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  • Ceux qui baudelairisent

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    En mémoire du poète des poètes, délivré des pesanteurs de ce bas monde un 31 août, en l'an 1867, par ciel changeant.

    Celui qui revient à cette source noire et or / Celle qui revêt son armure de chair / Ceux qui se ressourcent au désert de la rue / Celui qui écrit un sonnet au sommet de la Tour de Babel-Oued genre minaret à sonnailles / Celle qui relit Le Spleen de Paris dans son loft du Marais / Ceux qui savent par cœur ces vers du poète des poètes : « Ô douleur ! ô douleur ! Le temps mange la vie / Et l’obscur Ennemi qui nous ronge le cœur / Du sang que nous perdons croît et se fortifie » / Celui qui inscrit le nom de Baudelaire au couteau sur la cuisse de son amante maure, juste après celui de Torugo, juste avant celui de Rimbaud / Celle qui voit tourner les phares au fond des musées endormis / Ceux qui hantent le « triste hôpital » en quête du moindre « rayon d’hiver » / Celui qui a stocké les poèmes appris par cœur dans sa mémoire vive sous le nom de dossier de Crénom ! / Celle qui aime bien ces deux vers d’une pièce condamnée : «Le rire joue en ton visage / Comme un vent frais dans un ciel clair » / Ceux qui savent en lui tous les musiciens et tous les peintres et tout le Verbe pour les dire / Celui qui se sent tout humour en lisant le premier quatrain du Mort joyeux : « Dans une terre grasse et pleine d’escargots / Je veux creuser moi-même une fosse profonde / Où je puis àloisir étaler mes vieux os / Et dormir dans l’oubli comme un requin dans l’onde » / Celle qui apprend ceci de la sagesse immobile des hiboux : « L’homme ivre d’une ombre qui passe / Porte toujours le châtiment / D’avoir voulu changer de place » / Ceux qui voient aujourd’hui et partout des Belges qui sont très français suissauds hollandais teutons touristes anglais à jacuzzis et barbecues nippons tous philistins et demi bouffeurs de macaronis virtuels berlusconiens / Celui qui estime que le cinéma belge est aujourd’hui baudelairien au possible / Celle qui trouve les prétendus rebelles actuels tout ce qu’il y a de belges / Ceux qui s’enorgueillissent de tenir un bordel au fronton duquel est écrit : « J’ai pétri de l’or et j’en ai fait de la boue » / Celui qui a vu Baudelaire et Caravage dans un bar du Purgatoire bien tard le soir mais leurs traits se reconnaissaient sous la lame d’un rayon clair / Celle que Baudelaire a connue non selon la Bible mais selon Platon / Ceux qui chinent jour et nuit dans sa brocante à ciel ouvert / Celui qui sait en lui aussi « l’appareil sanglant de la Destruction » / Celle qui se rappelle les moments de grâce à lire Baudelaire en classe de français avec ce Don Juan délicieux qu’était Georges Anex / Ceux qui aiment ses ciels changeants comme des humeurs de jeune fille et tout pareils à ceux des Antilles, etc.

    Image : Baudelaire par Nadar.

  • Baleine au bord du ciel

    dd30ce2d63f464ff2146f2fbef9e1d39.jpgLecture en chemin. A Chamonix, ce jour-là, en lisant Baleine de Paul Gadenne

    L’air avait une acuité de cristal, ce matin sur les crêtes dominant la vallée de Chamonix, mille mètres plus bas, face au Mont-Blanc dont la calotte étincelait sous le premiers rayons, et je me suis dit que non : que la première métaphore de Baleine ne collait pas, quand l’un parle d’une carrière de marbre à propos de l’animal échoué sur le rivage, et qu’un autre ensuite le compare à une montagne de neige ; mais non, le Mont-Blanc n’a rien d’une baleine échouée au bord du ciel, me disais-je en visant le cairn du col du Brévent, et d’ailleurs j’avais pris le petit livre dans mon sac avec l’intention d’en achever la lecture quelque part sur ces hauts gazons exhalant les parfums d’orchis et de gentiane, et c’était cela même me disais-je : l’odeur de la baleine change tout lorsque Pierre et Odile s’en approchent.

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    littératureC’est le miracle de la lecture que de se faire de nouveaux amis en moins de deux, ou de se rappeler, soudain, ceux qu’on avait oubliés. Car je connaissais Pierre et Odile depuis de longues années, pour avoir déjà lu Baleine, cette nouvelle de Paul Gadenne comptant à peine trente pages, rééditée il y a quelque temps par Hubert Nyssen et que j’ai relue avec l’impression de la redécouvrir plus physiquement que la première fois, par le seul fait qu’on ne lit pas, à la soixantaine, un texte évoquant la mort comme on le lit à vingt ans. De fait Baleine, décrivant le cadavre d’une baleine en train de se décomposer sur une grève, est plus qu’un texte symbolique : une espèce de poème métaphysique que vivent deux jeunes gens élégants, juste un peu moins frivoles que les autres, Pierre et Odile qui étaient donc avec moi cet après-midi dans les rhododendrons des abords du refuge Bel-Lachat quand j’ai ressorti l’opuscule.

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    La prose de Gadenne est d’une beauté de parfaite économie. Sa façon de décrire la féerique bidoche du cétacé aux soieries pourrissantes nous trouble et nous enchante à la fois, comme fascinés par cette grosse fleur puante, mais non pas fleur: animale créature à laquelle nous nous identifions Dieu sait pourquoi, à croire que la baleine nous rappelle notre mère ou des voyages antérieurs, peu importe – cette façon légère et fulgurante me semble la littérature même, qui ramasse en quelque pages toutes nos questions et tous nos vertiges, l’horreur et la splendeur.
    Mais bougre que cette descente du Brévent est claquante ! Et comme il fait bon alors se tremper dans le torrent glacial qui serpente, de l’autre côté de la vallée, au pied des Drus. C’est là que, dans le sable blanc, j’ai fini Baleine, tandis que les hélicos tournaient à n’en plus finir dans les parages des Drus, du Requin ou du Caïman, peut-être du Fou ? Dans la foulée, j’ai pensé qu’il était significatif qu’un requin échoué sur un rivage ne puisse dégager la moindre pensée lyrique ou philosophique, pas plus qu’un Caïman d’ailleurs, pour ne pas quitter la formidable nomenclature des Aiguilles de Chamonix…

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    cba79b5ea17b5c0c56e9ae8a05aa08a0.jpgTandis qu’une baleine contient le monde et en décline tous les aspects. Moby Dick, évidemment présent en filigrane de la nouvelle de Gadenne, fut une montagne blanche et un monstre biblique, mais je me rappelle soudain qu’aucun de nos écrivain alpins n’a produit trente pages de cette densité qui puissent suggérer des montagnes ce que certains peintres en revanche ont saisi, le mystère, l’odeur de la vie et de la mort, ce contraste de notre légèreté et du poids des choses, la chair d’un chamois qui se décompose dans un pierrier et la grâce d’un enfant sautant de pierre en pierre, le ciel d’été roulant ses myriades de saphirs au-dessus des parois lugubres, tout ce chaos, et là-haut ces papillons multicolores des parapentes, et sur le sable blanc du torrent aux eaux laiteuses: ce lecteur divaguant…

    Paul Gadenne, Baleine. 150e numéro de la collection Un endroit où aller. Actes Sud, 38 p.

    Images: Aquarelle de Turner, Paul Gadenne, aquarelle de Samivel.



     

  • Ceux qui s'occupent

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    Celui qui sourit à celle qui le félicite d’écrire parce que ça au moins ça occupe / Celle qui estime que l’art est un super hobby / Ceux qui ont vraiment tout dans leur villa Regina y compris un coin bar-bibliothèque avec tous les livres de Bocuse et autres Reader’s Digest / Celui qui a toujours pensé que les artistes étaient des improductifs / Celle qui dit qu’elle lira quand elle saura plus quoi faire / Ceux qui pensent d’abord jardinage et bricolage / Celui qui ayant vu l’Afrique estime avoir tout vu / Celle dont le prochain Défi Budget sera un jacuzzi / Ceux qui ont un home-trainer à stéréo intégrée pour leur doberman Dolfi / Celui qui pense en marche sans avancer / Celle qui est sûre que son neveu Fernand est entré en fac de lettres à cause de ses penchants / Ceux pour lesquels un immeuble habité par une famille de couleur est à surveiller / Celle qui remercie par écrit l’auteur d’En avant la vie pour ce livre positif en lequel se reconnaissent les retraités belges / Ceux qui ont des enfants néonazis alors qu’ils ont lu tout Marx et même Engels en allemand / Celui qui rappelle aux étudiants théâtreux qu’on ne fait pas d’Hamlet sans casser des œufs / Celle qui a renoncé au péché sans peine vu que ça l’a toujours barbé / Ceux qui se retrouvent chez les couple échangiste avec leurs collections de coquillages respectives / Celui qui préfère les gens à leurs idées / Celle qui lisait jadis Husserl en v.o. mais ça fait déjà des années / Ceux qui ont toujours brillé au jeu de Lego / Celui qui lit toujours un peu de Duras après un coït satisfaisant son Ego / Celle qui fume le cigare en se rappelant ses années Bashung / Ceux qui parquent ostensiblement sur la case réservée du médecin nigérian qui se prend pour qui avec sa BMW / Celui qui est Congolais et s’est permis d’écrire un bouquin sur Le Caravage non mais que fait le Front Multinational ? / Celle qui affirme que de toute façon les critiques sont payés et même assez cher s’ils disent ce qu’ils pensent / Ceux qui estiment que trois semaines au camping Les Flots Bleus du Lavandou suffisent à comprendre que la mentalité française c’est la mentalité française / Celui qui prétend que Bob Dylan avait des ressources de tapisser décorateur avant de se laisser détourner dans la chanson par une équipe de drogués / Celle qui est tellement barjo qu’elle se passe des chants grégoriens pour se déstresser sous son masque de laitues / Ceux qui s’occupent à ne rien faire que des listes de commissions, etc.

    Image : Philip Seelen

  • Pasticcio familial

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    Le premier roman de Sylvie Tanette, Amalia Albanesi, est un vrai régal.

    Nous nous prenons parfois de bec, à la Radio romande, avec Sylvie Tanette, pour cause de «chacun ses goûts». Or, passant de l’explication critique à l’implication romanesque, notre consœur réussit sa mue dans un récit fluide et sensible, subtilement construit. La narratrice est une quadra comme l’auteur, mais peintre, épouse d’un Viking prénommé Jon et mère d’un jeune Téo de 8 ans, que sa prof a sommé d’établir sa généalogie familiale. La chose se fait au téléphone: avec la mère qui évoque sa propre mère, Luna la femme de l’ouvrier anarchiste Elias, et sa grand-mère, l’indomptable Amalia, magnifique femme courage des Pouilles qui n’en fait qu’à sa tête de bourrique. Amalia quitte ainsi la terre rouge et ingrate des siens pour suivre un beau grand diable, lequel l’abandonnera à Alexandrie pour rallier la Révolution bolchevique… avant que leur fille Luna, nouveau crève-cœur, tâte elle-même de la guerre d’Espagne avec son anar juif rejeté par Amalia!

     Ressusciter, avec une belle fraîcheur apparente, des personnages plus ou moins oubliés du roman familial, les faire revivre dans leur milieu social et naturel, que Sylvie Tanette connaît comme sa poche, et les réinscrire dans l’Histoire avec une grande hache, laquelle provoqua notamment la déportation d’Elias, et son retour bouleversant: tel est le défi et telle est la réussite de ce livre modulé comme un conversation vive, libre et néanmoins tenue à fines brides.

     

    Sylvie Tanette. Amalia Albanesi. Mercure de France, 136p.

  • Ceux qui ont plein d'amis

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    Celui qui aime bien l’amitié et la châtie bien pour cela même / Celle qui détecte ses futurs vrais amis en un quart de seconde / Ceux qui font l’amitié comme d’autres font la gueule / Celui que stimule le pessimisme de son ami commissaire de la criminelle / Celle qu’a adoptée la cuisinière extra de son amie / Ceux qui s’impatientent de se retrouver dans cette maison dont le climat leur ressemble / Celui qui découvre que son prétendu ami calculait ce qu'il lui rapportait / Celle qui observe ceux qui manipulent celui qu’elle aime / Ceux qui s’éloignent ensemble des faux culs / Celui qui peint des citrons dans le jardin de ses amis du Frioul / Celle qui se prélasse dans le lit nuptial de ses amis Barker / Ceux qui se retrouvent vingt-cinq ans après aux îles Lofoten où ils avaient pratiqué l’échangisme sans s’en rendre compte / Celui qui a été touché par l’amicale intransigeance avec laquelle son ami Jack parle de son couple dans son roman à clefs / Celle qui a redécouvert son conjoint dans le film de son ami Kaurismäki / Ceux qui ont fait le vide autour d’eux pour ne garder qu’une paire d’amis infréquentables mais sincères / Celui qui n’a plus que des amis homos et noirs / Celle qui préfère les otaries / Ceux qui prétendent avoir 376 amis dans le comté d’Altamont ce qui fait moins que mon compte sur Facebook / Celui qui fait lire à tout le monde le journal intime de celui qu’il disait son ami et qu’il a photocopié pendant son séjour de l’été dernier à la Résidence / Celle qui ne supporte plus les allusions mesquines de ses prétendues amies du Groupe Poterie de la paroisse de Champel / Ceux qui aiment leur amitié sans se demander pourquoi, etc.

    Image: les amis amants de  Mario del Sarto, à Carrare.

  • La patte d'un Maître

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    Dans Le Turquetto, Metin Arditi revisite la Venise du Titien dans la foulée d'un autre peintre de génie...

    Le dernier roman de Metin Arditi s’ouvre sur un scoop, comme on dit en jargon médiatique. À savoir que L’Homme au gant, tableau fameux du Titien devant lequel on se prosterne au Louvre, serait d’une autre main que celle du grand peintre vénitien du XVIe siècle. Une analyse scientifique de la signature de  l’oeuvre, prêtée au Musée d’art et d’Histoire de Genève, en 2001, permettrait en effet d’émettre l’hypothèse que le tableau «n’est pas de la main du Titien».

    Or qui oserait douter du sérieux de Genève, alors que la cité du peu badin Calvin est (notamment) le siège mondial  des affaires du  richissime  Metin Arditi, par ailleurs professeur de science dure, ferré en génie atomique ? Qui oserait prétendre qu’un ingénieur titré, doublé d’un notable respecté,  Président de l’Orchestre de la Suisse romande et mécène courtisé, nous balance comme ça de l’info qui soit de l’intox ?

    À vrai dire le doute vient d’ailleurs: et d’abord du fait qu’il y a plus de vérités vraies, dans le nouveau roman de l’écrivain Metin Arditi, homme-orchestre s’il en est, que dans tous ses livres précédents, à commencer par le dernier paru en 2009, Loin des bras, tout autobiographique qu’il fût, mais manquant peut-être de mentir-vrai.

     

    Se non è vero...

    Fondé sur une conjecture infime - l’initiale d’une signature douteuse -, Le Turquetto déploie en fait, au fil d’une marqueterie narrative chatoyante, le roman de celui qui aurait pu être aussi grand que Titien, voire plus grand dans la fusion du dessin et de la couleur, mais que les vicissitudes de son époque  auraient condamné à l’oubli après la destruction de son oeuvre par le feu de l’Inquisition.

    Metin Arditi, originaire lui-même de Constantinople, y fait naître un garçon  follement doué pour le dessin,  Juif de naissance qui inquiète son pauvre père en suivant les leçons de calligraphie d’un sage musulman, lequel lui reproche à son tour de préférer le portrait profane  à la seule lettre sacrée.

    Débarqué à Venise sous un nom grec après la mort de son père, surnommé «il Turquetto», Elie Soriano deviendra le meilleur élève du Maître (alias le Titien) qu’il surpassera même peut-être, notamment dans une Cène géniale détruite, comme tous ses tableaux, après que ses ennemis ont percé ses origines infâmes. Etre Juif  et se faire passer pour chrétien est en effet passible de mort en ce temps-là. Au demeurant, le Turquetto assume son origine après s’être peint sous les traits de Judas, et   s’il échappe finalement à l’Inquisiteur corrompu , c’est grâce à un nonce également dégoûté par une Eglise trahissant l’Evangile...

    «Se non è vero è ben trovato», dit-on dans la langue de Dante pour reconnaître qu’un mensonge, ou disons plus gentiment une affabulation, peut être plus vrai que ce qu’on appelle la vérité. Et d’ailleurs quelle vérité ?

    C’est une des questions essentielles que pose Il Turquetto, passionnante variation romanesque sur les acceptions de la vérité: vérité de nos origines peut-être incertaines, vérité des valeurs que nous croyons absolues, vérité de l’art qui dépend si souvent de conditions sociales ou économiques données - les aperçus du roman sur les Confrèries vénitiennes sont captivants - , vérité de la religion  qui prétend exclure  toutes les autres.

    Metin Arditi a sûrement mis énormément de son savoir et de sa grande expérience existentielle  dans ce roman par ailleurs foisonnant, sensible et sensuel, plein d’indulgence pour les êtres et d’humour aussi,  qui est autant celui d’un connaisseur de l’art  que d’un amoureux de la vie et, pour tout ce qui touche, aujourd’hui, au retour des obscurantismes, d’un humaniste  ouvert  aux sources d’une vérité aux multiples visages.  

    Metin Arditi. Le Turquetto, Actes Sud, 236p.

     

  • Amarcord à Venise




    À Venise la culture est pour ainsi dire naturelle. La ville est un tel artifice poétique qu’on en oublie les processions moutonnières. Il m’apparaît aujourd’hui qu’il n’y a rien à visiter, à Venise, que Venise. Tout à l’heure nous irons à l’Accademia dire bonjour aux courtisanes de Carpaccio comme à des cousines, et saluerons amicalement Giorgione en passant, mais à l’instant c’est n’importe où que Venise nous atteint, et plus encore dans les arrière-cours qu’aux lieux d’affluence.

    L’Italie populaire et lyrique que nous aimons est filtrée, dans Amarcord de Fellini, avec un génie qu’elle a inspiré et qui se continue tous les jours au naturel, comme cela nous est apparu ce soir, en sortant du cinéma pour déboucher sur un canal.

    Nous étions encore, après le mariage de la Gradisca, tout bourdonnants de la musique de Nino Rota dont l’accordéon n’en finit pas de chalouper, et voici que le générique avait défilé et que, sous le charme encore, un peu titubants, nous passions la porte du cinéma pour nous retrouver dans l’air chargé de senteurs de mer et de gazole – et là-bas, sur les eaux moirées, une gondole s’en allait avec son accordéoniste et sa romance à épisodes...

  • Le lynchage de Melgar

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    Quand Paulo Branco se la joue stalinien de salon àLocarno, entre deux mojitos...

    Le lynchage verbal auquel s'est livré Paulo Branco, président du jury du Festival de Locarno 2011, à l'encontre de Fernand Melgar et de son film Vol spécial, taxé de « film fasciste », nous ramène à la rhétorique des idéologies totalitaires brune et rouge du XXe siècle, dont les affiches hideuses apparues sur nos murs sont un autre avatar.

    Nous pensions être sortis de ce langage de brutes, et pourtant non : la simplification grossière, gage de bonne conscience guerrière, n'a rien perdu de son fiel mauvais et de sa violence.

    Melgar13.jpegFernand Melgar s'attendait, probablement, à se voir attaqué par les partisans du parti populiste UDC, et cela n'a pas manqué : dès que j'ai présenté Vol spécial dans les colonnes de 24Heures et sur mes blogs, certains censeurs, sans avoir vu le film, ont accusé ce fils d'Espagnols de salir la Suisse qui a si généreusement accueilli les siens, n'est-ce pas. Entre les lignes on lisait la vieille rengaine sympa des années 50-60, genre «rentre chez toi l'Espingouin ! » ou « va donc voir à Moscou ! » Taxer Melgar de gauchiste s'inscrivait d'ailleurs dans la logique de son rejet par la droite primaire. Ses films, d'Exit à La Forteresse, sont en effet marqués par ce qu'on pourrait dire un humanisme de gauche, sans qu'on puisse parler de films militants pour autant au sens où on l'entendait dans les années 50-60. Melgar se dit lui-même démocrate, et ce n'est pas une posture  mais une position qu'il incarne dans son travail et dans sa vie. Toutes choses qui doivent échapper complètement à l'intello typique de la vieille garde des compagnons de route incarné par Paulo Branco, pour qui la démocratie directe à la manière suisse, dont il ignore évidemment tout du fonctionnement réel, ne peut qu'être suspecte. Pensez : un peuple qui vote si mal ! Yann Moix l'avait d'ailleurs déclaré avant lui : peuple de fachos, peuple de collabos !

    Or, taxé de fascisme par l'élégant Paulo, le gentil Fernand n'a su répondre que ça : qu'il est démocrate, qu'il respecte ses aînés soixante-huitards et qu'il est juste triste...

    Après la projection de Vol spécial, pour ma part, j'étais juste en rage, comme je l'ai été à Locarno en découvrant les abominables affiches de l'UDC en langue italienne qui fut celle certes de Mussolini mais qui est surtout à mes yeux la langue de Dante, de Fellini , de Pavese et de Pasolini. Mais la rage devant le simplisme imbécile d'un slogan et d'une image de l'invasion est tout autre que la rage découlant du constat d'une injustice et d'une indignité avérées, liées elle-mêmes à une situation européenne et mondiale complexe, enchevêtrée, absolument indémêlable en termes manichéens opposant bourreaux et victimes. Cette complexité qui exclut les réductions simplistes avait été perçue il y a des décennies, d'ailleurs, par ces grands artistes que furent un Dürrenmatt ou un Pasolini, à la hauteur desquels un Fernand Melgar, remarquable artisan, n'a pas la prétention de se hisser.

    Paulo Branco, en son simplisme idéologique de vieille ganache toujours imprégnée des eaux de vidures d'évier de la guerre froide, ne peut que détester la complexité ressaisie par Melgar. De toute évidence, notre pistolero de salon ignore la complexité sociale et politique d'une démocratie directe telle que la nôtre, nullement satisfaisante à bien des égards mais qu'il est malhonnête de juger sans la connaître un tant soit peu. Qu'un réalisateur suisse, nullement chauvin au demeurant, se pointe à Locarno avec un directeur de prison administrative suisse à cravate rose, ne peut que paraître suspect à Paulo Branco qui prétend, à tort, que le réalisateur le présente en héros. Que le responsable de prison à cravate rose déclare haut et fort, dans le film, qu'il a honte d'être Suisse au lendemain de la mort, à Zurich, d'un requérant d'asile renvoyé dans des circonstances explicitement dénoncées par le film - mais le requérant en question ne venait pas de Frambois, contrairement à ce que prétend Branco là encore malhonnête, et les motifs exacts de son décès restent inexpliqués à ce qu'il semble- mal documenté, juste pressé de flinguer à vue (même sans rien voir), Paulo Branco juge sans prendre la peine de s'informer, alors que le site du film est plus explicite à cet égard.

    Représentant avéré de ce que notre confrère Claude Ansermoz a appelé exquisement  la « Révolution des œillères), Paulo Branco ne voit rien de la réalité effectivement documentée par Melgar, qui est celle d'un piège. La prison de Frambois est un piège qui a cela de particulier que tout le monde y est piégé. Bien entendu, il serait « obscène », pour reprendre les termes de Paulo Branco, de mettre la situation des sans-papiers sur le même plan que celle des fonctionnaires commis à leur entretien, mais ce n'est pas du tout ce que fait Melgar. Pas un instant le réalisateur ne justifie les pratiques des gardiens commandés par le Règlement, qu'il se borne à montrer. Et que s'imagine donc  Branco : que les 3000 spectateurs qui ont applaudi Vol spécial applaudissaient le Règlement appliqué ?

    Fernand Melgar n'exalte donc pas du tout le comportement des « accompagnants ». S'il y a quelque chose d'assez révulsant dans les manières paternes du directeur à cravate rose qui explique au requérant promis à un vol spécial que maintenant, voilà, on va « rentrer à la maison » et que ça se passera « sans histoires », telle est bien la réalité suisse (et pas que Suisse évidemment...) qu'on peut trouver insupportable et que Melgar capte sans la juger, sensible à l'humain et laissant à Zouc le soin de la goriller comme il sied. Melgar n'a rien de belge et ce n'est pas demain qu'il nous fera un film à la Deschiens : Melgar est un Espagnol devenu Suisse, donc un peu plus Suisse que nous autres, comme mon beau-frère. On connaît ça : le secundo ou le frais immigré font du zèle. Mais ce que Melgar montre est intéressant, et cela seul compte.

    Le malentendu est aussi une affaire de générations, et je comprends que Paulo Branco rêve de prolonger l'illusion du film militant, tel que Francis Reusser, par exemple,  le pratiqua jadis dans Biladi, documentaire palestinien strictement unilatéral. Voir Biladi et conclure : salauds d'Israéliens fachos ! Belle preuve de bonne conscience, que j'ai retrouvée l'an dernier chez notre cher Freddy Buache lorsque, lui recommandant de voir Le responsables des ressources humaines, il me répondit : « Ah mon cher, un film israélien, non merci ! »

    Dans le même ordre d'observations, je me rappelle les Journées de Sorrente de l'année 1977, consacrées au cinéma suisse, marquées notamment par la projection du Grand soir de Reusser, des Indiens sont encore loin de Patricia Morazt et de Violanta de Daniel Schmid; et quels beaux soirs nous aurons vécu, sur les terrasses domminant la baie de Naples, à  entendre ces dames et messieurs disserter sur la meilleur façon de toucher le peuple suisse plus ou moins collabo (le mot n'y était pas, mais l'idée pointait le museau), du moins estimé somnolent à proportion de son peu de goût pour des films jugés (injustement) plus ou moins chiants.

    Cette gracieuse désignation des « collabos », introduite par  Paulo Branco lui-même dans sa réponse à notre confrère Claude Ansermoz (24 Heures du 17 août 2011) lui demandant comment il interprétait le fait que 3000 personnes, à la FEVI, se lèvent pour applaudir Vol spécial, en dit long sur le respect que le produc à provocs's montre envers le public, bande de veaux qui votent des lois infâmes, c'est bien connu.

    Au même propos, je me souviens d'une soirée passée à Cologne, il y a une vingtaine d'années de ça, en compagnie d'un autre ponte de la provoc', en la personne de Günter Wallraff (Tête de Turc, etc.) qui me dit comme ça, après m'avoir demandé si c'était le journal qui réglerait l'addition, que la Suisse pendant la guerre s'était montrée plus que collabo : vampire de l'Europe nourrie du sang et de l'or des Juifs.

    À cette rhétorique de propagandistes prenant leurs désirs ou leurs exécrations pour la réalité, s'oppose évidemment l'exigence plus modeste de rendre compte de celle-ci dans toutes ses composantes, dont les éléments sociaux ou politiques ne sont pas forcément les principales. De ce point de vue, le souvenir de Violanta de Daniel Schmid, sans être son chef-d'œuvre, ou La dernière chance de Leopold Lindtberg , me semble plus vif aujourd'hui, comme celui de L'Âme sœur de Fredi M.Murer, léopard d'or de Locarno en 1985, que celui des réalisateurs engagés de l'heure.

    Or qu'est-ce aujourd'hui qu'un film « engagé » ? À vrai dire je n'en sais trop rien, pas plus qu'en littérature, ou disons plutôt que la notion d'engagement prête trop souvent à malentendu. S'il s'agit d'achopper à la réalité contemporaine, je dirai que l'admirable  Mary d'Abel Ferrara me semble aussi engagé, sinon plus en termes de travail artistique, que les reportages remarquables de Stefano Savona réalisés dans la bande de Gaza l'an dernier et cette année sur la place Tahrir.

    Bron17.jpgEn ce qui concerne le cinéma suisse, je constate que Le génie helvétique de Jean-Stéphane Bron, et plus encore Cleveland contre Wall Street, Groundding de Michael Steiner, Des épaules solides d'Ursula Meier. Prudhommes de Stéphane Goël ou Vol spécial de Fernand Melgar, relèvent d'un engagement plus frontal et mieux accordé à un débat de large audience

    que nombre de films « poilitiquement » plus explicites de leurs aînés.

    Sans en faire une question de générations, il me semble que les rélisateurs du nouveau cinéma suisse, à partir des docus  de Bron (Connu de nos services) et de Lionel Baier (Celui au pasteur ou La Parade), entre autres, se sont distingués de leurs prédécesseurs en préférant, à la démonstration établie sur des conclusions préalables - procédure souvent appliquée dans l'émission- vedette de la TSR, Temps présent, conduite par Claude Torracinta -, la simple exposition des faits supposés parler d'eux.même à un publiv libre de se faire une opinion en dernière instance.

    Bien entendu, la réalité suisse a un côté modeste et pompon qui peut exaspérer, et les manières du bon Docteur Sobel (dans Exit de Melgar), expliquant à la candidate au suicie que, maintenant, on va gentiment prendre sa potion, frisent parfois le monstrueux, comme l'a bien montré Michel Houellebecq à la fin de La carte et le territoire. Une Zouc,une fois encore, a illustré merveilleusement cette terrifiante gentillesse du petit pays à nains de jardin...

    TCHEKHOV.jpgAux socialistes révolutionnaires qui lui reprochaient de ne pas prendre, dans ses récits extraordinairement documentés sur la misère de la Russie tsariste, Anton Tchekhov répondait que, s'il s'était attaché sérieusement à la peinture des faits et gestes de voleurs de chevaux, il lui paraissait inutile de conclure en disant qu'il est mal de voler des chevaux. Le problème de Paulo Branco, amateur de chevaux, est qu'il n'en a qu'à la moralité déclarée (ce qu'il appelle pompusement la « responsabilité ») et qu'à ce taux-là un Tchekhov, comme un Pasolini plus tard, ou un Kundera en littérature - et je ne parle de ce facho de Soljenitsyne - ne peuvent qu'être suspects avec leurs façons respective de montrer sans démontrer.

    Frédéric Maire, pour défendre loyalement Fernand Melgar et son travail, a justement souligné que le réalisateur lausannois montrait au lieu de démontrer. À quoi, ajoutant une muflerie sur l'autre, Paul Branco a osé répondre que sans doute le directeur de la Cinémathèque n'avait pas vu le film ! Aggravant son cas, le même Paulo a ajouté qu'il lui paraissait scandaleux que le Festival de Locarno accueille seulement um film aussi fasciste que Vol spécial.

    Père3.jpgDe son côté, Olivier Père ne m'a paru bien courageux, quoique défendant Melgar, en invoquant les « motifs artistiques », et non politiques, sur lesquels se fonde son invité, lequel n'a pas amené le début d'une argumentation de type réellement cinématographique sur le film en question.

    Waintrop.jpgAutant dire que la Suisse fasciste et collabo est reconnaissante à Edouard Waintrop, grand cinéphile français qui a remplacé Olivier Père à la tête de la Quinzaine des réalisateurs, au Festival  de Cannes,   de voler au secours de Melgar en se déclarant lui aussi fasciste et collabo ! (http://www.cinoque.blogs.liberation.fr)

     


    Si les mots ne veulent plus rien dire dans la confusion amnésique des temps qui courent, alors allons-y petits : après avoir été tous des Juifs allemands au temps de Dany le Rouge, nous voici tous fachos collabos promis bientôt à un vol spécial que pilotera Paulo Branco, avec Yann Moix pour copilote, lesquels nous conduiront, menottés et garottés, jusqu'au bord de la piscine de leur palace préféré où nous attendent les clones téléfilmiques d'Hitler et Salazar, à siroter des mojitos...

     

     

  • Les vols de l'humiliation

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    Melgar57.jpgTrois ans après La Forteresse, Léopard d’or en 2008, le Lausannois Fernand Melgar revient à Locarno avec Vol spécial. Un documentaire très attendu sur les sans-papiers « jetés » de notre pays. Entretien.

    Ils sont environ 150.000 en Suisse - environ 5000 à Lausanne -, à vivre sans papiers. Depuis 1995, une loi autorise leur expulsion, même s’ils n’ont rien à se reprocher et sont bien intégrés. Sur simple décision administrative, certains d’entre eux sont « raflés » sans préavis et conduits, menottés, jusqu’à un vol spécial dans lequel ils seront entravés, sous la surveillance de trois gardiens par individu, parfois jusqu’à 40 heures d’affilée, contraints de faire leurs besoins sur leur siège. Or ces pratiques ne sont pas le fait de tortionnaires aux ordres d’un Etat Policier: elles correspondent aux normes suisses. La Suisse est le seul pays au monde à pratiquer un entravement si musclé. L’agence européenne Frontex qui gère les renvois pour l’espace Schengen n’utilise qu’un menottage léger. Un état de fait qui ne pouvait laisser indifférent l’ancien sans-papier qu’est Fernand Melgar, fils d’immigrés espagnols devenu l’un des ténors du nouveau cinéma suisse…
    - Quel parcours avez-vous suivi de La Forteresse à Vol spécial ?
    - Après La Forteresse, l’expulsion de l’un de nos « acteurs », l’Irakien Fahad, m’a fait découvrir le centre de détention administrative de Frambois, près de Genève, tel qu’il en existe une trentaine en Suisse. J’y ai rencontré des sans-papiers qui n’avaient pas commis le moindre délit mais dont certains allaient passer là jusqu’à deux ans de leur vie. J’ai voulu en savoir plus...
    - L’autorisation de filmer a-t-elle fait problème ?
    - Le capital de confiance acquis avec La Forteresse, loué par la conseillère fédérale Widmer-Schlumpf et régulièrement montré à ses collaborateurs, m’a facilité les choses. La prison de Frambois, qui découle de la mauvaise conscience des cantons latins accusés de ne pas appliquer les mesures de renvoi, reste un lieu relativement ouvert. Les détenus ne sont pas coupés du monde 23 heures sur 24 comme à Zurich ou à Berne et la préparation des vols spéciaux se fait avec des égards. Tant le directeur que les conseillers d’Etat des cantons concernés de Genève, Vaud et Neuchâtel, m’ont soutenu dans ma démarche, sachant que je resterais objectif.
    - Le film dégage, pourtant, une très forte charge émotionnelle…
    - Evidemment, toute sa dramaturgie, liée à l’attente angoissée du vol spécial, suit le développement de situations humaines souvent poignantes, voire bouleversantes.
    - Comment avez-vous choisi les six « cas » suivis de plus près ?
    - En fonction, précisément, du caractère particulier, à chaque fois différent, mais aussi intense ou complexe, du drame vécu. Par exemple Pitchou le Congolais, en Suisse depuis dix ans, coiffeur à Aigle et qui vient d’être père, auquel un policier vaudois annonce qu’il va être renvoyé… et qui sera finalement libéré, le seul ! sans qu’on sache pourquoi…
    - Allez-vous « suivre » les destinées de vos personnages après leur vol spécial ?
    - Certainement, et ce sera particulièrement important pour ce que vit l’un d’eux, réfugié politique pour ainsi dire livré à ses bourreaux, torturé à son retour dans son pays sous prétexte qu’il avait osé demander asile en Suisse, et qui se trouve actuellement sous notre « protection ». En outre, le film sera prolongé par un webdocumentaire coproduit par la RTS et ARTE où l’on pourra suivre le développement de chaque situation particulière.
    - Quel « message » entendez-vous faire passer avec Vol spécial ?
    - Le film pose une question simple : comment mettre un terme à des pratiques humiliantes, indignes d’un pays qui se réclame des droits de l’homme ? Ce qu’il montre clairement, faits à l’appui, c’est que l’arbitraire règne dans les décisions prises. Dans le seul canton de Vaud, c’est le pouvoir discrétionnaire d’une poignée de fonctionnaires qui ont ainsi la haute main sur le sort des sans-papiers. Au niveau fédéral, à l’Office des migrations (ODM) qui n’a pas vu notre projet d’un bon oeil, nous savons que quatre collaborateurs sur cinq jugent que les décisions prises par l'ODM "ne sont pas prises sur la base de faits établis et d'arguments objectifs".
    « La Suisse a un problème », estime Pitchou. Comment lui donner tort ?
     

    Vol spécial sera projeté en première mondiale au Festival de Locarno, le 6 août prochain, à la FEVI, à 14h. Le film sortira en salle le 21 septembre. Il sera également projeté sur la TSR et la chaîne Arte.
    http://www.facebook.com/volspecial; : http://www.volspecial.ch.

  • Ceux qui font le point

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    Celui qui fait le point dans sa poche / Celle qui se trouve point moche / Ceux qui se foutent de perdre le point / Celui qui suit sa ligne sans savoir où elle va / Celle qui aime les tâches domestiques et l’a d’ailleurs dit à l’émission Femmes chez elles il y a de ça bien cinquante balais / Ceux que l’esprit du temps ne trouble pas autrement / Celui qui campe sur les hauteurs du village apache / Celle qui aime s’attarder sous la pluie fine des îles Lofoten / Ceux qui font de plus en plus de détours / Celui qui peint des icônes sans s’en douter / Celle qui évite les beaux parleurs / Ceux qui plastronnent et pérorent / Celui qui brandit son micro sous le nez de la diva nègre / Celle qui a toujours son sourire Binaca de l’année 53 / Ceux qui traitent les autres de fachos pour montrer qu’ils n’en sont pas eux / Celui qui te reprochera toujours de n’être d’aucun bord à aucun égard politique ou sexuel / Celle qui estime que les enfants sont globalement indifférents à la politique et au sexe / Ceux qui se replient ou se déplient alternativement ou en même temps ce qui est tout un art mon cher Bonnard / Celui que la lecture de Céline revigore que voulez-vous c komsa / Ceux qui passent volontiers leurs dimanches dans les grands magasins du centre de Tokyo / Celui qui est conscient de cela qu’il eût pu naître à Luanda et qu’alors sa vie en eût été modifiée à divers égards / Celle qui croit aux coïncidences pour autant qu’elles adviennent / Ceux qui disent à la radio qu’ils ne croient pas au hasard comme on le dit volontiers à la radio et parfois même à la télé / Celui qui se satisfait de si peu qu’on en dit qu’il est trop / Celle qui en a toujours trop fait dans la modestie n’est-ce pas / Ceux qui prêchent le faux pour masquer le vrai / Celui qui porte le chapeau en souriant saintement de son air chrétien / Celle qui cherche un sens positif à ces listes qu’elle soupçonne de nihilisme à la fin / Ceux qui ont mal tourné avant de se tourner enfin vers les capucins / Celui qui parle de Dieu à la radio mais ça ne sera compris que des Estoniens / Celle qui s’identifie à Marie sans être vierge mais ça Dieu seul le sait à part un certain voyou qui passait par là / Ceux qui considèrent le Credo catholique comme la base possible d’une nouvelle de science fiction ou même d’un roman / Celui qui dit s’intéresser au Phénomène Croyance mais au fond en gros ça l’énerve / Celle qui renonce au foulard pour prendre le voile / Ceux qui évoquent l’époque de la femme-canon avec une nostalgie un peu forcée je trouve / Celui que son enfance a plutôt fait chier sauf vers la fin / Celle qui aurait préféré que ses origines berbères ne fussent point révélées par les médias même si c’est un plus quelque part va savoir / Ceux qui se disent des bêtes de scène alors que sans sono ils n’existeraient pas / Celui qui s’est senti plus libre d’être traité de facho par des idiots / Celle qui ne lira plus rien de ce Shakespeare décidément trop hétéro / Ceux qui ont remplacé l’Index catholique par le pouce baissé de la Political correctness que Diderot appelait le politiquement correct dans la langue de Voltaire / Celui qui reprend la route en sifflotant l’air narquois de La biroute à papa fait plaisir à maman / Celle qui se fait lutiner ce matin par le flûtiste à l’air mutin / Ceux qui ont toute la vie devant eux et tout autant derrière à en juger par ce qu’ils voient dans le rétroviseur de leur Studebaker sans âge, etc.

    Image : Philip Seelen       

  • Ceux qui viennent ensuite

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    Celui qui se retrouve enfin seul / Celle qui s’écoute se taire / Ceux qui sont restés entre eux / Celui qui pense à celle qui s’en va tout doucement là-bas dans la chambre muette / Celle qui reprend ses distances / Ceux qui n’ont jamais vraiment composé avec le nombre / Celui qui reprend le fil de son encre verte / Celle qui danse sur un volcan éteint / Ceux qui se sentent encore à venir / Celui qui se sent un chef de meute en puissance mais n’en a rien à battre de la puissance /  Celle qui se mouche dans les dentelles de sa patronne hautaine / Ceux qui s’effacent pour être plus libres / Celui qui se pousse sur la photo mais n’apparaîtra jamais vu que le photographe s’est fait délester de son Leica onéreux / Celle qui se fait une vertu de n’apparaître point au TJ alors que personne ne le lui demande / Ceux qui restent sur la touche et s’en trouvent hyperbien / Celui qui crève l’écran dans son second rôle de Nobody perfect /  Celle qui reprise les chaussettes du Top Dog / Ceux qui ont du bien mais n’en font pas état vu qu’il y a tant de jaloux vous savez / Celui qui se fait traiter de fasciste au motif qu’il est démocrate et ça c’est mal vu camarade / Celle qui traite tous ses ex de fascistes on se doute pourquoi / Ceux qu’on traite alternativement de gauchistes et de fascistes et c’est alternativement par des fascistes et des gauchistes / Celui qui crache dans la soupe et s’étonne de ce que les autres la trouvent amère / Celle qui vomit la Suisse pays de nantis qui n’a même pas de Glennfiddich dans les mini-bars de ses cinq étoiles / Ceux qui ont fait carrière dans la contestation de salon / Celui qui va de palace en palace au titre de juré de festival resté à fond du côté des déshérités des favellas / Celle qui dégueule les festivals sans en manquer aucun / Ceux  qui se retrouvent dans les ruelles secondaires de la ville que la rumeur festivalière n’atteint pas alors que le risotto au Merlot y est moins chéro / Celui que les effondrements boursiers réjouissent quelque part / Celle que l’injuste répartition des richesses révolte toujours tout en sachant que son Parti des Consommateurs Chrétiens n’y changera rien de son vivant et peut-être même pas du vivant de sa fille Monique-Andrée / Ceux qui doutent même (un peu) de la crédibilité du Parti des Sans-Partis / Celui qui drague en eaux basses sans assumer pour autant son mètre soixante / Celle qui s’est gardée pour plus tard et constate ce matin que c’est trop tard / Ceux qui osent dire tout haut qu’ils n’aiment pas les étrangers mais comme il n’y a plus d’étrangers dans le pays à cause du prix du franc ça ne se remarque pas et bientôt vous serez tout seuls à consommer et ça c’est que du bonheur les Ducon / Celui que la bonne humeur de ces listes réjouit / Celle dont on dit qu’elle vit ses derniers jours en souriant comme toujours / Ceux qui aiment les films X et celles qui préfèrent les calissons d’Aix, etc,              

    Image : Philppe Seelen

  • Les bonheurs de Locarno

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    La 64e  édition fera date. Avec une foison de moments forts et de découvertes. Et malgré son palmarès controversé.

    « Le Festival de Locarno vit actuellement en état de grâce », déclarait Marco Solari avant même l’ouverture de l’édition 2011, et le bilan final de celle-ci donne raison, dans les grandes largeurs,  au Président de la manifestation. De fait, et malgré la pluie, ce grand rendez-vous des amoureux de cinéma a été marqué cette année par de très beaux moments et par maintes découvertes tous azimuts.

    Locarnokit99.jpeg3000 personnes qui ovationnent debout le Vol spécial de Fernand Melgar, 8000 spectateurs touchés au cœur par la projection de Monsieur Lazhar de Philippe Falardeau sur la Piazza Grande - Prix du public combien prévisible -, ou la même place mythique saisie d’émotion à la découverte du dernier chef-d’oeuvre d’Aki Kaurismäki, Le Havre : trois exemples entre beaucoup d’autres.

    Locarno1105.jpgEt ces étoiles du cinéma auxquelles on a déroulé un nouveau tapis rouge, sans trop de flafla mondain pour autant : Leslie Caron saluant en français le génie créateur de Vincente Minelli (sujet de la passionnante rétrospective, à redécouvrir bientôt à Lausanne), Harrison Ford recevant son léopard d’or avant de jouer du colt sur l’écran géant, lsabelle Huppert multipliant les tendres salamalecs à Claude Goretta et Maurice Pialat, Gérard Depardieu faisant son numéro de grand cabot sympa devant un public venu en masse, ou enfin Claudia Cardinale se pointant à la FEVI pour la projection de 8 1/2, chef- d’œuvre de Fellini qu’elle irradie  de ses vingt ans - autant d’apparitions « glamoureuses » qu’Olivier Père a su combiner avec son entregent malin sans « singer » le festival de Cannes…

    Locarno1104.jpgUn vent de renouveau a été salué par la presse, de nos confrères tessinois aux grands journaux parisiens, lesquels ont coqueriqué en constatant la forte représentation française de cette édition, souvent décevante au demeurant. Mais Olivier Père dépasse le chauvinisme français en accueillant aussi généreusement le cinéma suisse (l’étonnant Hell du tout jeune Tim Fehlbaum, sur la Piazza  Grande, et trois films en compétition internationale, sans parler des Appellations suisses) que les cinématographies du monde entier et les genres les plus variés.

    Locarnokit54.pngLe public roi

    Surtout, dans la ligne accentuée par Frédéric Maire avec l’appui de Marco Solari, le directeur artistique et son équipe ouvrent le festival à un public de plus en plus large. Le Festival de Locarno a cela de particulier que le public, sympathique et éduqué, y est roi. L’ambiance de Locarno est conviviale, les nombreuses salles font le plein, les débats publics sont souvent intéressants, l’atmosphère de la Piazza Grande est unique au monde.      

    Reflet de la réalité mondiale avec les thèmes des films présentés (l’immigration, le choc des cultures et des générations, l’environnement menacé ou les peurs apocalyptiques), le Festival de Locarno est aussi représentatif de goûts difficiles à concilier. Le palmarès de cette année, comme celui des deux éditions précédentes, signale ainsi un hiatus certain entre les critères des jurés professionnels, cinéphiles pointus, et ceux du public.

    Locarnokit45.jpegPremier film sensible et vif d’une jeune réalisatrice suisse originaire  d’Argentine, le Léopard d’or de cette année, Abrir puertas y ventana, de Milagros Mumenthaler, s’inscrit pourtant mieux dans « l’esprit de Locarno » que les blockbusters hollywoodiens tonitruant cette année sur la Piazza. Or Maire et Père ont voulu cet enfant un peu schizo qu’est devenu le Festival de Locarno. Et le Président Solari boit du petit lait…

     

    Le palmarès (partiel) de l'édition 2011

    ° Le Léopard d'or de la compétition internationale a été attribué au premier film de Milagros Mumenthaler, Abrir puertas y ventanas (Back to stay), production helvético-argentine.

    ° Un léopard d'or  spécial du jury revient à Tokyo Koen, du Japonais Shinji Aoyama.

    ° Un autre prix spécial du jury est décerné à Hashoter, de l'Israélien Nadav Lapid.

    ° Le léopard d'or de la section Cinéastes du présent a été décerné à L'Estate di Giacomo, de l'Italien Alessandro Comodin.

    ° Un prix spécial du jury, dans la même section, revient à L'Estudiante, de l'Argentin Santiago Mitre.

    ° Fernand Melgar  a reçu, pour Vol spécial, le Prix du jury oeucuménique et le Prix du jeune public. Il a annoncé que le total des sommes reçues serait reversé aux requérants déboutés qui ont participé au film.

     

    Melgar56.jpgUne polémique indigne

    Interrogé à propos de l'absence, au palmarès, de Vol spécial, le documentaire percutant de Fernand Melgar consacré aux vols spéciaux par lesquels, dans des conditions révoltantes, les sans-papiers sont renvoyés de Suisse, Paulo Branco, le président du jury, a parlé d'un « film fasciste » au prétexte que les victimes et les bourreaux bénéficient de la même attention de la part du réalisateur. Ce jugement, absolument injuste à nos yeux, fait fi de la qualité majeure du travail de Melgar, fondé sur l'honnêteté intellectuelle et l'approche non partisane d'une situation complexe dont pâtissent évidemment les requérants d'asile déboutés, mais aussi les fonctionnaires et autres gardiens, souvent choisis parmi des étrangers sensibles au drame de l'immigration.

    Questionné à propos de cette accusation violente, Fernand Melgar a très justement  invoqué la différence d'approche de deux générations : celle de Paulo Branco, dont l'engagement manichéen  est typique des années 60-80, où la posture de  dénonciation passait avant l'exposition des faits, et celle des cinéastes du réel qui, comme Melgar lui-même ou comme un Jean-Stéphane Bron, estiment que les faits sont assez forts pour convaincre le spectateur sans lui imposer la leçon  de manière péremptoire et univoque.

     

  • Ceux qui pointent à l'usine à rêves

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    Celui qui ne s'appelle pas Abel par hasard / Celle qui crève l'écran et que la vie achève / Ceux qui brûlent de foi à faire froid dans le dos / Celui qui a le sens du Mal genre Flannrey O'Connor ou Abel Ferrara / Celle qui connaît une tapée de vies de saintes assez souvent violées il faut bien le dire / Ceux qui ont pognon sur rue / Celui qui pointe à l'usine à rêves / Celle qui rêve en Cinémascope style Brigadoon / Ceux qui ont des pellicules de film gore sur leur col de loutre / Celui qui ne voit pas le bout du dessert / Celle qui porte la croix (dit-elle) de son surpoids / Ceux qui souffrent d’être nantis et ne se lassent pas d’évoquer la faim en Afrique et dans d'autres contrées mal barrées / Celui qui accueille un SDF pour se mettre à l’écoute des gens d’en bas / Celle qui embrasse la cause des Ouïgours sans bien situer l’Ouïgourie / Ceux qui estiment que le solutionnement du problème de la faim dans le monde est une question purement technique et qu’il suffit de le vouloir pour le pouvoir et d’ailleurs c’est ce qu’ils soutiennent grosso modo dans leur rapport au prochain colloque mondial des consultants en ces matières économiquement sensibles / Celui qui s’estime psychologiquement mieux blindé que son cousin Carlo dont le parachute doré lacère la conscience / Celle qui a sept enfants à charge et se réjouit de la venue du huitième / Ceux qui plaignent les couples homos sans enfants / Celui qui combat son avarice en claquant le fric des autres / Celle qui ne survivrait pas sans les subventions de ses quatre fils yakuzas / Ceux qui sont voile et vapeur mais prennent l’eau comme tout le monde / Celui qui ne régale que les mendiants capables de lui chanter l’hymne national / Celle qui se dit à l’abri dans la famille hyper-solidaire de Leandro le travesti brésilien / Ceux qui se sortent de la dèche en faisant bosser celles qui y resteront de toute façon vu que c’est leurs destinée comme c’est écrit dans la Bible / Celui qui en chie tellement qu’il en tire des maximes / Celle qui n’a jamais été à l’aise dans les hôtels à plus de deux étoiles / Ceux qui parlent sondages dès qu’on parle statistiques / Celui dont on prétend que sa femme convoitait son argent alors qu’elle n’en avait qu’à son cœur d’or / Celle qui rattrape avec Paulo le temps perdu avec son frère Fausto ce beau salaud / Ceux qui ne liront pas le nouveau Houellebecq dont ils disent déjà le mal qu’il faut en penser et pourquoi / Celui qui souscrit à l’opinion du plus fort à condition que ce soit le dernier qui a parlé / Celle qui attend maintenant des retombées matérielles de la nomination de son fils Sepp au titre de Champion de lutte à la culotte du canton d’Appenzell Rhodes-intérieures / Ceux qui se rendent à Locarno alors que d’autres vont plutôt à Lugano du même bon pas, etc.

  • Un soir de grâce

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    7777 cœurs ont vibré d'émotion à la projection, sur la Piazza Grande, du dernier film d'Aki Kaurismäki : Le Havre.

    Si la qualité de cette 64e édition du Festival de Locarno pouvait se réduire à la pure magie d'une soirée, celle de ce mercredi sous la lune et les étoiles conviendrait. A la clef : la découverte du dernier film du grand réalisateur finlandais Aki Kaurismäki, intitulé Le Havre et déjà remarqué ce printemps à Cannes.

    Pour cristalliser la bonté humaine, les beaux gestes de la solidarité, le chant du monde opposé au poids du monde: un film épuré à l'extrême, simple comme un conte d'enfance, avec le monde dur d'un côté et les bonnes gens de l'autre. Tel est aussi bien Le Havre dont l'incomparable empathie humaine, sur fond de révolte sociale et politique, rappelle l'inoubliable Umberto D. de Vittorio de Sica.

    Dans un décor portuaire qu'on dirait complètement repeint par le Maître à ses couleurs fétiches (bleu tendre, rouge sang, vert acide, notamment) les thèmes de la liberté individuelle, de la maladie et de l'immigration clandestine sont modulés par trois personnages principaux : le vieux bohème Marcel Marx (André Wilms) survivant en cirant des chaussures, son épouse (l'admirable Kati Outinen)  frappée d'une maladie peut-être mortelle, et un jeune Noir sans papiers en fuite (Blondin Miguel).

    Stylisée à l'extrême, cette fable de la violence ordinaire « retourne » littéralement tous les clichés lénifiants. La force conjuguée d'images très composées, qui rendent la réalité plus-que-réelle, et de personnages extraordinairement présents et attachants, nous valent ici ce qu'Olivier Père dit justement « un chef-d'oeuvre ».

    «Un cadeau !», a surenchéri le réalisateur et producteur tessinois Villi Hermann qui a reçu, en début de soirée, le Premio Cinema Ticino pour l'ensemble de son œuvre, notamment marqué par le documentaire San Gottardo. Le Festival a repris en outre, ces jours, son long métrage de fiction  Innocenza (1986), où il est question des relations ambiguës entre une enseignante et un élève ado, et présente enfin un documentaire tout récent intitulé Gotthard Schuh, une vision sensuelle du monde, consacré au célèbre photographe.

    En ce qui concerne la course au léopard d'or, les pronostics sont encore incertains, aucun film de la compétition internationale ne semblant jusque-là s'imposer. Des trois films suisses en piste dans cette section, seul le Vol spécial de Fernand Melgar paraît avoir des chances, alors que le long métrage documentaire d'animation Crulic, de la Roumaine Anca Demian, a suscité, lui aussi, un vif intérêt, et  que plusieurs autres films restent encore à découvrir...

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  • Depardieu en toute amitié

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    Le comédien a trouvé, sur la Piazza Grande, un écran à sa mesure de géant pour participer à l'hommage à Maurice Pialat avec Sylvie Pialat et Isabelle Huppert. Avant la projection de Romance, le dernier film d'animation de Georges Schwizgebel, et celle de Bachir Lazhar de Philippe Falardeau, film d'émotion

    Depardieu2.jpegUne montagne : telle est l’impression qu’aura fait l’apparition, lundi soir, de Gérard Depardieu sur l’immense écran du Festival de Locarno. Une montagne au sourire d’enfant et aux paluches faites pour étreindre le monde, avec cette irrésistile chaleur humaine que dégage celui qu’Olivier Père qualifie de «plus grand acteur français vivant», ovationné par les milliers de spectateurs présents.
    Après les soirées tonitruantes de cris et de coups de feu des « blockbusters » américains, celle de lundi, avec le beau temps revenu, a parfaitement illustré ce que Gérard Depardieu venait célébrer: l’amitié et l’amour.
    Depardieu4.jpegC’est en effet sous l’égide de l’amour du cinéma, et par amitié pour Maurice Pialat, que le comédien a accepté l’invitation du festival. Lequel consacre un hommage au cinéaste français disparu avec quatre films marquants, à commencer par Loulou (1980). Rappelons alors que cette première collaboration fut explosive et que Depardieu ne revit jamais le film… jusqu’en 1984, à la TV, après quoi Daniel Toscan du Plantier ménagea une réconciliation débouchant sur une grande amitié. De celle-ci découla Police (1985), repris à Locarno, comme Le Garçu (1995) et Sous le soleil de Satan, dont une séquence projetée a réuni sur l’écran les deux amis en soutanes…
    Présente elle aussi sur scène, la veuve du cinéaste, Sylvie Pialat a comparé la complicité liant Pialat et Depardieu à celle de «deux gamins de quatre ans» ne pensant qu’à jouer ! Dans la foulée et pour couronner ces retrouvailles, Isabelle Huppert, non annoncée, a bondi à son tour sur scène et témoigné de son affection admirative à l’endroit du cinéaste disparu en 2003. En outre, c’est avec les festivaliers que Gérard Depardieu, hier en fin de matinée, a redéployé ses souvenirs alternant avec des envolées sur l’amour, moins compliqué au cinéma que dans la vie...
    Locarno1126.jpgOr l’amitié et l’amour étaient aussi au rendez-vous lundi soir avec la première mondiale de Bachir Lazhar, film de grande émotion du Québeois Philipe Falardeau, très applaudi pour ses qualités humaines. Double thème délicat : le suicide et l’intégration. Ou comment une classe d’enfants, traumatisés par la pendaison de leur instite, partage sa détresse avec celle de l’enseignant remplaçant, réfugié politique algérien en quête d’intégration.
    Enfin, pour compléter ce menu déjà copieux, le magicien de l’animation suisse, Georges Schwizgebel, a présenté le même soir son dernier « court » virtuose sur un thème de Rachmaninov, joué par sa propre fille. Sous le titre de Romance, encore une histoire d’amour…

  • Ceux qui aiment les nuages

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    Celui qui joue la comédie de l’affamé sourd et muet à l’avenue des Alpes, Montreux, Switzerland / Celle qui s’est fait la dégaine de Mère Courage et remonte la rue de Bourg à Lausanne, Suisse / Ceux qui friment avec leur Blackberry qu’a plus de jus sur la Bahnhofstrasse à Zurich, Schweiz / Celui qui se la joue nabab lybien au Mövenpick de Gammarth, Tunisie / Celle qui affirme que les Tunisiens sont un peu moins Africains que les autres / Ceux qui sont attentifs aux fluctuations de la Bourse de Tunis / Celui qui fait la différence entre les bons Blacks et ceux qu’il faut jeter avec l’eau du bain / Celle qui se demande qui tu es au fond pour établir de telles listes / Ceux qui ne te demandent rien mais insistent pour te le rappeler / Celui qui mord la poussière au lieu de faire usage d’un simple chiffon / Celle qui déteste viscéralement les affiches démagos du parti populiste où l’on voit des pieds étrangers fouler le sol de la Mère Patrie très immaculée et très vertueuse / Ceux qui ont fait connaissance sur la Piazza Grande en 2005 et s’y sont retrouvés hier soir pour assister à Bachir Lazhar de Philippe Falardeau que tu vas interviewer tout à l’heure pendant que ta bonne amie brassera l’eau bleue turquoise de la piscine / Celui qui se demande qui est cette Elisa du graffiti Elisa ti amo / Celle qui a cessé de te harceler aussi inexplicablement qu’elle avait commencé / Ceux qui chantent dans le cimetière militaire juif où s’est introduit un voleur de fleurs / Celui qui change de partenaire en pleine séquence chaude / Celle qui joue avec le sex toy du bad guy / Ceux qui se regardent dans les yeux des autres / Celui qui danse sous la pluie et constate ensuite qu’il n’a pas de rechange pour l’interview a dressing code hard donc il retourne sous la pluie e la nave va / Celle qui est un documentaire à soi seule / Ceux qui se rappellent les terrasses de Ronco de leur enfance / Celui qui avait dragué une Hollandaise au dam de deux costauds du coin tandis que le jukebox relançait Tintarella di Luna / Celle qui a cru voir Fabrizio de Andrè sur la Piazza Grande mais c t juste un sosie / Ceux qui font de l’aérophagie dans la salle où se projette le sublime Brigadoon de Vincente Minelli / Celui qui envoie son ami promener Bagheera sa chienne noire / Celle qui fait sonner ses zoccolis sur le pavage de granit / Ceux qui se parlent par chiens interposés / Celui qui va se retrouver à poil s’il continue de pleuvoir / Celle qui a plus de fesses que de jugeote / Ceux qui pleurent pendant le film et se marrent dans la foulée comme quoi faut de tout pour faire un festival populaire de qualité / Ceux qui se résolvent à adopter un vieux Lapon / Celui qui ne touche pas terre en dépit de son bon sens de charpentier de la banlieue de Nazareth / Celle qui s’est fait un turban style Elissa fondatrice de Carthage que personne ne connaît hélas au Tessin où le billet de 10 dinars tunisiens est plutôt rare / Ceux qui mâchent des bouts de nappe en papier pour se donner un genre rilax / Celui qui a des barres de chocolats genre touches de pianola / Celui qui se trouvait Place Tahrir quand Stefano Savona tournait ses images mais ne se voit pas sur l’écran tellement il y a de peuple / Celle qui a fait la lessive de ses fils champions avant de les perdre dans un accident d’autocar prouvant le mauvais état des routes du haut Frioul / Ceux qui offrent un Blackberry à Mary la Black / Celui qui dit qui a vu voira après avoir bu comme un verrat / Celle qui se sent bien au niveau du groupe des cinéphiles libres penseurs de Vesoul / Ceux qui vont affirmant qu’une lesbienne de plus ne fait pas une socialiste de moins / Celui qu’on appelle Nuage avec mépris et qu’on regrette quand il n’est plus là eh c'est comme ça la vie / Celle qui voit Nuvem s’éloigner sur sa barque bleue / Ceux qui rêvent de se la couler douce dans un monde moins hard, etc.

    Image : Nuvem – le poisson lune, de Basil Da Cunha

  • Le road-movie de Lionel Baier

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    Locarno1197.jpegLionel Baier emmène les gens d’Aubonne à Toulouse via la lune, où il retrouve Basil Da Cunha…

    Sous le label d’Appellations Suisse, deux  poèmes de cinéma, signés Basil da Cunha et Lionel Baier, ont été applaudis hier matin par un public venu en nombre à la grande salle de la FEVI, tandis que le soleil repiquait sur Locarno.Locarno1165.jpeg

    Locarno1164.jpegDéjà remarqué l’an dernier pour un remarquable court métrage intitulé À côté, évoquant la solitude exacerbée par le désir d’un travailleur étranger à Genève, Basil da Cunha, jeune réalisateur genevois (né en 1985) d’origine portugaise, revient cette année avec un film d’une qualité expressive éclatante. Tourné avec des moyens de fortune dans un bidonville de Lisbonne, Nuvem, le poisson-lune module les espérances naïves d’un exclu qui rêve de conquérir le cœur d’une belle dédaigneuse en pêchant un poisson-lune. Magie d’un climat doux et sauvage, forte empathie humaine modulée en cadrages serrés, maîtrise de la construction et du rythme constituent un vrai bijou.  

    Dans la même foulée généreuse, avec la même lucidité vive et tendre, Lionel Baier poursuit son œuvre dans un road-movie combinant son expérience largement confirmée et la passion collective de la troupe d’amateurs vaudois de La Dentcreuze.

    Après le passionnant «journal » filmé au téléphone portable de Low Cost, vu l’an dernier à Locarno, Toulouse combine avec bonheur la fugue de Cécile (Julie Perazzini, seule comédienne de l’équipe, d’une présence intense et lumineuse) et de Marion, sa petite fille de 10 ans (Alexandra Angiolini, également épatante de vivacité blessée), loin d’un père (Julien Baumgartner) à la passion narcissique dangereuse.

    L’échappée belle, à bord de la vieille Ford Solange rebaptisée Ariane, comme la fusée, traverse nos campagnes bonnement magnifiées par le cinéaste et son cameraman (Bastien Bösiger, formé à l’ECAL) du matin à la nuit d’un 1er août pas comme les autres. Revisitant ses thèmes personnels liés aux  multiples aspects de la relation amoureuse ou familiale, Lionel Baier se réapproprie une fois de plus nos paysages en les dégageant de tous les clichés. Un humour à la Michel Soutter alterne avec des « citations » littéraires (le Gracq d’Un balcon en forêt) et autres  greffes de pubs à la Godard, mais dans une « musique » qui n’est que de Baier, chroniqueur fluide et savant recousant les paperoles du temps à sa façon.

    La dernière séquence du film vaut son pesant de malice, quand la petite Marion, à l’arrivée à Toulouse, fait remarquer à Cécile que l’idée est rigolote, de donner à une ville le nom d’une chanson.            

    À relever, enfin, que ce «film d’été», selon l'expression modeste de Lionel Baier, associe les amateurs de la Dentcreuze avec la même générosité que montre le cinéaste vaudois dans son hommage récent au vieux maître  Claude Goretta, à découvrir aussi à Locarno…

    Nuvem et Toulouse sont repris au Rialto 1, le 9 août à 21h.30 ; Bon vent Claude Goretta, le 12 août au Palavideo, à 16h.

  • Harrison Ford au naturel

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    La foule des grandes nuits de la Piazza Grande était présente samedi soir à la projection de Cow-Boys & Aliens, avec Daniel Craig et Harrison Ford. Rencontre.

    Olivier Père a fait très fort en programmant samedi soir, sur la Piazza Grande, le blockbuster de Jon Favreau en première européenne. Preuve en a été la véritable ruée du public sur la Piazza et dans la mégasalle de la FEVI. Autour du réalisateur, deux superstars du cinéma américain, Daniel Craig (devenu célèbre avec James Bond, et campant Rackham le rouge dans Le Secret de la licorne de Spielberg) et Harrison Ford (Indiana Jones portant ici un chapeau relooké Far-West) ont fait le déplacement de Locarno avec la belle Olivia Wilde, figure féminine irradiante de Cow-Boys & Aliens.

    Combinant les motifs du western classique, aujourd’hui boudé par le jeune public américain, et les stéréotypes de la science fiction, le film se déploie dans un décor magnifique où les bons et les méchants de la tradition se liguent contre l’ennemi extérieur qui vient pomper « leur » or et semer la terreur par le truchement d’énormes crapauds griffus et dentus…    

    Un homme réservé et attentif

    Cornaqués comme dans un safari jusqu’au palace dominant Lugano où les stars ont été accueillies, les journalistes ont eu droit à quatre entretiens d’une vingtaine de minutes, moyennant un code vestimentaire strict : pantalons longs souhaités…

    Harrison Ford, charpentier avant d’être acteur, aime le travail. Le mot « work », « good work » revient souvent dans son discours mesuré, presque « taiseux », sans trace de frime. Autant l’acteur crève l’écran, autant l’homme est réservé et patient dans ses réponses : non, il ne connaît pas bien la Suisse à part ses montres ; oui, il est flatté de recevoir un Léopard d’or pour son travail ; non, il ne joue pas au golf et n’est pas venu à Locarno en avion ; oui, il se rendait en hélico à Santa Fé sur le lieu de tournage de Cow-Boys & Aliens ; non, il n’a pas essayé de se la jouer John Wayne ; oui, il a aimé travailler dans les grands espaces du Nouveau-Mexique et vivre avec des chevaux ; non, il ne pense pas que le parrainage de Steven Spielberg suffise à assurer le succès d’un film ; oui, il apprécie Cow-Boys & Aliens parce que Jon Favreau y a beaucoup et bien travaillé. Or le travail d’acteur, comme le travail manuel auquel il consacre une partie de ses loisirs, ou le travail de défenseur impénitent de l’environnement, lui plaisent également. Le travail, l’expérience : deux mots clefs dans la conversation de Harrison Ford...

    -        Qu’est-ce qui vous a séduit dans le projet de ce film ?

    -        Le script était si différent des films que j’ai tournés jusque-là que ça m’a intéressé, et d’autant plus que je n’ai jamais joué dans un western. J’ai tourné dans certains films touchant à la science fiction, mais le mélange des deux genres me semblait apte à réunir des publics divers. En outre, le personnage que je devais incarner m’a intéressé par sa complexité et son évolution au fil de l’histoire.

    -        En quoi, plus précisément ?   

    -        Parce que c’est un type auquel il est difficile a priori de s’attacher. Mais il va faire un certain nombre d’expériences qui vont le changer. Cela l’amène ainsi à devenir un meilleur père quand il retrouve son fils finalement arraché aux Aliens.

    -        Pouvez-vous en dire plus sur sa relation avec son fils et ses deux jeunes émules, l’Indien et le gosse ?

    -        Pour le Colonel Woodrow Dolarhyde,  l’homme le plus riche de la ville, son fils est un boulet. Son commerce de bovins emploie beaucoup de monde. On apprend au fil de l’histoire qu’il a eu une carrière militaire et qu’il a été engagé dans les batailles les plus meurtrières de la guerre civile, où il a perdu beaucoup d’hommes. Il est amer et cruel. Visiblement, il n’y a pas de Madame Dolarhyde, sinon elle aurait fui depuis longtemps. Son fils, veule et violent, est l’illustration de cette absence et de son propre manquement. Pourtant il est aussi le mentor du jeune Indien, auquel il a sauvé la vie, et ce qu’il vit enfin avec le petit garçon montre son désir de se racheter. Dont  témoigne son sourire final...

  • Dans la foulée du léopard d'or

     

    Melgar56.jpgAprès le succès de La Forteresse, Prix du cinéma suisse en 2009, le nouveau film de Fernand Melgar, consacré à la réclusion administrative des sans-papiers en Suisse et aux conditions révoltantes dans lesquelles se passent leurs renvois, a été ovationné samedi à la FEVI. Pour ce que nous avons pu en juger jusque-là, le film semble en bonne position dans la compétition internationale.

    En dépit de leurs qualités respectives, les films en concours que nous avons déjà vus ne semblent pas promis à un léopard d’or. Ainsi Beirout Hotel de Danielle Arbid, évoquant la relation amoureuse d’une chanteuse (Darine Hamzé) attendant le prince charmant (Charles Bering) « sur un volcan», séduit par son climat opposant érotisme et menace latente, mais accuse des faiblesses dans sa dramaturgie et son dialogue. Plus abouti et émouvant, en tout cas dans son premier tiers, Un amour de jeunesse de Mia Hansen Love, excelle à peindre un bonheur juvénile plombé par la séparation, mais se défaufile un peu dans le développement du film, qui garde du moins une belle fraîcheur.

    D’un grand intérêt par son thème -  un groupe de jeunes révoltés  israéliens militant contre la pauvreté, qui basculent dans le terrorisme et sont liquidés par une unité de police ordinairement spécialisée dans la lutte contre les Arabes - Hashoter (Le policier) de l’Israélien Nadav Lapid, laisse aussi perplexe du fait de ses faiblesse de scénario et du manque de crédibilité de ses dialogues. 

  • Le Bad boy inspiré

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    Figure « phare » du cinéma américain indépendant, Abel Ferrara, réalisateur déjanté de L’Ange de la vengeance et de Mary est récompensé à Locarno par un Léopard d’honneur. Entretien.

    Comment dire la violence du monde actuel ?  Comment la rédemption s’y manifeste-t-elle ? Et quel rôle l’artiste peut-il jouer dans une société en perte de valeurs, fuyant dans le cynisme ou les faux-semblants ?

    Telles sont les questions, entre autres  que pose l’œuvre radicale, voire provocatrice, d’Abel Ferrara, qu’on peut situer dans la filiation d’un Sam Fuller, d’un John Cassavetes ou d’un Pasolini. Révélé en 1981 avec L’Ange de la vengeance, un film aussitôt marqué par les forces en lutte de l’amour et de la violence, Abel Ferrara développa ensuite une œuvre renouvelant la mythologie du film noir, dans The King of New York (1990) et Bad Lieutenant (1991), au fil d’une vision traversée par une quête du sacré à caractère religieux, comme dans Mary (2005). Ces quatre films seront d’ailleurs projetés à Locarno, où Abel Ferrara vient recevoir un Léopard d’honneur pour l’ensemble de son œuvre.

    Nous l’avons rencontré dans la cour du  couvent locarnais de La Magistrale, il a filé vers un bar voisin où il s’est commandé un « macchiato » et une glace à une boule. Nous n’avons bu que de l’eau après qu’il eut modulé un air de blues sur son harmonica…

    -        Une polémique locale vous présente ces jours, à Locarno, comme un démon provocateur recourant à la  violence et au blasphème.   Comment le prenez-vous ?

    -        Qui m’accuse ? Et quels sont les arguments de cet accusateur ?

    -        Il s’agit d’un éditeur tessinois, Armando Dadò, qui avait déjà attaqué l’an dernier les choix d’Olivier Père, et qui vous trouve indigne d’un Léopard d’or…

    -        Diable ! Mais lequel de mes films juge-t-il ? A-ti-il vu Mary ?

    -        Il semble qu’il n’ait vu aucun de vos films. Il juge par ouï-dire. C’est d’ailleurs ce que lui reproche le journal La Regione, relançant la polémique.  Or cela vous arrive-t-il d’être jugé comme ça aux Etats-Unis, par des moralistes qui n’ont pas vu vos films ?

    -        Je n’en sais rien et je m’en fous. Je fais des films, et je ne peux pas mes soucier de ce qu’en pensent les gens. De plus, donner son avis sans connaissance de cause est la négation même de la pensée et de la conversation. Si ce Monsieur Dadò est un catholique, comme vous me le dites, il faut qu’il voie Mary. Ensuite nous en reparlerons… 

    -         Pensez-vous qu’on puisse lutter contre la violence par la violence ? Et comment ?

    -        La violence, vous savez, est absolument omniprésente dans notre monde, et souvent où on ne l’attend pas ou ne la voit pas. Une polémique sans objet, à ce propos,  est une violence. Certains discours contre la violence sont encore des violences, souvent inconscientes. En outre il y a une violence bonne, meilleure que la fausse entente.  Et puis, dénoncer la violence n’est rien : ce qui m’intéresse est de faire sentir d’où elle vient et où elle va, à travers notre corps et notre esprit, nos pulsions et les forces contraires de la société…   

    -        Quel public touchez-vous aux States ?

    -        Il est évidemment restreint et particulier. Je suis quelqu’un, vous le savez bien, de borderline, et il est avéré que mes films ne sont appréciés que d’une minorité qui ne se laisse pas embarquer dans les grandes machines tournant à vide. Mais je ne m’en flatte pas pour autant…    

    -        Est-il difficile, pour un réalisateur de votre espèce, de trouver un producteur ?

    -        C’est difficile, mais ce n’est pas le principal. Je vois que, pour beaucoup de jeunes réalisateurs, c’est en effet de plus en plus difficile, et pourtant les films se font, vaille que vaille, et c’est ça qui compte.

    -        Quels jeunes réalisateurs américains vous intéressent-ils ?

    -        Il y en a, il y en a pas mal. Je ne vais pas vous citer de noms, mais il ya des gens intéressants dans la nouvelle génération. Je ne vais pas beaucoup au cinéma, mais je crois que les jeunes ne sont pas pires que nous et que ça va continuer comme ça.  

    -        Êtes-vous un lecteur ?

    -         Yes, sir. Mais pas pendant que je prépare un film. Là, je me concentre sur la chose. Cependant je lis des tas de livres et je me sens proche, en particulier, de gens comme T.C. Boyle ou Cormac Mc Carthy, qui me semblent des types sérieux.

    -        Que représente pour vous la reconnaissance du Festival de Locarno ? Et la tournée des festivals, en général, vous importe-t-elle ?

    -        Tout ça fait partie du job consistant à faire des films. C’est un peu fatiguant de venir de New York à Locarno et ensuite de revenir et de repartir à Venise. Aussi, parler de soi et pas du détail des films est souvent ennuyeux, mais je le fais, vous voyez. Vous reprenez encore un peu d’eau ? Locarno1187.jpg

     

  • Inferno sfumato

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    Avec Hell sur la Piazza Grande, le jeune Suisse Tim Fehlbaum a fait figure de révélation.

    C’est une première belle surprise à valeur de découverte, qui a marqué les premiers jours de cette 64e édition du Festival du film de Locarno avec la projection, sur la Piazza Grande, du premier long métrage du jeune réalisateur suisse Tim Fehlbaum, déjà gratifié du Prix du meilleur réalisateur au dernier Festival de Munich.

    Dans le genre largement représenté aujourd’hui des films d’après le déluge nucléaire, les clichés redondants font souvent florès. Fuite dans les décombres de quelques âmes pures, lutte pour la survie, menace latente de bandes sauvages ou même cannibales : c’était aussi le canevas du magnifique roman de Cormac McCarthy intitulé La Route, dont un film a été tiré par Johm Hillcoat.

    Or le premier « long » de Tim Fehlbaum réinvestit le thème post-apocalyptique avec la même force poétique et la même quête de rédemption, jusqu’à la scène finale du salut matérialisé par l’eau de source, qui pourrait illustrer la fable de McCarthy.

    Locarno1114.jpegInterrogé à ce sujet, le jeune réalisateur nous a expliqué qu’il préparait son film avec son co-scénariste Thomas  Wöbke lorsqu’ils ont découvert le roman, dont la substance et la trame narrative leur apparurent heureusement différente de leur projet.

    Avec la fuite éperdue de trois jeunes gens (Marie, sa sœur Leonie et Philip) à travers un univers calciné – le film a été tournée dans les forêts de Corse incendiées en 2009 -, l’affrontement terrifiant des fugitifs et d’une espèce de secte tribale dominée par une vieille femme (la grande comédienne allemande Angela Winkler, magistrale), et l’échappée finale ramenant un peu d’espoir dans cet univers, Hell pose autant la question de la régression humaine que celle du dépassement de notre condition.   

    « Nous avons travaillé le sujet avec beaucoup de soin », remarque Tim Fehlbaum en évoquant ses nombreuses lectures, dont Sa Majesté des mouches de William Golding. « C’est certes un film de genre », renchérit le scénariste Thomas Wöbke, mais nous nous sommes efforcés d’éviter les stéréotypes autant que les effets spéciaux trop spectaculaires

    Si le soleil, source de vie, devient ici puissance dévastatrice, l’élément lumineux est fondamental dans Hell, véritable poème visuel (on pense parfois au sfumato des images filtrées d’un Sokourov) qui doit beaucoup, aussi, au chef opérateur Markus Förderer, dont c’est également le premier long métrage.

    Enfin l’on relèvera la qualité de présence des interprètes, à commencer par Hannah Herzsprung et Lisa Vicari, les jeunes sœurs en fuite, qui donnent son frémissement humain à cette évocation saisissante de notre avenir… tout proche puisque « cela » se passe en 2016 !

    Locarno1123.jpgHell devrait être programmé en salles dès septembre prochain.

  • Bruno Ganz le médium

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    Le Festival du film de Locarno s’ouvre ce mercredi 3 août. 64e édition que marquera, entre autres hommages, un léopard « à la carrière » du plus grand comédien suisse vivant.

    Locarno pas assez glamour ? Locarno manquant de lustre et de paillettes ? Locarno trop chiche en stars ? C’est ce qu’on a souvent reproché à un festival qui n’a cessé pourtant, ces dernières années, de chercher à se faire plus attrayant sans trahir son «âme » voué à la découverte.

    Or l’édition qui s’ouvre, ce soir, avec « le »  blockbuster de l’été (lire notre page cinéma), Super huit de J.J. Abrams, verra également défiler quelques « monstres sacrés » du cinéma contemporain, de Leslie Caron à Claudia Cardinale, ou d’Isabelle Huppert à Gérard Depardieu, notamment. Et parmi ceux-là : Bruno Ganz, figure mythique du théâtre allemand et du cinéma mondial.

    Ganz13.jpgSeptuagénaire cette année, Bruno Ganz fête aussi un demi-siècle de présence continue sur la scène internationale. On peut rappeler alors qu’avant ses débuts au théâtre,  Bruno Ganz fut un petit Suisse comme les autres, ou presque. Né en 1941 à Zurich dans un milieu d’Helvètes moyens, il eut d’abord à affronter un père qui ne voyait pas d’un bon œil cette lubie de comédien, à moins de l’être «à côté » d’un métier digne de ce nom. Son paternel lui trouva donc une place d’apprentissage de peintre en bâtiment… à laquelle il ne se présenta jamais, préférant rejoindre les comédiens allemands souvent fameux que la capitale alémanique avait accueillis pendant la guerre.

    Dès ses vingt ans, ensuite, le jeune acteur se retrouva à Berlin où il allait participer, avec Peter Stein, à l’aventure de la Berliner Schaubühne. Dix ans plus tard, il était sacré acteur de l’année pour son rôle dans une pièce de Thomas Bernhard. Quant au cinéma, ce fut en 1967 qu’il y vint dans Haut les mains de Jerzy Skolimovksi, prélude à une carrière marquée par le non conformisme et la recherche de qualité.  

    Avant-gardiste alors ? Pas exactement. En tout cas pas intello sectaire ! Disons plutôt que rien de ce qui est humain n’est étranger à Bruno Ganz, qui  fut l’ange Damiel dans Les ailes du désir de Wim Wenders, et le démoniaque Adolf Hitler dans La chute d’Olivier Hirschbiegel.

    Avec autant de puissance que de maîtrise intelligente, ce comédien venu du théâtre est de ceux qui n’ont pas besoin de «surjouer» pour imposer leur présence tout en se coulant dans les personnages les plus divers.

    Vitus4.JPGAu Festival de Locarno, en 2006, on  le découvrit ainsi en grand-père anarchisant dans Vitus, de Fredi M. Murer, puis on le retrouva l’an dernier en vieil amant émouvant dans La Disparition de Giulia de Christoph Schaub.

    L’ensemble de sa filmographie associe en outre son nom à ceux des plus authentiques créateurs du 7e art, d’Eric Rohmer (La Marquise d’O) à Théo Angelopoulos (L’éternité Et un jour) en passant par Alain Tanner (Dans la ville blanche), Francis Ford Coppola (L’Homme sans âge) ou Volker Schlöndorff (Le faussaire). Son honnêteté intellectuelle  l’a amené à refuser, en 1993,  d’incarner Oskar Schindler dans la fameuse Liste de Schindler de Spielberg, alors qu’il a accepté de se mettre dans la peau d’Hitler pour une interprétation dénuée de toute complaisance.

    Si le comédien a été gratifié des plus hautes distinctions, l’homme Bruno Ganz est resté aussi simple qu’ironiquement débonnaire, tel qu’il apparaissait d’ailleurs dans Vitus. Autant dire qu’on se réjouit particulièrement de voir ce très grand Monsieur du cinéma d’auteur  monter sur la scène de la Piazza Grande, le 11 août prochain, pour recevoir un léopard « à la carrière » avant la projection en première mondiale de Sport de filles de Patricia Mazuy, film français dans lequel on le retrouve en entraîneur équestre de légende.

    Enfin, nous retrouverons Bruno Ganz dans d’autres films projetés cette année à Locarno, à commencer par La provinciale de Claude Goretta,  gratifié pour sa part d’un léopard d’honneur, mais également La Marquise d’O de Rohmer, La Chute déjà citée et Le couteau dans le tête de Reinhard Hauf, illustrant autant d’aspects de l’immense talent d’un véritable médium-interprète.              

     

  • Le zoom d'Olivier Père

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    Ce jour de l’ouverture de la 64e édition du Festival international du film, le directeur artistique pointe quelques moments forts selon son goût. Entretien.

     - Quels sont vos coups de cœur personnels sur l’édition 2011 ?

    - Je ne m’étendrai pas trop sur les films en compétition, par devoir de réserve, mais ce que je remarque, par rapport à l’année dernière, c’est que le concours réunit cette année plus de grands noms de réalisateurs familiers des festivals mondiaux. Je pense au Japonais Shinji Aoyama, avec Tokyo Koen, à Nicolas Klotz et son Long Life, à Julia Loktev et son Loneliest Planet ou encore à Danielle Arbid, une habituée de Locarno, avec Beirut Hotel.

    Du côté des révélations, je signalerai le premier film de l’Israélien Nadav Lapid, Hashot, d’une très grand force, ou Saudade du Japonais Katsuya Tomita, illustrant la nouvelle génération de son pays, et cet OVNI roumain d’ Anca Demian  que représente le film d’animation Crulic, premier du genre à participer à la compétition internationale.

    Côté suisse, je relèverai trois films, à commencer par Vol spécial de Fernand Melgar, nouveau documentaire très attendu de l’auteur de La Forteresse, et qui tient ses promesses me semble-t-il. En outre deux films atypiques montrent l’ouverture du cinéma suisse sur le monde : Mangrove de Frédéric Choffat et Julie Gilbert, qui démarre en apparent documentaire, filmé sur une île mexicaine, et qui tourne au film fantastico-poétique où l’on voit une jeune Européenne revenir avec son fils sur les traces d’un meurtre non élucidé, d’une part ; et, d’autre part, réalisé par une  Suissesse d’origine argentine, Milogras Mumenthaler, Abrir puertas y ventanas (Back to stay), très beau premier film en coproduction helvético-argentine.

    - Quels films en concours ont-ils des chances de se retrouver en salle comme, l’an dernier, La religieuse portugaise d'Eugene Green  ?

    Locarno1107.png- Certains d’entre eux dégagent déjà une certaine aura, comme Un amour de jeunesse de Mia Hansen-Love, qui sera distribué en salles pendant la durée du festival. À cet égard, il me semble que l’image (d’ailleurs fausse selon moi) du Festival de Locarno comme ghetto de films expérimentaux ou hyper-radicaux se modifie de plus en plus. Si l’effet de la crise s’est fait sentir l’an dernier, nous avons mieux travaillé en amont cette année où plus de films « porteurs », à large notoriété, ont pu être obtenus des « majors » américaines, tel Super 8 de J.J. Abrams que nous découvrirons en ouverture, que j’aime personnellement beaucoup.

    - De quoi s’agit-il plus précisément ?

    Locarno1103.jpg- C’est un très beau film produit par Spielberg et rappelant d’ailleurs l’esthétique spielbergienne des années 80. C’est en outre un film sur le cinéma puisqu’il est construit sur le filmage, par des ados américains, d’un déraillement spectaculaire impliquant des extraterrestres.Par ailleurs, les thèmes de la SF se retrouvent sur la Piazza Grande avec Attack the Block de Joe Cornish, scénariste de Tintin… Et avec le Blockbuster de l’été qui sortira bientôt aux Etats-Unis et que nous montrons en première européenne : Cow-boys & Aliens de Jon Favreau, qui devrait satisfaire le plus large public de la Piazza…

    - En quoi ?

    - C’est un film très proche de la BD, combinant  la tradition des westerns et des films de science fiction, qui échappe à la routine des éries et des remakes mais auquel la présence de Daniel Craig et Harrison Ford ajoute évidemment le cachet référentiel de James Bond et d’Indiana Jones…

    Locarno1106.jpg- Qu’est-ce qui nous vaut la reprise du chef-d’œuvre de Tarkovsy, Andrei Roublev ?

    - C’est d’abord l’Année russe, que nous marquons à notre façon par une ouverture vers cette culture, qui sera aussi représentée par un des membres du jury des Léopards de demain, le Russe d’origine georgienne Bakur Bakuradze, dont nous projetons deux films que j’aime beaucoup :  Shultes et The Hunter.

    Deux mots sur Le Havre, le dernier film d’Aki Kaurismäki que nous verrons sur la Piazza ?

    - J’ai eu beaucoup de plaisir à le découvrir à Cannes, et je me suis dit que ce serait formidable, après l’hommage qui lui a été rendu à Locarno, de ramener l’un des derniers grands réalisateurs capables de toucher le public le plus varié. Lui-même ne sera pas du voyage, mais ses acteurs le représenteront.

    - Pensez-vous qu’une révélation telle que celle de La vie des autres, découvert en 2006 sur la Piazza avant la carrière qu’on sait, couronnée aux Oscars, puisse se répéter cette année ?

    - Je l’espère. Je pense notamment à Bashir Lazka, film canadien très émouvant de Philippe Falardeau, qui pourrait susciter un grand engouement du public et de la critique.  C’est l’histoire d’un prof suppléant qui vient s’occuper de jeunes élèves dont l’enseignante s’est pendue dans leur classe. Plus léger et plus poétique qu’Entre les murs, et porté par l’acteur comique algérien Fellagh, c’est  un très beau film sur l’univers de l’école dont on peut attendre beaucoup…

    - Comment, une année après votre nomination au poste de directeur artistique, succédant à Frédéric Maire, vous sentez-vous à Locarno ?

    - Je n’ose trop parler d’« état de grâce », comme Marco Solari, mais je constate qu’après une année de rodage et beaucoup de travail avec notre équipe, de bonnes conditions générales et pas mal de chance, je ne puis que me réjouir chance de participer à une belle aventure…

     Le blog d’Olivier Père : http://olivierpere.wordpress.com