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  • Ceux qui se la jouent


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    Celui qui se la joue artiste maudit / Celle qui se la joue victime du Mec / Ceux qui se la jouent rouleurs de mécaniques / Celui qui se la joue décideur sans états d’âme / Celle qui se la joue politiquement concernée / Ceux qui se la jouent rebelle / Celui qui se la joue libéré sans préjugés / Celle qui se la joue on-ne-me-la-fait-pas / Ceux qui ont des bajoues / Celui qui se la joue salsa du démon / Celle qui se la joue romantique éplorée / Ceux qui se la jouent casseurs de pédés / Celui qui se la joue grand seigneur avec l’argent du syndicat / Celle qui se la joue super bijou / Ceux qui se la jouent détachés de tout / Celui qui se la joue nobody / Celle qui se la joue beau body / Ceux qui se la jouent gros lobby / Celui qui se la joue tout-marketing / Celle qui se la joue tout bénef / Ceux qui se la jouent tout est permis / Celui qui chique une noix de cajou / Celle qui se la joue promotion de l’Anjou / Ceux qui se la jouent vieux sapajou / Celui qui se la joue voile et vapeur / Celle qui se la joue retour à la case rigueur / Ceux qui se la jouent au revoir et merci, etc.


  • Ceux que ça dérange

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    Celui qui se fie strictement à l’organigramme / Celle qui esquive toute discussion à contenu / Ceux qui se raccrochent à l’acupuncture virtuelle / Celui qui n’écoute que l’horloge parlante de son cœur / Celle qui ne tire même plus sur sa laisse / Ceux qui t’observent dans ta cage /  Celui qui pelote le hérisson femelle / Celle qui a un tigre dans son motard / Ceux qui refusent d’admettre qu’ils ont une Bête en eux alors que ça se sent rien qu’à l’odeur / Celui qui ne fait rien sans reconnaissance préalable du territoire féminin / Celle qui n’ouvre son jardin qu’au jardinier diplômé / Ceux qui se replient sur le minibar / Celui qui est de toutes les petites et grosses commissions où les vieux bonnets siègent / Celle qui a commissionné le commissionnaire bien membrée / Ceux qui sont membres à vie et plus tard membres d’honneur / Celui qui est donneur d’un membre dont personne ne veut dans la Yougoslavie démembrée / Celle qui a fait greffer le membre de son fils gymnaste hélas décédé à son beau-fils dont le corps a finalement rejeté l’organe / Ceux qui ont fait ce matin le compte des membres actifs de la Défense Passive / Celui qui pense toujours Travaux Récréatifs en astiquant les statues du canton / Celle qui a fait pas mal d’erreurs en Allemagne qu’elle répétera sûrement en tant que veuve du Japonais / Celui qui fait relier ses Pensées dérangeantes en cuir pleine peau de vache / Celle qui te demande j’te dérange quand elle vient te déranger en effet / Ceux qui ne se dérangent pas pour les consultations dans les quartiers pauvres / Celui qui pense ses films trop dérangeants alors qu’ils sont juste un peu chiants / Celle qui ponctue sa conversation de « du coup » et de « juste » genre : du coup, j’te dis, Marcello, moi j’le trouve juste trop pas juste / Ceux qui n’ont jamais admis que les garçons lisent trop / Celui qui a toujours trop réfléchi au goût de son père pharmacien et conseiller du Groupe Jeunesse de la paroisse des Bronches / Celle que ses mœurs libres ont désigné à l’opprobre de ses cousines darbystes Duflon / Ceux que le torse velu du facteur Miauton dit Verge d’or a  fait jaser quand il a passé la tondeuse à gazon  sur l’espace privatif de la veuve Sandoz en simple boxer DIESEL / Celui que l’on dit dérangé avec ses listes de probable maniaco-dépressif ou peut-être pire / Celle qui dit que plus rien ne la dérange en tant que clitoridienne rangée des secousses / Ceux qui vont voir ce que la médecine chinoise peut faire pour leur dos et leur libido / Celui qui dit son Sonotone en dérangement pour qu’on lui foute la paix maintenant / Celle dont le soleil moral est dérangé par le soleil physique / Ceux que rien ne dérange même pas un contre-ut loupé par la diva au Concert de l’Abonnement qui reste quand même LE Concert de l’Abonnement / Celui qui n’a jamais utilisé son abonnement au cancer d’ailleurs périmé avec le temps / Celle que ta seule présence dérange au motif que tu n’es que ce que tu es alors qu’elle est ce qu’elle est /  Ceux que tu ne dérangeras pas pour ton enterrement après que tu t’es dérangé pour le leur, etc.

    Image: Philip Seelen

  • Ceux qui ne s'ennuient jamais

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    Celui qui ne s’ennuie jamais sauf quand ça lui arrive faute d’attention / Celle qui ne s’ennuie même pas en regardant le émissions de télé les plus cons ou en passant des heures sur ses patiences / Ceux qui ont toujours subi la vie et se sont donc pas mal fait tartir / Celui que la réparation des jouets des enfants du quartier a préservé de la maussaderie ambiante / Celle qui diffuse l’ennui comme un gaz fleurant la soupe tiède / Ceux qui te reprochent de ne pas te montrer assez concerné par la nouvelle péréquation intercantonale en matière de culture et de multilinguisme / Celui qui revient à tout moment d’un colloque international passionnant où il a cassé les burnes à tout le monde / Celle qui ne s’emmerde jamais chez les Bontemps dont les vins aussi sont okay / Ceux qui fuient les barbecues sympas entre voisins / Celui qui n’écoute que les artères de la Ville-Monde / Celle que sa fibre africaine préserve de la morosité genre tea-rooms de rombières / Ceux qui accoutument de fréquenter les mauvais lieux au motif qu’ils sont moins chiants que les salles d’attente des Cellules Psychologiques de Soutien / Celui qui ne se la coince jamais au goûter des vioques / Celle qui peint genre colorature / Ceux qui raffolent des garçons tchèques et des filles des îles Samoa et environs / Celui qui fuit les milieux humides et les poétesses drainées / Celle qui fantasme sur les torses épilés des aveugles polyglottes / Ceux qui n’épuiseront jamais les ressources rythmiques de la prosodie en lâcher-prise / Celui qui s’est toujours gaussé des laudateurs du Plaisir du Texte aux airs si coincés / Celle qui travaille les sous-entendus du sous-texte / Ceux qui ont essayé de baiser l’assistante du prof de lettres et sont tombés sur un osselet / Celle qui développe l’art du commérage à la manière des douairières de Douala / Ceux qui se font suer en compagnie des lettreux vertueux / Celui qui a acquis de bonnes bases en matière d’ontologie  conceptuelle en s’interrogeant longtemps sur l’Être de l’étang /  Celle qui se dit spécialiste du philosophe monadologue Leibnitz (Gottfried Wilhelm) qui n’y peut mais / Ceux qui estiment (comme moi par exemple) que la sexualité contemporaine est une fiction intéressante à l’exception des processus classiques de procréation naturelle ou assistée qui émargent à la réalité réelle et plus si affinités ludiques ou poétiques / Celui qui dit aimer à fleur de peau ce qui vaut parfois l’os / Celle qui ne s’embête jamais avec ses sextoys /  Ceux qui s’ennuient un peu en attendant les Barbares ou le Saint Esprit / Celui que l’ennui redore après l’amour alors qu’elle va fumer sa clope sur le balcon du Motel /  Celle que l’ennui rend si belle que son père va la marier avec le type le plus riche et le plus assommant des Beaux Quartiers / Ceux que j’appelle les Ennuyeux et que je ne fréquente que dans les livres, genre Verdurin, etc.

    Image : Philip Seelen       

  • Nabucco bibliophile



    Les Nubiens n’ont pas leur pareil à la frotte du bois de pierre. Tout ce qui pèse en moi de mélancolie se trouve allégé quand un Nubien lustre mes fameux sols de chêne silicifié que les ambassadeurs étrangers prennent pour de l’ambre.

    Je ne sais si les Nubiens ont une âme, il n’est pas de mon ressort de relancer la controverse de Ninive, mais peu d’êtres animés ont autant qu’eux le sens des hiérarchies esthétiques.

    Mêmes réduits en esclavage mes Nubiens n’ont rien perdu de leur ascendant princier. Je les aime voir manger des fruits crus et déféquer dans la paille, j’aime les voir lutter à mains nues et se masser ensuite à grand renfort d’onguents parfumés.

    En ce qui concerne la reliure, je recommande un abattage traditionnel des individus certifiés les plus purs quant au sang et au derme. De tous les volumes de ma Librairie, il n’est pas un dont on puisse dire que la façon pleine peau n’a pas pour provenance un Nubien travaillé à la fleur de l’âge.

    De la qualité des onguents fournis à mes Nubiens dépend en outre, pour beaucoup, l’odeur qui émane de mes chers ouvrages.  Or chacun sait, jusqu'au Barbare, que l'odeur est le langage de Dieu...

  • Ceux qui remontent sous le vent

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    Celui qui fonce sur sa Kawa dans le nouveau roman du romancier qui-dit-je / Celle qui s’accroche au piton du motard / Ceux qui croient voir de nouveaux avatars de Sailor et Lula / Celui qui se sait bien au-delà de Sailor se sachant unique et du lendemain / Celle qui a les yeux de sa mère du Cap Vert / Ceux qui accoutument de tout recadrer même hors-champ / Celui qui porte en lui le plain-chant inné et l’art martial acquis / Celle qui ayant tout fait pour couper à la glu n’est même pas restée au couvent / Ceux qui ont compris ce que signifie la guerre à zéro mort et le sexe à zéro vivant / Celui qui revoit tous les films de Cassavetes et de Ferrara pour vérifier quelque chose / Celle que la littérature érotique conventionnelle a toujours fait marrer / Ceux qui se rappellent les figures du Quichotte et de Zorba pour se remonter la pendule / Celui qui hante les boîtes pour le casting de son prochain long / Celle qui voit loin mais pense court / Ceux qui en sont restés au marketing de leur chère personne / Celui qui entre dans le roman par un vasistas transparent / Celle qui explique au jeune auteur que tout est dans la Story elle y compris / Ceux qui estiment que Love Story est le parangon du roman contemporain qui arrache - d’ailleurs Gérard de Villiers me l’a confirmé du haut de sa taille de basset / Celui que la jobardise de neuf directeurs littéraires sur dix sidère sauf en Irlande du Sud ou au Portugal du nord et encore / Celle qui sait que cette obsession déclarée de la Story est une feinte de feignants / Ceux qui ont en eux les ressorts des meilleures histoires genre récits de Tchekhov ou nouvelles de James / Celui qui a consacré son master à la tradition russe du Skaz puis est retourné écumer les boîtes de Luanda  / Celle qui vit dans la tour en pleine air sans fenêtres de Luanda que tu vois dans le film Libertade / Ceux qui se trouvent mieux à squatter les containers et les cargos du bord de mer de Luanda / Celui dont la maîtresse (dit-il) a des tétons aux bouts de platine / Celle qui s’est lassée des polars nordiques et en revient donc aux Noirs de chair et de sang / Ceux qui connaissent aussi bien les contes russkofs d’Afanassiev que les légendes maguttes de Calvino / Celui qui aime les Castapianes et les Bougnoules et ne rougit point de les appeler comme ça même à la cafète de la Faculté de théologie où l’on parle toujours un peu à mi-voix / Celle qui est consciente de  ne fréquenter que des Blacks et se doute de ce qu’on en dit au Groupe Tricot de la paroisse calviniste / Ceux qui pratiquent le jeu du cerf-volant en se foutant de ce qu’en dit leur psy / Celui qui essaie de rester naturel en parlant maîtres siennois avec le hardeur cultivé / Celle qui te prend pour un brocanteur à la terrasse du Mao /  Ceux qui t’ont souvent pris dans le Bronx pour un Juif new yorkais / Celui qui fuit les lieux qu’ont dit ceux où il faut être vu sans montrer son QI / Celle qui a acquis son embonpoint rose dans une maison lyonnaise / Ceux que leurs vices variés (dont la boulimie téléphonique) ont rendu plus indulgents à l’égard des vertueux / Celui qui sait que l’énergie dépend de facteurs concomitants dont l’amour platonique ne doit pas être exclu à la base /  Celle qui conclut à la malchance à la mort accidentelle de son troisième mari avant de toucher l’assurance / Ceux qui trouvent la vie intéressante mais ne le crient pas dans les couloirs de la fac de philosophie / Celui qui affirme (à l’Université de Genève) avoir un rapport charnel avec l’Ecriture avec un grand E, ce que conteste le doctorant camerounais M’Bala dont les étudiantes prétendent (sans preuve) qu’il est monté comme un mulet / Celle qui a toujours été à l’écoute de son corps dont les silences depuis quelque temps l’interrogent au niveau du senti / Ceux qui aiment tellement la vie qu’ils vont réclamer une rallonge au patron, etc.  

    Image : Philip Seelen

  • Ceux qui ne regrettent rien

     

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    Celui qui se lance dans la vie sans regarder derrière lui / Celle qui a mal quitté Junior et se dit crânement : et alors ? / Ceux qui ont été largués et s’en remettent et remettent ça / Celui que ses bleus au cœur ont rendu moins bleu / Celle qui n’a jamais rendu aucun coup / Ceux qui se croyaient précieux et le seront toujours malgré eux / Celui qui est tenté de revenir auprès de celles et ceux qu’ils a mal quittés et de s’en expliquer mais ça craint / Celle qui demande pardon à un tas de cendres en se rappelant ses yeux verts / Ceux qui ont exorcisé la nostalgie de leurs regrets / Celui qui dit et répète qu’il campe au bord du ciel / Celle qui se rappelle la première fois mais n’en parlera jamais / Ceux qui se rappellent plusieurs premières fois à choix / Celui que réjouit cette première phrase de Dimanche m’attend (Gallimard, 1965, j’avais juste dix-huit ans) de Jacques Audiberti (1899-1965) qui dit ceci : « En l’honneur de la vie aux funèbres trompettes, j’entreprends d’écouter, dans mon corps, jour par jour, l’écho de ce futur qui ne cesse, dès qu’on le touche, de devenir du passé » / Celle qui a cessé d’hésiter / Ceux qui foncent dans la foulée d’Alphonse, allez ! /  Celui qui aggrave son cas en s’excusant / Celle qui t’accable de ses scrupules juste bons à la conforter / Ceux qui t’en veulent des aveux qu’ils t’ont faits / Celui qui a calculé qu’il avait avantage à ne plus voir la milliardaire  de son vivant pour éviter d’avoir à le regretter eh eh / Celle qui ne regrette pas le mal qu’elle t’a fait en te préférant Théo Sarapo ah le chameau / Ceux qui piaffent de regret / Celui qui dit de cet aspirateur : l’adopter c’est le regretter / Celle qui n’aspire qu’à ne rien regretter donc elle ne s’engage jamais sauf promesse écrite signée par le curé / Ceux qui se la jouent Symphonie des Regrets puis oublient de fermer le gaz et ça c’est grave tu peux le noter / Celui qui n’a pas eu le temps de regretter puisqu’il s’est noyé le lendemain de ses noces / Celle qui n’a pas regretté d’épouser le grand Paul puisque le petit Pierre est né juste après / Ceux qui n’ont jamais trouvé à redire aux décisions de la Providence avec un grand P de sorte qu’ils ne trouvent qu’à se féliciter de la vie qui les a menés au Trou avec un grand T, etc.

    Image : Philip Seelen.      

  • Ceux qui ont de la peine

    PanopticonB108.jpgCelui qui s’ennuie à la réception de L’Entreprise dont il a la garde la nuit sans même un chien d’attaque / Celle qui lève des haltères pour rester dans le trend / Ceux qui voient l’ambulance s’éloigner avec un serrement de cœur / Celui qui se détache de lui-même et prétend que c’est sans regret mais son air dit le contraire / Celle qui du Minitel a passé à Meetic et Twitter pour en revenir au Muscadet / Ceux qui hantent les ports embrumés de leurs verres de Brandy / Celui qui n’a jamais supporté les angles de la réalité / Celle qui fuit dans les parenthèses de neige / Ceux qui n’ont pas profité des indépendances pour se faire des empires / Celui qui ne peut plus régater faute d’alizés / Celle qu’on oublie dans la zone tampon / Ceux qui estiment que tout est à repenser en termes générationnels sinon comment comprendre ces Y qui se demandent why ? / Celui qui se dit philosophe sociologue et qui fait pas mal non plus les œufs au plat / Celle qui s’est occupé du linge de corps de plusieurs membres connus de l’Ecole de Francfort / Ceux qui voient Norbert péter un plomb à la salle de musculation et ne s’en étonnent point vu son manque de perfos en affaires / Celui qui affirme donner tout Montaigne pour une page de La Boétie et se fait ainsi remarquer des dames du premier rang qui se demandent si cette Boétie avait du bien / Celui qui explique à ses lycéens que Montaigne et Pascal ne boxaient pas dans la même catégorie / Celle qui s’enquiert de ta santé avec la sollicitude de  qui cherche à monter en grade / Ceux qui se reconnaissant dans le bain de vapeur s’ignorent aussitôt / Celui qui n’en peut plus de se contenter de si peu même en comptant ses Bonus /  Celle qui dispose des petits numéros à côté de chacun des morceaux du suicidé au plastic / Ceux qui s’étonnent de ne plus s’étonner / Celui qui commence à se demander comment en finir / Celle qui s’allonge sur le piano pour que Chopin la pénètre mieux / Ceux qui sourient d’un air entendu quand la vieille Angélique Python leur propose à la disco de leur faire feuille de rose / Celui qui tombe du septième étage du building et se relève en souplesse ce qui révèle un client fit du Club Silhouette / Celle qui se prend pour sa jumelle et ne se voit donc plus les pieds / Ceux qui ont le cœur en pleurs comme l’oignon  pelé de trop près, etc.        

    Image : Philip Seelen

  • Fin de partie

     

    Torino 3.jpgLe 23 juin dernier, au Teatro Gobetti de Turin, Guido Ceronetti faisait ses adieux à la scène, avec les comédiens de son Teatro dei Sensibili, dans un Finale di teatro brassant ses thèmes de toujours et ceux de son dernier livre, Ti saluto mio secolo crudele - je te salue cruel XXe siècle.
    Philip Seelen et JLK ont participé au Festival des désespérés culminant lors de la Nuit de la Saint-Jean...


    Sur la scène du charmant théâtre aux ornements décatis, devant la salle pleine, le Maestro, entouré de cinq jeunes comédiens, deux filles et trois garçons, a commencé la cérémonie en se lavant les mains dans une sorte de cuvette rituelle évoquant un baptistère, puis il a regagné la table derrière laquelle il a dirigé le spectacle, un peu comme un meneur de jeu, pour ne pas dire un marionnettiste à figures humaines…
    Torino 2.jpgComposé d’une suite de séquences alternant poèmes, fragments monologués ou dialogués tirés du dernier recueil Ti saluto mio secolo crudele, parfois accompagnés de chants ou de guitare, la représentation commence avec un extrait des Ballades du temps jadis de François Villon, qui évoque la mélancolie de celle qui a été aimée et malmenée par son amant, auquel elle garde pourtant tout son amour dolent…

    Comme dans ses balades du temps présent (à commencer par La Patience du brûlé), et comme dans ses collages, le Maestro excelle à l’art du patchwork signifiant, et c’est ainsi que sa variation sur le thème du fameux Helter skelter des Beatles, convoquant Charles Manson et Hitler dans la même évocation du Mal, s’inscrit dans le droit fil de sa poésie qu’on pourrait dire « idéophore », comme c’était la vocation même du Teatro dei Sensibili.
    Torino 8.jpgOn alterne ainsi les séquences dramatiques, satiriques ou tragiques, avec le dialogue impayable de deux tiffosi qui se disputent pendant qu’une femme se fait violer derrière un bosquet, l’évocation des Lettres de Stalingrad et de l’Umschlagplatz, ou la scène du clown sautillant en sa candeur joyeuse, qu’une sorte d’animatrice de télé invite à prendre place sur un trône majestueux qui n’est autre qu’une chaise électrique...
    Bref, tout cela est bel et bien du pur Ceronetti, grinçant et tragique, tendrement lyrique aussi, et c’était touchant de voir autour de lui, complices malicieux ou prévenants, affectueux ou parfois impatients, ses jeunes et très talentueux disciples du Teatro dei Sensibili.

    Torino15.jpgAvant de quitter Turin, cet après-midi, nous avions encore rendez-vous avec un acteur du Teatro dei Sensibili, Filippo Usellini, qui nous a parlé de son travail avec la petite compagnie et, plus généralement, de son expérience du théâtre de presque quadra aux airs très juvéniles.
    Il nous explique ainsi que, dans son état actuel, comptant sept comédiens, le Teatro dei Sensibili rassemble des acteurs de toutes les régions d’Italie, qui se retrouvent de temps à autre pour travailler avec le Maestro, comme pour cette dernière occurrence après laquelle ils restent dans l’incertitude.
    torino22.jpgLa dernière génération des Sensibili (fondée en 1970 par Guido Ceronetti et sa femme) a été recrutée au début des années 2000 à l’occasion d’un stage que Ceronetti donnait à Milan au Piccolo Teatro. Filippo lui-même venait de l’école dirigée par Paolo Grassi. Ce que le jeune comédien a tout de suite apprécié chez le Maestro, c’est le mélange de naïveté et de liberté totale qu’il manifestait à l’égard du théâtre et ses codes, autant que dans sa présence humaine.
    Passionné par l’enseignement du théâtre, Filippo Usellini, en charge du rôle de Nicolas dans les personnages emblématiques du Teatro dei Sensibili, a eu deux autres grands maîtres en les personnes d’Ariane Mnouchkine et de Sotigui Kouyaté, mais on lui sent une tendresse particulière pour le Maestro, dont le despotisme de vieil enfant le fait également sourire…
    « Ce qui est exceptionnel, avec Guido, c’est que c’est un poète au sens antique du mot, et donc pas seulement sur le papier. Il vit la poésie autant qu’il l’a compose. La connaissance qu’il nous transmet est essentiellement vivante, et c’est sur scène que ça se passe, comme cela s’est passé hier soir. Nous travaillons certes sur un canevas, nous s avons à peu près ce que Guido attend de nous, mais à chaque fois il y a une part d’improvisation, et la possibilité de variantes qui dépendent de nos inspirations du moment. Guido m’a énormément apporté du point de vue de la liberté de pensée. Il nous aide à vivre par sa propre vitalité et sa jeunesse d’esprit...»

    Guido Ceronetti. Ti saluto mio secolo crudele ; mistero e sipravvivenza del XX secolo. Einaudi, 124p.
    La dernière livraison du Passe-Muraille, No 86, de Juin 2011, a consacré son ouverture à une présentation de Guido Ceronetti.


    Images: Philip Seelen

  • Coup de blues

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    …Ce que j’veux dire c’est qu’alors le corps du chien et l’âme du chien ne faisaient qu’un, qui bougeaient ensemble avec une sorte de grâce si naturelle qu’elle m’évoquait le surnaturel, et puis le corps du chien s’est tassé et son âme a commencé de battre de l’aile, ensuite du corps du chien ont émané des odeurs, mais les gémissements de son âme nous ont fait oublier que le chien comme nous prenait de l’âge, et tu connais la suite, à présent il n’y a plus que l’âme du chien qui nous rappelle son corps par son absence - mais allez viens donc, Clémence, prends sa laisse, sortons, ce silence m’angoisse…

    Image : Philip Seelen

     

  • Ceux qui se disent tout

     

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    Celui qui dit la vérité sans blesser / Celle qui lit entre les signes / Ceux qui se découvrent comme des pays / Celui qui se révèle sans s’exhiber / Celle qui sait que tu sais sans le dire / Ceux dont la vraie pudeur prend la fausse en défaut / Celui qui compose avec le monde sans se décomposer / Celle qui se tient au garde-fous sans s’y retenir / Ceux qui se tiennent les coudes sans se toucher / Celui qui fait pièce à la déréalisation du monde / Celle qui nomme les choses avant qu’elles ne s’évaporent / Ceux que l’échec fait persévérer dans l’erreur ou le contraire / Celui qui persévère en dépit de ses erreurs / Celle qui perd ses verres de contact dans le bain maure / Ceux que la chiennerie revigore / Celui qui ose se dire tout haut ce qu’il vit sans cesser de le vivre tout bas / Celle qui entend tout à demi-mot / Ceux qui se préparent à l’Aveu / Celle que l’indiscrétion généralisée ramène à la pudeur de ses aïeux / Ceux qui ne se livrent que dans leurs livres / Celui qui ne sait pas trop qui il est ni qui elle est ni qui ils sont pour les Malais / Celle qui n’ose dire à la télé que les Malais la terrifient / Ceux qui ont un plan Q avec des Malaises / Celui qui acquiert un gris du Gabon puis s’en lasse et l’oiseau dépérit mais dans l’émission ça finit bien / Celle qui regrette le temps de 30 millions d’amis qui était aussi celui de sa relation avec Victor-André / Ceux qui aiment les films d’éléphants / Celui qui s’apprête à tout dire à sa mère quand elle l’enjoint d’enfin tout lui dire mon chéri je suis ta mère alors il se tait / Celle qui va TOUT DIRE dans son poème codé / Ceux qui ont quelque chose à avouer à Darius Rochebin à cause de sa ressemblance avec le (regretté) pope Marius Cantacuzène  / Celle qui pense que tout te dire va te soulager eh eh / Ceux qui pratiquent la confidence du ventre / Celui qui a horreur de la familiarité sauf entre gays irlandais originaires du même bourg orangiste / Celle qui n’a aucun préjugé ce qui ne la rend pas plus attrayante qu’une rivière d’eau canalisée ou quelque chose du même genre/  Ceux qui se servent de vos confidences pour vous scier, etc.

    Image : Philip Seelen        

  • Le dormeur Duval

    Pano4.jpgCe qu’il faut relever cependant, paupières mi-closes, c’est la puissance régénératrice et parfois créatrice du sommeil, ainsi du jeune poète que vous voyez là, tout ébouriffé sur l’herbe tendre, dans son trou de verdure à la douce rumeur de rivière, sa double rose rouge sur le cœur, lâchant comme un murmure entre ses lèvres encore parfumée d’anis -  Ah Nature berce-le chaudement dans le cresson bleu, pour que son rêve nous illumine…

    Image : Philip Seelen   

  • Limite psy

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    … Je lui raconte mon rêve de l’escalier, le divan soupire et lui aussi, ça doit être la énième fois qu’on lui sort ce standard-là mais je le fais pour lui faire plaisir, moi le rêve de l’escalier j’aime ça et son explication je me la mets là - je ne suis ici que parce que Jean-Patrice est un ex de Julia et que ça me fait de la peine de le voir perdre toute sa clientèle en tant que lacanien resté fidèle - sur quo je lui raconte le rêve de l’eau et là c’est le signal, clin d’œil, il me sourit, se lève, nous sert un double Ricard et c’est parti les amis…
    Image : Philip Seelen

  • Le fils prodigue

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    … Mais oui t’es beau mon ange, t’es le mec de ma vie, t’es le gardien de ma prison, tu veux que j’te dise : t’es beau comme un nuage, non je dirai même avec tes longs cils: t’es beau comme un oiseau - et pour une mère paralysée à vie y a rien de plus beau  que de rêver que son Angelo va revenir…

    Image : Philip Seelen

  • Biffés

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    …Ce que je veux dire c’est que personne, mais personne ne se souvient d’eux, mais pas d’un, ça dit plus rien ce qu’on voit d’eux, là, même cette chemise noire ça dit plus rien aux éventuels fils de leurs éventuels fils, et c’est pas seulement qu’on les ait  oubliés : c’est que rien ne prouve désormais qu’ils aient jamais existé - donc on tire un trait…

    Image : Philip Seelen 

  • Lifting

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    …Avec un look pareil tu vas pas te faire 30 millions d’amis sur Facebook, darling:  faut qu’on arrange ça, faut qu’on te recouse un peu et ça va coûter à la production, mais ça vaut l’os et vu qu’on le fait pour les vieilles stars y a pas de raison, toi t’es jeune encore, t’as de la grâce, on te mettra des yeux plus vrais que nature et tu vas voir ça…

    Image :Philip Seelen

  • Ceux qui se sentent visés

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    Celui qu’un sniper aligne tandis qu’il écrit / Celle qui sait qu’elle ne sait pas son heure / Ceux qui visent cet horizon-là / Celui qui se demande qui sera le prochain viré / Celle qui se sent le maillon faible / Ceux qui se croient en point de mire mais c’est leur problème / Celui qui tire sa force de la conscience claire de sa fragilité / Celle dont la douceur apparente de la main gaine des nerfs d’acier / Ceux qui se méfient des poètes et des paysages / Celui qui se sait désigné / Celle qui attend la tuile avec son sourire à la Pollyanna / Ceux qui décident soudain de prendre les Indiens à revers / Celui qui se croit dans un film où ce qui lui arrive sera vu de tous et ça le grise grave / Celle qui raconte sa rupture avec l’Arabe à Daisy sa souris blanche aux paupières roses / Ceux qui n’ont pas été pris en otages et en sont un peu vexés vus qu’ils n’ont pas passé à la télé / Celui qu’on appelle le porte-poisse / Ceux qui sont parés mais pas pressés tant que ça / Celui qui attend l’ordre de marche de son chef de guerre au Milk-Bar / Celle qui est dans le collimateur du nouveau chef des RH / Ceux qui affirment que RH signifie rebuts de haine / Celui qui a tout fait pour être choisi pour l’émission spéciale consacrée aux éclopés et qu’on a remplacé par un bègue belge / Celle qui se figure toujours que tu parles d’elle non mais ça va ou quoi / Ceux qui se reconnaissent sur la photo des accidentés du car maudit alors qu’ils s’en sont sortis en descendant à l’Aire des Alouettes pour en fumer une / Celui qui allait faire du cheval en Argentine  et en est revenu mule des cartels / Celle qui récite devant sa webcam connectée à l’instant à 3427 écrans : « L’œil était dans la tombe et regardait Caïn » / Ceux qui prétendent que des caméras sont braquées sur eux du matin au soir sans même respecter la pause de Midi / Celui qu’indiffère de plus en plus le regard d’autrui / Celle qui se regarde regarder ceux qui la regardent en regardant ceux qui se regardent en les regardant / Ceux qui ne se sentent pas visés par ces listes ne visant personne mais un peu tout le monde à commencer par celui qui les établit, etc.

    Image : Philipe Seelen

  • Ceux qui se laissent aller

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    Celui qui suit sa pente en la remontant / Celle qui met toute sa nonchalance à résister / Ceux qui prennent le temps de nettoyer leur clavier avant le concert du Bureau Philarmonique de l’Entreprise /Celui qui ne laisse rien au hasard pour mieux se laisser surprendre / Celle qui préfère les enseignements oraux de la vie à ceux de la morale écrite / Ceux que la vie a décrispés / Celui qui est rompu à l’art du commérage style bantou / Celle qui s’ouvre comme un livre au milieu de l’assemblée des pagnes / Ceux qui se confient aux échos du Creux-du-Vent / Celui qui dénonce la secrétaire à l’essai Martine Maus pour son laisser-aller à la pause / Celle qui gère les mégots de Martine sur le trottoir de l’Entreprise / Ceux qui de Martine aiment surtout la Maus / Celui qui cache tant ses soucis qu’on en oublie sa barre au front / Celle qui bosse les doigts dans le nez selon son expression difficile à traduire du swahili / Ceux qui s’endorment sur leurs dossiers qui se mettent à ronfler à l’unisson / Celui qui prend conscience en souriant de ce que signifient les quarante ans qui le séparent de ce jeune collectionneur de papillons du Gabon qu’il a rencontré au Col Ferret / Celle qui s’abandonne dans les bras souples et mous du beau maître-nageur surnommé le Poulpe / Ceux qui se lâchent dans leurs couches au motif que leurs actions en Bourse ont chuté grave comme en 29 / Celui qui lâche un peu de mou à sa maman qu’il tient en laisse / Celle qui devant sa webcam se fait des choses en solo avec une courgette achetée le matin même à la Coopé sans se douter que sa cousine Delphine est branchée sur le même site libéré / Ceux qui apprécient les courgettes farcies de Daisy la farceuse / Celui qui s’est installé dans un container de la zone pourrie de Belgrade Sud en dépit de son doctorat en linguistique / Celle qui entre par erreur dans ce bordel de garçons et s’exclame oh pardon avant de siffler un diabolo menthe avec la taulière /  Ceux qui sont d’autant plus inassouvis qu’ils savent que désormais tout est possible / Celui qui se signale par son ricanement récurrent à la table des moqueurs / Celle qui dit qu’elle en a vu d’autres sans préciser lesquelles / Ceux qui laissent dire celles qui prétendent qu’ils sont ce qu’ils sont parce qu’ils savent sur elles ce qu’ils savent / Celui qui se fait tricoter ses chaussettes sexuelles par sa marraine ouvrière chez Multi Latex la firme qui assure / Celle qui conseillera toujours à ses jeunes parents gays de se pacser ensemble pour que ça reste en famille catholique souverainiste / Ceux qui trouvent à John Burnier une dégaine de Christ en nippes / Celle qui engage John Burnier pour un shooting de Ralph Lauren / Ceux qui ont enterré John Burnier qui n’a pas ressuscité jusque-là / Celui qui a corrigé les poèmes de John Burnier et les fait passer pour siens après sa mort  ah le chien / Celle qui acquiert une combi de vélo noire pour assouvir son fantasme dit de l’Otarie / Ceux qui n’ont jamais rien vu de si joyeux que les jeux  des otaries du Zoo de Bâle dont les gardiens sénégalais ou cameronais valent aussi le déplacement soit dit en passant, etc.

     

    Image : Philip Seelen           

  • Nus et solitaires

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    En mémoire de Thomas Wolfe, mort le 15 septembre 1938 à Baltimore et qui reste, à 111 ans de sa naissance, l'incarnation de la jeunesse.


    "Une pierre, une feuille, une porte introuvable; une pierre, une feuille, une porte. Et tous les visages oubliés.

    Nus et solitaires, nous sommes en exil. Dans l’obscurité de ses entrailles, nous n’avons pas connu le visage de notre mère; de la prison de sa chair, nous sommes passés dans l’indicible, l’incommunicable prison de cette Terre.

    Qui donc a connu son frère? Qui d’entre nous a pénétré dans le cœur de son père ? Qui donc n’est à jamais prisonnier de sa prison? Lequel n’est à jamais un étranger, et seul?"

    Thomas Wolfe, L'Ange exilé. L'Âge d'Homme.

     

    On venait de passer d’une année à l’autre et je m’étais retrouvé dans le quartier des naufragés de La Nouvelle-Orléans; il faisait nuit encore et glacial dans la cellule vert glaucome que j’occupais depuis la veille au treizième étage du building de la YMCA aux fenêtres masquées par une sorte de moucharabieh de béton lugubre; la roue des années venait de tourner et les éclats vulgaires de la fête avaient retenti dans les étages jusque tard dans la nuit; plusieurs fois on avait tambouriné à ma porte, mais j’étais resté seul et farouche dans ma cage, et maintenant je pensais à ma mère et à mon père qui se trouvaient à l’instant même quelque part au Mexique; le vent sifflait par la fenêtre fêlée, dans la région du port n’avaient cessé de hurler des sirènes et des cris lointains déchiraient parfois la rumeur de drame; je me sentais à des années-lumière des amis avec lesquels à l’ordinaire je passais le cap des ans, et pourtant je trônais là comme un monarque oublié dans le galetas royal de son exil – j’étais seul au monde, et tout oppressé, mais plein de vif et de gratitude aussi bien; le froid m’avait éveillé et, les yeux ouverts dans le noir, je songeais à ma vie et aux dix-sept étages de vies empilées en ces murs et aux mille millions de vies jetées de la nuit à la nuit de l’océan et de l’espace – je songeais à toute vie lancée comme une flèche de semence de la nuit à la nuit, et l’angoisse et l’oraison se mêlaient en moi.

    Tu auras trente-trois ans cette année, me disais-je, et c’est l’âge qu’on dit du Christ en croix et celui de Mozart au Requiem, ou de Rimbaud au Harrar, et toi tu n’as rien fait. Or te voici au bout du monde, et tu pourrais disparaître que nul ne s’en apercevrait, n’était le cerbère à gueule de larbin chafouin de la loge d’entrée qui s’en viendrait, dès le premier jour non réglé, te réclamer son dû ou te sommer d’aller ressusciter ailleurs...

     

    (extrait de la première page de Nus et solitaires, l'un des sept récits constituant le recueil de Par les temps qui courent, paru en 1995 chez Bernard Campiche et réédité en 1996 aux éditions Le Passeur, à Nantes.)

  • La douceur d'un dur

    Basil.jpgAvec ses deux "courts" récents, À côté (2009, Prix du court métrage de Villa da Conde en 2010) et Nuvem (Le poisson-lune) découvert à la Quinzaine des réalisateurs de Cannes, puis au dernier Festival de Locarno, Basil Da Cunha, cinéaste helvético-portugais de 26 ans s'affirme comme l'un des talents les plus originaux et solides du cinéma à venir entre Lisbonne et Lausanne.

    Il y a des gens dont on pourrait dire, comme ça, qu'ils ont la grâce. Basil Da Cunha, par exemple. À la fois par sa présence à cette table de buffet de gare, immédiatement intense et pure, irradiant également ses deux premiers films, intenses et purs, saturés de réel pur et dur dont leurs images expriment l'âpre beauté.

    Car cette « grâce »  n'a rien d'évanescent. Elle émane de la vie même, brute de décoffrage. Elle fait rayonner de beauté des visages cabossés par l'existence, pêchés par Basil dans la réalité la plus fruste : un chantier nocturne genevois et la vie solitaire d'un ouvrier, dans À côté ; le labyrinthe à ciel ouvert d'un bidonville dans Nuvem, le poisson lune, que nous avons découvert au récent festival de Locarno après la Quinzaine des réalisateurs de Cannes.

    «Une réalité incroyable», souligne Basil à propos du bidonville lisboète, où il s'est plié à tout un système de règles subtiles pour y être admis. Or, videur de boîte de nuit lausannoise à ses heures, le jeune homme affirme qu'il a découvert en ces lieux « un savoir-vivre incroyable », malgré les faits et gestes nocturnes de ses « amis » trafiquants ou tueurs...

    Locarno1164.jpegRien, au demeurant,  de  pédagogiquement » ou « politiquement » didactique dans le regard que Basil porte sur ces réalités. De toute évidence, ce qu'il cherche est une présence humaine dans sa nudité et sa crudité, une pâte qu'il puisse travailler au corps avec son âme d'artiste. Ainsi du personnage de Nuvem, Nuage en français: Nuvem le glandeur naïf de ce bidonville créole, qui pourrait être documenté comme un « cas social ». Mais Basil en fait plutôt le sujet d'un conte initiatique doux et dur. Nuvem le minable part en effet pour pêcher un poisson-lune, seul moyen lui a-t-on dit de conquérir le cœur de la belle serveuse noire qui le snobe. Egalement rejeté par les malfrats du bidonville qu'il a provoqués, accablé de reproches par sa mère, moqué par les rappeurs de la zone, Nuvem finira par prendre la mer comme on dit que la mer prend l'eau. D'une première série de plans, toute douceur et dureté mêlées, évoquant son rejet par la belle serveuse dans un subtil mouvement tournant de la caméra (tenue par Basil lui-même), aux images finales du départ de Nuvem vers quel ailleurs marin, une poésie prenante s'ajoute à cette vie de chien errant dans un climat crépusculaire qui fait l'économie de toute profondeur de champ. Mais où Basil Da Cunha a-t-il « pêché » tout ça ? À quelle « école » a-t-il été formé ?

    On comprend vite, à parler avec ce fils d'immigré né en 1985 à Morges, qu'il a trouvé ladite école dans la vie. Certes il a passé par la section cinéma de l'Ecole d'art et de design de Genève, où il reconnaît que des « intervenants », tel le réalisateur catalan Albert Serra, lui ont beaucoup apporté ; et l'admiration, ou le contact personnel, qui le relient à deux figures reconnues du cinéma portugais actuel, Pedro Costa et Miguel Gomes, comptent aussi dans sa propre orientation et dans sa jeune expérience, à laquelle il associe fraternellement son ami Julien Rouyet, qu'il taxe de « Bresson protestant », avec lequel il collabore dans sa petite « boîte de prod » de Thera et dont il attend beaucoup du prochain « long ».

     

    Mais sa plus grande reconnaissance, question formation, va d'abord à ses parents, séparés l'un de l'autre mais auxquels on le sent fortement attaché : Irène l'artiste peintre, sa complice et soutien de  ses tout premiers « courts » d'adolescent ; et Antonio Da Cunha, opposant au salazarisme tôt exilé en Suisse, connu sur la place au titre de directeur de l'Institut de géographie à l'Université de Lausanne ; Et Basil de citer, aussi, côté Portugal, la flopée de cousins qu'il aime à retrouver dans son pays d'origine.

    Si nous avons parlé de « grâce » à propos de Basil Da Cunha, c'est d'abord et avant tout par ce qui le distingue de tant de jeunes cinéastes actuels sortis des écoles, justement, qui se cantonnent dans les exercices de style et les prises de tête. Par delà la technique, ce fan de Fellini et de Kurosawa, entre autres, pense et ressent en poète de cinéma. Rêveur éveillé aux yeux ouverts sur le monde et la vie des gens, l'air un peu chenapan, peu porté sur les clans et les cliques mais plein d'amitié et d'amour - surtout impatient de déployer son (grand) talent...

    Locarno1165.jpegBasil Da Cunha, Nuvem (Le poisson lune). DVD disponible, édité par Thera Production.

    Basil Da Cunha est né à Morges le 19 juillet 1985.Il réalise 3 court-métrages auto-produits, puis devient membre de l'association Thera Production qui produit
    La Loi du Talion en 2008.
    Depuis 2008, il suit une formation en cinéma à l'Ecole d'art et de design de Genève au sein de laquelle il réalise
    A Côté, qui gagne le prix du meilleur court métrage portugais à Vila Do Conde en 2010.
    Il vit entre Lausanne et Lisbonne, où il réalise Nuvem (Le Poisson Lune), qui est projeté en 2011 à la Quinzaine des Réalisateurs de Cannes.

     

  • Proust 2011

     

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    …Paris, c’est la poésie, ce sont les allées, c’est le trot léger des Champs au Bois, c’est tout ça le Paris de La Recherche, et quand on fait catleya dans le fiacre, on est couvert -  les amants sortent couverts à Paris, c’est pas d’hier…


    Image: Philip Seelen.

  • Ceux qui se souviennent

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    En mémoire de Vladimir Dimitrijevic, alias Dimitri

    Celui qui pense au gisant seul et nu / Celle qui a de la peine / Ceux que la nouvelle a terrassés / Celui qui pense aux enfants du défunt / Celle qui voit dans cette mort un Signe du destin / Ceux qui se rappellent tant d’heures passées en sa compagnie hors du temps / Celui qui se rappelle les rhumatismes articulaires du quadra vaticinant comme si de rien n’était mais assez chiant à d’autres moments où tout allait bien / Celle qui se rappelle sa belle jeunesse de Vitellone à Belgrade vers 1952 / Ceux qui jouissent de rappeler ses défauts / Celui qui se rappelle les derniers mots de Migrations de Milos Tsernianski : « Les migrations existent. La mort n’existe pas ». / Celle qui lui a été fidèle jusqu’au bout / Ceux qui voient en lui l’éternel jeune homme / Celui qui lui commandera une noisette tout à l’heure au Café de la Mairie de la place Saint-Sulpice / Celle qui a gardé ses cartes postales d’un peu partout / Ceux qui savent qu’il se jugeait lui-même très durement et se taisent par conséquent / Celui qui se sent envahi par la présence de cette absence / Celle qui rapporte tout aux instants qu’on pourrait dire les minutes heureuses de cette vie / Ceux qui se disent indifférents à ce décès parmi d’autres /

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    Celui qui se rappelle la traversée de la Côte d’or à bord d’Algernon au printemps 1974 quand la nature exultait / Celle qui a toujours cancané à son propos / Ceux qu’il a blessés / Celui qui l’observait de loin dans cette rue de Lausanne où il se tenait penché sur un étal de bouquiniste et qui donnait un surcroît d’existence au dit étal / Celle qui se flatte de lui avoir posé des questions dérangeantes à la radio suisse / Ceux qui en savent plus sur l’homme après la rencontre de celui-là / Celui qui aimait le contredire / Celle qui en avait marre de le voir mimer les films japonais ou suédois /  Ceux qui le trouvaient juste odieux et lui en veulent toujours de ne pas leur avoir versé leur dû / Celui qui sait ce que signifient les longs silences enregistrés sur la bande magnétique où il raconte sa découverte à six ans des cadavres couverts de fleurs dans les rues de Belgrade / Celle qui allait avec lui à la porte de la prison où croupissait son père aux côté de Milovan Djilas / Ceux qui se retrouvaient à la Taverne des entrepôts dans la lumière des samedis matins / Celui qui se rappelle Pierre Jean Jouve tiré à quatre épingles et ses pantalons à lui flageolants sur ses savates / Celle qui le voit encore le jour de la mort de Staline à Kalemegdan / Ceux qui étaient avec lui sur le quai de la gare de Lausanne lorsque les Zinoviev  ont débarqué / Celui qui l’a vu houspiller Jean Ziegler sur un stand du Salon du Livre / Dimitri.JPGCelle qui n’aimait pas le braillard de fin de soirée / Ceux qui lui ont tout pardonné sans raison précise / Celui qui l’entendait maugréer « intense activité littéraire, intense activité littéraire, intense activité littéraire» en arpentant le dédale de son antre / Ceux qui l’ont mis en demeure de dégager les lieux en sorte de les gérer à meilleur compte / Celui qui affirme que son père est à présent « dans la paix » / Celle qui pleure son papa / Ceux qu’il continuera longtemps de vivifier par la pensée / Celui qui se rappelle la soirée passée à lire le tapuscrit de La bouche pleine de terre de Branimir Scepanovic et l'extrême émotion partagée de la dernière page / Celle qui le houspillait comme un sale fils de cinquante-trois ans / Ceux qui le redoutaient / Celui qui se rappelle leur première visite à Pierre Gripari dans son hôtel pisseux du XIIIe / Celle qui lui tenait tête en public et même en privé / Ceux qui l'ont fui pour rester libre / Celui qui a fait son procès public pour se faire bien voir de son amie croate / Celle qui ne lui a pas pardonné d'avoir défilé avec l'étoile jaune en assimilant la cause serbe au martyre du peuple juif / Ceux qui invoquent l'épaisseur de l'Histoire / Celui qui s'est violemment fâché contre lui quand il a pris la défense de Martin Heidegger au prétexte qu'un philosophe ne peut se juger à ses opinions / Celle qui ne lui en a jamais voulu d'avoir égaré son manuscrit d'un recueil de poèmes ésotériques / Ceux qui le tapaient devant l'église Saint-Sulpice / Celui qui se rappelle ce que lui avait dit le bedeau de Saint-Sulpice à propos du goût de miel de l'hostie / Celle qui l'a vu un soir plus que seul sur un banc de métro / Ceux qui aimaient bien le voir revenir en Belgique avec son côté belge / Celui qui lui a racinté sa vie dans les jardins de la clinique où ils commençaient tous deux de marcher / Celle qui estime que c'était un vampire point barre / Ceux qui appréciaient sa grande pudeur / Dimitri9.jpegCelui qui se rappelle son récit du premier jour de sa petite entreprise consacrée à balayer les locaux comme la novice débarquant au couvent de Sainte Thérèse enfin tu vois le genre / Celle qui a préféré parler d'autre chose quand il insultait les Musulmans de Bosnie / Ceux qui se sont éloignés de lui pour se protéger sans espérer le protéger de lui-même / Celui qui ne lui passait rien / Celle qui lui passait tout / Ceux qui changeaient de trottoir à son approche / Celui qui a beaucoup réfléchi à ce qu'est vraiment la fidélité en amitié sans conclure à vrai dire / Celle qu'amusait son côté despote dont elle se fichait en le singeant / Ceux qui pensaient "Comédie humaine" en l'observant / Celui que son hybris faisait l'apparenter aux bâtisseurs paranos / Celle qui l'a mise en garde contre l'auto-destruction dostoïevskienne / Ceux qui le croisaient tous les midis au Milk Bar / Celui qu'il a soutenu en dépit (ou à cause) de sa dépendance grave à la dope / Celle qui l'appelait mon petit Oblomov / Ceux qui n'en auront jamais fait le tour et qui n'en demandent d'ailleurs pas tant / Celui qui se méfiait de sa cruauté émotive / Celle qui l'aimait en dépit de sa muflerie / Ceux qui ne toucheront pas au secret de l'ami disparu, etc.

     

    (Liste jetée dans l’isba en réfection, où seront rangés tous les livres de L’Age d’Homme. Le lieu sera connu des générations futures et suivantes sous l’appellation de Nach Dom (Notre Maison), selon le mot d’Alexandre Zinoviev. Vladimir Dimitrijevic est mort le 28 juin 2011, fête nationale serbe, à l'âge de 77 ans. La prochaine livraison du journal littéraire Le Passe-Muraille, à paraître au début d'octobre,  lui sera entièrement consacrée consacrée).    

  • Ceux qui assument leur différence

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    Celui qui a des flammèches sur ses épaules qui font de lui un caporal spirituel apprécié des dames / Celle qui a deux vésicules biliaires qui expliquent qu’elle se fasse tant de mauvais sang pour des bricoles / Ceux qui font des pieds et des mains pour faire admettre  la manchote ingambe au club des boulistes  / Celui qui a de la salive bleue mais point ne s’en vante / Celle qui jappe dès qu’on a le dos tourné / Ceux qui redoutent qu’on les compare à un Tarzan par exemple / Celui que la luisance des pianos stimule charnellement comme il le laisse entendre à Mademoiselle Mottu sa maîtresse vierge qui n’en revient pas et lui effleure alors le membre sur un air vif de Satie / Celle qui a vu son fils bander au piano et qui se dit que c’est la vie / Ceux qui ont vu Julien dit l’écureuil sauter Pauline dite la gazette / Celui qui a la translucidité du jade quand il retire son pyjama le matin sur le balcon du château des De Sépibus branche aînée / Celle qui admet avoir fait tout faux en forçant son fils Victor à porter des robes jusqu’à sept ans et qui expie désormais en subissant les sous-entendus de cette Armande qu’il est devenu en conservant sa voix rauque / Ceux qui affirment que les bossus italiens sont plus bossus qu’Italiens / Celui qui est entré dans les ordres après avoir fait son coming out / Celle qui assume sa virilité de diva wagnérienne / Ceux qui ont tout essayé avant de revenir à la position du missionnaire chrétien de gauche, etc.

    Image : Philip Seelen         

  • Une virée en Utopie

     

    Versins.jpgLa Science Fiction, ou l’homme en éternel projet. En mémoire de Pierre versins (1923-2001).

     

    En automne 1972 parut, à Lausanne, aux éditions L’Age d’Homme, un ouvrage monumental portant le titre d’Encyclopédie de l’utopie, des voyages extraordinaires et de la science fiction, signé Pierre Versins. Sans être familier de la SF, il s’est trouvé que je participe aux finitions du « monstre » durant les quelques derniers mois, fébriles, de sa composition. J’en avais témoigné sur une pleine page de La Tribune de Lausanne à laquelle  je collaborais à l’époque, que je recopie ici à l’attention de François Boetschi,  spécialiste de SF en train de préparer, pour les archives de la Maison d'Ailleurs,  un film sur l’auteur de cette somme et, accessoirement, de la nouvelle la plus courte jamais écrite dans le genre : « Il venait de Céphée, il s’appelait Dupont »…

     

    Versins4.jpgExtraordinaire. Tel est le mot qui vous vient à l’esprit lorsque, ignorant ce qui vous attend, vous débarquez devant la maison de Rovray où habite Pierre Versins. Extraordinaire, d’abord, le décor : dominant les toits du village, les prés et les forêts, c’est, sauf le respect dû à l’anarchiste que prétend être le maître de céans, le lieu d’une paix royale, d’un calme quasi monacal. Ici, le jour se lève quand il lui semble bon, les vaches broutent, les innocentes, et l’on admire un paysage apparemment intouché : le décor même des romans de science fiction à venir, genre contre-utopie bucolique…

    Extraordinaire, aussi, ce qui se passe à l’intérieur. Car à l’abri des murs de l’ancienne ferme quelque chose se passe, et ce malgré l’indifférence superbe du matou tricolore qui vous toise à l’entre : Versins est en effet à l’œuvre. Il marmonne, il griffonne, il sautille d’un rayon de bibliothèque à l’autre, il attrape un dictionnaire au passage, puis il revient à son fichier titanesque dans lequel il plonge une longue, frémissante aiguille ; ayant pêché ainsi quelque renseignement, il aligne des kilomètres de fiches, annote, corrige des épreuves arrivée le matin par la poste, lit et écrit tout à la fois. Bref, à l’abri des murailles de livres – environ 60.000, des vieilles éditions qui feraient pâlir plus d‘un bibliophile aux collections de bandes dessinées ou de « pulps », il achève la rédaction de « son » encyclopédie.

    C’est l’agitation quotidienne du bocal aux idées d’où vont sortir tantôt les plus savantes synthèses et tantôt les jeux de mots les plus désastreux. Cela dure depuis  quatre ans, mais le travail initial, els recherches, la lecture, la réflexion et le projet, Versins les poursuit depuis plus de vingt ans. Il vous  dit que c’est une passion d’enfance, et vous le croyez, car il ya dans l’enthousiasme avec lequel il vous parle de « son » sujet quelque chose appartenant à l’enfance. Ce quelque chose, d’ailleurs, est un doux mélange que sa raison lui a permis de traiter à sa façon. Pour le saisir, il faut l’entendre raconter, par le menu, toute sa vie ; qu’il dise son enfance provençale, précisément (son vrai nom est Chamson, petit cousin de l’écrivain André Chamson), sa jeunesse, la guerre et la Résistance, la déportation, enfin les épreuves de toute sorte. Pourquoi cela ? En quoi cela peut-il intéresser le lecteur d’un livre aussi « neutre » qu’une encyclopédie ?

    Précisément pour ce que Versins y a mis de lui-même. Comme Pierre Larousse, premier du nom – l’un de ses maîtres -, et dans un style qu’il dit lui-même influence par le pamphlétaire Paul-Louis Courier, il rédige une encyclopédie sans doute fondée sur un savoir immense, mais il fait également œuvre polémique. Un pamphlet de mille pages. Un pamphlet dont le thème central est l’utopie, à savoir ce pays de l’impossible infiniment désirable, où l’homme n’arrivera jamais tout en y allant d’un pas décidé – un pamphlet contre tout ce qui empêche l’homme d’y arriver justement et pour tout ce qui l’agrandirait plus que nature.

    Mais entrons dans le vif du sujet. Voyez plutôt le beau projet : L’Homme qui peut tout…

    Oui, voilà ce dont il va s’agir en ce voyage fabuleux de l’Antiquité à nos jours et de ceux-ci à l’avenir et jusque dans la quatrième dimension, au fond des intestins grêles de notre globe, sur Venus ou dans les micromondes. Tout un programme, comme on voit, et qui élargit considérablement l’idée qu’on pouvait se faire jusque-là de la science fiction.

    Soucoupes volantes, Monsieur Versins ? Connais pas. Extraterrestres ? Probabilité statistique… mais référez-vous à mon article ! Et commence alors la lecture en zigzags. On part donc d’ « extraterrestres », on tombe sur les noms plus ou moins connus de Lucien de Samosate, de Wells, de Cyrano de Bergerac, de Jean de la Hire, on y va voir avent de tomber sur le thème « fin du monde », les idées se catapultent, on note les titres de romans que l’auteur, les résumant, a donné envie de lire aussi, et voici Barjavel après Bande dessinées, Batman après Jacques Bergier qui a droit au passage à son coup de griffe…

    À propos d’ « utopie », enfin, faites donc le crochet par l’article qui s’y rapporte car c’est alors qu’on peut le mieux, je crois, évaluer le projet de l’auteur ; là aussi qu’on peut en apprécier soudain la valeur intellectuelle entre tant de cabrioles ludiques !

    Tels sont en effet Pierre Versins et son Encyclopédie, qui mêlent à tout coup l’accidentel et le permanent, le rire et le tragique, ou le doute et toutes les croyances.

    Or cette symbiose étrange, il fallait un écrivain du genre de Pierre Versins, « fou littéraire » à sa façon dont la référence impavide  à la «conjecture rationnelle » relève évidemment de l’utopie…

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    La science fiction selon Pierre Versins

    «La science fiction est un univers plus grand que l’univers connu. Elle dépasse, elle déborde, elle n’a pas de limites, elle est sans cesse au-delà d’elle-même, elle se nie en affirmant, elle expose, pose et préfigure, elle extrapole. Elle invente ce qui a peut-être été, ce qui est sans que nul ne le sache, et ce qui sera ou pourrait être. Et, ce faisant, elle découvre. Elle est le plus extraordinaire défoulement que l’on puisse rêver et le meilleur tremplin pour aboutir, sans ouvrir des yeux trop ébaubis, à l’humanité qui viendra. Elle est avertissement et prévision, sombre et éclairante. Elle est le rêve d’une réalité autre et la réalisation des rêves les plus fous, donc les plus probables. Elle est aussi sublime et abjecte que l’homme, elle est l’homme en éternel projet, elle est l’homme inquiet, chercheur, fouineur, insatiable. Qui veut tout et qui l’aura, moins epsilon. Elle est l’homme dans tout ce qu’il a d’instable, de mal défini, de vivant et grommelant sur les chemins tortueux de l’éternité. Et l’épopée de notre espèce indissociable de sa quête. L’absolu… »

    (Extrait de l’introduction à l’Encyclopédie de Pierre Versins)

     

    Pierre Versins (1923-2001) par lui-même

    Je suis né en 1923 et mourrai centenaire. Je suis un polygraphe français spécialisé dans le recherche et l'étude de ce qui constitue cette Encyclopédie.J’ai par ailleurs écrit des romans et des nouvelles (Les étoiles ne s’en foutent pas, 1954 : Le professeur, 1956 ; La ville du ciel, 1955 ; L’enfant né pour l’espace, 1964), ce qui a fait dire à un lecteur de la revue Fiction que je savais tout sur la science fiction sauf en écrire…

     

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  • Ceux que son verbe vivifie

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    Reconnaissance à Charles-Albert Cingria

     

    Celui que la première phrase qu’il en a lue a  physiquement et métaphysiquement galvanisé et c’était par exemple celle-ci sur laquelle il était tombé par hasard à la devanture de la Librairie Marguerat de Lausanne où se trouvaient empilés des centaines d’exemplaires du Canal exutoire à 25 francs pièce  (on en veut 250 ou 2500 aujourd’hui selon les brigands), et voici donc : « On se promène ; on est très attentif ; on va. C’est émouvant jusqu’à défaillir. On passe, on se promène, on va et on avance. Les murs – c’est de l’herbe et de la terre – ont de petites brèches. Là encore, on passe, on découvre. On devient Dante, on devient Pétrarque, on devient Virgile, on devient fantôme. De frêles actives vapeurs, un peu plus haut que la terre, roulent votre avance givrée. Je comprends que pour se retrouver ainsi supérieurement et ainsi apparaître et ainsi passer il faut ce transport, cet amour calme, et ce lointain feutré des  bêtes, ce recroquevillement des insectes et cette nodosité des vipères dans les accès bas des plantes ; ces bois blancs, légers, vermoulus ; cette musique tendre des bêtes à ailes ; ces feux modiques et assassins d’un homme ou deux arrivés de la mer, qui ont vite campé et qui fuient » / Celle qui découvre ces lignes aujourd’hui en lisant Le Persil / Ceux qui se savent douze ou au max douze cents à percer son délire / Celui que le tonique de son écriture et son incantation et sa bandaison a délivré de tout discours gris à caractère idéologique ou philistin / Cingria8.JPGCelle qui le voit toujours vu en petit roi que Dieu (le père, le fils, le frère ou la mère polonaise) avait plaisir à voir régner sur la terre et environs / Ceux qui reviennent à lui comme à la source claire de la forêt métropolitaine / Celui qui le sait à la fois Romain et Chinois par l’alcool / Celle qui sourit doucement à ceux qui se disent ses spécialistes / Ceux que le froid saisit à l’écoute de sa basse continue de laquelle jaillit soudain le chant de l’alouette spirituelle dite Lulu / Celui qui partage son horreur du nordisme genre aujourd’hui Wellness Design Fitness et autres saloperies lisses / Celle qui n’a pas reçu de plus beau cadeau que ses soliloques d’impérial pique-assiette toujours un peu pompette / Ceux qui annotent ses textes et en seront heureusement contaminés en tout cas on l’espère pour ces enfarinés de poussière / Celui qui se rappelle les sept petits moines vietnamiens surpris dans le vallon du Gottéron à pépier comme dans une de ses digressions de Musiques de Fribourg / Celle qui lui vendait à Cully des boîtes de cachous / Ceux enfants qui le poursuivaient dans les ruelles de Saint-Saphorin en lui criant Cachou ! Cachou ! / Celui qui la vu pioncer seul et saoul comme un tas sur les sacs de sucre empilés derrière la gare de Cornavin / Celle qui a conservé son clavier secret dont sa belle-mère bernoise a fait du petit bois /  Ceux qui l’ont blessé ce jour-là en finissant sans lui la bouteille de Gigondas que son ami Wayland avait ouverte pour lui comme il disait / Celui qui pense que l’humiliation a été l’un de ses moteurs puissants / Celle qui a incendié sa cousine femme de notaire qui lui recommandait de ne pas le laisser seul avec les enfants avec ce qu’on sait / Ceux qui évoquaient sa « sexualité » avec le ton bassement «à l’écoute»  des diplômés en psychologie et autre cafards concernés / Celui qui s’est déconsidéré aux yeux de l’Eternel en parlant de l’aspect compulsif de son écriture / CINGRIA3.jpgCelle qui relit Enveloppes avec la satisfaction plus-que-réelle d’être physiquement et métaphysiquement bien baisée / Ceux qui savent qu’avec un tel corps on boit plus facilement qu’on ne baise mais  qu’est-ce qu’on sait au juste de ces choses-là non mais des fois / Celui qui a toujours estimé que les critères de gauche ou de droite lui allaient aussi difficilement qu’à Pétrarque ou Virgile ou Tchouang-tseu sans parler de Little Nemo / Celle qui suçait son pouce à lui pour s’endormir mais il faudrait un collège d’experts pour conclure à la pédophilie n’est-ce pas / Ceux qui retrouvent son évidence mystérieuse en revenant au Canal exutoire où ils lisent par exemple ceci : « Il est odieux que le monde appartienne aux virtuistes – à des dames aux ombrelles fanées par les climats qui indiquent ce qu’il faut faire ou ne pas faire -, car vertu, au premier sens, signifie courage. C’est le contraire du virtuisme. La vertu fume, crache, lance du foutre et assassine », ou ceci qu’ils entendent comme un ordre de marche permanent quoique secret : « L’homme-humain doit vivre seul et dans le froid : n’avoir qu’un lit – petit et de fer obscurci au vernis triste. – une chaise d’à côté, un tout petit pot à eau. Mais déjà ce domicile est attrayant ; il doit le fuir. À peine  rentré, il peut s’asseoir sur son lit. Mais, tout de suite, repartir. L’univers, de grands mâts, des démolitions à perte de vue, des usines et des villes qui n’existent pas puisqu’on s’en va, tout cela est à lui pour qu’il en fasse quelque chose dans l’œuvre qu’il ne doit jamais oublier de sa récupération », ou cela encore et enfin : « L’être ne peut se mouvoir sans illusion, mais il a cette secousse : il est de toute autre nature et il est éternel. Je crois même qu’une fille de basse-cour pense ça : tout d’un coup elle pense ça. Après elle oublie. Tous, du reste, continuellement, nous ne faisons qu’oublier », etc.

     

    CINGRIA5 (kuffer v1).jpg(Cette liste a été jetée ce matin tôt l'aube en prévision de l’établissement d’une livraison spéciale du journal Le Persil consacrée à Charles-Albert Cingria, aux bons soins de Daniel Vuataz et Marius Daniel Popescu.) 

  • Ceux qui se rappelleront

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    Celui qui se donne rendez-vous à point d'heures pour en finir une bonne fois / Celle qui va prendre l’air et l‘emporte ailleurs / Ceux qui n’ont plus personne qu’eux-mêmes / Celui qui a toute sa fin de vie devant lui / Celle qui se retrouve dans tous les personnages d’Une femme fuyant l’annonce de David Grossman / Ceux qui craignent moins la mort que le Wellness / Celui qui fait de l’ordre dans son antre afin qu’y souffle l’Esprit / Celle qui attend un nouveau livre qui l’aide à vivre genre Marc Levy en mieux si ça se trouve / Ceux qui ont encore des choses à dire même si tout le monde s’en fout / Celle qui savait tout Booz endormi par cœur à 13 ans et qui en a tout oublié à cause de ses insomnies / Ceux qui fuient  l’ombre de leur proie / Celui qui refuse de fuir faute de temps / Celle qui sent que tu vas t’en aller et fait comme si ça l’arrangeait / Ceux qui affirment qu’ils se retrouveront au ciel alors qu’ils ont choisi par testament de faire répandre leurs cendres au Jardin du souvenir où c’est le moins cher / Celui qui va de l’avant direction les falaises / Celle qui répond à Paul que la vie ne saurait se limiter à la marche en plaine même entre chrétiens convaincus / Ceux qui renoncent à la viande rouge sans motifs avouables / Celui qui fait un transfert sur la monitrice d’école du dimanche malgache / Celle que son amour des girafes ne cesse de faire regarder plus haut au Lyceum Club de sa bourgade / Ceux dont le corps est traversé par de légers vents / Celui qui ne fait que passer dans son enveloppe terrestre dit-il gravement à Jessica la poétesse à qui ça parle en profondeur lui répond-elle en attardant sa main sur sa noble épaule / Celle qui fait un strip à la fenêtre du 77e étage du Sheraton en espérant être remarquée de quelque commercial encore disponible à 23h.47 / Ceux qui reviennent vivants de Turquie mais se plaindront à l’Agence des cabinets de là-bas qu’on dit « à la française » / Celui qui a des assurances pour à peu près tout sauf imprévus qu’il a budgétisés comme tels / Celle qui aime donner le change en se faisant passer pour sa jumelle bègue / Ceux qui ne mangent pas les chats tigrés par principe écologique et religieux, etc.

    Image : Philip Seelen

  • D'amour, de rage et d'espoir

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    Le dernier roman de David Grossman, Une femme fuyant l'annonce, est un grand livre aux résonances universelles.

     

    En date du 12 août 2006, aux dernières heures de la deuxième guerre du Liban, le jeune Uri Grossman, second fils d’un des plus grands écrivains israéliens vivants, trouva la mort dans un tank de Tsahal avec tous les membres de son équipage.

    Grossman8.jpgTrois jours plus tard, dans une lettre bouleversante écrite à son fils défunt avec l’amer exergue «Notre famille a perdu la guerre », David Grossman exprimait l’immense peine des siens après la perte de « ce garçon au regard ironique et à l’extraordinaire sens de l’humour », pleurant « l’infinie tendresse d’Uri et la sagesse avec laquelle il apaisait les tempêtes » tout en invoquant la vie qui continue et l’espoir d’un avenir pacifié.

    Or, peu après avoir rédigé cette missive qui fit le tour du monde, l’écrivain, très engagé dans le mouvement La Paix maintenant, et dont le premier livre (Le vent jaune, 1988) exprimait déjà la solidarité avec le peuple palestinien, reprit et acheva un roman en chantier depuis 2003, dont son fils ne cessa de suivre la composition et qui prend, aujourd’hui, un relief évidemment amplifié par la mort de celui-ci.

    Cela étant, ce roman de sept cent pages à la fois très denses et très fluides n’est pas directement autobiographique, même si la figure d’un jeune homme fougueux, adoré par sa mère, irradie tout le livre.

    Une femme fuyant l’annonce raconte en effet l’histoire d’une angoisse lancinante, vécue par une femme et par tout un pays. Brassant quelques destinées magnifiquement incarnées,  c’est un roman de la complexité humaine captée dans ses moindres détails, jusqu’aux plus intimes. Complexité de l’amour, qui nous ballotte entre désirs fugaces et sentiments plus durables, passions contradictoires et conflits personnels. Complexité de l’Histoire aussi, qui expose certains pays à d’interminables déchirements collectifs, comme il en va d’Israël et des pays arabes.

    C’est donc l’histoire d’une femme, Ora, et des deux hommes qu’elle a aimés, Avram et Ilan. C’est aussi l’histoire d’une mère et de son fils cadet, Ofer, qui vient de se porter volontaire pour une nouvelle opération, au titre de la «mobilisation générale» et au dam de sa mère qui se réjouissait de le retrouver après trois ans de service militaire obligatoire.

    La première partie du roman, en 1967,  évoque un dialogue nocturne à la fois fantomatique et sensuel, dans l’obscurité d’un hôpital cerné par la guerre et la maladie  où trois jeunes gens en quarantaine, Ora, Avram et Ilan, se frôlent, se touchent et commencent de s’aimer.

    La suite se déroule en 2000, quand Ora, séparée d’Ilan, accompagne Ofer jusqu’à sa garnison avec le chauffeur arabe Sami - proche de la famille et cristallisant toutes les ambiguïtés de haine-amour liant les deux communautés. Sur quoi le roman se déploie dans une fabuleuse spirale en deux temps, au fil de la grande randonnée qu’Ora devait faire avec Ofer en Galilée, avant le «trahison» de celui-ci, qu’elle fera plutôt avec son ancien amant Avram, jadis fou d’elle au point de se jeter du haut d’un arbre, écarté au profit d’Ilan, torturé par les Egyptiens et se disant désormais sans amour - mais tout est beaucoup plus subtil et compliqué dans ce roman  des amours contrariées et des idéaux bafoués. Ainsi, après qu’Ofer, au moment de la séparation filmée par une caméra de la télé nationale,  a demandé à sa mère de quitter le pays au cas où lui-même, engagé volontaire plein d’enthousiasme juvénile, y aurait laissé sa vie, Ora, oscillant entre gauchisme «hystérique» et loyalisme israélien, ne peut-elle lui donner raison alors même qu’elle juge Israël plus sévèrement que lui.

    David Grossman évoquait la tendresse infinie de son fils. Celui-ci tenait à l’évidence de son père exprimant, dans ce roman, autant sa rage que son amour.     

    David Grossman. Une femme fuyant l’annonce. Seuil, 665p.

    Traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen.

    Images: David Grossman et son fils Uri, mort à 20 ans en 2006.

  • Ceux qui décrochent

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    Celui qui se sent largué / Celle qui constate son inadéquation croissante au niveau de la fonctionnalité marchande de l’Entreprise / Ceux que la médiocrité radieuse insupporte /  Celui qui n’en peut plus d’avoir l’air content / Celle qui stresse pour rien mais quand même / Ceux que l’angoisse circonvient / Celui que l’enthousiasme forcé force à perdre le sien / Celle qui se débat contre Vii le démon aux paupières de plomb / Ceux qui se débattent contre ils ne savent trop quoi / Celui que la pensée de la mort revivifie / Celle qui n’en a qu’à la beauté de l’objet / Ceux que leur solitude protège / Celui qui cherche la vraie couleur des mots / Celle qui remonte le cours des années sans cesser de courir / Ceux qui écrivent à leur mère défunte qui reste aussi silencieuse qu’avant / Celui qui se retrouve devant le fleuve immobile  qui est peut-être un lac va savoir de toute façon c’est un rêve / Celle qui se prépare des souvenirs avec une attention renouvelée / Ceux qui distinguent nettement l’immensité des choses de leur énormité / Celui qui cherche vainement le charme de l’hôtel éponyme / Celle que déprime la vision des larves / Ceux qui se baignent à la source des larmes / Celui qui se contente de recevoir / Celle qui retourne les situations avec la même habile célérité qu’elle le fait de la crêpe Suzette / Ceux qui se retrouvent dans le champ de (mauvaises) mines / Celui qui sifflote dans le cimetière désaffecté où fleurit la rose bon marché / Celle qui sent son crâne sous sa perruque rose / Ceux qui ont pitié des rictus / Celui qui perce ton jeu en vidant son sac / Celle qui fait place nette dans le Tohu-Bohu parental / Ceux qui réparent les objets de première nécessité genre brosse à dents et cure-pipes / Celui qui coupe court au discours du brillant sophiste en lui désignant une miette sur sa moustache à la Clark Gable / Celle que le conformisme écoeurant du Nouvel Âge rend parfois méchante / Ceux qui te parlent de la culture comme d’un hobby et que tu finiras par baffer ça c sûr / Celui qui lit Chamfort pour stimuler son agressivité bonne / Celle qui lit entre les lignes de ta main / Ceux qui persistent et se signent / Celui qui traverse au rouge et se fait renverser par un camion et se retrouve au pavillon de traumatologie où il rencontre l’infirmier de sa vie comme quoi / Celle qui fait contre mauvaise fortune bon beurre / Ceux qui remontent la pente en nageant dans le sens contraire des aiguilles de la montre / Celui qui reprend le vélo à outrance / Celle qui se faufile dans la pénombre propice / Ceux qui s’interrogent sur la discontinuité ontologique consécutive à l’apparition de l’homme puis se rendorment tranquillement sur l’oreiller brodé par Maman Darwin / Celui qui affirme que la Nature a un sens en elle-même qu’il faut creuser au niveau du groupe / Celle qui adhère au Groupe de Conscience avec l’allant d’une ancienne majorette / ceux qui se lavent le cerveau dans la fontaine de jouvence / Celui qui se veut inatteignable tout en restant connecté 24/24 heures / Celle qui estime qu’il faut relire Lacan / Ceux qui estiment que le vêtement est la maison de la personne et autres crétineries / Celui qui se fait fort de relancer l’intensité communicationnelle au niveau de la cafète de l’Entreprise / Ceux qui estiment que l’univers des marques est le nouvel espace du Sacré et autres fadaises, etc.

    Image : Philip Seelen   

  • Des voix dans la nuit

     

    GrossmanD.jpgOn entre dans le dernier roman de David Grossman, Une femme fuyant l'annonce, comme dans un labyrinthe nocturne dans lequel s'entrecroisent les voix de trois jeunes gens menacés par la maladie et la guerre. Ces séquences d'une sorte de théâtre de la mémoire sont datées 1967, où apparaissent les protagonistes du roman: Ora, Avram et Ilan.

    Or, m'engageant dans cette lecture lente et fascinante par son imprégnation intime, je viens de retrouver cette lettre bouleversante adressée par l'écrivain à son fils défunt, tué en août 2006 sur le front de la sale guerre  au Liban.

     

    "Notre famille a perdu la guerre"

    par David Grossman

     

    Grossman5.JPGMon cher Uri,

     

    Voilà trois jours que presque chacune de nos pensées commence par une

    négation. Il ne viendra plus, nous ne parlerons plus, nous ne rirons plus.

    Il ne sera plus là, ce garçon au regard ironique et à l'extraordinaire sens

    de l'humour. Il ne sera plus là, le jeune homme à la sagesse bien plus

    profonde qu'elle ne l'est à cet âge, au sourire chaleureux, à l'appétit

    plein de santé. Elle ne sera plus, cette rare combinaison de détermination

    et de délicatesse. Absents désormais, son bon sens et son bon coeur.

     

    Nous n'aurons plus l'infinie tendresse d'Uri, et la tranquillité avec

    laquelle il apaisait toutes les tempêtes. Nous ne regarderons plus ensemble

    les Simpson ou Seinfeld, nous n'écouterons plus avec toi Johnny Cash et nous

    ne sentirons plus ton étreinte forte. Nous ne te verrons plus marcher et

    parler avec ton frère aîné Yonatan en gesticulant avec fougue, et nous ne te

    verrons plus embrasser ta petite soeur Ruti que tu aimais tant.

     

    Uri, mon amour, pendant toute ta brève existence, nous avons tous appris de

    toi. De ta force et de ta détermination à suivre ta voie, même sans

    possibilité de réussite. Nous avons suivi, stupéfaits, ta lutte pour être

    admis à la formation des chefs de char. Tu n'as pas cédé à l'avis de tes

    supérieurs, car tu savais pouvoir faire un bon chef et tu n'étais pas

    disposé à donner moins que ce dont tu étais capable. Et quand tu y es

    arrivé, j'ai pensé : voilà un garçon qui connaît de manière si simple et si

    lucide ses possibilités. Sans prétention, sans arrogance. Qui ne se laisse

    pas influencer par ce que les autres disent de lui. Qui trouve la force en

    lui-même.

     

    Depuis ton enfance, tu étais déjà comme ça. Tu vivais en harmonie avec

    toi-même et avec ceux qui t'entouraient. Tu savais quelle était ta place, tu

    étais conscient d'être aimé, tu connaissais tes limites et tes vertus. Et en

    vérité, après avoir fait plier toute l'armée et avoir été nommé chef de

    char, il est apparu clairement quel type de chef et d'homme tu étais. Et

    aujourd'hui, nous écoutons tes amis et tes soldats parler du chef et de

    l'ami, celui qui se levait le premier pour tout organiser et qui n'allait se

    coucher que quand les autres dormaient déjà.

     

    Et hier, à minuit, j'ai contemplé la maison, qui était plutôt en désordre

    après que des centaines de personnes étaient venues nous rendre visite pour

    nous consoler, et j'ai dit : il faudrait qu'Uri soit là pour nous aider à

    ranger.

     

    Tu étais le gauchiste de ton bataillon, mais tu étais respecté, parce que tu

    restais sur tes positions sans renoncer à aucun de tes devoirs militaires.

    Je me souviens que tu m'avais expliqué ta "politique des barrages

    militaires", parce que toi aussi, tu y avais passé pas mal de temps, sur ces

    barrages. Tu disais que s'il y avait un enfant dans la voiture que tu venais

    d'arrêter, tu cherchais avant tout à le tranquilliser et à le faire rire. Et

    tu te rappelais ce garçonnet plus ou moins de l'âge de Ruti, et la peur que

    tu lui faisais, et combien il te détestait, avec raison. Pourtant tu faisais

    ton possible pour lui rendre plus facile ce moment terrible, tout en

    accomplissant ton devoir, sans compromis.

     

    Quand tu es parti pour le Liban, ta mère a dit que la chose qu'elle

    redoutait le plus c'était ton "syndrome d'Elifelet". Nous avions très peur

    que, comme l'Elifelet de la chanson, tu te précipites au milieu de la

    mitraille pour sauver un blessé, que tu sois le premier à te porter

    volontaire pour le

    réapprovisionnement-des-munitions-épuisées-depuis-longtemps. Et que là-haut,

    au Liban, dans cette guerre si dure, tu ne te comportes comme tu l'avais

    fait toute ta vie, à la maison, à l'école et au service militaire, proposant

    de renoncer à une permission parce qu'un autre soldat en avait plus besoin

    que toi, ou parce que tel autre avait chez lui une situation plus difficile.

     

    Tu étais pour moi un fils et un ami. Et c'était la même chose pour ta maman.

    Notre âme est liée à la tienne. Tu vivais en paix avec toi-même, tu étais de

    ces personnes auprès de qui il fait bon être. Je ne suis même pas capable de

    dire à haute voix à quel point tu étais pour moi "quelqu'un avec qui courir"

    (titre d'un des derniers romans de ).

     

    Chaque fois que tu rentrais en permission, tu disais : viens, papa, qu'on

    parle. Habituellement, nous allions nous asseoir et discuter dans un

    restaurant. Tu me racontais tellement de choses, Uri, et j'étais fier

    d'avoir l'honneur d'être ton confident, que quelqu'un comme toi m'ait

    choisi.

     

    Je me souviens de ton incertitude, une fois, à l'idée de punir un soldat qui

    avait enfreint la discipline. Combien tu as souffert parce que cette

    décision allait mettre en rage ceux qui étaient sous tes ordres et les

    autres chefs, bien plus indulgents que toi devant certaines infractions.

    Punir ce soldat t'a effectivement coûté beaucoup du point de vue des

    rapports humains, mais cet épisode précis s'est ensuite transformé en l'une

    des histoires cardinales de l'ensemble du bataillon, établissant certaines

    normes de comportement et de respect des règles. Et lors de ta dernière

    permission, tu m'as raconté, avec une fierté timide, que le commandant du

    bataillon, pendant une conversation avec quelques officiers nouvellement

    arrivés, avait cité ta décision en exemple de comportement juste de la part

    d'un chef.

     

    Tu as illuminé notre vie, Uri. Ta mère et moi, nous t'avons élevé avec

    amour. C'était si facile de t'aimer de tout notre coeur, et je sais que toi

    aussi tu étais bien. Que ta courte vie a été belle. J'espère avoir été un

    père digne d'un fils tel que toi. Mais je sais qu'être le fils de Michal

    l'épouse de veut dire grandir avec une générosité, une grâce et un amour

    infini, et tu as reçu tout cela. Tu l'as reçu en abondance et tu as su

    l'apprécier, tu as su remercier, et rien de ce que tu as reçu n'était un dû

    à tes yeux.

     

    En ces moments, je ne dirai rien de la guerre dans laquelle tu as été tué.

    Nous, notre famille, nous l'avons déjà perdue. Israël, à présent, va faire

    son examen de conscience, et nous nous renfermerons dans notre douleur,

    entourés de nos bons amis, abrités par l'amour immense de tant de gens que

    pour la plupart nous ne connaissons pas, et que je remercie pour leur

    soutien illimité.

     

    Je voudrais tant que nous sachions nous donner les uns aux autres cet amour

    et cette solidarité à d'autres moments aussi. Telle est peut-être notre

    ressource nationale la plus particulière. C'est là notre grande richesse

    naturelle. Je voudrais tant que nous puissions nous montrer plus sensibles

    les uns envers les autres. Que nous puissions nous délivrer de la violence

    et de l'inimitié qui se sont infiltrées si profondément dans tous les

    aspects de nos vies. Que nous sachions nous raviser et nous sauver

    maintenant, juste au dernier moment, car des temps très durs nous attendent.

     

    Je voudrais dire encore quelques mots. Uri était un garçon très israélien.

    Son nom même est très israélien et hébreu. Uri était un condensé de

    l'israélianité telle que j'aimerais la voir. Celle qui est désormais presque

    oubliée. Qui est souvent considérée comme une sorte de curiosité.

     

    Parfois, en le regardant, je pensais que c'était un jeune homme un peu

    anachronique. Lui, Yonatan et Ruti. Des enfants des années 1950. Uri, avec

    son honnêteté totale et sa façon d'assumer la responsabilité de tout ce qui

    se passait autour de lui. Uri, toujours "en première ligne", sur qui on

    pouvait compter. Uri avec sa profonde sensibilité envers toutes les

    souffrances, tous les torts. Et capable de compassion. Ce mot me faisait

    penser à lui chaque fois qu'il me venait à l'esprit.

     

    C'était un garçon qui avait des valeurs, terme tant galvaudé et tourné en

    dérision ces dernières années. Car dans notre monde dément, cruel et

    cynique, il n'est pas "cool" d'avoir des valeurs. Ou d'être humaniste. Ou

    sensible à la détresse d'autrui, même si autrui est ton ennemi sur le champ

    de bataille.

     

    Mais j'ai appris d'Uri que l'on peut et l'on doit être tout cela à la fois.

    Que nous devons certes nous défendre. Mais ceci dans les deux sens :

    défendre nos vies, mais aussi s'obstiner à protéger notre âme, s'obstiner à

    la préserver de la tentation de la force et des pensées simplistes, de la

    défiguration du cynisme, de la contamination du coeur et du mépris de

    l'individu qui sont la vraie, grande malédiction de ceux qui vivent dans une

    zone de tragédie comme la nôtre.

     

    Uri avait simplement le courage d'être lui-même, toujours, quelle que soit

    la situation, de trouver sa voix précise en tout ce qu'il disait et faisait,

    et c'est ce qui le protégeait de la contamination, de la défiguration et de

    la dégradation de l'âme.

     

    Uri était aussi un garçon amusant, d'une drôlerie et d'une sagacité

    incroyables, et il est impossible de parler de lui sans raconter certaines

    de ses "trouvailles". Par exemple, quand il avait 13 ans, je lui dis :

    imagine que toi et tes enfants puissiez un jour aller dans l'espace comme

    aujourd'hui nous allons en Europe. Il me répondit en souriant : "L'espace ne

    m'attire pas tellement, on trouve tout sur la Terre."

     

    Une autre fois, en voiture, Michal et moi parlions d'un nouveau livre qui

    avait suscité un grand intérêt et nous citions des écrivains et des

    critiques. Uri, qui devait avoir neuf ans, nous interpella de la banquette

    arrière : "Eh les élitistes, je vous prie de noter que vous avez derrière

    vous un simplet qui ne comprend rien à ce que vous dites !"

     

    Ou par exemple, Uri qui aimait beaucoup les figues, tenant une figue sèche à

    la main : "Dis papa, les figues sèches c'est celles qui ont commis un péché

    dans leur vie antérieure ?"

     

    Ou encore, une fois que j'hésitais à accepter une invitation au Japon :

    "Comment pourrais-tu refuser ? Tu sais ce que ça veut dire d'habiter le seul

    pays où il n'y a pas de touristes japonais ?"

     

    Chers amis, dans la nuit de samedi à dimanche à trois heures moins vingt, on

    a sonné à notre porte et dans l'interphone et un officier s'est annoncé. Je

    suis allé ouvrir et j'ai pensé ça y est : la vie est finie.

     

    Mais cinq heures après, quand Michal et moi sommes rentrés dans la chambre

    de Ruti et l'avons réveillée pour lui donner la terrible nouvelle, Ruti,

    après les premières larmes, a dit : "Mais nous vivrons n'est-ce pas ? Nous

    vivrons et nous nous promènerons comme avant. Je veux continuer à chanter

    dans la chorale, à rire comme toujours, à apprendre à jouer de la guitare."

    Nous l'avons étreinte et nous lui avons dit que nous allions vivre et Ruti a

    dit aussi : "Quel trio extraordinaire nous étions Yonatan, Uri et moi."

     

    Et c'est vrai que vous êtes extraordinaires. Yonatan, toi et Uri vous

    n'étiez pas seulement frères, mais amis de coeur et d'âme. Vous aviez un

    monde à vous, un langage à vous et un humour à vous. Ruti, Uri t'aimait de

    toute son âme. Avec quelle tendresse il s'adressait à toi. Je me rappelle

    son dernier coup de téléphone, après avoir exprimé son bonheur qu'un

    cessez-le-feu ait été proclamé par l'ONU, il a insisté pour te parler. Et tu

    as pleuré, après. Comme si tu savais déjà.

     

    Notre vie n'est pas finie. Nous avons seulement subi un coup très dur. Nous

    trouverons la force pour le supporter, en nous-mêmes, dans le fait d'être

    ensemble, moi, Michal et nos enfants et aussi le grand-père et les

    grands-mères qui aimaient Uri de tout leur coeur - ils l'appelaient Neshumeh

    (ma petite âme) - et les oncles, tantes et cousins, et ses nombreux amis de

    l'école et de l'armée qui nous suivent avec appréhension et affection.

     

    Et nous trouverons la force aussi dans Uri. Il possédait des forces qui nous

    suffiront pour de nombreuses années. La lumière qu'il projetait - de vie, de

    vigueur, d'innocence et d'amour - était si intense qu'elle continuera à nous

    éclairer même après que l'astre qui la produisait s'est éteint. Notre amour,

    nous avons eu le grand privilège d'être avec toi, merci pour chaque moment

    où tu as été avec nous.

     

    Papa, maman, Yonatan et Ruti.

     

     

    Auteur d'une douzaine de romans traduits dans le monde entier, David

    Grossman est l'une des figures les plus marquantes de la littérature

    israélienne.

     

    Né à Jérusalem en 1954, David Grossman s'est rendu célèbre avec sa première oeuvre, Le Vent jaune, dans laquelle il décrivait les souffrances imposées par l'occupation militaire israélienne aux Palestiniens.

    Quelques jours avant la mort de son fils, il avait lancé, avec les écrivains Amos Oz et A. B. Yehoshua, d'abord dans une tribune publiée par Haaretz,puis lors d'une conférence de presse, un appel au gouvernement israélien pour qu'il mette fin aux opérations militaires au Liban. Les trois hommes de lettres, considérés comme proches du "camp de la paix", avaient soutenu la riposte à l'attaque du Hezbollah, mais estimaient inutile l'extension de l'offensive décidée le 9 août.

     

    Principaux ouvrages de David Grossman en français (tous publiés au Seuil) : J'écoute mon corps (2005) ; L'Enfant zigzag (2004) ; Quelqu'un avec qui courir (2003) ; Chroniques d'une paix différée (avec Jean-Luc Allouche, 2003) ; Tu seras mon couteau (2000) ; Voir ci-dessous amour (1991) ; Le Vent jaune (1988).

  • L'Afrique au coeur

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    Trois auteurs africains à découvrir Sur les quais, à Morges, dès aujourd'hui:  la Sénégalaise Khadi Hane, qui vient de publier un roman percutant; le Tchadien Nétonon Noël Ndjékéry, avec un nouveau livre également captivant; et Max Lobe, le benjamin camerounais, dans un récit  plein de verve gouailleuse ! Avec Corinne Desarzens la blanche colombe à langue acérée, ils seront "mes" hôtes cet après-midi au Château de Morges, de 13h.30 à 14h.45.

    Trois jours durant (du 2 au 4 septembre), sur les quais du bourg lémanique de Morges, se tient la deuxième édition d’un salon du livre qui se veut principalement au service des écrivains et de leur public. Jean d’Ormesson parraine la manifestation, dont Zoé Valdès est l’«ambassadrice ». À découvrir notamment, cet après-midi : quatre auteurs invités, parmi plus de 250 autres confrères et soeurs  de toutes provenances et de nombreuses tables rondes :  quatre écrivains qui ont « L’Afrique au cœur », non sans rage parfois, dont trois auteurs d’origine africaine: la Sénégalaise Khadi Hane, pour un roman percutant à tous égards, tant par la matière humaine qu’elle brasse que par son écriture finement débridée : Des fourmis dans la bouche, paru chez Denoël ; le Camerounais Max Lobe, jeune auteur de 26 ans qui promet beaucoup avec L’enfant du miracle, publié aux éditions des Sauvages, évocation pleine de verve d’une enfance africaine et d’une jeunesse estudiantine à Lausanne ; et le Tchadien Nétonon Noël Ndjékéry, dont vient de paraître, aux éditions In Folio, un très substantiel et détonant nouveau roman, intitulé Mosso et racontant les tribulations gratinées de  la jeune Dendo qui, après avoir un peu violé son innocent prof de gym Seydou, est forcée de l’épouser par les siens et en devient veuve à la suite d’un mystérieux assassinat, début pour elle d’une saga qui se poursuit sur les hauts de Montreux, à un coup d’aile du chalet dun certain JLK…

    Desarzens.jpgEnfin, l’excellente Corinne Desarzens, avec Un roi, paru ce printemps chez Grasset, complètera le joli carré de cette table ronde.

    Rendez-vous donc, amis, tout à l’heure au Château de Morges !

  • Un exorcisme poétique

     

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    Corinne Desarzens donne, avec Un roi, un récit de résilience d’une irradiante beauté.

    Il arrive que des «expériences négatives» soient des «bénédictions déguisées», et Corinne Desarzens en sait quelque chose. En quelques années, en effet, celle que nous tenons pour l’un des meilleurs écrivains romands a perdu mère et père, ce qui arrive à tout le monde, mais également ses deux frères jumeaux, suicidés le même jour à six ans d’intervalle, chose plus rare évidemment. Or, bien plus exceptionnels encore: la force intérieure, l’énergie et l’extraordinaire déploiement d’amour et de poésie qui lui a permis de surmonter sa peine par le truchement de son dernier livre - le meilleur sans doute à ce jour-, qui emprunte la voie du «roman» alors même que tout y est personnellement vécu. Question de pudeur, sans doute, puisqu’il y est aussi question de proches encore vivants, mais aussi de légère distance, qui lui fait observer sa propre vie de l’extérieur. «La vie est tellement riche», m’expliquait-t-elle à ce propos, «que la raconter suppose des choix. Vous pouvez être dix personnes à avoir vécu la même chose, sans retenir du tout les mêmes détails. C’est peut-être ce qui distingue le roman du récit autobiographique. Et puis ma vie elle-même est très romanesque...»

    Au-delà du «reportage»

    Ce passage du témoignage vécu, limité à un «cas», à une expression plus universelle, amplifiée par la musique et la magie des mots, se vérifie d’ailleurs dans la comparaison entre Un roi et un livre précédent, intitulé Le gris du Gabon (L’Aire, 2009), où Corinne Desarzens abordait, de manière plus prosaïque, l’expérience humaine importante qu’elle a vécue à Nyon auprès des requérants d’asile depuis 2009.

    En quelques traits, précisons alors qu'Un roi détaille le parcours d’une femme mariée, la cinquantaine déclinante, qui a trois enfants d’un Léo avec laquelle elle vit «la paix des braves», et qu’un mélange de curiosité et de sollicitude rapproche d’un nouveau centre de requérants d’asile sis dans un abri souterrain à Nyon, en cette même bourgade de la Côte vaudoise où se tient chaque année le festival Visions du réel. Or ledit «réel», le plus souvent lointain, semble intéresser les journaux plus que celui de l’abri baptisé Five Stars (comme un hôtel *****) par ses hôtes de passage auxquels, il faut le préciser illico, les professionnels ou les bénévoles qui s’en occupent sont priés « de ne pas s’attacher ». Hélas la narratrice «a tout faux». Non seulement elle s’attache, s’intéresse à l’histoire de ces damnés de la terre auxquels elle donne des cours de français, et en aide quelques-uns à trouver un job: mais elle se lie à l’un d’eux, jusqu’à faire intervenir le mari, avant que la police ne vienne le cueillir (par erreur) et l’emmener en fourgon, entravé comme un malfaiteur ou un cheval... petit détail «technique», entre beaucoup d’autres, qui fait mal au coeur. Or la relation avec Nega, ce bel Erythréen fier et lucide («trouve quelque chose qui te sauve», lui conseille-t-il) mais jaloux qu’elle s’occupe aussi d’autres que lui, tournera court sur une sorte de malentendu, tout en rappelant à la narratrice la réponse du renard de Saint-Ex au Petit Prince: «On ne connaît que les choses qu’on apprivoise». De là sa décision, alors qu’un «manteau de honte» lui pèse aux épaules, de se rendre en Ethiopie, «seule issue pour comprendre»... Corinne Desarzens a tant aimé l’Ethiopie, ses terres diverses et ses gens, qu’elle y est retournée plusieurs fois après un premier voyage organisé qui nous vaut un récit gratiné, où son observation de ses compagons de route européens n’est pas moins incisive que lorsqu’elle décrit un député nyonnais soignant son image ou la ministre rigide en laquelle on reconnaît la conseillère fédérale Widmer-Schlumpf en train de « gérer » l’affaire mémorable du jeune Irakien Fahrad.. «Je ne fais pas d’angélisme», précise-t-elle cependant et je n’ai pas de message à faire passer: je m’occupe essentiellement de sentiments, mais qui ne vont pas évidemment sans indignation tant il y a d’écart entre les paroles officielle lénifiantes et la froide réalité des faits. Par ailleurs, je n’ai pas non plus de leçon à donner, ne parvenant pas à m’impliquer plus longtemps dans des situations sans issue...»

    En contraste marqué avec la froide réalité helvétique, nullement caricaturée pour autant, la partie d’ Un roi consacrée à l’Ethiopie, où s’opère une véritable résilience existentielle dans la vie de la narratrice, notamment auprès du jeune Alex, au fil d’un vrai voyage aux multiple échos humains ou livresques (Michel Leiris, Joseph Kessel et Evelyn Waugh y sont évoqués avec une rare pertinence), saisit le lecteur par la beauté d’une écriture qui n’a rien d’esthétisant pour autant, jouant du contrepoint avec une originalité renouvelée. Sans se cacher la difficulté de vivre de ses hôtes, et les conditions sociales et politiques lamentables de l’Ethiopie, et plus encore de l’Erythrée, Corinne Desarzens n’en compose pas moins une façon de psaume d’amour non sentimental, disons : poétique, dont la lumière et la musique irradient Corinne Desarzens. Un Roi. Grasset, 298p.