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Pour tout dire (23)

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À propos de ce qu’on appelle poésie, qu’on pourrait dire une langue par delà les langues. Un poème traduit d’Adam Zagajewski et deux pages de La Repubblica sur le grand voyageur-romancier-poète néerlandais Cees Nooteboom. Ce que dit aussi Karl Ove Knausgaard à propos des spécialistes…


Les grandes baies de notre studio suspendu restent ce soir ouvertes à la rumeur de la mer et au tournis des étoiles, tandis que je regarde ce poème du Polonais Adam Zagajewski. Je le cite dans sa traduction de Maya Wodecka et Michel Chandeigne :


Seulement des enfants
« C’étaient seulement des enfants qui jouaient dans le sable
(ils étaient baignés par l’odeur enivrante
des tilleuls en fleurs, ne l’oublie pas),
seulement des enfants, mais pourtant
et le diable et les dieux mineurs,
et même les politiciens oubliés
qui ont trahi toutes leurs promesses,
étaient présents eux aussi et les regardaient
avec un émerveillement sans bornes.
Qui ne voudrait être un enfant - une toute dernière fois !


Or lisant ce poème juste après avoir passé un moment avec le petit Melvil, fils d’Antoine Leiris qui raconte, dans un livre intitulé Vous n’aurez pas ma haine, comment, le 13 novembre de l’an dernier il perdit à la fois, dans la tuerie du Bataclan, l’amour de sa vie et la mère de son garçon, j’éprouve le sentiment, physique et métaphysique à la fois, de toucher aux deux extrémités de la vie et du mystère, comme lorsque nos petites filles sont nées en aiguisant du même coup la conscience de notre propre mort.


Le poème de Zagajewski est riche de tous les possibles, avec tilleuls en fleurs et diables ou dieux mineurs, mais ce qu’il dit échappe à l’analyse même s’il nous est intelligible, sur quoi le poète polonais remet ça en plus obscur dont je ne cite que le début :


Parle plus bas


« Parle plus bas : tu es plus vieux que celui
que tu as si longtemps été ; tu es plus vieux
que toi-même – et tu ignores toujours
ce que sont l’absence, la poésie et l’or”…

Entre treize et seize ans, j’ai mémorisé des milliers de vers dont je ne comprenais pas toujours le sens, mais que je mettais plus haut que moi et qui me faisaient lever les yeux vers ces astres obscurs, qu’ils fussent de Rimbaud ou de François Villon, de Laforgue ou de Reverdy. Or devant les Illuminations de Rimbaud, tout particulièrement, je restais interdit. Et telle est souvent la plus profonde poésie, comme une langue d’avant ou d’après toutes les langues, qui nous parle comme à des enfants comprenant sans comprendre.


Karl Ove Knausgaard, dans quelques pages d’Un homme amoureux relevant du roman d’apprentissage, l’exprime avec un mélange de candeur et de juste pénétration, en osant dire que longtemps la poésie lui a été fermée, à croire qu’il ne la méritait pas, mais aussi que le discours sur la poésie, les gloses à n’en plus finir sur la poésie, les réunions et congrès de spécialistes ès poésie ne relèvent en somme que d'une logorrhée d’ambiance alors que la poésie reste ce diamant noir, à l’écart et indéchiffré.


Je lis ce soir Mystique pour débutants d’Adam Zagajewski et je trouve, en ouvrant par hasard La Repubblica, deux pages entières consacrées à un autre grand poète de ces temps confus, du nom de Cees Nooteboom, qui parle de ce qu’est pour lui la poésie dans la même Europe que Zagajewski et le même monde que le Japonais Bashô ou l’obscur Hölderlin défiant Knausgaard.


Un recueil en perspective cavalière a paru récemment de Cees Noteboom chez Actes Sud, intitulé Le visage de l’œil, formule obscure et parfaitement adaptée, en l’occurrence, aux visions à la fois contemplatives et transgressives d’un regard sur le monde dont la réalité ne cesse de nous interroger.


Sur Internet, tandis que la mer semble courir là-bas après je ne sais qui ou quoi, je lis un article imbécile consacré à Karl Ove Knausgaard, réduit à un phénomène par une pécore à la coule qui n’en a pas lu une ligne mais a pillé tous les papiers sur le sujet réputé « culte ». Mais quelle importance ? La poésie fait son miel de tout, sauf de la poussière un peu crade de la jactance actuelle.


D’un regard enfin je balaie les mots d’un Poème chinois de Zagajewski :


« Je lisais un poème chinois
écrit il y a un millier d’années.
L’auteur y parlait de la pluie
tombant toute une nuit
sur le toit en bambous de la barque
et de la sérénité qui enfin
s’était emparée de son cœur ».


Et cela finit comme ça et tout est bien, ce soir, tandis que la mer n’en finit pas de brasser ses écumes sous nos fenêtres ouvertes :


«Seule la pureté est invisible,
et la tombée du jour quand l’ombre et la lumière
nous oublient un instant,
occupés à battre les cartes du mystère »…

Peinture: Fabienne Verdier

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