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  • Divergence

    lyon.jpg…Elle a toujours tiré à droite et son chien à gauche : je veux dire : ses chiens, ses chiens et ses hommes, depuis son premier chien et son premier homme ç’a été la tendance, mais ça peut évoluer, on est surpris dans la vie, des fois qu’elle épouserait un homme de droite et qu’elle tombe sur un chien pas comme les autres, chiche qu’elle pourrait tirer « à gauche »…

    Image : Philip Seelen

  • Iconostase


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    …Vous me dites qu’il y a trop d’image sur ces murs,  vous me dites qu’il faudrait relancer la sainte querelle en la matière, vous me dites qu’il n’y a rien de tel que la page blanche pour activer la mémoire et que de toute façon rien ne doit nous distraire de l’Un, je vous entends bien, c’est votre histoire cher imam ami, mais souffrez que je rende grâces aussi au Deux et même au Trois et à toutes les images qui me racontent la sainte vie…

    Image : Philip Seelen 

  • Mort d'un réfractaire

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    Michel Boujut, critique de cinéma et écrivain, est mort d'une hépatite à l'âge de 71 ans. Il avait raconté ses tribulations de déserteur de la guerre d'Algérie dans Le jour où Gary Cooper, beau récit d'une jeunesse révoltée,  paru en janvier 2011 aux éditions Rivages. Retour sur une rencontre à Genève, en février dernier... 

    Michel Boujut, né en 1940, déserteur de la guerre d’Algérie en 1961 par opposition au militarisme et au colonialisme, salue ces jours la libération des populations arabes avec un enthousiasme tout personnel. « Ce soulèvement pacifique est inespéré ! On disait ces peuples serviles, pour mieux flatter leurs maîtres, et voici qu’on découvre des gens éduqués qui ont vaincu la peur et prônent la liberté et la dignité. Quelle honte pour la France, et quelle leçon pour tous ! »

    Or cette leçon, Michel Boujut l’a intégrée de longue date par l’histoire des siens, recoupant celle de deux générations. Son grand-père paternel, le sergent Maurice Boujut, parti au front la fleur au fusil et tombé à 26 ans le 19 septembre 1914, écrivait à sa femme Elisabeth, cinq jours avant sa mort : « Nous sommes restés six heures sous une pluie d’obus, plusieurs camarades y sont restés. Eh bien, aujourd’hui, tout cela ne nous fait plus rien, c’est honteux de le dire, nous sommes là comme des sauvages : les amis meurent à côté de nous, et cela nous laisse tout à fait indifférents »…

    Aujourd’hui, Michel Boujut précise que, lorsqu’il décida de prendre le « chemin du désert », il n’avait pas encore lu cette lettre déchirante conservée par son père Pierre dans un carton à chaussures baptisé « Boîte à pleurs, boîte à fleurs ». Cependant, toute sa jeunesse fut nourrie par la colère de son aïeul maternel, petit paysan qui connut lui aussi les charniers de la Grande Guerre et en revint pacifiste, autant que son père enfermé des années dans un stalag entre 40 et 45.

    « Les larmes des veuves, qui s’en soucie ?», écrivait la grand-mère de Michel dans un petit cahier qu’elle demanda à son fils de brûler. Mais Pierre s’y refusa et c’est ainsi que le petit-fils eut accès à ces reliques «crucifiantes» qui le font écrire à son tour : « Je sais maintenant d’où vient la révolte qui m’a toujours habité»…

    Dans un film de William Wyler datant de 1956, intitulé La Loi du Seigneur et interprété par Gary Cooper, celui-ci campe un pacifiste quaker qui refuse de participer à la guerre civile, jusqu’au jour où son fils y risque lui-même sa peau. Or, comme nous posons la question à Michel Boujut: réfractaire jusqu’où ?, celui-ci de préciser : « En fait, je ne suis pas absolument non-violent. Ce qui fait s’armer Gary Cooper dans La Loi du seigneur, mon père l’a vécu face au nazisme. Pour ma part, je n’ai jamais eu le sentiment de fuir. Mon geste traduisait juste ma colère contre « les bandits qui sont cause des guerres ».

    Dans Le jour où Gary Cooper est mort, Michel Boujut raconte que, ce 13 mai 1961 où il déserta sans l’annoncer aux siens, personne n’était là pour lui souhaiter bon anniversaire. Mais une lettre poignante de son père, peu après, lui donnerait entièrement raison !

    Son beau récit, construit comme une sorte d’Amarcord sans trémolos, s’adresse à une jeune journaliste (imaginaire) de la Radio romande, par manière de clin d’œil à ses amis de Lausanne où il débarqua bientôt en douce, exfiltré par l’Allemagne. Auparavant, planqué chez un membre du réseau Jeanson, le jeune homme s’était caché dans les salles obscures parisiennes où il contracta une cinéphilie aussi intense que sa révolte.

    Michel Boujut parle de Lausanne avec tendresse, où il a découvert « une familiarité nouvelle avec la vie », célébrant un « je ne sais quoi d’intime, de gai, de simple, d’agreste et d’urbain ». Pour mémoire, rappelons que La Feuille d’Avis de Lausanne accueillit des papiers du futur critique parisien (à Charlie Hebdo et Télérama, notamment) devenu producteur, en 1982, d’un magazine télévisé légendaire, à l’enseigne de Cinéma, cinémas. Correcteur aux éditions Rencontre, puis collaborateur à la télévision romande où il dit avoir « appris énormément » de Claude Goretta, Michel Boujut a fréquenté les anciens cinémas de notre ville autant que la Cinémathèque de Freddy Buache, dont le successeur lui rend aujourd’hui la politesse avec une Carte blanche. L’occasion de constater que le « jeune homme en colère » est aussi un homme de cœur et de goût.

    Lausanne. Cinémathèque. Carte blanche à Michel Boujut, les 2 et 3 mars.

    Michel Boujut. Le jour où Gary Cooper est mort. Payot & Rivage, 163p.



    Dates de Michel Boujut

    1940 Le 13 mai, naissance à Jarnac.

    1961 Le 13 mai, déserte de l’Armée française. Un supérieur a écrit dans son livret militaire : « Accomplit ses classes comme un chemin de croix »

    1962-1978 Collaborateur à la TSR.

    1982-1992 Producteur de Cinéma, cinémas, émission mythique d’Antenne 2.

     

     

     

     

  • Scènes de la vie des gens

    1. IMG_0784-1.jpgÀ propos de La Tête des gens, de Jean-François Schwab

     

    « Observer c’est aimer », écrivait Charles-Albert Cingria, qui s’y employait au regard des choses autant que des gens, mais c’est surtout de ceux-ci, comme son titre l’annonce, qu’il est question dans La Têtes des gens de Jean-François Schwab, premier recueil de cet auteur romand rassemblant onze nouvelles encadrées par un prologue et un épilogue de type choral.

    Une épigraphe à valeur d’envoi, signée Christian Bobin, faite suite à ces histoires de la vie des gens, ici et maintenant, qui en résume la tonalité, sinon générale, du moins récurrente : « La solitude est une maladie dont on ne guérit qu’à condition de la laisser prendre ses aises et de ne surtout pas en chercher le remède nulle part ».

    La   solitude n’est pas pour autant une fatalité ni forcément un désagrément, pour peu qu’on ne la subisse pas. Mais la solitude pèse souvent sur les personnages de La Tête des gens, dans la mesure où elle exacerbe un manque de présence ou un manque d’amour caractéristiques d’une société se fuyant elle-même dans la recherche du bien-être le plus superficiel, au dam de vraies relations entre les individus.

    La Tête des gens fait d’abord apparaître ceux-ci comme les habitants d’un archipel nocturne, des couloirs d’un hôpital aux étages divers de tel immeuble, puis de tel autre, d’un trottoir au secret d’une chambre, en plan-séquence panoramique à multiples personnages juste aperçus, avant d’autres développements.

    Si le type d’observation du nouvelliste rappelle un Régis Jauffret, notamment dans ses Microfictions, Jean-François Schwab se signale d’emblée par une empathie pure de toute « projection », qui laisse leur liberté à ses personnages clairement et nettement individualisés, comme le Romain de Tapage nocturne, taraudé par un cauchemar d’enfance, ou comme la Claire de Dark Clarisse , diffusant une présence intense, farouche à proportion de sa fragilité, sur fond de fête vide de trentenaires. Du couple « mort » d’À quoi tu penses ?, plombé par l’égoïsme et la routine, aux conjoints  «libérés» d’  Un corps urbain, qui se sont bricolé une relation à distance conforme à l’esprit libéral du temps, l’auteur peint, à fines touches, d’une écriture limpide et sobre (à laquelle manque juste ici et là un dernier polissage), un tableau d’époque varié et nuancé, remarquable par sa justesse de ton, avec les premières amorces d’une narration transposée, prélude à de plus libres développements.

    Jean-François Schwab. La Tête des gens. Editions Paulette, 138p.       

  • Imposture à répétition

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    Adulé comme un gourou, Louis Althusser était juste un malade mental…
    Le «premier criminel de l’histoire de la philosophie », avant d’étrangler sa femme Hélène, lui avait écrit des centaines de lettres. Tristement significatives…

    Dans la nuit du 16 novembre 1980 fut commis, par un philosophe de renom mondial, un crime qu’on pourrait dire d’amour fou, qui rappelle à certains égards le meurtre commis par le chanteur Bertrand Cantat, en juillet 2003, sur la personne de Marie Trintignant.
    Différence essentielle cependant: que le rocker violent fut aussitôt arrêté et jeté en prison, tandis que le « maître à penser », protégé par ses amis, se trouvait déclaré irresponsable et confié aux psychiatres plutôt qu’aux juges. Deux poids et deux mesures pour une « justice » qui devait faire peu de cas du sort de la pauvre Hélène Rytman, conjointe souvent vilipendée par l’entourage du philosophe ? L’affaire est plus compliquée voire tordue, reflétant les pratiques d’une autre époque et d’un autre milieu que celui des «pipoles» d’aujourd’hui…

    Une figure de l’intelligentsia
    Pour mémoire, rappelons que Louis Althusser (1918-1990) compta, de son vivant, parmi les figures « incontournables » de l’intelligentsia parisienne des années 1960, plus précisément dans la secte mouvante des « structuralistes », avec Roland Barthes, Jacques Lacan et Michel Foucault, notamment.
    D’un ton péremptoire, Bernard-Henri Lévy, qui fut son élève et préface aujourd’hui les Lettres à Hélène courant de 1947 à 1980, déclare qu'Althusser fut « l’un des plus grands philosophes du XXe siècle ».
    Or, une telle affirmation est aujourd’hui sujette à caution. D’abord parce que la « très grande œuvre » célébrée par Lévy se réduit à quelques écrits marxistes abscons et largement dépassés par la réalité historique et la pensée qui y achoppe. D’autre part, à cause de la démence manifeste qui imprègne, tragiquement, la vie même du penseur, autant que ses positions théoriques, où la fameuse « lecture symptomale », visant à faire dire à un texte ce qu’il ne dit pas, devient terriblement… symptomatique.


    Justifications délirantes
    « Si j’ai étranglé Hélène c’est pour ne pas tuer mon analyste », aurait avoué Louis Althusser au psychanalyste André Green. Et ses disciples de parler d’ «homicide altruiste » visant à sauver Hélène d’une mystérieuse faute condamnée des années plus tôt par la Parti communiste. Et d’autres de prétendre que l’étrangleur aurait, en « massant le cou d’Hélène », selon ses propres termes, tué sa sœur, sa mère, ou bien une part de lui-même.
    Enfin Althusser lui-même, interné dans un asile psychiatrique puis libéré après trois ans, de s’en expliquer dans une autobiographie parue après sa mort sous le titre L’Avenir dure longtemps (Stock, 1993) plaidoyer pro domo souvent confus voire délirant mais succès de librairie retentissant que la publication, aujourd’hui, de ces Lettres à Hèlène cherche évidemment à relancer. Mais que représentent au juste ces lettres ?

    « Canular réussi » ?
    Bernard-Henri Lévy parle d’un « roman prodigieux » et d’une « bouleversante histoire d’amour » doublée d’une « mine d’informations » sur « l’envers d’une histoire ».
    Or la réalité est à la fois plus triviale et plus triste : les 700 pages de ces lettres, d’abord marquées par une exaltation juvénile assez conventionnelle, au fil d’une écriture de piètre tenue littéraire, sont progressivement plombées par la confusion mentale voire le balbutiement pathétique, sur fond de narcissisme tourmenté.
    Fait sidérant : que presque rien n’y transparaît des événements marquants de l’époque (du stalinisme aux événements de Hongrie ou de Tchécoslovaquie, sans parler de Mai 68 que le philosophe réduit à « une sorte d’effervescence » et de « bordel politico-social »), comme s’il vivait dans un cocon avec la terreur « de ne pas exister » alors qu’il partage, avec Hélène, note-t-il dans son autobiographie, « l’enfer à deux dans le huis-clos d’une solitude délibérément organisée ».
    Non moins ahurissante enfin : la vénération intacte que ce « prince des penseurs », selon l’expression bouffonne de Bernard-Henri Lévy - qui avoue par ailleurs ne pas se souvenir d’un seul de ses cours -, continue d’exercer chez certains. Comme si ceux –ci craignaient d’avoir à faire le deuil de leur propre jobardise alors que le philosophe lui-même, à propos de son œuvre, parlait de « canular réussi »…

     Deux  poids, deux mesures…

    Le rapprochement des deux meurtres « accidentels » qui ont coûté la vie à Hélène Ryttman, épouse de Louis Althusser, et à Marie Trintignant, amante de Bertrand Cantat, peut sembler discutable, et pourtant la comparaison est intéressante du point de vue du traitement respectif des deux victimes et des deux coupables.
    En 1985, Claude Sarraute écrivait dans une de ses chroniques du Monde : «Nous, dans les médias, dès qu'on voit un nom prestigieux mêlé à un procès juteux, Althusser (…) on en fait tout un plat. La victime ? Elle ne mérite pas trois lignes. La vedette, c'est le coupable ». 
    La chose s’est vérifiée pour la femme d’Althusser, non seulement dans les médias mais dans le microcosme intellectuel français où il était de bon ton de la faire passer pour une mégère acariâtre qui «pompait l’air» de son grand homme. Son portrait, dans Femmes de Sollers, est particulièrement accablant. Et c’est ainsi que le mandarin de l’Ecole Normale supérieure, malade mental hautement protégé, continue d’être vénéré par une certaine Nomenklatura intellectuelle. 
    À vingt ans de distance, la compassion vouée à Marie Trintignant fut tout autre, fort heureusement.  En revanche, le moins qu’on puisse dire est que le statut de « vedette » n’a pas profité à Bertrand Cantat, au contraire. Deux poids, deux mesures pour deux victimes, deux coupables et deux «actes manqués»… 

    Louis Althusser. Lettres à Hélène. Préface de Bernard-Henri Lévy. Grasset, 708p

    Cet article a paru dans l'édition de 24 Heures du 28 mai 2011.

     

  • Alternative

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    …Si tu pousses je tire, c’est clair ? Tu crois que je t’ai pas reconnu sous ta cagoule de louf ? Tu crois qu’on l’a fait si fastoche au vigile Gégé Frontal ? Tu crois que tu vas braquer l'Agence Au Dépôt sûr  sans y laisser ta peau de crouille, non mais t’as vu Gégé ? Donc je résume avant de tirer si tu pousses : tu te tires ou c’est moi que tu pousses à tirer…
    Image : Philip Seelen

  • Ceux qui vont enquêter

     

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    Celui qui s’est spécialisé dans la fouille du passé des prétendus innocents / Celle qui dénonce les agissement de son trisaïeul sous la Commune pour se faire bien voir de sa cousine historienne de centre-gauche / Ceux qui incriminent les années de parties fines du penseur néolibéral / Celui qui découvre avec effroi que ses jeux de préado de neuf ans tombent sous le coup de la loi de
    certains Etats américain mais ouf il habite à Liège Outremeuse et sa femme lit le Coran / Celle qui s’inquiète de savoir si le jeune marié a réellement renoncé à ses tendances que lui a signalées sa belle-sœur Aude-Marie Bonne-Avoine psychologue-conseil chez Manpower / Ceux qui ont gardé des papiers compromettants qu’ils sortiront si l’oncle  populiste devient trop arrogant / Celui qui fait des recherches sur les zones d’ombre de la première partie de la vie de sainte Lucette / Celle qui rappelle l’épisode du « disciple préféré » pour étayer sa théorie d’un Jésus bi / Ceux qui se demandent pourquoi les fouille-merde ne cherchent du côté des années de jeunesse du Prophète et même avant / Celui qui exige la Transparence pour mieux gérer son propre micmac / Celle qui donne des leçons aux donneurs de leçons qui se taxent mutuellement de donneurs de leçons / Ceux qui répètent àl’envi qu’ils ne donnent pas de leçons, eux / Celui qui te dit qu’il sait des choses sur toi et que tu confonds en affirmant que tu en sais bien plus encore / Celle qui pense que Jean-François Kahn a des choses à se reprocher question personnel de maison / Ceux qui proposent une investigation côté personnel de maison des divas de l’info / Celui qui s’est toujours vanté de tringler ses filles au pair / Celle qui pense que l’ADN du sperme de DSK a été refilé par Sarkozy à la femme de chambre par l’intermédiaire des SR / Ceux qui savent désormais où se trouve la Casamance / Celui qui pense que le village de la petite va tout faire pour qu’elle ramasse un max de dollars quitte à retirer sa plainte / Celle qui parie que la petite ne se laissera pas acheter / Ceux qui trouvent que l’affaire DSK a une configuration de fable qui l’apparente à la Visite de la vieille dame et que ça fera un film super / Celui qui a assisté à une représentation de la Vieille dame en brousse et à chopé le sida la même année mais il n’y a aucun rapport car il était revenu d’Afrique et se camait en Suède / Celle qui estime que c’est cette Saint-Clair qui a tout manigancé pour ramener Dominique à la maison / Ceux qui prononcent le nom de Dominique avec toute la ferveur sucrée de l’Amicale des socialistes en dentelles, etc. 

    Image : Philip Seelen

  • Ceux qui vont en justice

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    Celui qui réapparaît menottes aux poings / Celle qui a porté plainte contre le Prince Charmant / Ceux qui voient la vie de leur enfant exposée aux regards du Tribunal / Celui qui se demande ce qu’il serait devenu avec un père ivrogne dans un pays en guerre et plus ou moins douze frères et sœurs si l’accusé n’a pas menti sur cela aussi / Celle qui regarde la mère de la victime de son point de vue de juge déjà grand-mère / Ceux qui violent et violentent tous les jours que Dieu fait en toute impunité / Celui qu’émeut l’humanité de la Cour / Celle qui sent la glace de la réalité la transir / Ceux qui découvrent que leur enfant est une femme / Celui qui tourne en rond dans la cage du non-langage / Celle qui se fait arracher en public les derniers aveux de son aveugle passion de jouvencelle / Ceux qui se rappellent leurs vingt ans / Celui qui plaide en tennis / Celle qui constate que ses dépositions n’ont rien retenu de l’essentiel de ce qu’elle a enduré / Ceux que choque le trop jeune avocat stagiaire qui taxe son client de salaud et de lâche pour le disculper de l’accusation d’être un violeur / Celui qui a ouvert sa maison au barbare en connaissance de cause / Celle qui a ouvert son cœur de mère au barbare avant de ramasser ses slips sales / Ceux qui trouvent toutes les excuses au barbare / Celui qui estime que sa cause est jugée d’avance vu qu’il est né du mauvais côté / Celle que le barbare a fascinée avant de sentir la pointe de son couteau sur sa gorge de roucoulante colombe / Ceux qui se barricadent dans le déni / Celui qui estime avec ses compères du Bar Le Bronco que toutes les femmes sont des putes et des salopes à dresser, sauf leurs mères / Celle qui souffre de se rappeler tout ce qu’elle a aimé de ce nul / Ceux qui envient cette passion de jeunesse tout à fait stupide selon les critères de la Raison / Celui qui se réjouit de remonter sur son voilier de 18m. après avoir jugé ce pauvre type mal barré à vie selon son expérience / Celle que la tristesse terrasse à l’instant où justice lui est rendue / Ceux qui se réjouissent de tourner la page / Celui qui s’est reconstruit en taule / Celle qui estime que cette cause qu’elle a défendue en tant que substitut du procureur devait l’être bec et griffes pour le bien des petites écervelées qu’abusent encore des prétendus princes charmants à couilles rabattues / Ceux qui ramènent tout à un excès de testostérone comme au Tour de France - enfin tu vois quoi / Celui qui espère sans se faire trop d’illusions que trois ans de travaux agricoles ou horticoles adouciront cette petite brute / Celle qui redoute de revoir un jour l’Homme de Sa vie au coin d’une rue / Ceux qui se sont faits à l’idée que les frasques les plus cuisantes du père seront répétées par le fils, et que la fille ne sera pas une oie moins blanche que la mère, etc.

    Image: Daumier

  • Ceux qui scrutent les eaux du fleuve

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    Celui qui dit toujours qu’il n’est pas antisémite, mais quand même / Celle qui n’ose pas dire à Reginald que son parfum l’indispose / Ceux qui vous trahissent pour votre bien / Celui qui attend les honneurs dus à son rang / Celle qui gère tant bien que mal un cousin friqué qu’elle estime réactionnaire / Ceux qui s’investissent dans le créatif / Celui qui affirme que Gonzague Saint-Bris gagne à être mieux connu / Celle qui redoute les influences d’Uranus sur sa vie / Ceux qui vous sourient à l’arrêt du bus / Celui qui a farci de lames de rasoir les morceaux de pain qu’il a jetés aux caniches nains de Madame Lempen / Celle qui insinue que Roudoudou le SDF est un pédophile potentiel / Ceux qui refusent de monter en téléski avec un étranger / Celui qui écoute du Mozart pour se remonter le moral / Celle qui pense qu’un conseiller communal catholique doit montrer l’exemple / Ceux qui ont donné leur vie aux chemins de fer / Celui qui vendra le Leica de son père dès qu’il aura canné / Celle qui estime que le bilan écologique de l’avion est très négatif / Ceux qui se rappellent que la Chandeleur, jour des crêpes, est aussi celui de la présentation de Jésus au temple de Jérusalem / Celle qu’épate le fait qu’un jet de sperme d’éléphant permette à une termitière de survivre pendant treize mois/ Ceux que la mise à mort des taureaux fait bander / Celui qui sait qu’il n’en a plus que pour trois mois au max / Celle qui sait quelle place est stratégique dans le tea-room Les Bosquets / Ceux qui recourent aux flashes précis de la médium Maude / Celui qui se signe à l’entrée des tunnels / Celle qui avait à la base le potentiel vocal de la Nicoletta des meilleures années / Ceux qui feraient des bornes pour un bon Cantal / Celui qui estime que tout de même José Bové reste José Bové / Celle qui reproduit la Joconde au point de croix / Ceux qui ne peuvent pas kiffer l’opérette, etc.

    Image: Philip Seelen

  • Ceux qui font fort

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    Celui qui attend que les caméras soient en place / Celle qui parle au nom de la Femme sur les plateaux / Ceux qui top-réagissent au BUZZ / Celui qui sait pourquoi on l’invite à l’émission-spectacle et qui y va de son numéro de colère absolument sincère n’est-ce pas / Celle qui intéresse la télé par son refus d’y participer / Ceux qui se retirent des estrades par subit dégoût physique / Celui qui constate que la petite abeille retrouvée dans le sarcophage avait une aile brisée / Ceux qui affirment que le roi est nu comme il sied à leur fonds de commerce / Celui qui enrage de ne pas être invité au débat avec BHL alors qu’il a d’aussi jolis costumes style négligé chic / Celle qui réagit en tant que socialiste chrétienne qui a toujours refusé la pipe à son conjoint / Ceux qui accusent la victime de victimiser / Celui qui estime qu’il est politiquement inapproprié de soupçonner un notable du Parti qui est de toute façon au-dessus du commun des caméristes américaines même pas syndiquées / Celle qui se met à la place du présumé innocent victime d’un priapisme irrépressible selon les codes de la psychiatrie notoirement apolitique / Ceux qui restent secs malgré l’obligation de saliver comme le chien de Pavlov / Celui qui prône l’obligation du port de la ceinture de chasteté électronique dont il a déposé le brevet au Luxembourg / Celle qui en conclut que sa vie de tribade de droite comporte moins de risques / Ceux qui se lavent l’âme à l’eau de source hélas polluée par la centrale d’à côté / Celui qui sourit de désespoir dans ses larmes de reconnaissance / Celle qui fait castrer son chat Strauss Cat / Ceux qui se reconnaissent dans les pulsions de l’obsédé et le font sentir à la serveuse noire du Kebab du coin / Celui qui retourne en forêt pour se ressourcer avec son iPad / Celle qui rit toute seule sans savoir pourquoi sauf que ça la réjouit de voire ce sale mec la queue basse / Ceux qui en concluent que les riches sont bien à plaindre et se paient un ticket de Tribolo pour pour ne pas passer pour trop pauvres / Celui qui constate que les affaires de cul font se ressembler tous les partis – Philippe de Villiers Dominique Strauss Kahn même combat on continue / Celle qui constate que le concept nietzschéen de chiennerie n’a jamais été si bien illustré que par les médias /  Ceux qui vocifèrent d’une même voix sur le plateau de télé tandis que le présentateur insiste sur le fait que la victime et le coupable sont peut-être un victime et une coupable ça dépend du point de vue en tout cas ça fait hyper-bander l’Audimat pujadiste / Celui qui rappelle gravement la sentence d’Oscar Wilde selon laquelle on n’a pas le droit de frapper un homme à terre étant entendu qu’Oscar n’a pas parlé d’une jeune Noire d’ailleurs protégée par la police hétéro / Celle qui se casse une jambe en fuyant le violeur qui lui reproche in petto de trop en faire / Ceux qui font fort en se disant avec les faibles - et ça aussi ça fait pisser le dinar / Celui se tamponne les yeux au collyre après le Grand Débat / Celle qui coupe le son de l’émission-spectacle avant de switcher sur les ours blancs / Ceux qui ne tirent aucune conclusion misanthrope ou morale de ce spectacle de l’abjection humaine vu qu’il ne s’agit somme toute que d’un spectacle, etc.

    Image : Philip Seelen  

  • Le gong

    medium_Gong2.jpgGong sur le moment est à la fois mon surnom et la chose. En elle chaque coup retentit jusqu’aux extrémités de ses tsunamis. Je ne suis plus alors que ce battant du Big Bang originel annonçant l’universel Ding Dong.
    Après quoi je redeviens Monsieur Ming et elle Miss Mong, partenaires de ping-pong à l’Espace Détente de la prison de Sing-Sing.

  • Le lait des nuits



    Maman renifle ces portulans humides avant même que je ne sache de quoi il retourne. La semence de ce jeune homme était surabondante, dira-t-elle plus tard avec le manque total de retenue qui caractérise souvent la mère typique.

    Il me semble d’abord que cela sent la pêche. Non, ce n’est pas la pêche: c’est l’amande que cela sent, l’amande douce, plus exactement la fleur d’amandier dans le vent tiède, le verger tout blanc des matinées de printemps, ou je me fourre le nez là-dedans et je vois plein d’étoiles et je ne pense pas que ça sorte de moi: je me figure comme ça que je suis un pylône et que j’ai puisé dans la profondeur d’un puits de fuel blanc.

    Longtemps cela s’épancha de moi par nappes au gré de rêves que je n’ai jamais notés, mais qui me reviennent parfois du tréfonds des années.

    Enfin je redécouvre depuis peu ce plaisir pris à la chasteté par les curés et les joueurs d’échecs, quand le corps endormi fait l’amour au sommeil.



  • Radiations libidinales

    littérature

    J’ai localisé le site des Mille Phallus au moyen d’un banal détecteur de radiations, mais la communauté scientifique n’aura jamais vent de ma théorie relative auxdites radiations: la Carrière avant tout.

    C’était pourtant clair. J’avais traversé cent fois ce coin de steppe supposé très à l’écart des zones à fouiller, et c’est en roulant un patin à ma nouvelle adjointe, arrivée trois jours plus tôt de Brisbane, prénom Darlene, vraiment la plante, que l’appareil s’est mis à grésiller.

    - Tu vois ce qu’on rayonne, Baby, lui dis-je avec mon esprit coutumier, et je fis réviser l’appareil pour le travail du lendemain.

    Or au soir du jour suivant, toujours avec Darlene, le détecteur recommence de s’agiter un max. Et là mon esprit scientifique se met à trotter; et ça se corse à l’instant où Darlene s’éloigne, puis quand elle revient. Sur quoi j’ordonne une fouille à cet endroit.

    Le nom de Darlene fut associé au mien lorsque nos services diffusèrent la nouvelle de l’extraordinaire découverte de l’armée des Mille Phallus, et j’eus loisir de poursuivre mes observations initiales quand débarquèrent les médias du monde entier, avec leur lot de Superwomen.

    Darlene ne fit aucune difficulté lorsque je lui recommandai de s’abstenir de la moindre allusion publique à nos petites expériences et à ma théorie. C’est à notre découverte qu’elle doit son nouveau poste de directrice de recherches à Melbourne. Notre secret est tout ce qui me rappelle cette liaison. D’ailleurs je ne m’attache jamais: la Science est une femme jalouse.

  • L'Obsédé

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    - La licorne est typiquement un mythe à caractère sexuel, remarque Bicandier en regardant les petites délurées du fond de la classe  qui pouffent de concert.

    Il te les dresserait à l’astiquer, se dit-il in petto. En attendant il mesure les limites très province de leur effronterie et ça lui donne des idées.

    Cependant il lui faut faire gaffe: par deux fois il a failli tomber, la première avec l’Africaine qu’il a dû menacer de lui faire sauter son permis de séjour si elle caftait, la seconde avec celle qu’il a retenue à la sortie des douches, dont il a joué de la réputation d’affabulatrice de première.

    C’est typiquement le mec qui se prend pour Dominator, mais il y a plus balèze que lui même s’il n’y voit que du feu.

    La preuve, c’est que pendant qu’il continue de jacter dans le vide, ce nul n’a pas idée de ce que matent les filles sous la table de l’Albanais, connu de tout le bahut pour être monté comme un âne sauvage.

  • Notes à la volée

     

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    La Désirade, autour du 15 mai 2011.

    La malle de Pessoa est un symbole de plus en plus significatif à l’ère de la notoriété d’un quart d’heure et des succès mondiaux d’un quart de saison. Non pas : écrire pour le tiroir, mais écrire pour quelques-uns et pour toujours, enfin comme si. Le bonheur d’écrire restant, évidemment, sans pareil et sans prix.

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    Les étalages de la librairie mondialisée ne sont rien, à mes yeux, à côté de la toute petite partie de ma bibliothèque réservée à quelques-uns où l’ Oblomov de Gontcharov et le Bartleby de Melville conserveront toujours leur place. Par goût de l’inaperçu ou du perdant ? Pas vraiment. Disons plutôt par amitié pour ceux qui sacrifient tout à leur indépendance et à leur rêverie tranquille, à quoi je m’identifie dans mon isba à l’écart.

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    Certains de mes anciens amis me disent infidèle parce que je suis resté fidèle à ce que j’ai été à vingt ans et que je continue d’être tout en ayant largué mille vieilles peaux qui leur servent toujours d’oreillers de paresse - et que représente donc l’amitié qui nous fait nous trahir nous-mêmes, sinon un simulacre ou un pis-aller ?

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    Rozanov ne me convient que privé et secret. Le Rozanov social et doctrinaire, le Rozanov clérical ou anticlérical, le Rozanov antisémite ou contempteur du christianisme, le Rozanov idéologue en un mot me laisse de glace, tandis que le Rozanov intime et spontané reste à mes yeux l’un des plus purs sourciers de l’émouvante beauté, notamment quand il évoque les femmes de son entourage. Pareil pour Céline dans un tout autre climat social et moral, qui n’est pas un écrivain de la chaude intimité mais un frère humain aux incomparables moments de tendresse, un musicien de la langue comme l’est aussi le Russe et, comme celui-ci, un sale type à ses moments de haine cristallisée par ses damnées théories…

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    Il faut regarder, de temps à autre, les pires émissions de télévision, pour se rappeler que «ça» existe. Qu’un Fogiel ou qu’un Cauet soient possibles et appréciés par des masses de gens: voilà ce qu’il faut se rappeler…

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    Corinth5.jpgLa vraie peinture, comme la vraie littérature, se font à la fois par le travail continu et par le désir intense que celui-ci entretient quand on ne travaille pas, les yeux fermés…

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    J’aime le terme d’Approximation, tel qu’en use un Charles du Bos, modeste et précis à la fois.

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    Le nouvel idéal du populisme suisse, en matière de culture, se traduit par le terme de HOBBY. Je trouve cela bien misérable. Cela me rappelle cette observation de je ne sais plus qui, à propos de l’esprit petit-bourgeois, défini par sa manière de trouver beau ce qui est joli et de déclarer joli ce qui est beau. À cette tendance correspondant aussi, et de plus en plus, l’évolution de nos rubriques culturelles, dont le seul terme de CULTURE est désormais remplacé par LOISIRS ou TEMPS LIBRE, en attendant BRICOLOISIRS…

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    La bleue est une fée verte qui provoque des tuées, comme on dit chez nous. Mais peu importe qu’on l’interdise ou qu’on l’acclimate : l’absinthe échappe à vrai dire aux lois ou aux convenances, relevant essentiellement du Mythe. 
    La partie suisse du mythe est paysanne et jurassienne, marquant à la fois un enracinement populaire terrien et un écart. Il y a en elle un mélange atavique de médecine familiale à secret et de consolation solitaire, sa légende locale l’associe à la vie des fermes autant qu’aux bamboches. Des générations de garçons de l’arrière-pays ont réitéré leurs tournées de fontaine en fontaine aux occasions solennelles ou fortuites, et l’on sait le bien qu’elle a fait aux poètes et artistes, entre autres originaux accablés par une réalité par trop propre-en-ordre, en tout cas ennemie de l’ivresse et des ailleurs du samedi soir.

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    Le Nouvel Observateur, magazine rutilant de la gauche caviar, titrait la semaine passée ILS ONT TOUT, à propos de la nouvelle oligarchie française, et l’on est supposé comprendre ce matin, à voir le pauvre DSK sortir menotté d’un commissariat new yorkais, que celui-là n’a désormais PLUS RIEN. Or je ne vois, pour ma part, que la chance inespérée soudain offerte à cet homme, certes cassé sur le moment, et promis à d’autres tribulations sans doute, à commencer par la rencontre annoncée de l’Amérique d’en bas au fond de quelque ergastule, mais quelle belle opportunité lui sera donnée de se refaire une vie plus humaine que celle d’un banal ponte, si tant est qu’il soit condamné. C’est ce que je me dis en tout cas en poursuivant ma (re)lecture du Voyage au bout de la nuit, que tant d’humanité noire imprègne, sans souhaiter pour autant le pire à ce formidable fat convaincu que tout lui est permis sur la première chambrière venue, et qui tombe pour « si peu »…

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    La femme hystérique veut un maître sur lequel régner, et c’est pourquoi la situation du maître ne m’a jamais tenté, pas plus que celle de l’esclave évidemment, qui revient au même.

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    La grande différence entre le roman selon Milan Kundera (et l’on pourrait dire selon Henry James ou selon Vladimir Nabokov, selon Philip Roth ou selon Saul Bellow), à mon sens le seul vrai roman reconductible indéfiniment et quoi qu’on en dise, par rapport aux faux romans actuels où l’Auteur a toujours le dernier mot, c’est qu’il laisse le lecteur absolument libre de circuler entre des personnages qui ont tous raison…

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    Ah les beaux socialistes à la Jack Lang, dont la morgue inimaginable s’étalait l’autre soir pour la défense de son excellent camarade, certes point indifférent au charme féminin, mais enfin tellement injustement humilié par l’affreuse justice américaine, tellement bafoué dans sa dignité, pour ainsi dire harcelé par l’affreuse juge, sans parler de la prétendue victime, alors que les barbares font subir cet outrage à la France – ah les suaves hypocrites pour lesquels l’honneur d’une femme, qui plus est noire et musulmane, ne compte plus pour rien dès lors que leur « exception française » n’est plus adulée comme il se devrait…

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    Céline2.jpgLa grande question que nous pose le Céline des pamphlets, souligne justement Henri Godard dans sa nouvelle somme (parue ces jours chez Gallimard), bien au-delà de son antisémitisme d’époque, est celle que nous pose sa haine, qui recoupe la haine actuelle se déployant tous azimuts dans tous les rejets de tous les racismes, et qui fait cet homme tellement humain et fraternel basculer dans l’abjection. Or, Henri Godard a mille fois raison de ne pas séparer les pamphlets du reste de l’œuvre. Ils sont là et ils doivent y rester. Le ressentiment de Céline a une histoire et Godard la suit pas à pas de l’enfance à la guerre et de l’Afrique aux prisons du Danemark, sans cesser d’interroger les romans et les lettres de l’écrivain, non seulement ses contradictions fameuses mais cette espèce de fascination vertigineuse qui le fait augmenter son mal par un mal plus grand et que nul ne saurait juger sans le prendre tout entier, par delà la jouissance du texte et les plus troubles plaisirs de la haine relancée par le lecteur lui-même…

     

    Images: Zdravko Mandic, Lovis Corinth, Louis Ferdinand Céline.

  • Notes à la volée


    Janus.jpgJean Dutourd me disait un jour qu’une idée notée est une idée perdue, mais je l’entends tout autrement pour ma part, à savoir qu’une idée notée est une idée en passe d’être travaillée et qu’elle procède donc d’une transmutation féconde, comme une journée notée peut être dite (c’est Paul Léautaud qui le disait) vécue deux fois. Cela n’invalide pas pour autant l’opinion de Jean Dutourd, qui s’exprimait en romancier ou en chroniqueur pressé craignant d’être freiné par la note, mais après tout chacun ses pratiques et formules, d’ailleurs amovibles ou à géométrie variable. Tout noter, à mes yeux, n’est pas tout figer mais tout sensibiliser.

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    Kundera3.jpgMilan Kundera s’est efforcé de couper court à tout aveu personnel dans son œuvre, comme à tout investissement de type autobiographique, ce qui ne me dérange pas plus que ça ne m’en impose. Mais l’homme Kundera n’en est pas moins sûrement omniprésent dans ses romans autant que dans ses essais. À ce propos, les auteurs qui voient une supériorité dans le genre même du roman, par rapport aux écrits autobiographiques et autres autofictions (terme actuel plus chic) me font sourire, car nombre d’entre eux, incapables de composer de vrais romans (ce que fait à l’évidence un Kundera) se contentent en somme d’appeler romans des récits dont ils sont les protagonistes (je pense autant à Philippe Sollers qu’à Jacques Chessex, entre bien d’autres), quand ce ne sont pas des carnets et autres journaux « extimes »…


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    À quoi correspond l’obsession de la nudité ? Je me le demande. Et qu’est-ce que la pudeur ? Est-ce affaire d’éducation, ou s’agit-il d’autre chose ?
    Dans notre famille, notre grand-mère maternelle Louise, née Wuillemin, figure typique du puritanisme protestant vaudois, incarnait cette peur, voire ce dégoût envers toute forme de sexualité explicite que la nudité représente par excellence, avec des formules que je me rappelle comme autant de mises en garde modulant sa pruderie, entre le «cache-moi ça !», le « veux-tu te taire » et autres « ce ne sont pas des choses dont on parle ! »
    Mais à quoi correspondait cette phobie elle-même ? N’était-elle pas, simplement, le revers de la même obsession ? C’est ce qu’on pourrait penser maintenant en assistant aux débats et autres combats entre libertins (ou prétendus tels) et pudibonds. Tout cela que le bon sens populaire, chrétien ou païen, relativise évidemment comme de tout temps…
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    Questions à poser à une soirée chic aux gens qui se disent libérés: comment vivez-vous ce que vous appelez un épanouissement sexuel digne de ce nom ? Oserez-vous en parler ce soir devant les Duport et les Moser ? Pourrez-vous en parler sans gêne et sans ricaner ? Et vos enfants se mêlent-ils à vos conversations à ce propos lors de vos barbecues ? Vos enfants vous ont-ils raconté leurs expériences hétéros ou homosexuelles ? Ainsi de suite, dans le genre des questionnaires à la Max Frisch…

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    Ce que je ressens de la peinture se résume essentiellement à cette formule : ce que je vois me regarde. Cela m’a pris vers quatorze ans avec Utrillo, dont les rues hivernales, les murs décatis, le décor de théâtre désolé à petites silhouettes noires, le dôme vaguement oriental du Sacré-Cœur et les arbres décharnés, me regardaient et me parlaient, pour ainsi dire, mélancoliquement ; et de là me vient aussi le goût de certaines couleurs alliées, à commencer par un certain vert et un certain gris, la base fatale d’un certain blanc cireux (chez Courbet aussi, ou chez Vlaminck) et les bleus froids comme la douleur de solitude, enfin les rouges et les oranges de la sensualité dont le feu prend dans l’autoportrait de Munch découvert tant d’années après…

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    À Propos de Francis Bacon, Philippe Sollers écrit quelque part que cette peinture nous atteint « direct au système nerveux », et c’est à la fois une affaire d’intensité de la couleur et de trouble plus profond lié à ce que le peintre appelle la flaque, à savoir le portrait caché de ce qu’il montre quand il montre un homme, un chien ou un pape. Tout cela follement pulsionnel et fusionnel quant au matériau et à la forme (Zamoyski pourrait ici parler de forme pure, il me semble), électriquement diffus et cependant hyper-précis et conduit par la gueule de la Ligne, si l’on peut dire. Ceci dit pour la part dionysiaque de la peinture, Cézanne représentant essentiellement (à mes yeux du moins) la part apollinienne, sauf dans quelques toiles assez chaudes du tout début.

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    DeStaël39.jpgLa photo n’a rien à voir avec la peinture, j’entends : même la vraie photo, avec la vraie peinture. La peinture qui reste de la photo ne m’intéresse pas, moins même que la photo, qui en dit souvent plus que la peinture en terme d’image, mais il me semble que la peinture, j’entends la vraie peinture (disons jusqu’à Nicolas de Staël et ensuite celle de quelques-uns seulement de plus en plus rares) surpassera toujours la photo en terme de perception totale, par tout ce qui fait notre corps physique et spirituel, et de diffusion par la forme dépassant les formes…


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    La seule pensée qui me touche est en somme la pensée émue ou la pensée émouvante, non du tout au sens sentimental ou même affectif, mais au sens d’une émouvante beauté de l’idée surgie, que je dirai d’un ordre échappant à la psychologie mais pas aux affects universels qui font accéder à la pensée le cinéma japonais ou la poésie t’ang, la musique baroque ou le blues et le rythm’n’blues, ainsi de suite, dans l’esprit panoptique de Merleau- Ponty ou de Sloterdijk.

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    Chessex25.gifCe film, ce livre relève-t-il de l’érotisme ou de la pornographie ?
    À vrai dire on oppose trop confortablement érotisme et pornographie, comme si le premier était a priori plus admissible et la seconde forcément « inappropriée », pour user du langage moralisant des temps qui courent.
    Or ce n’est pas du tout mon sentiment. En littérature, l’appellation érotique m’a toujours paru bourgeoisement ou petite-bourgeoisement hypocrite, même dans le rayon spécialisé, tandis que la franche pornographie (disons l’érotisme explicite d’un Sade, d’un Bataille ou d’un Genet) me paraissait plus naturellement franche et saine (ou malsaine et tordue, quelle importance ?), étant entendu que le véritable érotisme dépasse absolument ces catégories en contaminant toutes la réalité par effusion radieuse et bandaison polymorphe où tout acquiert, par le verbe ou la mélodie, la forme et les sens multiples, du fruit et de la bête…

  • Ceux qui manquent à la lumière

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     Celui qui est enfant prodigue de naissance / Celle qui laisse sa lumière en partage aux vivants ou supposés tels / Ceux qui se retrouvent pour se retrouver eux-mêmes / Celui que toute mésentente tracasse / Celle qui raccommode les amitiés déchirées / Ceux qui se demandent pardon / Celui qui renoue avec son double de vingt ans / Celle qui se rend à la soirée des ex avec le sourire / Ceux qui se revoient de 7 en 14, de 14 en 18 , de 39 en 45 et même au delà / Celui que son besoin de paix fait déposer tout orgueil / Celle qui aspire à la bonne réciprocité / Ceux qui s’oublient à la lumière de leur mémoire / Celui qui relit ce matin des pages de L’Echelle de Jacob de cet adorable catho réac que fut le paysan philosophe Gustave Thibon / Celle qui découvre les secrets de sa mère dans ses écrits de veuve / Ceux qui se sentent plus proches de beaucoup de morts que de peu de vivants / Celui que vivifie le verbe universel que se disputent les cultures et les religions et les églises et les sectes et les facs de théologie et d’athéologie / Celui qui se dit qu’il n’est personne d’autre qu’une personne / Celle dont la seule présence pacifie les fous furieux que nous sommes dans la Maison jaune du monde immonde / Ceux qui se réfugient sur le trottoir pour en fumer une avec leur ennemi juré / Celui qui sifflote hello le soleil brille brille brille dans la purée de pois de ce jeudi de l’Ascension mal barré pour un week-end de rêve / Celle qui sent que l’amour est plus fort que son ressentiment / Ceux que l’aveu délivre / Celui qui se délie de son serment de ne plus jamais serrer la main de son frère ennemi encore plus frère qu’ennemi / Celle qui fait confiance à la nature humaine sans être sûre que la nature soit humaine / Ceux qui agissent selon leur cœur avec l’aide d’un comprimé d’Aspirin Cardio 100 à 15 balles 60 la boîte de 90 / Celui que les fêtes religieuses de sa confession familiale émeuvent toujours pour Dieu sait quelle raison que la Raison ignore en dépit des dernières avancées des neurosciences et tout le toutim / Celle qui a gardé le sourire malgré le mal qui la rongeait / Ceux qui ne trouvent que le silence pour exprimer ce qu’ils ressentent devant ce cercueil, etc.
    Image : L'ubac, huile sur toile, JLK.

  • Les Xperts

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    … La scène de crime, pure de tout indice en apparence, vierge de toute trace de violence ou de sécrétions, constitue le grand défi de cet épisode que notre équipe de spécialistes va relever, forte des acquis et des procédures de la plus haute technologie, il y a là l’image même du Mystère Postmoderne par rapport auquel celui dit de la Chambre Jaune fait figure d’archétype obsolète…

    Image: Philip Seelen

  • Ceux qui laissent béton

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    Celui qui marne pour la coquette / Celle qui ne manque pas une remise de prix / Ceux que la réussite accable / Celui qui récolte même ce qu’il n’a pas semé / Celle que le bavardage a vidée comme un évier / Ceux qui se raccrochent à ce qu’on dit / Celui qui disparaît dans ses sous-entendus / Celle qui s’agite aux alentours d’elle-même en personne / Ceux qui se reconnaissent dans le personnage de fat disert que tu désignes à l’instant dans cette séquence de liste où il te rappelle l’énoncé de sa carte de visite en se flattant de te la remettre selon l’usage japonais étant entendu que le Japon il connaît autant que les Nations Unies / Celui que l’angoisse métaphysique reprend dès que le fondé de pouvoir Python la ramène à la réu des cadres moyens / Celle que tétanise la peur du Sous-Chef / Ceux qui ont un flingue (chargé) dans leur armoire perso / Celui qui relit Je ne joue plus de Miroslav Karleja qui l’a marqué à 25 ans / Celle qui se retire de la partie carrée / Ceux qui ne savent comment t’atteindre /Celui que saisit l’effroi du vendredi 13 / Celle qui se rit de la superstition du doctorant en physique nucléaire / Ceux qui se font passer pour des chats noirs alors qu’ils sont tout en bas de l’échelle / Celui qui se regarde de travers /Celle qui repeint les volets ouverts de la maison close / Ceux qui entrent par la petite porte avec leur grande bouche à la Mick Jagger / Celui qui se saoule de ses haines / Celle qui désamorce les humeurs de la Cheffe / Ceux que le voyeurisme rend aveugle / Celui qui a pas mal évolué en peinture en ne travaillant que du regard / Celle qui ponte les cœurs / Ceux qui lavent leurs péchés à l’eau de jouvence / Celui qui ne sait plus comment s’écrit le mot péché et ce qu’il peut bien signifier / Celle qui estime que le nœud du problème de son cousin Dominique se situe au niveau du nœud / Ceux qui prennent acte du fait que le Fonds Monétaire International permet aux vieilles bourses de se gonfler / Celui qui cherche une allusion à son nez camus dans cette liste établie à son insu / Celle qui sent que Quelqu’un la regarde de là-haut et qui lui adresse un clin d’œil au cas où / Ceux que le mépris des médiocres encourage en quelque sorte / Celui qui danse avec l’Administratrice du de l’Espace funétique / Celle qui désinfecte les enfants défunts / Ceux qui ne pensent qu’à repartir quand ils ont constaté où qu’ils étaient misère / Celui qui dit à Molly qu’il reviendra sans penser qu’elle le croit / Celle qui tombe ce matin sur cette phrase qui lui fait du bien : « C’est peut-être ça qu’on cherche à travers la vie, rien que cela, le plus grand chagrin possible pour devenir soi-même avant de mourir » / Ceux qui se sentent mieux d’avoir fait quelques pas dehors où que l’herbe a reverdi samedi / Celui qui s’attarde dans les temples déserts / Celle qui se grise de caresses derrières les persiennes du studio de l’étudiant stylé / Ceux qui n’ont pas eu d’enfance et en tirent des arguments dont les enfants pâtissent / Celui qui croit donner le change et se prend au jeu de dupes à son corps peu défendant / Celle qui croit rester propre sur elle en s’exprimant toujours au figuré / Ceux qui stressent dans le caisson de décompression mentale, etc.

    Image : Philip Seelen

  • Aude Seigne, Prix Bouvier 2011

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    Aude Seigne, après Douna Loup, revigore notablement la relève littéraire romande. Ses Chroniques de l’Occident nomade sont d’un véritable écrivain, dans la foulée de Bouvier et de Cingria. La jeune Genevoise vient de décrocher le Prix Nicolas Bouvier. 

    Un petit livre épatant a marqué, récemment, l’apparition d’Aude Seigne. Ses Chroniques de l’Occident nomade signalent immédiatement,en effet, la rare maîtrise d’une «lectrice» du monde. Le bonheur d’écrire va chez elle de pair avec la justesse du regard et le mélange, rare dans le genre, de ses impressions de voyageuse et de ses échappées amoureuses.
    Qu’elle évoque un premier voyage en Grèce, à 15 ans, où elle découvre «l’état nomade», le «silence vertical de la rue ouagalaise» où elle lit L’Idiot de Dostoïevski chez des «amis d’amis d’amis d’amis», ou encore le «rapport humain pur» qu’elle vit en plein désert du Rajasthan avec deux jeunes gens, Aude Seigne sait ressaisir à tout coup le «génie des lieux» et sa diffusion sur les êtres…
    Aude6.jpg- Mais qui êtes-vous donc, jeune fille ?
    - Je suis née à Genève le 14 février 1985. J'y ai toujours plus ou moins vécu mais je n'ai commencé à aimer Genève qu'en voyageant. J'ai eu une enfance heureuse, bien que stricte. Cela s'est gâté lorsque mes parents ont divorcé, quand j'avais 11 ans. En parlant d' « expérience fondatrice », je pense que celle-ci fut radicale, même si je n'en comprends la portée qu'aujourd'hui. C'est aussi à cet âge-là que j'ai commencé à écrire régulièrement. J'ai fait un premier voyage sans mes parents à 15 ans qui a été comme une secousse après des années assez sombres. Après, c'est un peu devenu une obsession. J'ai fait une maturité en grec ancien suivie d'une année sabbatique où je multipliais les petits jobs pour pouvoir partir plus longtemps. Je me motivais en me disant qu'une heure de travail, c'était une nuit en auberge de jeunesse quelque part dans le monde. Cette année a été très formatrice, et pas seulement sur le plan du voyage. J'ai ensuite fait un bachelor en littérature française et en langues et civilisations mésopotamiennes. Le calendrier universitaire me permettait de voyager 2 à 3 mois par année. Actuellement, j'écris mon mémoire de master sur la fragmentation dans la littérature de voyage au XXe siècle (Henri Michaux, Nicolas Bouvier et Lorenzo Pestelli pour être précise). Je travaille depuis deux ans comme rédactrice pour le site web de la Ville de Genève. Je suis un peu à un tournant, dans le sens où mes nombreux projets ne pourront prendre forme qu'après ma soutenance de mémoire, en septembre.
    - Vous semblez très lectrice. Pouvez-vous détailler votre rapport à la lecture ?
    - J'ai toujours lu, mais pas toujours avec la même régularité. J'ai appris à lire avant d'aller à l'école donc je devais lire beaucoup pour faire passer le temps pendant que les autres apprenaient. La lecture m'apparaissait alors comme une activité normale, quotidienne et sans hiérarchie (les contes aussi bien que la bande dessinée ou les romans de gare). C'est surtout au collège que j'ai eu envie de lire les « grands auteurs ». En année sabbatique, je me suis pourtant dit: « En tout cas je ne ferai pas des études de littérature! ». Mais c'est ce que j'ai fait, comme si cela me rattrapait. Mon rapport à la lecture est donc assez complexe: du côté académique, il m'a fallu lire beaucoup d'auteurs pour leurs innovations stylistiques, formelles, etc. Ces auteurs ne m'ont pas toujours plu mais ils aiguisent le regard, ils « forment le jugement » comme on dit. D'un point de vue plus personnel, j'ai un plaisir un peu narcissique à lire des récits de voyage: voir se formuler des impressions que j'ai eues sans pouvoir les nommer. Dans l'acte de lecture, j'accorde beaucoup d'importance au plaisir: plaisir de se reconnaître, plaisir à entendre intérieurement des sons harmonieux. C'est pourquoi ces deux dernières années je n'ai presque rien lu: j'ai l'impression que mes études ont déformé ma lecture et me forcent à voir le texte comme un objet à disséquer....
    - Comment l’écriture est-elle venue au jour ?
    - J'ai commencé à écrire assez jeune. Je devais avoir 8-9 ans quand j'ai demandé une machine à écrire parce que je voulais être écrivain. Mais j'ai aussi tout de suite su que je ne serais pas un écrivain de fiction. J'étais plantée devant ma machine et je ne savais pas quoi écrire! J'ai commencé un journal intime peu avant mes 11 ans, que je tiens encore aujourd'hui avec plus ou moins de régularité. Mes voyages ont fait partie de ces journaux, qui sont pourtant très peu factuels. Ce sont plus des journaux de l'intime que des journaux intimes en fait. Vers 10 ans, j'ai aussi commencé la poésie. Pour des impressions fugaces, où tout semble clair, ou alors pour des angoisses diffuses, cela m'a toujours semblé la forme la plus adéquate. A 13 ans, j'avais déjà tout un recueil de poèmes. Je l'avais même envoyé à des éditeurs qui ont dû bien rigoler.
    - Comment avez-vous conçu et construit ce premier livre ?
    - En fait, il s'agit du deuxième… Pour le premier, je suis tombée dans l'arnaque classique des maisons d'éditions qui demandent beaucoup d'argent et ne font quasiment pas de promotion. J'étais tellement heureuse qu'une maison d'édition m'accepte que j'ai été d'accord de payer. J'ai donc publié un recueil de poèmes intitulé Variations sur un hiver amoureux aux éditions Baudelaire. Mais la qualité littéraire de ces poèmes est, à mon avis, très inégale.
    Mais pour répondre à votre question à propos de ces Chroniques, j'ai pris des notes pendant tous mes voyages, sans intention particulière. Après avoir lu tant d'écrivains voyageurs et ayant toujours un peu écrit, cela me semblait normal, l'écriture faisait partie du voyage. Ce n'est qu'en 2008, suite à un séjour assez éprouvant à Damas, que j'ai ressenti un trop-plein. Six mois auparavant, j'étais en Inde et j'avais à peine eu le temps de revenir, de me remettre dans le quotidien, qu'on m'annonçait que je partais pour la Syrie. Bien sûr, cela m'enchantait, mais au retour, quelque chose avait changé. J'ai pris ça comme un débordement, un besoin de vivre ce que je n'avais peut-être qu'accumulé. J'ai compris que j'avais fait beaucoup d'expériences très jeune et qu'elles m'avaient atteintes – en bien comme en mal – à un point que je ne soupçonnais pas. Après tout je ne racontais jamais mes voyages! J'ai donc conçu les Chroniques de l'Occident nomade à ce moment-là. Je voulais raconter en quelques dizaines de chroniques – une à deux pages chacune, condensées et précises - l'ensemble de mes voyages, pas de manière linéaire mais selon le principe de l'association d'idées. J'ai repris des notes de certains de mes voyages mais seulement pour les avoir en tête car je voulais quelque chose qui soit très ancré dans mon style actuel, libéré de ce que j'avais pu écrire auparavant sur le même sujet. Je voulais un texte au présent, qui semble très spontané. Je voulais donner l'impression que j'analysais chacune de mes sensations et de mes interrogations au moment même où je les vivais. Evidemment, au moment de l'écriture, ces sensations avaient souvent plusieurs années donc il m'a fallu me replonger dedans, c'était presque un travail de spiritisme! Au bout de deux ans, j'ai décidé de clore ces Chroniques. J'en ai revu l'ordre afin que le lecteur ne perde pas trop le fil, notamment au niveau des personnages que je rencontre ou qui m'accompagnent. Il y a aussi trois Chroniques qui ont été écrites à part, indépendamment de ce projet, et que j'ai décidé d'insérer dans l'oeuvre car elles me semblaient pertinentes. Je vous laisse deviner desquelles il s'agit!
    - Comment travaillez-vous ?
    - Je pense avoir en partie répondu dans la question précédente. Je crois que j'ai en moi à la fois une sensibilité immense, une approche primesautière des choses, et une méthode rigoureuse, qui vient en partie de mon éducation calviniste. Je crois que les deux s'expriment dans mon travail. Au moment de l'écriture, j'accorde beaucoup d'importance à la sensation, au laisser-aller, au dire les choses comme elles sont même si cela peut être moche et maladroit (c'est pourquoi j'aime beaucoup la notion d' « écriture automatique » chez les Surréalistes). Je me dis: « Tu peux écrire ce que tu veux, de toute façon tu peux tout changer après! » Et effectivement je reviens longuement sur le texte après. Par exemple, je fais particulièrement attention aux sonorités. J'aime qu'un texte sonne bien quand il est lu. Tout texte devrait pouvoir être lu à haute voix, même sans en comprendre le sens, un peu comme une formule magique qui fait du bien. J'aime que les choses soient à la fois graves et belles, contradictoires. Et c'est pareil dans l'écriture.
    Aude1.jpg- Qu’est-ce que cet «être de langage» que vous dites être ?
    - Un « être de langage » est un être que le langage, qu'il soit oral ou écrit, touche profondément. Il peut s'agir du sens d'un mot lors d'une conversation animée ou de la rêverie diffuse que suscite un nom de ville lorsqu’on se le répète intérieurement. L' «être de langage » sent ces variations-là car il met le langage, sous toutes ses formes, au-dessus de toute forme de communication. Quand on sait que 90% de la communication est non-verbale, c'est un peu désespérant parce qu'on peut se dire qu'un « être de langage » est moins attentif à ces 90%-là. Je tire ce chiffre d’une étude menée par Albert Mehrabian en 1981 qui a, paraît-il, montré que 7% de la communication passe par le sens de mots, 38% par la voix et la tonalité, et 55% par tout le reste.
    - Comment voyez-vous l’évolution d’Aude Seigne ?
    - J'ai d'autres projets d'écriture, mais rien de clair pour le moment. Je suis assez touche-à-tout, donc il n'est pas du tout dit que mon prochain livre parle de voyages, du moins pas de la même manière. Je n'ai aucun doute sur le fait que je continuerai à écrire mais mon but n'est pas de publier à tour de bras, surtout si ce que j'ai à dire se répète (je ne le souhaite pas). D'un point de vue professionnel, j'aime l'idée que l'écriture est un outil qui offre de nombreuses possibilités. J'ai déjà expérimenté la dissertation académique, la création littéraire et l'écriture pour le web, alors pourquoi ne pas passer aux guides de voyage ou au journalisme! Je pense aussi qu'il est temps pour moi de recommencer à voyager, et peut-être d'aborder l'ailleurs par d'autres aspects (vivre un peu à l'étranger ou monter des structures pour les jeunes voyageurs par exemple).
    - En quel animal aimeriez-vous vous réincarner ?
    - En un oiseau, un oiseau migrateur tant qu'on y est et qui aurait aussi la capacité de se poser sur l'eau. Je me suis toujours dit que cela doit être enivrant de pouvoir se déplacer à sa guise dans les trois dimensions de l'espace. Et d'entreprendre un grand voyage tous les six mois pour se rendre dans un autre chez soi. Et de pouvoir sentir l'eau fraîche sous son ventre quand on est posé sur l'eau.
    AudeS.JPGAude Seigne. Chroniques de l’Occident nomade. Editions Paulette, 133p.

  • Mon frère cet inconnu

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    … Vous ne trouvez pas que nous nous ressemblons ? / Certes, cela m’a tout de suite frappé / Puis-je vous demander votre nom ? / Dubol, Fabien Dubol / Et le nom de votre père ? / Aymon, Aymon Dubol, et vous ? / Guillaume Dubol, fils d’Aymon Dubol / Et c’est où que tu descends ? / Je descends à Dijon, d’ailleurs on y est, et toi ? / Je ne descends qu’à Dole / Alors salut, Dubol / Salut Dubol…
    Image : Philip Seelen

  • Ceux qui calment le jeu

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    Celui dont la seule présence apaise / Celle qui reste près de toi même quand elle n’est pas là / Ceux qui lèvent les yeux pour ne pas tomber / Celui qui se retire en forêt dont il sait le silence plein de cris des carnages continuels mais c’est la vie que voulez-vous / Celle qui a entendu parler de la Prière du Cœur sans trop savoir de quoi il s’agit alors qu’il y a Internet un peu partout non mais des fois / Ceux qui ne trouvent pas que la story de l’enfant Jésus soit très efficace au niveau développement personnel sauf à focaliser le message multiculturel des rois mages mais rois de quoi ça reste à discuter pour faire sens / Celui qu’émeut toujours le moindre geste d’abandon / Celle qui n’ouvre sa porte qu’aux colporteurs dont elle a vérifié la traçabilité personnelle du double point de vue du casier et des maladies sexuellement transmissibles / Ceux qui rayonnent même en cas de panne générale de secteur / Celui qui a établi le Top Ten des livres à conseiller aux Cadres de l’Entreprise sans oublier le Goncourt qui leur permette de dire deux trois mots dans leurs moments de représentation / Celle qui fréquente le confessionnal du Père Amédée qui a le don de la remettre en forme autant qu’une Piste Santé / Ceux qui se font à eux-mêmes des cadeaux dont ils ne manquant pas de se remercier par écrit / Celle qui fait toujours le signe de croix avant d’accomplir le sacrifice de son métier d’amour / Ceux qui disent (sans trop y croire) qu’il vaut mieux être piétiné que piétiner ceux qu’ils piétinent sans le vouloir (disent-ils) / Celui qui convoite la console Louis XIV de Maman pour se consoler de ce que sa sœur Edmée à mis à l’abri pendant sa retraite au couvent de Saint Frusquin / Celle qui se dit qu’elle sera comprise après comme il en fut de cet Henri Beyle dit Stendhal / Ceux qui affirment qu’ils n’ont pas que ça à faire à ceux qui leur demandent le chemin de la Concorde alors qu’on est du côté République, etc.

    Image : Philip Seelen

  • Ceux qui donnent le change

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    Celui qui a racheté une plage avec son parachute doré pour y établir son bidonville perso / Celle qui gêne un peu les familiers de l’intéressé en se prétendant la fille préférée de Jacques Chazot / Ceux qui lancent une nouvelle secte dans laquelle ils recueillent les déçus de la Scientologie qu’ils se promettent d’essorer par des moyens encore plus scientifiques / Celui qui est entré au couvent des Ursulines rasées en se prévalant de son diplôme de sociologue et son état de veuf pacsé / Celle qui se torche d’être sans-papiers/ Ceux qui ne sourient pas à leur bourreau pour lui enlever l’illusion qu’ils sont meilleurs que lui / Celui qui ne lit même plus les lettres qu’il s’envoie / Celle qui se raconte son prochain roman dans l’eau du bain qui en a refroidi / Ceux qui ont gardé leur soutane après l’avoir jetée aux orties mais on ne sait jamais / Celui qui a décidé d’en finir avec la vie sans trop savoir laquelle / Celui qui s’est donné un jour par semaine pour connaître un peu de la condition de l’auteur en période de vaches maigres / Celle qui écrit des poèmes sur les SDF auxquels elle donne toujours quelques centimes d’euros s’ils ont vraiment l’air d’en avoir besoin / Ceux qui se disent chercheurs et trouvent depuis des lustres le bon moyen de renouveler leur Bourse / Celui qui s’est fait connaître en tant que poète du Nouveau Zen alors qu’il n’en a rien à braire du vide de son verre/ Celle qui se lamente volontiers de ses succès outrageants aux jeux de casino qui l’empêchent finalement d’être reconnue en tant que poétesse mystique / Ceux qui se disent à l’écoute des humbles qui n’écoutent pas vraiment leurs conseils tarifés / Celui qui sait que la fin du tunnel risque de déboucher sur une vallée de larmes en espérant qu’il ne manquera pas le début du dernier épisode des Experts / Celle qui craint d’entrer en retraite où on lui a dit qu’on n’avait plus de vraies vacances / Ceux qui ont l’air de s’excuser de reposer dans leur cercueil en dépit des efforts consentis par les employé de l’Espace Funétique, etc.

    Image: Philip Seelen


  • Ceux qui posent en leur chair

    Freud20 (kuffer v1).jpgCelui qui surgit dans la clairière de la véranda / Celle qui repose sur le divan chamarré / Ceux dont la chair vibre au blanc de Krems / Celui qui enlace la grande chienne glabre à ventre rose / Celle qui étale ses longs cheveux orangés sur le demi-queue / Ceux qui ne voient pas dans les corps de Lucian Freud le moindre académisme ni la moindre obscénité / Celui qui fait observer à la vieille Frau Professor de Tübingen la délicatesse des bourses du jeune Irlandais rougeaud /Celle qui résume bien l’esprit de la peinture de Lucian Freud en affirmant que tout y est large ouvert / Ceux qui rêvent d’un jardin où chacun serait accueilli dans sa splendeur mince ou dans sa pantelante décrépitude / Celui qui trouve une émouvante beauté au dos monumental du performer trônant gras et ferme sur son cul / Celle qui a rarement vu des chiens si chiens en peinture / Ceux que le respect de ce peinture pour son sujet (qui est essentiellement sujet de peinture-peinture) incitent eux-mêmes à une sorte de silence sacré devant La Chose / Celui qui remarque que le timbre de la voix de Lucian Freu commentant ses œuvres a la même douceur que celle de Bergman prenant un acteur dans ses bras ou que Francis Bacon dans le chaos de son propre atelier / Celui qui affirme que l’essence de l’art de Freud (le petit-fils de Sigmund) se concentre dans ses fusains et ses gravures / Celle qui redécouvre la grâce de ses bourrelets graisseux sous la lumière d’une fin de matinée /  Ceux  qui laissent venir à eux la beauté des choses, etc.

    (Notes prises au sortir de L’Atelier de Lucian Freud, à voir absolument à Beaubourg)  

     

    Image: la mère de l'artiste

     

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  • Une douce folie ordinaire

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    Sur Une femme sous influence de John Cassavetes

    Qui est fou et qu’est-ce que la folie ? Comment vivre une vie « normée » par les codes familiaux et sociaux sans devenir dingue ? Y a-t-il un équilibre possible entre ce qu’on peut dire une vie poétique, intense et belle, où il y ait place pour la beauté et la bonté, la créativité et les échappées de l’amour, et une existence quotidienne dite ordinaire ?
    Telles sont les questions, entre autres, que pose ce film toujours aussi extraordinairement vif, tendre, socialement percutant, psychologiquement pertinent et artistiquement accompli dans son mélange de simplicité et de beauté brute, que représente Une femme sous influence de John Cassavetes, réalisé en 1974, qui valut un Golden Globe de la meilleure actrice à Gena Rowlands et nous rappelle quel grand comédien est aussi Peter Falk dont on sourit en passant des quelques tics familiers à un certain inspecteur Columbo...
    Ce qu’il y a peut-être de plus fou dans Une femme sous influence, c’est sa sagesse et son humanité profonde. À peu près à la même époque, une autre forme d’hystérie déchirait le couple de Taylor et Burton dans un film tiré d’une pièce d’Edward Albee, Qui a peur de Virginia Woolf ? Or, cet épisode de la guerre des sexes ne laisse en mémoire qu’une brûlure acide, d’une douleur noire, tandis que le film de Cassavetes, sans édulcoration pour autant ni happy end, inscrit chaque implosion – qu’on dirait aujourd’hui pétage de plomb – dans un contexte nuancé par la présence de la famille, des potes ouvriers de Nick, des enfants surtout, sous le signe de l'amour.
    Ce film est d'abord un merveilleux portrait de femme sensible, à la fois bonne fille pas snob et bonne mère, à laquelle Gena Rowlands donne toutes les nuances de la malice et de la naïveté feinte ou réelle, du besoin de fantaisie et de tendresse, autant que des capacités de s’occuper de la maison et des mômes de façon conséquente. Dès le début on la sent au bord d’un gouffre, autant que son jules accablé de travail sur ses chantiers, en contremaître souvent retenu la nuit. Ils se sont d’ailleurs trouvés, et mutuellement élus, sur un fond de douce folie, plus radical chez elle il est vrai – probablement lié à une réelle faiblesse nerveuse. Or, la mère de Nick, qui n’a jamais encaissé le rapt de son fils par cette femme « bizarre », fera la décision pour son enfermement en institution psychiatrique, avec l’aide du médecin de famille – pouvoirs conjoints, auquel s’allie celui du Pater familias accumulant les gestes « tout faux » malgré sa nature naturelle et pour mieux se conformer à l’image qu’il se fait du chef.
    Cassavetes1.jpgCe qui est également réjouissant, à relever après les « innovations » de Dogma, c’est que le film de Cassavetes soit si pur de toute idéologie et de tout dogmatisme. Dans les compléments, un passionnant entretien avec Michel Ciment confirme d’ailleurs ses priorités en matière d’observation et de jugement, et la philosophie qui la sous-tend. Il y a du Raymond Carver là-derrière, donc du Tchékhov. Ces auteurs-là ne démontrent pas tant qu’ils montrent. Voici le gâchis de nos vies pourries par des normes trop rigides, trop soumises au Système et à ses règles pseudo-morales ou pseudo-religieuses. À la fin d’Une femme sous influence, Mabel étant revenue de l’asile et des électrochocs, la mère de Nick comprend et semble admettre qu’elle est aussi dingue qu’avant et plus aimante encore et que rien n'y fera. De son côté, le pauvre père se voit rejeté par ses enfants jusqu’à comprendre qu’il ne les retrouvera pas sans passer par l’amour de Mabel - et de proposer alors tranquillement de « ranger ce bordel ». C’est cela même : ce film nous aide à « ranger le bordel ». Cinématographiquement cela se fait par des images simples, intimes et chaleureuse (même un chantier peut sembler intime et chaleureux), des plans alternant plages de tendresse et fureur criseuse en cadrages hyper-rapprochés, des hors- champs pour montrer ce qui se montre sans image, bref un film de purs sentiments-sensations qui fait autant mal au corps et à l’âme qu’il fait du bien au cœur…

    Cassavetes5.jpgJohn Cassavetes. Une femme sous influence, 1974. Le film est intégré dans un coffret contenant 5 DVD, avec Shadows, Faces, Meurtre d’un bokkmaker chinois et Opening night, et autant de suppléments très appréciables. Ocean, 2009.

  • Ceux qui s’attardent sur le quai

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    Celui qui a connu l’Amour fou l’année de ses onze ans  et n’a jamais rien admis ensuite en dessous de cette totalité dans sa vie d’homme plutôt lesbien et passionné d’ornithologie / Celle qui a lu tout Guy des Cars dans ses traductions en suédois /Ceux qui aiment être palpés par la réflexologue Davidson / Celui que la peinture de Francis Bacon fascine sans le combler autant que Goya et Soutine dans la filiation des bouchers féeriques dont le patron reste Rembrandt / Celle qui entretient des rapports secrets et sacrés avec ce qu’elle appelle son Divin Bouton / Ceux qui se disent croyants pour en imposer à l’assemblée des retraités en recherche / Celui qui gerbe sur le futon blanc de la cantatrice balte aux ongles verts / Celle qui attend les barbares et le Saint-Esprit en fumant des Pall Mall / Ceux qui ont un cœur mais évitent de le montrer par timidité / Celui qui aime converser un jour avec un penseur style scout genre Michel Serres et le lendemain avec un rebelle renard à la Michel Foucault / Ceux qui croient savoir à quel type de derrière rebondi ils peuvent faire sentir leur érection matinale dans le métro bondé sans se prendre un pain sur la gueule ou un coup de boule dans les parties / Celui qui se met en colère quand on se gausse de son plan Je Bois Mon Urine Tous les Matins / Celle qui dit volontiers qu’elle lit Tchouang-tseu pour la seule sonorité du nom / Ceux qui vont nus dans les fourrés du Bois de la Gaule / Celui que sa libido défaillante a rendu moins sévères en matière de mœurs déviantes / Celle qui prétend que les homos sont plus intelligents que les hétéros tout en convenant que son panel d’observation manque de base scientifique /Ceux qui s’estiment élus sans savoir par Qui mais quand même par Quelqu’un qui les a repérés dans la masse /  Celui qui ne sait trop quoi dire à Godot quand celui-ci se pointe enfin et s’excuse du retard avant de  lui proposer un confit d’oie à Sarlat / Celle qui se dit la Sagan russe post-post-moderne / Ceux qui attendent la sortie de la messe pour faire la peau à celui qui les a déshonorés en possédant celle qui est respectivement leur fiancée et leur sœur, etc.

  • Ceux qui veillent

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    Celui qui a tenu la main de l’ami toute la nuit de Noël pour l’aider à faire face au crabe / Celle qui reste immobile dans son fauteuil Voltaire à se rappeler les bons moments d’une vie d’amour / Ceux qui se taisent après que le feu s’est éteint / Celui qui se fera tranquillement oublier de ceux qui se prétendent ses amis / Celle qui se relève la nuit pour écouter le silence du fleuve / Ceux qui reposent côte à côte sans dire rien que de temps à autre I love you ou me too / Celui dont on entend le cliquetis de la machine à écrire Olivetti de la cour de la maison romaine au septième étage de laquelle reste allumée la lampe de sa mansarde où il recopie son essai sur Cola di Rienzo / Celle qui s’arrête dans la rue de midi pour écouter un fado diffusé en sourdine par le transistor du très beau garagiste / Ceux qui s’aiment dans le train de nuit au rythme du tagadam parfois dominé par les cris de la voyageuse / Celui qui lisait De l’inconvénient d’être né lorsque retentit la détonation dans la chambre voisine où créchait l’étudiant en philosophie Zoran auquel il avait promis de lui rendre le livre sans trop tarder / Celle qui aime passer des nuits blanches avec ses amants noirs / Ceux qui attendent ils ne savent quoi sans fuir pour autant / Celui qui n’ose pas dire à sa mère qu’il n’en peut plus de la voir se priver de sommeil alors que rien ne le calme mieux que de la voir dormir / Celle qui est amoureuse de son locataire philosophe en dépit de leur différence d’âge de trente ans et du fait qu’elle n’a rien compris au livre de ce M. Merleau-Ponty (quel joli nom !) qui reposait sur sa commode et dans lequel elle a guigné / Ceux qui sourient à leurs souvenirs des lendemains de Noël en enfance, etc.
    Image : Philip Seelen

  • Ceux qui hantent L'Angle du Hasard

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    Celui qui donne rendez-vous à la fille poreuse au bar à l’enseigne énigmatique / Celle qui reflète tout le temps le temps / Ceux qui sont gagnés par la torpeur des fonds d’établissements publics où l’on se palpe à mains plus que nues / Celui qui engage une conversation à caractère métaphysique dans la porte à tambour de l’hôtel Cosmos de Petrograd (actuellement Pétersbourg) / Celle qui passe l’aspirateur durant ton interviouve d’Alain Cavalier évoquant le silence des images / Ceux qui se demandaient si la chanteuse couchés sur le piano à queue laisserait entrevoir son intimité au public à majorité quadragénaire / Celui qui édicte le code vestimentaire des soirées spéciales du Mandarin lyrique / Ceux qui ont lancé le culte de l’escarpin noir dans les courts métrages postmodernes / Celui qui brouille tous les repères en lisant L’Homme révolté d’Albert Camus dans cette boîte échangiste / Celle qui fut une bonne cheftaine dans la Patrouille des louveteaux et qui parachève sa vocation en tant que critique littéraire du Temps / Ceux qui se rappellent les messages subliminaux des regards du Consul givré à mort / Celui que touchent au cœur les ombres vivantes de Shadows aux mouvements magnifiés par le jazz de Charlie Mingus / Celui qui se sent en état second à la lecture du dernier roman de Jean-Jacques Schuhl qu’il s’attarde à lire dans le chalet d’Amanda sis en zone à maxirisque d’avalanche lui faisant imaginer les titre du tabloïd Le Matin genre La star disparue était-elle suicidaire et que deviendra sa chienne afghane Lula ? / Celle qui lève un garçon sauvage des Boweries en se flattant de lui révéler sa bisexualité naturelle et plus si désir sincère / Ceux qui ont toujours préféré les pages hard du journal Spirou aux passages soft des 120 Journées de Sodome / Celui qui estime qu’un site naturaliste « osé » du type WebCamWorld est générateur d’un nouvel humanisme cosmicomique / Celle qui se repose de l’avachissement babylonien de l’époque en s’adonnant au chant grégorien au-dessus de la limite des conifères / Ceux qui se sentent trahis par les mots de leurs mails / Celui qui se demande si le discours des portables sera longtemps supportable / Celle qui provoque un tsunami mental chez son partenaire en jetant soudain son phone dans la mare dite de l’Avatar maudit / Ceux qui ont tout sexualisé sauf le Sexe / Celui qui parle théorie des cordes à la plus tout à fait vierge que ses abdos de boxeur cubain surexcitent / Celle qui préfère les strippers brésiliens restés très catholiques païens aux Chippendales sculptés dans le caoutchouc puritain genre Barbie mec / Ceux qui descendent à l’Hôtel Louxor dans l’espoir de « toucher le torse de Pharaon » selon l’expression des baudelairiens de la meilleure époque / Celui qui se rappelle les bustes chapeautés flottant sur la brume des rues de Salamanque à l’imitation du Belge Magritte / Celle qui a piaffé des nuits entières à la Totcha de Séville que lui révéla le taxiboy à créole / Ceux qui se rappellent les apparitions des Mains d’Orlac dans un film de John Cassavetes qui les a étranglés d’émotion, etc.


    (Cette liste a été établie en marge de la lecture d’Entrée des fantômes, dernier songe romanesque de Jean-Jacques Schuhl paru avant-hier dans la collection L’Infini de Gallimard )

  • Congélation

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    …Words, Words, Words, se dit la jeune fille, à qui on ne la fait plus en ces matières que les mots gèlent et trahissent, d’abord elle se demande quelle femme a écrit ça si c’est une femme, dont le langage est plutôt d’une imitation de mec imitant la femme, ou, si c’est d’un mec, elle aurait de la peine à le laisser parler même le temps d’un café au Flore – bref ton flash sur la flesh ça me laisse froide et tes abstractions tu peux te les déchirer…

    Image : Philip Seelen

  • Un ange passe

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    Qui était Kafka ?, de Richard Dindo

    On voit d’abord Prague dans la magie d’un rêve éveillé, dont les façades baroques polychromes se déploient ensuite en beauté, puis on entre dans un palais où se trouve un bureau, et voici, dans cette maison bourgeoise, cet appartement cossu, et l’écrivain note à propos de tout ça : prison. « Tu ne peux pas vivre à Prague, mais pourrais-tu vivre ailleurs ?», se demande-t-il. De même lui est-il pénible de travailler aux Assurances ouvrières, dont il est pourtant un employé modèle. Et vivre auprès des siens, qu’il reconnaît les gens les plus aimables, lui est également un poids. Il se sent étranger auprès de son père qui l’écrase, et sa mère soumise au patriarche lui est de peu de secours, quant à ses trois sœurs et à ses beaux-frères, il ne leur adresse quasiment pas la parole, n’ayant rien à leur dire. Plus lourd à porter : son corps même lui est une entrave : « Avec un tel corps on ne peut arriver à rien ». Et revenant en leitmotiv lancinant, ce constat désespéré : « inapte à tout, sauf à la douleur ».
    Rien pourtant du lamento stérile dans Qui était Kafka ?, dernier film du réalisateur alémanique Richard Dindo, qui joue sans cesse sur l’opposition de la beauté (beauté de la ville et de ses architectures, mais aussi des visages de Kafka lui-même et de ses amis Max Brod et Gustav Janouch, ou de ses amies Felice, Milena et Dora) et de l’insatisfaction fondamentale taraudant l’écrivain, proportionnée à son inextinguible soif de pureté.
    medium_Kafka1.JPGAlternant les propos lancinants de Kafka (auxquels la voix comme assourdie de Sami Frey convient idéalement), et les témoignages de ses proches, le film de Richard Dindo rend admirablement ce qu’on pourrait dire un climat affectif et spirituel, oscillant entre l’angoisse coupable (l’ombre du père terrible évoquée dans une longue citation de la lettre fameuse) et la possibilité de l’île Littérature, dans laquelle il va mener sa vraie vie. Incompris de ses parents, Kafka trouve en revanche, auprès de Max Brod, un premier lecteur conscient de son génie, et le jeune Gustav Janouch lui montrera une vénération qu’il s’efforcera vainement de décourager. Max Brod dit merveilleusement ce que lui inspire la prose de Kafka, comme l’écrira Milena au lendemain de sa mort, dans un hommage aussi lucide que poignant. Ce que rend également le film, notament avec le témoignage des trois amies de Kafka, c’est le rayonnement extraordinaire de sa personne, et la déchirure vécue par elles de le sentir si peu fait pour la vie, si l’on excepte l’embellie finale auprès de Dora Diamant.
    medium_Kafka7.JPGEpuré, mais riche de détails significatifs (la séquence d’un film d’époque, telle image du ghetto dont Kafka dit qu’il se contenterait de baiser les pieds des habitants, ou tels portraits du père et de la mère, la déclaration finale de Max Brod sur son refus d’obtempérer à l’ordre de brûler les manuscrits inédits, ou enfin le témoignage non moins émouvant de Max Pulver), l’ouvrage du maître documentaliste est à la fois celui d’un connaisseur intime de Kafka et d'un imagier inspiré, qui a su filtrer la douleur et la douceur de Kafka mais aussi sa prodigieuse aptitude à transmuter le plomb du quotidien en or poétique, sans se départir de ce que Max Brod appelle son « sourire métaphysique »…

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