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  • Ceux qui tentent leur chance

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    Celui qui hante les casinos désaffectés / Celle qui fume son Havane de gagnante sur le pont arrière du bateau à aube de retour d’Evian à Minuit sur l’eau à luisances de lingots / Ceux qui ont connu Yvonne Printemps en avril à Divonne / Celui qui tire le gros lolo / Celle qui a mis le feu à la Baraka / Ceux qui se regardent en traversant et qu’un camion renverse en amoureux / Celui qui claque son Euromillion en investissements affectifs / Celle qui a gagné un milliard rien qu’en se faisant concevoir dans l’bon plumard / Ceux qui ont plus d’acné que de chance ah mais c pô juste / Celui qui n’a jamais su qu’il avait une tante à héritage mais ce n’est pas grave vu qu’il est chanoine de l’Ordre des Capucins à pieds nus / Celle qui a tout légué au couvent avant de revenir aux affaires plus légère / Ceux qui ont des yeux en bille de loto qui ne leur valent aucune quine de faveur / Celui que Vladimir Volkoff (l’écrivain, pas le chapelier) appelait son porte-poisse à la chasse / Celle qui a cru enfourcher la Monture de la Fortune mais hélas Ménélas quelle désillusion l’attendait / Ceux qui piègent les héritières belges / Ceux qui se pointent à Pudong en s’exclamant « à nous deux Shangaï ! » / Celle qui pose devant la Shangaï Tower pour le tabloïd The Very Place To Be / Ceux qui se sont connus à l’Expo Universelle de Shangaï 2010 et se sont perdus de vue peu après / Celui auquel le nouveau parfum Terre d’Hermès donne une nouvelle densité existentielle au niveau du Projet / Celle qui a fait en octobre 2011 une gâterie à l’artiste dissident Ai Weiwei qui franchement ne se le rappelle pas / Ceux qui estiment que le potentiel acheteur de la masse chinoise est un océan à maximiser / Celui qui appelle sa conjointe Chance de ma Vie même s’ils sont restés prolos / Celle qui a consacré 13% de sa colossale fortune à faire ériger des statues à son chien Pinky / Ceux qui se sentent bien dans leurs containers de milliardaires retirés des affaires, etc.

    Image : Philip Seelen    

  • Ceux qui se consument

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    Celui qui se plaint pour se sentir exister / Celle qui a si mal aux cheveux qu’ils en tombent / Ceux qui savourent leur déprime / Celui qui se replonge dans Mars de Fritz Zorn « pour l’ambiance » / Celle qui n’arrive plus à sourire à son saladier / Ceux qui s’évitent dans leur deux-pièces sur cour / Celui qui se demande comment ramener le sourire de son Bouddha de plastique acheté à Conforama / Celle qui s’enferre dans une jalousie d’arrière-cuisine de McDo / Ceux qui ne rient pas vu qu’il n’ y a pas de quoi / Celui que tout accable sauf son Bonus de 2 millions / Celle qui se replie dans le tricot / Ceux qui diffusent des ondes froides genre allées de cimetière finnois le soir / Celui qui repique en ouvrant juste la fenêtre / Celle qui estime qu’à côté de la famine dans le monde son sort reste aussi enviable que celui du biscôme vers Noël / Ceux qui ne se plaignent jamais que des malfaçons d’artisans écervelés par la course au Bénef / Celui qui ramène le sourire de sa conjointe en l’appelant mon accorte babouins / Celle qui se voit dans le miroir déformé de l’ophtamologue alsacienne / Ceux qui se contentent même de ce qu’ils n’ont pas / Celui qui mendie un sourire à la mendiante / Celle qui a lu un peu de Saint Thomas à l'époque où elle doutait précise-t-elle / Ceux qui se donnent trois semaines pour se faire une idée sur la Théorie du Chaos / Celui qui se retrouve à la case départ imminent / Celle qui se réjouit quelque part d’avoir sa photo dans la page des avis mortuaires / Ceux qui sont encore pleins de feu dans la chapelle ardente, etc.

    Image : Philip Seelen

  • Ceux qui sont performants

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    Celui qui se top-manage au fitness HyperForme / Celle qui a complètement intégré l’organigramme de l’Entreprise y compris la pause-méditation réglementaire / Ceux qui maximisent le potentiel Bologne de leur fils Laetitia / Celui qui prend la pole position des notaires de Douala / Celle qui dit tout haut que le cul du nouveau chef de projet la fait juste bander / Ceux qui laissent le Boss gagner au squash / Celui qui soutient le moral de sa mère grabataire en lui confiant ses projets d’investissement sans préciser qu’ils sont à risques / Celle qui couche utile et lit futile / Ceux qui tuent à crédit / Celui qui a tout donné à l’Entreprise déduction faite de ses Bonus / Celle qui stresse sur sa note de frais en pensant aux Difficultés de l’Entreprise / Ceux qui affirment que l’argent n’est pas tout après répartition du butin / Celui qui a planqué le magot dans la statue du Chinois lettré / Celle qui fait autopsier le banquier défunt pour vérifier qu’il n’a rien caché à l’Hoirie / Ceux qui enterrent le SDF avec son porte-monnaie vide / Celui qui a tout misé sur le plan couilles-en-or / Celle qui mord dans la pomme d’or de la Réussite et y perd une dent de devant qui va lui coûter un pivot ou une couronne ça c’est sûr / Ceux qui ont tout raté et s’en vantent sans m’en imposer pour autant à moi le Malgache pentecôtiste / Celui qui croit prendre en otage l'épouse du millionnaire alors que ce n’est que la femme de ménage qui essayait les toilettes de Madame dans la dressing-room de la Villa Pandora / Celle qui affirme que même dans le brouillard elle trouvera le chemin de la Banque / Ceux qui font dans le trafic d’organes en érection / Celui qui gerbe en plein Audit / Celle qui se contente de ce peu qui ferait quand même vivre un village bantou pendant treize mois / Ceux qui ont vu leur fortune fondre comme neige au soleil et le soleil s’éteindre et la salle de cinéma prendre feu donc y sont tous morts sauf moi qui vais raconter ça au Tabloïd et ça va cracher le dinar ça j’te garantis / Celui qui garde le Cap Canaveral au niveau sexe / Celle qui se réveille après la mort dans un gourbi de la Rue Paradis genre crade à concierge teigneux / Celui qui sait qu’il désigne une incommensurable Personne en prononçant les noms et prénom de Dieu et que lui-même fait partie de cette Personne et le chat et la chouette, le mulot et la mouette, le cendrier et le paletot, le rasoir dans la lumière du matin sur l’évier tartré, la sainte se grattant la cuisse, l’oiseau léger, le serial killer dans sa cellule du Couloir Noir, son encre verte et ses calames, enfin tous ceux qu’il aime faisant eux aussi partie de cette Personne dont le nom de code est Dieu ou ce que vous voudrez les enfants si le nom de Dieu ne vous dit rien / Celle qui se dit athée comme un pélican se dirait bec dans l’eau / Ceux qui ont fondé un journal financier spécialisé dans la Transparence et qui se trouvent bien avancés quand le crash qu’ils ont annoncé  advient en effet et ruine tous leurs clients - c bien fait / Celui qui établit la liste de ses créanciers à faire flinguer avant de repartir sur des bases plus saines / Celle qui a enfin trouvé le sex toy qui lui permet de crier « j’existe, j’existe ! » tandis que trépide  le métro aérien / Ceux que leur lucidité laisse intranquilles mais que leur âme immortelle empêche de désespérer, poil au nez, etc.

    Image : Philip Seelen 

  • Du muet qui parle au coeur

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    Lady L. et JLK ont aimé The Artist...

    On pouvait craindre, avec ce projet de revisiter le cinéma muet américain des années 20-30 et son déclin, la resucée nostalgique brassant les clichés complaisants, et pourtant c’est bien mieux que cela que The Artist, film épatant de Michel Hazanavicius, superbement construit et bonnement porté par le jeu de Jean Dujardin, justement récompensé à Cannes, mais aussi de Béatrice Bejo, subtilement craquante dansle genre glamour, et aussi - avant de parler des seconds rôles de premier rang, si l’on ose dire -, de l’adorable fox terrier dressé pilpoil au joli nom d’Uffy, dont les pitreries délicieusement cabotines rappellent l’inoubliable compagnon du tragique Umberto D…Dujardin1.jpg

    Dès l’ouverture du film, au sens bonnement musical puisque d’emblée la bande sonore émane de la fosse d’orchestre d’une immense salle de cinéma des années 20, avec chef à baguette, la mise en abyme annonce une intelligence de forme qui fera de tout le film, avec un scénario à l’avenant, un beau travail de cinéma aux plans souvent inventifs, pleins de clins d’yeux évidemment mais c’est aussi ça l’amour de l’art, jamais pesants pour au demeurant.

    Je l’ai déjà suggéré: les seconds rôles, notamment endossés par John Goodman en producteur paterne et James Cromwell en chauffeur compassé et fraternel, achèvent de donner une touche hollywoodienne à cette romance mélancolique d’un acteur vedette du muet du nom de George Valentin,  supplanté par les nouvelles stars du parlant, à commencer par la talentueuse Peggy Miller qu’il a « coachée » initialement et ne retrouvera qu’en fin de parcours, après diverses péripéties romanesques pas vraiment développées,  pour un pas de deux à claquettes qu’on ne dira pas non plus la séquence la plus légère du film – Jean Dujardin est certes bien plus intéressant ici qu’en O.S.S. 117, sans égaler Fred Astaire ou Gene Kelly pour autant…  

    Pas plus que d’Intouchables on ne parlera enfin de The Artist comme d’un grand film d’auteur, mais le plaisir, le charme, une pointe d’émotion sont au rendez-vous et ce n’est pas à «jeter » par les temps qui courent… 

  • La banquette des confidences

    Holder.jpgÀ propos du recueil de nouvelles Embrasez-moi, d'Eric Holder

     

    par Antonin MOERI

     

    Dans la brève préface aux sept magnifiques nouvelles d’Eric Holder que les éditions du Dilettante viennent de publier, l’auteur nous dit que le goût d’écrire lui est venu quand, au pensionnat, la nuit, il racontait aux copains des histoires de fesses. Il voulait les faire rêver, ses copains, jusqu’à ce qu’ils se croient avec Ambre, Marine ou Garance. Ici, dans ces nouvelles, le narrateur nous tient en haleine avec des histoires que d’autres lui ont racontées. Confident très attentif, il se souviendra de certains détails et, pour le reste, déploiera allègrement son imagination. «Lorsqu’il y avait des blancs, j’ai relié les pointillés».

    Sauf au début de la première nouvelle, où Youssef exhibe son chibre bleu en pleine classe («Touche, elle mord pas»), le narrateur n’est jamais le témoin oculaire des faits qu’il relate. Les moments d’embrasement passent toujours par un ou une intermédiaire. Francis lui parle de Cathy dans un boui-boui, Charles évoque Marie sur la banquette d’un train, Aurore parle de Pawel dans un bar à champagne, Laetitia chuchote le récit de ses ébats avec Virgile dans un salon du livre. Ces moments d’embrasement sont somptueux. Rien de triste ou de déprimant dans la mise en scène de ces minutes où tout bascule dans l’inconnu, quand le coeur bat trop vite, qu’on va se désagréger, que l’organe se présente inopinément avec une violence de bagarre de rue, et que le mouvement s’accélère. «Il part de ses épaules, dévale le long du dos, surélève sa croupe, avant de s’arrêter sur un volcan».

    Les descriptions pourraient rappeler celles de Sade, mais sans leur monotonie. Le lecteur y sent une jubilation plutôt rabelaisienne ou henry-millerienne. L’intimité de la femme est explorée avec un empressement frénétique. Il y a de l’effarement quand les tétons s’érigent et que la pointe du dard élargit l’anneau «par degrés si discrets que lorsque, enfin, la majeure partie est entrée, à l’exception d’une nouvelle pluie d’étoiles sur son corps, Laetitia ne ressent rien de fâcheux, au contraire».

    Laetitia est une femme qui, à vingt ans, épousa un ingénieur deux fois plus âgé qu’elle. Elle vit dans une villa cossue, cultive des fleurs, organise des raouts et des séances de signatures dans les salons du livre, c’est le genre de femmes qu’on serait tenté de ridiculiser, d’épingler sur une tablette en tant que représentante d’un univers détesté. Eric Holder procède différemment. Sa Laetitia Bercoff, conseillère à la culture, il nous la présente avec ses chaussures plates, sa jupe plissée, «son brushing qui nous renvoie aux années soixante». Cette dame aime fréquenter les élus locaux, des comédiens, présidents, journalistes. Mais quand un employé municipal (nommé Virgile) lui offre ses services, elle ne saurait refuser. Elle révise avec lui le code de la route et saute de joie quand il obtient son permis de conduire.

    En aspirant le venin des guêpes qui ont piqué les cuisses de l’homme à tout faire, elle voit tout à coup l’anguille lever la tête. Le diamètre est impressionnant. «Elle constate qu’elle mouille - ce n’est pas tous les jours». Elle découvre l’habileté en la matière de Virgile et ses audaces qui font l’orage gronder dans sa tête. Ces transports, cette euphorie, cette torture sublime, Laetitia aura tout loisir de s’en souvenir sur la Piazza San Marco où, en compagnie de son mari, elle contemplera le célèbre dôme en sirotant un Campari.

    Laetitia aura connu ces minutes au cours desquelles «les flots s’agrandissent aux dimensions d’un océan». Elle les aura connues dans les bras d’un imbécile heureux, droit dans ses bottes, prêt à cogner s’il le faut. Là encore, j’exagère, car le Virgile de Holder n’est pas exactement un imbécile, «il ne manque que d’un cheveu d’être crétin». Dans sa tête «circulent des pensées finaudes, rouées, madrées, des calculs de paysan». Je crois que c’est la leçon d’Eric Holder: on a vite fait de classer les gens. Un écrivain comme lui laisse sa chance à chacun de ses personnages. N’est-ce pas la marque du nouvelliste de valeur?

    Holder3.jpgERIC HOLDER: Embrasez-moi, Le Dilettante, 2011

    Ce texte est à paraître dans la prochaine livraison du Passe-Muraille, de décembre 2011.

  • Ceux qui parlent en rêvant

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    Celui qui ne supporte plus la crétinisation ambiante / Celle qui se débat dans son gobelet vide / Ceux qui sentent le sol se dérober sous leur trépas / Celui qui se raccroche à l’Euromillions / Celle qui se raccroche à Que du bonheur la série bantoue / Ceux qui déjouent le Rejet / Celui qui se reconstruit avec du matériau de récupe / Celle qui ne peut plus se sentir / Ceux qui plient mais ne rompent point barre / Celui qui se sent au bord du gouffre et en reste là / Celle que le franc lourd ne rend pas plus légère / Ceux qui changent l’eau des poissons en attendant le tsunami / Celui qui en perd son grec / Celle qui pare au plus stressé / Ceux qui repartent comme en 29 / Celui qui dit qu’il l’a toujours dit / Celle qui déclare à son chat Mutin qu’il va falloir se serrer la ceinture / Ceux qui font face profil bas / Celui qui reprend un bol d’air entre deux réus / Celle dont la mise en plis laisse à désirer ce que lui fait observer la secrétaire de direction par mail / Ceux qui persistent et saignent / Celui que ses rêves ramènent à la Réalité / Celle que ses rêves embellissent sur l’oreiller / Ceux qui notent leurs rêves / Celui qui rêve qu’il rencontre trois jeunes filles dans les jardins de la Colonie de Vacances / Celle qui a une robe d’un jaune bouton d’or à nuance orangée / Ceux qui se réunissent au fond du jardin de la colonie pour entendre jouer la claveciniste en robe mauve / Celui qui tombe amoureux en rêve / Celle qui se dit en rêve que somme toute elle s’aime bien comme elle est / Ceux qui résistent à la grossièreté du monde par la grâce de leur vie onirique / Celui dont la vie onirique est une série d’enchantements volatils / Celle qui apparaît dans tes rêves sous le signe de la Fantaisie / Ceux dont les rêves se déploient en frises théâtrales dont l’érotisme subtil évoque les romans de Ronald Firbank / Celui qui invente les rêves qu’il raconte à son amie psy dont le manque d’imagination l’a toujours peiné / Celle qui a toujours redouté l’humour souvent obscène des rêves à caractère érotique dont elle ne trouve pas de clef dans la lecture freudienne / Ceux qui redécouvrent leur beauté intérieure au fil de rêves d’une stupéfiante inventivité compulsive et sublimatoire enfin vous voyez le genre / Celui qui rompt le cycle infernal dans lequel il avait cessé de rêver / Celle qui a cru rencontrer une réincarnation de Jean Paul Richter dans les jardins de la Colonie alors que c’était simplement Hervé le Letton le fameux slameur néo-punk / Ceux qui se réveillent avant l’aube et sourient dans le noir, etc.

    Image: avant l'aube, mise en abyme...

  • Message "téléphoné"

     

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    Retour sur Klatch avant le ciel, de Nancy Huston, en création au Théâtre Kléber-Méleau, Lausanne-Renens.

    On devrait être secoué à la sortie du théâtre Kléber-Méleau, ces jours, où se donne Klatch de Nancy Huston, mise en scène en création par Philippe Mentha qui tient aussi, non sans héroïsme, le rôle–titre. La pièce se veut en effet dérangeante. Contre la domination masculine sous tous ses aspects, du mec quelconque à Dieu le Père. Contre la servitude féminine plus ou moins volontaire. Plus précisément en l’occurrence : contre l’auto-adulation pleurnicharde de l’Artiste-mec, puisque le protagoniste est un vieux comédien à l’hosto dont on va revivre toute la trajectoire  après une première double allusion grinçante à Fin de partie et Oh les beaux jours de Beckett : « Encore une journée divine… »

    Retour donc à l’enfance de Klatch soumise à l’autorité de Maman. À sa vocation théâtrale en butte  à la rivalité d’une première épouse actrice, prénom Sarah, qui le largue avec la petite Clara pour sa propre carrière. À un nouveau « pacte » avec la très catholique Hortense, bientôt en butte à l’athéisme de la jeune Clara. Laquelle adulera Papa avant de s’émanciper, socialement et sexuellement, pour balancer au vieux grabataire un réquisitoire de tribade féministe « qui s’assume ».

    Or sort-on « secoué » de tout ça ? Pas vraiment. Faute d’incarnation. Passant au théâtre, la romancière poreuse qu’est Nancy Huston, si sensible aux nuances humaines dans Dolce agonia ou Lignes de failles, cède un peu trop le pas, ici, à la « femme libérée » impatiente de délivrer des messages. Par trop « typés », les personnages passent d’une situation à l’autre au fil de situations convenues voire improbables. Ainsi de la relation entre Klatch et la pauvre Hortense (Danielle Borst), décidément caricaturée. On rit un peu. On n’est jamais vraiment ému. Festival de citations, Klatch convoque une flopée de grands auteurs et de paroles « à graver », mais le verbe de la pièce elle-même, souvent forcé, s’effiloche en words, words, words…

    Suite de tableaux qu’articule une sorte de tourniquet artificiel d’entrées-sorties, la pièce ne manque certes ni d’observations en matière de guerre des sexes (mais après Ibsen et Strindberg…) ni de tirades de bravoure, jouant en outre sur quelques morceaux chantés  à la Brecht, excellemment modulés par Pascal Auberson. Lequel signe aussi la musique du spectacle - la note du maître de chant sera meilleure pour ces dames que pour le Monsieur, mais passons. Côté scénographie, c’est du Jean-Marc Stehlé « maison », solide, efficace, esthétiquement accordé à l’objet.  Pour l’interprétation, Philippe Mentha se « donne » à fond dans un personnage d’humilié multifaces, autant que les comédiennes (Danielle Borst en Hortense, Chloé Réjon excellente en Sarah et Clara, et Catherine Schaub-Abkarian en infirmière et en mère) dont les personnages dorlotent ou chahutent le pauvre Klatch…

    Lausanne-Renens. Théâtre Kléber-Méleau,. Réservations: 021 / 625 84 29.

  • Le sérieux de la littérature

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    Par Vladimir Dimitrijevic

     

    La littérature, nous a-t-on dit dans les milieux réputés bien informés, s’est réfugiée : 1) Dans l’actualité politique, sociale ou économique ; 2) Dans les gloses sur les arts plastiques ; 3) Dans le cinéma, le théâtre ou le happening ; 4) Dans le reportage sociologique ; 5) Dans les essais en tous genres –tout cela variant selon un calendrier facile à établir. Nous passerons sous silence la linguistique et la psychanalyse, qui sont affaires de spécialistes, encore que certains écrivains trouvent à les compromettre en des œuvres qualifiée d’expérimentales. Constatation sommaire, mais assez généralisée pour nous inciter à nous demander sur quoi reposent l’orgueil et la suffisance de ces critiques ou journalistes prophètes ?

    Il n’est pas rare d’entendre un écrivain déclarer, l’air grave, qu’il refuse d’être dupe de la société et qu’il va détruire par conséquent son œuvre et ses personnages, ceci pour ne pas tomber dans les pièges de la classe dominante. Vous aurez remarqué sa mine sérieux et humble. Imaginons maintenant que nous le suivions dans son argumentation : son œuvre nous apparaît en effet comme une cassure, le public ne le comprend pas, mais c’est parce qu’« il est bête et rétrograde ». Or cette constatation offre deux justifications commodes : la première est que, de toute évidence, l’on est en avance sur son temps ; et la seconde, curieusement assez fréquente, que les prix montent par hystérie spéculative basée sur l’ouï-dire et la terreur. Ce sont nos prophètes convaincus de sentir ce que doit être l’« art vivant » qui la tiendront, faisant gonfler au même instant le tirage de tel livre, et grossissant, par leurs oracles hebdomadaires, les foules  affluant à telle exposition de prétendue avant-garde, ou les travées de vieux jeunes  qui, dans tel théâtre du nu intégral ou de l’ouvriérisme larmoyant, s’affairent à rajeunir. Le dernier train lancé, le public, placé devant le fait accompli, n’a plus qu’à payer son droit d’accès à la « culture ». Ajoutez à cela le sourire méprisant de nos « artistes » et de leurs valets prophétiques et comprenez-le alors, ce public, partagé entre un silence perplexe et la crainte d’être abusé : doit-il rester muet, en espérant comprendre demain, ou va-t-il alimenter l’imposture en s’enthousiasmant sans raison ?

            Mais revenons à l’artiste destructeur. Contrairement aux âmes sensibles, qui prêteront à ses actes malheur ou masochisme, nous pensons qu’il est rare de découvrir une œuvre réellement habitée par la folie destructrice. Ce qui est fréquent, en revanche, c’est d’assister à la singerie honteuse de la folie, du malheur, de la famine, de la persécution. Cette mascarade se dissimule dans les poèmes creux de l’éclatement arbitraire, dans les textes « déconstruits » ou les proses à prétentions politiques, voire scientifiques, de certaines chapelles, sans compter les innombrables facéties d’un art décadent se nourrissant de pains collés aux murs et de sanies en bocaux ; comme elle se dissimule dans les émissions que la frivole télévision consacre à l’aliénation mentale ( contemplez alors le ballet de sophismes raffinés de nos jeunes analystes), à la vieillesse, au monde ouvrier. Aliénés que l’on prétend comprendre, vieillards que scrute la caméra de son œil indécent ; travailleurs dont on sollicite les doléances d’exploités : documents, n’est-ce pas ? Et saisi sur le vif !

            Eh bien, ce lamentable déguisement occidental est navrant, car il empêche les gens d’exprimer ce qu’ils sont, d’écrire vrai, de peindre vrai, de filmer les scènes auxquelles ils croient, d’accomplir d’abord l’œuvre avant de la détruire, ou de la détruire ainsi que le firent Gogol, Kafka ou Rouault, pour ne citer que ceux qui laissèrent des traces. Construire d’abord. Toutes les folies seront humaines ensuite.

            Au lieu de cela, un vaste mépris pour l’art, pour la vie. Les médecins et les psychologues, les savants et les prêtres donneront leurs opinions sur ce désarroi. Quant à nous, ce qui nous importe, ici, c’est de dire ce que nous ressentons au contact de la littérature qui nous touche, qui est celle de tous les temps, l’incessant accomplissement de chaque homme. Nous ne la croyons pas renfermée en l’un ou l’autre genre, chacun choisit celui qui lui est proche ou auquel il aspire, dans l’une ou l’autre époque. Mais nous affirmons sa richesse inépuisable, nous l’aimons sous tous les climats, par la voix de tout homme quand il est près de son cœur.

            Il y a des récits qu’on chuchote pour faire passer le temps, temps douloureux ; des livres qui ébranlent les nations : La case de l’oncle Tom ; ou qui mettent en doute jusqu’à notre fierté d’êtres humains, tel Le Cheval de Tolstoï. Il y a la voix du souterrain, celle de la forêt, de Monsieur Swann ou d’Antigone.

            Nous ne pouvons admettre qu’une poignée de gens, qui parasitent les arts et qui en vivent, puissent perpétuer sous nos yeux l’exhibitionniste spectacle de la destruction du texte, du papier, de la toile, de la pierre, de la pellicule. Au comble du délire, eux qui ne savent pas que l’art ou la lumière sont une partie transparente et bénie de l’être humain, s’attaquent, en interprètes aveugles du matérialisme, au matériau lui-même – à faire pleurer Epicure, Helvetius et Diderot ! Le catalogue des aberrations fera rougir nos plus vaillants collectionneurs.

            Cette mascarade s’est figée depuis quelque temps. Elle se figera plus encore quand les gens liront ce livre venu d’une planète où la littérature bouleverse les âmes et secoue les cyniques, les bourreaux et les geôliers.

            L’Archipel du Goulag disperse déjà les malentendus. Pour le moment, sous l’emprise de la stupeur qui se dégage de ce témoignage, de sa beauté d’expression, de l’altière ironie d’un homme prêt au pire, investi qu’il se trouve d’une mission par tout un peuple, Alexandre Soljenitsyne, par sa voix unique et grâce à son génie, en homme et en artiste conscient de son destin et de sa grandeur, nous transmet l’inventaire des atrocités perpétrées sur ses semblables.

            Ainsi dire partout la vérité, ne pas écrire pour flatter le temporel, le critiques ou le public, dire ce que tout homme a d’unique en lui-même.

    Soljenitsyne est un écrivain comme une langue n’en donne que quelques-uns. Mais il y en a tant d’autres, avec leurs parcelles inimitables et leurs coins de vérité, qui confèrent à la littérature son sérieux et sa gravité. Combien de Charles-Louis Philippe, de Raymond Guérin, de Marcel Aymé, de Jules Vallès, de Joyce cary, de Léon Daudet, de Georges Haldas, d’Elio Vittorini, de Witkiewicz, d’Italo Svevo, de Robert Walser, de Nicolas Leskov, de Jules Renard pour nous prouver la générosité de la littérature. Ca a beau être immense, comme on dit : on préfère voir Charles-Albert Cingria lustrer sa bicyclette !

     Mais pendant combien de temps les grenouilles se tairont-elles ? Quel sera le premier de nos doctes à insinuer que Soljenitsyne ne connaît pas le premier postulat de la psychanalyse prénatale ?

    Le marécage est si confortable…

     

    V.D / JLK. Septembre 1974.

     

    (Ce texte constitue l’éditorial de la première livraison du journal littéraire Revizor, paru sous l’égide de L’Age d’Homme en 1974. La version jetée sur le papier par Dimitri a été peaufinée par JLK... Le texte a été repris en octobre 2011 dans la livraison No 87 du journal littéraiure Le Passe-Muraille, entuièrement consacrée à un hommage à Dimitri le Passeur, après son décès accidentel en juin 2011)

  • Le biscuit, le biscuit !

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    Notes passées et présentes

    Le Journal atrabilaire de Jean Clair m’intéresse, sans me captiver pour autant. Du moins y a-t-il  là-dedans les réflexions d’un honnête homme un peu ronchon, dont certaines méritent d’être relevées.  « Toutes les femmes que j’ai connues aimaient, sans mesure, prendre un bain», écrit ainsi Jean Clair, qui oppose le bain des femmes à celui des hommes, que l’«atavisme immémorial» de ces dames «n’aura pas cessé de fournir l’un des beaux thèmes de l’iconographie occidentale, de la Suzanne de Rembrandt à la Marthe de Pierre Bonnard. S’il rend justice au genre parfois décrié du journal intime, en soulignant sa valeur d’affirmation de l’unicité de l’individu, Jean Clair ne marine pas pour autant dans le nombrilisme: moins froid que le journal «extime» d’un Tournier, son ouvrage est à la fois tout personnel (notamment à propos et son enfance ou de sa solide souche populaire) et largement ouvert au monde actuel dont il vitupère la décadence et les travers significatifs (comme la passion des calembours dans les titres de journaux, la jobardise pseudo-intellectuelle ou pseudo-moderne, la manie des acronymes ou l’anti-tabagisme primaire…), pour mieux défendre, comme dans ses fameuses Considérations sur l’état des beaux-arts, ce qui précisément, vie et culture organiquement fondus, nous tient debout, nous fait respirer et nous émerveille, comme telle pigeonne pondant un œuf d’albâtre…

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    Puis-je vraiment tout dire ? Et cela a-t-il un sens ? Et d’abord qu’est-ce que ce tout ? Ce qu’on ne dit pas se réduit-il à ce qu’on n’ose pas dire, ou ce qu’on a choisi de ne pas dire par respect humain ou pour d’autres motifs aussi légitimes ? Et ce qu’on ne dit pas n’est-il pas simplement indicible ? 

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    Léautaud8.JPGEn reprenant la lecture du Journal littéraire de Paul Léautaud, comme souvent à travers les années, depuis plus de trente ans, je me sens à la fois très proche de ces notations si limpides et si libres, d’un esprit si vif et d’une expression si naturelle, tout en me situant à l’opposé de sa position d’égotiste aux curiosités par trop étroites, dont l’horizon ne dépasse guère le pourtour de l’île-de-France, ni la profondeur de son encrier. Au demeurant, restant lui-même et farouchement, Léautaud ne m’intéresse pas moins à tout coup pour la justesse et la sincérité de tout ce qu’il note, et sa phrase seule a quelque chose de salubre et de revigorant.

     

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    Vernet40.JPGLa beauté est à mes yeux l’image entrevue, de loin en loin, d’un monde plus harmonieux dont il émanerait une sorte de musique ou de prémonition physique et métaphysique de cette réalité supérieure, à la fois apaisantes et nous sortant de notre état contingent et mortel, en résonance avec d’invisibles sphères.

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    Le besoin de réparation me préoccupe de plus en plus, dans le sens où l’entendait Francis Ponge: que le poète prend dans son atelier des objets pour les réparer; et j’ajouterai que le poète se répare lui-même en procédant à ce travail.

     

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    Je me sens à l’âge où les âges s’empilent tout en communiquant, ainsi ai-je toujours «plus ou moins vingt ans» et trente-cinq ou cinquante, parfois dix-sept, plus rarement quinze ou six. Suis-je la somme de tous ces avatars ou leur juxtaposition dans autant de vases plus ou moins communicants? Je ne sais trop ce que «je» suis au total, et s’il est important de le savoir. Suis-je en outre le même aujourd’hui, aux yeux des autres (et quels autres serait une autre question) que j’étais à leurs yeux il y a dix ou vingt ans? Ce dont je suis sûr, c’est que mes douleurs articulaires, ce matin, m’en font baver et que ce n’est pas «un autre» qui les endure.

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    Cavalier7.jpgAlain Cavalier a choisi de filmer, dix ans durant, seul et toujours en son direct – excluant donc toute retouche et toute pièce rapportée -, la vie qui va au jour le jour: son père cadré en gros plan qui râle contre sa mère, sa femme revenant de biopsie dans le troquet bruyant où il l’attend tout anxieux, une mendiante voilée de noir à plat ventre sur les Champs-Elysées, la pluie fusillante sur le bambou de la cour, les vers se tortillant qu’on offre au corbeau, un ami jouant Bach sur le rythme des cloches voisines, le couple se racontant ses rêves au réveil, le dos de sa femme, ses pieds à lui qu’observe son petit-fils, les lumières de chaque saison, un hommage funèbre amical à l’ami Claude Sautet dans le cabinet turc d’un bistrot, ce qu’on appelle les choses de la vie mais révélée à tout coup sous une lumière nouvelle par le jeu combiné de l’image et de la «rumeur» captée dans l’instant.

    Quand il m’a rejoint hier, après la projection, débarquant d’Aubervilliers où il filme tous les matins l’homme-cheval Bartabas, Alain Cavalier me semblait juste sorti de son film, ou bien c’était moi qui venais d’y rentrer, et la petite poule de soie picorait sa salade à nos pieds avant que Madame, absentée un moment, ne revienne avec un livre consacré à Tchernobyl pour nous montrer, furieuse, le petit cheval à sept pattes qui s’y trouvait photographié.

    La vie immédiate, mais recadrée, ressaisie par un regard unificateur, le tout-venant des jours requalifié par la poésie d’une mise en forme: voilà à quoi rime Le filmeur, et ça continue à l’instant: à l’instant il y a, sur la place Saint-Michel de cette fin de journée, une lumière gris argent qui n’est que de Paris au printemps, quand il fait chaud et froid, il y a là-bas plein de jeunes gens de partout qui se retrouvent et c’est la bonne vie dont mes pauvres mots ne retiennent que d’infimes bribes…

     

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    Quignard3.jpgCes phrases relevée à la lecture de Villa Amalia de Pascal Quignard : «L’air de Paris sentait son odeur si particulière, putréfiée, charcutière, mazoutée, épouvantable». - «C’était une femme entièrement à sa faim, à son chant, à sa marche, à sa passion, à sa nage, à son destin». - «Ceux qui ne sont pas dignes de nous ne nous sont pas fidèles». - «Le chagrin est plus ancien et presque plus pur en nous que la beauté». - «C’était une petite enfant dont le visage était la nostalgie même». - «Les œuvres inventent l’auteur qu’il leur faut et construisent la biographie qui convient». - «Cela sentait la pluie, la laine mouillée, la craie, la poussière, l’encre fade, la transpiration très aigre des jeunes garçons». - «En vieillissant je suis devenue butineuse».

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    Les Japonais avaient leur pèlerinage de poètes comme les musulmans ont celui de La Mecque ou les chrétiens les chemins de Compostelle, qu’ils appelaient la Route du Tôkaidô, reliant en cinq cents kilomètres les deux capitales de Kyoto et d’Edo.

    Tokaido.jpg«Ce n’est pas pour son grand rôle politique que cette route nous est connue», écrit Pierre Michon dans la belle préface au recueil de chroniques que Pierre Pachet a publié sous le titre de Loin de Paris, «mais parce que, une fois au moins dans leur vie, les lettrés se sentaient tenus d’emprunter cette route, et d’y méditer à leur façon sur chacune des cinquante-trois étapes qui la jalonnaient. Ils s’y remémoraient tel poème, y voyaient tel arbre, tel oiseau, telle auberge que leurs prédécesseurs avaient mentionnés; ils versaient à l’endroit convenu les larmes qu’un très ancien poète avait versées; il leur arrivait d’attendre longuement à une étape que le vent se mette à souffler dans la direction exacte décrite cent ans plus tôt, et qu’il emporte cette feuille de pêcher qu’il avait emportée cent ans plus tôt. Leur cœur alors se serrait sans qu’ils sachent pourquoi, disaient-ils, ils reprenaient leur bâton et allaient se serrer le cœur à l’étape suivante. Parfois même ils avaient une émotion nouvelle que les anciens n’avaient pas eue, saisissaient une conjonction inédite d’arbre et d’oiseau et de saison. Et ceux qui venaient après eux en faisaient usage ».

    Sur une voie de la mémoire rappelant la route du Tôkaidô, Pierre Michon se rappelle deux ou trois choses qu’il doit à Pierre Pachet, et par exemple de lui avoir commenté un fragment d’Héraclite et de lui avoir appris à reconnaître les corneilles mantelées.

    Le fragment d’Héraclite est celui-ci: « A Triène vécut Bias, fils de tentamès, qui avait plus de part au logos que les autres». Alors Pierre Michon de s’interroger: «Est-ce que ce Bias parlait plus justement ou véridiquement que les autres? Est-ce qu’il avait un plus grand éclat dans le discours des autres, une plus grande réputation? Est-ce que ça veut dire, demandai-je, que Bias est beau parleur ou qu’on parle bien de lui?» Et Pierre Pachet de répondre: «Non, non, c’est sûrement autre chose. Héraclite n’aurait pas déplacé son gros cul pour si peu».

     

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    Ikiru1.jpgNotre Tôkaidô est l’univers. A Tokyo les oiseaux m’ont conduit dans le jardin public où pleurait le vieil homme du sublime Vivre de Kurosawa, des chèvres m’ont rappelé dans les Langhe l’âcre odeur de certaines pages de Travailler fatigue de Pavese, à Sils-Maria mon cœur s’est serré le long du lac de cristal dont les eaux m’ont rappelé La montagne magique, à Soglio m’est revenue la voix grave de Pierre Jean Jouve, et de stations en stations ainsi je pourrais refaire à l’instant ma route du Tôkaidô sans me bouger plus qu’Héraclite. Ainsi le Tôkaidô est-il le chemin de nos Riches heures, et tous les possibles se concentrent en celle-ci, d’avant l’aube…

     

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    L’écrivain, l’artiste veut son biscuit. Marian Pankowski me l’avait dit une fois à sa façon apparemment cynique et si pertinente à la fois : que tout écrivain et tout artiste est un caniche qui saute comme un fou dès qu’il sent le biscuit : « Le biscuit, le biscuit ! » 

     

     

  • En mémoire de Claude Delarue

     

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    Hommage posthume à Paris, jeudi soir.

     

    La disparition récente de l’écrivain, dramaturge et essayiste Claude Delarue, mort le 21 octobre dernier des suites d’une opération de greffe cardiaque, est restée assez discrète, à l’image de l’homme. Or cet auteur très fécond, au talent de romancier accompli, n’en avait pas moins été largement reconnu, tant à Paris, où il était établi  depuis une quarantaine d’années, qu’en Suisse où il reçut une dizaine de prix littéraires de premier rang. Pour honorer sa mémoire, son épouse Pascale Roze, elle-même romancière (prix Goncourt 1996), la Société des Gens de Lettres et les éditions Fayard, se réuniront ce soir à 19h.  à l’Hotel de Massa. Pierrette Fleutiaux y fera l’éloge de l’écrivain, dont Yasmina Reza lira ensuite des extraits de ses livres. Parmi ceux-ci, rappelons le titre d’un de ses meilleurs romans récents, Le bel obèse, (Fayard, 2008) évoquant un Marlon Brando vieillissant sur une île nordique. Cette superbe plongée dans les méandres affectifs et « tripaux » d’un géant aux pieds d’argile, aura sans  marqué l’un des sommets de l’œuvre, à laquelle notre consoeur Isabelle Martin a consacré l’an dernier un essai intitulé justement La grandeur des perdants (Zoé, 2010).

     

    Parmi la trentaine des autres ouvrages de Claude Delarue, l’on peut rappeler aussi L’Herméneute (paru àL’Aire en 1982 et adapté au cinéma sous le titre Le livre de cristal), Le dragon dans la glace (superbe roman « alpin » à la Dürrenmatt, paru chez Balland en 1983), La chute de l’ange (Zoé, 1992) ou encore La Comtesse dalmate et le principe de déplaisir (Fayard, 2005).

     

    Né en 1944 à Genève, musicologue de formation, Claude Delarue avait roulé sa bosse (un an dans la bande de Gaza pour le CICR) avant de s’établir à Paris où il fut directeur littéraire chez Flammarion et conseiller d’autres éditeurs. Grand connaisseur de musique (Vivre la musique, Tchou 1978), il avait également signé trois pièces de théâtre Parallèlement à son œuvre de romancier, l’essayiste avait publié plusieurs essais (tels Edgar Allan Poe, scènes de la vie d’un écrivain (Seuil, 1985) et L’enfant idiot : honte et révolte chez Charles Baudelaire (Belfond 1997) témoignant de sa double qualité d’homme de vaste culture et d’observateur pénétrant du cœur humain.

     

     Paris. Hôtel de Massa, 38 rue du Faubourg Saint-Jacques, Paris XIVe, le 10 novembre à 19h.

     

      

     

  • Brando le mouton noir

    Avec Le bel obèse, Claude Delarue  signe un livre à la fois captivant, cinglant, amusant, émouvant, profond sans jamais peser.

    16281552.jpgQui fut vraiment Marlon Brando ? L’un des plus grands acteurs du XXe siècle ? Certes, mais encore ? Un mufle odieux à ses heures ? Sans doute. Un mégalo dépressif chronique ? Sûrement. Un interprète génial crachant sur le cinéma ? Un tombeur de femmes crachant sur le sexe ? Un boulimique à jamais inassouvi ? Un rustre capable de respect humain ? Un révolté sincère mais incompris ? Un extravagant ascète à sa façon ? Tout cela et bien plus, autant dire la complexité tordue faite homme, immense comédien et mec perdu : monstre fragile.

    Or son autobiographie en dit-elle beaucoup plus que la douzaine de bios qui lui ont été consacrées jusque-là ? Et que peut nous en apprendre un roman ? La réponse  est dans Le bel obèse, le plus extraverti (en apparence) et le plus puissant des romans de l’écrivain genevois de Paris, qui « sculpte » un grand fauve humain, aussi attachant qu’indomptable, dans la masse mouvante d’une destinée «inventée» mais toujours plausible, entre deux femmes et un ami constituant eux aussi de magnifiques figures romanesques.

    1033389664.jpgQu’est allé chercher Brandès sur l’île suédoise de Fårö cher à Bergman, où il se planque seul dans une propriété en bord de mer ? Est-ce en hommage au cinéaste qu’il adule en regrettant de n’avoir jamais joué pour lui ? A d’autres ! pense Laure Danielli, quadragénaire italo-franco-américaine qui vient de s’installer dans une grande maison toute proche de celle du «monstre», avec lequel elle a un compte à régler depuis plus de vingt ans. Humiliée sur un lieu de tournage par «l’Empereur», la jeune actrice qu’elle voulait devenir a sombré dans l’autodestruction avant de rebondir dans la fabrication de romans dont le succès international l’étonne la première, car elle se trouve plutôt médiocre romancière. Sa propre présence à Fårö, où elle a racheté la demeure du mari architecte d’une amie de jeunesse, est liée à ce passé, et comme une connivence teigneuse s’établit dès sa première visite à Brandès, qu’elle aide à se couper les ongles des doigts de pieds (pas facile pour un gros tas de 130 kilos) avant de lui offrir de l’aider à rédiger son autobiographie. Dans la foulée débarque une espèce de vieil hippie, porteur d’une drôle de sacoche tissée au mystérieux contenu : David pour son vieil ami Brandès, l’inoubliable Alkan pour ses anciens étudiants du Collège de France où il enseignait l’ethnologie, censé rejoindre l’acteur avec l’une des rares femmes qui aient à peu près « dompté » le fulminant étalon. Mais Emerinda Ullman n’est pas là, ou pas tout à fait. Car son fantôme, et pas seulement, apparaît parfois à Brandès, lequel a loué cette maison (où elle a passé son enfance) pour se racheter d’on ne sait encore quoi. On le verra : mais gardons-nous d’en «raconter» plus…

    S’il a les ingrédients d’un thriller, avec des « scènes à faire » carabinées, Le bel obèse impressionne pour d’autres raisons que l’« efficacité » : c’est que tout y sonne humainement vrai, jusqu’au grotesque spectaculaire qui va si bien à Brandès-Brando (son « vrai nom », issu de l’alsacien Brandeau…) et au tragi-comique grinçant dans lequel baignent quatre personnages hors norme en quête d’eux-mêmes et en proie aux mêmes démons : la solitude, le manque d’amour, le vieillissement, le besoin compulsif de créer, la maladie et la mort qui font les folles sur le carrousel du Happy End.

    Il n’y a actuellement, parmi les romanciers suisses, que Martin Suter (notamment dans le splendide Small World) pour combiner, avec autant de maestria, un scénario si captivant et un « sous-texte » si riche, des personnages si fouillés et une masse d’observations si pénétrantes sur l’époque, la « vraie vie » et ses illusions, la comédie humaine et les à-pics qui la cernent, l’émotion pure enfin d’un dénouement à chialer. Solidement ancré sur ce rivage nordique où Rabelais broute des fraises sauvages avec des moutons menacés de tremblante, riche d’évocations lyriques, tour à tour grinçant et poignant, scabreux parfois mais avec une sorte d’élégance, le sourire du désespoir aux lèvres, Le bel obèse, sans peser, a le poids des grands livres…    

    2098775535.JPGClaude Delarue. Le bel obèse. Fayard, 357p.

    Cet article a paru dans l’édition de 24Heures du 15 avril 2008.

     

     

     

  • De l'intimité cosmique

     

    medium_Sebald0003.3.JPG En lisant Séjours à la campagne de W.G. Sebald

    Il faut écrire entre le cendrier et l’étoile, disait à peu près Dürrenmatt, et c’est la même mise en rapport, sur fond d’intimité cosmique, que je retrouve aussitôt dans l’atmosphère même, enveloppante et crépusculaire, du recueil posthume de W.G. Sebald consacré à sept écrivains et artistes ayant pour point commun d’associer le tout proche et le grand récit du temps ou de l’espace, comme l’illustre immédiatement cette splendide évocation du passage de la comète de 1881 sous la plume de Johann Peter Hebel, walsérien avant la lettre : « Durant toute la nuit, écrit-il, elle fut comme une sainte bénédiction vespérale, comme lorsqu’un prêtre arpente la maison de Dieu et répand l’encens, disons comme une bonne et noble amie de la terre qui se languit d’elle, comme si elle voulait déclarer: un jour, j’ai aussi été une terre, comme toi pleine de bourrasques de neige et de nuées d’orages, d’hospices, de soupes populaires et de tombes autour de petites églises. Mais mon heure dernière est passée et me voici transfigurée en céleste clarté, et j’aimerais bien te rejoindre mais n’en ai point le droit, pour ne pas être de nouveau souillée par tes champs de bataille. Elle ne s’est pas exprimée ainsi, mais j’en eus le sentiment, car elle apparaissait toujours plus belle et plus lumineuse, et plus elle approchait, plus elle était aimable et gaie, et quand elle s’est éloignée, elle est redevenue pâle et maussade, comme si son cœur en était affecté »…
    Cette comète qui passe là haut et nous regarde avec mélancolie m'a fait penser au saint de Buzzati qui regrette de ne pouvoir tomber de son encorbellement de nuée et de rejoindre les jeunes gens en train de vivre de terribles chagrins d’amour dans les bars enfumés de la planète, mais une autre surprise m’attendait au chapitre consacré à Robert Walser, mort dans la neige un jour de Noël, comme mon grand-père, et la même année que le grand-père de Sebald, en 1956. Ces coïncidences ne sont rien en elles-mêmes, à cela près qu’elles tissent un climat affectif et poétique à la fois, participant d’une aire culturelle et de trajectoires sociales comparables. Or le portrait du grand-père de Sebald m'a replongé en plein Walser, autant que mes souvenirs du petit homme, drillé au Ritz de Paris, parlant sept langues et finissant sa vie en colporteur à bicyclette, que fut mon Grossvater... 

    Dans les Promenades avec Robert Walser, Carl Seelig évoque cette Suisse à la fois paysanne et populaire, pieuse et sauvage, souvent instruite par les multiples voyages de l’émigration (la Suisse du début du siècle était pauvre, mes quatre grands-parents se sont connus en Egypte où ils travaillaient dans l’hôtellerie), et marquée, comme l’Allemagne du sud, par le mélange des cultures et l’esprit démocrate, l’utopie romantique et le panthéisme, qu’on retrouve dans les univers parcourus par W.G. Sebald.

    Celui-ci prolonge aujourd'hui la tradition des promeneurs européens qui va de Thomas Platter, le futur grand érudit descendu pieds nus de sa montagne avec les troupes d’escholiers marchant jusqu’en Pologne, à Ulrich Bräker le berger du Toggenburg qui traduira Shakespeare, ou Robert Walser se mettant « pour ainsi dire lui-même sous tutelle », comme l’écrit Sebald, sans cesser de griffonner de son minuscule bout de crayon sous les étoiles…


     W.G. Sebald. Séjours à la campagne. Actes Sud.

    Portrait de W.G. Sebald: Horst Tappe.

  • De touchants Intouchables

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    Une pinte de tendresse et de verve à partager

    On n’acclamera pas le énième chef-d’œuvre, on n’aura pas la cuistrerie de comparer Intouchables des compères Toledano et Nakache aux grandes comédies du 7e art, et pourtant c’est de l’artisanat de haute volée, aux mouvements puissamment enlevés, au rythme soutenu, aux cadrages alternant superbement grands espaces ouverts et retraits intimes, au dialogue ciselé pilpoil pour des personnages consistants et subtils, à l’interprétation en force ou en délicatesse mais jamais trop démago – bref c’est un bel et bon film d'aujourd'hui que cette adaptation cinématographique de l’histoire vraie de Philippe Pozzo di Borgo où François Cluzet, jouant des seuls traits de son visage et des intonations de sa seule voix, et l’irrésistible Omar Sy, mêlant drôlerie et gentillesse, font merveille au premier plan sans occulter pour autant quelques dames adorables ou quelques bourgeois calamiteux au deuxième plan.

    Intouchables3.jpgC’est entendu : le thème du handicap est traité ici de façon si non convenue qu’elle devient presque convenue (le richissime bourgeois cloué sur sa chaise et le beau Black des banlieues sans commisération, ça pourrait même puer la convention dilatoire), et pourtant ce film littéralement tissé de clichés, aux saillies satiriques non moins téléphonées (sur les soignants, l’art contemporain, les goûts musicaux qui se télescopent ou les dérives de la novlangue plus ou moins branchée)  ne nous vaut pas moins une formidable  pinte de belle humeur et de tendresse, avec une tas d'observations fines dans la foulée -  donc merci la compagnie, on ne va pas chipoter sur un tel plaisir...  

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  • Ceux qui maraudent

     

     

    Panopticon11120.jpgCelui qui grappille dans les vignes du Seigneur / Celle qui se nourrit principalement de produits importés par la firme dans laquelle elle est employée surnuméraire / Ceux qui se contentent d’une Ope Cup Saké avant de se mettre au lit dans leur tenue de nuit / Celui qui laisse son toutou Tom jouer sur le tatami de Tina la tatouée / Celle qui se douche à l’eau glacée entre un morceau de Stockhausen et le suivant de Schnittke / Ceux qui pagaient au rythme de la pendule tenue bien droite à l’arrière de la pirogue / Celui qui réprouve la pratique des garçons d’extrême-droite tirant à l’arbalète sur les marmottes pacifistes du haut Toggenburg / Celle qui met à fond les amplis pour chanter Saison des amours au karaoké face à la mère qui roule sa houle / Ceux qui vont exprès à Washington D.C. pour voir les Bonnard de la collection Philips / Celui qui s’exclame avec son crâne accent genevois : bravo bonnard vive Calvin ! / Celle qui aimait bien entendre Bouvier dire bonnard quand il avait le moral donc pas très souvent / Ceux qui font leur miel des faits divers du journal Le Matin dit plus souvent le Tapin / Celui qui lit debout dans le métro de Yokohma le manga sadique du père qui frit debout aussi sa fille à la poêle après l’avoir découpée en fins morceaux / Celle qui estime que le Japon doit être tenu à l’écart de l’Europe Unie / Ceux qui planchent sur la relance du dinar grec / Celui qui prétend avoir eu un rapport oral avec Limonov mais c’est pile le genre du type à se vanter un lendemain de Renaudot ou de Toussaint / Celle qui n’écoute pas ceux qui lui parlent mais eux non plus / Ceux qui estiment de leur devoir de lancer sur Facebook une association des homonymes Duclou / Celui qui a envoyé des messages à 6 homonymes Delaclope sans réponse à ce jour / Ceux qui ont une pensée émue chaque matin pour leurs 666 amis de Facebook aux prénoms variés / Celui qui est sûr de récolter 666 « j’aime » quand il colle une photo de myosotis sur Facebook / Celle qui « partage » toujours les photos de myosotis ou de hamsters malicieux sur son profil positif / Ceux qui ont passé de Facebook à Twitter pour protéger la confidentialité des révélations de leur cousine championne de canasta / Celui qui convoite le badge de meilleur joueur sur la nouvelle console japonaise du bar La Baraka / Celle qui constate avec inquiétude que le badge que portait hier son fils est le même qui a été retrouvé à côté de l’écureuil égorgé dont parlent ce matin les tabloïds / Ceux qui concluent après les derniers événements qu’après ça on ne sait plus où on va au jour d’aujourd’hui / Celui qui sa tatoue le torse au sang de bigarreaux / Celle qui se cueillait des bécots aux lèvres des voyous du quartier avant l’extinction de la race hélas / Ceux qui descendent la rivière de Grapillon / Celui qui palpait à douze ans déjà les nichons sans bonnets / Celle qui choisit les plus beaux morceaux des charcutiers charnus / Ceux qui rôdent toujours dans les vergers de leur adolescence de sauvageons, etc.

    Image : Philip Seelen.   

  • Le Goncourt et après...

     

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    Un siècle et de poussières après l’attribution du premier prix Goncourt à John-Antoine Nau, pour son roman Force ennemie, qui reçut la somme de 5000 francs des premiers académiciens avant d’être vite oublié, Alexis Jenni, lauréat du Goncourt 2011 pour L’Art français de la guerre, paru chez Gallimard, devra se contenter de 10 euros. Telle est la règle.

    Mais les 56.000 exemplaires déjà vendus de ce roman franco-français solidement charpenté,  qui sonde la mémoire de la France guerrière et colonialiste, pourraient bien se trouver décuplés ces prochains mois par ce prix géant qui éberlue positivement « l’écrivain du dimanche » lyonnais, comme il se présente lui-même, si la faveur du public et des libraires français suit le mouvement d’intérêt qu’a immédiatement suscité L’Art français de la guerre.

    Le prix Goncourt a souvent été critiqué pour les « magouilles » qui présidaient à son attribution, limitant les éditeurs papables aux trois enseignes de Gallimard, Grasset et Le Seuil (Galligrasseuil), et le fait est que l’on doute que les 600 pages serrées de Jenni, parues chez un éditeur de seconde zone, eussent jamais passé la barre.

    Or, ce qui est appréciable, en revanche, c’est que ce livre intelligent et de bonne foi, bien construit, intéressant pour tout ce qu’il dit de l’histoire occultée des guerres françaises, passe précisément la barre !

    Ce qu’on n’occultera pas, au demeurant, c’est la guerre économique qui se joue avec les prix littéraires. L’éditeur pavoise, mais des auteurs y ont laissé des plumes, comme Jean Carrère l’a raconté. Jacques Chessex, a contrario,  l’a bien vécu, avec un bon sens tout vaudois. On souhaite la pareille  à l’écrivain du dimanche lyonnais !

  • Bon pour le Renaudot !

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    Emmanuel Carrère, après Céline et Perec…

    D’aucuns avaient vu en Limonov, dernier roman-portrait d’Emmanuel Carrère consacré au zizanique écrivain-tribun russe, le lauréat idéal du Goncourt de cette année. Or l’attribution du Prix Renaudot à ce livre, certainement moins « grand public » que celui du lauréat du Goncourt, et publié à une enseigne moins influente, n’a rien d’infamant et confirme, après maints autres exemples, la vocation du deuxième grand prix de l’automne littéraire français à marquer la différence entre ce qu’on pourrait dire le « régulier », ce que les Anglo-Saxons appellent le « mainstream », et le plus « irrégulier ». C’est ainsi qu’en 1932, le génial Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline, auquel on ne comparera pas le roman de Carrère, fut écarté du Goncourt mais gratifié du Renaudot, de même qu’en 1963 Le procès-Verbal de Le Clézio et, en 1965 les choses de Georges Perec, marquèrent l’histoire de ce porix qui n’a rien « de consolation ».

    Auteur en constante évolution, achoppant à la réalité brute avec une implication personnelle singulière, comme on l’a vu déjà dans L’Adversaire, ou de manière plus « faniliale » dans Un roman russe, Emmanuel Carrère, fils mal coiffé d’académicienne impeccable, poursuit une investigation passionnante, avec Limonov, dans les marges du « littérairement correct » qui l’ont déjà vu sonder les eaux troubles de Philip K. Dick…

    Bon pour le Renaudot !   

    Emmanuel Carrère. Limonov. P.O.L., 496p.

  • Le Goncourt annoncé

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    Un roman qui bat en brèche l’amnésie française: L’Art français de la guerre d'Alexis Jenni.

    C’est sans grande surprise qu’est tombé, hier, le verdict de l’Académie Goncourt, attribuant le plus prestigieux des prix littéraires français au premier roman du quadragénaire lyonnais Alexis Jenni, intitulé L’Art français de la guerre. De fait, le nom du lauréat, considéré comme une des « révélations » de la rentrée, semblait le mieux placé sur la dernière ligne de la course au Goncourt, avec celui de Carole Martinez et son beau roman médiéval lyrico-mystique intitulé Du domaine des murmures, qui a obtenu trois voix au premier tour contre cinq à son concurrent – tous deux courant pour la puissante écurie Gallimard. Or la vocation déclarée du Goncourt dès sa fondation, tenant à encourager un inconnu de talent, se trouve en somme honorée après moult dérogations – de Marguerite Duras couronnée à 70 ans en 1984, au célébrissime Michel Houellebecq « rattrapé » l’an dernier…

    Tout classique de forme, bien construit et pratiquant la « ligne claire » de notre langue, L’Art français de la guerre, certes long et très  franco-français de substance, et malgré son pesant de sentences voulues définitives (mais n'est pas Céline qui veut...)   devrait pourtant toucher aussi le public « étranger » par les questions qu’il pose sur l’effacement de la mémoire. On peut douter que son retentissement soit comparable à celui des Bienveillantes de Jonathan Littell, « goncourtisé » en 2006, mais l’ouvrage a le même mérite de rompre avec un certain nombrilisme littéraire. Ainsi module-t-il, par le truchement de ses deux protagonistes, une sorte de décapage de l’histoire des guerres françaises de ces soixante dernières années, entre l’Indochine et l’Algérie, notamment

    Amorcé par une évocation de la guerre du Golfe, par le narrateur un peu glandeur-quadra-paumé  qui découvre à la télé, en 1991, le départ des spahis de Valence pour le désert et sa Tempête, le roman décolle avec l’apparition, dans un « café perdu », de Victorien Salagnon, revenu de toutes les guerres et qui, bien après ses activités d’ « officier parachutiste dessinateur » du  Corps expéditionnaire français en Extrême-Orient, a continué de peindre au pinceau chinois, dont il va d’ailleurs transmettre l’art à son jeune interlocuteur. « Avec du noir il faisait de la lumière, et de la lumière le reste découle ». Pour payer ces leçons, le narrateur se fera le chroniqueur des tribulations parfois terribles de Salagnon,  constituant la partie la plus dynamique du roman, ponctué par les surtitres de Roman I à Roman VI. Ceux-ci  alternent avec des chapitres sur-titrés Commentaires, de  I à VII, qui marquent un contrepoint réflexif. « Les guerres sont simples quand on les raconte », déclare Salagnon au fil de son récit. « Sauf celles-là que nous avons faites. Elles sont si confuses que chacun essaie de s’en sortir en donnant un petit roman plaintif, que personne ne raconte de la même façon. Si les guerres servent à fonder une identité, nous nous sommes vraiment ratés »…

    A noter enfin que la composante du dessin, dont les traits lient aussi les deux protagonistes, a son importance dans la modulation du récit d’Alexis Jenni par images, souvent bien silhouettées et frappantes – qui trouvent d’ailleurs une prolongation sur un blog dessiné de l’écrivain (http://www.jalexis2.blogspot.com) à l’enseigne de Voyages pas très loin.

    Or Alexis Jenni, et c’est bien sympathique, a l’air le premier éberlué de se trouver propulsé « un peu plus loin » avec L’Art français de la guerre.

    Alexis Jenni. L’Art français de la guerre. Gallimard, 633p.

  • Ceux qui ont la touche

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    Celui que les histoires de cul d’Embrasez-moi d’Eric Holder ont tout de suite botté / Celle qui adore lire debout et le faire aussi sous la douche avec quelqu’un de consentant si ça se trouve / Ceux qui se partagent les cerises confites au petit dèje / Celui qui pique un fard alors que c’est lui qui mate / Celle qui dit comme ça qu’elle kiffe les regards louches / Ceux qui se donnent rendez-vous rue de Hesse ou rue Soufflot ça dépend des jours / Celui qui le fait à la camarade à celle qui se prête juste pour voir / Celle qui le fait juste en passant et pas de plus même si affinités vu que l’Agenda passe avant / Ceux qui s’aimeront surtout plus tard à travers leurs enfants / Celui qui aime les triolets d’Elsa / Celle qui dit préférer le souvenir de la chose à la chose mais est-ce vrai ? / Ceux qui en ont imprégné les murs / Celui qui les a toutes essayées avant d’en choisir une hors du bureau / Celle qui les a tous essayés au bureau qui s’en est trouvé plus soudé / Ceux qui appellent amitié leur façon de prendre les femmes de leurs amis / Celui qui se fait le serment (par écrit) de baiser la Chèvre / Celle qu’on appelle la Chèvre mais c’est façon de parler / Ceux qui ont connu sainte Blandine au sens biblique / Celui qui s’en tient aux bas quartiers / Celle qui a pris l’ascenseur du cœur et de l’âme et du mal de cheveux quand elle s’est retrouvée seule / Ceux qui se sont rabattus sur les levrettes d’élevage assez rentables avec la mode / Celui qui se garde les poires d’Hélène pour la soif / Celle qui s’offre au plus donnant-donnant / Ceux qui laissent venir à eux l’immensité des choses / Celui qui les cérébraux ont toujours fait fuir / Celle qui a des convulsions cérébrales en tant que cheffe de projets culturels / Ceux qui vibrent en surface / Celui qui parle de profondeur pour en imposer / Celle qui flaire le faux à fleur de peau / Ceux qui gardent leurs sens en éveil / Celui qui se relève d’une espèce de coma éveillé / Celle que plus rien n’embrase que de faire le pompier / Ceux qui se réfugient dans le ricanement compulsif style jeune Japonais blasé / Celui qui ne vit plus que par procuration / Celle qui tue le temps mé-ti-cu-leu-se-ment / Ceux qui succombent au mépris des médiocres / Celui qui ne se fie qu’à ses antennes / Celle qui se la joue femme savante et ne sait plus où elle en est / Ceux qui ne se touchent plus que par les mots / Celui que tout déçoit plus ou moins sauf de voir le jour se lever sur l’arrière-cour / Celle qui laisse du temps au vent / Ceux qui se retrouvent en cabane au Canada / Celui que sa sensualité a rendu plus indulgent / Celle qui petite chantait zut merde pine et boxon dans l’auto de papa et maman ravis / Ceux qui se bécotent encore de loin en loin / Celui qui demande à l’imam de lui lâcher la grappe / Celle qui les laisse aller et ils s’en allent, etc.     

    Image: Philip Seelen

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