse d’un ado, l’égarement affectif et mental d’une mère et la probable lâcheté d’un père fondent un drame existentiel et son exorcisme poétique, d’une intensité rare...
    Rien de plus facile, en termes de plan marketing, que de résumer en deux trois mots ce petit livre de rien du tout, à peine plus de cent pages, quasiment pas d’action, pas de sexe ni d’abus sexuel, pas l’ombre d’un grand thème humanitaire ou climatique, à peine une esquisse de conflit socio-familial à résonances persos comme on en trouve, mais autrement développés, dans les super vendeurs du moment genre Marc Angot ou Christine Lévy, bref si le dernier livre de ce Damien Murith dépasse les 300 exemplaires avant Noël, coco, tu me fais signe.
    De fait, à peine de quoi faire une mince série à la télé romande, déjà si piètre en la matière, avec l’histoire de Léo, coincé au treizième étage d’une sinistre tour avec son chat qu’il aime et sa mère dont les bras ne s’ouvrent plus depuis que le père s’est tiré - ce Léo ado qui se rappelle son père comme de son « île au trésor » et qui ne semble avoir hérité de lui que la passion du basket. Cela en terme de valeurs «bankables», pour en finir avec le vocabulaire des commerciaux au (dé)goût du jour, vu que la qualité rare et l’originalité certaine du dernier roman de Damien Murith, comme de ses précédents écrits aux variations sur le même thème de la douleur ordinaire, réside tout ailleurs...
     
    Quand l’«indicible douleur» se dit pourtant…
     
    Vivre la douleur, physique ou morale, est une chose, et la dire en est une autre. Dire vraiment l’extrême douleur physique relève probablement de l’indicible, même si c’est sous la plume du plus débonnaire(apparemment) des auteurs français, à savoir Alphonse Daudet, qu’on en trouve une version à glacer le sang et à transir l’âme, sous le titre de La Doulou. Et quant à l’expression de la douleur morale, elle suit l’histoire de l’humanité comme son ombre, pour se diluer aujourd’hui dans un magma doloriste constituant parfois un vrai fonds de commerce.
    La douleur enfantine en particulier: valeur sûre, surtout depuis le XIXe siècle, inspirant autant d’œuvres connues (avec Dickens, Dostoïevski, Anatole France, Jules Renard, Bernanos ou Henri Calet, notamment) que d’écrits moins illustres dans toutes les littératures du vaste monde. C’est ainsi qu’en lisant Dans l’attente d’un autre ciel de Damien Murith j’ai parfois pensé au poète japonais Ishigawa Takuboku (1886-1912), auteur de centaines de brefs tankas (minuscules cristaux poétiques genre haï-ku), aux résonances émotionnelles parfois déchirantes.
    Or comment juger, littérairement parlant, de ce qu’on pourrait dire les «écrits de la douleur». Que « pèse » la souffrance d’Aline, la jeune fille malheureuse de Ramuz, à côté des écrits de Primo Levi ou de Jean Améry «sur» la Shoah ? Et comment lire, comment parler ensuite du «roman» de Damien Murith dont l’auteur souligne qu’il ne s’agit pas d’une autobiographie ? Comment expliquer que «ça» ait l’air si vrai alors que l’auteur ne l’a pas «vécu». Eh bien tel est, mes sœurs et frères, le mystère de l’incarnation poétique, qui peut faire d’un banal « récit de vie » un poème touché par la grâce…
     
    Du « vécu » à l’écriture, la lecture retrace un chemin…
    Nul besoin, me semble-t-il, de se demander en lisant Dans l’attente d’un autre ciel, si ce qui est écrit là a été vécu, vu que nous vivons l’émotion que font passer les mots, qui évoquent et suggèrent autant et plus qu’ils ne disent. La première page pour l’illustrer : « Une tour grise de béton, et à l’intérieur, derrière une porte du treizième étage, un enfer invisible ». Pas un mot de plus. La deuxième : « Sols, murs, plafonds jaunâtres, ici l’air a les mains sales de poussière, de pisse de chat, de vaisselle souillée et de poubelles qui s’entassent, toute inspiration se heurte à une puanteur immonde, si présente qu’elle altère sur la langue jusqu’au gout du sucre ». Quatrième page : « L’avenir des hommes se lit sur le visage des mères. Les jours de Léo déjà se blessent aux tranchants des pleurs, s’égarent dans la grisaille d’un regard vide de lendemain. Et la cinquième : « Personne n’a le droit d’entrer dans la cuisine. Personne ne doit voir tout ce qui grouille, tout ce qui déborde et dégouline. La mère, gardienne du chaos, a verrouillé la porte, a caché la clé ».
    Ensuite plein de détails du même genre, les uns plombés de réel sordide et les autres plus lumineux, avec le contrepoint d’une voix prodiguant à Léo ses conseils en matière de basket, puis l’évocation d’une voyage que la mère raconte, comme une embellie, et enfin le regard en perspective cavalière, des années après, de Léo sur ces galères, mais les « blancs » qu’il y a entre les petites séquence sont à remplir par la lectrice ou le lecteur, fonction de leur propre vécu ou de leur imagination et de leur empathie.
    Un crachat qui glisse le long du miroir de l’ascenseur, les potes qui demandent à Léo «pourquoi on ne peut pas entrer chez toi ?», le chat qui risque de tomber du treizième que Léo voit du terrain de basket et se rappelle que la mère le déteste parce qu’il pisse partout et menace de le foutre en bas, un sourire de la mère qui s’esquisse le temps d’une chanson de Bob Dylan, la présence du père liée à « des années dans les arbres », et ce quatrain sans rimes de la page 26 :
    «Le père avait dit : « Je m’en vais ».
    Le père avait dit: « Je ne t’aime plus ».
    Il l’avait dit sous les glycines, le dos
    tourné, comme on se mouche»,
    et tout est dit, ou disons que les mots concentrés, lestés d’un max de sentiment et de non-dit qu’on devine, expriment ce qu’on croit inexprimable, enfin c’est comme ça je crois que la lecture agrandit ce livre ou, plus exactement, reconnaît sa vraie dimension dans le « ciel » de la résilience.
    C’est le grand compositeur roumain Georges Enesco qui disait, si j’ai bonne mémoire, que la musique de Bach lui avait fait croire que l’homme était parfois «capable du ciel». Et c’est peut-être cela, aussi, qu’on peut attendre de ce qu’on appelle la poésie, avec ou sans rimes et sans trop savoir de quel «ciel» il s’agit… …
    Damien Murith. Dans l’attente d’un autre ciel. Editions d’En bas, 2021, 117p.

  • Pour tout dire (26)

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    De l'enchantement découlant de l'amour et du délire qui en résulte chez certains purs écrivains et artistes. Où trois beaux livres le modulent, signés Karl Ove Knausgaard, Frédéric Pajak et Lambert Schlechter.


    Quand on lit de beaux livres on en veut encore plus : rien que des beaux livres, me disais-je hier soir, sur fond de mer roulant et croulant ses hautes vagues furieuses, en passant d'un beau livre à deux autres beaux livres sans rapport entre eux que d'être des livres d'amour, chacun à sa façon.


    De fait, une inconcevable coïncidence m'a fait lire en même temps, je devrais dire vivre en même temps les pages de trois livres me rappelant les moments de folie amoureuse que j'ai connus, où l'intensité de ce que nous vivons nous fait ensuite chercher à la retrouver sous de multiples formes.


    L'amour fou peut n'être qu'un fantasme frelaté ou de seconde main, vécu par procuration en référence à Roméo et Juliette en téléfilm ou, quelques étages plus bas, dans la parodie d'Aragon et son Elsa ou de Nabilla et de n'importe quel nul.
    L'amour vrai irradiant en beauté fracasse les clichés, se lacère le visage ou se tranche une oreille quand il est empêché.


    Un pur hasard (mais le hasard existe-t-il) m'a donc fait lire hier soir trois douzaines de pages sans rapport évident entre elles (mais qu'est-ce qui est évident ?) dans ces trois beaux livres que sont Un homme amoureux de Karl Ove Knausgaard, le cinquième tome du Manifeste incertain de Frédéric Pajak consacré à Van Gogh et Bifurcations de Lambert Schlechter, lequel pratique l'art des mises en rapport et des associations d'idées et d'images avec la même sûreté subconsciente qu'on trouve chez Proust et Knausgaard.

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    Je me suis immergé dans ces pages semblablement splendides peu après avoir pris connaissance, par curiosité perfidement jouissive, des commentaires plus ou moins imbéciles mais globalement négatifs touchant, sur le site internet touristico-critique de TripAdvisor, au déclin manifeste du hideux hôtel de prétendu luxe (*****) d'à côté , à l'enseigne du Jardin d'Eden (sic) et dont les clients paient plus de 300 euros la nuit et doivent nettoyer leur saleté eux-mêmes vu que le personnel est toujours défoncé ou baise à journée faite sur les tas de draps sales, etc.
    Knausgaard et Pajak ont l'art de brasser tous les aspects de la réalité, jusqu'aux plus hideux, pour en tirer de la beauté, et l'ami Lambert Schlechter n'est pas en reste, qui mêle parfois les plus sinistres News du moment et l'évocation lumineuses d'un premier séjour en Toscane avec sa bonne amie.

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    Je cite au hasard (!) ces pages où il évoque la merveille que c’était cette année-là avec sa bien-aimée de vingt ans et des poussières dorées, “parfois pendant deux jours il n’y avait pas d’eau, on faisait une réserve dans la baignoire, nous aimions cheminer dans les ruelles étroites de la ville, mais autrement je ne me souviens de presque rien, il faisait chaud, le matin je la regardais dormir, elle était nue, je ne sais plus du tout comment nous étions amoureux, je me souviens que cinq ans auparavant j’avais vécu six semaines à Pérouse dans une privation absolue de féminité, et que je m’étais juré: un jour tu reviendras ici avec une femme, on ira s’asseoir sur l’escalier du Duomo, comme font les couples, dans la fraîcheur du soir regarder la Fontana maggiore t le Palazzo des priori, il ne s’est jamais rien passé dans ma vie, il n’y a aucune biographie à écrire, seulement quelques centaines, quelque milliers de minuscules biographies, Ombrie mon amour, winzige Zettelcben, à ranger au fond d’un tiroir, parmi d’autres bibelots muets et inutiles”...
    Surtout, ce qui apparie ces trois "poètes" est leur façon apparemment toute naturelle - mais quel travail là-dessous - de restituer l'enchantement de la création à tous les sens du terme. Il y a de l'enfant et de l'ado prolongé chez Karl Ove autant que chez Frédéric, ce vrai fada de Vincent et le non moins foldingue Lambert en la "chymie " alchimique de son écriture.

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    Au chapitre de la beauté, les pages d'Un homme amoureux consacrées à l'éclosion progressive, et soudain éruptive et féerique de son amour pour Linda, la femme qui deviendra sa deuxième épouse après l'avoir éconduit quelques années plus tôt lors d'un colloque de jeunes écrivains, au point de le faire se taillader la face de désespoir - ces pages rappelleront à tous ceux qui ont été amoureux combien le monde ressemble alors à un vitrail tiré de l'ombre par le soleil pleins feux.
    Nous sommes sur le balcon de notre studio en proue sur la Grande Bleue, et Lady L. me raconte l'histoire des clochards, dans un cimetière jouxtant une cathédrale plus ou moins désaffectée du sud de l’Angleterre, qui indiquent à un type qui les interroge le lieu de sépulture du sieur Everest, lequel a donné son nom de cartographe à la plus haute montagne du monde. L'anecdote est tirée du best-seller Little Dribbling de Bill Bryson, le fameux promeneur américain se livrant en Angleterre à la même randonnée frottée d'humour qui a fait le succès de Peter Mayle en Provence. Ma bonne amie à une casaque blanche genre princesse afghane et nous savourons ses dernières confitures.


    L'ami Lambert affirme qu'il n'a pas de biographie tout en se gardant des milliers de biographèmes sous le coude. Moi aussi je m'en garde des milliers pour la route, et par exemple ce que nous avons vécu entre Orvieto, où nous avons vu se lever les morts de Signorelli, à Volterra où nous sommes descendus de voiture juste pour voir le soleil violet s'enfoncer dans la mer jaune, ou l'inverse, mais Vincent s'est arrêté en Arles où les petits crapauds lui jetaient des cailloux alors que tous le traitaient de fada hollandais.

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    Ce que fut l'amour pour Vincent, à part quelque pauvres femmes et sa syphilis au troisième stade ?
    "Ce pauvre Hollandais était tout ardent, tout enthousiaste " dira Gauguin au quatrième stade de l'exaspération tant ce Vincent déraillait, mais le même Gauguin reconnaîtra auprès de Théo, frangin providentiel lui envoyant plusieurs peintures de tournesols: "Ca... c'est... LA fleur !"

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    Frèdéric Pajak est aussi un remarquable collectionneur de biographèmes, qui n'hésite pas à s'impliquer dans le récit qu'il fait de la vie de merde de Vincent. Ainsi, quand il parle du rapport de celui-ci avec la peinture et les couleurs, c'est en peintre qu'il s'exprime.


    J'ai copié hier soir, pur amusement enfantin, un beau dessin à la plume de Pajak représentant deux pêcheurs. L'original est tout noir et blanc, superbe, et ma (pâle) copie est en couleurs. J'ai demandé à Lady L quelle image était sa préférée. Elle n'a pas voulu me répondre. Et dire qu'elles prétendent qu'elles vous aiment !

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    Karl Ove Knausgaard. Un homme amoureux. Folio Denoël, 727p.
    Frédéric Pajak, Van Gogh - l’étincellement.Noir sur blanc, 253p.
    Lambert Schlechter. Inévitables bifurcations. Les doigts dans la prose, 161p.

  • Pour tout dire (25)

     

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    À propos d'un fou de Dieu prénommé Vincent, raconté dans le nouveau livre illustré de Frédéric Pajak modulant son propre TOUT DIRE. De la difficulté de trouver son jaune et son noir personnels, telle que l’affronte Karl Ove Knaugaard en ses livres. Qu'écrire ou peindre peut rendre "capable du ciel" , etc.


    Est-il impensable d'affirmer que Van Gogh, aujourd'hui, eût pu virer terroriste ?Cela demande certes un effort d'imagination en matière de translation culturelle et psychologique, autant que le fait que Vincent n'ait vendu qu'une toile (La vigne rouge) de son vivant, mais qui peut jurer que ce fanatique au caractère de sanglier, oscillant entre la haine de son père ( pasteur borné mais à bon fond comme on dit) et son effort d'être un plus pur chrétien que lui n'en ait pas fait une espèce de Breivik batave ?
    C'est une des questions qu'on se pose en lisant le cinquième tome du Manifeste incertain de Frédéric Pajak, intitulé Van Gogh : l'étincellement.

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    Il a plu très violemment cette nuit sur le bord de mer où nous nous trouvons,au point qu'à un moment donné j'ai pensé: pluie militaire et ensuite: pluie noire; et j'ai souri en me rappelant les tentes canadiennes à doubles toiles de nos jeunes années quand il "roillait" et qu'il fallait juste éviter de faire des gouttières; et c'est à cela aussi que je pense à l'instant en notant ceci sur mon iPhone à dotation provisoire de 4 gigas: que ce que nous cherchons en somme dans la religion, l'art ou la littérature - Karl Ove Knausgaard en est un parfait exemple - est un lieu d'immunité genre chambre à l'abri ou bateau dans l'arbre - j'exclus pour ma part le bunker.
    Pajak l'écrit noir sur blanc: "Vincent nous touche au plus profond. Il fait appel à la part intacte de notre âme. Il vient nous fouiller dans nos entrailles, nous surprendre dans notre nudité".


    L'art hors du commun de Frédéric Pajak, qui relève à sa façon d'une quête contrapuntique du TOUT DIRE, fait alterner un texte de parfaite limpidité et des dessins à la plume d'une beauté parfois saisissante (à preuve l'image des deux garçons dont l'un est debout sur une chaise de jardin comme posée sur l'eau, à la page 21), pour décrire ici , avec une sensibilité et une intelligence du détail significatif sans faille, le chemin de croix d'un croyant-athée-raté-saint homme-caractériel apparemment psychopathe et brave garçon normal et génial en vérité, en quête de son destin personnel que scellera le dessin avant la tardive apothéose des couleurs.

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    On rapproche parfois la peinture de Van Gogh, autant que les dessins de Louis Soutter (que Josef Czapski appelait un Van Gogh Suisse) de l'art brut, mais c'est aussi mal vu pour l'un que pour l'autre.
    D'abord parce que Van Gogh était un parfait connaisseur de l'art avant de maîtriser le dessin, de même que Soutter connaissait les finesses de la musique et de la littérature; ensuite du fait que ces deux génies hirsutes ont toujours résisté au Gros Animal de la société, comme un Adolf Wölffli (authentique artiste brut celui-là) ou Robert Walser.
    Pajak raconte le long apprentissage de Van Gogh, qui passe par les bordels et les mines infanticides du Borinage, les humiliations amoureuses ou socio-familiales, le sectarisme et l'auto-flagellation, la mesquinerie (y compris la sienne) et l'incroyable compassion christique (insupportable à son père qui n'y voit qu'un cinéma déplacé), la gésine et le délire dépensier, la chaude-pisse et l'extraordinaire fidélité d'un frère le sponsorisant d'une main et l'accablant de reproches de l'autre, enfin quoi: la vie.


    Au tout début de son parcours biographique, Pajak cite une page de son journal perso, daté (le 9 février 2016) et situé aux Saintes-Maries-de-la-mer. C'est pour lui, sur un ton vif à la Houellebecq, l'occasion de pointer le désastre architectural et plus généralement urbanistique de la France actuelle, qu'on pourrait dire l'Europe ou l'Occident puisque Karl Ove Knausgaard fait le même constat.

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    Or j'écris ces lignes au balcon d'un studio surplombant une plantation de yuccas et autre fusains, à cinquante mètre de la mer qui, malgré la pollution, n'a pas changé depuis les temps lointains d'Homère ou moins lointains de Shakespeare ou Rembrandt.

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    Notre studio en proue sur la mer fait partie d'un assez splendide amphithéâtre architectural à quatre niveaux, juste ouvert sur la mer. Lorsque nous nous y sommes pointés il y a un peu plus de trente ans, le lieu, avec ses jardins et ses piscines occupant le centre de l'hémicycle augmenté, respirait un certain équilibre en accord avec l'idéal naturiste à l'ancienne, style Hermann Hesse au Monte Verita. Sur quoi la classe moyenne s'est enrichie et "libérée" quant aux mœurs, aboutissant notamment à un phénomène abondamment documenté par les écrivains contemporains un peu sérieux mais pas forcément bégueules, d'Alice Munro (très attentive à la libération sexuelle et au crash des mariages dès les années 50, aux bifurcations existentielles et aux femmes qui s'en vont...) à Michel Houellebecq qui fut le premier, dans Les Particules élémentaires, à décrire l'apparition en masse des échangistes partousards dans le cercle moralement plutôt corseté (!) des naturistes de Cap d'Agde.

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    Or voici, sous nos fenêtres latérales, cette horreur architecturale que nous appelons "le boulon", en lieu et place de l'espace vert et des anciennes piscines pleines de mômes joyeux, sous la forme d'un bunker cycloïde refermé sur la branloire collective de son jacuzzi, strictement réservé aux couples échangistes et où les enfants ne sont donc point les bienvenus...
    Quel rapport avec Van Gogh ? Karl Ove Knausgaard ou Frédéric Pajak le verraient très bien tant ils sont attentif à ce qui distingue la qualité humaine ou artistique du toc, le simulacre de liberté de la vraie indépendance personnelle, etc.


    Une toile de Van Gogh se vend aujourd'hui plus de deux ou vingt millions de dollars. Quel rapport avec Vincent ? Au kiosque d'à coté se vend le troisième tome de La pucelle du cap d'Agde, probable sitcom de cul à clefs ou pas. Quel rapport avec la littérature ? Depuis l'arrivée des échangiste évidemment (?) bienvenus pour leur fric, les autoproclamés libertins s'enfilent à vue sur les dunes, au milieu de voyeuses et voyeurs hébétés qui applaudissent chaque perfo. Quel rapport avec l'amour et la vraie liberté ?
    Lady L et moi nous accommodons plus ou moins de tout ça, vu qu'on peut regarder ailleurs, quitte à défier le baron de Coubertin en ne participant point à la cacade collectiviste.

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    Lors de notre dernier grand tour de ce printemps, de Bruges à Cabourg en passant par Arnhem, nous nous sommes arrêtés à la Fondation Kröller-Müller comptant une soixantaine de toiles de Van Gogh. Il y avait là, au milieu des forêts et des landes, des centaines de pèlerins plus ou moins passionnés de peinture (quelle police esthético-intellectuelle pourrait en juger ?) et soudain c’était là: cette présence sans pareille en son feu noir et jaune, rouge et vert, de couleurs à se flinguer.


    Ah, les couleurs et les douleurs de Van Gogh. Rien qu'à les évoquer, à l'instant, voilà que l'orage tonne au-dessus de la mer. Les dieux du tonnerre cherchent la porte du Glamour pour s'y défoncer ! Aux abris les cabris ! À demain d’autres douleurs et couleurs !

  • Aujourd’hui l’avenir, ou le présent de René Langel comme il a passé…

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    Pour Claude
     
    Ce serait une espèce de dialogue, genre dialogue schizo. Je précise que je suis né, sous le signe des Gémeaux, le 14 juin 1947, le même jour que Che Guevara et Donald Trump, mais y a pas de rapport…
    Donc ce serait un dialogue entre moi l’un et moi l’autre, qu’on aurait amorcé le jeudi 14 octobre 2021, juste après l’arrivée du journal.
    Parce que c’est de ça qu’on va parler : le journal. René et le journal. Ou comme tout ira en doublé : René et Claude au journal. Et voilà le dialogue imaginé :
     
    - Moi l’autre : - T’as appris la nouvelle ?
    - Moi l’un : - Ben oui, quoi, comme toi…
    - Et ça t’a fait quoi ?
    - Ben comme toi, ça m’a fait un choc de voir l’immense photo en pied de page de 24 Heures, René en couleurs avec ce titre, Le Montreux-Jazz perd son troisième père. Et à Lady L. aussi, j’ai vu que ça lui faisait le même choc – je précise que Lady L. c’est Lucienne, dite aussi la bonne amie.
    - Elle l’aimait bien aussi, René, Lady L. ?
    - Et comment ! Même sans se voir beaucoup elle les aimait bien les deux. Et tout à l’heure, elle me dit encore que René c’était le genre qu’elle appréciait, un peu à l’ancienne, de l’homme galant.
    - Toujours bien sapé, tu te souviens ? Jamais débraillé, ça c’est René…
    - Mouais. Lady L. prétend d’ailleurs que c’est Claude qui l’habillait. Les couleurs qu’il portait, du bleu clair, du crème, même du rose, ça c’est pas un mec qui choisit. C’était Claude. Et là, sur la photo en UNE, c’est pareil: même à la maison en col ouvert sur le pull rose, les pantalons blancs: la classe !
    - Donc le journal, le choc, et ensuite le papier de Boris qui rend surtout hommage au co-fondateur…
    - Ouais, et là tu me connais, je bondis. Presque rien sur le journaliste et tout ce qu’on a vécu avec lui à vingt ans et des poussières… La fin des années 60 à La Tribune, l’équipe de la Tribune-Dimanche dans les années 70, la série S.O.S. survie, les éditos de René et leur titre qui en dit long : Aujourd’hui l’avenir.
    - Mais Boris est né trop tard pour savoir tout ça…
    - Exactement, et c’est pour ça qu’il faudrait ajouter ce que René a apporté au journal. Et à nous les jeunes, dans la foulée…
    - Tu ferais quelque chose de perso ?
    - Et pourquoi pas ? Note qu’on est toujours resté discret, avec René, comme avec Claude d’ailleurs, sur le côté personnel et la vie privée...
    - Donc tu parlerais du début de notre rencontre ?
    - Même avant. En mai 68, pour un détail qui compte, tu verras comment. Donc en mai 68, nous sommes un groupe de jeunes étudiants progressistes, dont trois en médecine, qui débarquons à la Sorbonne de nuit, en petit cortège de 2 CV, avec du plasma sanguin pour les camarades blessés. Ça fait un peu folklore mais c’est vrai. Et là, pendant toute une nuit, on entend les discours dans les amphithéâtres. Tous les groupes, les sous-groupes, les factions, les scissions, tout ça. Tu connais les Français : ça parle. C’est ce que disait déjà le vieux Ramuz avec son Samuel Belet, quand il est à Paris avec les Communards : ça parle ! Et donc le lendemain on se regarde, avec l’ami Reynald qui a les pieds sur terre en tant que futur chirurgien, et là on se dit et on chante comme Dalida : paroles, paroles, paroles.
    - Quel rapport avec René ?
    - Justement ça : que pour lui, ce genre de parole, paroles, ça passe pas…
    - Tu veux dire, la politique ?
    - Non, je veux dire plutôt : l’idéologie. Religieuse ou politique. Tu te vois demander à René : et avec Dieu, t’en es où René Langel ? Et en mai 68, t’étais où ? Ou bien dans la langage de l’époque : mais ce Langel, il est de gauche ou de droite ? Etc.
    - Ce qui veut pas dire qu’il est hors-sol ni rétif aux idées…
    - Absolument pas. Disons qu’il a plutôt l’esprit scientifique, mais faudrait pas lui dire que le journalisme ou la littérature sont des sciences, ça non. Je dirais plutôt qu’avec René, tout de suite, les idées s’incarnent.
    - Tout de suite, c’est quand ?
    - Disons que c’est le début 69, vu que fin 68 on s’est rencontré avec Richard (Garzarolli) sur les alpages militaires, dans la même compagnie de canonniers de montagne. Richard étant déjà un peu connu comme écrivain, et secondant Langel à la culturelle de la Tribune, c’est lui qui fait le lien après qu’il a vu qu’on était aussi fou de livres que lui…
    - Et avec René, on fait tout de suite ami-ami ?
    - Pas vraiment. René n’est pas du genre copain tape-dans-le-dos, mais l’âge ne compte pas, d’ailleurs on se tutoie bientôt, mais jamais il ne se la joue mentor même s’il l’est quand même un peu, et tout de suite il te fait confiance, s’intéresse à ce qui t’intéresse, autant qu’il t’intéresse à ce qui l’intéresse, lui, à savoir : le monde réel et plus précisément l’état du monde, l’environnement, les premières alertes du Club de Rome, ce qu’on commence à dire de la pollution et du saccage de la planète qui vaut autant pour les pays communistes que pour les capitalistes…
    - Tout ça qui donnera S.O.S. survie, la série de la Tribune-Dimanche…
    - Exactement. S.O.S. survie… On n’en a pas fait un tiré à part, mais ça mériterait peut-être. Je ne sais plus combien de mois la série a duré, mais les grands sujets, les beaux entretiens (avec Jean Dorst sur la pollution, Gaston Bouthoul sur la démographie fauteuse de guerre, Paul-Emile Victor sur le recul des glaces, Leprince-Ringuet sur je ne sais plus quoi, le vulcanologue Haroun Tazieff, l’africaniste Georges Balandier, des enquêtes sur la malbouffe et, chaque semaine la chronique de René intitulée Aujourd’hui l’avenir - tout ça c’est du René même s’il nous laisse développer, et ça se prolonge tellement que l’éditeur, donc Marc Lamunière, nous fait savoir à un moment donné qu’il en a par-dessus la tête de ce catastrophisme - mais René tient bon, comme il a tenu bon en défenseur de Freddy Buache quand Lamunière lui a demandé pour la énième fois de se débarrasser du timonier cryptogauchiste de la Cinémathèque…
    - Donc René est plutôt du genre franc-tireur…
    - Oui et non. Par rapport au reste de la rédaction, sûrement. L’équipe de la culturelle, puis celle du magazine Tribune-Dimanche, c’est un peu l’État dans l’État. Je te rappelle qu’avant 68, René a fait un appel d’offre à de jeunes collaborateurs et ce sera Garza à plein temps, mais aussi les pigistes Daniel Jeannet pour le théâtre, Françoise Jaunin pour les beaux-arts en binôme avec Jacques Monnier et les chroniqueurs plus âgés comme Henri Jaton plutôt vieille école en musique classique, Pierre Grandjean pour le jazz, Freddy Buache pour le cinéma, Antoine Livio pour l’opéra et la danse, les autres correspondants de Paris et j’en oublie.
    - En somme René est à la fois pilote et aiguilleur, et la Tribune dimanche correspond bien à sa vista, enfin Claude a sa bonne place féminine, mais sans idéologie féministe trop marquée, tu confirmes ?
    - Je confirme, en précisant que c’est Livio qui nous a dit comme ça que Claude était notre Colette…
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    - C’est ça, l’intelligence du cœur en personne, avec la même gouaille française et la même curiosité en éveil que celle de René. Tout ça remontant aux années 70, disons jusqu’en 74 pour ce qui nous concerne…
    - Et ensuite ?
    - Ensuite il y aura la vie, les trajectoires variées, quelques retrouvailles à travers les années, les Langel en Arabie ou Dieu sait où, René qui dirige la Feuille d’Avis de Vevey, ensuite René compagnon de route de Franz Weber, un anniversaire où nous découvrons, avec Lady L., que René joue du saxo, et un jour la surprise du chef en 2004: que René et Marc, membres conjoints du jury du prix Paul Budry, récompensent Les Passions partagées, un livre dont le titre dit ce qu’il veut dire, signé JLK l’ancien pigiste à cheveux longs…
    - C’est ça, et tu peux ajouter que les passions se sont déjà partagées avec les livres de René, bien avant celui de M. Lamunière paru ce printemps juste avant sa disparition - donc on a lu, en 2001, Le Jazz orphelin de l’Afrique de René qui revisite les sources européennes du jazz à sa façon originale, et ensuite Franz Weber l’homme aux victoires impossibles, en 2004, où il parle d’écologie vécue et pas seulement en paroles. Jusqu’en 2016 où il a, quoi, 92 ans et nous envoie le manuscrit de son premier roman. Tu te le rappelles ?
    - Bien sûr que je me le rappelle, même que j’ai gardé le fichier sur mon cloud. Tu vois ça : René dans le nuage. Et là encore le titre est tout un programme : Allô ? Ici l’au-delà…
    - Tu résumes en deux mots ?
    - Cela se passe à Zurich en 1943, et en même temps c’est aujourd’hui. Là, c’est le René passionné par la théorie de la relativité, qui fait une espèce de saut quantique d’une époque à l’autre. En deux mots je me souviens que la question que pose le roman est celle du temps et que ça renvoie à notre façon actuelle de l’effacer quand on juge hier comme si c’était aujourd’hui et qu’on fait des procès à des individus qui vivaient selon les codes de leur époque - le roman parle de tout ça et de notre façon d’habiter le temps aux multiples dimensions. C’est comme ça aussi qu’il s’intéresse aux médecines traditionnelles et pas qu’à la médecine à prétention scientifique exclusive.
    - Donc c’était en 2016 et nous cherchons à publier le roman, mais sans succès. On se dit alors qu’un jeune auteur de nonante ans n’est plus très tendance, le temps passe et je ne sais pas aujourd’hui ce qu’il en est du projet. J’espère que l’avenir nous le dira. Allô René, ici la terre, tu nous entends ?
    - Sûrement qu’il nous entend. Mais pour le moment on en restera là… tous bien tristes et tous bien reconnaissants.
    - Voilà : t’as trouvé le mot: reconnaissance, et pour conclure, on se fendra d’une double dédicace : à Claude et René. Merci à tous deux, gracias a la vida, merci la vie…
     
    (À la Maison bleue, ce 19 octobre 2021)
     
    Dialogue lu aux proches et amis de René Langel, réunis autour de Claude en l'après-midi du 19 octobre 2021 à la Maison communale de Boussens)

  • Pour tout dire (24)

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    À propos de ce que sous- entend l'effort de TOUT DIRE, dans Un homme amoureux de Karl Ove Knausgaard, en éclairant les interzones de la vie trop souvent jugées non intéressantes, où se dévoile (parfois) notre vraie personne, etc.

      


    À en croire son compère Geir, qui est revenu un peu changé de l'expérience qu'il a vécue à Bagdad en tant que bouclier humain, Karl Ove Knausgaard est le genre d'écrivain qui sait émouvoir aux larmes avec un texte d'une vingtaine de pages évoquant un personnage qui va aux toilettes...

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    La remarque de Geir se trouve à la page 159 d'Un homme amoureux où il est longuement question des retrouvailles, à Stockholm, des deux amis originaires de deux îles norvégiennes voisines, qui ne se sont plus vus depuis des années et que rapproche soudain la décision de Karl Ove de quitter sa femme Tonje après des années de cohabitation puis de mariage, pour s'établir dans la capitale suédoise que son ami lui décrit comme belle et froide, pleine de gens très disciplinés et très supérieurs (croient-ils) aux rustauds norvégiens, ce que le nouvel arrivant entend sans le prendre au mot vu qu'il se méfie des généralités et que son problème du moment est ailleurs.

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    Quel problème ? Celui de vivre, de survivre sans être sûr de vouloir vraiment vivre sans Tonje que son départ subit a fait pleurer autant que lui, et le voici bousculé par Geir qui veut lui présenter Stockholm et des gens qui pourraient lui dégoter un appartement - Geir qui lui parle de son dernier roman (ou plutôt son premier, Hors du monde, non traduit en français) en le félicitant de s'être tant exposé avec cette histoire de prof amoureux d'une élève de treize ans dont il croit que c'est "du vécu" alors que Karl Ove a tout inventé, ou du moins en était persuadé jusque-là - en réalité la fille avait seize ans et lui dix-huit, et d'ailleurs l'important du roman lui semble tout ailleurs mais à vrai dire il buvait beaucoup à cette époque etc.
    Ce que dit Geir à propos du personnage qui va aux toilettes n'est évidemment qu'une façon de parler, comme lorsque Tchékhov se targuait d'écrire une nouvelle à partir d'un cendrier.
    Geir lui-même a écrit un livre sur l'univers de la boxe, dont Karle Ove envie la solide observation, alors même qu'il préférerait lui-même écrire des essais au lieu de traîner sur des projets de roman, mais chacun son job et celui du lecteur est alors de faufiler son propre chemin , donc je me rappelle Stockholm cette année-là, avec ce prétendu ami qui me rabaissait sans arrêt, la splendeur glacée de cette prétendue Venise du nord sans une terrasse où se poser ni un vieux bistrot comme à Amsterdam ou au Dorsoduro- et putain ce que cette crise existentielle du paumé m'a rappelé telle ou telle année, et tous ces personnages, ces intellos prétentieux et ces poétesse péteuses, et nos discussions de vieux ados à n'en plus finir et tutti quanti...

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    On est du côté de Tchékhov, oui, et parfois des lumières des nouvelles les plus épurées de Charles Bukowski, mais avec une théâtralité tout à fait originale, qui inscrit chaque scène dans son espace-temps comme protégé par une sorte d'immunité - tel, oui, me semble ce très attachant Homme amoureux...

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  • Pour tout dire (23)

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    À propos de ce qu’on appelle poésie, qu’on pourrait dire une langue par delà les langues. Un poème traduit d’Adam Zagajewski et deux pages de La Repubblica sur le grand voyageur-romancier-poète néerlandais Cees Nooteboom. Ce que dit aussi Karl Ove Knausgaard à propos des spécialistes…


    Les grandes baies de notre studio suspendu restent ce soir ouvertes à la rumeur de la mer et au tournis des étoiles, tandis que je regarde ce poème du Polonais Adam Zagajewski. Je le cite dans sa traduction de Maya Wodecka et Michel Chandeigne :


    Seulement des enfants
    « C’étaient seulement des enfants qui jouaient dans le sable
    (ils étaient baignés par l’odeur enivrante
    des tilleuls en fleurs, ne l’oublie pas),
    seulement des enfants, mais pourtant
    et le diable et les dieux mineurs,
    et même les politiciens oubliés
    qui ont trahi toutes leurs promesses,
    étaient présents eux aussi et les regardaient
    avec un émerveillement sans bornes.
    Qui ne voudrait être un enfant - une toute dernière fois !


    Or lisant ce poème juste après avoir passé un moment avec le petit Melvil, fils d’Antoine Leiris qui raconte, dans un livre intitulé Vous n’aurez pas ma haine, comment, le 13 novembre de l’an dernier il perdit à la fois, dans la tuerie du Bataclan, l’amour de sa vie et la mère de son garçon, j’éprouve le sentiment, physique et métaphysique à la fois, de toucher aux deux extrémités de la vie et du mystère, comme lorsque nos petites filles sont nées en aiguisant du même coup la conscience de notre propre mort.

     

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    Le poème de Zagajewski est riche de tous les possibles, avec tilleuls en fleurs et diables ou dieux mineurs, mais ce qu’il dit échappe à l’analyse même s’il nous est intelligible, sur quoi le poète polonais remet ça en plus obscur dont je ne cite que le début :


    Parle plus bas


    « Parle plus bas : tu es plus vieux que celui
    que tu as si longtemps été ; tu es plus vieux
    que toi-même – et tu ignores toujours
    ce que sont l’absence, la poésie et l’or”…

    Entre treize et seize ans, j’ai mémorisé des milliers de vers dont je ne comprenais pas toujours le sens, mais que je mettais plus haut que moi et qui me faisaient lever les yeux vers ces astres obscurs, qu’ils fussent de Rimbaud ou de François Villon, de Laforgue ou de Reverdy. Or devant les Illuminations de Rimbaud, tout particulièrement, je restais interdit. Et telle est souvent la plus profonde poésie, comme une langue d’avant ou d’après toutes les langues, qui nous parle comme à des enfants comprenant sans comprendre.


    Karl Ove Knausgaard, dans quelques pages d’Un homme amoureux relevant du roman d’apprentissage, l’exprime avec un mélange de candeur et de juste pénétration, en osant dire que longtemps la poésie lui a été fermée, à croire qu’il ne la méritait pas, mais aussi que le discours sur la poésie, les gloses à n’en plus finir sur la poésie, les réunions et congrès de spécialistes ès poésie ne relèvent en somme que d'une logorrhée d’ambiance alors que la poésie reste ce diamant noir, à l’écart et indéchiffré.

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    Je lis ce soir Mystique pour débutants d’Adam Zagajewski et je trouve, en ouvrant par hasard La Repubblica, deux pages entières consacrées à un autre grand poète de ces temps confus, du nom de Cees Nooteboom, qui parle de ce qu’est pour lui la poésie dans la même Europe que Zagajewski et le même monde que le Japonais Bashô ou l’obscur Hölderlin défiant Knausgaard.

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    Un recueil en perspective cavalière a paru récemment de Cees Noteboom chez Actes Sud, intitulé Le visage de l’œil, formule obscure et parfaitement adaptée, en l’occurrence, aux visions à la fois contemplatives et transgressives d’un regard sur le monde dont la réalité ne cesse de nous interroger.


    Sur Internet, tandis que la mer semble courir là-bas après je ne sais qui ou quoi, je lis un article imbécile consacré à Karl Ove Knausgaard, réduit à un phénomène par une pécore à la coule qui n’en a pas lu une ligne mais a pillé tous les papiers sur le sujet réputé « culte ». Mais quelle importance ? La poésie fait son miel de tout, sauf de la poussière un peu crade de la jactance actuelle.


    D’un regard enfin je balaie les mots d’un Poème chinois de Zagajewski :


    « Je lisais un poème chinois
    écrit il y a un millier d’années.
    L’auteur y parlait de la pluie
    tombant toute une nuit
    sur le toit en bambous de la barque
    et de la sérénité qui enfin
    s’était emparée de son cœur ».


    Et cela finit comme ça et tout est bien, ce soir, tandis que la mer n’en finit pas de brasser ses écumes sous nos fenêtres ouvertes :


    «Seule la pureté est invisible,
    et la tombée du jour quand l’ombre et la lumière
    nous oublient un instant,
    occupés à battre les cartes du mystère »…

    Peinture: Fabienne Verdier

  • Comme un rêve éveillé / comme un sueño despierto

     
     
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    J’ai vu passer le lent cortège
    des âmes aux lèvres grises,
    j'étais avec elles et sans elles:
    je portais des valises
    pleines de mes diverses vies;
    je regardais le défilé
    des foules aux longs visages
    passant et bientôt dépassés
    par leurs ombres sans âge...
     
    He visto pasar el lento cortejo
    de almas de labios grises,
    estaba con ellas y sin ellas:
    llevaba maletas
    llenas de mis vidas diversas;
    miraba el desfile
    de una multitud de rostros largos
    pasando y en seguida superados
    por sus sombras sin edad...
     
    Immobile je me tenais
    aux mains déjà tenues
    des vivants qui ne l’étaient plus,
    que je reconnaissais
    sans parvenir à les nommer
    tant ils étaient les mêmes,
    tant ils étaient sous tant de masques,
    tant ils me fuyaient du regard...
     
    Inmóvil me aferraba
    a las manos ya tenues
    de los vivos,
    que reconocía
    sin llegar a poder nombrarlos
    de tanto que eran los mismos,
    de tantas máscaras como llevaban,
    de tanto cómo me rehuían la mirada...
     
    Ne nous oublie jamais,
    jeunesse à jamais fantasque,
    semblaient chanter en litanie
    affligée et très pure
    leurs voix comme sorties des murs
    de mon rêve éveillé -
    n’oublie jamais ta douce enfance,
    ta mortelle innocence...
     
    No nos olvides jamás,
    juventud siempre caprichosa,
    parecían cantar en una litanía
    afligida pero muy pura
    sus voces como salidas de los muros
    de mi sueño despierto -
    no olvides jamás tu dulce infancia,
    tu mortal inocencia...
     
     
    (Merci à Mario Martín Gijón pour sa si belle traduction de mes contrerimes)
    Peinture: Robert Indermaur.

  • Pour tout dire (22)

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    À propos du TOUT DIRE de la mer à la nuit. Des ombres errantes et du silence des poèmes interrogés par Karl Ove Knausgaard. Ce que (se) parler veut dire par-dessus les océans...


    De notre balcon en proue au-dessus des yuccas et des agaves, par dela lesquels serpente le sentier de sable où passent des ombres et des chats, la seule voix lente et récurrente que nous entendons est celle de la mer dont la noire surface étale bruisse et scintille sous la lune croissante.


    Je reçois un message, via Messenger, d'un ami qui me dit son soulagement de voir son père couper à l'amputation de son pied. Mon propre pied me fait mal quand je le pose dans le sable pourtant tendre, en attendant l'opération du 5 octobre prochain, nous sommes le 11 septembre et je me rappelle que ce matin-là, il y a 15 ans de ca, je sortais d'une interview avec Marina Vlady, à Paris, quand notre fille Julie m'a enjoint par téléphone de brancher la télé du petit studio de notre journal sous les toits, rue du Bac, pour y voir ce qu'il y avait à voir.

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    Ce matin le JDD parlait d'un vague espoir de paix en Syrie. Depuis le 11 septembre, et bien avant cela va sans dire, le serpent d'un colonialisme jamais interrompu ne cesse de mordre sa propre queue fulminante de haine terroriste, et là-bas, le long du chemin de sable où se flairent les ombres , flottent les oriflammes marqués au logo du Glamour, la boîte échangiste d'à côté où tout s'échange en effet dans les murmures frelatés, mais voici que notre fille Sophie par Messenger, de Californie, nous évoque ses méditations pacifiques entre tricot zen et salutation au jour du Seigneur qui vient tandis que le nôtre s'en est allé...


    Le langage de la mer est comme celui d'un poème fermé, que notre attention patiente ouvrira peut-être.


    Au détour de très belles pages consacrée à son oncle paysan-ouvrier perpétuant l'idéal communiste alors que plus personne n'y voit de quoi faire chanter les lendemains, Karl Ove Knausgaard, dans Un homme amoureux, raconte comment, par ce frère de sa mère par ailleurs poète, il en est venu lui-même à scruter les énigmes d'un Hölderlin, puis d'un Celan, pour en saisir le sens et peut-être le secret, inatteignables au premier regard.


    L'idée qu'un poème doive être mérité rompt complètement avec l'avidité en cours au Glamour mondial, où l'accès à tout est immédiat par le fric.
    Les ombres errantes se frôlent et parfois se touchent au bord de la nuit, mais nous n'entendons plus à l'instant que la voix de la mer, dont nos rêves seront bercés loin du bruit...

  • Pour tout dire (21)

     

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    À propos des monstres d’égocentrisme que sont parfois les écrivains et les artistes, à commencer par Rousseau. Comment l’autobiographie, chez Karl Ove Knausgaard, devient roman à part entière, et non autofiction. Des bas-fonds de Dostoïevski et des petits crabes de Tokyo.


    On ne la fait pas aux Anglais pragmatiques qui ont appris, en revenant du tour de l’empire, à se méfier de tous les peuples et de tous les frimeurs, quitte à passer parfois pour des rabat-joie ou des pieds-plats.
    C’est le cas de l’historien Paul Johnson, auteur d’une fameuse Histoire du monde moderne, politiquement assez incorrecte, et qui s’est intéressé, avec une jouissance parfois douteuse, aux vices privés et aux vertus publiques d’une douzaine de figures cultes de la pensée et de la littérature contemporaine, dans un ravageur tableau de groupe intitulé Le grand mensonge des intellectuels.

    J’y suis revenu en lisant l’autobiographie de Karl Ove Knausgaard, du simple fait que Jean-Jacques Rousseau incarne par excellence l’initiateur du genre en sa forme débarrassée de toute réserve ou pudeur (on est loin des Confessions d’Augustin), poussant parfois l’exhibitionnisme et l’auto-flagellation (de plus ou moins bonne foi) jusqu’à l’hystérie et au scandale, à côtés de quoi l’auteur d’Un homme amoureux paraît un enfant de chœur plein d’égards pour ses semblables.

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    S’il n’était un merveilleux prosateur, musicien de la langue et incomparable peintre-en-mots, comme le fut un Céline à sa façon, Rousseau ne mériterait, comme individu, que notre mépris. De fait, ce présumé « ami du genre humain » fut un gigolo de la première heure aux manières de rustaud, un opportuniste social prêt à trahir tous ceux qui l’aidèrent, ingrat et se flattant de l’être, se piquant d’éduquer l’humanité entière mais abandonnant tous ses enfants à l’assistance publique sans leur donner même de noms (le premier eut tout de même droit à un numéro), jouant les persécutés alors qu’il fut bien moins inquiété que d’autre tant il était malin.

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    Rousseau, à tout coup, se donne le beau rôle. Même quand il s’accuse de diverses turpitudes, et notamment en matière de sexe, où il innove un prétendu TOUT DIRE qui ne dit pas grand’chose, entre touche-pompon et panpan-cucul, il prend la pose et fait son cinéma, sans beaucoup d’égards pour la vérité (on le sait désormais par de multiples recoupements) mais avec des gesticulations romantiques qui en jettent.

     

    A contrario, alors qu’on a parlé de scandale à propos de Knausgaard qu’une partie de sa famille taxa de Judas, ce qui frappe est l’honnêteté manifeste de son récit où jamais il ne se pose en victime ni en personnage hors du commun, alors même que ce qui le distingue des autres, son combat, sa passion, voire sa folie littéraire, relèvent d’une espèce de devoir sacré.

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    C’est le soir à Stockholm, Karl Ove est censé rentrer à la maison, il est excédé après avoir passé une heure à « faire tourner les bébés » dans une espèce d’école de rythmique pour tout petits, il fulmine intérieurement après avoir ramené sa fille à la maison et déclaré à sa femme que « plus jamais », il va fumer une clope et voit la merveille de la ville dans laquelle il va se perdre un moment, il pense à son inadaptation à l’époque et à tout ce qu’il a vécu d’extraordinaire en écrivant un livre et après avoir rencontré Linda et vu naître Vanja, il marche dans les rues et se rappelle les heures qu’il a passées sur un banc ou dans un pub avec Dostoïevski qui le met mal à l’aise (il explique pourquoi), il se lance dans une réflexion nourrie par une pensée de Jünger sur le nouvel obscurantisme contemporain, il se rappelle tout à coup (merde !) qu’il a du retard et que sa femme l’attend pour leur soirée de fin de semaine, et voilà qu’il se souvient des premiers de spectacles théâtraux de Bergman qu’il vu avec Linda, laquelle voulait devenir comédienne et qui y a renoncé pour écrire un premier recueil de poèmes, et l’heure tourne, les digressions se multiplient mais pas un instant on en lâche le fil, et c’est la vie qui défile, des bas-fonds de Dostoïevski à cette petite scène énigmatique, vécue à Tôky par Linda alors qu’elle accompagnait une troupe de théâtre, quand un cuisinier japonais choqué par la muflerie des comédiens suédois, “répondit” en offrant, à l’adolescente, un sac rempli de petits crabes vivants...

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    Pierre Assouline a parlé des livres de Knausgaard comme d’une interminable « lettre à mézigue ». Or Un homme amoureux, pas plus que La mort d’un père, ne relève de la lettre, et moins encore « à mézigue ». Si le « je » de Knausgaard est plus direct que celui du Narrateur de Proust, le moins qu’on puisse dire est que l’auteur ne se cajole pas plus qu’il ne se flagelle ; à vrai dire ce qui importe est ailleurs : dans l’enchantement de ce qu’on pourrait dire, à l’opposé du mentir-vrai d’Aragon, une fiction-vérité ouvrant un véritable espace romanesque.

    On y est : comme on est avec le fils en pleurs (une vraie fontaine) dans La Mort d’un père, on est maintenant avec ce père-écrivain un peu emprunté, agacé par les nouveaux codes de comportement « adéquats » du père et de la mère responsables (comme la petite tarde à parler, il faudrait forcément lui trouver un orthophoniste, si possible suédois, et merde !), et parlant sans apprêts de ce qui, précisément, lui semble, dans la vie, dans notre vie, dans les livres et les objets, la lumière sur la ville ou la grâce d’un môme, un enchantement…

  • Pour tout dire (20)

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    À propos d'une certaine quête de pureté en milieu dégradé. De la fraîcheur vivifiante du nouveau livre de Blaise Hofmann, Monde animal, du battement de pied de Thomas Bernhard et des moments de transe créatrice évoqués par Karl Ove Knausgaard.

     

    Nous étions lancés hier sur l'autoroute du sud, en aval de Valence, un poids lourd orange nous serrait sur la droite pendant qu'un van noir n'en finissait pas d'essayer de nous dépasser par la gauche, et je revoyais mentalement le pied de Thomas Bernhard battre la mesure sous une table de terrasse, à Ibiza, tout en nous lisant le dernier recueil de textes rassemblés par Blaise Hofmann sous le titre de Monde animal, tous consacrés à l'observation de la vie plus ou moins sauvage d'animaux divers, du milan noir au blaireau en passant par le gypaète barbu, avec une splendide ouverture sur les crêtes du Jura enneigé qui fixe d'emblée l'ambivalence lancinante de notre rapport avec la nature, cadre présumé d'une pureté préservée et théâtre un peu tocard de nos fantasmes rousseauistes tissés de clichés plus ou moins New Age.
    À preuve immédiate: ces panneaux didactiquement corrects suggérant d'abord au randonneur de ne pas laisser errer ses chiens vu qu'on aborde une Zone sauvage,avant de forcer sur le coaching perso: "Portez votre attention sur l'air qui pénètre vos narines et en sort. Chaque fois que vous êtes distrait, recentrez-vous sur votre respiration"...

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    Quant à Blaise Hofmann, essayant de raconter son bout de haute route jurassienne en revenant parfois sur des épisodes passés (moments forts ou rencontres saillantes), il se "recentre" surtout sur le verbe dont il polit le cristal comme jamais dans ses textes précédents, avec autant de bonheur que d'ironique justesse.
    Même s'il a laissé l'air du Jura lui pénétrer les narines ( et en sortir...), il est conscient de n'avoir fait qu'y passer en touriste moins en phase avec la nature qu'un bûcheron ("Je suis orphelin de la terre, désenchanté, sans verticalité"), mais du moins son effort de saisie par l'écriture va-t-il plus loin que la seule jouissance du moment, comme lorsqu'il décrit son émerveillement à la découverte d'une rosalie des bois:"Qu'une seule fois dans l'histoire du monde, une petite larve à bourrelets ait pu devenir rosalie, n'est-ce pas la preuve de l'existence d'une autre vie, secrète et riche de tout ce qui n'est pas vu, pas entendu, pas su ? la vie sauvage est un surplus d'âme. le paysage s'ouvre comme un livre. Le paysage s'ouvre, on me jette dedans."
    Cette allusion à la "verticalité" m'a rappelé , sur l'autoroute traversant cet autre livre ouvert qu'est le paysage provençal , à la fois le pied de Thomas Bernhard et la même aspiration à une espèce de sacralité de l'écriture que revendique Knausgaard par opposition aux accroupissements de la vie réduite à l'utilitaire.
    Filmé sur la terrasse d'un café d'Ibiza, Thomas Bernhard parlait de ce que peut signifier la simple vision du ciel pour qui tend à une certaine pureté - et tout de suite on pense à Glenn Gould jouant du Bach -, tandis que la caméra s'attardait sur son pied battant la mesure de son discours.

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    C'est aussi à propos de rythmique que Karl Ove Knausgaard rejoint Thomas Bernhard et Blaise Hofmann dans leur recherche respective d'une sorte d'émotion épurée que l'auteur de Monde animal concentre soudain dans la célébration de l'œil du cygne: “Que se passe-t-il dans l’oeil du cygne ? L’organisation européenne pour la recherche nucléaire, l’Organisation mondiale de commerce, l’Organisation mondiale de la santé, et pas foutue de savoir ce qui se passe dans l’oeil d’un cygne.
    “Le cygne ne répond rien, il regarde de loin, il ne sait pas, il n’est pas du pays, il a été introduit, il est bien nourri et se plaît beaucoup ici.
    “L’oeil du cygne fair du bien.
    “Il répond à toutes vos questions inquiètes: je suis là parce que je suis là.
    “En réponse aux troubles hyperactifs, ou au vide existentiel, rien ne sert d’acheter un voilier de plaisance, un avion biplace, rien ne sert de faire du freeride, de l’ultratrail, de s’offrir un trek au Népal, un safari en Namibie, une croisière de plongée aux Philippines.
    “Se faire objecteur de croissance, et d’urgence, se concentrer sur l’oeil d’un cygne.
    “L’orgueil, c’est du vide. L’oeil du cygne, c’est du plein, le tout-à-fait réel, le tout-à-fait vivant, l’éternité d’une pause déjeuner, les pieds sur terre et les yeux dans la matière, prêt à plonger, le rejoindre et embrasser le monde...”
    Karl Ove Knausgaard, loin du cygne de Genève et des terrasses d'Ibiza, se trouve à genoux avec sa petite fille de quatorze mois dans un groupe de rythmique pour tout petits animé par une belle jeune femme à guitare qu'il sauterait volontiers alors qu'elle impose à tous de jolies rondes et de jolies figures ponctuées de gentilles paroles - bref le contraire de la vie sauvage avec quelque chose d'infernal dans la sollicitude douceâtre d'un rituel bisounours du plus pur bêta.
    Après l’évocation de cette séance qu’il ressent comme une sorte de régression, Knausgaard raconte son amour fou pour sa deuxième femme et son amour fou pour leur première petite fille, qui se sont transformés avec le temps en tendresse profonde, et aussi les véritables transes, sans équivalent, que lui ont valu certaine pages du livre qu’il vient de finir en 2008. Sa façon de descendre dans le tank, comme la vieille Alexandra de Sokourov, ou de pénétrer l’oeil du cygne de la rade genevoise...
    Le TOUT DIRE de la littérature est multiple, qui peut se résumer parfois par l'ellipse d'une trace d'oiseau dans la neige jurassienne (ainsi de la pureté d'un poème de Hölderlin dont le nom revient souvent chez Knausgaard), ou déferler dans les récits de Thomas Bernhard ou le maelström romanesque de Lobo Antunes.

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    Je me trouve à l'instant, pianotant ces lignes sur mon iPhone dans une espèce d'alvéole de grande ruche de béton blanc déployant son immense hémicycle face a la mer, en état de rêverie solitaire que rythment les basses répétitives de la disco d'à côté. Les dunes qui s'étendent sous nos baies ouvertes sont jonchées des corps entièrement nus d'adeptes du culte du corps et du soleil, et tout le monde il est gentil. Nous ne sommes pas vraiment “branchés libertins”, comme c'est devenu la tendance en ce lieu que nous fréquentons depuis trois vies de chiens ( plus de trente ans si nous comptons en vies de filles). Nous laissons volontiers l'air marin entrer dans nos narines, dont il ressortira aussi bien. Lady L à pris ses affaires de peinture et j'ai mes trente-trois livres coutumiers à lire ou écrire. Une volée d'hirondelles nous a salués ce matin et la maxi-mouette de l'an dernier nous est revenue avec son air de contrôler la situation. Bref l'été indien nous trouve toujours amoureux de la vie. On signale des ralentissements sur la rocade sud de Montpellier et pas mal d'attente aux portails nord et sud du Tunnel du Gothard, etc.

  • Les Jardins suspendus dans Le Temps

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    Jean-Louis Kuffer rassemble une vie de lectures dans «Les jardins suspendus», invitation vibrante à vivre en lisant et à lire en vivant...

    par Lisbeth Koutchoumoff

    A se promener dans Les jardins suspendus de Jean-Louis Kuffer, on est pris de vertige comme on le serait devant une bibliothèque immense et accueillante, de celles qui donnent envie de poser son sac, et de fureter des heures durant, volant d’un monde à l’autre, d’îles en péninsules, au contact des mots. Car il s’agit bien de cela dans ce livre merveilleux. Jean-Louis Kuffer, écrivain et journaliste, figure de la scène littéraire de Suisse romande, longtemps responsable des pages Livres de 24 heures et nourrissant aujourd’hui son blog «Les carnets de JLK», rassemble ici ses critiques et ses interviews d’écrivains, comme on construit une bibliothèque, une vie durant. Avec émotion, au gré des éblouissements, des révélations. Avec reconnaissance.

    Ainsi si ces Jardins suspendus – le titre désignant ce lieu à la fois calme et électrique où se produit la rencontre entre le lecteur et l’écrivain –, si ces Jardins donc déploient un charme puissant, c’est que Jean-Louis Kuffer y déploie, page après page, un art de lire qui n’est rien de moins qu’un art de vivre.

    1204726962.2.jpgLe sésame du conte

    Avant de débuter la visite, où chaque livre apparaît comme une rencontre, avant de pénétrer dans cette «Maison Littérature» aux mille et une pièces et recoins, Jean-Louis Kuffer a placé quelques textes en prologue, comme autant d’anti-chambres. Sur ce que la lecture ouvre en soi, tel le sésame du conte. Sur «l’imperceptible frontière entre les livres et la vie» dès lors qu’une «présence se manifeste par le seul déchiffrement des lettres inscrites sur une page».

    Ainsi les mots de Blaise Cendrars, dans Vol à voile, qui ont révélé à l’adolescent que le voyage est d’abord «l’appel à la partance d’une simple phrase». «J’avais lu […]: «le thé des caravanes existe», et le monde existait, et j’existais dans le monde.» Sur le métier de critique, sorte de Noé «appelé à faire cohabiter, dans son arche, les espèces (d’écrivains) les plus dissemblables, voire les plus adverses» et qui doit distribuer «ses curiosités entre toutes les espèces sans tomber dans l’omnitolérance ou le piapia au goût du jour».

    En inspirateur d’une critique créative et tonique pratiquée comme une palpitante «chasse aux trésors», Jean-Louis Kuffer choisit John Cowper Powys (1878-1963), qui, dans Les plaisirs de la littérature, évoque ces quelques livres où se concentre «la somme des rêves et des pensées que l’énigme du monde a inspirés à nos frères humains».

    Le temps de l’oiseleur

    L’aventure que constitue la lecture des Jardins suspendusdémarre avec les écrivains de langue française. Et c’est une fête vraiment de voir défiler, sous la plume précoce de Jean-Louis Kuffer (première critique à 19 ans dans La Tribune de Lausanne), Henri-Frédéric Amiel («Nombriliste cosmique»), Alexandre Vialatte («Le rebouteux mirifique»), Albert Cossery («Le dandy révolté»), Georges Haldas, Jacques Chessex ou Maurice Chappaz. A chaque fois, il est question de s’approcher de ce qui fait le cœur vivant d’une langue, d’une façon de transmettre le monde et d’être au monde. Une mention spéciale pour les pages que Jean-Louis Kuffer consacre à Charles-Albert Cingria, baptisées «Le temps de l’oiseleur» et qui saisissent la modernité «non voulue» du vélocipédiste.

    Continent russe

    Une mention aussi pour les pages dédiées aux auteurs du continent littéraire russe, à «l’ami Tchekhov», à Nabokov au moment de sa mort à Lausanne, à Soljenitsyne. Les écrivains américains sont rassemblés sous le chapitre «Le rêve éclaté» avec le chéri et trop oublié Thomas Wolfe, mais aussi Flannery O’Connor ou encore Philip Roth. Beaucoup de rencontres mémorables avec Doris Lessing en 1990 à l’occasion de la parution de son roman Le cinquième enfant, avec Imre Kertész lors d’une conférence de presse à Paris; avec Patricia Highsmith, chez elle au Tessin, en 1988; passionnante aussi l’interview de Milan Kundera, de passage à Genève, en 1979.

    Avec Annie Dillard

    Si Jean-Louis Kuffer fait bien entendre la voix écrite, la voix parlée de tous ces écrivains, il lui faut aussi, pour y parvenir si bien, le talent du poète. «Vivre, lire et écrire ne représentent à mes yeux qu’une seule démarche. Ecrire m’est devenu aussi vital que respirer, mais écrire sans vivre ou sans lire, qui renvoie à la vie et à l’écriture des autres, me semblerait tout à fait vain», précise-t-il, au tout début du recueil, lui le grand lecteur d’Annie Dillard. Et c’est bien cette ronde entre écriture, lecture et la vie au milieu qui donne à ces Jardins suspendus leur vibrant éclat.


     


    CHRONIQUES


    Jean-Louis Kuffer
    «Les jardins suspendus. Lectures et rencontres 1968-2018»
    Pierre Guillaume de Roux, 416 p.

  • Pour tout dire (19)

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    À propos du combat littéraire de Karl Ove Knausgaard. De ce qui est réellement intéressant sous le verre grossissant de l'écrivain, entre loupe et longue-vue. Qu'une attention particulière est requise à la lecture d'Un homme amoureux.

     

    Les soins et devoirs élémentaires requis par un enfant en très bas âge sont-ils compatibles avec ce qu'un mâle ordinaire de l'espèce Sapiens considère comme son rôle ou sa dignité ? Un mec qui se respecte peut-il réellement pouponner sans arrière-pensée réticente ? Un père-à la-maison-qui-assume, même s'il fait le job aussi bien que sa compagne, vit-il vraiment la chose comme celle-ci ?

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    De telles questions se posent, même sans connotations polémiques dans un sens ou l'autre, à la lecture d'Un homme amoureux de Knausgaard, dont les 100 première pages s'attachent à l'auto-observation de l'auteur dans ses vacations de père engagé dans l'accompagnement quotidien de ses enfants, et plus précisément au cours de l'anniversaire convivial auquel est invitée sa fille Vanja, qui traîne d'abord les pieds pour y aller puis s'en réjouit à l'idée de porter ses chaussures dorées, puis se ravise, puis y va avec ses parents et sa petite sœur Heidi, puis veut rentrer, puis reste quand même sur l'insistance de son père, et le tire par la manche alors que le père fait semblant de s'intéresser aux conversations des autres parents dont il n'a que faire en réalité, etc.


    De quoi s'agit-il ? D'un reportage sur la vie d'un couple de jeunes parents norvégiens embarqués dans la co-animation d'un jardin d'enfants ? Bien plus que ça. Des états d'âme d'un écrivain norvégien installé avec sa seconde femme et ses enfants dans une grande ville suédoise ? Pas seulement non plus. Du scannage verbal de tranches de vie ordinaire auquel se greffent des considérations sur le sens de tout çà, entre autres notes très sensibles relevant des interactions affectives ? Sans doute, mais autre chose encore.
    Ce que décrit Knausgaard pourrait sembler d'un intérêt nul, alors que son autobiographie a passionné des centaines de milliers de gens? Par effet de conformisme grégaire, pour la story qu'il raconte ? Sûrement pas, vu qu'il n'y a aucune story dans ses livres et qu'il ne flatte ni ne caresse le lecteur dans le sens du poil. Alors quoi ? Alors je dirai: l'extrême attention à la vie, ressentie d'une manière qui engage aussitôt l'attention du lecteur à sa propre vie à lui.


    À la première page d'Un homme amoureux, Knausgaard écrit ceci alors qu'il vient d'achever un livre et qu'on est en principe en vacances avec les enfants à la maison: "je n'ai jamais compris l'intérêt des vacances et n'en ai jamais ressenti le besoin, au contraire, j'ai toujours eu envie de travailler plus"...

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    Et quel est ce travail ? Ce travail est l'œuvre en chantier sous le titre de Min camp, mon combat, en allemand hitlérien : Mein Kampf. Pour faire bon poids dans le genre provocateur, on pourrait inscrire au fronton fictif de son bureau la cynique formule des bourreaux nazis à l'entrée d'Auschwitz: Arbeit macht frei, le travail libère!
    Or cette provocation n'en est pas une. Hitler n'a pas le monopole d'un titre, et penser que le travail au sens noble, libère, est tout à fait légitime. La visée du combat d'Adolf d'Hitler était d'asservir, et celui de l'écrivain est de (se) libérer. Nuance !

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    Ce qu'on ressent en lisant Mein Kampf est un tremblement de ressentiment et de haine, tandis que le combat de Knausgaard est frémissant d'intensité et de vie. À un moment donné, le père se voit défaillir de tendresse en observant l'une de ses filles, comme si elle incarnait la vie même, mais juste après il pique une colère en trouvant sa femme devant la télé au lieu de se montrer aussi bonne mère qu'il se croit (ben voyons) bon père, et tous nous avons vécu ces intermittences du cœur et autres sautes d’humeur avec autant de vivacité.


    On comprendra mieux ce qu'est le combat de Karl Ove Knausgaard contre ce qu'il entrevoit d'affreux dans l'uniformité croissante et dégradante des gens et des pays et du monde globalisé, en lisant bien attentivement les pages 88 à 90 d'Un homme amoureux.
    Ceci par exemple : « La vie quotidienne, avec son lot de devoirs et d’habitude, je l’endurais. Mais elle ne me réjouissait pas, je n’y voyais aucun intérêt et elle ne me rendait pas heureux. Ce n’était pas le manque d’envie de laver par terre ou de changer les couches mais quelque chose de plus profond que j’avais toujours ressenti : l’impossibilité d’y voir une quelconque valeur doublée d’une profond aspiration à autre chose. Si bien que la vie que je menais n’était pas la mienne. J’essayais de la faire mienne, c’était mon combat, je le voulais vraiment, mais en vain, car mon envie d’autre chose vidait tout ce que je faisais de son contenu ».
    Ou ensuite : « Quel était le problème ? Était-ce le ton factice et surfait de la société que je ne supportais pas, ces pseudo-personnes, pseudo-endroits, pseudo-événements et pseudo-conflits qui nous faisaient vivre par procuration, et voir sans prendre part, cette distance que la vie moderne avait crée face à notre propre et inestimable présence au monde ? »
    Ou encore : « Ou bien y avait à la base de mon aversion cette égalité rampante qui rapetissait tout ? Il suffisait de traverser la Norvège d’aujourd’hui pour voir la même chose partout. Les mêmes routes, les mêmes maisons, les mêmes stations-service, les mêmes magasins (…) Et l’Europe est en passe de devenir un seul et même pays ».
    Après six cents pages de ses deux premiers volumes traduits, qui en font 1200 - sur trois et en attendant les trois suivants -,  le « roman » autobiographique de Karl Ove Knausgaard me semble s’inscrire à l’opposé d’une littérature d'évasion: toute d’invasion et d’immersion, mais jamais étouffante ni consolante non plus, jamais flatteuse ni factice, relevant d’une humble mais haute lutte que Friedrich Dürrenmatt situait « entre le cendrier et l’étoile »…

     

    Peinture: LK. Petite fille. Huile sur toile, 2010.

     

  • Une série suédoise «de rêve», ou le paradis des illusions…

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    Sous les dehors trompeurs d’une satire acide, la série suédoise « 30° en février », à voir sur ARTE est une fresque humaine très détaillée où le regard critique le plus vif n’exclut pas une exceptionnelle empathie. Et si les paumé(e)s qui rêvent d’une vie meilleure en Thaïlande étaient nos sœurs et frères humains ? Chiche…
    Prenez une brochette de bipèdes plus ou moins cabossés par la vie: Majlis la quasi sexa à long nez que fascinent les poissons de grand fond, tyrannisée par son mari Bengt, ancien pilote de ligne en chaise roulante, puant de méchanceté et ne pouvant se passer d’elle; Glenn le prolo plouc blond suant et mal dans sa couenne de bientôt quadra en surpoids, rêvant de se trouver une femme qui lui donne plein de kids pour lui faire oublier le drame de sa propre enfance; Kajsa la quinqua larguée à Stockholm par son jules avec deux filles, l’ado Joy et la petite Wilda, qui rachète un groupe de bungalows au nom prometteur de Happiness; et Chan son voisin et rival, beau macho thaï revenu d’un long séjour de Suède où il vendait des nouilles, mal reçu au retour par sa femme et son fils Pong auquel il a tant manqué que le garçon a sombré dans la dope…
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    Aux quatre adultes suédois mal barrés, flanqués du Thaï revenu de ses espérances nordiques, ajoutez une famille de «locaux» dont la fille, prénommée Dit, a elle aussi été abandonnée deux fois par ses compagnons avec son petit garçon, restant avec ses parents alors que son frère Kran se livre à la prostitution à Phuket en «ladyboy» exploitée par un maquereau…suédois.
    Et enfin, pour la pureté du regard qui éclaire toute la série, n’oubliez pas les enfants, entre sept (Wilda) et à peu près dix-sept ans (Joy et Pong), qui seront témoins autant qu’acteurs du désastre et des embellies des dix épisodes de la première saison de 30° en février…
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    Voilà pour le «casting» sur papier, dont l’incarnation en 3D me semble une réussite totale, à croire que les personnages ont été moulés sur les acteurs…
     
    Rêve exotique et tourisme sexuel, mais encore ?
    Il y a quelques années, le réalisateur autrichien Ulrich Seidl proposait, dans un triptyque intitulé Paradis, un aperçu, à sa terrible manière de réaliste «panique», des tribulations d’un groupe de femmes autrichiennes entre deux âges, débarquant au Kenya pour apaiser leurs frustrations affectives et sexuelles.
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    Relevant presque du documentaire social, le film sarcastiquement sous-intitulé Amour, comme pour accentuer l’absence totale d’amour qui y régnait, avait cependant quelque chose de touchant dans son approche très physique de la misère sexuelle aux pitoyables épisodes de non-rencontre, tel ce pauvre strip-tease d’un jeune Noir se tortillant devant trois «clientes» empêtrées dans leur gêne rigolarde. Bref, c’était affreux quoique plus vrai que nature…
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    Film d’auteur, Paradis modulait le regard et la patte d’un auteur remarquable et déjà remarqué par Import/Export et Amours bestiales, où il évoquait déjà des femmes et des hommes un peu perdus dans l’épaisseur glauque du réel et leur recours au sexe, aux animaux de compagnie ou au rêve kitsch, en tirant du moins une espèce de beauté de pas mal de laideur, comme le peintre réaliste Lucian Freud quand il magnifie le «quotidien».
    Surtout, Ulrich Seidl, devant ce que les critiques marxistes de sa génération appelaient «l’aliénation du monde capitaliste», marquait la différence entre ceux qui «dénoncent» ou «démontrent» et ceux qui montrent; et telle est aussi la position des auteurs de 30° en février, qui me semble rejoindre l’éthique artistique de Tchekhov estimant qu’un écrivain ou un artiste n’a pas besoin d’ajouter un sous-titre moral à un roman, un tableau ou un film, la représentation honnête de la réalité suffisant à l’appréciation critique de celle-ci.
    Comme on s’en doute, nos amis suédois ne font pas plus l’apologie du tourisme sexuel qu’ils ne se complaisent à célébrer les couchers de soleil à Phuket et environs, mais ce qu’ils montrent ne relève pas pour autant de la démonstration édifiante ni de la dénonciation politique, leur propos «moral» étant plutôt de saisir ce qu’il reste de bon et de brave chez chacune et chacun malgré les dégâts multiples de ce que Montaigne appelait l’«hommerie», etc.
     
    Au piège des sentiments
    Le moins qu’on puisse dire est que la série suédoise ne fait pas dans la dentelle des sentiments, avec des situations relationnelles frisant souvent l’atroce; et pourtant c’est bien par la tendresse, l’amour où on ne l’attendait pas et le «bon fond» des individus que ceux-ci échappent à la haine et à ses violences. S’il y a meurtre à un moment donné, c’est par accident, et s’il y a combines ou arrangements parfois sordides entre nantis et plus démunis, c’est que la relation, faussée à la base par le tourisme, où la dignité est bafouée par le pouvoir de l’argent, suscite le mensonge et la ruse, la dissimulation et le double jeu par nécessité de survie.
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    Or tout cela ne fait pas l’objet d’un « discours », mais est vécu par des gens qui, au fil de la série, évoluent. À cet égard, alors même que le «ressenti» des femmes constitue l’élément dominant de la narration, l’évolution de Glenn, le bidochon mal aimé, maladroit et traînant ses douloureux souvenirs d’enfance, qui rate même son suicide avant de tomber amoureux d’une femme qui n’en est pas tout à fait une, relève du miracle de tact, de la part des auteurs, sans parler du formidable acteur tenant ce rôle. De la même façon, c’est à fleur de sensibilité qu’évoluent les jeunes personnages, de Joy, l’adorable ado au redoutable regard porté sur les errances de sa mère, à Pong son boyfriend aussi pur et doux qu’elle et sa petite sœur, Wilda, elle aussi à vif du point de vue émotionnel.
    Aussi, l’empathie de la série est totale en ce qui concerne les personnages thaïlandais, pas plus idéalisés que les autres, le personnage de Kran, le garçon-fille, ayant la consistance d’une puissante figure romanesque quasi balzacienne dans son mélange de rouerie cynique et, finalement, d’amour sans calcul.
    Le feuilleton, entre détracteurs et «fans» à la Jaccottet…
    Bien entendu, vous qui ne jurez que par Marcel Proust et Marguerite Duras, vous ferez la moue et me taxerez de complaisance envers un produit de la sous-culture populaire, les séries télé relevant a vos yeux de l’industrie du divertissement juste bonne à formater des stéréotypes de feuilletons, et vous aurez à moitié raison.
    À moitié, car l’inventeur du roman à visée universelle, en la personne de Balzac, fut d’abord un fabriquant pléthorique de feuilletons, comme un Georges Simenon après lui, et que nombre d’auteurs contemporains, de Doris Lessing à Margaret Atwood, ou de Duras elle-même à Fellini, se sont intéressés aux «genres» dits inférieurs, alors même que des réalisateurs de haut vol commençaient à signer des séries télévisées de qualité croissante, à commencer par David Lynch avec Twin peaks. Enfin qu’on se rappelle qu’un Philippe Jaccottet, si exigeant et raffiné dans ses jugements, raffolait de Downtown abbey
    Pour l’autre moitié du jugement, l’on admettra que 30° en février ne fait pas vraiment le poids à côté du très feuilletonesque Splendeurs et misères des courtisanes de Balzac, et que sa première saison, finissant en happy end évidemment téléphoné, nous aurait amplement suffi.
    N’empêche : la «touche humaine» de la série suédoise, autant que ses qualités d’élaboration et sa sympathique «philosophie», la rattachent aux meilleures productions du genre. Or il n’est que d’y aller voir pour en juger, sur pièce…

  • Pour tout dire (18)

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    De la sincérité et de ses limites. De la trahison, de la jalousie et de la mesquinerie. Que le caractère sacré de l'amitié est aléatoire et non absolu. Que la publication de carnets intimes fait parfois problème. Un échange entre le cinéaste Richard Dindo et JLK.

     

     

    Kriegstetten, Hôtel Sternen, ce 22 janvier 2007. - je reçois ce message de Richard Dindo, à propos de L’Ambassade du papillon, qui me touche beaucoup par sa franchise: «Cher Jean-Louis, j’ai lu ces derniers jours avec grand intérêt, je dirais même avec passion, vos « Carnets », car comme vous savez, j’ai toujours été un fanatique de littérature autobiographique. Dites-moi tout de suite ce qu’est devenue la fille de votre éditeur, son destin m’a fendu le coeur. J’espère qu’elle est toujours vivante et qu’elle va de nouveau bien. J’ai constaté par ailleurs que nous avons été marqué par les mêmes écrivains, encore que certains dont vous parlez je ne les connais que de nom, dont Antunes, Onetti, Gadda et Cingria. J’aime beaucoup comment vous parlez de votre femme et de vos filles, de votre mère, frère et beau-frère et j’aime ce que vous dites sur l’écriture et la lecture. J’aime beaucoup aussi votre goût de l’amitié et de la conversation amicale et finalement votre générosité. Des choses qui me sont plutôt inconnues... 

     

    Je ne me suis toujours intéressé qu’aux femmes, les hommes m’ont toujours un peu ennuyé. Vous n’êtes pas loin finalement de penser pareil. Seule chose qui m’a un peu dérangé par moments: certaines citations sur votre premier roman, des louanges de vos amis, m’apparaissent un peu trop narcissiques. Je trouve aussi que vous allez un peu trop loin dans votre critique du caractère de Chessex. Une critique sans doute justifiée, mais à mon avis il ne fallait pas publier tous ces détails, je veux dire qu’il ne fallait pas aller au bout de cette critique. Ça devient trop humiliant pour l’autre, objectivement humiliant. Vous le mettez trop à nu à mon goût, ça m’a gêné. Chessex75.JPGN’oubliez pas que les artistes ne sont pas des gens comme les autres, leur grain de folie fait partie de leur génie, il ne faut pas les juger psychologiquement, ni moralement, ni même politiquement, sinon on ne s’en sort plus. Je trouve votre « Journal » incroyablement honnête et sincère, parfois presque un peu trop honnête. J’ai toujours l’impression qu’il faut savoir garder des secrets dans la vie et ne pas tout dire ce qu’on pense. 

     

    La grandeur est dans ce qu’on arrive à cacher, ce que les autres ne sauront jamais de nous, ce qu’on ne sait pas soi-même et ce qu’on ne veut peut-être même pas savoir et surtout dont on ne veut pas que les autres le sachent. La vraie dimension des gens et des choses restera toujours leur part cachée, laissée à l’imagination. L’intelligence ultime se trouve aux frontière du non-dit et de l’indicible, dans cette part non seulement maudite des choses, mais tout simplement absente qui se trouve toujours ailleurs et qui reste introuvable. On n’a pas toujours besoin de tout dire pour être honnête, à vrai dire je n’aime pas trop ce culte de l’honnêteté de chez nous, ce moralisme protestant dont je me méfie et que j’essaye d’exterminer dans mes films par la rigueur, la distance, la laconie, la réduction impitoyable à ce que je considère être l’essentiel. Ce qui n’exclut pas l’émotion, au contraire, émotion et analyse, à travers la beauté du langage, voilà ce qui m’intéresse. Mais tout cela vous le savez aussi bien que moi et vous le faites souvent comprendre d’une manière très belle et très touchante. Je sais bien qu’un « Journal » n’est pas un roman épuré, réduit à l’essentiel, mais des notes prises du jour au jour dans l’improvisation et le chaos du quotidien. 

     

    Genet.jpgDans l’ensemble je suis très en phase avec vous. Ayant remarqué que vous aimez beaucoup Jean Genet aussi, je vous enverrai prochainement mon film sur lui, qui s’appelle Genet à Chatila. Je vous souhaite une bonne semaine, bien à vous, Richard.»

     

    Cette lettre m’a beaucoup intéressé, plus que tous les compliments sur L’Ambassade du papillon. Ce que Dindo me dit sur notre part cachée, et de la pudeur qu’il faut préserver, est tout à fait vrai, mais je vais tâcher de lui dire mon sentiment à ce propos. 

    Voici d’ailleurs ce que je lui ai répondu: «Cher Richard, La petite fille est morte le 21 décembre 2000. J’en raconte la fin atroce dans mes carnets de cette année. Le petit garçon a retenu les parents en vie, qui se battent depuis contre le CHUV pour obtenir justice après deux erreurs médicales caractérisées. Les hiérarques de l’Administration se sont conduits comme des brutes, mais le procès civil est en train d’aboutir, qui ne ressuscitera pas l’enfant. Voilà. Pour le caractère extrême, à certains égards, de ces carnets, je vous donne entièrement raison, sans regretter rien. 

     

    J’ai été comme ça à ce moment-là, obsédé par certaines choses qui me paraissent aujourd’hui dérisoires, et ressentimental autant que je suis sentimental. Ils ont paru obscènes à certains, d’autres les ont trouvé pudiques. Je n’en sais rien. Sur Chessex, vous avez raison, mais moi aussi. J’ai raconté l’animal dans notre amitié et dans sa trahison. Il est comme ça et je trouvais intéressant de le montrer comme ça, sans le juger vraiment pour autant. 

     

    Par la suite, j’ai dit le pire bien de certains de ses livres, et du mal de ceux qui me paraissaient trichés. Je ne serai plus jamais ami avec lui, pas à cause de moi mais pour l’attitude qu’il a eue envers Bernard Campiche lors de la maladie de la petite fille. 

     

    A la sortie de L’Ambassade du papillon, il m’a traîné dans la boue en appelant à mon interdiction professionnelle. Je ne lui en veux pas. Lorsque j’ai dit ce que je pensais d’un de ses derniers livres, il m’a dit que j’étais son meilleur lecteur. Ainsi de suite. Je ne suis pas dupe. Honnête? Je ne sais pas. Vous l’êtes sûrement plus que moi, parce que vous avez plus lutté que moi et que vous êtes n’êtes pas un dépravé moralisant comme je l’ai été jusqu’à ma rencontre de celle qui a changé ma vie. 

     

    Pour le narcissisme, vous avez encore raison, comme ceux qui ont parlé d’un plaidoyer pro domo. Mais tout cela je le vis, comme l’amitié vertigineuse avec mon ami le Roumain, qui a failli finir dans le sang après avoir fait beaucoup souffrir ma douce. Pourtant je ne regrette rien de rien. J’essaie de ne plus faire de mal à ceux que j’aime et j’essaie de ne faire que ce que j’aime, donc les aléas de la vie sociale ne me touchent plus guère. 

     

    Ces derniers temps, j’ai été content de vous rencontrer. A l’instant je suis seul dans ma chambre du Sternen à Kriegstetten après avoir assisté à l’ouverture des Journées de Soleure. Je vous remercie de la parfaite franchise de votre mot et vous enverrai à mon retour Les passions partagées, qui a d’autres qualités et d’autres défauts. 

     

    Frisch3.jpgJe vais aller racheter le Journal de Frisch que je ne trouve plus et me réjouis de voir votre film. Je travaille actuellement au troisième recueil de mes carnets qui s’intitulera Le souffle de la vie »…

     

    C'était donc en 2007, entretemps j'avais publié le troisième recueil de mes carnets sous le titre de Riches Heures, à L'Age d'Homme, et Le souffle de la vie est devenu Chemins de traverse, paru chez Olivier Morattel en 2012. Je tutoie désormais Richard Dindo qui m'a longuement écrit à propos du cinquième volume de mes carnets, parus à L'Age d'Homme en 2014 sous le titre de L'échappée libre. Son dernier film. Homo Faber, est un magnifique hommage à Max Frisch et aux femmes...

     

  • Pour tout dire (16)

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    À propos des enfants et de leur intéressante tyrannie. De la porte ouverte ou fermée de l'écrivain. Du TOUT DIRE en matière d'enfance dans la plongée vertigineuse de Kotik Letaev, chef-d’oeuvre visionnaire d’Andrei Biély. De la façon de Karl Ove Knausgaard de “faire avec” la condition du père moderne-qui-assume...


    Une petite fille toute nue devant un miroir, à la piscine où elle se trouve avec sa mère, lance à celle-ci: « Maman, regarde comme j'ai un beau derrière ! ». La petite fille se prénomme Heidi et sa mère, Linda, est la deuxième femme de l'écrivain norvégien Karl Ove Knausgaard, qui note ce détail en juillet 2008 à la page 31 (réédition en Folio Denoël )du deuxième tome de son roman autobiographique intitulé Un homme amoureux.
    Une autre petite fille, au prénom de Sophie, ordonna certain jour à son père d'un air grave pour ne pas dire comminatoire : « Viens, maîtressier, maintenant nous allons faire de l'écrition».

    BookJLK17.JPGCe que plus tard je noterai dans mes carnets des années 1973 à 1992, parus sous le titre Les Passions partagées en 2004...

    Les mots des petits enfants sont aussi intéressants, pour un écrivain, que les premiers dessins de ses enfants, en tout cas jusqu'à six, sept ans. Dans Un homme amoureux, Knausgaard raconte que sa fille Vanja, l'aînée de Heidi, se fit reprendre un jour par sa maîtresse au prétexte qu'elle avait dessiné de l'herbe bleue alors que, dès le jardin d'enfants, l’on est supposé colorier l'herbe de son vert officiel, point barre.

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    Tout cela pourrait sembler insignifiant à un écrivain qui prend soin de fermer sa porte quand il travaille, ou alors qui en parlerait en pontifiant sur le génie enfantin que la société anéantit, etc. Mais on peut voir la chose autrement, et notamment à l’ère des écrivains se la jouant père moderne comme Knausgaard et moi-même en personne.

    Dostoïevski, qui a parlé merveilleusement des petits enfants, évoque un homme de lettres, dans Les gens de Stepanchikovo, qui a cloué une pancarte sur la porte de son bureau pour intimer du même coup le silence à son entourage: L'écrivain travaille.

    Or ce cuistre-là ignorait, comme beaucoup, ce qu'il y a à apprendre d'un enfant même tout petit, à l'opposé de ce que m'affirma un jour le génial satiriste Alexandre Zinoviev (logicien de renom mondial mondialement connu pour la satire antisoviétique Les Hauteurs béantes), comme quoi un enfant de moins de trois ans ne présente aucune espèce d’intérêt. 

    À la fin de l’année 1981, j'aurais pensé à peu près la même chose, à peine amusé par les enfants des autres et à des années-lumière d'imaginer que, moins de treize mois plus tard je découvrirais l'odeur du caca de petite fille et le miracle d’un premier sourire d’enfant, l'angoisse latente et les émerveillements autant que la tyrannie de cette présence, sans compter le non moins redoutable piège consistant à devenir parent d’enfant supposé rencontrer d’autres parents d’enfants au comité du jardin d’enfants autogéré, etc.

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    Karl Ove Knausgaard raconte tout ça en père moderne fou d’écriture, partagé entre les devoirs assumés du père-à-la-maison et l’envie de jeter par la fenêtre le baby et l’eau du bain de baby et même la mère du baby pour courir à son écritoire.


    Or s’il ne racontait ça qu’au titre de témoignage psycho-socio, cela ne m’intéresserait pas plus que de me rappeler, à supposer que je n’eusse été qu’un touriste de la paternité, le premier rot de Sophie ou le premier pet de Julie, la couleur de leurs petits pots ou leur façon de faire semblant de mourir avec le coup classique du faux croup. 

     

    Mais Knausgaard va beaucoup plus loin, et c’est pourquoi ce qu’il écrit m’a scotché dès les premières pages de La Mort d’un père, sur la terrasse d’un café préalpin où j’ai commencé de le lire dans la chaleur de cette fin d’été 2016, en sirotant une double Suze, découvrant en celui qu’on a, à plus ou moins juste titre, déclaré un « Proust norvégien », un de ces très rares écrivains contemporains pratiquant le TOUT DIRE à la fois intime et extime, familial et social, au fil d’un récit autobiographique tantôt temporellement linéaire, avec des effets de réel subits, et tantôt en dérives diachroniques multipliant les points de vue de la narration selon en fonction de la vision panoptique que j’essaie de pratiquer dans mon propre effort de constant décentrage existentiel et littéraire.


    Les écrivains qui ont évoqué leur enfance sont légion, et le genre compte autant de merveilles (la collection Haute enfance de Gallimard en est un des nombreux réceptacles) que de chroniques convenues ou carrément assommantes.
    Karl Ove Knausagaard parle assez peu de sa propre enfance dans La mort d’un père, contrairement à ce que laisse supposer la quatrième de couverture de la traduction française évoquent le « continent englouti » de ladite enfance, qui ne sera exploré que dans Jeune homme, troisième volet de son récit-fleuve. 

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    À propos de continent englouti, la plus extraordinaire approche de celui-ci se trouve plutôt, à ma connaissance, dans la plongée vertigineuse de Kotiv Letaev de l’écrivain russe Andrei Biély, sondant les eaux profondes de la mémoire d’un enfant (lui-même) dans les tout premiers mois de son existence terrestre, avec une précision et une puissance de restitution de visionnaire.

    Rarement on aura rendu l’émergence crépusculaire de la conscience enfantine avec autant d’acuité dans le notation des premières images vues par l’enfant (du monstre hirsute que représente une poule à la fantastique apparition du père se penchant sur le berceau, entre autres figures quasi mythiques) et de génie poétique dans leur restitution.

    biely1939nappelbaum.jpgOr Biély, au fait des observations de Jung et proche aussi de l’interprétation théosophique d’un Rudolf Steiner, impliquait sa propre capacité hypermnésique en recyclant ces premiers tâtons de la perception sensorielle et de l’effet sur l’enfant des premiers mots articulés, avec une capacité inégalée au TOUT DIRE… 

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    Kotik Letaev est un livre qu'on a l'impression de lire les paupières baissées et le regard tourné vers l'intérieur, lequel s'ouvrirait à l'Univers de la prime conscience.
    L'enfance de Kotik, à savoir l'auteur lui-même qui plonge son regard de voyant dans les turbulences de sa mémoire d'avant la troisième année, c'est d'abord le monde indifférencié que doivent percevoir les animalcules de la soupe originelle et toute la suite des créatures non consciente de leur sort, jusqu'aux iguanes accrochés à leurs promontoires, aux îles Galapagos, ruisselants d'eau de mer et faisant rouler les globes de leurs yeux comme de vieilles planètes.

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    En deça de toute identité, l'on se trouve soudain précipité dans l'espace et le temps, écorché vif, livré au soufle d'un verbe semblant d'avant la parole, avant toute limite établie, dans la polyphobnie chaotique d'AU COMMENCEMENT.
    Dans l'innocence d'un jour éternel, assis sur la pelouse d'une placide maison familiale, l'enfant barbouillé de terre déchire minutieusement les élytres d'un scarabée tandis qu'au-dessus de lui, tombée de ce ciel où ils lui ont dit que Lebondieu demeurait, tonne puissamment une voix, qui n'est peut-être que celle d'un fulminant orage d'été.


    Or le craquement sinistre de celui-ci me rappellera toujours, à moi l'enfant des climats alpins de l'ère historique, cette scène du premier massacre et le choc terrible des titans antédiluviens se dressant les uns contre les autres aux créneaux des monts de Savoie ou de l'Oberland maternel.


    Ptérodactyles, Iguanodons, Tyrannosaures. Dans la pénombre du bureau de mon grand-père, je coloriais leurs images aux crayons Prismalo. Ou bien, autre réminiscence confuse: cet après-midi de foehn à l'air de plomb liquide, où l'enfant avait cru qu'ils avaient résolu de le laisser périr de soif, seul dans son nid de Varicelles. Comme elles grouillaient alors au-dessus de l'oreiller rose sentant les larmes et la verveine, ces Varicelles aux trompes de sangsues et aux ailes de papier de soie, qui tournoyaient à chaque poussée de fièvre. Et comme il les avait maudits, alors, sans pouvoir dire quoi que ce fût, elle la mère aux mains gercées (une voix un peu plus haute et plus impatiente) et lui le père exhalant la matin l'eau de Cologne et le soir la fumée de ses Parisiennes. Et le tonnerre secoue la maison. Et l'enfant crie sans mot dire: « Au secours ! ». Et la mère: « Je n'en peux plus ! ». Et le visiteur à l'odeur inconnue et aux mains pommadées: - C'est la croissance, Madame.

    Au commencement était le chaos-sans-images-et-sans-heures. « En ce temps-là il n'y avait pas de moi - il y avait un corps chétif; et la conscience, en l'étreignant, se vivait elle-même dans un monde impénétrable et incommensurable. En moi se formaient des bouillonnements d'écume; la chaleur m'écumait; j'étais torturé, chauffé au rouge; le corps ébouillanté bouillonnait de conscience (os dans acide grésillent, pétillent et bouillonnent). Enfin écuma la première image et ma vie se mit à bouillonner d'images, écuma d'écume montant à moi ».


    b9b51432f79f8f3cffb59d6fcf6b075c.jpgCes images, ce sont les mythes, fleurs étranges remontant des grands fonds de l'inconscient de l'Espèce, les archétypes efflorescents de la pensée anthropomorphe, elle-même née de la pensée cosmique. Ou c'est la basse continue d'un long jour de Scarlatine. Une puissance amère et brûlante s'est emparée de l'enfant, lequel non seulement cuit dans le feu comme un pain de charbon, mais sait à présent que cette chose qui commence à se craqueler dans les flammes, c'est lui-même.
    JE SUIS MOI ! Et j'arrache mes draps, mais les Frissons, dont il est notoire que ce sont les sbires de la sorcière Scarlatine, continuent de me glacer de leur souffle brûlant.De temps à autre cependant, et quel apaisement ce sera par les années, les draps reviennent à l'enfant tout frais et parfumés, et la lumière vaporeuse filtrant de la fenêtre ouverte à travers les rideaux tirés, paraît chargée d'une vapeur de tisane et des premiers souffles printaniers.
    Puis ce sont les premières représentations. Là, les chambres de DEDANS où cohabitent enfants et mamans, dans un rempart odoriférant d'encaustique et de Baume du Tigre.Là-bas, l'univers plus mystérieux de DEHORS que rejoignent chaque matin les papas - l'univers des sensations, des images, des émotions et des mots en tas. Et ce tas est le monde...
    « Qu'est-ce que cela ? demande la mère en désignant une poule derrière les grillages du fond du jardin. Et l'enfant de répondre: « Une poule », et de préciser sous cape: « La poule ? Eh bien, c'est quelque chose de crêtelé-plumeté, ça caquète, ça crétèle, ça picore, ça s'ébouriffe; ça ne change pas au gré de mes états d'âme; la poule, c'est imperméable à tout; et qui plus est, c'est parfaitement distinct; incompréhensible; et pourtant combien précise, époustouflante, cette poule qui vaque à son existence picorante, ébouriffée. D'un côté, mon moi, et de l'autre une mouche. La mouche me tourmente ».

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    Quant au TOUT DIRE relatif aux enfants de Karl Ove Knausgaard, dans le 50 premières pages d’Un homme amoureux, il est tout autre, pour ainsi dire behaviouriste et concentré sur la micro-réalité de la vie quotidienne partagée entre bref séjour estival chez des amis (vite effrayés par la demande exacerbée de trois mômes), sautes d’humeur de la mère et du père à l’avenant, caprices et crises, après-midi au parc d’attractions qui oscille entre petits bonheurs (« Il nous fallut débourser quatre-vingt-dix couronnes pour qu’elles aient chacune leur petite souris ») et soudaines crispations, jardins d’enfants qu’on essaie et dont on change, ainsi de suite, en souriant plus ou moins jaune, chacune et chacun étant supposé « faire avec »…

  • Pour tout dire (15)

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    À propos des larmes du fils et du rire de la grand-mère ivre. De la dépouille du père et de la mort qui n'existe pas.


    Les dernières fois que j'ai rendu visite à ma très vieille marraine, à Lucerne où elle finit ses jours dans une confortable institution de la Ville, nous avons bien ri, sauf la toute dernière où elle était inconsciente et portait déjà le masque de la mort.
    Je me suis rappelé nos rires en lisant, dans La mort d'un père, le récit que l'auteur fait d'une fin de journée où son frère aîné et lui ont passé des heures à nettoyer la saleté de la maison de leur grand- mère, laquelle leur a demandé si souvent s'il leur arrivait de boire qu'ils ont fini par comprendre que, loin de le craindre, elle leur suggérait plutôt de s'accorder un petit verre ou même plusieurs; tant et si bien que le trio se met à la vodka-sprite et que la grand-mère, plutôt abattue et prostrée jusque-là, paraît se réveiller, retrouve sa pétulance et son goût pour les jeux de mots facétieux et les bonnes histoires qu'elle n'en finit pas de répéter.
    Une bonne histoire qui ne cessait de mettre notre tante Lena en joie ( c'est le prénom que j'ai donné à ma marraine dans plusieurs de mes livres à caractère autobiographique) était celle d'une interminable et harassante promenade dominicale au retour de laquelle notre grand- père, connu pour sa ladrerie, et qui estimait que prendre un bus serait du gaspillage, recommanda à ses trois filles, épuisées par la marche, de boiter le long de la route afin d'apitoyer quelque automobiliste...
    De la même façon, alors que son fils n'est même pas enterré, la grand-mère des deux frères rit presque autant que Karl Ove a versé de larmes sur son père dont il affirme pourtant qu'il a maintes fois souhaité la mort.
    Si les premières pages de La mort d'un père évoquent, de manière quasi clinique, ce qui se passe dans un corps lorsque son coeur cesse de battre et qu'il devient une sorte de chose inerte au milieu des autres, le dernier paragraphe du récit autobiographique de Knausgaard marque une sorte de coda après que Karl Ove a fait une deuxième visite à la chapelle où repose son père défunt - la première s'est faite la veille en compagnie de son frère - et conclut ainsi: « Cette fois j'étais préparé à ce qui m’attendait et son corps, dont la peau s’était encore ternie au cours des dernières vingt-quatre heures, n’éveilla aucun de sentiments qui m’avaient déchiré la veille. Ce que je voyais maintenant, c’était son côté sans vie. C’était le fait qu’il n’y avait plus de différence entre ce qui avait été mon père avant et la table sur laquelle il reposait et, ou le sol sur lequel la table était posée, ou la prise électrique sur le mur sous la fenêtre, ou le câble qui courait jusqu’à la lampe à côté. Car l’être humain n’est qu’une forme parmi d’autres formes que le monde exprime encore et toujours, non seulement dans ce qui vit mais dans ce qui ne vit pas, marqué dans le sable, la pierre, l’eau. Et la mort que j’avais toujours comme la chose la plus importante de la vie, obscure et attirante, n’était plus qu’un tuyau qui éclate, une branche qui casse au vent, une veste qui glisse d’un cintre et tombe par terre ».
    Le constat paradoxal d'un grand écrivain yougoslave, Milos Tsernianski, selon lequel « la mort n'existe pas », m'est revenu à la lecture de ce livre profondément ému et émouvant de Knausgaard qui ne dit pas autre chose, non pas du tout que la réalité de la mort soit inexistante pour les vivants ni qu'une hypothétique autre vie posthume efface cette réalité, mais que la mort en soi n'a aucune autre existence que dans nos cœurs et nos larmes d'un temps bientôt passé. La mort est bel et bien omniprésente dans ce livre autant que dans nos vies, mais la grandeur toute simple de La mort d'un père tient à ressusciter tout le vivant avant la mort, comme Proust l'a fait en érigeant sa cathédrale de mots.

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    Ce que je me dis cependant, au terme de ces 538 pages marquées au sceau d'une extrême sensibilité et d'une espèce d'objectivité douce et décente ( même quand il remarque que sa grand-mère se pisse dessus), c'est que l'appellation de « Proust norvégien » collée à Knausgaard, quoique justifiée à divers égards, comme on pourrait le dire à d’autres égards un Thomas Bernhard ou un Charles Bukowski scandinave, ne devrait pas nous masquer l'évidence combien plus essentielle d'une voix et d'une vision, d'une musique intérieure et d'une écriture totalement originales.