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  • Dans la paix intranquille de Walser

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    La figure du Taugenichts romantique, ce propre-à-rien qu’on pourrait dire l’incarnation du rêveur en rupture de ban, opposant les rythmes de son horloge intérieure aux trépidations de la vie sociale, et dont l’apparente marginalité dissimule un constante besoin de recentrage personnel - cette figure d’errant aux semelles de vent hante assurément toute l’œuvre de Robert Walser. Pour autant, il serait réducteur de ne voir en Walser qu’une sorte de poétique électron libre ou de sublime échappé de la société, laquelle n’aurait trouvé que l’enfermement pour le circonvenir. La liberté de Robert Walser n’est pas où certain esprit bourgeois ou pseudo-libertaire (deux faces de la même pièce) voudrait la situer, et sa rébellion est d’un autre ordre que celle que d’aucuns affichent par simple conformité à l’esprit du temps.

    Le titre toponymique de Seeland, réunissant six proses narratives de l’époque biennoise (entre 1913 et 1920) « autour » de La promenade déjà connue par une première édition séparée (chez Gallimard, en 1987, dans une traduction de Bernard Lortholary, dégage une semblance de sérénité poétique qu’accentue encore l’admirable paysage de Hodler reproduit en couverture, parfaite image de contemplation au miroir de l’eau et du ciel bleu pervenche. Or le recueil est aussi, comme toute l’œuvre de Walser, un lieu d’intranquillité et de tensions, le plus souvent résolues par la sublimation poétique mais ne cessant pour autant de sous-tendre l’enjouement candide du poète s’émerveillant de « cela simplement qui existe », pour citer cet autre promeneur inspiré que fut Charles-Albert Cingria, pour rejaillir de loin en loin en loin en accents de détresse ou de refus radical.

    La promenade de Robert Walser n’est pas d’un égotiste flâneur pépère, mais d’un « Monsieur le paresseux » en incessant travail d’unification, le poète étant celui-là même, comme l’écrivait Pierre Jean Jouve, « qui unifie ». On le voit dans ces proses errantes comme on le constate, à fleur de voix, dans les propos recueillis par Carl Seelig dans les révélatrices Promenades avec Robert Walser, celui-ci n’aura cessé de penser et de méditer à sa façon, avec une lucidité jamais démentie, à partir des plus simples objets mais parfois aussi sur de plus « grands sujets » ; et le rêveur se fait alors moraliste non-consentant.

    Un seul exemple : de l’enseigne dorée, ostentatoire, « nouveau riche » d’une banale boulangerie, le voici dégager toute une fulmination à valeur de manifeste esthétique non moins que philosophique, écologique voire carrément politique, tant qu’on y est, montrant là encore le lien caché entre l’infime détail et l’ensemble, le goût du pouvoir d’un artisan faisant le paon ou celui d’un faisan mondial prêt à flatter l’ hybris de la nation en déchaînant ses armées…

    On sait un puits de larmes au fond du jardin de Robert Walser. Plus on le pratique, en outre, et plus on découvre la richesse et la complexité, les ombres et les failles, les faiblesses, mais aussi les acquis de haute lutte de cette œuvre infiniment vivifiante


    Robert Walser. Seeland. Préface et traduction de l’allemand par Marion Graf. Zoé, 217p.

  • Fugues et variations

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    En lisant Fugitives d'Alice Munro

     

    1. Fugitives ***

    "C'était la deuxième fois qu'elle laissait tout derrière elle", est-il précisé au milieu de cette nouvelle dont la protagoniste, Carla, se trouve plus ou moins prise au double piège de sa vie commune avec Clark, garçon carré qu'elle aime pourtant bien, et de leur voisine l'insinuante Sylvia que sa jeunesse vigoureuse attire fort. Pourtant on pressent que Carla reviendra une fois encore, comme réapparaît presque magiquement, après avoir disparu, la chèvre Flora...

    Comment disparaître vraiment et changer de vie quand on reste attaché à certaines réalités terre à terre (Carla s'occupe de chevaux avec Clark) en dépit de son besoin d'indépendance ? La réponse peut varier selon les jours... "J'ai toujours éprouvé le besoin d'un genre de vie plus authentique", avait écrit Carla sur un billet laissé à ses parents au moment de sa première fugue, et cela devait se passer dans les années 60-70. Or elle revient à Clark  avec plus de souplesse, même si la question de la fugue (et donc de la liberté) reste présente à l'horizon de leur vie.

     

    2. Hasard ****

    "Peu de gens, très peu, ont un trésor. Et quand on en a un, il faut s'y accrocher. Il ne faut pas se laisser prendre au piège et permettre qu'on vous l'enlève".

    Or qu'en est-il de ce trésor (ou de ce piège ?) pour Juliet, qui a rencontré par hasard un homme, il y a quelques mois, qui la relance et qu'elle va rejoindre sans savoir du tout ce qui l'attend. Elle qui a toujours vécu ses amours par l'imagination d'abord, se retrouve, après un voyage où un autre hasard lui fait croiser la route d'un désespéré, chez cet Eric qui, peut-être, partagera son trésor ? Plus que l'opposition du hasard et de la nécessité, Alice Munro file le thème des affinités sélectives et des choix à la fois tâtonnants et régénérateurs.

     

    3. Bientôt ***

    Après les lieux récurrents dans Secrets de Polichinelle (avec la ville de Carstairs), ce nouveau recueil, paru en 2004, module la réapparition de certains personnages, tel celui de Juliet revenant dans trois nouvelles. La voici donc liée à Eric et mère d'une jeune Penelope qu'elle va présenter à ses parents du genre vieux jeunes des sixties.

    La période étant à la dislocation de la cellule familiale, on voit la complicité, liant naguère Julie et son père, se défaire, et ses rapports avec sa mère se tendre alors qu'un prêcheur, ami de celle-ci, lui fait la morale sur l'éducation religieuse qu'elle devrait "offrir" à sa fille. Tout cela sur fond de société vacillante, au fil d'un récit aux dialogues toujours finement ciselés.

     

    4. Silence****

    Un sentiment pesant, même lancinant, voire affreux, se dégage  de cette troisième nouvelle consacrée au personnage de Juliet, dont la fille Charlotte, en sa vingtaine, s'est retirée sur une île dans une Centre d'Equilibre Spirituel. Après une période de six mois durant laquelle toute relation avec sa fille lui a été interdite, Juliet débarque en ces lieux pour apprendre que, par choix spirituel, Charlotte ne la verra pas - et les "soeurs" de la communauté de lui faire sentir qu'elle n'aura pas satisfait à la faim mystique de son enfant, donc bien fait pour elle. Sur quoi les jours, les semaines, les années passent, sans revoyure. Jusqu'au moment où Juliet comprend que sa fille a bel et bien choisi de l'exclure de sa vie, comme ça. "C'est donc cela le chagrin", aura-t-elle découvert...

     

    5. Passion ***

    Les bifurcations existentielles retiennent toute l'attention d'Alice Munro, que ses nouvelles illustrent de multiples façons. Ainsi voit-on, ici, la vie conventionnelle et assez morne de Grace, apparemment promise à un jeune homme bien timide et bien plat, se transformer à la faveur d'un accident mineur (elle se blesse le pied sur une plage) qui la fait passer de ce Maury à son frère aîné Neil, médecin et marié, alcoolique sur les bords et nettement plus profond et vivant que son nigaud de fiancé. Avec son art subtil et tout de nuances, la nouvelliste nous fait glisser ainsi imperceptiblement d'un univers formaliste  au monde des sentiments et des sensations, introduisant bonnement la vie dans le train-train de Grace.

     

    6. Offenses ****

    Les secrets de famille ne sont plus, au début du XXIe siècle, ce qu'ils étaient jadis, et de nouvelles configurations suscitent de nouveaux conflits larvés et autres traumatismes.

    Un bon exemple en est  donné ici, dans un milieu supposé "évolué" où Lauren, ado fille de journaliste en vue, est amenée à se poser des questions sur ses parents après qu'une femme de sa connaissance, aussi suavement que perfidement, lui a parlé de ces enfants qu'on adopte et des souffrances qui en résultent.

    Bien au-delà du "cas" familial ou psychologique, et sans défendre aucune thèse ni morale, Alice Munro se contente d'observer, comme à l'accoutumée, des individus en proie à leurs sentiments, leurs doutes, leur  drame éventuel.

     

    7. Subterfuges. ****

    La dramaturgie shakespearienne foisonne de surprises, qu'on retrouve ici dans l'évocation d'une passagère passion de jeunesse. Folle de théâtre, Robin a fait un soir, après le spectacle et constatant qu'elle a perdu son porte-monnaie, la connaissance d'un chic Monténégrin qui lui vient en aide avant de la bouleverser par un simple baiser, assorti d'une proposition de se revoir... l'été prochain.

    Combinant le portrait de deux soeurs en vif contraste (la romantique toute pure  et la disgraciée jalouse) avec un  récit à rebondissement clignant de l'oeil au Big Will, la nouvelliste se fait le plaisir de surprendre son lecteur, qui ne demande pas mieux...

     

    8. Pouvoirs ****    

    L'intérêt porté par Alice Munro aux personnages les plus divers, et particulièrement aux femmes de toute extraction et de tous caractères (souvent bien trempés) nous vaut une très remarquable frise de portraits en ronde-bosse engagés dans une suite de situations non moins significatives.

    Ainsi des deux figures féminines les plus notables de cette nouvelle: Nancy l'effrontée qui croit tout maîtriser avec légèreté, quitte à être démentie, et Tessa la mal fagotée d'apparence dont on découvre les étonnants pouvoirs.

    En filigrane, entre la fin des années 1920 et les sixties de la contre-culture, toute une époque se déroule avec ses motifs et ses figures, ses projets fous et ses rendez-vous manqués. Et cette question revenant à tout moment dans les nouvelles d'Alice Munro: que sommes-nous, qu'êtes-vous, que sont-ils devenus à travers les années ?   

     

    Alice Munro.  Fugitives. Traduit de l'anglais (Canada) par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso. Editions de l'Olivier, 340p. 

  • Les temps de la vie

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    À propos de L'Amour d'une honnête femme d'Alice Munro

      

    1. Riches à crever

    L'amour fou d'un enfant est chose plus fréquente qu'on ne croit, délicat à traiter  en littérature. La Lolita de Nabokov n'en est pas du tout un bon exemple, car la nymphette n'est plus un enfant et le roman module le seul point de vue du pervers Humbert Humbert. La vraie passion  muette d'une petite fille est autre chose, dont nous trouvons l'évocation lancinante, mais nuancée, dans la première nouvelle, magnifique, de ce recueil datant de 1998 qui en contient huit, dont trois au moins d'une qualité exceptionnelle.

    Débarquant à l'aéroport de Toronto après avoir passé une année scolaire avec son père, Karin, onze ans, s'est grimée comme une "putain adulte" pour son retour auprès de sa mère, que sûrement elle choquera, tout en espérant en "jeter" aux yeux de Derek, l'ami de celle-là qu'elle est secrètement mortifiée de ne pas trouver à l'accueil.

    Avec une extrême finesse, et comme en sourdine , Alice Munro détaille la passion de Karin pour cet homme à la fois charmant et assez narcissique (il essaie d'écrire un livre, avec l'aide de la mère), qui ne se doute à peu près de rien, jusqu'au moment où la flamme de l'ado se déclare au propre, si l'on peut dire. Tout cela revu par delà les années, auxquelles a survécu le sentiment fondamental de solitude éprouvé par Karin.    

     

    2. Avant le changement

    Il y a eu, pour les femmes du XXe siècle, un avant et un après. Avant et après la pilule. Avant et après la décriminalisation de l'avortement. L'histoire de la jeune narratrice de cette nouvelle, évoquant l'entre-deux de l'avant et de l'après, est significative. Fille d'un médecin dont elle découvrira qu'il pratique la chose en secret, elle est fiancée à un Robin, aspirant pasteur bien propre de sa personne,  qui lui fait un enfant mais ne désire pas qu'elle le garde, ce qu'elle fait pourtant (le baby sera immédiatement adopté) à l'insu des deux hommes.

    Au fil des lettres qu'elle écrit à Robin, comme autant de rapports, l'on découvre une jeune femme en train de prendre son sort en mains entre deux lâches. Le père essayera d'acheter son silence avec une grosse somme, avant de rejoindre les "anges" qu'il a contribué à faire, et Robin sera quitte de toute honte (et probable rejet de sa communauté religieuse) vu que sa fiancée l'a protégé. Ce qui vaudra, à celle-ci, le droit légitime de faire sa vie sans lui.  

     

    3. Les enfants restent

    Les nouvelles d'Alice Munro ne ne se bornent pas à une littérature de "reflet" social ou psychologique, mais elles n'en sont pas moins très imprégnées par l'évolution des mentalités et des moeurs accentuée dans la deuxième moitié du XXe siècle, en Ontario comme partout.

    Dans cette nouvelle marquée par l'abandon abrupt d'un ménage apparemment heureux dont une jeune femme se rend coupable (comme en jugent évidemment les siens), il est question du malaise que Pauline, qui s'entend pourtant bien avec son prof de conjoint,  éprouve dans un entourage familial où les beaux-parents pèsent autant que les soins aux enfants. Impatiente de vivre une vie plus "à elle", elle se laisse entraîner par un théâtreux qui voit en elle l'idéale Eurydice d'un spectacle d'amateurs. Le gâchis sera total, surtout pour elle mais, des années après, ses enfants lui diront qu'ils ne la détestent pas, sans lui pardonner pour autant. Or qui pourrait dire si elle eût été plus aimée en restant ? That'sthe very question... 

    4. Le rêve de ma mère

     "There is always a starting point in reality", déclare Alice Munro, dont toutes les nouvelles se nourrissent de ses expériences personnelles, sans être jamais autobiographiques au premier degré - la fiction lui permettant d'accéder à une dimension plus universelle, laissant aussi plus de liberté à sa fantaisie imaginative et à son jeu sur les formes narratives. En l'occurrence, le "pacte narratif" est limite invraisemblable, puisque c'est une baby qui tient le crachoir, racontant la tyrannie implacable qu'elle a fait subir à sa mère dans ses premiers mois , lui préférant une tante à moitié dingue qui en a fait sa chose.

    Mais rien n'est invraisemblable dans la vie, et l'on comprend d'ailleurs que tout ce que raconte la fille lui a été confié par sa mère. Or c'est là du très grand Munro, qu'on imagine difficilement sous la plume d'un mec qui ne serait pas du niveau d'un, disons, Henry James...   

    5. Sauvez le moissonneur

    Les observations d'Alice Munro traitant des changements de mentalités et de comportements, dans la société contemporaine en voie de mondialisation, sont d'autant plus lucides et méritantes que la nouvelliste , comme un William Trevor, est issue d'un autre monde et fait figure aujourd'hui de vieille dame. À cet égard, les persiflages éhontés d'un Bret Easton Ellis, au lendemain de l'attribution du prix Nobel,  font bien vilaine figure de la part d'un auteur qu'on a taxé d'"enfant terrible", et dont l'oeuvre, intéressante au demeurant, n'a jamais atteint la richesse de notations sociologiques ou psychologiques, ni la vigueur ou la qualité d'empathie de la Canadienne. Le plus vieux des deux n'est pas celui qu'on croit, et le niveau déclinant des romans de Bret, de Zombies à Glamourama,est aussi là pour le prouver !

    Ce que prouve en revanche Sauvez le moissonneur, c'est qu'Alice Munro est capable de parler de toutes les générations avec la même équanimité. Ici, il s'agit du petit despotisme d'un enfant de sept ans qui impose ses caprices à son entourage, qu'il implique notamment dans un jeu vidéo confondant virtuel et réel. Dans l'atmosphère disloquée d'une famille de la middle class typique de l'époque, cet aperçu d'un chaos social et affectif qui englobe tous les âges pourrait intéresser l'auteur de Less than Zero ou Lunar Park, à supposer qu'il lise un jour une ligne d'Alice Munro qu'il juge avec sa  morgue d'auteur "culte" déchu. 

    6. Cortes Island

    Le mal est aussi présent dans l'oeuvre d'Alice Munro, sans connotation théologique (comme chez Flannery O'Connor) ni moralisante pour autant. Mais le mal n'en est pas moins là en l'occurrence, caché, secret, verrouillé, que la narratrice, qu'on appelle "la petite mariée", découvre à son corps défendant.

    L'histoire se passe dans une maison dont la jeune femme et son conjoint occupent l'entresol, incessamment surveillés par une harpie jouant les bourgeoises, qui aimerait "éduquer" la jeune femme selon son goût et se décharge, à un moment donné, de la surveillance de son impotent de mari, vieux malcontent qui se fait comprendre de la jeune femme par grognements ronchons. Or du feu couve là-dessous, qui finit par éclairer cette scène de la vie des mesquins d'une lueur à la fois lointaine et fantastique. On est au bord de la nouvelle noire... 

    7.  Jakarta

    L'expression du désir et du plaisir sexuels, en littérature, ou plus généralement de tout ce qui se rapporte aux relations physiques imprégnées de sentiments ou de sensualité polymorphe, est un des aspects les plus surprenants des Nouvelles d'Alice Munro, à qui rien de ce qui est pulsionnel ne semble étranger, sans que rien chez elle ne relève de la compulsion ostentatoire et moins encore de la jobardise.

    Dans cette nouvelle où, à une soirée genre "libérée", des adultes consentants s'ébattent en bord de plage, une femme , le temps d'une danse un peu lascive durant laquelle un homme la "baise" littéralement du regard, entrevoit ce que son jules régulier, excellent amant au demeurant, ne lui a jamais fait connaître. Mais ce n'est qu'un flash durant une soirée et la vie va passer, les uns vont changer vingt fois de partenaires et les autres vieilliront fort bien ensemble, et parfois les premiers croiseront la route des seconds, peut-être à Bali ou aux Maldives, peut-être tout à l'heure au coin de la rue ou peut-être jamais, sait-on ?

     

    8. L'amour d'une honnête femme

    Il faudrait plutôt traduire le tire de cette merveilleuse nouvelle, The Love of a good woman,par l'amour d'une femme bonne. De fait il s'agit là, sous la forme d'un véritable petit roman d'une exceptionnelle ingéniosité narrative, du portrait d'une femme dont la vocation et le bonheur consistent simplement à se mettre au service d'autrui, plus précisément en tant qu'aide soignante ou infirmière des plus mal lotis.

    Or cette âme pure , nullement bégueule ou soumise au demeurant, va se trouver confrontée à ce qui a tout l'air d'un crime, certes camouflé et peut-être inventé par une sorte de folle, mais le fait et le doute n'en sont pas moins là, qui font entrer dans sa vie ce qu'elle n'avait jamais conçu que de loin: le mal, que signifie un meurtre, fût-il peut-être accidentel.

    Là aussi on est au bord du "noir", mais la nouvelliste nous entraîne au-delà des spéculations conventionnelles à partir d'un fait divers, pour nous plonger dans les incertitudes de l'existence humaine, avec toutes les nuances de la vie réelle et sous l'éclairage sans cesse modifié du temps qui nous travaille.

     

    Alice Munro. L'amour d'une honnête femme. Points poche, 326p. 

  • Open secrets

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    À propos de Secrets de Polichinelle d'Alice Munro

     

    1. Emportés.

    Le grand thème des nouvelles d'Alice Munro pourrait se résumer par la question: que sont-ils devenus ? Que la vie a-t-elle fait de nous Comment avons nous, avez-avez-vous, ont ils évolué à travers les années ?

    Or ce thème est traité  avec une ampleur croissante dans les huit nouvelles constituant ce recueil, à commencer par la première, Emportés, d'une longueur notable - plus de cinquante pages - et dont l'action se situe dans la ville de Carstairs, en Ontario, qu'on retrouvera dans plusieurs autres histoires.

    Employée à la Bibliothèque municipale de Carstairs, Louisa, vingt-cinq ans, reçoit un jour une lettre d'un soldat engagé (cela se passe en 1917) qui l'a remarquée à la bibliothèque et lui demande des nouvelles du pays. S'ensuite une correspondance qui fait naître en Louisa un sentiment tendre et lui fait espérer quelque chose, jusqu'au jour où elle apprend que le soldat, Jack Agnew de son nom, de retour au pays, s'est marié avec celle qu'il lui avait d'ailleurs dit sa fiancée.  Un terrible accident coûte cependant la vie au jeune marié, broyé par une machine dans la fabrique de pianos dont le fils du propriétaire, Arthur Doud, rencontre alors Louisa et l'épouse...

    Qui est emporté ? C'est une question qui va revenir souvent au fil des histoires d'Alice Munro, où les déterminations historiques ou sociales, les destinées personnelles marquées par des ruptures ou des accidents, les bifurcations de l'existence ne cessent d'interférer...

     

    2. Une vraie vie  

    Les femmes d'Alice Munro ont souvent un fichu caractère, modelé par les épreuves de la vie parfois duraille. Celle que Dorrie a vécue avec son frère Albert était plutôt tranquille,  marquée par "la douceur de l'affection qui a éliminé le sexe", même si le sexe n'est jamais éliminé des nouvelles d'Alice Munro. Or ce n'est pas le sexe, ici, qui va se pointer dans la vie de Dorrie après la mort subite de son frère, mais un assez digne pasteur anglican qui la demandera en mariage. Au moment de se lancer dans cette aventure qui risque de la priver de sa "vie à elle", la sauvage Dorrie regimbe, se ravise, puis finit par se rendre à son pasteur qui l'emmène à l'autre bout du monde, partage sa vie, meurt et la laisse à sa "vie à elle" qui ressemble à tant aux autres.

     

    3. La vierge albanaise  

    Plus on avance dans la lecture des nouvelles d'Alice Munro, et plus on est impressionné par la variété des thèmes et des milieux qu'elle est capable d'investir avec la même qualité d'observation et la même empathie à l'égard des personnages les plus divers.

    La vierge albanaise est l'histoire d'une espèce de rapt "par erreur", qui aboutit à la séquestration d'une jeune touriste américaine dans une tribu des montagnes albanaises.  On pense à Somerset Maugham ou à Paul Bowles en lisant le récit des tribulations de "Lottar" par la vieille Charlotte, dont les détails de la narration ont valeur d'illustration quasi ethnographique. Mais rien de pesamment didactique là-dedans: une fois de plus, c'est une vie ressaisie dans une bifurcation inattendue qui retient l'attention de la nouvelliste, laquelle nous "capture" à son tour.

     

    4. Secrets de Polichinelle

    Des femmes disparaissent, et parfois dans les circonstances les plus anodines en apparence, comme ici au cours de la sortie de jeunes campeuses emmenées par la sexa sentencieuse Mary Johnstone. Mais qu'est-il donc arrivé à l'effrontée Heather Bell, dont on a perdu la trace durant la rando aux sources de la Peregrine River ?  

    S'il y a du mystère dans l'air, qu'on ne s'attende pas à une enquête visant à retrouver la marcheuse: ce qui intéresse Alice Munro, même quand elle touche à une littérature de genre (le polar ou le fantastique), tient à tout coup à ce qui éclaire l'intrigue de manière latérale: ici la communauté locale, les parents des filles, une quasi dingue et un éventuel pervers...

     

    Munro30.jpg5. L'hôtel Jack Randa

    Les couples qui battent de l'aile, foirent, se ressoudent ou se recomposent ont foisonné durant les années où Alice Munro elle-même quittait son premier conjoint, avec lequel elle eut quatre enfants (dont un mort à la naissance). À ce propos, il est très éclairant de lireAlice Munro writing her lives, la biographie de Robert Thacker qui a cela de particulier de raconter la vie de la nouvelliste par le truchement de ses thèmes et de ses personnages, au fur et  mesure de ses publications.

    En l'occurrence, il s'agit d'une femme qui "file" son mari jusqu'en Australie où il a suivi une femme plus jeune, dont elle pressent qu'elle le lâchera...

    Marivaudage conjugal ? Bien plutôt:  variation sur ce qui aurait pu être ou ce qui pourrait être ou mieux: ce qui pourra encore se vivre entre elle et lui.

     

    6. Un endroit désert

    Alice Munro ne fait pas qu'explorer les lieux et les milieux: elle est tout aussi attentive aux filiations et aux strates de l'histoire collective ou personnelle. On retrouve ainsi, dans cette nouvelle dont la première partie se passe vers 185o, le Nord de Huron aux pionniers confrontés à une vie des plus rudes. Plus précisément, il y est question d'une orpheline, envoyée par une institution chrétienne en ces contrées où un jeune forestier a fait savoir qu'il était en quête d'une épouse solide. Sur quoi le jeune homme meurt en forêt, dans des circonstances que plusieurs témoignages évoqueront de façon contradictoire. Or le plus étonnant de l'histoire tient à sa mise en perspective, sur une très longue durée, qui donne lieu au portrait d'une femme bien singulière, porteuse d'on ne sait trop quel secret...

     

    7. Des vaisseaux spatiaux ont atterri

    Les amateurs de SF que ce titre fera saliver en seront pour leur frais: rien, en effet, dans cette évocation de quelques jeunes gens d'une province profonde, qui se rapporte à l'univers de la conjecture.  

    Là encore, il s'agit de la  disparition d'une jeune fille, sur fond de soirées de bistrots un peu glauques où son amie d'enfance se fait draguer, puis de sa réapparition nimbée de lumière mystérieuse puisqu'elle prétend être entrée en contact avec des extraterrestres.

    Une fois encore, bien plus que l'intrigue, c'est l'atmosphère de la province canadienne, dans les années 50-60, les relations entre les jeunes filles et leur entourage qui intéressent ici l'auteur, restituant tout un monde trivial et poétique à la fois.

     

    8.Vandales.

    Pourquoi  Liza, aidée d'un complice,  s'acharne-t-elle sur la cabane, perdue dans les bois, du nommé Ladner qui vient de mourir au cours d'une opération ? Qu'a-t-elle besoin d'exorciser ou de venger en fracassant les objets quelle y trouve  ? Que s'est-il passé en ces lieux quand, dans son adolescence, elle y a connu Ladner et son amie Bea, qui l'a justement chargée de s'occuper de vérifier l'état de la maison avant l'arrivée de l'hiver ?

    Ces questions restent sans réponse, mais Alice Munro suggère tout un monde, au bord de la sauvagerie, mêlant à la fois le caractère et lemode de vie de sanglier de Ladner, la présence en eau trouble de Bea et ce qu'a vécu ou peut-être subi Liza, sans que rien ne soit dit - magie et violence confondues...   

    Alice Munro. Secrets de Polichinelle. Traduit de l'anglais par  Céline Schwaller-Balaÿ. Rivages poche 328, 336p.  

  • Une empathie sans limite

    Munro26.jpgEn lisant Les Lunes de Jupiter d'Alice Munro.

      

    1. Les Chaddeley et les Fleming

    Certains auteurs évoquent volontiers l'Autre avec majuscule, lénifient sur la Relation ou l'importance fondamentale du Lien, toujours avec majuscule, sans que la présence réelle de nos plus ou moins chers semblables ne s'incarne jamais dans leurs écrits. Or c'est, à l'opposé, par son inépuisable capacité d'empathie, dans ses nouvelles brassant générations et classes sociales, qu'Alice Munro, sans préjugés ni démagogie, fait exister ses personnages comme en ronde-bosse et sans les flatter plus qu'elle ne les juge, même si les préférences de ses narratrices se font évidemment sentir, s'agissant par exemple de telle peste ou de tel rustre. Mais l'humour prime en général, et c'est d'ailleurs sur le ton de la comédie que s'amorce ce recueil de douze nouvelles datant de 1974, avec le récit en deux temps intitulé Les Chaddeley et les Fleming, dont la première partie (Liens de famille) portraiture, avec pas mal de truculence, les facétieuses cousines de la narratrice et la double ascendance de celle-ci, opposant citadins établis et paysans rétifs à toute évolution. L'arrière-plan familial posé, c'est cependant avec la visite, des années plus tard, d'une de ces cousines, prénommée Iris et d'une nature jovialement débordante, chez la narratrice dont le mari snob a toujours regardé de haut la famille de sa conjointe, que la narration "décolle" soudain au moment où, excédée par la morgue de son mari traitant ladite cousine de "vieille rombière", la narratrice lui jette une assiette en Pyrex à la tête - on voit alors deux "clans" sociaux et humains s'opposer, et le probable divorce s'annoncer...

    Dans la seconde nouvelle, intitulée La pierre dans le champ, la même narratrice décrit précisément ses tantes, côté Fleming, perpétuant les moeurs extraordinairement austères de leurs aïeux débarqués en ce rude arrière-pays. Mais là encore, au-delà de ce fond d' observations aiguës sur la transition entre clans archaïques et familles de la classe moyenne (avec les vieux meubles rustiques que des "antiquaires" avant la lettre viennent négocier dans les fermes contre du neuf), ce sont les personnages, admirablement ressaisis - tel le chineur efféminé Poppy dont les moeurs supposées font une cible facile, ou les soeurs du père vouées à la seule Nécessité  -, et leurs attitudes ou leurs expressions verbales souvent révélatrices, que la nouvelliste excelle à faire vivre, chacun saisi dans le jeu de ses relations avec les autres. Dans la foulée, en outre, chaque lecteur ne manquera pas de se rappeler autant de situations familiales personnelles vécues, naguère ou jadis, au fil de cette remémoration généalogique, sociale et psychologique ressortissant en somme à la "famille humaine"..

     2. Le goût du goémon

    Si les sept nouvelles du premier recueil d'Alice Munro traduit en français constituent, déjà, un choix de premier ordre illustrant une pleine maîtrise de l'art de la nouvelle, chez un auteur merveilleusement poreux et limpide dans son expression, Le goût du géomon pourrait être dit la première merveille d'Alice - et il y en aura bien d'autres évidemment.

    Avec ce portrait de Lydia, quadra divorcée depuis quelques années, travaillant dans l'édition à Toronto et poète elle-même, qui fait escale dans une île au large du New-Brunswick après avoir passé dix-huit mois à Kingston avec un certain Duncan, lequel semble considérer leur liaison comme finie, la nouvelliste fait explicitement le portrait d'une femme de cette génération à la fois libérée et  "en compétition avec toutes les femmes", soucieuse à tout coup de "remporter la victoire".

    Non sans ironie, la nouvelliste situe cet épisode dans l'ile où la fameuse Willa Cather, autre grande plume américaine méconnue de trop de lecteurs francophones, a composé Une dame perdue. Or Lydia fait la connaissance d'un vieil homme délicieusement humble et désuet, qui vénère Willa Cather et revient en ces lieux comme en pèlerinage sacré. Dans la même pension, Lydia va rencontrer trois autres hommes: trois ouvriers d''âges différents (Laurent le patron sur de lui, Eugene le jeune homme innocent et heureux, et Vincent le fermier pauvre réservé et courtois), sur lesquels elle promène un regard qu'on croyait jusque-là réservé strictement aux hommes "évaluant" des femmes, imaginant plus précisément leur façon de vivre l'intimité amoureuse. Le "goût du goémon" éponyme fait un peu penser à la madeleine proustienne, tant la narration entremêle les temps de la vie de Lydia, qui par le goût du petit goémon, dont le plus attachant des hommes rencontrés (Vincent) lui a laissé quelques feuilles, se rappellera son errance recoupant celle de la femme perdue de Willa Cather. Tout cela plein de douceur un peu mélancolique mais sans rien de suave, dans la pleine conscience de ce que sont "des hauts et des bas" dans une vie ...

    3. La saison des dindes

    C'est une ado de 14 ans qui évoque ses débuts de videuse de dindes, à la fin des années 40, dans un bled de l'Ontario.  Cela se passe à la veille de Noël et la jeune fille doit son initiation, délicate quant à la pratique, à un type compétent, bien fait de sa personne  et toujours de bonne composition du nom de Herb Abbot. Or cet homme gai, bien plus avenant que le patron de cette petite entreprise, le sinistre Morgan, que son "abject" fils Morgy ou que les autres membres de l'équipe, intrigue les femmes par sa façon de ne pas s'intéresser à elles sans avoir l'air pour autant de ceux qui, en ville, sont réputés "comme ça". La situation se corse un peu à l'arrivée du jeune et beau Brian, narcissique et aguicheur dont la narratrice règle le compte en une phrase; "Brian était simplement quelque chose qu'il fallait supporter, comme le froid glacial du hangar où on vidait les dindes et l'odeur de sang et de boyaux". Par la suite, ce Brian fera quelque chose de sale à l'encontre de la plus coincée des employées, sans qu'on sache trop quoi ni si le personnage est vraiment le petit ami du charmant Herb ? La finesse de la nouvelle, qui traite explicitement d'homosexualité, tient alors à l'incertitude déstabilisant les femmes devant un homme qui leur échappe apparemment et dont elles ne peuvent même pas dire: "Le pauvre garçon, il ne fait de mal à personne!" Refusant, au moment des faits, de "classer" Herb, la narratrice constate qu'il n'est "pas une énigme qu'on puisse résoudre d'une manière aussi arbitraire". Plus tard, en revanche, quand elle aura acquis la conviction que son initiateur était bel et bien l'amant de Brian, le regard rétrospectif qu'elle jettera sur le petit groupe sera tout autre, plus aigu et plus profond, éclairant les relations entre les protagonistes d'une lumière plus crue et plus vraie.  

    4. Un accident

    Alice Munro est une analyste des sentiments étrangement pure de toute sentimentalité, sans être cynique ou sardonique pour autant. Les années qu'elle évoque par ailleurs, dans ces premières nouvelles, sont marquées par des conditions de vie plus rudes qu'aujourd'hui. Aussi ne s'étonnera-t-on pas trop de voir, dans ce  qui pourrait être une tragédie familiale, un épisode dramatique de la vie certes marqué par la mort d'un enfant, mais que les protagonistes encaissent comme une péripétie. Plus on avance dans la lecture de ces histoires, plus les portraits de chaque personnages gagnent en densité, et les relations entre eux en complexité - sans que rien ne soit obscur ni même compliqué. Ainsi sont les gens, se dit-on alors, et qu'on ne s'imagine pas que la prof de piano Frances et son amant Ted soient pervers parce qu'ils baisent dans l'église: c'est que Frances en a les clefs puisqu'elle tient l'orgue de la paroisse. Du moins relèvera-t-on la liberté totale, lucide et sans provocation pour autant, avec laquelle la nouvelliste évoque l'univers du sexe, les embrouilles de familles (les divorcés commencent à proliférer) et les mélanges de cultures - ici des émigrés finlandais régentés par une peste acariâtre préfigurant les assauts de vertu du politiquement correct. Enfin ce qui impressionne, en lisant ces recueils de manière chronologique, est le renouvellement constant des "solutions" narratives de chaque récit et son enrichissement à tous égards, thématiques ou formels.

    5. L'autobus de Bardon

    Les nouvelles d'Alice Munro se distinguent en cela, me semble-t-il, qu'elles participent de la rêverie et qu'elles y portent, à partir de thèmes qui n'ont rien d'éthéré, tous liés à la vie quotidienne, à la vie des gens et à leurs relations souvent délicates voire compliquées. Le point de vue de la narration est le plus souvent modulé par une voix de femme, mais cela ne fait pas pour autant de la nouvelliste une féministe, dans la mesure où son observation se distribue sans arrière-pensée psychologique ou idéologique. Est-ce dire que ses narratrices soient  neutres ou objectives ? Pas forcément. Jamais en tout cas l'on n'a le sentiment qu'elle défendent une thèse ou qu'elles soutiennent une cause. Point de "théologie" sous-jacente chez elle, comme chez une Flannery O'Connor, ni recours à aucun genre, style noir à la Patricia Highsmith. La vie seule, comme elle est, les gens comme ils sont, et par exemple cette "vieille fille" qui n'en est pas une: cette femme qui se raconte, dansL'Autobus de Bardon, suite de variations sur des fantasmes féminins et autres songeries amoureuses, impossible à vrai dire à résumer, comme une mélodie alternée de la mémoire affective (ou sexuelle) et de la narration présente.

    La nouvelle se subdivise en 13 petites séquences d'une espèce de film mental et affectif où il est beaucoup question d'un certain X présent-absent. La narratrice a entendu dire quelque part que "l'amour n'est pas sérieux, bien qu'il puisse être fatal", et elle dit y croire sans le prendre, plus que le lecteur, pour une sentence trop définitive - d'ailleurs les acceptions de ce qu'on appelle l'amour sont très changeantes dans les nouvelles d'Alice Mnro, selon qui parle. Celle qui s'exprime ici, loin d'être la "vieille fille" qu'elle disait au début, évoquant aussitôt le bas-bleu associé à cette expression, est une femme hypersensible qui a pas mal voyagé et cherché un sens à sa vie un peu flottante, aux confins de la solitude et de la désespérance,  entre Toronto et l'Australie, par delà ses "folies" de jeunesse et non loin des gouffres de la vraie folie, évoquant mélancoliquement une complicité masculine à la fois souhaitée et fuyante, dont le fameux X cristallise peut-être la forme rêvée...    

     6.Prue

    Cette Prue est appréciée de ses amis, qui se disent soulagés "de rencontrer quelqu'un qui ne se prend pas trop au sérieux, quelqu'un de si détendu et civilisé, qui n'exige rien et ne se plaint pas réellement". Plus précisément, cette Prue se plaint juste de son prénom, parce que Prue fait trop écolière et Prudence trop vieille fille, alors qu'elle n'est ni l'une ni l'autre: elle a été mariée très jeune, dans l'île de Vancouver, mais ce mariage a été un "désastre cosmique", qui lui a du moins valu des enfants dont elle apprécie les cadeaux et les conseils. À un moment de sa vie, Prue a vécu avec Gordon, après que celui-ci eut quitté sa femme jusqu'à ce qu'il lui revienne en promettant à Prue, plus tard, de l'épouser quand il aura cessé d'être amoureux... En attendant, Prue le revoit quand même et, en passant, lui fauche un bouton de manchette. Comme un gage ? Même pas ! Comme ça, pour le déposer dans une vieille boîte à tabac où elle conserve d'autres objets qu'elle laisse "plus ou moins tomber dans l'oubli". Or cette Prue est typique de ce "plus ou moins" qui caractérise les personnages d'Alice Munro - plus ou moins heureux, plus ou moins ceci et plus ou moins cela...

    7. Un dîner de jour de fête

    Les repas de famille ou entre amis constituent un bon matériau pour un écrivain porté sur l'observation des relations humaines et des comportements qui varient, au fil des heures, au gré des doses d'alcool et autres "facteurs extérieurs". Or, dans cette nouvelle d'un tissage parfait, intégrant des bribes de dialogues merveilleusement suggestifs, Alice Munro compose une sorte de récit choral à partir d'une multitude de petites dissonances. L'on y trouve deux couples recomposés et leurs enfants, plus la petite amie du jeune David (étudiant en histoire dans la vingtaine), demoiselle au prénom de Kimberly que caractérise une foi religieuse crânement affirmée, au dam de la mère de son ami, du genre intellectuelle un brin cynique, qui remarque à un moment donné que "la vie serait épatante s'il n'y avait pas les gens"... Ce qui n'empêche qu'il y a plein de gens autour de la table, au piano, par terre et ailleurs, captés par l'espèce de drone que figure le regard en mouvement de la narratrice. De conversations frisant l'éclat en apartés divers, jusqu'aux échanges fatigués de fin de soirée, tout est dit, et le non-dit n'en dit pas moins long.

    8. Mme Cross et Mme Kidd

    Les vieilles fées restées petites filles sont souvent comiques, surtout lorsqu'elles se prennent de bec comme des pies. En ce qui concerne Mme Kidd et Mme Cross, elles se connaissent depuis le jardin d'enfants, donc ça fait plus de quatre-vingts ans, après quoi chacune a vécu sa vie de son côté jusqu'au jour où elles se sont retrouvées à l'hospice du Sommet de la Colline, toutes deux en chaises roulantes mais lucides et pétulantes, se donnant du courage dans cette espèce de dépotoir humain où cohabite "un peu tout", entre vieillards et handicapés mentaux.

    La relation des deux bonnes dames se modifie un peu, cependant, du jour où Mme Cross se prend d'affection pour un "jeune" pas tout à fait sexagénaire, prénommé Jack et frappé d'aphasie après une attaque... Tout cela terriblement bien observé, rien n'étant épargné au lecteur des odeurs de soupe réchauffée ou d'urine chaude de cet établissement pareil à tant d'autres, où ces dames ont recréée chacune leur petit univers. Telle est la vie, se dit-on une fois de plus, telles sont les gens, ressaisies avec une justesse sans faille, simplement comme ça: comme c'est...    

    9. Histoires tristes  

    Les nouvelles d'Alice Munro sont pleines de personnages singuliers, comme l'est par exemple le pseudo-maître spirituel qu'incarne Stanley, figure secondaire mais très marquante de cette histoire à vrai dire plus bizarre que triste. D'ailleurs Julie le relève en passant, que "la vie est tellement bizarre", avant de se rappeler qu'elle a renoncé à manger des choux à la crème au temps où elle était enceinte... Après que la narratrice a retrouvé cette Julie, celle-ci va lui présenter un certain Douglas, le genre de type avec lequel toutes deux, qui ont déjà vécu plusieurs vies et plusieurs formes d'amour, pourraient éventuellement s'entendre et vivre après avoir changé de noms et oublié leurs statuts respectifs d'adultes responsables, très éduqués mais point dupes du "choix raisonnable "que signifie le mariage. Quant à Stanley, qui s'est tapé toutes les femmes des groupes spirituels qu'il animait et où il faisait croire à chacune qu'elle était l'Unique. c'est l'incarnation comique, pourrait-on dire, de la bizarrerie de la vie...

    10. Une visite.

    Le puritanisme religieux imprègne certaines nouvelles d'Alice Munro, et notamment dans ses tableaux des années 40-50 dans lesquels s'inscrit ce récit évoquant le séjour, chez le couple que forment Mildred et Wilfred, du frère de celui-ci, Albert, de son épouse et de sa belle-soeur, toutes deux passant leur temps à broder des  nappes pour leur paroisse. Wilfred et Albert ne se sont pas vus depuis plus de trente ans, mais on a l'impression qu'ils n'ont rien  se dire même si Wilfred en a toujours une bien bonne à raconter. Quant à Mildred, elle se donne du mal pour intéresser ses visiteuses à autre chose qu'à leurs nappes, en vain.  Ce quatuor pourrait être ridicule, dans le genre de la famille Deschiens, mais il ne l'est pas. Alice Munro  ne se moque pas de ses personnages: elle les montre. Non sans humour évidemment, mais sans ironie même si, de toute évidence, elle n'en pense pas moins !

     

    11. Les lunes de Jupiter

    Alice Munro parle-t-elle de la fin de vie de son propre père dans cette nouvelle dont la narratrice accompagne son paternel cardiaque à l'hôpital, où il refuse de se faire opérer, tout en parlant de ses rapport avec ses filles ? La question d'une autobiographie indirecte pourrait se poser souvent à la lecture de certaines de ses nouvelles, et notamment quand il en va des rapports de telle ou telle narratrice avec sa mère ou avec quelque ex-mari (on sait qu'Alice Munro a divorcé du premier), mais le passage à la fiction relègue à vrai dire cette question "de côté" alors que l'histoire racontée instaure ce qu'on pourrait dire un lieu de rencontre, entre l'auteur et le lecteur, où toute expérience devient commune. Votre père vous a peut-être quitté dans de tout autres circonstances que ce qui est raconté dans Les Lunes de Jupiter, et pourtant tout de cette nouvelle vous renvoie à votre propre vécu. Il est donc là-dedans question de famille et de mort, de vie qui continue mal pour certains , moins mal pour d'autres, de celui qui va maintenant compter les jours et de la relativité de notre temps humain sous la voûte des étoiles... 

     

    Alice Munro. Les Lunes de Jupiter. Traduit de l'anglais par Colette Tonge. Rivages poche, 2005.

      

     

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  • La profondeur des sentiments

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    1. Amie de ma jeunesse

    Dédié à sa mère, ce troisième recueil des nouvelles d'Alice Munro, datant de 1990 et publié en 1992 dans une traduction française de Marie-Odile Fortier-Masek, s'ouvre sur le portrait d'une espèce de sainte profane au prénom de Flora, type de femme sacrifiée qui a toujours fait face aux difficultés de la vie sans se plaindre de son sort, résignée à celui-ci avec le soutien d'une inexorable foi. La nouvelle est d'ailleurs l'illustration d'une forme particulière de sectarisme protestant importé d'Ecosse au Canada anglais sous l'appellation de cameronisme (du nom de Richard Cameron, son fanatique initiateur), caractérisé par un rigorisme à tout crin qu'on retrouve chez les nouveaux presbytériens.

    Flora Grieves, dans la maison de laquelle la mère de la narratrice occupe son premier poste d'institutrice à classe unique, n'a pourtant rien du bas-bleu ni rien de rabat-joie non plus. Jamais, d'ailleurs, son amie instite ne dira le moindre mal  d'elle, qui a assisté, de près puis de plus loin, à tous ses mécomptes et toutes ses poisses. La première grande épreuve infligée à Flora date du jour où, juste avant de se marier avec le fruste Robert, l'on constate que celui-ci a engrossé sa soeur Ellie qu'elle chérit malgré sa folâtrerie, transformée plus tard en terrible geignardise après moult fausses couches attribuées à la céleste justice. Ensuite débarque, dans la maison du trio, une intempestive infirmière impatiente de tout régenter, "solide matrone aussi rigidement corsetée qu'une barrique, à la tignasse frisottante couleur chandelier de cuivre, à la lippe rougie au-delà de ses contours peu généreux par nature", bref une horreur de demoiselle Atkinson qui formera avec Robert, après la mort d'Ellie, et Flora dûment dépossédée, un "couple abject".

    Entre autres attraits relevant du grand art de la narration et de l'évocation, l'intérêt  de cette nouvelle admirable tient à la mise en rapport des souvenirs de la mère de la narratrice, souffrant de Parkinson et tendant à magnifier absolument la destinée de Flora, nimbée de "majesté et mystère", et du regard plus sceptique de la narratrice elle-même, qui entremêle les fils de plusieurs vies avec la même équanimité, tout en  faisant bien sentir le côté sordide et cruel du sort de Flora, récusant tranquillement l'idéalisation pseudo-mystique de sa mère.

    2. Five Points

    ll vaut la peine d'avoir une carte du Canada sous la main pour mieux se représenter les lieux évoqués par Alice Munro dans ses nouvelles, aussi importants (ces lieux) que le sont les décennies parcourues , cette fois le tournant des années 60 avec l'arrivée de la drogue. Plus précisément en l'occurrence: Brenda le femme "libérée" et les deux mecs entre lesquels elle va et vient: Cornelius qu'elle a épousé à vingt ans, du genre travailleur dur à cuire, victime d'un accident de travail dans une mine de sel et resté un peu handicapé, et Neil, un peu plus jeune que le couple, qui a passé ses jeunes années à Victoria, sur l'île de Vancouver, et que Brenda retrouve dans un camping proche du lac Huron.

    Les thèmes de la nouvelle ont à voir, comme souvent chez Alice Munro, avec le désir variable des femmes, ou avec leur simple plaisir, si tant est que le désir et le plaisir soient jamais simples...

    Il y a donc Brenda entre Neil et Cornelius, auxquels s'ajoute la jeune croate Maria, figure du quartier populaire de Five Points, à Victoria, dont Neil raconte la nymphomanie la poussant à payer les garçons qui la sautaient, jusqu'au jour où ses dépenses firent sauter la caisse de l'épicerie familiale qu'elle tenait avec autorité !  

    Sur l'atlas mondial, on constate, entre Victoria (en Colombie britannique) où se situent les souvenirs de Neil dans les années 60 - avec Maria la Croate et ses potes découvrant le H et les drogues plus dures -, et les alentours de Logan et du lac Huron, où Brenda entretient avec lui  une relation surtout physique, à l'insu de Cornelius, une distance d'à peu près 3000 kilomètres. Or, malgré cette énorme distance, équivalent de celle qui sépare la Suède de la Sicile, l'on se trouve dans le même monde des générations de l'après-guerre occidental, au début de leur émancipation  économique ou sexuelle. Au demeurant, la narration n'en finit pas d'enrichir, en détaillant et multipliant ses nuances, l'espèce de fresque-chronique en mouvement que constitue la suite de ces nouvelles.

    3. Meneseteung

    La poésie d'Alice Munro croît en densité et en intensité au fur et mesure que ses nouvelles, comme un fleuve, vont de l'avant. Réel ou métaphorique, le fleuve Meneseteung donne ici son nom à un projet de grand poème censé ramasser et charrier toute la matière de la vie observée, captée et transposée par une femme de lettres de la fin du XIXe siècle, du nom d'Almeda Roth.

    Puissante évocation de ces temps encore marqués par les espoirs et les tribulations des émigrants, la nouvelle tire une parie de son charme des nombreuses citations pittoresques voire piquantes d'un journal local intitulé La vidette ( la traduction de Sentinelle eût peut-être mieux convenu...) qui ponctuent la narration, elle-même décalée par rapport à l'époque et donnant plus de relief aux hantises morales et aux souffrances physiques de la protagoniste liées à sa condition de femme - qui plus est de femme restée seule après la mort des siens, languissant passablement en espérant qu'un notable de la ville daigne s'intéresser à elle. Magistralement orchestrée, la nouvelle intègre, dans un tableau qu'on peut dire historique, des éléments à la fois socio-psychologiques et poétiques où les femmes et les hommes, apparemment corsetés, sont perçus dans leur intimité charnelle - tout cela porté par un souffle quasiment épique...    

    4. Serre-moi contre toi, ne me laisse pas aller

    Alice Munro n'en finit pas d'aller et de venir à travers les lieux et les années, dans la foulée de personnages cherchant à se retrouver eux-mêmes, comme il en va de la veuve Hazel, la cinquantaine, prof de biologie au lycée de Walley (Ontario) qui, pendant l'année sabbatique qu'elle a prise, se pointe, en Ecosse, dans un hôtel où son défunt époux Jack, à la fin de la guerre, a vécu certaines aventures durant son temps de garnison.

    À propos de Hazel: "C'était une de ces personnes que vous n'auriez pas été étonné de retrouver assise, dans un coin du monde auquel elle n'appartenait pas, en train de griffonner des notes sur un carnet pour enrayer la montée de la panique". Ou cette autre observation significative, à propos d'une période de déprime qu'elle a traversée avant la mort de Jack et surmontée en reprenant des études: "Qu'est-ce qui a bien pu lui redonner goût à la vie ? Elle l'ignore. Eh oui, elle doit avouer qu'elle l'ignore. Peut-être a-t-t-elle tout simplement fini par se lasser de faire de la dépression"...   

    À l'autre bout de la nouvelle, après avoir retrouvé d'autres femmes qui ont connu Jack pendant cette période dont elle se sent exclue, Hazel se pose la question qui revient plus d'une fois entre les lignes, comme en creux ou par défaut, au fil de ces récits conduits le plus souvent du point de vue des femmes: "En attendant, qu'est-ce qui rend un homme heureux ? Sans doute quelque chose de complètement différent"...

     

    8. Oranges et pommes

    Tout en racontant des histoires très différentes les unes des autres, quoique situées le plus souvent en Ontario et dans les mêmes catégories sociales, les nouvelles d'Alice Munro sont liées entre elles par la même attention, à la fois " objectives" et intimistes, portée sur les relations entre hommes et femmes, à travers les décennies et les générations, traduisant à tout coup la mutation des mentalités et des moeurs, avec une accélération croissante dès le milieu des années 60. L'institution traditionnelle du mariage, et plus généralement les relations entre hommes et femmes sujettes à des failles et séparations en nombre, constituent le thème dominant  de ces nouvelles, qu'on ne saurait dire seulement sociologique ou psychologique pour autant, tout se trouvant en effet brassé et restitué sous forme fluide et décantée d'une songerie continue "sur la vie".

    Plus précisément ici, cette nouvelle, tirant son titre d'un jeu de société innocent, en détaille un autre plus caché, où la pulsion sexuelle va susciter le trouble entre deux conjoints et un ami de passage. En apparence, "tout  baigne" dans le couple formé par Murray, héritier d'une entreprise commerciale qu'il a tenté de moderniser en se tenant à l'écart des magouilles locales, en solide garçon un peu carré, et de Barbara,  plus sensuelle et plus imaginative à la fois - elle dévore des livres et ne crache pas sur le plaisir -, jusqu'à l'apparition de Victor le Polonais, beau mec malheureux en ménage dont la présence va déboucher sur une relation triangulaire mimétique faisant craindre, à Murray, la destruction de son couple, avant que la faille entrouverte ne se referme sans que ne s'efface, tout à fait, le souvenir d'une flambée de panique jalouse et, plus profondément, de ce qui menace en somme la plupart des couples et toute relation.

     

    6. Images de glace

    Dans son observation des errements affectifs ou sociaux de la classe moyenne canadienne, au tournant des années 70-80 (on commence ici à parler de sida), cette nouvelle datant des années 90 fait un peu penser aux récits acides de Patricia Highsmith, avec une "diffusion" poétique supérieure à vrai dire. Et puis la Canadienne va plus profond dans les entrailles de ses personnages, comme il en va dans ce récit à la fois comique et tragique, évoquant la "seconde vie" d'un pasteur septuagénaire, vite remplacé après sa retraite par un disciple qu'il a sauvé de la dèche et qui tourne au fanatique alors que lui-même semble ne rêver que d'une douce fin de vie sous les palmiers hawaïens, en compagnie d'une jeune Sheila...

    Cela pour la façade. Derrière laquelle se joue une autre "pièce", à laquelle assiste la femme de ménage du vieux pasteur, ex-conjointe du redoutable disciple de celui-ci, et qui seule a compris la  secrète intention du cher homme...

    7. Grâce et bonheur

    "Bugs était en train de mourir, mais comme c'était une femme très mince à la peau blanche avant que ça commence, cela ne se remarquait pas vraiment"...

    Ainsi débute cette nouvelle sans trace de pathos, qui évoque le dernier voyage en mer de la chanteuse June Rodgers, alias Bugs, accompagnée de sa fille Averill, tendrement complice, qui rappelle volontiers aux gens de rencontre que sa mère a eu son heure de gloire, qu'elle a chanté des messes  et toute sorte de rôle, à l'opéra et un peu partout, e la nave va: "Bugs dit adieu à la terre qui disparaissait, ce doigt bleu nuit du Labrador"...

    Le Maestro Fellini sourirait à la lecture de ce récit d'une croisière un peu  symbolique évidemment, du fait de la situation, mais sur un ton évitant toute emphase et mêlant tranquillement humour et mélancolie, avec une frise de personnages finement silhouettés. Ainsi y a -t-il là une Américain "vraie fana de la course aux nouveaux amis", un professeur vieillissant et sa jeune compagne qui-a-fait-de-la-harpe, un artiste aussi laid que raseur draguant la fille de la mourante et le capitaine expliquant comment, un jour, il s'est débarrassé d'une défunte en la balançant par-dessus bord.

     

    Grâce et bonheur: c'est aussi bien ce qu'on perçoit au fil de cet aperçu d'une fin de vie joyeusement vécue, portrait d'une femme très sensible et très libre et de sa fille non moins libre et très sensible...    

     

    8. À quoi bon?

    On lit ceci dans cette nouvelle évoquant, une fois de plus, des personnages dont les vies ont été marquées par une ou plusieurs séparations, de mort en divorces ou d'adultères en renouailles "Il semble que nombre de mariages dans lesquels on s'était embarqué le coeur léger au cors des années cinquante, ou tout au moins auxquels personne ne trouvait rien à redire, ont craqué au début des années soixante-dix, avec des répercussions spectaculaires et semble-t-il, inutiles, extravagantes".

    Rien, pour autant, de bien extravagant ni de spectaculaire dans les destinées des protagonistes apparaissant ici, à savoir Morris, resté borgne depuis l'âge de quatre ans, sa soeur Joan, leur mère qui les a éduqués dans l'idée qu'ils sont plus originaux et vernis que leur voisine surnommée Mrs Furoncle et sa fille Matilda.

    On le verra souvent par la suite: plus on avance dans la lecture de ces nouvelles, et plus elles accusent une sorte de joyeuse mise en pièces des illusions de l'amour, qu'il s'agisse de fantasmes érotiques ou de rêveries romantiques, sans qu' puisse conclure au désabusement et moins encore au cynisme. Simplement: la nouvelliste ne dore pas la pilule. À quoi bon en effet ?

    9. Différemment.

    Quand les anciens hippies tournent aux bourgeois bohèmes, plus communément appelés bobos, cela donne à peu près les relations à la fois sincères et mouvantes, transformées ou réajustées en fonction de l'évolution des personnages, de cette nouvelle où le glissement de la permissivité banalisée devient cas de figure. Sans aucun sarcasme ni jugement moral, Alice Munro retrace admirablement la ronde de ces vieux-jeunes passés de la vingtaine à la cinquantaine en montant de quelques crans dans l'établissement social et qui, malgré leur mentalité "libérée", continuent de souffrir et de se faire souffrir. "Les gens évoluent de façon importante, sans pour autant changer autant qu'ils l'imaginent".

    Chose étonnante: ce n'est pas entre hommes que le mimétisme amoureux, merveilleusement observé et analysé par René Girard, s'exacerbe ici mais entre deux femmes, Georgia et Maya, la première se dupant en refusant d'être dupe et la seconde se trouvant rejetée par son amie en refusant sa prétention de vivre "différemment", acceptant les choses comme elles sont.

    10. Perruque, perruque

    Dernière nouvelle de ce troisième recueil traduit en français, publié d'abord chez Albin Michel, en 1990, dans la prestigieuse collection des Grandes traduction, cette évocation des trajectoires parallèles de deux amies - Anita et Margot -, toutes deux filles de fermiers rugueux mais fort différentes de tempérament, nous vaut une nouvelle plongée dans la vie de personnages auxquels on s'attache à proportion de leurs tribulations autant que de leurs arnaques sentimentales ou sexuelles, comme celle du grand rouquin Reul, conducteur de car qui s'entiche de la jeune Margot, dont Anita sera la première à recevoir les confidences de cavaleuse prise à son propre piège et se vengeant non moins joyeusement. Passons sur l'anecdote, car les embrouilles affectives, sociales ou relationnelles, chez Alice Munro, ne vont jamais vers la comédie superficielle, même si c'est avec légèreté qu'il y est question de la profondeur des sentiments.  

     

    Alice Munro. Amie de ma jeunesse. Traduit de l'anglais (Canada) par Marie-Odile Fortier-Masek. Rivages poche. Première édition chez Albin Michel, 1992, 284p.       

     

  • À mourir de rire

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    Retour sur La Carte et le Territoire, de Michel Houellebecq

    par Antonin Moeri  

    Ce qui m’avait frappé, en lisant Les particules élémentaires ou Plateforme, c’est l’extraordinaire drôlerie de Michel Houellebecq. Je riais aux éclats (oui, il est possible de rire aux éclats en lisant des romans), je riais aux éclats en découvrant certains personnages, certaines scènes, certains dialogues, certaines descriptions. Il se dégageait pourtant de ces lectures une morosité qui est, je crois, la marque de l’auteur. Une vision désenchantée, déprimante, du monde contemporain, ravagé par le vide, le non-sens, la marchandisation, l’avidité, le mépris de la vie, la pulsion de mort. Cette incommensurable fatigue existentielle constitue la musique de fond du cinquième roman de Houellebecq.Un peintre passablement falot, personnage sans grande imagination, un être passif, artiste en panne d’inspiration (au début du roman), dont la mère d’origine juive s’est suicidée quand il avait cinq ans, dont le père concepteur de stations balnéaires clés en main s'éteint doucement dans un établissement médico-social. Celui-ci n’a plus de goût à rien, il attend Noël pour grignoter tristement, en compagnie du fils mutique, un repas insipide. Heureusement, Houellebecq n’a pas perdu son sens du comique. Ainsi évoque-t-il un monsieur invité dans un vernissage et qui fixe d’un air hébété une sublime beauté russe évoluant dans l’espace tiède, une coupe de champagne à la main: «il avait la mâchoire à demi décrochée».C’est précisément dans les milieux de l’art moderne que Houellebecq a choisi de faire évoluer son Rastignac. Ce dernier y croisera un Beigbeder allumé et d’autres people: Julien Lepers, Jean-Pierre Pernaut. Tout cela dans une narration tranquille, traditionnelle, sans analepses vertigineuses ni trouvailles formelles audacieuses. Et le lecteur se dit: Il s’est bien assagi, l’auteur des Particules, on dirait qu’il a écrit un roman formaté pour obtenir le Goncourt. Il continue de pointer les saillies du nouveau charabia, d’aligner avec malice les noms des produits de grande consommation: chaussures, strings, vestes de sport, eaux minérales, bières, barres de chocolat, automobiles, appareils-photo, imprimantes, quatre-quatre, pneumatiques...Dans l’élan, il développe une réflexion sur la place du livre et de l’objet d’art dans un monde obnubilé par le chiffre d’affaires, la publicité, le public-cible, l’exploration des marchés, les flux tendus, la rentabilité, le pouvoir d’achat, l’investissement dans le temps libre, le Botox et le low cost. Les visites à Houellebecq, l’écrivain mondialement célèbre domicilié en Irlande, sont irrésistibles. C’est une mise en scène somptueuse. L’auteur dépressif pue, son pyjama rayé gris le fait ressembler à un bagnard de feuilleton télévisé, ses cheveux sont sales, son visage couperosé. Le Houellebecq de la fiction passe son temps au lit. Il y dort, il y mange en regardant des dessins animés. Il ressemble à une vieille tortue malade. Et il se met à pleurer quand il parle de sa Parka qui n’a vécu qu’une seule saison. Le débris torturé dodeline de la tête en dévorant une tranche de pâté. Ses mycoses le démangent. Il se gratte au sang.La scène entre Jed (désormais l’artiste français le mieux payé du moment) et son père, dont le cancer du rectum connaît une subite aggravation, est moins réussie. Pour la première fois de sa vie, l’architecte parle à son fils. Il lui explique quel genre de rêve il a nourri en étudiant l’architecture (dépasser Le Corbusier, Gropius et Van der Rohe en réalisant l’utopie de Fourier), et comment il dut se soumettre aux lois du capital «en construisant des résidences balnéaires à la con pour des touristes débiles, sous le contrôle de promoteurs malhonnêtes et d’une vulgarité infinie». Le vieillard rongé par son cancer se lance subitement dans une interminable explication, évoquant, à la fin de son discours, les projets grandioses qu’il a rangés dans des cartons et que son fiston pourrait aller voir après sa mort. Le vieil architecte parle avec enthousiasme jusqu’à quatre heures du matin. Certes, nous sommes dans un roman (et le roman a ses propres lois, sa propre morale), mais je trouve cette scène téléphonée, contrairement à celle de la visite que fait Jed à l’écrivain mondialement célèbre.Houellebecq est beaucoup plus à l’aise dans le genre farce. La jubilation qu’il éprouve alors le hisse à des sommets chaplinesques. Dès qu’il s’agit de persifler l’écologie, l’authenticité, les vraies valeurs, le terroir et autres fadaises dont s’entichent les win-win de la communication, dès qu’il s’abandonne à cette stimulante raillerie, je le suis sans réticence. La réception du Nouvel An dans l’hôtel particulier du présentateur Jean-Pierre Pernaut est digne des meilleurs satiristes. La lancinante plainte des sonneurs de biniou bretons, les brochettes Jésus-Laguiole, les larges bretelles du roi français du téléachat, le visage épanoui du présentateur vedette du 13 heures (auteur des «Magnifiques métiers de l’artisanat»), les longues péroraisons avinées de Patrick Le Lay et les performances vocales des polyphonistes corses donnent au lecteur l’impression d’assister à un film des Marx Brothers.Un murmure de consternation et d’horreur parcourt le groupe de gens, venus assister à l’enterrement de Michel Houellebecq, au moment où les employés des Pompes funèbres sortent le cercueil de la fourgonnette. C’est que les lambeaux de chair ramassés sur la scène du crime ne formaient qu’un petit tas, qu’on pouvait très bien glisser dans un cercueil d’enfant. Cette scène, tout à fait vraisemblable, m’a rappelé l’enterrement de Heini, mon oncle et parrain. Son corps ayant été coupé en deux dans un accident de voiture, ses proches ont cru bon d’employer un cercueil d’enfant, d’une longueur d’un mètre dix. La vue de ce tout petit cercueil m’avait laissé songeur.Je n’ai jamais su exactement ce qu’était ou devait être un roman. Il me semble que celui de Houellebecq a toutes les caractéristiques d’un vrai roman: présence d’une femme sublime, un protagoniste et son double, une bonne histoire, des personnages à la fois minables et ambitieux, des descriptions savoureuses, le lecteur y apprend des choses sur le fonctionnement de la police judiciaire et celui des milieux modernistes mondains, sur l’oligospermie, la dirofilariose et l’origine du bichon bolonais. Mais ce qui rend la lecture de ce roman des plus agréables, c’est que son auteur prend le parti de rire de lui-même et du monde qui l’entoure. S’il fallait mourir demain, autant partir en riant, semble nous souffler au creux de l’oreille l’auteur de La carte et le territoire.

     Michel Houellebecq. La Carte et le Territoire. Flammarion, 428p.

     

  • La nuit des errances



    Regard amont sur un roman kaléidoscopique de Jean-Michel Olivier...

    Les romans contemporains de langue française qui ressaisissent l’atmosphère, les thèmes, les drames, la psychologie spécifique et les mots-clé des temps que nous vivons sont encore assez rares, même si l’on observe, parallèlement à la trace d’un Michel Houellebecq, des tentatives de plus en plus marquées de capter et de restituer, dans de nouvelles formes, les éléments de la réalité dans laquelle nous sommes immergés.

    En Suisse romande, notamment dans Paradise now, le scalpel d’un Antonin Moeri tranche dans le vif de la déprime autiste sur fond de démence collective policée, en lui opposant un chant candide à la Walser, tandis que l’appareillage de l’informatique oriente le regard d’un Daniel de Roulet dans Virtuellement vôtre ou La ligne bleue.

    Avec Nuit blanche de Jean-Michel Olivier, l’ambition de «dire le siècle», ici et maintenant, s’affirme plus nettement encore. Tant par l’accumulation des observations significatives, en séquences quasi cinématographiques (on pense aux Short cuts tirés par Robert Altman des nouvelles de Carver), que par le développement simultané de destinées tragiques, mais aussi par la modulation tantôt brutale et tantôt lyrique de chacune des voix alternées (un grand pianiste mourant ne parle pas, cela va sans dire, comme un skin déjanté...), ce roman restitue le sentiment mêlé de griserie et de dérision, de fascination et d’horreur qu’on peut éprouver aujourd’hui au milieu des grands ensembles urbains, en zappant ou en surfant sur le web avec la conscience exacerbée de tout ce qui se passe au même instant dans le monde.

    Cela se passe à Genève, dont on éprouve presque physiquement le souflle du fleuve et des rues, durant la dernière nuit du siècle et du millénaire. L’un des personnages du livre est d’ailleurs la ville, dégagée de tout régionalisme mais intensément présente par son ton et ses noms. C’est «au bord de la nuit», pour reprendre un titre de Friedo Lampe auquel ce roman fait parfois penser, au bord du sommeil érotique d’un jeune sosie de Brad Pitt dont vient de se déprendre son amie, au bord du fleuve et des fêtes en train, au bord de l’abîme aussi, pour quelques personnages, que le lecteur chemine d’une solitude à l’autre.

    De fait, tous les personnages de Nuit blanche sont à la fois séparés et reliés les uns aux autres. Les deux jeunes amants de la première séquence, Ben le photographe et Anne qui s’éclate dans la danse, vivent ainsi cette nuit au rythme de leurs élans respectifs, Anne opposant au lourd secret d’une enfance abusée son goût de la fusion et sa compassion de soignante, tandis que Ben s’attache à dire le monde en volant des images au feu. Cora, qui vient d’être massacrée dans un squat, s’accroche à la vie tandis que le pianiste virtuose H., frappé par la nouvelle peste, «décroche» au dam de sa mère terriblement aimante qui l’attendra vainement à souper. Un Monsieur chasse aux Pâquis, qui n’est autre que le père d’Anne, ethnologue spécialisé en enquêtes «sur le terrain» du sexe de plus en plus «trans», là même où se croiseront Ellie le travesti et le skinhead «grave». Enfin, et le plus seul de tous assurément, voici le Fou du Net, qui pratique l’amour par écran interposé et va se livrer à un «casse» informatique en pénétrant dans le sanctuaire du Trésor bancaire, avant que sa machine implosante ne le renvoie au néant.

    A l’inventaire, tout cela pourrait sembler un peu systématique. Or, en dépit de quelques personnages frisant le cliché (la marchande de fleurs Iris, indic à ses heures), du tour artificiel du discours du skinhead («cette nuit, c’est la dernière & la première du siècle, le mégapied pour tous & je plane sur la ville comme Dieu à Buchenwald & à Hiroshima & je suis libre comme la mort & qui pourrait bien m’arrêter ?») et du côté visite guidée dans les rues basses, le roman tire sa substance et sa beauté d’une réelle imprégnation existentielle et d’une modulation musicale presque sans faille. Tous les personnages, y compris l’ethnologue égaré en quête de «la vie sauvage et nue d’avant la vie», et le skin débile, ont quelque chose de sourdement attachant. Le mutant Ellie, du genre homme-femme à corps de malabar et à psychologie de mater dolorosa des bas-fonds, relève que ceux qu’il/elle reçoit ne sont amoureux que de leur propre désir, avant de «niquer» le skin, de le «jeter» et de conclure que «le plaisir est le moteur de l’espèce, l’ultime parcelle en nous de la divinité»...

    Finalement, il émane d’ailleurs une lumière pour ainsi dire religieuse de ce livre de la séparation et de l’apparente dégradation. Bien plus que dans Les Innocents (1996), où il pratiquait la satire d’une manière assez extérieure, Jean-Michel Olivier atteint ici, par l’exercice d’une nouvelle forme d’empathie, une maturité affective et spirituelle qui promet bien d’autres avancées.

    Jean-Michel Olivier. Nuit blanche. L’Age d’Homme, 148 pp.

     

  • Le sens du comique

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    À propos de Tam-tam d'Eden d'Antonin Moeri.

    Antonin Moeri poursuit, depuis une vingtaine d’année, une œuvre narrative alternant récits, romans et nouvelles, dont la singularité et la constante évolution la placent au premier rang des auteurs romands actuels.

    Entré en lice  en 1989 avec Le fils à maman, roman relevant partiellement de l’autofiction et marqué par la double influence de Robert Walser et de Thomas Bernhard, auteurs très prisés par le jeune comédien germaniste, Moeri a donné ensuite plusieurs récits de la même veine qu’on pourrait dire d’exorcisme autobographique, tels L’île intérieure (1990), Les yeux safran (1991) et Cahier marine (1995), modulant une observation psychologique et sociale  de plus en plus variée et toujours acérée, comme dans les nouvelles d’ Allegro amoroso (1993), de Paradise now (2000) et du Sourire de Mickey (2003).

    Or, après son dernier roman intitulé Juste un jour (2007) et  marquant une nouvelle avancée dans l’objectivation du regard de l’auteur sur ce qu’on pourrait dire la nouvelle classe moyenne euro-occidentale (pendant helvétique de celle qu’observe un Houellebecq), avec une maîtrise croissante de la narration et un ton passé de l’ironie acerbe à l’humour, c’est avec une vingtaine de nouvelles à la fois mieux scénarisées et plus travaillées dans le détail, tissées de formidable dialogues, qu’Antonin Moeri nous revient cet automne dans Tam-Tam d’Eden.

    Ce qu’il faut relever d’abord est que ce livre est d’une drôlerie constante, parfois même irrésistible. Le personnage récurrent de l’ahuri mal adapté, très présent dans les anciens écrits de Moeri, n’apparaît plus ici que de loin en loin, comme ce Maurice (dans Clémentine) que sa cheffe envoie quelques jours au vert, avant un possible burn out, et qui se retrouve dans le bourg lacustre au vénérable platane (on identifie Cully, même si ce n’est pas indispensable) où se passent la plupart de ces nouvelles, dont la population a bien changé depuis l’époque de Ramuz. C’est ainsi que Maurice assiste benoîtement à une petite fête publique donnée à l’occasion du baptême solennel d’une barque baptisée du même nom que la femme camerounaise du pêcheur Henri dit Riquet, dont l’union réalise la rencontre par excellence de l’Autre et l’aspiration collective à l'intégrale Intégration. Or, rien de trop facilement satirique dans cette séquence significative des temps actuels, qui fourmille par ailleurs d’observations cocasses, traduites par autant d’expressions et de tournures de langage que Moeri, comme un Houellebecq là encore, capte et réinjecte dans sa narration ou ses dialogues. Le meilleur exemple en est d’ailleurs à noter dans le dénouement de la première nouvelle, La Bande des quatre, qui évoque les relations juvéniles d’un petit groupe dominé par « la star » Pétula, égérie des jeunes gens avant de se livrer, plus tard, à l’élevage des chèvres et d’ouvrir un gîte pour touristes dans le sud de la France, alors que le narrateur se coule dans un train-train parfait entre collègues ouverts aux espaces de délibération, très solidaires et très concernés par le tout-culturel, et vie privée réduite à une formule également recuite: que du bonheur !  

    Autant qu’il est sensible au comique des situations, qui rappellent parfois celles qu’a fixées jacques Tati dans ses films, autant l’écrivain, multipliant les astuces narratives (parfois un peu trop visiblement), échappe au ton d’une satire convenue qui épingle et moque. De mieux en mieux, Antonin Moeri parvient en effet à étoffer ses personnages, qui nous émeuvent autant qu’ils nous font rire. Ainsi ddes tribulations du  narrateur de La lampe japonaise (qui commence par la phrase « c’est juste faux ce que vous me dites, monsieur »…), solitaire et mal dans sa peau, que ses voisins bruyants emmerdent tant par leur boucan qu’il en informe les forces de l’ordre et la justice locale, pour finir par « péter les plombs » comme tant de paumés humiliés, après que tout s’est retourné contre lui.

    Si les développements narratifs ou les chutes peuvent sembler, ici et là, un plus attendus voire « téléphonés », comme dans le dénouement trop parfait de C’est lui ! évoquant un larcin, dans un magasin, aussitôt associé à la présence d’un client noir en ces lieux, la plupart des nouvelles de Tam-Tam d’Eden, à commencer par l’histoire éponyme précisément, nous surprennent par la multiplication de leurs points de vue et la richesse foisonnante de leurs observations, au point qu’on se dit que l’auteur pourrait tirer une nouvelle de l’observation d’un cendrier ou d’une paire de bretelles…

    En attendant de ne plus parler que de cendriers et de bretelles, Antonin Moeri nous entretient des drôles de choses qui saturent  nos vies en ce drôle de monde, et particulièrement des drôles de relations entre conjoints (dans Brad Pitt, par exemple) ou entre membres d’une même famille rejouant à n’en plus finir, entre autres, les liens de ronces unissant Caïn et Abel, dans Le petit, peut-être la meilleure nouvelle de l’ensemble, comme sculptée par le dialogue, lequel dépasse de loin le ping-pong verbal pour construire les scènes dans l’espace et le temps.

    Bref, Tam-tam, d’Eden est un livre qui vous fait tout le temps sourire et rire aussi, à tout bout de champ, par le comique de ses situations  et par l’humour amical qui s’en dégage. Il marque une étape importante dans la progression d’Antonin Moeri qui dispose désormais d’un « instrument » à large spectre d’observation et d’expression, gage sans doute d’autres étonnements à venir.

    Moeri18.jpgAntonin Moeri. Tam-tam d’Eden. Campiche, 235p.

  • Portraits de femmes

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    Le regard d’Alain Cavalier. -  J’ai regardé ce matin plusieurs des Portraits réalisés par Alain Cavalier, qui me plaisent beaucoup. Chaque portrait dure une douzaine de minutes, quasiment en plan-fixe mais cadré et «décoré» avec un soin extrême.

    Il y a la matelassière au beau visage lumineux et aux mains toutes déformées, qui dit tranquillement que son travail a été sa vie. Son mari ne fichait rien : elle a élevé seule ses cinq enfants sans aide sociale ; elle ne se plaint pas pour autant. Ensuite il y a la fileuse qui prépare une copie de la tapisserie de Bayeux. Elle apprête elle-même les teintures de sa laine. On la voit extraire la garance de l’arbuste, puis un certain violet d’un coquillage. Elle a un visage à la Rembrandt dans le clair-obscur. Elle cite la Bible à propos de certains mélanges de matériaux déconseillés. Puis il y a Mauricette la trempeuse, qui réalise des pétales de fleurs artificielles en soie, en coton ou en mousseline. Elle exerce son métier depuis la guerre.

    Je pourrais entendre un artisan me parler de son travail des heures et des heures durant, et d’autant plus qu’Alain Cavalier prête une attention réellement religieuse à ces dames.

    J’aime beaucoup sa façon égale d’approcher la maître-verrier et la dame-lavabo férue de Verdi. L’une et l’autre sont belles sous son regard, aussi intéressantes l’une que l’autre. Il filme la vilaine lampe qui éclaire le sous-sol de la dame-lavabo et qu’elle appelle son soleil, et vraiment c’est un soleil à ce moment précis, sur une espèce de plante verte. Il filme avec amour la rémouleuse qui a une dégaine à la Léautaud, et le fait qu’il la filme dans un studio bleu, avec sa guimbarde à pédale, au lieu de la suivre dans les rues populaires où elle accoutume de se livrer à son commerce, n’est pas du tout artificiel pour autant. Elle lui dit tranquillement qu’elle a roulé sa première cigarette à treize ans et que telle petite pince, dans son nécessaire, lui permet de couper son petit bouc.

    Alain Cavalier a le sens et le goût du détail, souvent traduit par des mots précis, soulignés d’un ton subtilement précieux. Lorsque la bistrote parle de sa mitrailleuse (un système de préparation des apéritifs), il enregistre illico. C’est une espèce d’écrivain à sa façon, et c’est un poète de l’image à n’en pas douter.

    Il y a en outre, dans ces portraits, des images évoquant les grands peintres, que ce soit Rembrandt, Vermeer ou Georges de La Tour.

    (Ce texte est extrait du livre à paraître sous le titre de  Chemins de traverse, daté de 2004, après une rencontre avec Alain Cavalier)

    Les Portraits de femmes d'Alain Cavalier font l'objet d'un DVD.

  • Le filmeur


    Chez Alain Cavalier.

    A Paris. Brasserie Saint-Michel, ce jeudi 13 avril 2007. – Un compère de blog, dit l’Ornithorynque, a cru me repérer l’autre jour vers la place Saint-Sulpice, alors que je me trouvais encore par les hauteurs enneigées, mais nous aurions pu nous croiser ce soir à tel ou tel coin de rue du Quartier latin, si je n’aspirais à l’instant qu’à griffonner seul dans mon coin, planqué dans cet angle mort de terrasse de café de la place  Saint-Michel, restant encore sous le coup de ma rencontre de ce midi avec Alain Cavalier et, la précédant, de la découverte de son fameux Filmeur que sa compagne m’a fait visionner dans leur repaire d’artistes aux murs ornés de masques animaliers.

    Comme je m’y attendais, Le filmeur m’a constamment touché, et parfois bouleversé (la mort du père et les derniers temps de la mère, le cancer de la peau du filmeur ou l’intimité vécue au jour le jour avec sa femme), suscitant en moi quantité d’échos très personnels et d’autant plus que nous percevons les choses et les restituons, lui par l’image et le son direct, moi par l’écriture, dans une sorte de phénoménologie sensible assez comparable, où les lumières et les épiphanies quotidiennes comptent plus que les événements du monde extérieur. Cela étant, celui-ci interfère aussi dans Le filmeur, comme lorsque, au soir du 11 septembre 2001, sa mère vivant ses derniers jours en chantonnant « Alain, Alain, Alain… » dans la pièce voisine, il recopie au stylo sur une feuillet jaune les mots d’un des passagers des avions kamikazes : « Ils ont des cutters et nous n’avons que les couteaux en plastique de nos plateaux-repas, je crois que nous allons tous mourir », etc.

    Alain Cavalier a choisi de filmer, dix ans durant, seul et toujours en son direct – excluant donc toute retouche et toute pièce rapportée -, la vie qui va au jour le jour : son père cadré en gros plan qui râle contre sa mère, sa femme revenant de biopsie dans le troquet bruyant où il l’attend tout anxieux, une mendiante voilée de noir à plat ventre sur les Champs-Elysées, la pluie fusillante sur le bambou de la cour, les vers se tortillant qu’on offre au corbeau, un ami jouant Bach sur le rythme des cloches voisines, le couple se racontant ses rêves au réveil, le dos de sa femme, ses pieds à lui qu’observe son petit-fils, les lumières de chaque saison, une brève oraison funèbre à l’ami Claude Sautet dans le cabinet turc d’un bistrot – bref, ce qu’on appelle les choses de la vie mais révélée à tout coup sous une lumière nouvelle par le jeu combiné de l’image et de la « rumeur » captée dans l’instant.

    Quand il m’a rejoint après la projection, débarquant d’Aubervilliers où il filme tous les matins l’homme-cheval Bartabas, Alain Cavalier me semblait juste sorti de son film, ou bien c’était moi qui venais d’y rentrer, et la petite poule de soie, présente elle aussi sur la pellicule, picorait sa salade à nos pieds en me vrillant des regards courroucés avant que Madame, absentée un moment, ne revienne avec un livre consacré à Tchernobyl pour nous montrer, horrifiée, le petit cheval à sept pattes qui rappelait les conséquences de la catastrophe.

    La vie immédiate, mais recadrée, ressaisie par un regard unificateur, le tout-venant des jours requalifié par la poésie d’une écriture : voilà à quoi rime Le filmeur, et ça continue à l’instant : à l’instant il y a, sur la place Saint-Michel de cette fin de journée, une lumière gris argent qui n’est que de Paris au printemps, quand il fait chaud et froid, il y a là-bas plein de jeunes gens de partout qui se retrouvent, nature morte et concert d’oiseaux – telle étant la polyphonie vivante dont mes pauvres mots ne retiennent que d’infimes bribes…  

    Paris, Bistrot Pères et filles, ce vendredi 30 mars 2007. - Je retrouve, ce midi, Alain Cavalier, pour evoquer son nouveau film de 33 minutes consacre aux Lieux saints. C'est a son enfance que remonte son gout pour ces lieux ou l'on se trouve toujours seul. Il y ecrivait un petit journal secret. Depuis lors ils sont restes presents dans sa vie et ses films les evoquent maintes fois. Dans L'insoumis, on y voit Alain Delon soigner sa blessure, mais le montage de Lieux saints n'a toléré l'insertion de cette séquence qu'après que le cinéaste, précipité par la Main de Dieu au bas de l'escalier des chiottes d'un bistrot parisien, et se découvrant miraculé, eut inséré la séquence de sa propre blessure dans l'ensemble.Les Lieux saints evoquent la vie et la mort, la solitude au milieu de la ville et le secret de chacun. Le film s'acheve sur un plan traverse par la lumiere. Je dis a Alain Cavalier que Tertullien disait que le soleil ne se troublait pas a traverser des latrines. J'acheve ici cette note sur le clavier americain de l'hotel Louisiane qui ne comporte aucun accent, ce qui m'insupporte grave. Je reviendrai bien plus longuement a cette belle rencontre et au Filmeur dont je vais ramener à La Désirade le DVD, dédicacé par l'auteur, comme le renard sa proie...

  • Alain Cavalier regarde Bonnard

    Bonnard13.jpgUn film sur le Nu dans le bain (1936-1938)

    Alain Cavalier est de ces êtres rares dont la seule présence, leur façon d’être là, comme s’ils s’en touvaient toujours un peu sidérés ou reconnaissants d’une manière ou de l’autre, nous transporte comme hors du temps. Je l’ai vécu une matinée durant au soleil poudroyant d’une terrasse de la rue de Seine, j’en ai retrouvé le sentiment en regardant l’ensemble des portraits de femmes au travail qu’il a réalisés, et plus encore en me repassant, tout à l’heure, le film qu’il a consacré au Nu dans le bain de Pierre Bonnard.
    Dans son inimitable murmure, il commence de raconter que c’est en constatant qu’une certaine toile de Bonnard était vraiment encrassée, et en suggérant aux restaurateurs du musée d’Art moderne de la nettoyer, qu’il a trouvé « le petite piste » qui l’a conduit de l’atelier du couple Le Dantec, bientôt commis à ce travail (Madame entreprenant la chose au moyen de Q-tips mouillés de sa salive…), tous trois longtemps sous le charme du tableau, et ensuite dans la maison de Bonnard au Cannet où il est allé se coucher sur le lit du peintre après avoir multiplié les essais de cadrages dans la maison, la salle de bain à la baignoire intacte, cherchant les lumières du peintre entre ciel et jardin ou la « pluie d’or » qu’on voit ruisseler dans le tableau par une verrière qu’il retrouve…
    L’air de rien, racontant un peu Bonnard et Marthe, en ces années 1936-1937 où ils ont tous deux bien passé la soixantaine, Alain Cavalier raconte comment le peintre est entré « dans le couvent de Marthe » après le suicide de sa maîtresse Renée, où il est resté à peindre et elle  à vivre dans cette espèce de présence-absence qu’évoque déjà la jeune gisante du Nu dans le bain.
    « C’est en peignant qu’il tenait le coup », note encore le filmeur en glissant sur la main immergée de Marthe, puis sur son nombril décrassé par la salive de Madame Le Dantec, le sexe juste suggéré et le visage quasi invisible - et de remarquer  ensuite que cette vie s’est poursuivie cinquante ans durant sans que rien, de la peinture de Bonnard, ne fasse écho à deux guerres et aux millions de morts du siècle…
    « Une vie très intime, mais le monde entier est là aussi », nuance-t-il cependant, et c’est vrai que le Psaume de Bonnard a quelque chose d’universel. Les abstraits lui reprochaient de se cantonner dans la représentation, mais un détail cadré par Cavalier nous rèvèle un possible de Staël, alors que les ricanements visant telle « peinture bourgeoise » semblent aujourd’hui si dérisoires.
    Comme il a pénétré l’intimité spirituelle de La Tour dans un autre film, Alain Cavalier restitue le mélange de mélancolie et de célébration profuse de la peinture de Bonnard, expliquant au passage le mouvement de recul du peintre devant les verts saturés de Normandie (qu’on perçoit sur plusieurs toiles de l’exposition actuelle), et le passage de l’émotion originelle à la transposition de la peinture.
    Le film s’achève sur la double vision, qui pourrait friser le kitsch, d’un tout petit enfant et de l’amandier marquant l’adieu du peintre au monde visible. Or Alain Cavalier peut se le permettre, avec sa simplicité aimante, laquelle prolonge naturellement celle de Bonnard.


    « Je dédie ce film à Marthe. Elle n’avait pas un caractère facile mais elle permit à Bonnard d’aller loin dans son travail de peintre » (Alain Cavalier)


    Alain Cavalier. Bonnard. DVD. Editions Les films d'ici, 2006.

     

  • Oraison profane

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    La rencontre, un chant d’amour d’Alain Cavalier, avec Françoise Widhoff.
    Ce sont deux voix d’un homme et d’une femme, Elle et Lui. Elle a l’élocution candide d’une femme-enfant et lui d’un amant-trouvère, ils ne se montrent pas mais on voit les objets et les lieux de leur vie, et leurs mots cristallisent en constellation de sensations et d'émotions et en récit alterné où la beauté des choses ne cesse d'irradier.
    medium_Widoff10.JPGOn voit un daurade royale, une petite pierre dont Il lui a fait cadeau tout au début, leurs montres qu’ils ont échangées tout au début aussi, aux temps légèrement décalées, mais leur chiffre à tous deux est le 7 apprend-on en découvrant le minuscule squelette ivoirin de la cervelle d’une hirondelle de mer, une tête de Bouddha thaïlandais et un bocal rempli des billes qu’une petite fille du cinquième dessus balance dans la cour par manière de déclaration d’amitié à Françoise. Lorsque les billes roulent sur la table, cela fait un bruit de billes roulant sur une table, et c’est en son direct comme un subtil fracas.
    « L’âme doit courir comme comme une eau limpide », dit-Elle, et l’on voit un nombril, un pied massé par le conjoint qui l’oint du même coup, deux paires de lunettes tandis qu’Elle évoque le tonnerre qu’on entend au moindre bruit quand on sort de se faire opérer de l’ouïe, comme cela l’attend Lui, puis on voit un lit d’Istamboul aux proportions idéales qui donne au couple en voyage la juste mesure de celui qu’ils se feront faire au retour, la photographie d’un très bel homme russe (le père d’Elle, mort quand elle avait huit ans), et les chaussures de son père à Lui, qui se voit déclinant et se dit crânement sans peur de l’enfer.
    medium_Widoff7.3.JPGmedium_Widoff8.3.JPGLorsque Lui retourne dans la ville de son enfance, il se dit pensant à Elle qu’il lui ramènera le bleu d’un certain vitrail de l’église du lieu, mais sa petite caméra capte mal ce bleu-là, ainsi rapporte-t-il plutôt des images de la chambre solitaire aux vitrages de guipure où il passe la nuit sans Elle, après avoir lu sa page et demie d’Arsène Lupin, ce frais inducteur de sommeil qu’Elle lui a fait découvrir.
    medium_Widoff2.2.JPGmedium_Widoff15.JPGL’inventaire est un sacre, une fois de plus, et le détail reflète le monde. Mais encore faut-il le voir, le capter, le traduire et le traduire en cinéma, ce détail, qui soit donc à la fois parole et mouvement, musique pour l’oreille et pour l’œil, cadrages à la fois simples et savants, montage enfin qui fait vivre le tout en le coulant dans une seule forme. Et c’est un escargot glissant sur un corps nu, un œil ou une poubelle scellée, neuf portes pour approcher un secret, un oiseau mort, les tomates ou les fleurs bleues du jardin qu’Elle a planté dans une arrière-cour, son père à Lui qui ronchonne (« mais qu’est-ce donc que tu filmes ô couillon de la lune enfarinée ? »), et Lui répond : « Je ne sais pas, ô papa », et Elle alors de remarquer que ce film montré à tous leur prendra ce qui n’était qu’à eux deux, mais tel est son prédateur de poète, telle est cette oraison lustrale d’Adam et Eve se filmant autour de leur chambre, laquelle s’ouvre au monde en se délivrant du contingent pour en devenir le symbole, telle est La rencontre d’Alain Cavalier.
    Le film date de 1996 et se retrouve reprise sur l’Intégrale autobiographique de ce grand poète du cinématographe, qui vient de paraître en DVD avec Le filmeur, Ce répondeur ne prend pas de messages et huit suppléments d’une durée de 43 minutes : La petite usine à trucages, La danseuse est créole, Chat du soir, Bombe à raser, La fille de Brioche, J’attends Joël, Agonie d’un melon et Bec d’oiseau en plexiglas.
    Alain Cavalier. Intégrale autobiographique. 3 films, 2 DVD, 1 livret. Pyramide.

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  • Cavalier calme et droit



    2cbefee927e4ec45cba78cb30dc29572.jpgConversation avec Alain Cavalier, il y a quelques années. 

    - Que ferez-vous vous de cette journée ?

    - Maintenant que je suis devenu un cameraman, un filmeur, j’ai deux activités simultanées: je filme et je monte. Je me réveille le matin en me demandant si je vais filmer ou monter. Ce sont deux activités mentales assez différentes. Hier j’ai filmé un tourneur de bouteilles de champagne, et aujourd’hui je vais m’enfermer dans la salle de montage et je vais le traiter. Cela s’inscrit dans un ensemble. Avant, j’écrivais mon journal quotidien, avec un stylo. Et depuis douze ans, je le filme. Ce que je vois, ce que je vis. J’utilise toutes les formes de travail cinématographique. Ce sont des cassettes qui s’alignent sur une étagère. Et j’ai décidé d’en faire un film de deux heures, qui sera projeté dans les salles. Ce sera un concentrée de ce journal d’un cinéaste. J’aurais pu faire un faux journal. Mais il y a une intrigue qui est ma propre vie. Et puis il y a les autres, il y a des suspenses, les maladies, les interrogations sur les fins de mois, les accidents, comme dans la vie. A partir du moment où je ne filme que les moments forts, c’est autant de la fiction. Je ne pense pas du tout au public lorsque je fais cela. Comme j’ai horreur des trucs obscurs ou trop compliqués, je tends naturellement à l’expression claire.
    - Vos portraits de femmes comptent chacun exactement 13 minutes. N’avez-vous jamais été tenté de développer ?

    - J’ai choisi les 13 minutes parce que c’est un des standards de la télévision, et surtout parce que je savais que, sur n’importe quelle chaîne du monde, je ne serais pas coupé par un message publicitaire.

    - Comment résister à la déferlante de l’image ?

    - Quand j’ai commencé à faire des films, on ne faisait que des films. Il y avait des salles de cinéma et c’est là que ça se passait. Maintenant le cinéma s’est métamorphosé, donc il y a des films partout et sous toutes les formes. Je me suis donc demandé ce que j’allais faire là-dedans et je me suis dit que j’allais rester moi-même: que je serais un individu qui filme. C’est tout. Avec ou sans décors, cela m’est égal. Je sais que j’ai des chose à filmer. Je préfère qu’elles passent dans des salles, parce que les gens prennent la décision d’entrer pour être un peu au chaud avec d’autre,parce que la salle est un lieu de rencontre. Mais je reste conscient qu’on peut être bouleversé par un film vu chez soi ou dans une chambre d’hôpital.

    - Cela vous semblerait-il exclu de tourner aujourd’hui un film avec une grande équipe, des actrices maquillées et tout le barnum ?

    - Je l’ai fait. J’y ai trouvé du plaisir, et puis ce plaisir a diminué, et j’ai senti poindre autre chose. Une autre envie, qui était d’être plus libre, vis-à-vis de l’argent, des stars, des producteurs, des équipes de techniciens. D’aérer un peu tout ça. J’ai pu réaliser mon envie à cause du matériel: ce n’est pas plus compliqué que ça. Disons plus précisément que le matériel a répondu à une question intime que je me posais.

    - L’intimité n’est-elle d’ailleurs pas la relation essentielle que vous mettez en valeur ?

    - Le film est un rapport très personnel entre la personne que je filme et moi. Quand vous tournez devant 40 personnes, ce n’est pas la même chose que lorsque vous êtes devant une personne. Lorsque j’ai fait René, je lui ai dit que je serais seul devant lui. Cela a des inconvénients, parce qu’avec des amateurs ils ont l’impression que vous ne tournez pas. Ils sont un peu frustrés. Comme il n’avait jamais fait de cinéma, René, que je connaissais depuis 20 ans, s’attendait à un peu de mise en scène. Cela dit, je pourrais prendre un acteur très connu et lui proposer la même chose que j’ai proposé à mon gros.

    - Faites-vous une distinction entre le documentaire et la fiction ?

    - Non. Lorsque je travaillais à mes portraits de femmes, le simple fait de concentrer une vie entière de travail de maternité, d’amour, d’argent en 13 minutes était une réduction qui n’avait rien à voir avec ce qu’on appelle le documentaire. Cela étant, la réalisation de ces portraits me sera peut-être utile dans ce qu’on appelle la fiction si je me rappelle la simplicité et le naturel de ces femmes. C’est une sorte de mètre-étalon.

    - Pourquoi transporter votre rétameuse, qui travaille d’habitude sur les rues populeuses de Paris, dans un studio à l’esthétique épurée ?

    - Comme je suis obsédé par le son direct, au point que je ne pense pas qu’on puisse séparer la parole et l’image quand on enregistre, et que je pense que le moment où la pellicule tourne dans l’appareil est le grand moment incandescent du cinéma, je me suis dit que je ne pourrais pas suivre cette femme dans le brouhaha de la rue. C’est pourquoi j’ai demandé à un ami de me prêter un petit studio à Boulogne, sur quoi il m’a prêté un grand studio dont le décor était le lac suisse du décor de L’insoutenable légèreté de l’être...
    -

    - Comment envisagez-vous la représentation de la douleur au cinéma ?

    - Je suis un enfant de l’Occupation. Donc la violence historique m’a toujours hanté. J’ai assisté à la libération de Paris. J’ai vu des cadavres de soldats allemands, et je savais qu’un jour j’aborderais cette question, comme je l’ai fait dans Libera me. J’ai pris l’histoire la plus simple qui soit, d’une famille avec la mère, le père et les deux enfants qui sont des jeunes gens de vingt ans, et puis le carnage. Cette famille est détruite. Cela m’a posé la question de la représentation de la violence. Je ne peux pas faire de fausses gifles ou de fausses plaies. Sur un écran de cinéma, mimer cela est une honte. C’est comme les scènes d’accouplements. Une vraie scène d’amour peut être extraordinaire, et je m’y suis risqué dans Martin et Léa avec un couple qui l’était aussi dans la vie, mais mimer cela est grotesque. Dans Libera me, comme je ne voulais pas faire mal à des êtres humains, on ne les voit pas pendant les scènes de torture mais avant et après. Lorsque je vois l’hémoglobine de Jésus dégouliner, dans le film que vous savez, que je n’ai d’ailleurs vu qu’en bande-annonce, je vois aussitôt l’accessoiriste à son affaire. Je suis un cinéaste, et l’on ne plaisante pas avec moi à ce propos. J’avais aussi le problème de la parole. Que peut-on dire dans ces cas-là, sinon des clichés sur la souffrance, la haine, la torture, la délation. J’ai donc choisi des moments de la vie où il n’est pas nécessaire de parler. C’est donc un film sans parole, et je crois que ça a créé chez le spectateur une angoisse absolument insupportable. C’est pourtant un film qui vit encore...

    - Votre situation marginale vous pèse-t-elle ou vous convient-elle au contraire ?

    - C’est très stimulant. Et puis je ne suis pas seul. Dans le monde entier il y a des cinéastes qui travaillent comme moi. En Chine par exemple, pour couper aux multiples autorisations à demander, la mutation de la société est racontée par des cinéastes qui travaillent en numérique et en toute petites équipes. Ceci dit, il ne faut pas se leurrer: plus on peut tourner librement, plus il est difficile d’être soi-même. Par ailleurs, il faut balayer l’idée du créateur solitaire, qui est une idée typiquement bourgeoise. Nous ne sommes pas des cow-boys solitaires. Il n’y a de point de vue intéressant qu’en rapport avec les autres. Enfin, ce n’est pas pour fuir au désert que j’ai choisi ce mode de fonctionnement. Ce que je recherche, au contraire, c’est d’être plus proche de la vie...

    (Conversation d’une fin de matinée à Paris, au bar Le Mondrian, Boulevard Saint-Germain)

  • Le libertin libertaire

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    Jean-Jacques Pauvert, qui tira Sade des Enfers, en 2014, tirer sa dernière révérence à l'âge de 88 ans.


    Le nom de Jean-Jacques Pauvert est associé, pour les passionnés de littérature de la seconde moitié du XXe siècle, à un style de livres très typé autant qu'à une étincelante pléiade d'auteurs plus ou moins maudits, de Sade à Bataille et de Genet à Roussel ou, dans la dernière cuvée de l'après-guerre: de Boris Vian à Albertine Sarrazin. Editeur de Sartre à 18 ans et peu après de Montherlant (qui lui dicta les termes du contrat), il associa crânement son nom (première historique !) à celui de Sade, préludant à une bataille héroïque en justice, et se forgea bientôt une marque artisanale (typographie et maquettes) aussi originale que ses goûts de franc-tireur.

    — Quelles ont été vos premières lectures marquantes ?

    — J'ai eu la chance de grandir dans un milieu de lecteurs et me suis passionné très tôt pour des livres aussi différents que les aventures d'Arsène Lupin, à 12 ans, puis Les liaisons dangereuses et l ' Aphrodite de Pierre Louÿs, vers 13 ans. Plus tard, j'ai raffolé de Paludes d'André Gide, et j'ai beaucoup aimé, aussi, Les faux-monnayeurs.

    — Quels livres vous ont-ils accompagné durant toute votre vie ?

    — A côté des Liaisons dangereuses, je citerai Les fleurs du mal, Alcools d'Apollinaire que j'ai découvert aussi très tôt, et puis, et surtout, les livres de Raymond Roussel ...

    — Etes-vous intéressé par ce qui s'écrit aujourd'hui ?

    — J'essaie, mais je ne trouve pas grand-chose. Peut-être est-ce une question d'âge ? J'avais bien aimé Extension du domaine de la lutte et Les particules élémentaires de Michel Houellebecq, qui me paraissaient apporter quelque chose, après quoi Plateforme m'a semblé une redite consternante.

    — Vous avez commencé très tôt, aussi, la chasse aux livres ...

    — Il faut se reporter à l'époque: je chassais les livres rares ou interdits parce que je manquais d'argent, et de ce fait ne pouvais garder les livres intéressants que je dégotais. J'ai mis la main sur la fabuleuse collection de poètes surréalistes de Maurice Heine, que j'avais payée 10 000 francs de l'époque, représentant le salaire mensuel d'un employé supérieur. Cela dit, je n'ai jamais été fétichiste, sauf pour les livres qui me passionnaient vraiment. Lorsque Camus a publié Le mythe de Sisyphe en 1942, j'en ai acheté un des vingt exemplaires sur grand papier, qu'il m'a dédicacé. A ce moment-là, Le mythe de Sisyphe et L'étranger correspondaient à ce que nous, jeunes gens, ressentions sous l'Occupation. En 1957, Camus m'a permis de publier L'envers et l'endroit, qui était alors très rare. Cela s'est un peu gâté entre nous lorsque j'ai publié Histoire d'O: ce macho méditerranéen ne pouvait concevoir que l'auteur fût une femme. Et puis L'homme révolté m'a paru très superficiel, presque du Bernard-Henri Lévy ... C'est d'ailleurs à ce moment-là que la rupture s'est faite entre lui et Breton.

    — André Breton fut justement, pour vous, LA grande rencontre.

    — Ah ça oui, et l'homme autant que l'écrivain. Il n'était pas du tout tel qu'on le décrivait, prêt à excommunier à tout-va. Au contraire: très ouvert, avec un sens de l'humour extraordinaire. Il nous a fait un soir, chez Robert Lebel, et en présence de Marcel Duchamp, la lecture inénarrable du Concile d'amour de Panizza, dont il a joué tous les personnages. Nous étions pliés de rire, et même Duchamp a souri deux ou trois fois ! Je lui envoyais mes
    livres: il lisait tout et ne se trompait jamais. De Boris Vian, dont il voyait les hauts et les bas, il prisait beaucoup L'écume des jours.

    — Quand vous êtes-vous vraiment senti éditeur ?

    — Après Sade, je crois que c'est la publication du Voleur de Georges Darien, et la reconnaissance éclatante de Breton, qui m'ont fait me sentir éditeur. Autant que la redécouverte de ce livre, que m'avait révélé le Faustroll de Jarry, sa présentation graphique marquait une « signature ».

    — Que cela signifiait-il de publier Sade ou Histoire d'O dans les années 1940-50 ?

    — Vous n'imaginez pas le climat de l'époque, tant dans l'édition que dans les journaux. Ma lutte contre la censure a représenté une vingtaine de procès étalés entre 1947 et 1970. A l'époque du premier, j'avais 21 ans et je venais de faire paraître pour la première fois au monde une œuvre de Sade avec un nom d'éditeur et une adresse, en l'occurrence celle du garage de mes parents à Sceaux. Il y a eu un procès, j'ai été condamné, j'ai fait appel, puis on m'a donné raison, puis on a confirmé le premier jugement qui me condamnait ... tout en me laissant poursuivre la publication. Pendant très longtemps, les journalistes n'ont pas osé parler de la censure. Dès 1939, Daladier avait fait publier des décrets pour protéger « la race et la nationalité françaises ». Puis, en 1949, ont été promulguées les lois sur les publications pour la jeunesse. Les communistes, à l'époque, réclamaient la destruction des livres infectés par les vices des bourgeois. La censure était une idée non seulement répandue mais acceptée.

    — Pensez-vous qu'on puisse tout publier ?

    — L'argument des censeurs est le danger de corrompre la jeunesse ou les âmes fragiles. Mais alors il faut interdire les journaux, la télévision, la radio et le cinéma. Ma fille, à 12 ans, a été traumatisée par un article de France-Soir racontant le viol et l'assassinat d'une enfant par son père, la crème des papas. Or ce que j'en conclus, moi, c'est que c'est aux parents d'assurer l'éducation de leurs enfants et non à la police. Je pense que Les cent vingt journées de Sodome, de Sade, est un livre réellement scandaleux, que je n'aurais d'ailleurs pas publié en livre de poche, mais je pense aussi que la censure est une parfaite hypocrisie telle qu'elle est pratiquée aujourd'hui encore.

    — En 1965, vous avez fait scandale en vous exprimant sur l'état de l'édition. Que diriez-vous aujourd'hui ?

    — J'ai toujours pensé que l'édition se divisait entre ceux qui travaillent pour l'éternité et les autres. Tout le monde se plaignait alors de l'inflation des titres, de la crise du livre, de l'influence des prix littéraires, des rachats, des débuts de la concentration. J'avais affirmé qu'il ne fallait pas confondre usine et édition. Je dirais la même chose aujourd'hui, en pire ! 500 romans à la rentrée, c'est l'aberration même !

    — Si vous étiez jeune éditeur aujourd'hui, que feriez-vous ?

    — La situation « de notre temps » était à la fois plus et moins dure qu'aujourd'hui. Nous n'avions pas d'argent, mais l'aventure était plus joyeuse. On a parlé justement de nouvelles « années folles » à propos de ces années soixante. La qualité de l'individu et l'attention de toute une société littéraire comptaient plus qu'aujourd'hui. Même un Gaston Gallimard, qui était une crapule en tant qu'homme d'affaires, avait un sens littéraire indéniable que n'ont plus les gestionnaires actuels. Cela dit, si j'avais à recommencer, ce serait comme avant, et comme le fait aujourd'hui mon amie et éditrice Viviane Hamy: avec peu de livres et beaucoup de passion !



    « Pas question, Messieurs et Mesdames, de se rendre !»


    Toujours très vert à l'approche de ses 80 ans, l'œil malicieux et l'esprit vif, Jean-Jacques Pauvert se prête volontiers à l'exercice de l'entretien dans les bureaux vitrés des Editions Viviane Hamy donnant sur une arrière-cour du quartier de la Bastille.
    La veille encore, il se trouvait au Réal, sa thébaïde des hauts de Saint-Tropez où il travaille à la suite de ses Mémoires, et voici l'été sur son Paris où il vit le jour à Montmartre, tout à côté de chez Marcel Aymé, son premier complice d'édition ...
    Au naturel, l'éditeur réputé « sulfureux » n'a rien de l'agité débraillé ou libidineux, aussi élégant dans sa conversation que dans sa mise de dandy bohème à bottines. La partie personnelle, voire intime, de La traversée du livre est d'ailleurs marquée par la même « tenue », qui révèle un homme de goût sous les dehors de l'anarchiste, un homme de cœur aussi dont les aveux (notamment le récit de sa liaison avec Régine Deforges qui le contraignit à mener double vie pendant des années) n'ont rien de l'étalage au goût du jour. Contre toute censure aussi bien, mais non sans classe ...

    Saluant au passage l'ami lausannois Claude Frochaux, qui « inventa » la tranche noire de la fameuse collection Libertés et fut libraire au Palimugre, de même qu'il rend hommage aux imprimeurs suisses dans son livre, Jean-Jacques Pauvert incarne le Paris et la France de Léautaud (qu'il publia presque) et de Voltaire (qu'il publia vraiment), mais aussi l'amour de la langue française affinée par Sade et Bataille, et toute une époque de fronde préludant à Mai 68, qui revit magnifiquement, de Genet à Siné, ou de Vian à Chaval, dans ce premier volume de Mémoires avalé à grandes bouchées gourmandes, comme un roman !

    Jean-Jacques Pauvert, La traversée du livre, Editions Viviane Hamy, 478 pp.

  • Au jeu de la barbichette

     littérature

     Ou comment rester libre avec Maître Jacques, alias Jacques Chessex, quand on se mêle de critique littéraire...

    En lisant la « forte préface » de Jacques Chessex au dernier livre paru de Maurice Chappaz, Orphées noirs, je me suis esbaudi, une fois de plus, devant l’art que déploie Maître Jacques pour se mettre lui-même en valeur à toute occasion. Les compliments amphigouriques dont il enveloppe les livres de Chappaz ne servent, à vrai dire, qu’à célébrer son propre rôle à lui, dès leur rencontre, dans la découverte et l’illustration des jeunes auteurs de ce temps-là. Un Chessex qui découvre, qui édite, qui encourage ses pairs, qui ne pense qu’au bien commun : voilà le rôle que se donne notre stratège égomane et jaloux, qui se pose en chef de file et en animateur généreux. Tout cela fera sourire ceux qui ont un peu de mémoire, mais cette façon de réécrire l’histoire est assez typique du personnage, de plus en plus occupé d’ailleurs à peaufiner son monument personnel, qu’il lustre tous les matins à la peau de chamois.

    littérature
    J’ai fait partie de ceux qu’il a gratifiés d’une «forte préface», pour l’édition française de Par les temps qui courent, aux éditions Le  Passeur, qu’il entendait chaperonner ainsi. J’ose croire à un réel élan d’amitié de sa part, sur le moment, tout en voyant très bien ce que ce geste avait aussi de «politique», ou plus précisément de localement « stratégique», destiné à m’en rendre redevable. On me comparait à Faulkner, ce qui m’accablait déjà gravement, mais bien pire : on me tenait par la barbichette, et tout s’en trouvait faussé.
    Des imbéciles ont prétendu que j’ai dit parfois du bien des livres de Jacques Chessex pour le flatter, et que je l’ai ensuite dégommé parce qu’un de mes romans, qu’il a d’abord porté aux nues, n’a pas obtenu un prix littéraire dont il présidait le jury. Tout cela est inexact. La vérité, c’est que j’ai toujours dit précisément ce que je pensais des livres de Maître Jacques, en bien ou en moins bien. Au lendemain de son prix Goncourt, en 1973, j’ai écrit que L’Ogre était un roman «fait pour le Goncourt», ce que je pense toujours. En revanche, j’ai écrit beaucoup de bien d’autres de ses livres, et je m’obstine à penser qu’il y a un authentique génie poétique en ses proses les plus libres, dégagées du carcan du « roman ».

    littérature
    En ce qui concerne le prix Lipp que Chessex prétendait m’attribuer pour Le viol de l’ange, je l’ai « perdu » en refusant de le «faire» avec lui, selon sa propre expression. Après qu’il m’eut proposé de préparer ensemble cette apothéose, je lui ai fait valoir que ce prix m’honorerait évidemment mais que je n’y serais pour rien. Dès ce moment-là, jugeant probablement cette fierté déplacée, et malvenue ma prétention de ne plus jouer au jeu de la barbichette, notre homme a commencé de dénigrer mon livre qu’il a été le dernier à défendre, ce dont je me contrefoutais finalement, alors que sa trahison me semblait absolument inacceptable, comme je l’ai écrit dans mes carnets de L’Ambassade du papillon, qui ont mis le feu aux poudres.
    Or tel est le personnage qui, ensuite, dans les attaques les plus viles que j’ai jamais subies, en a appelé à mon interdiction professionnelle et a cru m’abattre en affirmant que je m’étais coupé tout avenir littéraire, moi qui avais perdu son appui alors que mon rêve absolu était d’accéder à l’édition parisienne par son entremise. Le hic, c’est que je n’ai jamais envoyé le moindre manuscrit à aucun éditeur parisien *, trop paresseux que je suis ou, plus exactement, trop à l’aise dans ma culture particulière et me contrefoutant de la présumée « instance de légitimation » qui fait haleter et saliver tant de mes chers confrères.

    littérature
    Bref, je vais continuer de dire tout le bien que je penserai des ouvrages à venir de Maître Jacques, quand ils me sembleront le mériter, et d’en écrire pis que pendre quand je flairerai la fabrication creuse. Les imbéciles ont taxé de naïveté la confiance amicale que j’ai manifestée, un temps, à Maître Jacques. Je ne la regrette pas du tout, mais un retour de flamme amicale sera toujours aléatoire avec cet homme impossible** qui a écrit tant de si beaux et bons livres...

    * Cette note date de 2006. Depuis lors, j'ai bel et bien apporté un tapuscrit à un grand éditeur parisien, et je serais aussi content de publier à Paris que n'importe quel Romand, mais sans ramper pour autant...

    ** Maître Jacques nous a quittés brusquement en octobre 2009, à l'occasion d'une scène stupéfiante qui eût pu faire l'objet d'une de ses nouvelles. Il repose désormais au cimetière de Ropraz. Je pense avec lui avec tendresse. On trouvera dans u autre de mes  livres, Chemins de traverse, paru en 2012 chez Olivier Morattel, l'aperçu fidèle de nos relations tour à tour exécrables, voire assassines, et de nos roucoulements ultérieurs...   

    Image: Dessin de Jacques Chessex évoquant Le viol de l'ange, mon roman d'abord adulé par lui et ensuite foulé au pied... 

  • Le gai savoir de l'anar

     littérature

    Portrait de Claude Frochaux, éditeur et écrivain, auteur de L'Homme seul et de L'Homme religieux suivi de L'Homme achevé.


    L’humanité, pour Claude Frochaux, se divise en deux catégories: les simples et les compliqués. Les simples ne croient qu’à la matière; Dieu n’est qu’une création de l’homme, animal évolué dont l’âme meurt avec le corps. Les compliqués, eux, croient en une transcendance, et tout se complique.

    Mais Claude Frochaux là-dedans ? S’il se dit du parti des simples, son portrait n’en est pas moins compliqué à tracer simplement. Car il y a de l’aventurier chez cet octogénaire à l’air de père tranquille, et de l’anarchiste jamais rangé des idées subversives en ce fils de marchand de vin du Landeron qui, dans la nuit du 21 février 1961, avec trois compères, réveilla la cité de Calvin en attaquant le consulat de l’Espagne franquiste au cocktail Molotov...

    littérature


    Pas si simple à admettre pour des parents catholiques traditionalistes qui avaient espéré que leur fils aîné reprendrait l’affaire familiale. Dès 18 ans cependant, le très mauvais élève du collège Saint-Michel de Fribourg, plus nul encore au gymnase de Neuchâtel, s’était révélé … simplement compliqué, ajoutant à sa nullité scolaire une crise d’identité carabinée. Du moins sa mère, institutrice et portée sur la lecture, avait-elle flairé un avenir au précoce fou de livres : la librairie…
    «J’ai eu beaucoup de chance dans ma vie !», s’exclame aujourd’hui le libraire-éditeur-écrivain. « J’ai toujours fait les bonnes rencontres au bon moment. De Lausanne, où j’ai appris mon métier de libraire chez Payot, dès 1954, à Zurich et Londres (chez Foyles) ou nous travaillions beaucoup mais dans le bonheur, puis à Genève où j’ai rencontré le plus extravagant ami en la personne de Jean-Jacques Langendorf, à Paris où je me suis plongé dans la bohème de Saint-Germain des Prés comme employé du légendaire Jean-Jacques Pauvert, enfin à Lausanne où j’ai repris la petite librairie des Escaliers du Marché avant de me lancer dans l’aventure des éditions L’Âge d’Homme, au côté du génial Dimitri, j’ai toujours fait ce que je voulais et ce que j’aimais ! »

    littérature
    S’il se dit rationaliste et déterministe, Claude Frochaux n’en est pas moins un romantique à sa façon, intarissable sur ses folies de jeunesse, dont il exalte les années où il partit avec Langendorf sur les traces de Lawrence d’Arabie, fomenta l’attentat de Genève, entre orgies de cinéma et nuits blanches à refaire le monde ou à parler de livres, notamment avec un homme qu’il dirait aujourd’hui le compliqué par excellence : Vladimir Dimitrijevic qu’il accompagna trente ans durant malgré l’opposition totale de leurs opinions politiques et philosophiques. « J’ai vite compris qu’avec ce conservateur anticommuniste et chrétien jusqu’au mysticisme, la cohabitation serait impossible sans réserve mutuelle…» Et l’interlocuteur privilégié des auteurs romands de rappeler l’enjeu de cette aventure : un catalogue au bilan fabuleux, sans pareil en Suisse romande et bien au-delà.
    Et l’écrivain Claude Frochaux lui-même, entré en littérature la trentaine passée avec un roman préfigurant une œuvre singulière, intitulé Le lustre du grand théâtre et parrainé par le seigneur du style qu’était André Pieyre de Mandiargues ? « Le lustre représentait bien cette menace magnifique que je sentais au-dessus de moi, qui pourrait me tomber dessus et que j’imaginais me traverser sans me blesser… En fait, je me suis toujours senti vulnérable», ajoute ce doux subversif qui n’en défia pas moins l’ordre établi (dont témoigne le délectable récit d’Aujourd’hui je ne vais à l’école) pour s’en prendre à l’être sans doute le plus compliqué de la Création, identifié sous le nom de Dieu.
    «À vrai dire je n’ai rien contre Dieu », précise alors l’auteur de l’immense et dérangeant Homme seul, qui vient d’aggraver son cas avec L’Homme religieux. «Si j’ai perdu la foi à 18 ans, le sujet m’a toujours passionné. J’ai toujours voulu savoir « comment ça marche », et le fait est qu’en tuant nos dieux nous avons réduit nos cerveaux, car la religion a bel et bien été le tremplin de notre plus haute imagination et de la grandeur humaine »…



    DATES

    1935 Naissance à Berne, de parents neuchâtelois.
    1954 Apprentissage de libraire à Lausanne
    1956-64. Libraire à Zurich, Londres (Foyles) et Genève. Voyage au Moyen-Orient avec Jean-Jacques Langendorf.
    1961-62 Attentat anarchiste contre le consulat d’Espagne à Genève. Procès et prison.
    1962-64 Libraire à Paris, au Palimugre.
    1967 Le lustre du grand théâtre, premier roman, paraît au Seuil. Dix livres, romans et essais, suivront, tous à L’Age d’Homme.
    1965-68 Reprend la librairie Rieben à Lausanne.
    1979 Naissance de Sylvain, suivi de Marc en 1981.
    1996 Parution de L’Homme seul, essai. Prix Lipp 1997.
    1968-2001 Editeur avec Vladimir Dimitrijevic, à L’Âge d’Homme.

  • Jouvence de Chappaz

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    Approche de Maurice Chappaz. Un entretien en janvier 2007, à L'Abbaye du Châble.

    Le verbe de cristal de Maurice Chappaz - révélé une première fois dans sa candeur matinale alors que le monde plongeait dans les ténèbres de la Deuxième Guerre mondiale, avec le bref récit rimbaldien d’ Un Homme qui vivait couché sur un Banc, publié dans la revue Suisse romande sous l’humble pseudonyme de Pierre, en 1940 - a conservé toute sa fraîcheur jusque dans les écrits datés de 2006 du poète, aujourd’hui nonagénaire. Entré en littérature avec innocence et comme par défi, à la suite d’un concours de nouvelles, qu’avait précédé un premier poème composé dans les mêmes circonstances pour la revue Mesures, le jeune Maurice Chappaz se signala d’emblée par la saisissante découpe d’un style (voix et griffe, lyrisme et fulgurance d’ellipses, chair et musique) qui ne cessa d’enrichir et de varier ses registres tout en gardant la puissance jaillissante des magnifique premières pages d’ Un Homme qui vivait couché sur un Banc, évoquant immédiatement la vie nouvelle d’un quidam qui se défait de « son habit fort civil » avec des gestes libérateurs et quelques jurons bien sentis (des « damned », des « christo », des « morbleu »…), pour revêtir le costume du populo. Un écrivain de pure trempe, sous le signe de Charles-Albert Cingria qu’il citait en exergue, se dégageait par la même occasion de la chrysalide d’un étudiant en droit contrarié, acquis à la littérature par ses bons maîtres du collège de Saint-Maurice et la cultivant avec les amis de sa bohème estudiantine, à Lausanne, où le jeune libraire Georges Borgeaud commençait lui aussi d’écrire.

    medium_Chappaz4.jpgL’Aventure d’écrire
    « L’Aventure d’écrire », dit aujourd’hui encore Chappaz en évoquant ces années où perçait une vocation encore inconnue, innommée et qui le sollicitait pourtant, immédiatement traduite par les mots les plus sûrs. Rien en effet de balbutiements adolescents dans les pages témoignant de cette seconde naissance en poésie : « Il est temps d’entrer dans ce monde, d’allumer une cigarette et de tirer sur la fumée, sur le feuillage tremblant et bleu de l’air maintenant. Il s’agit de s’infuser ce qui est, et cet air du matin on le boit. » Et plus loin : « Il y a des granges, des entrepôts, le char des paysans et les camions chargés de vivres qui démarrent dans les goudrons, tout un bazar d’étoffes, de charges de légumes, d’enfants des rues et les rudes travailleurs manuels ; la vie du peuple magnifique avec ses odeurs, sa peinture – odeur de foin, peinture de fruits ». Et cela encore. « Moi je m’étends sur un banc pour toute la journée. Rien faire, absolument rien faire »…
    Ainsi s’amorçait donc avec les airs les plus insouciants, sous le mufle de la Bête, le premier inventaire d’une œuvre qui serait d’abord de louange, puis de colère, avec un chant à La Merveille de la Femme entonné par un garçon vierge en sa chair autant qu’en écriture, dont le premier vrai recueil, sous son nom et le titre de Verdures de la Nuit, paraîtrait en 1945, précédé en 1944 déjà par Les Grandes Journées de Printemps aux Portes de France de Pierre-Olivier Walzer et Jean Cuttat, un ancien élève du collège de Saint-Maurice.

    De l’accord à la fêlure
    C’est dans la lumière biblique du Cantique des Cantiques et de Chanaan que s’ouvraient Verdures de la Nuit, avec deux vers de La Tempête de Shakespeare en exergue et cet immédiat envol : « Ô juillet qui fleurit dans les artères/je désire toutes les choses », le jeune poète célébrant ensuite « une immense paysannerie », à l’enseigne de ce que Marcel Raymond qualifia de « contemplation active », dont les derniers vers du recueil annonçaient cependant le désenchantent. Or celui-ci, après les proses poétiques des Grandes Journées de Printemps, nimbées de magie onirique et modulant une quête amoureuse avec une fantaisie proche de celle de Corinna Bille, allait marquer profondément le premier grand livre de Maurice Chappaz, Testament du Haut-Rhône, suite lyrique en prose parue en 1953 où se mêlaient l’amour et la déploration du poète voyant sa terre menacée, laquelle était à la fois le Valais de la modernité et le sol même de l’homme à venir : « Nous portons en nous l’agonie de la nature et notre propre exode »
    Tout au long de l’œuvre, ensuite, à commencer (en 1960) par le Valais au Gosier de Grive, annonçant d’autres éclats polémiques, suivi (en 1965) du Chant de la Grande-Dixence, qui résultait des deux ans passés par le poète sur l’immense chantier en tant que mercenaire aide-géomètre, cohabiteraient ces deux composantes de la reconnaissance et de la mise en garde prophétique.
    medium_Chappaz2.2.jpgSi la popularité de Maurice Chappaz, figure tutélaire des lettres valaisannes et romandes, au côté de Corinna Bille, culminerait au mitan des années soixante avec le fameux Portrait des Valaisans en Légende et en Vérité, en 1965, relancée en 1968 avec Le Match Valais-Judée, en 1974, avec La Haute Route et en 1976 avec Les maquereaux des Cimes blanches, dont les invectives lyrique firent scandale dans le canton de l’auteur, bien d’autres ouvrages moins connus requièrent aujourd’hui notre attention rétrospective, où se concentre souvent le plus pur de son génie poétique. Ainsi de l’ Office des Morts et de Tendres Campagnes, parus en 1966, ainsi aussi (en 1983) des ballades baroques et sarcastiques d’A Rire et à Mourir, évoquant les sarabandes médiévales, ainsi enfin de nombreux textes épars, desquels se détachent Le Livre de C. (1986) à la mémoire de Corinna Bille (décédée en 1979), les non moins poignante pages de journal d’ Octobre 79 et, plus récemment, Le garçon qui croyait au Paradis, paru en 1989, La Veillée des Vikings (1990) dans laquelle Chappaz évoque les grandes figures de sa famille, L’Océan (1993) relatant un grand voyage et sa découverte de New York ou La Mort s’est posée comme un Oiseau (1993) méditation poétique où se retrouve le plus candide de sa voix.
    Si Maurice Chappaz reste relativement méconnu en France, malgré une bourse Goncourt de la poésie, suivant celle de la nouvelle qui fut attribuée à Corinna Bille, et diverses publications, dont le saisissant Evangile selon Judas, paru en 2001 chez Gallimard, sa défense et son illustration doivent beaucoup à Christophe Carraud, qui a publié en 2005, dans la collection Poètes d’aujourd’hui de Seghers, une première étude substantielle soulignant, notamment, l’importance de la tradition catholique dans la vision du poète.
    Ce qui saisit, au demeurant, à revenir par exemple à l’Evangile selon Judas, qui relève de la poésie vécue et de l’expérience spirituelle bien plus que de l’exégèse académique, comme il en va des traductions par Maurice Chappaz de Virgile ou de Théocrite, c’est une fois encore la fraîcheur tonique et constamment inventive, savoureuse, parfois même frisant le délire rabelaisien, du verbe de ce très grand poète à la source duquel le lecteur ne cesse de se vivifier.




    Paroles vives de Maurice Chappaz

    medium_Chappaz12.2.JPGUne rencontre à l’Abbaye du Châble, le 4 janvier 2007.

    Ce ne serait pas une interview, étions-nous convenus avec Maurice Chappaz : plutôt une série de variations sur quelques thèmes. Une ou deux heures à parler, après les grandes fatigues des célébrations officielles ou amicales du nonantième anniversaire, suivies des non moins prenantes fêtes de fin d’année.
    Mon souci était, d’entente avec son épouse Michène, de ne pas harasser le poète, d’autant qu’une pénible bronchite l’indisposait en ce début d’année. Or ce fut bien au-delà du coucher du soleil au fond du val de Bagnes enneigé qu’allait se prolonger ce grand soliloque que je me contentai d’orienter ou de relancer: sept heures durant jusqu’au souper mitonné par l’attentionnée compagne, et tant de choses dites, mais tant d’autres encore qui ne seraient qu’abordées au vol, faute d’y passer la nuit et d’autres journées…
    Et comment transcrire cette masse de notes – j’avais exclu l’usage de la machine – sans trahir le flux et les flous d’une expression aux incessants détours et compléments, ses images spontanées et ses digressions, ses anecdotes et ses saillies - comment éviter l’artifice et les atrophies du système question-réponse ?
    Tel était le problème, auquel j’ai répondu tant bien que mal en alternant l’évocation des thèmes successifs et quelques réponses choisies dont l’ensemble, je l’espère, rendra le ton et le sens de cet entretien peu formel…


    medium_Chappaz6.4.jpgDu pays perdu
    Nous aurons commencé par la fin, ainsi qu’il se devait puisque le dernier texte publié de Maurice Chappaz, merveille de lucidité lyrique, daté de 2006 et constituant le commentaire de La Chute de Kasch, l’un des deux contes de l’Afrique ancienne recueilli par l’ethnologue Leo Frobenius et reproduit dans Orphées Noirs (L’Aire, 2006), évoquait Une Miette d’Apocalypse…
    - Vous dites avoir cherché sans relâche « ce qui est vierge », avant d’affirmer que vous vous trouvez « sur le point d’assister à la catastrophe-résurrection » que vous « appréhendez » et « espérez » à la fois ? Pourriez-vous développer ce thème ?

    - J’ai connu un monde dont nous n’avons plus idée aujourd’hui : une civilisation paysanne que j’ai vécue à la fois du dedans, y étant né et en partageant la vie quotidienne, et du dehors, en l’observant comme un témoin. Ce monde était tel que celui des Géorgiques de Virgile, dont les travaux formaient une totalité jusqu’aux astres, les « planètes », disait ma tante, qui intervenaient autant dans la coupe des cheveux (j’en ai fait l’expérience, mèches toujours rebelles par l’inattention à une phase de la lune et à une autre étoile) que dans le plantage des pommes de terre, de même que la communauté se trouvait liée par des rapports, fondés sur une économie de survie, qui faisaient que si tel domestique de campagne ne pouvait plus assurer sa tâche, son fils lui succédait naturellement. Il y avait, entre maîtres et valets, riches et pauvres, un fond de respect et d’estime que la solidarité scellait dans l’intérêt commun. Le travail ne se discutait pas, et le maître pas plus que le valet, si le temps ou les circonstances les y obligeaient, ne s’y dérobaient sous aucun prétexte. C’était un monde très humain, ce qui ne signifie pas qu’il ne s’y manifestait point de conflits ou même de violences. L’âpreté des gens, en particulier, y était proportionnée à la dureté de leur condition. Lorsque j’ai senti le commencement de la fin de cette civilisation paysanne, il m’a semblé entrer en guerre – ma vraie guerre, contre l’invasion industrielle et touristique. Testament du Haut-Rhône en témoigne. Or il est probable que je n’aurais jamais écrit ce livre si j’avais vécu cent ans plus tôt, dans un monde encore stable et tenu ensemble. Au moment où un pays disparaît et meurt, il y a une parole qui émerge. C’est celle-ci que j’ai été obligé, en toute sincérité, d’incarner.



    medium_Chappaz.10.jpgD’une guerre l’autre
    Si les premiers textes de Maurice Chappaz, composés au seuil et pendant la Deuxième Guerre mondiale, n’accusent guère les secousses de celle-ci, la période de sa mobilisation n’en a moins compté dans sa formation, humainement parlant, autant que dans sa vision de la Suisse, comme il en a déjà rendu compte dans le récit de Partir à vingt Ans.
    - Comment avez-vous vécu la période de la guerre, et qu’y avez-vous appris ?
    - Ce que j’ai d’abord constaté, c’est que la Suisse, j’entends le peuple suisse, face à la guerre, n’a pas eu d’hésitation. Il y avait peut-être, dans sa résolution et sa conviction qu’il tiendrait face aux nations assassines, une sorte de naïveté enfantine. N’empêche : dès 1938, nous étions sûrs qu’elle allait arriver, et résolus à l’affronter. Le nazisme nous semblait l’horreur absolue. Cependant, avant même qu’elle n’éclate, je m’étais déjà immergé dans la vie militaire. De 1936 à 1939, parallèlement à mes études de droit à Lausanne, que je faisais par devoir filial plus que par goût, j’ai passé de plus en plus de temps sous l’uniforme, de l’école de recrue aux périodes où je « payais » mes galons de caporal puis de lieutenant. Et ce temps fut plutôt heureux. Il y avait une timidité en moi, qui faisait que j’avais peu d’amis. La camaraderie que j’ai trouvée alors m’était précieuse. Tel était aussi bien le peuple: cette armée à ras du sol de citoyens. En outre j’y ai découvert le pays, notamment le canton de Vaud où nous avons beaucoup marché et « manœuvré », nous trouvant toujours bien accueillis dans ces modestes grandes fermes si attentives où, chaque jour, une Bible était ouverte dans la pièce commune. Ensuite, jeune lieutenant, je me suis bien entendu avec mes hommes. Pendant la guerre, j’ai été sensible à la situation des paysans et n’ai pas hésité, en douce et en toute confiance, à leur accorder la liberté de passer soudain deux jours chez eux pour les moissons urgentes. Durant toute la mobilisation, je n’ai rencontré qu’un officier fascisant et réellement antisémite, qui n’était d’ailleurs pas aimé. A un moment donné, c’est lui, croyant me punir, qui m’a envoyé sur la frontière du Grand Saint-Bernard, où on me faisait suivre (c’était l’anonymat…) des ordres de refoulement non signés. Je me contentais de les déposer dans une boîte à cigares que j’ai gardée en souvenir, n’obéissant qu’aux ordres légalement signés, dont aucun ne m’a contraint à agir contre ma conscience. Cela étant, je savais que certains des réfugiés que je laissais passer pouvaient être renvoyés à d’autres échelons de l’autorité…

    De l’aventure d’écrire
    Se rappelant ses débuts en écriture, Maurice Chappaz ne manque de témoigner sa reconnaissance à l’enseignement de ses professeurs du collège de Saint-Maurice, tel l’oblat Edmond Humeau, écrivain lui-même. Or c’est à Saint-Maurice qu’il fit la connaissance, aussi, de Georges Borgeaud, avec lequel il allait vivre sa première expérience d’auteur.
    - Un Homme qui vivait couché sur un Banc est-il vraiment votre premier texte d’auteur ?
    - Oui, je l’ai écrit en toute ingénuité, comme ça, parce que j’avais beaucoup aimé l’exercice de la rédaction, au collège, et dans l’espoir intéressé, en l’occurrence, de gagner un concours de nouvelles qu’avait lancé la revue Suisse romande. Si une certaine sûreté littéraire s’y manifeste, c’est que nous lisions beaucoup, avec mes amis, et que l’enseignement de Saint-Maurice nous avait fourni un bagage solide à cet égard. Je ne crois pas exagérer en affirmant que les travaux de maturité de ce collège étaient d’un niveau égal, voire supérieur, à beaucoup de mémoires de licence actuels. A la même époque, j’ai participé à un autre concours, proposé par la revue française Mesures, qui portait à la fois sur la nouvelle, la traduction et la poésie. Comme mes amis de collège Georges Borgeaud et Jean-Louis de Chastonay avaient choisi les deux premiers genres, je me suis lancé dans la poésie pour la première fois aussi, avec La Merveille de la Femme, qui constituerait plus tard la première partie de Verdures de la nuit. Sur quoi la guerre est arrivée, et ce fut la fin de Mesures. Pour moi, écrire était alors une aventure terriblement attirante, qui correspondait à une poussée intérieure encore inconnue, innommée, mais qui me sollicitait fortement. Cette vocation entrait en conflit, évidemment, avec ce que les miens attendaient alors de moi, mais comment refuser d’y croire et balayer une nécessité profonde ?


    Des fidélités opposées
    S’il était proche de sa mère, Maurice Chappaz, aîné de dix enfants, ne s’entendait guère avec son père, avocat valaisan en vue et despote familial qui acceptait de revoir son fils sous l’uniforme mais excluait son retour au bercail sans diplôme de droit en poche. Ce fut auprès de son oncle Maurice Troillet, notamment, que le poète allait trouver un appui et un mentor, à l’Abbaye du Châble où il passa son enfance.
    - Comment votre père a-t-il accueilli vos premiers succès littéraires ?
    - Comme il en va de toute chose, dans la vie, ses réactions ont été mêlées, ambiguës. Bien sûr, il aurait préféré que je finisse mon droit, mais lui-même était un lecteur cultivé, et je crois que c’est avec fierté qu’il a appris le succès de Testament du Haut-Rhône. Auparavant, ce n’est pas sans satisfaction qu’il m’a annoncé un jour qu’il avait vu mon premier livre, Verdures de la Nuit, dans une vitrine de librairie. A la même époque, j’ai appris qu’il avait cité mes vers dans un de ses discours d’homme politique. Pour ma part, je le comprenais d’ailleurs ; je n’étais pas ce qu’on pourrait dire un fils révolté : je le respectais, car c’était un homme intègre, mais je n’en étais pas moins décidé à vivre ma vocation. Lorsque j’ai rencontré Corinna, mon père a été impressionné par sa personnalité et sa prestance, et je crois que cela aussi a joué en ma faveur…

    De l’engagement en littérature
    Les débuts littéraires de Maurice Chappaz datent de l’immédiat après-guerre, marqué par une nouvelle attitude des écrivains face à la politique, en Suisse romande comme ailleurs. Dans les années 50, il fréquenta notamment Georges Haldas, proche à cette époque du messianisme stalinien, puis André Bonnard, qui lança les traductions grecques et latines par les étudiants romands, mais dont les prises de position et les actes aboutirent à un procès retentissant. Et j’ai soutenu la personne, non les idées.
    - Quel sentiment vous a inspiré le communisme ?
    - Comme il en allait du nazisme, ma foi catholique excluait mon adhésion à ce système dont on a découvert plus tard les méfaits. Très courageux et sensible aux urgences sociales, Georges Haldas, avec lequel j’étais alors très lié, prétendait pour sa part que le nouvel Evangile et le nouveau Christ des nations se trouvaient désormais à Moscou. Lorsque je me moquais de la bande des apparatchiks qui y plastronnaient et lançaient leurs oukazes, il me renvoyait à la hiérarchie romaine en affirmant que les princes de l’église faisaient de drôles de représentants du Christ. L’ « engagement » était le mot clef, le billet du salut. Bref, cela a contribué à nous séparer. Des années plus tard, en mai 68, je me suis trouvé à Paris et c’est avec une certaine ironie que j’ai vu, lors d’un défilé, les pontes du parti communiste, Aragon en tête, se faire siffler par les contestataires. De ceux-ci, je me suis senti proche en assistant à leurs débats ; l’utopie m’était réellement sympathique, mais pas les théories à n’en plus finir qui ont suivi, et je ne parle pas, aujourd’hui, de la bonne conscience des médias, si facilement de gauche… dans leurs bureaux.



    Du progrès et de la technique
    Ainsi que l’a justement rappelé Christophe Carraud dans son livre, paru chez Seghers, l’attitude de l’auteur des Maquereaux des Cimes blanches, face à la technique, ne se borne pas à un refus de type réactionnaire. Cela se vérifie, d’ailleurs, dès la lecture de Testament du Haut-Rhône et plus encore dans le Chant de la Grande-Dixence.
    - A quel moment la technique commence-t-elle de vous inquiéter ?
    - Je ne suis pas contre la technique en tant que telle. Je ne nie pas le progrès et la relative libération qu’il représente. Pouvoir parler avec un interlocuteur qui se trouve au Québec, au moyen d’un téléphone portable, est une sorte de miracle si je me replace dans la mentalité d’un paysan du début du vingtième siècle. De la même façon, j’observais l’autre jour le vol gracieux de parapentes au-dessus des toits et à l’autre bout de la rue le travail de terrassiers creusant des égouts, pics, pelles en mains soulevant d’énormes tuyaux, tous d’une dignité si active, si juste, guidés par des machines d’une merveilleuse efficacité. Je ne nie pas la commodité de tout ça, l’exploit, mais il faut que la conscience soit à la hauteur de la technique. Dans l’économie de survie qui caractérisait la civilisation paysanne, le laboureur ou le faucheur devait constamment « penser avec les mains », réfléchir à la persistance de la nature dans tous ses détails, puissance et conscience devaient s’épauler. La destruction de la nature n’était pas le prix de la rapidité et de l’efficience. L’homme de ce monde-là devait être à la fois courageux, intelligent et honnête. Avec la technique inconditionnée, tout risque de nous échapper à tout moment. Cela étant, je ne regrette pas de vivre au XX siècle. A la question de savoir quand il aurait aimé vivre, Claude Lévi-Strauss répondait : au XIXe siècle, parce que c’était le temps de toutes les inventions. Pour ma part, je crois à la vie. Je suis né dans un mouvement. Je suis resté fidèle à mon origine, tout en m’adaptant au monde en émergence. Je lis ainsi très régulièrement les journaux, pour me tenir au courant du changement de civilisation et même de l’abîme. Nous devenons comme des chats sauvages apprivoisés par la mort.

    medium_Chappaz10.2.JPGDu pays rêvé
    S’il y a du catastrophisme prophétique dans la vision de Maurice Chappaz, la révolte du poète se mêle indissolublement à une attente qui en appelle à la valeur et à la régénération, dont son verbe lumineux exprime le sens.
    - Maurice Chappaz, à quel « pays » à venir aspirez-vous ?
    - Au point de vue de la pensée, s’il s’agit de raisonner et d’agir, la Grèce projetant sa beauté m’a nourri autant que Rome pour la littérature et la langue. J’ai aussi emporté de Lausanne le tourbillon verbal d’un fameux professeur de droit romain (Philippe Meylan, en 1939) qui enseignait, comme s’il plaidait, ce droit impeccable qui dans l’ordre ou le désordre devient « la raison écrite2. Cependant bridant ces espérances le pays que j’ai rêvé c’est le Tibet avec les montagnes qui prient, les flocons de neige qui oensent, aperçu comme un Valais mondial hors de l’Histoire. Il a existé pendant cinq ou six siècles, mais il est en train lui aussi de s’évanouir, génocidé physiquement, industriellement. Pour une Apocalypse peut-être. J’ai essayé de le toucher. Je suis allé à sa frontière vers un sanctuaire de pèlerins, dans l’au-delà du Népal. Il disparaît comme le Valais disparaît en moi, avec moi, comme je vois aussi le catholicisme se disperser ou se perdre. J’ai connu un pays auquel je reste viscéralement attaché, tout en comprenant qu’il doit évoluer. Il est évident que le pays que j’ai connu ne pouvait pas ne pas disparaître, mourir en raison même de sa réussite. Telle une graine. J’aimerais qu’il soit remplacé par un pays aussi défendable moralement, politiquement et humainement. Je reste fidèle à des principes qui étaient ceux de mes aïeux, où la parole donnée avait valeur de signature, alors tenue pour sacrée. J’ai connu un monde dans lequel on ne fermait pas les portes à clef. Le vol y était exclu. Ainsi, un garçon qui avait dérobé deux plaques de chocolat, dans l’épicerie de Lourtier, a-t-il été forcé de quitter le village. Aujourd’hui c’est tout différent : on dit que seuls les imbéciles volent, alors qu’il suffit de s’arranger avec la loi… Et ce n’est pas le vol d’argent qui a tellement d’importance. On le corrige. Mais on éteint une âme inconnue qui se cache partout dans les vies. Cela étant, si le lien communautaire est rompu, si ce qu’on appelait le peuple n’existe plus, je ne crois pas, pour autant, que les hommes d’aujourd’hui soient plus mauvais qu’avant, pas du tout. Moins vrais peut-être : la science remplace la foi. On a rétréci arbitrairement le mystère. Et puis je pense que toute chose belle engendre une espérance. Le monde paysan disparaissant a trouvé, en Gustave Roud, un témoin rare. C’est pourquoi Roud m’émeut infiniment : lui qui a fait des études, a choisi de rester attaché à la terre, faisant retour dans la ferme familiale de Carrouge. Il y a vécu une vie de sublimation, sensible à tel paysan avec une pureté relevant de l’amour courtois. Lui-même vivait comme une ombre, mais c’est sa parole de poète qui perpétue sa campagne perdue. A ma façon, j’ai vécu moi aussi cette destinée qui fait que la page d’écriture sera peut-être la goutte d’éternité. D’une autre manière, j’ai trouvé cette grâce chez un Charles-Albert Cingria qui, quoique survivant aux franges de la mendicité, reflétait la même allégresse et le même souci de l’exprimer, devenant par son verbe le nuage qui passait, la fumée que le vent emportait, la fraise dans sa paille, l’oiseau, le chat s’étirant sur un mur, les enfants dans la lumière, le grain de raisin et le cosmos. Noter cosmos : la Ramuzie, puis tous les instants de Corinna.

    - Comment, enfin, Maurice Chappaz, vous représentez-vous le paradis ?
    - Je crois qu’on ne peut évoquer le paradis qu’en relation avec ce qui est visible ici bas, fugacement, par intermittence. Cela peut n’être qu’un visage dans une gare, un brin d’herbe frémissant, l’inattendu d’un nuage ou une goutte de pluie qui tombe dans une sorte de transparence obscure, et vous entendez aussi le bruit infime que cette goutte de pluie fait en touchant terre. Je dirais ainsi que l’image du paradis, telle que je me le représente, serait comme une surprise à l’envers… Le paradis est aussi exigeant que l’enfer ! Cendre et alléluia… Tout à coup l’innocence !

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    Cette présentation et cet entretien ont paru dans la nouvelle revue ViceVersa Littérature, en traductions allemande et italienne, et sur le site Le Culturactif. http://www.culturactif.ch/

    Documents photographique: Maurice Chappaz en 1986 (Gérald Bosshard), Portraits de Maurice Chappaz à divers âges (DR, Jean Mohr). Maurice Chappaz et Michène au Spitzberg (DR). L'Abbaye du Châble. Maurice Chappaz au Châble (Philippe Dubath).

  • Ceux qui prennent le temps

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    Celui qui n’entend plus son cœur battre / Celle qui fait de plus en plus de détours / Ceux qui se retrouvent en clairière / Celui qui se déprend de lui-même en écoutant la prairie nocturne / Celle qui en découd avec l’horloge de la gare centrale / Ceux qui aiment l’Afrique à cause de ça / Celui qui a découvert le temps de la peinture / Celle qui n’a pas le temps d’y penser / Ceux qui le prient de suspendre son vol dans la cabine pressurisée / Celui qui a pris le temps et l’a posé Dieu sait où de sorte que son épouse Rebecca ne le trouve plus et se sent un peu perdue dans leur villa tout confort de Noland / Celle qui erre dans l’horaire / Ceux qui trouvent ce matin le temps mauvais / Celui qui a pris le temps de faire quelques garçons à sa conjointe afin d’honorer son nom et gérer l’usine / Celle qui a tout le temps de ne rien faire conformément à sa condition de bourgeoise évoluée dont le mari dans les affaires subventionne sa boutique Au Temps perdu / Ceux qui ont à peine le temps de se regarder avant et après ce qu’ils appellent Les Rapports / Celui qui a eu un Rapport vite fait avec son employée Duflon dont il a payé le tiers de la couronne mortuaire la semaine passée / Celle qui fronce le sourcil quand son mari lui dit que leur nouvelle maison sera de bon rapport / Ceux qui font en confession leur rapport rapport aux Rapports à l’Abbé Pferd qui hennit de réprobation / Celui qui constate que le champ sémantique du verbe anglo-américain to jerk a varié avec le temps / Celle qui parle de la temporalité de l’orgie dans son master sur les néo-libertins / Ceux qui tuent le temps à coup de patiences / Celui qui dit que son œuvre se situe à la crête du temps pour impressionner la poétesse végétarienne qu’il se taperait bien / Celle qui croit avoir perdu du temps en lisant La Recherche dont elle cite pourtant des scènes au Club des Femmes Lettrées / Ceux qui n’ont pas lu La Recherche mais en trouvent plus qu’il n’en faut pour le perdre / Celui qui remonte le Temps par la face sud vu qu’il s’est fait ultra chier la dernière fois dans le passage glacé de la Nord Directissime dit Le Linceul / Celle qui pense avoir tout le temps devant elle sans se douter de cela que le pneu de la roue droite de sa Toyota Fan Cruiser 4x4 à conduite assistée va crever tout à l’heure à cause d’un éclat de verre disposé là tout exprès par la Fatalité / Ceux qui ont tout perdu sauf le temps de se le rappeler en souriant / Celui qui chevauche mentalement le Temps comme son fils chevauche physiquement le Tigre / Celle qui confie à son amie Edmée que l’orgasme avec un grand O lui a toujours procuré la sensation d’échapper au temps et son amie Edmée lui dit ah ça c’est incroyable mais moi aussi chérie / Ceux qui se pressent de ne pas stresser afin de finir leur job sans se presser / Celui qui se prélasse dans l’étang / Celle qui prend le temps de lire Les Foudroyés / Ceux qui se flattent de lâcher en société des formules genre  faut laisser le temps au temps et autres clichés à la Tonton / Celui qui regarde passer son temps en ruminant / Celle qui s’attend  à un changement de temps au moment de se retirer des camions / Ceux qui tirent au flan du Temps / Celui qui t’informe par SMS que ton temps est venu à quoi tu réponds d’un texto impatient que rien ne presse / Celle qui a juste eu le temps de les mettre au monde avant de quitter ce dernier / Ceux qui retrouvent le temps de se parler et plus si affinités, etc.

    Image : Philip Seelen           

     

  • Ramuz retrouvé


    Deux forts volumes de La Pléiade marquent l’entrée du plus grand des écrivains romands dans le club des « immortels » de la littérature.


    «Qu’aurait fait Eschyle s’il était né en 1878, quelque part dans mon pays, le pays de Vaud », se demandait le jeune Ramuz en songeant à sa propre vocation. Naïve ou présomptueuse question ? Plutôt celle d’un futur écrivain recherchant un thème digne de l’absolu auquel il entendait se vouer. Quelques années plus tard, il écrivait ainsi une première tragédie sous la forme d’un bref roman d’un noir étincelant: Aline, rappelant la Douce de Dostoïevski et qui n’a pas pris une ride à un siècle de distance. De la même façon, on pourrait dire que Jean-Luc persécuté est à la hauteur de Bernanos, que Les circonstances de la vie sont d’un Flaubert vaudois, que la bouleversante nouvelle du Cheval du Seautier est l’égale de Kholst Mier de Tolstoï, et ses personnages d’innocents égarés les frères de ceux de Faulkner. Or tous ces auteurs sont entrés aujourd’hui dans La Pléiade, comme l’est également Giono auquel on le compare.
    Le paradoxe de Ramuz est qu’il reste méconnu du grand public français, sous-estimé des spécialistes, à peu près absent des librairies hexagonales. Dans son Introduction à l’édition de la Pléiade, Doris Jakubec montre bien comment Ramuz a été longtemps en relation avec la vie littéraire française (Gide, Maritain, Claudel ou Céline l’estimaient beaucoup) et ensuite « coupé de tout ». Par ailleurs, elle rappelle les divers malentendus qui l’ont fait classer « régionaliste» alors qu’il cherche l’homme élémentaire, et, sur la « motte » de son coin de terre, l’universel. Enfin, le genre du roman-poème, que Ramuz va développer de façon très personnelle, ne laissera de décontenancer. Archaïque apparemment, il fut un novateur dont on redécouvre aujourd’hui la fraîcheur et l’originalité du style.
    Au styliste, notons que, de Gaston Cherpillod à Alice Rivaz, et de Georges Haldas à Jacques Chessex, ou d’Etienne Barilier à Jacques-Etienne Bovard, la reconnaissance de Ramuz n’a jamais failli chez les écrivains romands, de même que sa lecture « démocratique » s’est poursuivie tant bien que mal dans les familles et les écoles. Quant à la défense et à l’illustration critique de l’œuvre, elle a connu certaine constance à l’université, dans le sillage du professeur Gilbert Guisan, Doris Jakubec et, aujourd’hui, Roger Francillon et Daniel Maggetti, Philippe Renaud et Noël Cordonnier, Gérald Froidevaux et Alain Rochat entourés d’une équipe de chercheurs, ont entrepris ce fameux « Chantier Ramuz » qui aboutit parallèlement à l’édition semi-critique des vingt–deux romans en Pléiade et à la publication des trois premiers volumes du Journal, constituant le départ des Œuvres complète à paraître chez Slatkine.
    Le trésor « de l’ombre »
    Comme un Dürrenmatt, aux réécritures légendaires, Ramuz est de ces galériens de travail littéraire dont le « creusement » à fond de mine - ce que Doris Jakubec appelle « l’écriture de l’ombre » - a compté autant que la partie révélée. Or c’est ce labeur immense, et tout ce qu’il révèle des tâtons et des approches, mais aussi des choix décisifs menant à la publication, qu’éclaire aujourd’hui l’appareil critique des chercheurs. Ainsi, « autour » du texte lui-même, découvre-t-on les éléments de sa genèse, les circonstances biographiques de sa composition et les « retombées » de sa réception. On peut certes toujours lire Ramuz « tout nu », en s’en tenant au seul texte. Mais le travail accompli (et se poursuivant) par les chercheurs sur le matériau des 62.610 pages manuscrites constituant le « trésor » de La Muette, devrait alimenter une vraie « relecture » critique de l’œuvre autant que de l’homme Ramuz.

    C.F. Ramuz. Romans I et II, Edition publiée sous la direction de Doris Jakubec. Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, deux volumes sous coffret de 1752 et 1796p.
    C.F. Ramuz. Œuvres complètes. Journal I (1895-1903), Journal II (1904-1920), Journal III (1921-1947). Edition établie par Daniel Maggetti et Laura Saggiorato. Slatkine, 462p, 590p. et 586p.

     

    Afin que vive Ramuz,
    il faut le lire pour et contre

    La consécration de Charles Ferdinand Ramuz sur papier Bible et relié pleine peau nous enchante, comme une reconnaissance légitime, mais l’édition semi-critique de La Pléiade, et l’édition super-critique  des Œuvres complètes, chez Slatkine, vont-t-elles vraiment contribuer à la meilleure connaissance de cette œuvre en ce qu’elle a de plus tonique, voire de plus anticonformiste ? Inversement, va-t-on commencer de parler de ce que cette même œuvre a de parfois décevant, de répétitif ou de carrément discutable ? Les spécialistes se penchant sur son fonctionnement, ses modalités narratologiques ou autres « stratégies » formelles, sans parler des « campagnes » d’écriture de l’écrivain, ne vont-ils pas noyer le gros poisson vivant de cette œuvre si diverse ? En bref : va-t-on enfin lire vraiment Ramuz et en parler sans précautions ?  
    Il y a quelques lustres, Etienne Barilier, sous le titre de Soyons médiocres, publiait un pamphlet où il s’en prenait à certaine fausse modestie très romande (et très suisse aussi), qui consiste à la fois à se flatter et à se dénigrer, à glorifier les morts pour ne pas voir les vivants, et par exemple à considérer Ramuz comme un « grand arbre », ce qui revient exactement à le neutraliser et à n’en dire rien.
    Ramuz n’est pas un grand arbre mais un écrivain vivant, dont certains textes paraissent écrits ce matin, qui nous bouleverse quand il réinvente Roméo et Juliette avec La guerre dans le Haut-Pays, et qui nous désole quand, dans Le Grand Printemps, il affirme que ceux qui ne souffrent pas, du côté suisse du lac Léman, pendant que des jeunes gens meurent dans les tranchées (et Cendrars se fait amputer au même moment), endurent encore plus mais « moralement », n’est-ce pas, comme « à distance »…
    Il y a beaucoup à dire de Ramuz : c’est un merveilleux poète du détail, un extraordinaire révélateur de réalité, un peintre de la beauté du monde (sa redécouverte de son pays par les yeux de Cézanne est un grand moment), un être de compassion et, de loin en loin, un véritable génie prémonitoire, comme l’illustrent ses essais ou ses fulgurantes Remarques ! Mais il y a aussi un Ramuz répétitif et phraseur, un homme de lettres confiné, un citoyen dont la vision de la Suisse ou du monde en devenir semble bien étriquée, un « rentré » qui creuse et un « mystique » qui tourne en rond.
    Antoine Gallimard l’a dit nettement : la Pléiade ne doit pas être un Panthéon, à savoir un cimetière, mais une sorte de musée imaginaire de la littérature vivante, selon l’idée que s’en faisait Malraux en matière d’art. Nous pourrions ajouter, plus que musée: bibliothèque-agora, et pas que d’un club sélect ou académique.
    Or comment faire lire Ramuz aujourd’hui ? Comment ne pas regretter qu’un mouvement plus ample et plus concerté ne suscite des publications en poche et rayonne dans les écoles ? Ramuz ne serait-il qu’une momie à embaumer ou le prétexte, pour de jeunes chercheurs, à travailler quelque temps « sur » un écrivain en de confortables conditions ?
    De telles questions ne voudraient pas dénigrer un vaste chantier, mais poser le problème de la lecture d’une œuvre proche, en relation avec une littérature vivante, dont les conditions de vie sont de plus en plus précaires.
    Le chantier pharaonique de Ramuz est défendable s’il engage une défense de la culture vivante de ce pays, faute de quoi nous nous tournerons vers Stress : qu’il nous fagote vite fait le rap de Ramuz, et qu’on n’en parle plus…  

  • L’humanité lancinante de William Trevor

    0446913db47fcacb26bcba6a75381c83.jpgA propos de Lucy

    Le sentiment mêlé de l’incroyable cruauté, parfois, de la destinée, et de la non moins incroyable capacité de l’être humain à la surmonter, se dégage de la lecture du plus déchirant et du plus beau des romans de l’écrivain irlandais William Trevor, déclaré “le plus grand auteur vivant de nouvelles de langue anglaise” par le New Yorker et qui manqua de peu, avec Lucy, le Booker Prize en novembre 2002.
    Encore peu connu des lecteurs de langue française, défendu par un “petit” éditeur qui s’acharne héroïquement à défendre la qualité plus que la quantité, William Trevor n’en est pas pas moins de ces quelques auteurs contemporains dont on se transmet le nom comme un secret, parce que ses livres échappent au bruit du monde et à la fugacité des modes, tout en nous plongeant au coeur du monde et dans le présent incandescent. Un sentiment profond du tragique et du caractère mystérieux de chaque existence, la perception très aiguë de ce qui lie les destinées individuelles et les drames collectifs, un mélange de lucidité placide et de tendresse imprègnent autant les nouvelles de Trevor, dont le recueil anglais compte plus de mille pages, que ses romans, tel le mémorable En lisant Tourgueniev, évocation poignante et poétique d’une destinée de femme qu’on pourrait dire la parente sensible de la protagoniste de Lucy. Mais ce nouveau roman ne s’en tient pas à la seule destinée de Lucy. De fait, c’est à tous les personnages directement frappés par ce drame apparemment absurde, et si riche de significations, que l’auteur voue son attention compassionnelle, tous étant à la fois coupables et victimes, responsables à certains égards et innocents. Roman de la fatalité et de la fidélité, de la faute et du pardon, de l’attachement à une terre et de l’exil, de l’amour empêché et de sa sublimation, Lucy entremêle enfin l’histoire d’une femme et celle de l’Irlande contemporaine, du début de l’ère dite “des troubles” à nos jours.

    “C’est notre drame, en Irlande, dit l’un des personnages du roman, que pour une raison ou pour une autre nous soyons encore et toujours obligés de fuir ce qui nous est cher”. En l’occurrence, c’est à cause de l’insécurité croissante que le capitaine Everard Gault, rescapé de la Grande Guerre, et sa femme Héloïse, Anglaise d’origine, décident en 1921 de quitter leur propriété côtière proche de Kilauran, dans le comté “rebelle” de Cork. A l’origine de leur angoisse et de leur décision de s’exiler dans le Sussex: l’empoisonnement de leurs chiens et la tentative nocturne de trois jeunes gens d’incendier leur maison, qui a poussé le capitaine Gault à tirer sur l’un d’eux, le blessant et risquant alors de probables représailles. Le souci des conjoints est évidemment de protéger leur enfant unique, la petite Lucy, agée de presque neuf ans. Or ce qu’ils n’ont pas prévu, c’est que celle-ci, vivant en symbiose avec la nature, se refuse absolument de quitter ce coin de terre et de mer. A la veille du départ annoncé, elle disparaît ainsi avec quelques victuailles, sans s’imaginer du tout qu’elle scelle son malheur et celui des siens. De fait, ceux-ci en arrivent à se convaincre, après des semaines de recherches, que la petite s’est noyée, comme le leur suggère un unique vêtement retrouvé dans les rochers. Désespérée, poignée par la culpabilité (elle s’imagine que l’enfant s’est suicidée) et craignant plus que tout d’avoir à identifier un cadavre, la mère de Lucy entraîne alors son mari à une fuite qui les conduit, effaçant toute trace derrière eux, en Suisse puis en Italie. Ce qu’ils ignorent, c’est que Lucy est retrouvée entretemps par le gardien de leur maison, vivante et bientôt gagnée à son tour par un sentiment de culpabilité qui va la poursuivre toute sa vie durant.

    Car la vie, désormais, va reprendre dans la séparation. Si invraisemblable que cela paraisse (mais ce ne l’est pas du tout en réalité), Lucy ne reverra jamais sa mère, qui se refuse à tout retour et se réfugie, en Italie, dans le culte de la beauté magnifiée par les peintres. Les années vont ainsi passer, l’approche de la guerre poussera le couple à se replier au Tessin, et la maladie finira par terrasser Héloïse Gault, laissant son compagnon anéanti mais résolu, pour sa part, à revenir au pays. Entretemps, prise en charge par les fermiers Henry et Bridget (lesquels incarnent un autre type de totale fidélité), Lucy a grandi non sans subir l’opprobre de ses camarades et de certains adultes l’estimant “possédée”, puis est devenue la réplique belle et cultivée de sa mère dont elle partage, en outre, le sentiment lancinant d’une faute dont seul le retour de ses parents la délivrera. Ainsi se refuse-t-elle de vivre l’amour que lui offre un jeune homme, et qu’elle partage, s’estimant indigne de tout bonheur avant d’être pardonnée. Un troisième personnage, en outre, est poursuivi par la même hantise de la faute commise, et c’est le dénommé Hoharan, sur lequel le père de Lucy a tiré, que tous considèrent comme une victime alors qu’il s’estime le premier coupable, torturé par des rêves et finissant à l’asile.

    Développé à fines et douces touches, tout en délicatesse, ce roman de William Trevor nous semble traversé, en dépit de la profonde mélancolie qui l’imprègne, par une lumière indiquée par le prénom même de la protagoniste, en laquelle on peut voir l’émanation ou l’aura d’une âme pure. Or la beauté intérieure et la noblesse de coeur ne se borne pas à ce personnage, qu’on retrouve aussi bien chez sa mère et son père que chez ses parents adoptifs et l’homme dont elle aurait pour faire le bonheur, et jusque chez le pauvre Hoharan qu’elle ira visiter des années durant à l’asile sous le regard perplexe des gens raisonnables. Si le moment des retrouvailles du père et de la fille est particulièrement bouleversant, c’est cependant au fil du temps et de la vie ordinaire, dans l’acceptation progressive et, pour Lucy, dans la pure jubilation qu’elle éprouve à réaliser de belles broderies et à les offrir, que William Trevor module sa propre vision de romancier à la si pénétrante compréhension et au si profond amour.

    Wiliam Trevor. Lucy. Traduit de l’anglais (Irlande) par Katia Holmes. Editions Phébus.

  • El Pasaporte

    Quentin4.jpg

    Ces notes constituent la substance du Notebook à l’enseigne d’un Pasaporte de la Republica de Cuba octroyé à l’écrivain libre Quentin Mouron, en l’Ambassade du papillon, par l’employé de faction JLK, le 23 décembre 2011, veille de Noël. Il est souhaitable de ne pas en prendre connaissance avant la lecture du premier roman de ce jeune auteur prometteur, mais seulement après…


    Quentin Mouron. Au point d’effusion des égouts. Morattel, 137p.


    - L’exergue de Duras prépare à la comédie.
    - « Encore une fois la comédie ».
    - Et le départ mimant Voyage : « C’est à Los Angeles que ça a commencé ».
    - Dans la touffeur d’août où le smog s’enflamme.
    - « Et c’est un ciel plus grand qu’ailleurs ».
    - Le pavé à consistance molle, ramollie ramollo par la chaleur. Comme à Paris, sauf que plus. Comme à Rome plutôt.
    - « On traverse toutes les dimensions d’un coup ».
    - Tout de suite se démarquant des impressions générales.
    - « Qu’après le mythe c’est rien ».
    - Il va dire ce qu’il a vu et ressenti « débarqué de l’avion, au crépuscule, dans l’incendie ».
    - Et cette première sentence pour cadrer sa phénoménologie express : « C’est une erreur de chercher l’essence dans l’analyse, postérieurement, au réveil. Il faut sentir le soir même, toutes voiles dehors et l’émotion qui brûle la gorge. Le feu du ciel. Et le délire ».
    - Et déjà lui vient un début de fièvre.
    - Il va défaillir le petit crevé : il verse.
    - Se dit alors qu’il n’est pas fait pour les voyages. Mais qui le serait ?
    - Cependant à la douane il passe gentiment. « Je sortais de l’enfance, j’avais pour moi les sortilèges et les rondeurs, le sourire franc- la gueule d’une pièce ».
    - D’emblée je relève la papatte. La palpite.
    - Le sens des mots. Le sens plus encore d’un mot pour l’autre, secret d’horlogerie fine.
    - Il a encore « le chic » et « le casier en fleurs ».
    - Mais le voici tituber.
    - Juste aidé par un gros Hollandais.
    - Sur quoi le voilà sauter dans un taxi auquel il indique Sunset Boulevard. Eh !
    - Rend très bien la course en zigzags et la folie visuelle. Tout à fait ce que j’ai vu à Houston et à Montréal et à New York et à Tokyo. « Ma tête partait au bilboquet ».
    - Et alors 36 chandelles. K.O. debout. Il verse pour de bon.
    - Très bon enchaînement ensuite en rupture de plan.
    - Ce que me disait Alain Cavalier : « Le cinéma c’est l’art de passer d’un plan à un autre ». Exactement ça dans Hitchcock, Cassavetes ou Godard.
    - Donc change de plan temporel aussi avec un recul : « Je me suis égaré quelquefois dans les ruelles qui bordent le boulevard ».
    - Et ce sont quelques silhouettes des ruelles. De vieux édentés. Les paumés à caddies. Des ados menottés.
    - Et toute de suite le côté naturellement caricatural et théâtral de tout ça.
    - Comme dans un film.
    - Mais « abouché avec la vie ».
    - Tout ça très finement noté. Mais c’est si rapide que ça risque de ne pas être capté du premier coup si l’œil glisse trop vite.
    - Il y a la Catwoman.
    - Il y a Elvis le énième.
    - Faut que l’illusion tienne.
    - Remarque que « Los Angeles tient par ses rue secondaires ».
    - Ce qu’on ne dirait pas de San Francisco de la même façon ni de New York.
    - « On vend du rêve, c’est bien vrai – on sait aussi vous le reprendre».
    - L’illusion pallie la crainte de la réalité. Los Angeles dans les grandes largeurs effraie. Moins verticalement que New York mais horizontalement bien plus et par l’imagination des films.
    - Philosophe sur l’illusion : « Quand je joue, je sais pourquoi je joue, quand je vis, je ne sais pas pourquoi je vis ».
    - Il n’en faudrait pas trop comme ça, mais là ça va…
    - Et voici le cousin Paul.
    - Un type « tout au théâtre ».
    - Campé en une page.
    - Policier de carrière mais de la « petite police » alors qu’il se rêve Rambo.
    - Vivant par procuration et « compensations ».
    - Un « qui n’a rien ».
    - Lorgnant les fillettes.
    - Collectionnant des fichiers pornos et se faisant pincer a casa. Jeter au trou.
    - Le jeune voyageur, lui, a de nouveau versé à ce qu’il semble.
    - Et se retrouve chez sa cousine Clara, dans un tout autre topo.
    - Westlake qu’il va découvrir à son tempo lent. « Par dedans ».
    - Déçu assez vite quand il y va vraiment.
    - Le quartier est riche et chiant, mortel. « les voisins sont aussi très propres ».
    - « Sans mythologie, prêtrise, aucune pédérastie ».
    - Le raccourci de cette phrase est un quartier. Exactement ce que j’ai capté dans le quartier du consul à New Orleans. « D’une blancheur d’hôpital ». Le ciel en cage.
    - Et la cousine Clara un peu dingue. Exactement la mère de Kevin !
    - L’Américaine quinqua divorcée névrosée obsédée par la queue qu’elle n’a pas sous la main.
    - Accusant donc son ex d’être un monstre lubrique.
    - Elle « couleuvre ». Joli verbe.
    - Forme un club de plaignantes du sexe.
    - Exactement ce que j’ai vu à la télé le premier jour au Texas : l’émission de Phil Donahue sur le thème des mères se demandant s’il fallait branler leurs garçons…
    - Tout ça qui impatiente le jeune homme.
    - Qui ne perd rien de l’observation. Sur les thérapeutes, les derviches, les ponctionneurs de fric de névrosées.
    - Il défie une des thérapeutes. Qui lui tire la langue.
    - Et Clara de pleurer.
    - « J’ai pas tout inventé », précise-t-il, malin…
    - Elle a quand même une certaine éducation.
    - Un peu de bibliothèque.
    - Quelques tableaux faux.
    - Il sent qu’il la juge un peu trop alors qu’il l’aime bien.
    - Trop froid, trop sur soi.
    - « Seulement j’avais une verge et elle avait un grain ».
    - « Nous avons dû nous renoncer à la fin » (p.30). Très bien cette torsion à l’intransitivité du règlement.
    - Un soir pourtant ils filent en virée.
    - La paire genre couguar et gigolo.
    - Soir d’exception. « Barrés »…
    - De brèves sentences et de plus longues plus sentencieuses…
    - Clara fait la folle. Tombe dans la piscine.
    - On s’amuse !
    - Délivrance ? Juste pas !
    - Retour le lendemain à la case névrose. « Au fond c’est l’habitude du malheur qui nous le rend incontournable ».
    - On a besoin de « poignards ».
    - Donc on restera.
    - Mais lui s’impatiente ! Sort de ses gonds.
    - Ils se fâchent. Se quittent pour la soirée. Se revoient le lendemain. C’est fini.
    Quentin19.jpg- Puis c’est son anniversaire.
    - Elle l’emmène au bord de la mer. Dans la brume, vers Malibu.
    - Et là, surprise de la cheffe, elle lui demande d’arrêter de se palucher. Kevin promet.
    - Scène étonnante : elliptique et un peu folle.
    - Puis il évoque la bibliothèque de Clara.
    - Avec du Bukowski dedans. Et du développement personnel.
    - Elle tend à « étendre son esprit ».
    - Suite une réflexion pertinente sur la bonne façon de lire (p.34).
    - « Il n’y a pas cent façons de lire un livre : il faut s’y jeter d’un bloc, faire corps avec l’auteur – sans réticences, préjugés, morale ».
    - Prône l’adhésion et l’immersion.
    - Puis se retrouvent à Beverly Hills.
    - Tout un monde de « vagins fripés » et d’« antiques couillons ».
    - Clara : « Tous les pianistes sont des maniaques ».
    - Il y a là un pianiste obsédé par Beethoven.
    - « Et nous avons passé la soirée à mentir au monde qui nous l’a bien rendu ».
    - Me rappelle la soirée à Sankt Anton avec le directeur du MET qui s’était déculotté. L’Amérique culturelle. Puis les masques glissent.
    - Et l’on se retrouve à Rodeo Drive où ça décolle. (pp.37-39)
    - Du lyrisme acéré. A lire à haute voix.
    - « Si on sait comme ça blesse profondément le cœur, une jante ».
    - Une façon de saisir des situations de fait par raccourcis saisissants.
    - Et la prison.
    - La prison où il fait meilleur que dehors souvent.
    - « On leur donne le sens qui manque », lui avait dit son cousin flic.
    - Sur quoi il enchaîne sur ses raisons d’écrire.
    - Rien que par vanité !
    - Pour se mirer génie dans le miroir. C’est ça.
    - « C’est une affaire de nerfs », qu’il dit encore.
    - Pointe « l’idéalisme foireux », Icare tombé de l’échelle.
    - Dit ne plus croire à l’Artiste.
    - Va voir une expo à Santa Monica. Fait le désagréable.
    - Daube sur les discours esthétiques, science de branleurs. Pas tout faux.
    - Participe cependant à « hurlements couverts ». On voit le tableau.
    - L’esthétique « passe le temps ».
    - Puis se retrouve chez une amie de Clara qui voit des alcooliques partout.
    - Parce qu’elle siffle évidemment.
    - On le met en garde contre le mari, vrai monstre.
    - Et voilà le mari : un pauvre type chauve « le regard en délire », en chaise roulante.
    - Qui a fait partie du cabinet de Schwarzenegger.
    - Mais ne baise plus pour raison de santé.
    - On l’accable. On l’attend au Funeral Home. Il aimerait aimer mais on le pousse là-bas. Très affreux tout ça.
    - Puis le youngster reste trois semaines au lit chez Clara.
    - Toujours malade ce petit monstre.
    - Et c’est là qu’il remarque la fille de la voisine.
    - Une certaine Laura.
    - Dont Clara lui dit pis que pendre.
    - Formidable ensuite : le récit du comment qu’on se laisse prendre. Par une fille pas vraiment belle mais qui accroche.
    - Genre cristallisation à l’américaine. Très bien observé tout ça ma foi.
    - Avec un aperçu subit du passé de Laura, fille d’alcoolos violents. Mais on lisse en surface. On fait face.
    - « J’aurais aimé être dans ses frissons », note-t-il.
    - Et pour se défendre : « Je n’aime pas aimer, je dois le dire, parce que j’ai l’impression d’être désarmé, nu, qu’un mot me fait hurler ».
    - Ensuite vient le portrait plus détaillé de Laura. Là aussi tout en ellipses.
    - Là encore une autre Amérique sous le verni de Westlake : brutale, paumée.
    - Mais Laura ne va pas se lâcher pour autant.
    - Alors que lui s’abandonne. Elle craint l’intimité, la rejette.
    - « Ca m’a valu des misères de n’être pas tranquille, d’être aussi mal moulé à l’écorce du monde ».
    - Laura le tolère «par exotisme ».
    - Trop maigre pour être chaleureuse.
    - Mais avant de se perdre ils vont à Pasadena.
    - Lieu très culture Getty, très science et sport.
    - « Einstein a vécu à Pasadena, on s’en costume encore »…
    - Le cinéma d’Hollywood, plus la componction.
    - Mais lui manque de manières culturelles.
    - Avec Laura il vit une journée de bonheur quand même, entre L.A. et San Francisco.
    - « Il y a des instants où les choses se montrent au jour, sans fard – sans hostilité ».
    - « Le bonheur au creux des choses », en somme.
    - Donc ça a l’air de mieux rouler. Et puis vient la nuit. Et patatrac !
    - Deux pages magnifiques d’intense pudeur (pp.62-63)
    - Ce qu’il a « avoué » à Laura se retourne contre lui.
    - « A Palo Alto, tout mon bonheur s’est consumé ».
    - Ne se parlent plus le lendemain.
    - Lui aime intensément.
    - Elle au petit pied.
    - Elle a déjà passé outre. Lui restera marqué.
    - Puis il revient sur Monterrey.
    - Très fin cette économie des retours arrière.
    - Retour sur une foire aux vieilles voitures. La nostalgie lourde.
    - Et vient novembre plus frais. Avec l’envie du désert.
    - Se dit qu’il pourrait regagner Laura par là.
    - Mais elle courbe le rendez-vous.
    - Se souviendra vaguement de lui.
    - Evoque alors Los Angeles comme lieu de spectacle.
    - Et le précipice que ça signifie.
    - Evoque « cette existence qui ne se supporte que dans la projection. Cette existence qui doit sans cesse se mettre en scène »
    - Chapitre II. Las Vegas
    - Il arrive à Trona.
    - Bled perdu s’il en est.
    - Où il tombe sur un vieux type à crochet. Vétéran du Vietnam. Mais pas vraiment héros.
    - Une vraie ramassée de sensations.
    - La fibre d’un chroniqueur épico-lyrique. Sans trémolo.
    - Se trouve d’abord à Barstow. Angoissé la moindre.
    - La pause cigarette au bord de la route. « Tous les siècles l’un dans l’autre ».
    - « Avec plus rien pour me montrer que le monde vieillit ». De la clope et du paquet de chips.
    - Puis le temps « s’est remis en route ».
    - La prose avance à petites phrases.
    - Bakersfield. Paysages désolés. La ville fantôme de Red Mountain.
    - Là aussi du vrai. Quentin13.jpgEt voici Trona. « Aucun menteur ici ». Nowhere.
    - Et la station-service. Le vieux au crochet.
    - « Pour être exact il faudrait dire les vices ou la violence. La haine ».
    - On en apprend plus sur le crochet. Qu’il a échappé à un crash en hélico où ses copains sont restés.
    - Le crochet qui se garde une arme pour si jamais, un M16.
    - « J’ai rencontré beaucoup de fous dans le désert ».
    - Le genre de phrase qui « étend » l’épique.
    - Et voilà le champion de la Budweiser dégueulée. Qui poste sur Youtube.
    - Joli numéro. Comme on en voit des tripotées sur WebcamWideWorld.
    - Pas mal aussi la projection dans le temps : « Quand je suis rentré »…
    - Le type typique de l’époque show à la maison. Star mondiale genre Deschiens.
    - « Si j’allais moi aussi me cesser de mentir ? Là j’avais à Trona un monde qui ne sait plus mentir. C’était pas à envier ».
    - Et d’ajouter : « le gros Jim était sincère. Il ne m’a pas donné beaucoup de goût pour la sincérité ».
    - Et cela de remarquable : « Le gros Jim ? Nous étions frères ! Il était moins poète. C’était les mêmes efforts – c’était le même désert ».
    - Et de relever qu’il est resté là « moins d’une journée »…
    - Et de comparer Trona à Paris.

    Quentin7.jpg
    - Et d’en venir à l’église de Trona, genre bunker ou container.
    - En quelques paragraphes : un monde !
    - Fabuleuse dégringolade. Pas meilleur raccourci de la déréliction.
    - Me rappelle le sapin à la rédaction, orné de papier de chiottes, que je décris dans Soleil d’hiver.
    - Evoque le pauvre curé.
    - La pauvre pancarte «Ouvert le dimanche ».
    - Les ruses de la nouvelle pastorale : bénédiction des billets de loterie, du hamster de Madame, des jerrycans de Monsieur. Folie.
    - Tout à fait la dérive d’Import/Export d’Ulrich Seidl en version californienne.
    - Et Quentin : « ça renvoie aux anges ».
    - Et l’on passe à la course d’école.
    - A la Death Valley. Pas le pied pour les écoliers, même pas excités que ça se passe sous la mer.
    - Sentence sur le travail. Un peu trop « dans le marbre » à mon goût.
    - « On accouche d’une charogne comme racine d’une tragédie ». Bon, ça va…
    - Mais après cela repart beaucoup plus fort (pp.85-86).
    - Excellentes notations sur le déterminisme et la liberté, même si ça pèche par désabusement juvénile à mes yeux : «La seule liberté, la minuscule –mais l’unique, c’est de se tromper soi-même et d’abuser les autres ».
    - Mais non, voyons…
    - D’ailleurs les vérités du voyageur sont transitoires : on le verra.
    - Intéressant aussi de voir s’amplifier la jalousie à distance.
    - Le livre « pour lui montrer »…
    - Très bon aussi le retour à la station d’essence.
    - Le facteur sonne deux fois c’est connu.
    - Et ça lui fait rencontrer Norbert, nouvel olibrius.
    - Essai raté avec le crochet : réussi avec le briscard bavarois.
    - Très bon portrait là aussi.
    - En trois phrases on voit le lascar, émancipé par la voiture, vasectomisé pour la liberté de mouvement. L’époque !
    - C’est par Norbert qu’il entend parler de Joshua Tree, où Quentin lira Céline.
    - Norbert qui le presse de venir à Vegas !
    - « Après L.A. et Trona, il me semblait avoir vécu dix ans ».
    - Puis il a une panne.
    - Un type à bermudas lui propose son aide et l’invite à un mariage. Il y va.
    - Nouvelle séquence carabinée genre Amérique profonde. (p.92)
    - Se sent intrus.
    - Bientôt regardé de travers.
    - Juif ou Arabe peut-être ? La parano galope. J’ai vécu ça comme ça en Floride et avec la mère de Kevin à propos du Vietnam.
    - Passage du cercueil dans la cuisine.
    - « J’ai roulé jusqu’à Bakersfield avec un souffle au cœur ».
    - Excellent : « J’étais arrivé à l’homme au point exact où il se quitte ».
    Quentin14.jpg- Puis c’est reparti jusqu’à Beatty.
    - Un autre trou où fleurit la crédulité S.F.
    - Le type à la caravane qui LES guette. « Les aliens. Les complots. Les maçons ».
    - Et puis il a un élan de bonheur nomade.
    - Et pense à cela : le repos du nomade, l’envie de se poser.
    - Et l’on en vient au vieux John. Qui joue à Farmville avec un Roumain !
    - « Que je ne rêvais pas ! ».
    - Mais non c’est très réel le virtuel !
    - Et débarque un autre type, agacé. Et les deux types parlent au bar sans plus s’occuper du voyageur. Là encore très bien observé. La routine conne des habitués.
    - Et le transport soudain. Les stances de café du commerce dans le désert.
    - « J’ai lu un truc sur les astéroïdes ».
    - Ou ça de géant que Quentin doit inventer : « Il paraît que le monde tiendrait dans la main s’il n’y avait pas de vide ». Chiche qu’il invente pas !
    - Il y a là-dedans de l’humanité directe dont parle Elie Faure à propos de Céline.
    - Tout plein d’étincelles tout le temps.
    - Puis il cède à l’invite de Norbert.
    - Et c’est reparti dans le désert populeux.
    - Et Vegas alors. L’éblouissement et le bouchon conjugués. On voit ça !
    - « Qu’on électrise la détresse ça la rend regardable ».
    - Exactement ce qu’il fait en somme avec ses mots.
    - Et voilà la « passementerie d’ordures en féerie ».
    - Toujours célinien mais à bon escient.
    - Et ces notes persos sur la religion du toc (p.113)
    - Se raille de faire le sociologue mais c’est aussi bien sinon mieux que le Baudrillard de Cool mémoires. Moins mode, plus dans la pâte et les « configurations d’abattoir ».
    - Et voilà le Bellagio. Le pompon doré. Les levées avec Norbert dans la chambre qui valse. Là encore très Import/Export. On écoute Autechre. Tout le boucan.
    - Le vieux punk qui convulse sur la moquette…
    - Toutes caries et dorures.
    - Et de brandir sa poétique. Sa trique seule, ben voyons.
    - Et tout qui tourneboule boosté.
    - Et tout qui retombe bientôt après les confettis et le vomi.
    - Tout ça ramassé en beauté !
    - Lendemain de Festen.
    - Epilogue – Le Banquet
    - Or ce n’est pas fini.
    - Car voici le retour à la case départ et le bilan « j’ai perdu ».
    - Qu’il croit le jeune gars. Et c’est vrai que les regards pèsent à l’arrivée.
    - Genre raconte, fais nous rêver et va ranger tes affaires pour demain…
    - Après les grands ciels du bout du monde, le giron des familles. Et après ?
    - Chanson connue. Sentiment de frustration. « On va passer à table ».
    - Les tapisseries gagnent.
    - Le conteur va relancer un peu l’ambiance, mais ça fait mal quand même.
    - « On vous étouffe familièrement à bas morceaux de Code, à reliefs de morale, à hoquets de folklore ».
    - Cela d’un très jeune écrivain que je ne vois pas proliférer en français d’aujourd’hui.
    - Devant les grimaces se promet grave de ne plus jouer.
    - Pas croire qu’on « poulope » ensemble. Pas croire !
    - Et de pointer le terrible sourire. Tout ce que ça me rappelle ! Le terrible sourire suisse.
    - On te veut du bien que c’est pour ton bien.
    - Lui proteste qu’il est de plusieurs continents et pas d’Europe ou du recoin.
    - Pas citoyen régulier.
    - Va voir à la Havane ma salope !
    - « Mince haras » au poulain !

  • Détresse d'une femme

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    À propos d'Esprit d'hiver, de Laura Kasischke

    Les romans traitant des aléas quotidiens de la famille Tout-le-monde sont trop souvent plats, voire assommants, qui ressortissent à ce que Céline appelait "la lettre à la petite cousine". Mais il en va de l'écriture romanesque comme de l'observation des pommes, qui peut s'élever au grand art pour peu qu'un Cézanne y mette du sien.

    Or c'est ce qu'on se dit aussi en découvrant les tableaux de la classe moyenne américaine brossés par Laura Kasischke, et plus particulièrement, ces jours, à la lecture de son dernier roman: qu'il y a là du grand art.

    Esprit d'hiver est à la fois le portrait en mouvement d'une femme au tournant de la cinquantaine,  le récit d'une journée de Noël désastreuse à tous égards, et l'observation clinique, comme sous une terrible loupe, des relations délicates (proches parfois de l'hystérie) entretenues par la protagoniste en question, Holly de son prénom, et sa fille  adoptive Tatiana, dite Tatty, âgée de quinze ans et d'origine russe. Le temps du roman se réduit à un seul jour mais avec de constants retours dans le passé proche ou plus lointain, au fil d'une construction d'une parfaite fluidité.

    Il y a du thriller psychologique dans ce roman immédiatement captivant, à proportion de la tension angoissée que chaque page relance, autant qu'il y a du poème mêlant hyperréalisme et magies mouvantes, amour exacerbé et sursauts paniques, beauté diaphane et perceptions suraiguës, paranoïa et tendresse.

    Holly culpabilise dès le début du roman au motif qu'elle s'est levée trop tard sous l'effet d'un "lendemain d'hier" (elle et son conjoint Eric ont un peu forcé la dose sur l'alcool de la veille au soir) alors qu'elle doit préparer le repas de toute une smala. Pendant qu'Eric est allé chercher ses parents à l'aéroport (cela se passe dans le Michigan familier à la romancière non loin de Detroit), Holly met en route un considérable rôti tout en suivant l'évolution de la météo progressivement plombée par le blizzard. Dès l'apparition de sa fille, en outre, qu'elle exaspère par ses attentions envahissantes de mère aimante, une petite guerre des nerfs s'instaure que l'attente prolongée des hôtes ne cessera d'aiguiser alors même qu'un tout autre drame se prépare, auquel Holly est loin de s'attendre.

    Maladivement susceptible en dépit de son volontarisme "libéral", Holly est un personnage insupportable non moins qu'intéressant et attachant. Sensible à la poésie, elle a écrit jadis un recueil mais désespère de trouver jamais un peu de "temps à elle" pour noter ce qu'elle ressent, sans trop se leurrer elle-même à ce propos. Revenant régulièrement sur les circonstances de l'adoption de Tatiana, en Sibérie, elle est aussi marquée, physiquement, par la lourde opération qu'a nécessité une maladie génétique dont plusieurs de ses proches sont morts.

    L'étrangeté du roman, autant que sa profondeur aux à-pics vertigineux, tient à la proximité constante de la normalité et de la folie, de l'amour et de la haine, des rôles inversés de l'infantilisme (Holly) et de la lucidité (Tatty), d'un univers rassurant à l'américaine et de tout un monde féerique (la Russie des contes) ou tragique (la Russie des orphelinats), d'un pragmatisme qui se veut optimiste et de la maladie qui rôde.  

    "Il faut posséder un esprit d'hiver", écrivait le poète Wallace Stevens, que son emploi d'agent d'assurances n'empêchait pas d'écrire, ainsi qu'Eric le rappelle un peu cruellement à Holly pour lui faire valoir que ce ne sont ni ses devoirs de mère ni ses activités de cadre dans une entreprise qui expliquent son "blocage" en matière d'écriture.

    Au demeurant, ce "problème" n'est qu'un aspect de la difficulté de vivre ressentie par Holly, que ni sa psy, ni  les articles qu'elle a consultés sur Internet, ni les livres qu'elle a commandés par Amazon ne l'ont aidée à résoudre. Par ailleurs, le roman ne se borne pas à l'exposition d'un "cas" frisant certes, parfois,  la pathologie. En fait toute femme hypersensible, voire tout homme qui ne soit pas un marteau ou un gnou, devraient pouvoir s'identifier à Holly.

    Quant à Tatiana, qui apparaît et disparaît  au fur et à mesure que les heures passent, affrontant sa mère pour se défendre quand celle-ci l'infantilise, ou cherchant à la calmer quand elle est proche de délirer (la scène saisissante où Holly cherche à nettoyer son ombre qu'elle croit une tache par terre), elle figure à la fois l'adolescente "comme les autres" et l'incarnation d'une réalité qui résiste aux projections fantasmatiques d'une mère espérant une "fille parfaite" pour mieux gommer une origine très, très, très problématique, renvoyant à la complexité du monde et de la vie.  

    Les lectrices et les lecteurs (comme on dit poliment les motrices et les moteurs) d'Un oiseau blanc dans le blizzard, de la même Laura Kasischke, retrouveront ici - non sans passer du regard de la fille sur la mère à la configuration inverse -, le mélange de prodigieuse attention au moindre détail concret, et d'intense poésie, qui caractérise le grand art de cette romancière hors pair.

    Esprit d'hiver participe, me semble-t-il, de la grande littérature des scrutateurs les plus aigus et les plus tendres du coeur humain. Ce qu'on appelle le quotidien y est transfiguré, et ses personnages y deviennent les messagers de l'humaine ressemblance.

    Laura Kasischke. Esprit d'hiver. Traduit de l'anglais par Aurélie Tronchet. Editions Christian Bourgois, 273p. 2013. 

      

  • Tous les jours mourir

     

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    En mémoire de notre père, qui aurait eu 101 ans en ce mois de janvier.

     

     

    … J’étais resté longtemps les yeux ouverts dans l’obscurité, puis je me suis rendormi et j’ai rêvé que mon père m’appelait dans le dédale de rochers rouges où serpentait le chemin sur la mer que nous empruntions chaque jour; et nous allions nous retrouver, j’allais le rejoindre enfin quand je me suis réveillé et que j’ai compris que quelque chose se passait…

    … On eût dit le premier matin du monde. La lumière venait de tourner, comme on dit. On irait désormais vers les beaux jours. Tout évoquait le renouveau, mais c’est alors qu’a retenti la sonnerie du téléphone et que, sans avoir encore entendu la voix de ma mère, j’ai compris que ce jour serait le dernier de la vie de mon père…

    … Alors j’ai réalisé, comme on dit, cependant que ma douce amie vaquait auprès de l’enfant. J’ai réalisé que j’avais vécu des années sans penser à cela. C’était comme ça: simplement je n’y pensais pas – je n’y avais jamais pensé. Et voici que cela était…

    … Voici que je me levais, comme investi d’une nouvelle dignité, et voici que des gestes nouveaux me venaient. La pensée de Chopin revêtant son plus bel habit pour se mettre au piano m’a fait sourire tant elle me paraissait incongrue, mais ensuite ce fut avec la même solennité que je me préparai…

     … La lumière était celle d’un accomplissement, comme à l’aube de la venue au monde de l’enfant la lumière avait été celle d’une attente…

    … Le moindre de nos gestes prenait un autre sens qu’à l’ordinaire. Je nous voyais du point de vue de l’Ange: elle, l’enfant, et lui, dans la maison entourée d’autres maisons, et le ciel est limpide, et le silence est celui du dimanche avant les cloches des villages. L’enfant dormait, elle vaquait avec les gestes de la vie, et lui se tenait immobile devant la baie de la chambre haute, à jouer au jeu de ce qu’il y a derrière, comme dans le jardin de son enfance où il imaginait la mer derrière la haie…

    … Derrière les arbres maintenant je voyais les toits orange, et derrière les toits s’incurvaient les prés jusqu’aux remblais de l’autoroute, et derrière les bâtiments enfumés de la zone urbaine se devinait la fosse bleue du lac, et derrière l’autre bleu des monts de Savoie le bleu du ciel, et la nuit derrière le ciel, et la vie derrière celui-ci…

    … Dans l’odeur du café j’avais fermé les yeux et je voyais la mer et le ciel derrière; et derrière la vie retentissait le pas incertain de mon père dans la maison blanche dominant la pinède. Or je n’étais, cette année-là, qu’un fils un peu perdu ne sachant trop que lui dire…

     … Cependant nous avions commencé de parler en marchant le long de la mer. Jamais, quoi qu’il en fût, nous n’avons parlé de cela, mais des couleurs du jour, des livres que nous lisions, des souvenirs que nous avions partagés; et les souvenirs partagés en rappelaient d’autres à la terrasse éclairée de la taverne dans les rochers où nous nous attardions certains soirs, nous laissant aller sous l’effet d’un capiteux rioja; et l’année d’après, sur le Campo de Sienne, une dernière fois je m’étais réjouis de le saouler non sans bousculer les prudences de ma mère – on ne vit qu’une fois sur terre, avais-je protesté…

    … Entretemps j’étais devenu père à mon tour, et c’était comme si je fusse à la fois devenu le fils de notre enfant et le père de mon père…

    … J’ai rouvert les yeux: il était temps d’aller…

    … Trois mois auparavant j’avais traversé la même campagne dans l’appréhension de ce qui adviendrait à l’aube de ce premier jour d’une vie, tandis que c’était comme apaisé que je vivais maintenant l’instant présent du dernier jour de cette autre vie…

    … Cependant quelle énormité, me disais-je, quelle énormité pour lui que la pensée qui désigne ce matin toute chose et lui signifie que c’est la fin: que le mot demain n’adviendra plus. Que pour lui maison, jardin: plus rien. Et que cela même dont on se dit que ce n’est rien se révèle au moment de signifier jamais plus. Que mobilier, qu’objets familiers, que portraits de ses parents ou de ses enfants – que tout ça: plus jamais…

    … Des voitures de jeunes skieurs dominicaux me dépassaient sur l’autoroute et je songeais à l’énormité que c’était pour lui: allez, gaussez-vous de la cylindrée de rien du tout, faites les fous, jouissez de la vie…

     … Là-bas, sur le chemin de la mer, nous avions parlé du prodigieux plouc polac, le vieux Boryna du roman polonais Les Paysans, qui se relève, la dernière nuit de sa vie, et qui s’en va seul dans les champs pour les ensemencer une fois encore – et toutes choses l’appellent alors et le supplient de rester, mais il sait que demain, pour lui, tout sera moissonné…

    … L’énormité de penser: jamais plus. De balade dans le quartier: jamais plus. De virée dans les bois ou dans les pays: jamais plus. De beaux jours: plus jamais. Et même plus de journée ratée. Plus même d’encombrements routiers, ni de tant d’autres chers emmerdements…

    … Pour la première fois m’est apparue la maison comme sa maison. Et sur le seuil m’attendait celle dont, là-bas, chaque matin il allait s’enquérir des nouvelles, comme d’une fiancée; et tout en l’embrassant, nous pleurant un instant dans le gilet, je pensais à cette énormité: qu’elle non plus, pour lui, jamais…

    … Je suis entré, et conformément à la vieille loi maisonnière j’ai retiré mes chaussures, puis sans y penser je me suis emparé des mocassins de mon père; et ma mère me pressait. Cependant il y avait, dans la chambre, une lumière que le temps ne semblait plus entamer, et c’était là qu’il siégeait comme un de ces enfants malades qu’on sait condamnés et qu’on entoure alors de prévenances un peu spéciales, même un peu royales – et c’est vrai que mon père trônait, un peu, ce matin-là de sa dernière journée…

    … Et là encore, sur le seuil de la chambre qui avait été successivement, à travers les années, la pièce des petits derniers, puis celle des garçons, la nouvelle salle à manger et enfin la chambre du malade réaménagée pour la commodité des soins, là encore je nous ai vus comme au regard de l’Ange…

    … Ils se tenaient comme, au théâtre, dans la scène de l’indicible émotion. Nulle déclamation ni geste plus haut que l’autre, mais cet accablement en douceur et cette enfantine nudité des visages. Regardez la famille sainte: plus de rôle à jouer que celui d’être là…

    … Dans le clair-obscur, mon frère aîné m’apparaissait comme un de ces corpulents savants dorés de Rembrandt qui évoquent à la fois le mage et le marchand, le médecin, l’épicier, le géomètre, le boucher, et pour la première fois depuis des années je me suis senti de la même chair que cet homme désarmé…

    … J’ai remarqué que tous nous étions habillés du dimanche, comme aux cérémonies de notre enfance, et notre mère elle-même avait retiré son tablier…

     … Je me disais: et voilà. Et l’expression de ma petite sœur vers laquelle je me dirigeais pour l’embrasser (pour l’Ange, cette dame dans la trentaine aux yeux cernés, là-bas, en tailleur ton sur ton) signifiait: et voilà. Et tout, autour de nous, les objets familiers, les portraits, tout disait: et voilà; seule notre mère s’activant de l’un à l’autre pour ne pas se laisser submerger, qui m’entraînait à présent vers mon père dont le regard à son tour constatait simplement: et voilà…

    … Et voici que, les autres s’étant retirés un instant, enfin nous pouvions nous parler une dernière fois. Mais pour dire quoi ? Devant l’énormité de cela saurais-je seulement trouver un mot ? Et pourrait-il, de son côté, me confier quoi que ce soit de ce que réellement il ressentait ? Ainsi les mots nous échappaient. Nous parlions à l’abandon, levées nos dernières timidités. Et pourtant rien ne serait dit que ce que chacun pourrait trouver en ce moment de son mieux. Des adieux, des promesses, des vœux. Une voix m’appelait par mon nom et je répondais. À l’instant que signifiait jamais plus? Mon père ne me parlait que de confiance. Nulle grande déclaration. On ne sait pas, au fond. On verra. Et le mot le plus juste entre nous: reconnaissance. Encore merci. Et louange à ce monde donné et reconnu. Dire qu’on aurait pu ne pas se rencontrer, comme tant. Tu te rappelles la Costa Brava? Ce bon dieu de rioja ! Ah mais, cela encore: que jamais je n’ai constaté chez toi la moindre chose moche. Pas comme moi! Et lui, d’un filet de voix: tu charries ou quoi ? Alors moi: te fatigue pas, enfin, on tâchera de te mériter, voilà. Et d’autres mots balbutiés. D’autres regards. Et les mains, les voix qui voudraient elles aussi que tout fût exprimé…

    … Sur le moment j’ai pensé que cette fois tout était dit; je me suis donc redressé; et d’ailleurs je voyais qu’il partait, ou je le croyais…

     … Cependant, gardant ses mains dans les miennes, je me disais que lui aussi aurait pu le proclamer à l’instant: que tout est accompli. Cloué pareillement au poteau de torture, pas moins innocent que l’Innocent, et paraissant s’excuser au demeurant, se gênant de déranger, c’est le cas de dire: je ne fais que passer; et ne pensant pas, assurément, avoir sauvé en rien l’Humanité. Seulement: le fils de son père et faisant à son tour de son mieux…

    … Dans les miennes ses mains ne pesaient plus. Tout en lui, ces derniers jours, s’était d’ailleurs comme allégé; et j’ai pensé que ce qui restait ici de lui n’était que pour nous toucher de son aile – il venait encore de réclamer ma grande sœur qui arrivait de l’étranger à l’instant même…

    … Vive émotion: penser que l’un d’entre nous eût pu manquer à l’appel ! Et la voici qui se pointe en taxi. Ouf: ils respirent. Tous, à ce moment-là, ont en effet comme un besoin de souffler. Pour un peu, l’Ange les entendrait célébrer la ponctualité du Talgo ! Et de s’embrasser avec des élans inaccoutumés. Puis de se reprendre: ne va donc pas le faire languir…

     … J’ai pensé à cette énormité pour lui: cet afflux soudain de parfum et la peau toujours si fraîche de ma grande sœur, mais d’abord cette voix qu’il reconnaît les yeux fermés. Et ensuite tout qui afflue – tout ce qu’il m’avait dit là-bas, dans sa maison à elle, à propos de ce qu’il préférait en chacun de nous…

    … Peut-être bien les défauts, avait-il dit. Les qualités, c’est entendu: ça aide; et c’est pourtant vrai que je ne peux pas souffrir certains défauts chez certaines gens, mais chez les siens c’est autre chose… Il se débridait. Nous avions creusé dans le rioja, ce soir-là, beaucoup plus qu’à l’ordinaire, et je me réjouissais de le voir s’emporter contre ceux qui nous empoisonnent, comme il disait – et je le poussais même, convaincu que c’était contre autre chose encore qu’il luttait. Il vitupérait la mesquinerie de certains, la mesquinerie et la grossièreté. Et le pire: lorsque les mesquines épousent les grossiers (il pensait à ceux qu’il appelait les horribles voisins) et qu’on se trouve exposé à leurs menées. Tu te figures la vie de ces gens qui ne pensent du matin au soir qu’à nous empoisonner. Tu te figures le plaisir…

     … Et maintenant encore, tandis que ma grande sœur rattrapait le temps et que nous autres, dans la pièce d’à côté, nous attendions comme immergés dans la même tendre torpeur, je songeais, en souriant intérieurement, à ce qu’il arrivait à mon père de saisir, sans trop le rechercher, en une formule. Ainsi ce seul terme de plaisir, s’agissant de la sinistre propension à nuire des gens qui s’ennuient dans la vie, suffisait-il à faire apparaître la mesquinerie et la grossièreté qu’il y avait chez les horribles voisins comme une espèce d’image inversée, et peu s’en fallait alors que nous ne prenions en pitié de si pauvres gens, comme il disait…

    … Et d’ailleurs qui n’est pas à plaindre en réalité ? me demandais-je de plus en plus souvent depuis la venue au monde de notre premier enfant. Je me rappelais les horribles voisins et m’efforçais d’imaginer le pourquoi de leur isolement croissant et de leur étriquement, de ce qui les avait aigris et renfrognés jusqu’à la haine ; et j’avais beau m’indigner à l’idée qu’on pût se ratatiner ainsi: plus que tout je voyais leur misère, et si semblable à celle qui s’étalait chaque matin dans les journaux et partout en ce monde privé de beauté. Or nous nous étions rappelé là-bas, mon père et moi, comment les deux tourtereaux chantaient des années plus tôt, elle au piano et lui poussant la romance de sa voix de baryton léger. Et voilà que le temps non fécondé, le temps mornement passé à s’occuper, le temps gâché, le temps piétiné, le temps émietté en grise poussière toute pareille à celle qui neigeait sur le petit écran après que le couple hébété se fut endormi en plein énième feuilleton de sa journée, voilà que le temps les avait desséchés et creusés par-dedans, dévastés et transformés en deux morts-vivants…

    … À l’opposé, plus mon père approchait de la fin et plus je l’avais senti présent; et en ce moment même tout me semblait, dans l’apparente familiarité, pour ne pas dire dans la banalité de ce lieu qu’avec les années on s’était pour ainsi dire incorporé, tout me semblait se révéler autrement, tout se dévoilait comme pour laisser entrevoir je ne sais quelle vérité, et puis se repliait, à raison, peut-être, de quelque secret à préserver…

    … Je nous revoyais dans la nudité de nos étés en enfance. Qui pense alors que le corps va souffrir ? Toute la smalah n’est en ce temps-là qu’une chair pure et qui bronze de jour en jour. Il n’est en ce temps-là question que de baignade et de limonade. On n’a pas idée en ce temps-là de ce que c’est que de faire l’amour ou d’agoniser. Ce n’est pas qu’on s’imagine immortels : c’est qu’on l’est. Et voilà nos petits dieux de l’été…

    … Le plongeur blond pèse maintenant son quintal. La naïade à ses côtés va sur ses quarante ans, et l’autre sirène se teint désormais plus ou moins les cheveux, tandis que le gamin facétieux de naguère, sans y paraître sous ses lourdes paupières, les considère tous tant qu’ils sont du point de vue de l’Ange, consignant chaque détail sur ses invisibles grimoires – et voici que sa mère, qu’il regarde en train de les regarder, s’en aperçoit l’air de penser: et voilà…

    … Pour s’en aller en beauté, il avait demandé qu’on lui passe Le Messie et ses non moins inévitables Brandebourgeois qu’il nous avait servis et resservis à travers les années – son goût pas compliqué pour le clair et l’ardent, le sonnant, les fanfares angéliques de Telemann ou les lumières diaprées de Vivaldi – enfin, s’il faut s’en aller, surtout des Chœurs, s’il vous plaît…

    … Ils attendaient qu’il se passe quelque chose et pourtant rien n’advenait. Ils attendaient précisément que la vie veuille bien passer, mais la vie s’ajoutait à la vie et le temps se subdivisait; et ce fut le médecin qui passa, l’homme-médecine de la tribu, le sorcier qui disait: tout est bien, je vois que vous êtes réunis, ça devient rare par les temps qui courent, continuez, je repasserai…

     … Et tous les regards avaient convergé sur cette masse de compétence sereine que représentait pour les uns et les autres celui qui, d’une certaine façon, avait adopté leurs maux et les conduisait de la vie à la vie, et tous ils avaient pensé: comme toujours, celui-là, il lui suffit de passer et tout paraît s’arranger; puis, ne restant de lui que ce sillage de confiance, ils avaient commencé de parler entre eux tandis qu’un autre bruit de voiture signalait une arrivée; et c’était l’enfant que ma douce amie venait présenter au mourant; et tout aussitôt cette autre énormité: ce petit bout de machin, cette rose chose, cette apparente fragilité et cette inimaginable énergie en puissance, puis de l’autre côté ce visage parcheminé de vieil arbre-livre et cette ultime lumière répondant à la lumière de l’enfant, deux buées qui se mêlent à peine et c’est un monde…

    … Dans la nuit de là-bas mon père m’écoutait philosopher sur les nébuleuses et j’avais aux lèvres le goût du sel de mes plongées avec les jeunes gens des rochers, et mon père me disait en souriant que le défaut qu’il préférait chez moi tenait à cette irrécupérable propension à rêvasser…

     … Sur la plage j’avais honte, un peu, de ma chair bronzée, mais cela ne m’apparaissait alors qu’à l’état d’idée. À la vérité je ne voyais même pas la plaie vivante qui reposait à mes côtés…

    … La plupart du temps on vit ainsi comme séparé de soi-même, dans le reflet des jours et la répétition machinale des occupations. Or je me levais tôt, je m’étais fait tout un programme, cette année il faut que tu avances me disais-je, et le travail était minuté qui en imposait à mon père, et ensuite ­seulement nous allions à la mer, mais j’étais ailleurs en réalité, je croyais vivre l’instant et je ne faisais que glisser d’une sensation à l’autre, je prétendais concilier et réconcilier l’intellect et la sensualité mais les heures de mes journées se dissociaient, n’étaient celles que je me figurais mesquinement sacrifier à mon père…

    … Un jour j’avais reçu là-bas un pli de Paris qui sollicitait de ma firme un papier sur Les Paysans de Ladislas Reymont, à paraître en Fronton. Alors, sans dissimuler ma fierté, j’avais annoncé à mon père que désormais j’avais un pied au Monde, puis je m’étais demandé s’il se moquait de moi quand, après m’avoir félicité, il avait ajouté d’un air quelque peu distrait, voire léger, qu’il espérait que le monde s’en trouverait sauvé par la même occasion, après quoi j’avais constaté que mon père était peu bien ce matin…

    … Je savais alors qu’il y avait des milliers de gens qui considéraient qu’il était important d’écrire dans Le Monde, et pourtant la bonhomie de mon père avait éventé ma vanité, aussi saluais-je chaque matin, au miroir, celui dont il n’était pas interdit de penser qu’il allait sauver le monde; et c’était mon père, au demeurant, que je sentais de nous deux le plus soucieux de me voir bien exprimer tout ce qu’il y avait de beau et de vrai, de si poignant dans le roman polonais…

    … À l’instant, de l’autre extrémité du quartier nous parvenait la rumeur des cloches du temple protestant; et tant d’autres souvenirs affluaient. Ainsi me revenait tout à coup l’image hurluberlue de ce pasteur collant, dans nos petits bulletins d’aspirants paroissiens, les symboles à colorier du Juste et de l’Égaré…

    … L’agonisant reposait sous calmants et peu à peu cela nous révélait à nous aussi l’énormité de ce qui se tramait: ce qu’à l’apparition de l’enfant nous avions éprouvé déjà, et ce qu’on décelait maintenant au regard éperdu de celle qui resterait – mais comment exprimer cela?…

    … Tout avait commencé de m’apparaître autrement, trois mois auparavant, lorsque, des entrailles ensanglantées de la mère, des mains gantées de vert avaient tiré l’enfant – et cela vivait et plus rien n’existait de mes pensées de mort que cela…

    … Je ne me l’étais dit que plus tard, mais ce fut dès cet instant, aussi, qu’il me parut réintégrer comme un cercle, une place de village, ou comme un cycle, une horloge, comme un symbole, une roue céleste ou une aire à grain, et des songes solennels me le confirmaient…

    … Je cheminais dans la neige, je montais vers le ciel, une force me poussait, je me gaussais de l’idée d’Élu mais je faisais tout comme, et bientôt je constatais qu’une foule me suivait, aussi m’écartais-je, et tous me reprochaient de ne jamais prendre part et de bafouer les horaires, puis la multitude se clairsemait et c’était tout seul que je parvenais à la cime où j’éprouvais quelle extase amère – alors j’en appelais à quelqu’un, je me gaussais de l’idée d’Élue mais c’était à elle que la force me conduisait, et finalement j’arrivais à une haute porte qui me semblait celle d’un rêve, et la multitude était là qui m’attendait, et l’Élue, tout le cinéma…

    … L’Ange les voyait à présent se détendre un peu. La mère avait servi du café. Le mourant, les yeux clos, ne faisait plus que respirer fort. On était sortis quelques instants au jardin pour prendre l’air et en fumer une, et bien entendu les rideaux des horribles voisins avaient bougé, mais on s’était réjouis de humer, aussi, cette vieille odeur sacrée de rôti qu’exhalait le quartier…

    … Je repensais au paysan polonais Boryna dont nous avions souvent évoqué, là-bas avec mon père, la dernière nuit hallucinée, et je me demandais: mais à partir de quel moment a-t-il entendu, lui, les choses et les gens le supplier de rester? À Noël passé? En tout cas j’avais relevé, sur une photo de la soirée, cet air de n’y être déjà plus tout à fait. Et je me rappelais cette autre scène dont nous avions parlé, de l’esseulement déchirant du forestier polonais blessé à mort qui entend de son grabat la rumeur de la fête des vivants tandis qu’il se sait, lui, déjà fauché et moissonné…

    … Les choses étaient là, qu’on ne voit pas la plupart du temps, les choses et les gens. Depuis un moment déjà je regardais une lampe qu’il y avait là dans la chambre de devant jouxtant celle où reposait le mourant, et c’était la lampe sous laquelle il aimait lire, et cette lampe, étrangement, me semblait à l’instant comme plongée dans un état de recueillement – pour un peu j’allais me figurer que l’objet priait…

    … Il y avait eu ce très long silence dans lequel les frères et sœurs s’étaient immergés, et c’était un intérieur hollandais; et de même que les choses qui étaient là se trouvaient liées entre elles par toutes sortes d’histoires, de même l’Ange remarquait-il que les gens du tableau se parlaient sans parler et qu’eux seuls, détenaient le secret de ce qui liait entre eux les objets…

    … Que cette lampe n’avait-elle entendu, que n’avait-elle vu, que ne pouvait-elle parler en ce moment ! Mais l’objet se contentait d’être présent et je me disais: tu verras, ça ne va pas manquer, demain ils reconnaîtront en elle la lampe du père et ce sera classé: le reliquat de musée… … Et la vision d’autres objets inaperçus me revenait. À Venise, une aube morose où rien n’allait, soudain, au pied d’un mur obscur, elles m’étaient apparues: deux poubelles dégueulant leurs déchets, deux guenilles dans un recoin, deux filles de rien, mais soudain, comme un rai sous la porte du ciel, une épée de lumière les avait touchées et c’étaient deux anges, deux beautés. Quelques instants plus tôt, pareil à elles, je me sentais souillé, et voici qu’avec elles je rendais grâces à je ne sais quel ciel…

    … Je ne sais quel ciel, tout à l’heure, accueillerait mon père, et cette lampe resterait sous nos yeux, et cela seul m’importait: cette présence habitée – ce qu’en secret j’appelle Dieu, mais je me tais… … Chacun Le brandissant, chacun désignant Le Sien pour seul vrai, chacun fuyant cela pour se réfugier au sommet de sa vanité – Dieu et moi…

    … Quand mon père Le tenait simplement pour le bien qu’on fait qui reflète tout bien. Quand mon père n’y voyait que la source de toute beauté. Quand mon père, sans autres mots, n’y trouvait que tout amour…

    … Tandis qu’ils se fabriquaient une idole de mots, qu’ils discouraient et qu’ils disputaient à tort et à tuer…

    … Les objets nous murmuraient: vous êtes nos hôtes, nous ne sommes rien à qui ne prend garde, mais par qui nous regarde nous nous laissons voir, parfois…

     … Ainsi l’Ange les voyait-il ce matin-là dans le salon petit-bourgeois: des gens comme il y en a tant que rassemble le plus banal événement, mais l’Ange sait que tout et rien ce matin se passe entre Rien et Tout…

    … Ainsi dès la venue au jour de notre premier enfant m’étais-je dit que désormais tout pouvait arriver, que plus rien désormais n’avait la moindre importance, que désormais tout comptait…

    … Je me disais: à quoi bon ? Et au même instant cela me découvrait une évidence: que rien n’a de sens que cela. Non pas la mort, mais le dernier souffle et le premier. Non pas l’après, mais à l’instant ce transport d’un regard aux autres…

     … Je me disais: c’est affreux, tu ne sais rien d’eux, et eux non plus, jamais, n’auront montré le moindre souci de savoir qui tu es. Et tous, ainsi, comme isolés dans le froid, c’est ce qu’on dit: la société…

    … Là-bas, sur le chemin de la mer, mon père m’avait raconté ses démêlés. Ce que sont les grossiers, les mesquins. Tout cet élan vers le rien, tout ce vain mouvement. Et cependant avec ses mots il célébrait l’Agir humain: il nous faut faire quelque chose de tout ça, disait-il, sous peine de se défaire…

    … Il nous laissait ses herbiers, ses tableaux, ses bricoles comme il disait, quelques mots écrits (mais bien peu: quelques souvenirs lumineux de l’enfant empêtré qu’il avait été, quelques aveux contraints), quelques objets talismans, son beau violon depuis longtemps délaissé, tous ses papiers classés… … Je me disais et ça continue, et grâce à lui aussi cela signifie quelque chose. Et je me ressouvenais que tant d’années auparavant il nous arrêtait dans les hautes herbes et nous disait: ah ça, regardez…

    … De son côté notre mère ressassait son propre bilan: on a fait son possible. C’est qu’il fallait lutter, dans le temps. Ce qu’on a dû compter. Et toujours et encore à vaquer. À l’instant même, nous voyant ne faire que songer, elle nous proposait un frichti. Alors nous de l’encourager: voilà bien, ça te changera les idées. Des mots comme ça…

    … Et tandis que le père s’en allait tout doucement, l’Ange les a vus se rassembler une fois encore autour d’une grande platée de pâtes, comme aux aubes de tant de virées de leur jeunesse, et l’aîné servait le vin, et tous buvaient sans se faire prier. Et la mère a bu son verre aussi, quoique se gênant. Était-ce bien le moment ? Alors tous de l’encourager: que oui !…

    … J’imaginais nos anciens villages réunis. Je me figurais le défilé de tous les amis, et pourquoi pas des ennemis ? Et qu’on n’attende pas qu’il soit défunté comme chez les bourgeois ! Mais un vrai dernier repas qui le tienne au moins le temps de passer, et à ceux qui restent: de quoi le regretter…

    … La période la plus ancienne (et donc assez naturellement la plus belle à leurs yeux) est celle où il porte tout, le plus gros sac, parfois un des petits qui n’en peut plus, et la marmite d’éclaireur pleine d’eau de la rivière qu’il dispose sur le feu qu’il est également le seul à savoir faire, et sur son torse nu de sachem la terrible balafre de son opération me rappelle l’expression couturé de cicatrices des récits de pirates…

     … Nous serions repartis ce matin. Nous aurions pris le tram des prés et là-haut, dans l’arrière-pays, nous aurions remonté la rivière jusqu’à notre piscine naturelle, au pied de la cascade au martin-pêcheur. Et de là les garçons seraient partis en reconnaissance dans les territoires inexplorés – les zones blanches de la carte topographique –, et peut-être y aurait-il eu un drame cette fois encore (leurs souvenirs ne manquent pas de ces plaies et bosses qui donnent son piment à l’existence) et aux odeurs d’ail sauvage et de vase se serait bientôt superposée celle de la chair grillée du bison que figure à jamais l’irremplaçable cervelas…

     … Du point de vue de l’Ange ils tournaient en rond, tantôt s’impatientant vaguement (non sans sursauts variés du genre: et si cela se prolongeait comme dans le cas de Franco? puis dans la foulée: mais pousse-le dans la tombe, tant que tu y es!) et tantôt reprenant pied dans l’instant. Et l’après-midi tirait à sa fin, un pasteur a sûrement passé (on ne se rappelle même plus lequel: c’est dire), et plus tard le mourant s’est exclamé «quelle horreur !», mais peu après le médecin de retour les a rassurés, comme quoi ce n’était que l’effet du calmant dont il lui fallait précisément administrer une dernière dose, et cette fois on a compris, le médecin restait, il nous parlait déjà sur un autre ton…

    … Et peu après la voix de quelqu’un qui se tenait auprès de l’agonisant a dit que celui-ci était en train de passer, aussi tous se sont approchés, mais cela s’était déjà passé, la vie s’en était allée comme elle était venue, comme en douce…

    … On dit alors des choses tandis que le professionnel se livre au constat d’usage. On dit par exemple: il est à présent dans la paix. Mais qu’est-ce qu’on en sait ?…

     … C’est d’ailleurs moi qui ai osé la prononcer, cette sentence qui veut tout et rien dire…

    … Or nous pleurions, nous nous consolions, d’une part nous ne savions plus trop où nous en étions, d’autre part nous avions désormais de quoi faire et nous nous activions. On croit que c’est toute une affaire, comme l’amour quand on est enfant, et pourtant s’occuper d’un mort n’est pas si compliqué. On s’y est mis les deux fils et la mère, juste conseillés par le médecin. Il ne fallait pas lambiner: le corps était encore un peu chaud, tombé comme une masse de sa croix et cependant si maniable et si léger à ce qu’il semblait. On trouve donc à ce moment les gestes machinaux qu’il faut, et rien n’empêche d’ailleurs de constater ce qui est. Et voici ce qu’on voit alors: voici l’Homme…

    … À l’apparition de l’enfant, une première fois je m’étais dit: et voilà. Ma propre vie se résumant d’un coup. Tout se trouvant dévoilé: tel tu fus et c’est ton propre sort scellé. Telle fut et sera la réalité: tous les jours mourir…

     … Dans le regard encore trouble de l’enfant j’avais perçu cela que jusque-là je n’avais jamais pris au sérieux, et cela n’était pas la mort mais ce qui nous est imparti comme une flamme, comme une source, comme une terre émergée, comme un souffle…

     … Et voilà qu’à la vision du corps défunt de mon père une autre lumière se faisait et que tout me disait: cela ne mourra pas. À l’instant même où tout me disait que cela me serait arraché je m’y attachais comme jamais, tout me disant maintenant que les grandes eaux ne sauraient éteindre tel feu…

    … J’avais eu sous les yeux l’innocence un peu trouble de l’enfant nouveau-né, et j’en avais mieux conçu ma propre impureté, mais de celle-ci j’étais lavé par la vision de la douleur du corps défunt de mon père…

    … Tous les jours il avait enduré, mais jamais il ne maudissait: il n’y avait trace sur son corps de défi ni de colère. Tous les jours, et la nuit même, le mal le réveillait, mais dans l’obscurité c’était un clair visage d’enfant muet qu’il opposait au mufle sanglant des ténèbres, et tout le jaune de son corps n’y pouvait mais. Tous les jours se resserrait le cercle et tout en lui le niait pourtant sans gémir ni crier, ne protestant que d’un murmure: et quelles portes ferment la mer ?…

    Sokourov3.JPG… Le corps défunt de notre père gisait devant nous, une fois de plus le Dieu magnifique avait dégringolé dans le sang et la purulence et tout en bas, dans un chaos de clous et de crachats, son cadavre luisait doucement dans cette chambre humaine…

    … Si lointain avait été à mes yeux ce qui est, et voici que le voile s’était déchiré et que je voyais ces mains écorchées et ces flancs meurtris, ces pieds endoloris; et voici que le jaune devenait couleur de prière…

     … Cependant nulle parole ne me venait. Je n’étais dehors et dedans que regard. Avec les autres j’accomplissais les gestes nécessaires: à présent on avait revêtu le corps défunt de mon père de vêtements élégants, et celle qui restait l’avait coiffé comme un enfant. Le regard d’un ange je nous voyais, je voyais les objets, je voyais le monde – et c’était le monde qui priait...

     

    medium_Par_les_temps.JPGCe texte est extrait de Par les temps qui courent, publié en 1995 chez Bernard Campiche, et reéédité en 1996 au Passeur, à Nantes. Il a obtenu le Prix Rod 1996.

     

    Images: extraites de Mère et fils, d'Alexandre Sokourov.

  • Serial conteur

     

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    Shakespeare en traversée
    25. Cymbeline


    Shakespeare eût-il sacrifié à la pratique des séries télévisées telles qu'elles prolifèrent aujourd'hui, et dans les pays anglo-saxons avec des qualités parfois comparables au cinéma ou au théâtre, s'il était né en notre époque ? C'est plus que probable, se dit-on souvent à voir et revoir ses pièces visant tous les publics, et notamment les romances aux intrigues bousculées de sa dernière période, dont Cymbeline est un exemple éclatant après Périclès et avant Le conte d'hiver.

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    La merveilleuse figure féminine d’Imogene, incarnée ici par une Helen Mirren irradiante de douceur et de douleur sublimée, représente le moyeu fixe et fidèle de la folle roue des trois intrigues combinées de cette pièce semblant de toutes les époques, mêlant Rome antique et matière de Bretagne, féodalité farouche et déliquescence de cour sous la Renaissance, épisodes à la Boccace (la référence au Decameron est explicite), sensualité à l'italienne (la scène du quasi viol d'Imogene endormie par le perfide Rital est d'un érotisme intense) portraits de quasi monstres régnants (la reine marâtre surtout, et son fils dégénéré) et, en contraste vigoureux, de noble cœurs mal blindés contre la jalousie (tel Posthumus, bénéficiant lui aussi d'une interprétation magistrale de Michael Pennington), dans un branle-bas général de guerre qui embrouille tout avant un dénouement dramatique démêlant les écheveaux entortillés.

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    Tout cela est d'une ligne moins pure, avec des abrupts moins vertigineux que dans les grandes tragédies, mais le genre de la comédie facilite certains raccourcis que le génie de Shakespeare préserve de l'artifice ou du feuilleton rose, n'excluant ni la verve picaresque d'une espèce de western entre landes et montagnes aux ours, ni les excès gore propres à ravir le public avide de sang frais (la tête à claques du fils de la reine coupée par le prince en légitime défense) ou les apparitions onirico-mythologiques de fantômes humains ou divins...

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    Quant au leitmotiv shakespearien de l'appel à la clémence et au pardon , il n'a rien, là non plus, de l'artifice exigé par le happy end propre à la comédie, même s’il en participe. Il apparaît plus comme un vœu incarné qu'une leçon de morale: il illustre la possibilité de la bonté inspirant ce que Peter Brook appelle la qualité du pardon.

  • Palestine ou la déchirure

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     Hubert Haddad, dans son roman incandescent et poétique, nous fait vivre la tragédie de l’intérieur par le truchement de personnages attachants.

    A l’écart des estrades, le romancier d’origine tunisienne, établi à Paris dès son enfance, a développé une œuvre considérable mais un peu méconnue, riche d’une cinquantaine d’ouvrages touchant à la poésie, à la nouvelle, à l’essai et au roman. Palestine, relevant de ce dernier genre, est un des plus beaux livres de cette rentrée.

    - Quelle est la genèse de Palestine ?

    - D'abord mes origines judéo-berbères, une enfance bercée par l'Orient - on parlait arabe côté adultes et vivait dans la culture maghrébine -, et la complainte du retour à Jérusalem, en "Palestine" disait ma grand-mère Baya qui, bien vieille, n'avait pas mémorisé la création de l'État d'Israël. Concrètement, j'ai abordé le sujet il y a près de vingt ans, dans un roman récemment réédité par Zulma, Oholiba des songes. Oholiba est  la Jérusalem déchue de l'exode, comparée à une prostituée, dans Ézéchiel. Je me suis aperçu a posteriori que ce roman qui interroge le monde yiddish après la Shoah s'achevait à peu près où commence Palestine. Parti en Inde du sud à la recherche des judaïsme antique au Kerala, à Kranganore et à Cochin, il y a deux ans, je projetais en fait d'écrire un autre livre proche du sujet, de manière allégorique en imaginant un vieux musicien israélien d'origine polonaise déçu par la politique de son pays qui se retrouve par hasard dans la vieille synagogue de Cochin et qui se réconcilie avec son judaïsme à travers la légende du royaume de Cranganore. C'est la genèse du livre. De retour, la réalité, l'actualité du conflit m'a tellement bouleversé que j'ai abandonné ce roman pour écrire dans une certaine urgence intime ce Palestine.

    - Comment vivez-vous personnellement ce conflit ?

    - Dans la déchirure, sachant que les Palestiniens et les Juifs sont les enfants d'une même terre, à travers la disparité des siècles et les conversions, le flottement identitaire. Des erreurs ont été commises à tous les échelons des États et des institutions internationales, mais aujourd'hui il y a une réalité vivante qui excède les schémas qui furent ceux de l'impérialisme en déconfiture: deux peuples vivent là de manière substantielle, sans recours direct à d'autres cultures, même si la pesanteur des alliances, Occident contre monde arabe, n'arrange pas les choses. Il est temps d'inventer ensemble dans ce bout de territoire un avenir exemplaire, par l'échange culturel et scientifique, le rétablissement des droits fondamentaux de l'individu et des peuples. Ce qui est une tragédie peut devenir une chance.

    - Comment avez-vous travaillé ? Le roman a-t-il fait l'objet de repérages précis?

    - J'ai pas mal de proches qui vivent ou qui ont vécu en Israël, personnellement je n'ai jamais pu m'y résoudre. Mon frère Michael qui est présent dans le livre, qui effectivement a tout abandonné un jour (en 1978) pour aller vivre dans une cabane de bois de cinq mètres carrés en bordure de Jérusalem Est, était parti à vingt ans plein d'espérance, il a connu la vie de kibboutz, il était artiste peintre et enseigna à l'École des Beaux-Arts de Jérusalem. Finalement, il abandonna même sa cabane et vint se suicider à Paris, dans le Ménilmontant de l'exil. Tout ce passé, la pensée des amis musulmans et des amis juifs m'ont conduit à écrire ce roman à l'intuition, pénétré par le sentiment étrange d'une autre vie. Je ne suis pas allé à Hébron, pourtant des journalistes qui ont enquêté longuement là-bas m'ont dit qu'il y a dans Palestine une parfaite véracité tant géographique (là, bien sûr, je me suis documenté) que d'ambiance. Un romancier travaille avec une sorte d'intensité un peu hallucinatoire jusqu'à ce qu'il se sente en possession de tous les fils, les tensions, les couleurs. Mais j'irais un jour à Hébron, sur les pas de mon frère Michael et de mes personnages.

    - Comment les personnages vous sont-ils apparus ? Comment les développez-vous ?

    - Les personnages sont l'expression pure de mon sentiment intérieur, informulable théoriquement dans la platitude toujours sujette au manichéisme de l'analyse et de la dialectique: ils ont surgi en moi avec la force de mon émotion, de mon trouble, de mon désir infini de paix et de réconciliation entre des visages souffrants de mon histoire, de notre histoire à tous.

    -          Les personnages féminins semblent les porteurs, dans le roman, des seuls espoirs et d’une aspiration positive à la pacification.  Est-ce valable d’une façon plus générale selon vous?

    - D'un point de vue global, universel, oui: parce qu'elles peuvent remettre en question le patriarcat qui est responsable de millénaires d'exactions depuis Caïn, parce qu'elles ont en elles une expérience, une histoire propre de l'aliénation, de l'asservissement, de l'injustice. Libérées de la violence ordinaire, elles enseigneront la paix, et la fraternité à une humanité renaissante.

    - Que peut un roman par rapport à la perception d'une telle tragédie?

    - Le roman nous sort des schémas fermés, des oppositions aveugles. Il donne à comprendre par empathie, il peut réveiller parce qu'il touche au plus intime de l'être qui est notre partage à tous, par-delà les opinions et les communautés. Comme la peinture ou la musique, le roman voudrait restituer la nuance et la contradiction, la chair, le vivant dans son tremblement. 

    - Comment, personnellement, malgré la fin très sombre de Palestine, envisagez-vous l’évolution du conflit et son issue éventuelle?

    - Il y aura un jour deux États souverains qui vivront dans une paix d'abord relative et bientôt entière, c'est seulement une histoire de temps, c'est-à-dire de vies humaines. Mon roman Palestine n'est pas désespéré, mais c'est une tragédie. La tragédie a des effets de catharsis, elle voudrait ouvrir le cœur et l'esprit. En cela, elle est optimiste.

    8c9388e4ff441936bc415f97e24d84b3.jpgLa tragédie au coeur

    Un sentiment de plus en plus oppressant, quasi physique, assorti d'une angoisse omniprésente, saisissent le lecteur de ce roman-labyrinthe très dense et intense, dont le jeune protagoniste, Arabe de Jérusalem sous l'uniforme de Tsahal, se trouve pris dès la première séquence dans un engrenage fatal.

    Attaqué par un commando de factieux palestiniens, il est blessé et dépouillé de son uniforme et de son passeport avant que ses agresseurs ne soient tous massacrés. Il se prénommait Cham jusqu'au moment d'être recueilli par une vieille Palestinienne aveugle qui voit en lui le sosie de Nessim, son fils disparu. Il sera Nessim aussi pour Falastin, la fille de l'aveugle qui le soigne et dont il tombe follement amoureux. Falastin entretient un espoir de pacification proportionné à l'horreur qu'elle a vécue lorsque son père, leader d'un front démocratique, est mort à ses côtés dans un attentat. Cham-Nessim l'Israélien pris pour un Palestinen sera planqué et piégé une seconde fois après une folle fuite, au lendemain d'une nuit avec Falastin que scelle une effusion momentanée que le retour au réel empêchera de s'incarner dans le temps à venir.

    Si la tragédie du conflit israélo-palestinien est ressaisie avec une foison de détails - au milieu d'une nature merveilleusement rendue et d'un quadrillage de murs et de check-points signalant l'absurde hybris de l'homme, - qui valent tous les reportages, les péripéties de Palestine importent moins, à l'évidence, que leur résonance émotionnelle et leur valeur hautement symbolique à de multiples égards. L'écriture incisive, mais très sensible et sensuelle à la fois, qui tire parfois le roman vers la fable ou le conte poétique à l'orientale, cristallise enfin le message d'humanité et la beauté nullement esthétisante de cet admirable roman.

    Hubert Haddad. Palestine. Zulma, 152p.   

    Cet entretien a paru dans l'édition de 24 Heures du 30 octobre 2007.

  • Au coeur du réel

     

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    Le roman de Maylis de Kerangal, Réparer les vivants, va bien au-delà de l'ouvrage "sur" la transplantation cardiaque. Roman choral, roman-poème, ce livre magnifique en impose par son mélange de surexactitude factuelle et d'extrême sensibilité.

    On entre dans ce roman le cœur immédiatement palpitant, soulevé par une grande vague enlevant le protagoniste à sa crête pour un premier ride salué par un triple cri sauvage. Il fait encore nuit  et trois « caballeros » d’enfer à surnoms de héros de BD, trois surfeurs « planétaires » se sont retrouvés là à la recherche de « la plus belle vague qui se soit jamais formée sur Terre », cette « onde venue du fond de l’océan, archaïque et parfaite », « la beauté pure ». ..

    Avant cet envol d’épopée juvénile, une seule phrase ondoyante de deux pages et sans la moindre ponctuation, d’une seule vague là-aussi mais brassant la substance d’une vie – une seule phrase a marqué, comme d’un premier accord en majeur,l ’apparition du cœur de Simon Limbres, « boîte noire d’un corps de vingt ans qui a valsé « léger comme une plume » ou pesé « comme une pierre » battant pour le moment dans le grand corps du jeune homme endormi.

    Tout le reste est raconté par le roman, donc passons. Pour préciser tout de même que, quelques heures plus tard, le corps gravement blessé de Simon Limbres sera retiré du van dans lequel lui et ses compères se sont crashés, immédiatement admis au département de réanimation médico-chirurgicale de l’hôpital de Havre. C’est là que l’accueille le chirurgien Pierre Revol, qui verra la « tache mouvante » de la mort se pointer sur son écran une heure plus tard. Le même Revol qui annoncera peu après à la mère de Simon. « Votre fils est dans un état grave » Et un peu plus tard encore : « Les lésions de Simon sont irréversibles ».

    Simon donc, dix-neuf ans, le seul surfeur non ceinturé dans le van, bientôt déclaré mort puisque, depuis une soixantaine d’années, l’on considère que l’abolition des fonctions cérébrales correspond à la mort, et non plus l’arrêt du cœur. Lequel cœur, de Simon, continue aussi bien de battre dans la poitrine du garçon.

     

    Telle est donc l’amorce, sans trace de pathos, du nouveau roman de Maylis de Kerangal, dont on retrouve, quatre ans après Naissance d’un pont, l’extrême précision de la phrase, mais aussi l’espèce de lumière claire de ses mots, l’originalité de ses images et la musicalité de son verbe - son regard en outre fragmenté par de multiples points de vue.  Or l’ingénieure-mécanicienne-conteuse-poète du mémorable roman  (Prix Médicis 2010 et 100.000 exemplaires) va s’en donner à cœur joie, on le pressent, dans cette traversée d’un nouvel univers où la complexité des procédures et la plus haute compétence professionnelle vont de pair.

     

    Qu’on ne s’attende pas pour autant à un roman de plus « sur » la transplantation cardiaque. Ou disons que le récit de ladite transplantation n’est que le fil courant, en vingt-quatre heures, dans le labyrinthe à multiples détours et digressions d’une narration, durant le transit extraordinairement « technique et délicat » d’un cœur changeant de corps, de la mort à une autre vie.  Le« film » des séquences successives de la geste médicale décrite par la romancière est, de toute évidence, fondé sur une documentation parfaite, mais à cette observation se mêle aussitôt  celle des personnages gravitant autour du corps et du cœur de Simon, vite identifiés (et vite attachants pour le lecteur, à des degrés d’intensité variable).

     Ce qui intéresse une fois de plus Maylis de Kerangal, comme dans ses ouvrages précédents, ce sont les gens. Et pas n’importe lesquels. Ses personnages n’ont rien des figures stéréotypées, agitées, voire hystériques, des épisodes d’Urgences et consort. Observatrice suraiguë des faits sociaux et des procédures professionnelles, la romancière est aussi une sismographe des sentiments capable de rendre ce qu’on pourrait dire l’aura de ses personnages, sous de changeantes lumières. Verbalement, comme chez un certain Le Clézio des premiers romans (je pense à Guerres ou à Terra Amata, notamment) ou comme chezClaude Simon, elle compose une marqueterie jamais figée où le mot juste et le sentiment touchent l’esprit et le cœur, ce qu’on appelle la tripe ou ce qu’on appelle l’âme, en constante osmose.

    Tous les personnages de Réparer les vivants gravitant de près ou de loin autour du gisant ont donc leur histoire finement détaillée. Deux d’entre eux, les parents de Simon, Marianne et Sean,  traversent le roman en se portant l’un l’autre comme des naufragés s’entraînant dans la spirale du désespoir – leurs retrouvailles avec leur deuxième  fille desept ans, puis avec la petite amie de Simon, déchirantes, étant bonnement à pleurer. Jamais, cependant, la romancière n’actionne le tire-larmes…

    Un personnage non moins central, tout à fait significatif de la poétique de Maylis de Kerangal, va jouer, jusqu’à l’admirable scène finale où il se met à chanter à côté du corps de Simon, un rôle qu’on pourrait dire d’un accompagnant angélique.Il se nomme Thomas Rémige, il est « technique et délicat », c’est lui qui va « négocier » le don d’organes avec les parents, c’est un être hors du commun qui vit pour le chant, son travail au centre de réanimation où le professeur Revol le traite en pair, il a acquis un chardonneret de la valléedu Collo pour 3500 euros – ce genre de choses. Quant aux autres personnages, entre Le Havre et Paris où le cœur de Simon sera transplanté, le lecteur les découvrira…

     

    J’avais relevé, en lisant Naissance d’un pont, l’aspect « unanimiste » de ce roman de plus grande envergure , dans le sens où l’entendait Jules Romains. Bien entendu, la référence à celui-ci fait aujourd’hui vieux jeu (quel prof de lettres fait encore lire LesHommes de bonne volonté ?), et pourtant je persiste et signe à lalecture de Réparer les vivants, où l’attention de la romancière à ses personnages me fait penser à ce que les catholiques appellent la communion des saints, qu’on pourrait limiter, parofanes que nous sommes, aux instances de la compassion ou de l’amour des gens.

     

    Dans la foulée, j’aurai lu dans un papier récent que Réparer les vivants relèverait du roman « social démocrate ». On ne saurait plus mal dire, mais le vieux conflit opposant une certaine critique française  et les écrivains se risquant à parler frontalement de la réalité (de Zola à Céline et jusqu’à Michel Houellebecq) n’en finit pas d’entretenir le malentendu. À ce propos, on pourrait encore rappeler qu'il fallut un John Dos Passos (auquel on pense évidemment en lisant  Naissance d'un pont) pour célébrer le réalisme poétique d'un  Jules Romains - encore lui... 

     

    L’extrême acuité de l’observation de Maylis de Kerangal, son attention portée aux plus petits détails de la vie d’une infirmière de 23 ans (p’tain la mauvaise nuit qu’elle vient de passer avec son jules)  ou à une dynastie de grands patrons parisiens, sa façon de brosser le portrait d’un jeune chirurgien dont la transplantation du cœur de Simon sera SA transplantation, et le contrepoint incessant de l’action engagée ou de la rêverie angoissée (Marianne qui pense au cœur de son fils passé dans un  autre corps -et qu'en sera-t-il de la petite amie ?), la rumeur nocturne de la vie qui continue (un match qui se termine au stade du Havre tandis que le cœur de Simon transite dans son bac de glace), tout ça, la vie, le très physique et le soudain à-pic quasi métaphysique, le souvenir des cœurs mystiques - la prière du cœur à quoi recourt Marianne sans s’en douter-, tout ça et la réparation finale du corps de Simon pour l’offertoire aux parents, comme au terme d'un rituel antique -  tout ça fait, de ce livre limpide et déchirant, un roman-poème aux résonances profondes, inscrit au cœur du réel.

     

    Maylis de Kerangal. Réparer les vivants. Verticales,  280p.     

  • Un pont vers l'avenir

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    Prix Médicis 2010 éclatant à Maylis de Kerangal. Avec Naissance d’un pont, la romancière figurait sur quatre listes. Elle a fait l’unanimité. 

    C’est l’un des plus beaux romans français de l’année qui a été couronné par le Prix Médicis, alors que le Médicis « étranger » revenait à l’auteur américain David Vann, pour Sukkwan Island (Gallmeister), et le Médicis « de l’essai » à Michel Pastoureau, pour Les couleurs de nos souvenirs (Seuil).

    Avec son septième livre, Maylis de Kerangal, qui a passé par l’édition (chez Gallimard puis à l’enseigne « jeunesse » du Baron perché, qu’elle a créé), s’est déployée dans les grandes largeurs d’un « meccano démentiel », ainsi qu’elle qualifie elle-même le chantier pharaonique « scanné » par son roman. Or ce qu’il faut préciser aussitôt, c’est que cette épopée technique relatant la construction d’un pont autoroutier reliant la ville de Coca (dans une Californie imaginaire et hyper-réelle à la fois) et la forêt, par-dessus un fleuve, n’a rien de mécanique précisément : c’est une aventure humaine «unanimiste» aux personnages admirablement présents et nuancés, âpres et émouvants. De Georges Diderot le chef de travaux rodé sur les gros œuvres du monde entier, à Summer la « Miss béton » française ou Katherine l’ouvrière mal barrée en famille , en passant par Sanche le grutier portugais, Mo le Chinois, Soren l’assassin en fuite, Seamus le rescapé de la General Motors ou le Boa, maire mégalo de Coca, entre autres, toute une humanité cohabite, avec peine et parfois violence, tandis que les oiseaux migrants provoquent une grève technique au dam des financiers nargués par les écolos…

    Méticuleusement documenté, sans être un reportage pour autant, Naissance d’un pont est en outre un acte d’écriture romanesque tout à fait novateur, quoique pur de tout effet « avant-gardiste », brassant les langages d’aujourd’hui dans une polyphonie jouissive.

    Construit avec autant de vigueur que de sensibilité musicale, très rythmé et très sensuel à la fois, poreux à l’extrême, le roman de Maylis de Kerangal jette enfin un pont vers l’avenir de la littérature française en perte de souffle, avec 300 pages qui en évoquent 3000 « compactées », très denses par conséquent mais très lisibles – un rare bonheur de lecture !

    Maylis de Kerangal. Naissance d’un pont. Verticales, 316p.

  • Arborescences de Michel Serres

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    Entretien à Paris, à propos de Rameaux, avec Michel Serres

     
    “Le monde d’aujourd’hui hurle de douleur parce qu’il commence son travail d’enfantement”, écrit Michel Serres à la première page de Rameaux, dont l’image du titre annonce les thèmes: filiation, dépassement de l’opposition du tronc-père et du fils-rameau ou de la science-fille, transformation de l’information objective en connaissance subjective, repérage de ce qui fait vraiment événement, attente de nouveaux avènements. Au seuil d’une Renaissance, entre régression obscurantiste et métamorphose de la perception et des savoirs, le penseur affronte l’à-venir dans la double relance du Grand Récit de la science et des écrits littéraires scandant l’évolution spirituelle de l’humanité. Après Hominescence et L’incandescent, sa réflexion alterne flèches de sens et cristallisations d’images, synthèses fulgurantes et relances personnelles, dans une sorte d’effervescence poétique qui engage l’attention vive du lecteur.

    - Pourriez-vous situer ce nouveau livre par rapport aux précédents ?

    - Après Hominescence où je tentais de faire le point sur quelque chose que je n’osais pas appeler hominisation, terme un peu lourd, puis L’incandescent, deux livres aux titres inchoatifs, se référant au début d’une évolution, comme adolescence ou arborescence, j’ai été tenté d’appeler celui-ci Arborescence. Craignant la répétition, je l’ai donc appelé Rameaux pour évoquer des questions aussi simples que: qu’est-ce qu’une nouveauté, qu’est-ce qu’il y a de nouveau dans les nouvelles, qu’est qu’une naissance, qu’est-ce qu’un événement, qu’est-ce qu’une invention ? Ce qui m’y a amené, c’est une nouvelle perception des sciences. J’avais relevé déjà, dans L’Incandescent, ce que j’appelle le Grand Récit, à savoir cette coulée gigantesque datée par les sciences, et qui permet de suivre les émergences successives de l’univers, de la planète, de la vie et de l’homme. Ce qui m’a intéressé cette fois, c’est de parler de ces émergences imprévisibles et contingentes, observées par les sciences, dans leur rapport avec le récit que font les littératures des mêmes phénomènes.

    - Comment le thème de la filiation humaine a-t-il cristallisé ?

    - Tout à coup, j’ai eu l’idée que le tronc majeur qui supportait le rameau était quelque chose comme le père, et que le rameau était filial. Lorsque l’idée de contingence est venue s’ajouter à celle de la nécessité des lois, je me suis aperçu que dans les dialogues qu’il pouvait y avoir entre, d’un côté, l’homme politique, le journaliste ou l’homme de la rue, et, de l’autre côté le savant, je me suis aperçu que le savant ne répondait plus comme autrefois. Autrefois, le savant énonçait la vérité comme un prophète ou comme un sage, qui détenait la vérité. Aujourd’hui, lorsqu’on lui demande si c’est risqué de se lancer dans l’aventure des OGM ou du clonage, il hésite et parle de pourcentages de risques “dans l’actuel état de la science”. Il a, par rappoprt à la vérité, une sorte de modestie et un nouveau recul, ayant pris conscience du détail et de l’infinie complexité de ces problèmes, et par conséquent il n’a plus la vision arrogante du scientiste de naguère.

    - De quand date ce changement d’attitude ?

    - Les problèmes posés par la science ont surtout inquiété la conscience éthique dès la fin de la guerre. Il y avait certes eu des alertes dès la fin du XIXe siècle, comme on le voit chez un Michelet. Mais la coupure nette date de l’explosion des bombes atomiques. Ce traumatisme me fait opposer la science-mère et la science-fille. Et puis ce qui est nouveau est d’un ordre plus profond: c’est une sorte d’harmonie et d’unité entre le savoir scientifique, les récits littéraires, l’existence ordinaire des hommes, et même quelque fois la religion, puisque je parle de saint Paul, comme s’il y avait tout à coup une bascule de culture qui faisait voir l’unité de toutes nos expressions.

    - Qu’avez-vous découvert de neuf chez l’apôtre Paul ?

    - Cette nouveauté que je perçois depuis trois livres dans l’histoire contemporaine, j’ai eu un moment à la comparer à des nouveautés semblables. Je crois que nous vivons une période assez analogue à la fin de l’Antiquité et à la Renaissance. A chaque fois, il a été question de reformuler ce que pouvait être un homme. Il y a ainsi chez Montaigne une recherche de l’homme survivant à l’effondrement du Moyen Age. Si je parle de Paul, c’est que la fin de l’Antiquité est un moment comparable. Paul aussi se pose la question de savoir ce qu’est l’homme. Lui qui partage les trois appartenances aux mondes juif, grec et romain, déclare aux Galates: ni juif ni grec, ni homme ni femme, ni esclave ni homme libre. L’homme de l’Antiquité se définissait comme appartenant à telle nation, telle classe ou telle religion, alors qu’il crée l’homme universel, indépendant. Au fond, le moi moderne n’est pas inventé par saint Augustin, comme je le croyais, mais par Paul. C’est lui qui fonde d’ailleurs le genre de l’autobiographie. C’est à la fois l’inventeur du “moi” et de celui qui s’exprime.La conscience moderne naît à ce moment là. Je prends donc Paul comme philosophe-témoin actif de cette bascule de culture. C’est une prise de conscience assez récente. Philosophe de métier, j’ai plutôt une âme grecque, formée par la grande tradition qui va de Platon aux épicuriens. La philosophie est un long commentaire du platonisme. Du coup, je ne comprenais pas saint Paul, pas plus que l’aréopage d’Athènes auquel il parle et qui l’accueil avec des sarcasmes. Je l’ai compris à cause de ma réflexion sur la nouveauté. La métaphore du rameau vient d’ailleurs de Paul, qui greffe un nouveau rameau. Il y a chez Paul un appel à l’universalité et à cette notion très actuelle de citoyen du monde.

    - Quels sont vos rapports personnels avec le “tronc” judéo-chrétien ?

    - J’ai toujours été très intéressé par l’histoire des religions. Tous mes livres en portent la trace. Dans ce livre, je redéfinis d’ailleurs les notions de foi et d’espérance par rapport à l’émergence d’un nouveau monde. Quand on parle de l’émergence de l’homme, on évoque l’événement datant de 7 millions d’années correspondant à la station debout et à la perte de sa toison, mais l’événement lié au fait qu’il commence à dire “je” n’est pas moins important.

    - Que pensez-vous du rapprochement, opéré par certains, dont les frères Bogdanov et Jean Guitton, entre les questions de nos origines liées aux découvertes de l’astrophysique et les réponses de la religion ?


    - Il est certainement légitime de se poser la question, mais certainement pas d’y répondre d’une façon aussi douteuse. J’y vois une sorte de rafistolage à la façon du XIXème siècle. D’ailleurs Jean Guitton ne connaissait pas un traître mot de la science...

    - Vous affirmez que nous avons besoin aujourd’hui de saints. Qu’entendez-vous par là ?

    - Dans Les deux sources de la morale et de la religion, Bergson décrit avec beaucoup de soin la trilogie du génie, du héros et du saint. Mais je pense que ce tripode est un peu bancal. Les héros et les génies sont un peu des Rastignac qui s’imposent à la société, dont le tombeau se trouve au Panthéon et qui donnent leurs noms aux rues. Ce sont des gens de la gloire, dont la sainteté n’a cure. Du coup, la liste des saints est inconnue. Je me moquerais volontiers des héros et des génies, alors que je respecte beaucoup plus celui dont la vie bonne éclaire sa localité et ne fait pas de vagues. Le héros et le génie font partie de la Star Académie (Rires).

    - Avez-vous rencontré des saints ?

    - Oui, je le crois. De telle sorte que je tairai leurs noms...

    - Que lien y a-t-il entre le sacré et cette sainteté-là ?

    - Je suis assez d’accord avec René Girard sur ce point. Je crois que le sacré est lié à la mort et au sacrifice. Il y a ainsi des religions, très archaïques, qui pratiquent le sacrifice humain ou animal. Au fur et à mesure que l’histoire avance, les religions deviennent de plus en plus douces, et je vois la sainteté comme un relais du sacré. Les “religions” les plus modernes se caractérisent par le refus du sacré. Nous le voyons dans les moeurs d’aujourd’hui. Nous fabriquons du sacré au rabais. Lorsque la princesse Diana a été embaumée comme une sorte d’héroïne, je n’ai pu m’empêcher de penser que notre société fabriquait exactement l’apothéose romaine, lorsque les empereurs devenaient des dieux. A la télévision, le sacrifice humain est de retour en force, comme une espèce de tentation sociale première. Nos sociétés sont très avancées du point de vue scientifique ou technique, mais extrêmement archaïques du point de vue de cette régression.

    - Comment retrouver le sens et la confiance ?

    - La représentation de la violence diffuse, à l’horizon de nos mentalités une sorte d’assombrissement angoissé. Dans les médias actuels une bonne nouvelle n’est jamais une nouvelle. C’est une mauvaise nouvelle qui est jugée “bonne” à faire la Une. Et pourquoi diffuse-t-on de mauvaises nouvelles ? Parce que le public désire de mauvaises nouvelles. Aristote disait déjà que l’essence du spectacle est la terreur et la pitié. Or vous avez bien que tous les journalistes ont lu Aristote (Rires). La terreur et la pitié font toujours recette, tandis que l’optimisme ne se vend pas. Aujourd’hui, ceux qui disent que tout va mal sont fêtés.

    medium_Serres6.jpg- Qu’est-ce qui vous incite à la confiance ?

    - Essentiellement: une réelle connaissance de la science, qui fait défaut à la plupart des philosophes de la catastrophe. Il faut cesser de ressasser la formule “après-moi le déluge”. Si la philosophie a un souci, c’est de préparer des outils pour les générations futures. Si on ne leur transmet que de l’angoisse et de la terreur, je ne vois pas comment elles survivront. Ce qui me frappe dans les messages apocalyptiques de certains adversaires de la science et de la technique, c’est qu’ils reprennent exactement les mêmes arguments qu’on utilisait au XVIIe siècle pour stopper l’entrée de la pomme de terre en Europe, supposée empoisonner. Bien sûr, nous agissons sur le climat et devons rester très prudents en matière d’écologie. Pourtant je prône un optimisme de combat: il faut agir et non pas se lamenter. La connaissance est en outre plus féconde que l’opposition systématique.

    - Il y a cependant une inadéquation de l’enseignement par rapport aux deux pôles de la connaissance...

    - On forme toujours deux populations très séparées en enseignant d’un côté les sciences et de l’autre les humanités. Les littéraires ne savent pas la science et les savants n’ont pas de culture humaniste, éthique ou philosophique. Du coup, on oublie qu’on habite la planète, dans un environnement où tout est lié, et non seulement les humains. Si vous regardez les institutions internationales, vous constatez que toutes sont liées aux relations humaines, et qu’aucune ne s’occupe de l’air, de l’eau du feu ou du vivant. J’aimerais bien qu’on établisse une institution internationale où l’homme politique recevrait, à la barre les représentants de l’air, de l’eau ou de la forêt... Sur dix conflits dans la planète, il y en a cinq ou six qui ont pour enjeu les sources d’eau, Dans le conflit israélo-palestinien, on ne le dit jamais mais c’est l’eau qui est en jeu, de même que le pétrole est à la base de la guerre en Irak. C’est de la planète qu’il s’agit.

    - Vous qui enseignez aux Etats-Unis qu’observez-vous chez vos étudiants ?

    - J’observe un mélange de plus en plus varié de population, comptant parfois dix à quinze nationalités différentes, dix langues ou six religions. D’enseigner à des mélanges change l’enseignement, du fait des susceptibilités variées, des manières de parler. On voit en tout cas que se forme un citoyen du monde. Ce mélange multiculturel finit par former une voix commune. Il y a, de toute évidence, un nouvel homme en formation.

    - Comment vous situez-vous dans le monde intellectuel ?


    - Un peu à l’écart. La plupart des intellectuels sont orientés politiquement et dispersés en discipline. J’ai l’impression, pour ma part, d’avoir effacé la barrière des disciplines.

    - Quel est finalement le message de Rameaux ?

    - L’essentiel du message de Rameaux est de dire que les événements son réellement contingents. Vous ne savez pas ce qui va vous arriver en sortant de chez moi. Bergson parlait déjà du jaillissement ininterrompu de l’imprévisible nouveauté. Ce qui me dnne confiance, si je fais le bilan de ce qui m’est arrivé de bien dans la vie, c’est que ce furent toujours des événements qui n’étaient pas prévus. Mais chaque événement arrive sur des pattes de colombes ou comme un voleur dans la nuit et vous pouvez ne pas le percevoir. Pour qu’il vous arrive, il faut que vous le perceviez et en fassiez quelque chose.

    - Qu’est-ce qui vous inquiète le plus aujourd’hui ?

    - Ce qui m’inquiète le plus, c’est précisément cette énorme vague d’inquiétude qui submerge le monde, cette espèce de maximisation de la terreur. On parle beaucoup de violence, dans la monde d’aujourd’hui. Mais imaginez qu’un homme de mon âge a assisté, depuis 1936 et les guerres de la décolonisation, à la disparition de dizaines de millions d’êtres humains. Qu’est-ce que la violence d’aujourd’hui à côté de ce bilan ? Ce qui me fait peur aujourd’hui, c’est à quel point le gouvernement d’un Bush agite la terreur et la violence. Mais que risquent donc les Américains ? Cette surenchère de la terreur est inquiétante. La violence a toujours été notre problème. Elle est le problème humain par excellence, et nous sommes toujours en train de la négocier par la culture, par la langue, les arts, la religion, la guerre aussi. L’abominable saccage des deux guerres mondiales est sans proportion avec la violence actuelle, qui est en revanche sur-représentée par les médias.

    - Vous insistez beaucoup sur l’émancipation liée à l’information...

    - J’y ai beaucoup insisté dans Hominescence, car cela change non seulement les relations humaines, mais aussi l’espace dans lequel nous vivons. Autrefois on vivait dans des réseaux bien définis, alors que nous vivons aujourd’hui dans un espace où on redéfinit les voisinages. L’immédiateté du courriel, fait que je suis le voisin de quelqu’un qui habite à Florence ou San Francisco, et très éloigné de quelqu’un qui habite dans la maison d’â côté. Les distributions de l’espace et du temps ne sont plus les mêmes. Ce n’est plus le même monde.

    - Comment imaginez-vous la nouvelle culture à venir ?

    - Je crois que la culture va changer d’horizon. Qu’est-ce que c’était qu’un homme cultivé il y a vingt ou trente ans ans de ça ? c’était un homme qui avait derrière lui les 4000 ou 5000 ans de sa culture gréco-latine, hébraïque ou égyptienne. L’homme cultivé avait un âge: il avait 5000 ans. J’ai soudain l’impression que l’homme cultivé d’aujourd’hui à 15 milliards d’années. Il a derrière lui le grand récit de l’univers et de la planète. La culture a changé d’horizon temporel. En outre, l’homme cultivé d’aujourd’hui a un horizon spatial tout différent. C’est à dire qu’à faveur de ses voyages il commence à être un citoyen de la planète. Toutes ses références se sont extraordinairement élargies. Il nous arrive ce qui est arrivé à saint Paul à la bascule de l’Antiquité, qui élargit la notion d’humanité. Puis, à la renaissance, Montaigne élargit l’homme européen aux Indiens d’Amérique. Actuellement, l’élargissement est à la mesure du monde.

    Michel Serres. Rameaux. L'ouvrage a été réédité dans la collection de poche du Pommier.

    Michel Serres. Le sens de l'info. Entretiens avec Michel Polacco. 3Cd - MP3 13h.40 d'émission. France Info / Le Pommier, 2010.

  • Houellebecq m'a d'abord tuer

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    C’était en 1998, donc il y aura vingt ans l’an prochain. J’avais été (très) déçu par Les Particules élémentaires, après avoir été (plutôt) intéressé par Extension du domaine de la lutte. Ma présentation dans 24 Heures fut (trop ?) sévère, aggravée par une heure d’entretien frisant la torture. Au fil des années et des publications de l’amer Michel, mon jugement s’est cependant nuancé jusque, parfois, à la reconnaissance enthousiaste d’un des auteurs les plus significatifs voire les plus intéressants de l’époque, notamment avec Possibilité d’une île et La carte et le territoire


    Livre important que Les particules élémentaires ? Bien plutôt: symptôme de décomposition. Faute de style, de pensée cohérente, d’éthique et de toute émotion. Et quelle jobardise chez ses laudateurs! Les uns portent aux nues son «roman-culte», les autres l’attaquent pour son écriture délabrée et l’idéologie douteuse qu’il véhiculerait. Pépé Nourissier feint d’en être entiché pour rester dans le coup, et Sollers joue les chaperons narquois en sorte de mieux se vendre lui-même. Bref, tout le monde parle du dernier livre de Michel Houellebecq, et du battage médiatique découle un succès de librairie carabiné.
    Mais encore? Cet «événement de la rentrée» n’est-il pas qu’un coup de pub ou qu’un phénomène de mode passager? Or donc, avez- vous vraiment lu Les particules élémentaires et qu’en pensez-vous sincèrement? Pour ce qui nous concerne, avouons que nous en attendions beaucoup. Il y a quatre ans de ça, la lecture d’Extension du domaine de la lutte, premier roman parrainé par Maurice Nadeau, nous avait intéressé par son mélange d’acuité observatrice et de mordant satirique, malgré le souffle court de l’auteur et sa morbidité de maniaco-dépressif.
    Parallèle à celle d’un Vincent Ravalec, l’apparition de Michel Houellebecq réjouissait en tout cas, sur l’arrière-plan ronronnant et nombriliste du roman français actuel, par sa façon d’observer la «dissociété» qui nous entoure et de jouer avec sa «novlangue». Usant volontiers de la provocation, le chroniqueur s’est ensuite affirmé dans la presse dite branchée (surtout Les Inrockuptibles) en évoquant par exemple, à sa façon, le dernier salon de la vidéo porno ou les nouvelles migrations de retraités. Mêlant la satire et l’analyse, Michel Houellebecq se signalait surtout, dans ses Interventions (aujourd’hui réunies, à côté d’entretiens terriblement pontifiants), par un style incisif et un regard panique qu’on eût aimé apprécier sur une plus longue distance.

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    Les particules élémentaires auraient pu faire l’affaire. Hélas, c’est bien bas qu’on est retombé, jusqu’à n’y pas croire.
    Globalement ignoble, quoique…
    De fait, l’image du monde qui se dégage de la lecture des Particules élémentaires est globalement ignoble, et son écriture d’une platitude, sa construction d’un manque d’originalité atterrant. Dénué de toute lumière et de toute chaleur, de toute saveur et de toute compassion, l’univers selon Houellebecq, et ses personnages, n’exhalent que laideur et morosité, tristesse et dégoût.

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    Il y a pourtant du vrai dans ce sinistre tableau, et notamment dans ses parties satiriques. La description de ce morne ersatz de paradis terrestre que symbolise, par exemple, le camping L’Espace du Possible, où chacun «travaille sur soi» et s’ «éclate» à qui mieux mieux, figure bien les ridicules d’une mouvance de l’époque en mal d’accomplissement «à tous les niveaux», de thérapies de groupe en partouzes dans l’eau tiède.
    De la même façon, les observations de l’auteur sur la sexualité morbide et le sentiment d’inutilité de ses personnages reflètent-elles bel et bien l’état des choses dans une fraction de la société contemporaine.


    Prétention philosophico- scientifïque


    Ce qui ne passe pas, en revanche, tient à la généralisation systématique de multiples jugements verrouillés par un docte discours à prétention philosophico-scientifique. Ainsi, sur le ton du sociologue à patente ou de l’insondable métaphysicien, Houellebecq se livre-t-il à d’invraisemblables simplifications. L’on apprend, par exemple, que pour la quasi-totalité des femmes qui eurent 20 ans aux alentours de 1968, «les années de la maturité furent celles de l’échec, de la masturbation et de la honte».
    Quant aux hommes, d’une manière encore plus générale, ils «sont incapables d’éprouver de l’amour». C’est cependant quand le ver du sexe entre dans le fruit de l’enfant que l’être humain semble le pire à l’amer Michel, tant il est vrai que «le préadolescent est un monstre doublé d’un imbécile».
    Triste paire
    Les deux protagonistes des Particules élémentaires, Bruno et Michel, figurent en somme la version (très) dégradée de la vieille paire mythologique d’Apollon et de Dionysos. Le premier ne se réalise que par la sublimation abstraite et l’idée, le second par le sexe. Issus de la même mère (la pire caricature de baba cool qu’on puisse imaginer) et de pères absents et/ou nuls, tous deux trouvent une vague âme sœur qu’ils ne sauront pas aimer avant que la mort ne les en débarrasse. L’auteur n’en finit pas de proclamer que «demain sera féminin», mais quelle lamentable représentation des femmes il nous impose!

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    Passons vite sur Bruno, le plus glauque des deux, prof raté, littérateur mal parti et père incapable de rien transmettre à son fils. À côté de ce pauvre drogué du sexe que la mort atroce de sa compagne ne semble pas toucher, Michel, anorexique existentiel, n’a guère plus d’épaisseur humaine, mais le lecteur est prié de croire à son génie prophétique. À la prétendue étude de mœurs de notre misérable époque, au fil de laquelle nous apprenons encore que les serial killers des années 90 sont les enfants naturels des hippies des années 60, s’ajoute de fait le croupion très New Age d’un roman d’anticipation où ledit Michel, biologiste «lucide» (il a repris, n’est-ce pas, le flambeau des physiciens Niels Bohr et Heisenberg) devient le planificateur d’une nouvelle humanité clonée (asexuée, pure enfin de tout désir, et qui plus est immortelle) et l’inspirateur mélancolique (lui- même finissant par «rentrer dans la mer»...) d’une nouvelle religion à base essentiellement scientifique.
    Ainsi l’image de la société tout à fait immonde dans laquelle nous pataugeons, chers sœurs et frères, se dissout-elle finalement dans un nouvel avenir radieux; ainsi le ressentiment fondamental d’un vieil ado mal aimé et mal aimant aboutit-il assez naturellement à cet univers comateux et informe du paradis selon Michel Houellebecq...


    Houellebecq17.jpgL’épreuve de l’entrevue
    Il est une épreuve plus pénible que la lecture intégrale des Particules élémentaires, et c’est de s’entretenir, même moins d’une heure, avec Michel Houellebecq. En quelque trente ans d’exercice, jamais rencontre, en tout cas, ne nous aura imprégné d’un tel sentiment de malaise. Cela tient-il à l’émanation subtile du génie? Est- ce au contraire l’effet plus insidieux de la prétention du personnage jouant l’égarement du poète éthéré? Du moins aurons-nous pu nous préparer (une heure de retard, ça pose la graine de star) à l’apparition gracile et un peu gauche (feinte gaucherie?) du présumé phénomène, pur esprit sapé style Deschiens, la voix à peine audible, le regard fuyant, répondant vos questions par des moignons de réponses longuement pensées, mâchées, sucées, dégluties et régurgitées façon mollusque. Houellebecq, qui dit volontiers que Shakespeare ou Céline sont des auteurs «surfaits», doit longuement, longuement réfléchir, en se lovant dans les volutes de fumée de sa cigarette, avant de vous répondre, parfois, d’un seul grognement.
    Mais le brusquez-vous un peu en lui demandant, par exemple, s’il ne pèche pas parfois par schématisme ou si sa propre dépression ne gauchit pas la moindre sa vision de la réalité: alors bondit le petit animal et c’est avec tranchant soudain, avec la morgue de celui qui sait, avec fiel et venin qu’il vous répond que la Science aussi procède par schémas, et que non, qu’il sait qu’il n’exagère pas: qu’il sait que ce qu’il dit est vrai.
    Lorsque vous lui demandez, enfin, bêtement, platement, comme un boy-scout, à quoi il aspire en définitive, c’est avec une sorte d’indulgence pénétrée qu’il vous répond en toute simplicité, mais non sans cet air malin qui ne l’a jamais quitté, style Schopenhauer au talk-show de Larry King sur CNN: «Au fond, je n’aspire à rien.» Chacun le note sur son petit cahier: au fond, voilà, Michel Houellebecq n’aspire à rien...


    Michel Houellebecq. Les Particules élémentaires. Flammarion, 1998.