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28/10/2011

Le brio d'un Maître

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Avec Le Turquetto, Metin Arditi revisite la Venise du Titien dans la foulée d'un autre peintre de génie. Le Prix Giono 2011 couronne ce livre.

Le dernier roman de Metin Arditi s'ouvre sur un scoop, comme on dit en jargon médiatique. À savoir que L'Homme au gant, tableau fameux du Titien devant lequel on se prosterne au Louvre, serait d'une autre main que celle du grand peintre vénitien du XVIe siècle. Une analyse scientifique de la signature de l'oeuvre, prêtée au Musée d'art et d'Histoire de Genève, en 2001, permettrait en effet d'émettre l'hypothèse que le tableau «n'est pas de la main du Titien».

Or qui oserait douter du sérieux de Genève, alors que la cité du peu badin Calvin est (notamment) le siège mondial des affaires du richissime Metin Arditi, par ailleurs professeur de science dure, ferré en génie atomique ? Qui oserait prétendre qu'un ingénieur titré, doublé d'un notable respecté, Président de l'Orchestre de la Suisse romande et mécène courtisé, nous balance comme ça de l'info qui soit de l'intox ?

À vrai dire le doute vient d'ailleurs: et d'abord du fait qu'il y a plus de vérités vraies, dans le nouveau roman de l'écrivain Metin Arditi, homme-orchestre s'il en est, que dans tous ses livres précédents, à commencer par le dernier paru en 2009, Loin des bras, tout autobiographique qu'il fût, mais manquant peut-être de mentir-vrai.


Se non è vero...

Fondé sur une conjecture infime - l'initiale d'une signature douteuse -, Le Turquetto déploie en fait, au fil d'une marqueterie narrative chatoyante, le roman de celui qui aurait pu être aussi grand que Titien, voire plus grand dans la fusion du dessin et de la couleur, mais que les vicissitudes de son époque auraient condamné à l'oubli après la destruction de son oeuvre par le feu de l'Inquisition.

Metin Arditi, originaire lui-même de Constantinople, y fait naître un garçon follement doué pour le dessin, Juif de naissance qui inquiète son pauvre père en suivant les leçons de calligraphie d'un sage musulman, lequel lui reproche à son tour de préférer le portrait profane à la seule lettre sacrée.

Débarqué à Venise sous un nom grec après la mort de son père, surnommé «il Turquetto», Elie Soriano deviendra le meilleur élève du Maître (alias le Titien) qu'il surpassera même peut-être, notamment dans une Cène géniale détruite, comme tous ses tableaux, après que ses ennemis ont percé ses origines infâmes. Etre Juif et se faire passer pour chrétien est en effet passible de mort en ce temps-là. Au demeurant, le Turquetto assume son origine après s'être peint sous les traits de Judas, et s'il échappe finalement à l'Inquisiteur corrompu , c'est grâce à un nonce également dégoûté par une Eglise trahissant l'Evangile...

«Se non è vero è ben trovato», dit-on dans la langue de Dante pour reconnaître qu'un mensonge, ou disons plus gentiment une affabulation, peut être plus vrai que ce qu'on appelle la vérité. Et d'ailleurs quelle vérité ?

C'est une des questions essentielles que pose Il Turquetto, passionnante variation romanesque sur les acceptions de la vérité: vérité de nos origines peut-être incertaines, vérité des valeurs que nous croyons absolues, vérité de l'art qui dépend si souvent de conditions sociales ou économiques données - les aperçus du roman sur les Confrèries vénitiennes sont captivants - , vérité de la religion qui prétend exclure toutes les autres.

Metin Arditi a sûrement mis énormément de son savoir et de sa grande expérience existentielle dans ce roman par ailleurs foisonnant, sensible et sensuel, plein d'indulgence pour les êtres et d'humour aussi, qui est autant celui d'un connaisseur de l'art que d'un amoureux de la vie et, pour tout ce qui touche, aujourd'hui, au retour des obscurantismes, d'un humaniste ouvert aux sources d'une vérité aux multiples visages.

Metin Arditi. Le Turquetto, Actes Sud, 236p.

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Citoyen du monde

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La conférence du Nobel de Mario Vargas Llosa nous vaut un bel éloge de la lecture et de la fiction, gages de liberté.

 

 

Mario Vargas Llosa avait 5ans lorsqu’il apprit à lire. «C’est ce qui m’est arrivé de plus important dans la vie», affirme-t-il au début de son éclatante Conférence du Nobel intitulée Eloge de la lecture et de la fiction, parfaite introduction à son œuvre grande ouverte sur le monde.  Si la lecture le fit magiquement entrer dans le sous-marin du capitaine Nemo et ferrailler aux côtés de d’Artagnan, c’est par l’écriture qu’il commença de prolonger ou corriger la fin des histoires qui remplirent son enfance. Son dernier roman, Le rêve du Celte, est d’ailleurs traversé par un souffle épique de roman d’aventures. Rien d’innocent cependant dans les menées de son héros, Roger Casement (1864-1916), pendu à la fin du premier chapitre comme un criminel, et dont la trajectoire retracée ensuite est celle d’un accusateur féroce du colonialisme, au Congo belge puis dans l’Amazonie péruvienne, dont l’action prélude en outre à l’indépendance de l’Irlande.

 

Après son portrait mémorable du dictateur Trujillo, dans La Fête au bouc, Vargas Llosa montre une fois de plus sa connaissance profonde des motivations humaines et des rouages politiques, acquise avec l’expérience. C’est pourtant «au paradis» que le jeune Mario vécut sa première enfance, avant de perdre son innocence à onze ans. Alors, en effet, on lui révéla que son père, déclaré mort jusque-là, ne l’était pas. Ayant rejoint ledit paternel à Lima, il découvrit «la solitude, l’autorité, la vie adulte et la peur». Avec, pour seul salut, la lecture et «cette passion, ce vice et cette merveille: écrire, créer une vie parallèle où nous réfugier contre l’adversité, et qui rend naturel l’extraordinaire, extraordinaire le naturel, dissipe le chaos, embellit la laideur, éternise l’instant et fait de la mort un spectacle passager».

 

Tout enseignant de littérature devrait lire et faire lire ce lumineux opuscule de Vargas Llosa. Tranquillement «intime» dans la reconnaissance déclarée à Patricia, qui lui donna trois enfants et n’hésite pas, elle qui «fait tout et fait tout bien», à lui dire: «Mario, tu ne sers qu’à une chose, à écrire»… Mais également lucide dans ses observations d’ex-révolutionnaire de vingt ans, déçu du communisme et rejetant ensuite toute forme de dictature. De ses tribulations personnelles, l’écrivain tira La ville et les chiens, tableau virulent de l’académie militaire où son père l’envoya et qui établit sa première gloire. Par la suite, l’autobiographie céda le pas à des romans polyphoniques de plus en plus ambitieux et percutants, tels Pantaleon et les visiteuses  et Qui a tué Palomino Molero?, stigmatisant le fanatisme militaire ou religieux.

 

 «Citoyen du monde», parce qu’il devint lui-même dans le Paris de Sartre et Malraux, puis à Barcelone dans les années 70, entre autres multiples lieux où il habita, Varga Llosa l’est naturellement, attaché à sa patrie natale (ce Pérou dont il faillit devenir le président très libéral en 1990), ou à l’Espagne, dont le roi le fit marquis. Il se qualifie encore d’ennemi du nationalisme en lequel il voit «la cause des pires boucheries de l’histoire», ce qui ne l’a pas empêché de soutenir un candidat nationaliste aux dernières élections présidentielles péruviennes…

 

Mario Vargas Llosa. Eloge de la lecture et de la fiction. Gallimard, 48p.

 

Le rêve du Celte. Galimard, 388p.

 

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27/10/2011

Ceux qui se ramassent

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Celui qui se lève avant tout le monde pour écrire tranquille / Celle qui se demande comment disparaître / Ceux qui revoient A Lonely place pour la énième fois / Celui qui fait sienne la devise : Lavorando mi riposo, en travaillant je me repose / Celle qui en a marre de prendre tout sur elle /  Ceux qui se réfugient dans les coulisses de l’exploit / Celui qui rlit la Disparition d Prc / Celle qui laisse infuser son ombre sur le mur d’angle / Ceux qui se trissent par l’angle mort / Celui qui rejoint son bureau par les dunes / Celle qui se réfugie dans le thé dansant / Ceux qui se cachent dans la foule / Celui qui évite les jeunes mormons motivés / Celle que la conso dynamique genre Fnac paralyse bonnement / Ceux qui se retrouvent en se perdant / Celui qui fuit comme un robinet d’eau tiède / Celle qui est trop lâche pour se lâcher / Ceux qui sont balisés comme des pistes de décollage où rien ne décolle / Celui qui se multiplie par un premier enfant avec celle qui le lui a fait / Celle qui sert un Marini on the rock au père batteur de la future pianiste de concert / Ceux qui ont fait des enfants pour mettre un peu de vie dans la maison des retraités / Celui qui fait bouboume à pépère à son premier poupon alors qu’il est plutôt genre trader cynique / Celle qui découvre un père attentionné chez les macho méditerranéen qu’elle a épousé pour son argent / Ceux qui se réfugient dans les replis de leurs houris / Celui qui découvre que la révolution du jasmin a des épines sous sa barbe / Celle qui vote avec ses lessives / Ceux qui sont venus à cause des Bonus et s’en vont avec / Celui qui estime qu’un crash européen est souhaitable afin de repartir d’un bon pied / Celle qui a des réserves de riz en cas de crise / Ceux qui pratiquent la méditation transcendantale en plein quartier des affaires et même parfois à l’heure de pointe / Celui qui plaint son pays d’être devenu ce qu’il est tout en se félicitant lui-même d’être resté ce qu’il était / Celle qui estime que la vocation d’un contribuable est de contribuer / Ceux qui sont de plus en plus médusés sur leur radeau / Celui qui s’abstient de ne pas voter sans être sûr que ça se remarque / Celle qui se rappelle la propension du peintre Auguste Renoir à casser tous les angles d’un nouvel appartement au marteau / Ceux qui vont voir ailleurs si le taux de change est meilleur, etc.

Image : Philip Seelen        

 

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26/10/2011

Proust punky

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…Et pourquoi, je t’en prie, le petit pan de mur jaune de Proust ne pourrait-il pas être un grand pan de mur orange, ou le mur vieux rose d’un Motel de passe  à graffitis noirs et verts – fais donc un effort, essaie d’expliquer ça à tes kids qui n’ont aucune idée de qui est Vermeer mais qui sauront aussi bien que toi, demain ou plus tard, ce que c’est qu’un souvenir perso ou l’impression que tu peux tout retrouver de telle ou telle année à travers tel ou tel détail, j’sais pas, la voix de Madonna sur fond de ciel de boîte de nuit la nuit où telle ou tel a rencontré le garçon ou la fille de ses rêves; ou le goût fade du Coca Zéro dans ce bar autoroutier de la Via Aurelia, cette autre année, quand Roméo à cru un quart d’heure qu’il perdait sa Giulietta, avant de la retrouver pour la vie - des trucs comme ça…


Image : Philip Seelen

25/10/2011

Nick le révolté

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Rencontre-entretien avec Susan Ray, veuve du grand cinéaste américain Nicholas Ray.

 

La Cinémathèque suisse présente, jusqu’au lundi 31 octobre, une rétrospective consacrée au grand cinéaste américain Nicholas Ray, auteur de La Furerur de vivre et de nombreux autres films de première importance tels Les amants de la nuit (1948), le fabuleux In a lonely Place (Le violent, 1950) avec Humphrey Bogart, Johnny Guitar (1954) ou encore À l’ombre des potences (1955), Le Roi des rois (1961) et Les 55 jours de Pékin (1963) avec Ava Gardner.  « Autour » de Nicholas Ray ont également été présentés L’Ami américain de Wim Wenders et le mémorable Lightning over Water ; Nick’s movie, du même Wenders témoignant de la fin de son ami en phase terminale de cancer, à sa demande. Enfin, Susan Ray, de passage à Lausanne ces derniers jours, présentait le dernier film de Nicholas Ray lui-même, tourné avec une quarantaine d’étudiants en 1971, intitulé We can’t go home again et constituant une sorte de patchwork « godardien » où l’on voit un film  se faire avec et par les étudiants, sur l’arrière-fond très présent des révoltes contre la guerre au Vietnam et pour les droits civiques à la fin de sixties.  En complément, la même Susan Ray présentait un documentaire de son cru sur Nicholas Ray en ses dernières années, sous le titre de Don’t expect too much.

 

Susan18.jpgEntretien avec Susan Ray

 

-        Quelle sorte de teenager étiez-vous lorsque vous avez rencontré Nicholas Ray ?

-        J’étais une jeune fille assez différente des autres, je me sentais un peu à part dans ma génération, que Nick comprenait mieux que moi. Je venais du Connecticut. Mes parents étaient des gens instruits de la classe moyenne, mon père était avocat et ma mère enseignante. J’étais plutôt introvertie et le suis restée. Je lisais beaucoup et j’écrivais. J’aimais la musique et un peu le cinéma. Je n’avais jamais entendu parler de Nicholas Ray, dont j’avais vu pourtant quelques films, dont Bigger than life. C’est à l’occasion du fameux procès des activistes, à Chicago en 1969, que nous nous sommes rencontrés une première fois par le truchement de l’avocat de la défense. Etudiante en méthodologie historique, j’avais été chargée de suivre le procès pour un éditeur new yorkais. Ce n’est que six mois après le procès, cependant, que Nick m’a fait venir chez lui et m’a demandé de travailler pour lui. J’ai commencé par nettoyer un monceau de vaisselle, ce qui l’a impressionné. Puis il m’a demandé de rédiger un script à partir du rapport qui avait été fait du procès de Chicago, pour un film qu’il avait en projet. Je n’avais aucune expérience de ce genre de travail, mais je m’y suis attelée. Moi qui rêvais alors de nouvelles expériences et autres aventures plus exaltante que le monde abstrait des cours, j’ai été servie !Ray13.jpg

-        Quel type d’homme était alors Nicholas Ray ? 

-        Il m’a semblé tout de suite extraordinaire. Il avait l’air d’un homme. Jamais je n’avais vu un type comme ça. Il dégageait une énergie folle. J’avais l’impression, avec lui, d’être plus libre qu’avec quiconque. Je me sentais acceptée telle que j’étais, et de surcroît je pouvais jouer avec lui comme avec un enfant. Nous avions ainsi des marionnettes, avec lesquelles nous avons joué jusqu’à la mort de Nick. Sa préférée était un lion. Elles faisaient un peu partie de notre famille. Une amie m’a dit que cette part enfantine, en moi, avait particulièrement attiré Nick, chez lequel elle était aussi très présente. Et puis, j’étais impressionné par la part de spiritualité qu’il y avait en lui. Comme je voulais devenir nonne lorsque j’avais cinq ans, et que je restais très préoccupée par ce domaine-là, j’ai été touchée par sa façon d’aller au fond des choses.

-        On sent cette profondeur dans le contenu implicite de ses films… 

-        Absolument. Sans pratiquer lui-même aucun exercice spirituel, sa façon d’interroger l’essence des choses et son travail sur la réalité faisaient de lui une espèce de mystique. C’était en tout cas un homme en recherche. A la fin de sa vie, lorsque j’ai commencé à pratiquer le yoga, il m’a dit que c’est ce qu’il aurait dû faire à mon âge. Il voulait absolument se comprendre lui-même à travers son approche des autres. Ses intuitions étaient d’une acuité exceptionnelle et ce sont à mes yeux les meilleurs indices d’une authentique spiritualité.

-        Qu’a-t-il trouvé, pour sa part, dans la jeune fille que vous étiez ?

-        Je me le suis souvent demandé. Je crois qu’il a senti que je le comprenais mieux que les autres. Il est difficile d’expliquer pourquoi deux êtres se reconnaissent et décident de vivre ensemble, mais Nick m’a dit un jour, dans une lettre, que je le connaissais mieux que quiconque. Nous étions bien ensemble, mais cela n’allait pas sans affrontements, pourtant  Nick a été la seule personne à me laisser libre jusque dans l’opposition.

-        D’aucun parlent du Nicholas Ray de ces années comme d’un homme fini, ruiné et perdu d’alcoolisme. Or ce n’est pas l’image qu’il donne dans son dernier film…

-        Cette caricature de Nick m’a toujours révoltée ! Parce que son départ d’Hollywood n’a pas été le seul fait du milieu, mais également de sa volonté à lui. Mais évidemment, il est difficile, pour ceux qui croient tout avoir avec l’argent et la gloire, de comprendre qu’on puisse être las de tout ça et chercher autre chose. Or c’est exactement ce qui est arrivé à Nick, qui aspirait à explorer de nouveaux territoires. L’incroyable intensité de son engagement, dans la préparation du film avec les jeunes, qui flanchaient les uns après les autres alors qu’il pouvait travailler vingt heures d’affilée, est la meilleure réponse à propos de l’homme « fini », même s’il est vrai qu’il s’enfonçait de plus en plus dans son alcoolisme.

Ray12.jpeg-        Quand a-t-il commencé à parler de We can’t go home again ?  

-        Dès 1971, quand il a été engagé à donner ses cours à l’université de Binghampton. Il était convaincu que la seule façon d’enseigner le cinéma est de faire un film. Et c’est ainsi qu’il a poussé ses étudiants à s’impliquer à fond dans la réalisation.

-        Leur vie même semble s’intégrer dans le film. La fille qui dit avoir racolé pour ramener 2000 dollars à la réalisation affabule-t-elle ?

-        Pas du tout ! D’ailleurs il est difficile de faire la part de la réalité et de la fiction dans toute cette matière ressaisie par le film, où l’histoire du couple initial est juste un fil rouge. L’essentiel est ailleurs, qui a déterminé tout le travail de Nick et de l’équipe. Il s’agissait, pour lui, de donner une nouvelle image, plus brute et plus vraie, de la réalité que nous vivons. L’imagerie conventionnelle du cinéma et de la télévision lui semblait par trop léchée. Il aspirait à dégager ce qu’on pourrait dire une image subliminale de la réalité, en multipliant les approches par le patchwork d’images d’actualités, de scènes jouées au naturel ou avec des masques, d’éléments vidéo aux effets picturaux décalés, qui donnent au film son caractère expérimental.  C’est aussi pourquoi il n’a pas eu recours à des acteurs professionnels.

-        Quel a été votre rôle dans l’élaboration du film ?

-        J’y ai beaucoup travaillé… depuis quarante ans, entre montage final et restauration ! Mais pendant le tournage, je me suis tenu dans les coulisses. D’abord parce que je n’aime pas être photographiée ou filmée, ensuite parce que je me consacrais à de plus humbles tâches, entre la cuisine et le travail d’assistance…  

-        Qu’en est-il du documentaire que vous avez consacré à Nicholas Ray sous le titre de Don’t expect too much, qui reprend la sentence du Sphinx tirée de la belle scène centrale de We can’t go home again ?

-        J’avais des questions à résoudre. À l’origine, c’est Bernard Eisenschitz, le biographe de Nick, qui devait le réaliser, mais ça n’a pu se faire. Je m’y suis donc attelée, alors que je n’avais jamais fait de films.

-        Quelles questions vous posiez-vous ?

-        Elles portaient à la fois sur ce que l’équipe de tournage avait vécu avec Nick et, plus généralement, sur les relations entre maître et élèves, qui me passionnent.

-        Et quelles réponses avez-vous obtenu ?

-        J’ai constaté à quel point Nick s’était réellement « donné » à ces jeunes, comme s’il leur devait quelque chose d’important. Cela correspondait d’ailleurs à ce qu’il disait de sa génération, qu’il prétendait une génération de traîtres en cela que les pères avaient fait semblant d’ouvrir grands les bras à leurs enfants et les avaient refermés sans rien leur donner – ce qui me semble, pour ma part, une conclusion injuste. En fait j’ai l’impression que le reproche peut être fait à toutes les générations, et que la nôtre n’a pas été plus brillante que celle de Nick, au contraire !

-        Vous avez évoqué le thème de la transmission, au cœur du film lui aussi, notamment dans la scène du Sphinx interrogé par l’homme en quête de sagesse. Or, qu’estimez-vous que Nicholas Ray vous ait transmis ?

-        Nick ne m’a pas transmis la sagesse, que j’ai plutôt trouvée auprès de mes maîtres zen. Il m’est d’ailleurs difficile de démêler ce que Nick m’a transmis et ce qui était déjà en moi. Ce que je dirai, au plus juste, c’est qu’il m’a permis d’être moi-même. J’aurais peut-être aimé qu’il me guide un peu plus, j’ai souffert de son alcoolisme, ce n’était pas un homme facile à vivre, mais moi non plus je n’étais pas facile à vivre. Nick m’a aidé à explorer les zones d’ombre de la nature humaine, les parties cachées, obscures ou douloureuses ; la recherche spirituelle passe par la souffrance, je vous l’ai dit, et c’est ce mélange aussi, de fragilité  et de profondeur, que j’ai retrouvé cet après-midi au musée de l’Art Brut que j’ai visité, à Lausanne, avec quelle émotion !  

 

Lausanne. Cinémathèque suisse. We can’t go home again est à voir encore le 28 octobre, à 15h. Le même jour, à 18h.30, reprise des The lusty Men (Les indomptables), à 18h.30. En outre, La Fureur de vivre repassera le 29 octobre à 15h. Pour le reste des projections, on consulte le site de la Cinémathèque : www.cinematheque.ch Une vidéo consacrée à Susan Ray est visible sur le site.

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24/10/2011

Ceux qui se royaument

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Notes14.jpgNotes22.jpgCelui dont personne ne se rappelle le nom gravé dans la pierre / Celle qui s’arrête longuement devant la tombe de cet autre André Volkonski en se rappelant la mort du prince André / Ceux qui ne s’engueulent plus dans le caveau de famille / Celui qui était capitaine de marine et a donc droit à la sculpture d’une ancre et d’une corde torsadée / Celle qui est née Verhulst prénom Louise et qui s’est accomplie dans le clan local des Palmero au titre d’épouse parfaite / Ceux qui ont été rejetés de tous et qui se retrouvent dans le même enclos du souvenir / Celui qui a noté l’expression « à marche d’âne » appropriée aux venelles montantes du vieux quartier / Celle qui se figure la brillante société cosmopolite de la Côte d’Azur au lendemain de la révolution bolchévique et autres troubles consécutifs à l’impatience des peuplades / Notes16.jpgCeux qui se demandent où a passé la clef du tombeau des princes russes / Celui qui apprend la mort du colonel Khadafi sur son smartphone alors qu’il stationne devant la tombe d’un jeune Louis Vautier de Montreux mort à 18 ans à Menton sûrement de phtisie ou peut-être d’avoir joué au Casino va savoir / Celle qui est émue par les roses sèches entourant l’effigie d’une petite fille morte à douze ans et des bricoles dans les années 90 du XXe siècle / Ceux qui lézardent au soleil de Ligurie comme on le faisait du temps de César puis de Stendhal puis de Cavour puis du Cavaliere qui sort peu ces derniers temps / Notes25.jpgCelui qui se régale d’un sorbet au limoncello au Café Serafimo de Cervo / Celle qui cherche la dénomination exacte du rouge violacé des bougainvillées / Ceux qui suivent la lente descente du soleil sur la côte ligure en songeant à leurs cousins qui y assisteront tout à l’heure vers Albufeira et à leurs cousines des Canaries un peu plus tard / Celui que réjouit le son de la cloche de l’église saint Jean Baptiste de Cervo sans se douter qu’elle est enregistrée / Celle qui constate que le Wi-Fi du couvent des Augustins ne fonctionne pas / Notes10.jpgCeux qui se répètent que tout est foutu mais que ce n’est pas grave vu que l’Italie reste l’Italie / Celui qui repose sous son mètre de terre arable où l’herbe a repoussé depuis plusieurs années / Celle qui aime l’alliance du vert pharmacie et du blanc clinique sur fond de bleu bigger splash / Ceux qui se rappellent leur visite à Gore Vidal en son nid d’aigle de Ravello le jour où Lady Di s’est crashée / Celui qui s’est exclamé Santa Subita quand il a appris la nouvelle de l’accident de la princesse anglaise / Ceux qui ont dû renoncer à la visite de la villa de la reine d’Espagne transformée en musée dont le personnel faisait grève comme quoi le peuple n’a plus de respect / Celui qui assiste à Portofino au shooting d’une équipe de Dolce & Gabana avec deux tops série B / Celle qui se rappelle une virée dans les Cinque Terre avec Jimmy Parramore le tombeur ricain de l’hôpital cantonal de Lausanne-Switzerland / Ceux qui estiment qu’une orgie entre partenaires consentants est moralement moins grave qu’un concours de continence de paroissiens calvinistes acrimonieux, etc.

Images JLK, au cimetière de Menton, dans les murs de Cervo, sur la Riviera dei Fiori, et à Portofino.

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17/10/2011

Yves Bonnefoy en nos murs

 

 

Bonnefoy.jpgYves Bonnefoy reçoit, demain à Lausanne, le Grand Prix de Poésie Pierrette Micheloud 2011.

C’est l’un des plus grands poètes de langue française, cité parmi les papables du Nobel de littérature, qui se trouve honoré à Lausanne pour l’ensemble de son œuvre. Auteur de plus de cent ouvrages incluant des recueils de poésie et de proses poétiques, des essais sur des écrivains et des artistes (de Rimbaud à Giacometti en passant par le peintre valaisan Palézieux, Goya ou Masaccio), et de nombreuses traductions de Shakespeare, Yeats, Pétrarque et Leopardi, Yves Bonnefoy pourrait être qualifié de maître veilleur du langage. Poète exemplaire de la présence au monde vécue à tous les degrés de l’intuition sensible, de la connaissance et de la méditation sur la dégradation du lien verbal,  Bonnefoy oppose ainsi la parole du  poète au discours unidimensionnel de l’idéologue, déclarant « que la poésie est, de ce fait, le complément naturel du projet de démocratie – ce droit de chacun à sa parole – et la condition nécessaire à son véritable plein exercice ».

Pour mémoire, rappelons que l’auteur de L’Heure présente, mélange de poèmes et de proses qui vient de paraître au Mercure de France, est né à Tours en 1923 et qu’il fut un compagnon de routes des surréalistes avant de tracer sa propre voie singulière, marquée par un premier recueil paru en 1953 sous le titre Du mouvement et de l’immobilité de Douve. Un autre livre significatif doit être signalé, intitulé L’Arrière-pays et constituant une réflexion poétique de haut vol à caractère autobiographique.

Au point de rencontre de la littérature et des arts, Yves Bonnefoy a noué des amitiés tous azimuts avec des écrivains et des artistes  de notre temps, de Philippe Jaccottet à Pierre Alechinsky, Jean Starobinski, Bram Van Welde ou Zao-Wou-ki. Très présent dans l’édition littéraire française et souvent invité par les universités de nombreux pays, le poète-essayiste tint une chaire au Collège de France dès 1981. Déjà lauréat du grand prix de poésie de l’Académie française et du prix Balzan, notamment, il recevra aujourd’hui, à Lausanne, le Grand Prix de poésie Pierrette Micheloud, d’un montant de 30.000 francs, à l’initiative de la Fondation Pierrette-Micheloud que dirige Jean-Pierre Vallotton. C’est avec celui-ci, président du jury, que s’entretiendra ce soir Yves Bonnefoy.

Lausanne, Café-théâtre Le Bourg, rue de Bourg 51, le 18 octobre à 19h. Entrée libre.

 

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Le coup de foudre de Jimmy

 Parramore4.jpgJimmy Parramore chante un coup de foudre qui a duré trente ans

« Nous avons eu beaucoup de chance », aime à dire et répéter James Parramore, alias Jimmy, au soir de son (grand) âge qui fleure la  jeunesse à rallonge. Il y a, chez cet octogénaire à dégaine d’éternel  bohème, du viveur à la Henry Miller et, par mimétisme de navigateur, du Zorba méditerranéen, aussi à l’aise à Ibiza que dans tel petit port d’Anatolie  où il se fit un ami, un soir, du tenancier du troquet du coin, rien qu’à identifier tel morceau de Stéphane Grappelli et tel autre d’un jazzman aimé des deux compères. Cinq étés durant, il a fait le tour de la Grande Bleue à bord d’un voilier baptisé Robe de Chine, avec l’amour de sa vie, prénom Françoise. Et c’est pour Françoise, aujourd’hui, quatre ans après qu’elle lui a été arraché par la maladie, que Jimmy sort un CD au doux murmure mélodieux, pas loin de  Gainsbourg, entouré des meilleurs musiciens qu’on puisse trouver dans nos contrées, tels Antoine Auberson (saxo), Pierre-François Massy (contrebasse) ou Lee Maddeford (piano), notamment.

Dans l’appartement sédunois où ils s’étaient retrouvés après maints périples, Françoise est partout, ici varappant aux Ecandies, là tous cheveux au vent sur le voilier, toute nue plus souvent qu’à son tour et même à son chevalet d’accro de peinture. « Une belle nature », a-t-on envie de dire rien qu’à la voir en photos ou à la retrouver dans la profusion de couleurs de ses rêves éveillés où la mer, les chats, les corps semblent danser entre la vie et la nuit. On en oublierait presque son absence, et d’autant plus que Jimmy la ressuscite à tout moment, fût-ce les larmes aux yeux et la gorge serrée, quand il évoque les lendemains de la vente du voilier, quand Françoise sanglota : « Ce bateau, c’était nous… » Ou, deux mois après sa mort, lorsque, terrassé par le blues, il jeta sur le papier les paroles et la musique de son Coup de cœur

Quand il évoque la chance qui lui a souri, Jimmy Parramore ne parle pas que de son coup de cœur. Parce que la chance, il l’a connu dès ses premières années de petit Ricain fils de médecins, dont la profession l’a protégé des rigueurs de la Crise de 1929 avant de relancer sa seconde vocation, la première étant celle de pilote. Or la chance était, aussi, au rendez-vous du chasseur de la guerre de Corée accomplissant ses cent missions réglementaires sans être touché par la DCA. Ensuite, autre coup de pot : que la mère de James, rejoignant son aviateur de fils  stationné en France avec son unité, l’emmène un jour en Suisse pour voir de plus près le Cervin, lui offrant du même coup un autre coup de cœur de longue durée pour Lausanne.

C’est en pensant, malin, à Paris et aux mythiques caves de Saint Germain-des-Prés, qu'il était parti pour la guerre de Corée, sachant que sa prochaine affectation serait la France. Mais en lieu et place du Tabou de Boris Vian, ce fut sur le Barbare lausannois qu’il tomba, immédiatement séduit par notre bonne ville autant que  par les filles du pays célébrées par Godard, au point de s’établir en nos murs pour y faire sa médecine. Anesthésiste en retraite, il remarque à présent que sa spécialité était proche de celle du pilote de chasse : « Tu dois faire bien gaffe, au départ et à l’arrivée !»…

Le visage buriné de Jimmy Parramore, ses petits yeux clairs et vifs, sa douceur sans rien d’onctueux, ses gestes restés souplement décontractés malgré ses putains de genoux qui grincent, sont d’un homme qui « a vécu », comme on dit. Et ce n’est pas fini !

Sa chance est, aussi, d’être resté proche de ses deux filles d’un premier mariage, Estelle et Wendy. Chance aussi d’avoir des tas d’amis « au rendez-vous des artistes », pour reprendre le titre d’une de ses chansons. Chance d’avoir plein de beaux souvenirs d’amour, autour du feu central de son coup de cœur, ou d’amitiés sous tous les soleils. Chance enfin de pouvoir chanter sa chance, avec les mots et les mélodies qu’il a lui-même arrangées avant de les confier à ses potes musiciens – chance de pouvoir dire si bien enfin : merci la vie !        

 

Jimmy07.jpgJimmy Parramore, Un coup de foudre, Pour Françoise.CD. JP Productions.

Site de Jimmy Parramore : http://www.jimmyparramore.com


Photo de Jimmy Parramore: Sedrik Nemeth. Ici, avec un autoportrait de Françoise Parramore.

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15/10/2011

Les baisers

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Les premiers supposés les plus dégoûtants, bientôt les plus exquis, les plus entêtants.

Les plus frais de nymphettes à la citronnelle, au retour de la plage des corps chocolat, et l’envie de tirer sur les élastique pour entrevoir le blanc d'en bas.

Les plus tendres les yeux fermés. Les pour la vie à douze treize ans. Les langues fourrées au Carambar ou au chewing gum Hollywood.

Les baisers de la première fois, sur le premier corps, toute la première nuit, toutes les spécialités, mêlis-mêlés.

Les baisers ardents, les baisers alanguis, les baisers hardis.

Les baisers blasés à la longue, les baisers bavés, les baisers distraits, les baisers glacés.

Le baisers immondes ou mondains. Les plus désespérés les yeux fermés. Les baisers de la baise.

Les baisers délicieux du début du déclin. Les chastes baisers des Noëls esseulés.

Les baisers aux défunts.

Le biseau. Le brûlant. Le bilan.

Image: Robert Doisneau

14/10/2011

La fugitive

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Je reçois une lettre anonyme signée Un ami qui vous veut du bien, qui me dit que celle que je cherche se trouve dans le métro de Paris. Je fais donc croire à Pomme, qui me présente volontiers comme son compagnon de vie, que je dois passer trois jours à la capitale, et je m’y attendais: elle me dit qu’elle ne pourra m’accompagner à cause de son atelier de patchwork.

J’aperçois celle que je cherche sur le quai de la station Gaîté, mais c’est évidemment de l’autre côté des voies et ce n’est même pas la peine que j’essaie de la rejoindre puisque sa rame arrive à ce moment-là. Un autre jour il me semble en distinguer le pur ovale du visage dans la foule de Saint-Michel, mais ce n’est peut-être qu’une fantasmagorie; en revanche elle s’assied bel et bien en face de moi sur le trajet de retour entre Bastille et Gare de Lyon, et là je m’en veux de ne pas avoir le cul de bouleverser la sacro-sainte organisation de Pomme, qui m’attend ce soir pour fêter la libération des otages du Liban avec ses amis du Groupe Solidarité.

Bref, je n’en ai pas fini de lui courir après. D’ailleurs cela devait être écrit puisqu’au jeu de la bague d’or, déjà, ce n’était jamais celle que je voulais à laquelle il fallait que je me prenne un baiser-vous-l’aurez.

Image: Philip Seelen