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  • Ceux qui vivent entre-les-mondes


    Panopticon201.jpgCelui qui vise un créneau / Celle qui a gardé tous les 33 tours de Ray Ventura / Ceux qui composent des herbiers / Celui qui investit dans la tourbe canadienne / Celle qui se rappelle sa mère Honorine en faisant ses vitres / Ceux qui pensent que les arbres sont les dieux de la Terre / Celui qui parle des romans d’Henry Bordeaux au tea-room Dorian Gray / Celle qui se rappelle la puanteur de poisson du port d’Innsmouth / Ceux qui trient les déchets au bord de la rivière / Celui qui se flatte de maîtriser l’usage du point-virgule / Celle qui se méfie des blonds / Ceux qui se rappellent leur découverte de Calvino / Celui qui chérit secrètement sa déprime / Celle qui se dit elle-même une porcelaine de Saxe / Ceux qui passent la nuit à la belle étoile sur l’herbe de Delphes / Celui qui ne kiffe pas l’opéra (dit-il) / Celle dont le sweatshirt s’exclame Go West / Ceux qui usent du mot « foutraque » / Celui qui prêche la bigamie au bar Le mouton / Celle qui s’est spécialisée dans l’étude de Pisanello pour une bête histoire de cul / Ceux qui incendient des églises / Celui que sa mère considérait comme le nouveau Clayderman / Celle qui est convaincue de dire la vérité parce qu’elle crache tout ce qu’elle pense / Ceux qui se débarrassent des raseurs en leur rendant service / Celui qui augmente ta solitude de sa seule présence / Celle que les silences de son conjoint ont poussé à le poignarder un dimanche matin rue des Cascades / Ceux qui citent Saint Jean Chrysostome dans les vernissages, etc.

    Image: Philip Seelen

  • Ceux qui restent poreux

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    Celui qui lit Un Véronèse, le dernier roman d’Etienne Barilier, près de la porte-fenêtre de sa villa spacieuse de chef de clinique donnant sur un jardin soigné / Celle qui a toujours pensée que le fils Barilier écrivait trop et que ça pouvait nuire à la réputation de son père pasteur / Ceux qui ont tous les livres de l’éminent auteur sous papier pergamin / Celui qui est impressionné par la compétence et le sérieux de ce putain de joueur d’échecs / Celle qui noue les cravates du Maître quand il va recevoir un prix / Ceux qui ont souffert en leur adolescence comme souffrent les personnages de Laura et de Passion et d’Un Véronèse / Celui qui s’inscrit dans la filiation droite d’un Thomas Mann auquel on souhaiterait la réplique plus cinglante d’un fils genre Klaus / Celle qui pense en musique et trouve beau ce roman qui pense en peinture / Ceux qui sentent que tel ou tel livre restera / Celui qui se revoit à Venise l’hiver de ses vingt ans sous la neige / Celle qui ne se souvient plus du titre du morceau qu’il y a dans La Mort à Venise mais qui se rappelle que c’est du Malher et qu’elle a le disque vinyl quelque part / Ceux qui sont allés le même jour voir au Kunstmuseum de Vienne le Véronèse dont parle Thomas Bernhard dans Maîtres anciens et qui se sont rencontrés là et se sont ensuite mariés et ont vieilli comme le vieux de Véronèse et sont allés se recueillir sur la tombe de TB au-dessus de laquelle gloussait un pigeon symbole de pureté dans certaines cultures / Celui qui est premier partout et que ça fait parfois se sentir un peu seul / Celle qui confie à son amie Doris qu’en fait son écrivain est moins chiant qu’il n’y paraît / Ceux qui ne s’intéressent qu’au motif dans le tapis / Celui qui se sent plutôt du parti des sans-cravates mais ne crache pas pour autant sur les réguliers / Celle qui a gardé la jupe plissée qu’elle avait en mai 68 / Ceux qu’émeuvent toujours les avancées d’un artiste / Celui qui à son quarantième livre retrouve une espèce de candeur / Celle qui sait voir la vraie noblesse là où elle se trouve / Ceux qui savent pourquoi Thomas Bernhard et Cézanne regardaient Véronèse avec tant d’attention, etc.

    Image: Jeune homme entre le vice et la vertu, de Véronèse.

  • Mobbing

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    - Cette femme me colle, répéta le tout jeune nouveau comptable du service contentieux de l'Entreprise au responsable des ressources humaines, elle ne me lâche pas, elle s’assied sur mon bureau, elle me prend par le cou, elle me touche, elle me zyeute, un jour ça va finir par la main au derche, vraiment ça commence à bien faire...
    - Revenez me voir ce soir, dit le beau Tibère au pauvre garçon que sa ressemblance avec Johnny Depp désignait à toutes les convoitises.
    Et le même soir:
    - Le bouquet c’est cet après-midi. Cette fois elle m’a fait des avances claires et c’est carrément la menace. Elle me dit que ça ne serait pas bien ce soir si je ne venais pas chez elle, elle et un certain ami voudraient m’avoir rien que pour eux, ils me trouvent terriblement à leur goût et voudraient m’associer à leurs jeux, même que ça pourrait influer sur ma carrière. Vous voyez le plan ?
    Le pauvre garçon tremblait d’indignation devant le beau Tibère, qui lui fit comprendre d’un seul regard, assorti d’une caresse professionnelle, où était son avenir.

  • Ceux qui révisent leur jugement

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    Celui qui pense que l’écrivain a bonifié grâce à son chien / Celle que la bonté diffuse irradiant La Carte et le territoire (en librairie le 8 septembre) a immédiatement scotchée / Ceux qui ont toujours craché sur M.H, sans ouvrir aucun de ses livres / Celui qui estime qu’aucun romancier français actuel ne voit la société avec plus de juste aplomb que l’amer Michel / Celle qui objecte que l’amer Michel l’est de moins en moins / Ceux qui n’aiment rien tant qu’être surpris par un écrivain qui les a parfois déçus pour parler gentiment / Celui qui prend ces notes à la terrasse ensoleillée du Café Les Trois Rois de Fribourg surplombant les eaux vert olive de la Sarine / Celle qui voit en Houellebecq un poète de la réalité dure adoucie par son regard / Ceux qui décident d’être artistes « pour avoir l’monde à refaire / se la jouer anarchistes / et vivre en millionnaires » / Celle qui éclate en sanglots en constatant que Damien Hirst l’a pas reconnue au cocktail d’Amanda Lear / Ceux qui invitent Jeff Koons à leur partouze pour leur Action de Body Art recyclée en sérigraphies par la Banque de Crédit Genevois / Celui qui expose les brouillons volés à Houellebecq par sa voisine irlandaise / Celle qui se propulse attachée de presse de l’artiste conceptuel Jed Martinson en jouant sur l’influence de son père enrichi dans le pétrole russe / Ceux qui travaillent « dans l’humain» sans renier leur parti pris minimaliste / Celui qui ne lit plus les journaux depuis qu’il y collabore / Celle qui a gardé quelques « supports fétiches » dans les médias / Ceux que les guêpes et les cloches endiablées du couvent voisin énervent à la terrasse des Trois Rois où ils savourent un poulet au panier en se racontant le dernier Houellebecq / Celui qui constate à l’observation de son oncle Palamède que la sécrétion de testostérone diminue décidément avec l’âge alors que l’élévation de la masse graisseuse peut s’accentuer malgré la diète / Celle qui se dit spirituellement plus proche de Michel Drucker que de Jean-Pierre Pernaut / Ceux qui ne se sont pas reconnus au cocktail d’Amanda Lear mais se sont promis de se rappeler de toute façon / Celui qui se dit un guerrier en matière de rendement / Celle qui n’a pas levé un Winner pour le laisser douter de son art / Ceux qui s’exclament « Yes we can » en se targuant de leur potentiel win-win, etc.

    Notes prises en lisant le nouveau roman de Michel Houellebecq, La Carte et le Territoire, en librairie le 8 septembre.

  • Ceux qui sont à cran

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    Celui qui ne supporte plus les silences de sa conjointe au caractère trempé en dépit de son prénom de Solange / Celle qui rappelle toujours à Victor qu'elle lave ses caleçons malgré sa qualité de membre du Rotary / Celui qui remet sa décision de tout à l'heure à plus tard / Celle qui ne peut trancher sans se couper / Ceux qui ne décideront qu'après avoir consulté la base / Celui qui prend le temps de vous prendre le vôtre / Celle qui est jalouse de ton temps perdu à lire Proust et autres auteurs obsolètes selon ses codes de battante qui attend le prochain Marc Levy / Ceux qui ramènent tout à du déjà-vu / Celui qui reste vacher à la tâche / Celle qui en pince pour le bouèbe / Ceux qui ne craignent pas de se montrer pédants en précisant que le terme patoisant de « bouèbe » vient du mot allemand Bube, le garçon, et qu'il désigne l'aide d'alpage que les armaillis charrient plus souvent qu'à leur tour en rêvant plus ou moins de le peloter après deux ou trois verres de kirsch mais charrette on est des hommes nous faut pas croire / Celui qui se fait tatouer un Edelweiss sur l'épaule / Celle qui se fait surprendre à cueillir des orchis vanillés par un membre de l'Eglise des derniers jours / Ceux qui raffolent des paysages de Kokoschka qui rendent la nature alpine moins alpestre, etc.

    Image : Le Cervin, vu par Oskar Kokoschka

  • Un amour de rapt

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    Anne-Sylvie Sprenger publie son roman le plus abouti avec La veuve du Christ

    Anne-Sylvie Sprenger vivait la double expérience de l'attente d'un enfant et de la perte d'un ami (Jacques Chessex) lorsqu'elle écrivait son troisième livre. Comme Vorace et Sale fille, La veuve du Christ confronte les pulsions du sexe et les interdits de la morale puritaine en terre calviniste. Or, maîtrisant une situation « limite », la romancière lausannoise donne ici son meilleur livre.
    - Quel est le point de départ du livre. On pense évidemment au sort de la jeune Autrichienne Natascha Kampusch, mais en quoi cet acte de séquestration vous parlait-il particulièrement ?
    - Ce livre poursuit en quelque sorte le questionnement de Sale fille, où je tentais de comprendre les liens ô combien complexes et perturbants qui unissent une enfant abusée à son parent abuseur. Si je me suis ici inspirée de l'histoire de Natascha Kampusch, c'est parce qu'elle était pour moi la plus emblématique de ce fameux «syndrome de Stockholm», qui veut que la victime, pour supporter l'intolérable, commence à nourrir des liens affectifs pour son bourreau. Imaginez qu'ils allaient skier ensemble! C'est ce mécanisme de défense, de survie, qui m'a interpellée. Cette façon de transcender l'horreur par l'illusion de l'amour. N'est-ce pas d'ailleurs ce que fait l'écrivain quand il sublime les enfers par l'illusion esthétique?
    - Quel mobile anime votre bourreau ?
    - Comme c'est souvent le cas pour les pédophiles ou ceux que les médias appellent des «monstres», Victor est un faible. Un homme meurtri, inadapté aux rapports sociaux et enlisé dans ses peurs. Une relation avec un enfant lui apparaît alors comme le seul lien affectif possible, tant il craint les autres adultes. Or je ne voulais pas faire de Victor un monstre : je voulais voir ce qu'il pouvait y avoir d'humain chez un tel personnage. J'y ai trouvé une grande solitude, un grand besoin d'amour, mais aussi, paradoxalement, un grand désir de pureté. Victor ne cherchait pas à assouvir ses besoins sexuels. Sa solitude va bien au-delà.
    - Qu'en est-il plus précisément de son obsession de la pureté?
    - J'avais envie de confronter, dans ce roman, deux visions du christianisme. Il y a la vision déprimée de Victor, figée sur l'image du Golgotha, coupable et terrifiée. Et puis il y a la vision de Lena, qui entrevoit la Résurrection, et qui a donc accès au rachat. Loin des dogmes, Lena voit plus clair. Elle ressent cette présence et cet amour divin auquel elle s'abandonne. Elle peut alors affirmer, en toute simplicité: «Dieu nous aime, Victor, Dieu nous aime.» Mais Victor ne se sent jamais digne de cet amour.
    - L'amour de Lena vous semble-t-il réellement crédible ?
    - Je suis convaincue, au plus profond de moi, et ce de façon totalement instinctive, qu'une telle histoire d'amour est possible. Je crois plus que tout à la rencontre de deux solitudes, et les bribes de récit qu'a confiés Natascha Kampusch à sa sortie n'ont fait que me conforter dans cette conviction.
    - Par le corps, le sexe puis l'amour, le roman va vers l'acceptation de la chair porteuse de vie. Mais pourquoi « suicidez »-vous Victor ?
    - Parce que Victor est un lâche. Il n'a pas la force de vivre ce destin trop grand pour lui que lui propose Lena: s'enfuir ensemble et commencer une vie normale ailleurs. J'avais envie, dans cette histoire, de montrer la force d'une victime. Lena a repris le dessus sur sa vie, elle a accepté son destin d'enfant kidnappée, mais elle ne veut pas en rester là. Elle exige de Victor qu'il ait le courage d'assumer leur amour en le vivant pleinement. Hélas Victor n'en a pas la force, empêtré qu'il est dans ses propres obsessions coupables. Et plus Lena se révèle outrageusement forte, pleine de ce mystérieux instinct de survie, plus Victor est confronté à ses faiblesses et son incapacité à vivre normalement. D'où le suicide.
    - Vous dites tenir particulièrement à ce roman. Pourquoi cela ?

    - Ce roman contient quelque chose d'intime : un déchirement total dans lequel la vie m'a jetée l'année passée: j'ai écrit ce roman enceinte et en deuil. Et j'ai l'impression d'y avoir mis toute ma joie d'être mère et toute ma peine d'avoir perdu un des êtres les plus chers de ma vie. Peut-être est-ce illusoire, mais je pense que ces émotions résonnent dans ce roman. Comble d'ironie, ce livre est aussi la promesse faite à l'ami décédé. Je me devais de l'écrire.
    - Qu'en est-il de son écriture ? Vous y exprimez souvent beaucoup en peu de mots, avec des ellipses assez nouvelles chez vous. Cela résulte-t-il d'un travail particulier ?
    - J'ai plutôt l'impression d'avoir accepté ma voix. Cette écriture, c'est ma voix intime, celle qui me vient spontanément, celle avec laquelle je vis le monde. Au départ, je ne lui faisais pas confiance. Je pensais qu'il fallait écrire autrement, mieux, plus beau. Avec Sale fille, où je me suis risquée un peu plus à cette musique intime, j'ai compris que je pouvais faire confiance à cette voix venue de si loin en moi.
    - Les thèmes et le climat, physique et moral, des livres de Jacques Chessex sont très présents dans ce livre. Y a-t-il là une sorte d'hommage explicite de votre part ?
    - Depuis mon premier roman, les lecteurs et professionnels ont vu une parenté entre mon univers et celui de Jacques Chessex - alors que je n'avais alors jamais lu ses livres! Effectivement, après découverte de son œuvre, la parenté me semble aussi évidente. Elle n'est pas voulue, elle est juste là, comme lorsque deux amis se retrouvent l'un à travers l'autre. Cela ne se fabrique pas et ne s'explique pas. Quant à l'hommage, il est dans cette promesse, dont je vous parlais un peu plus tôt...


    Un pur amour
    C'est une histoire assez atroce que raconte Anne-Sylvie Sprenger dans La veuve du Christ dont il se dégage pourtant une tendresse proportionnée à l'horreur subie par la protagoniste: non tant d'avoir été séquestrée de sa huitième à sa dix-huitième année par une espèce d'homme-enfant, plus égaré que méchant, que de s'être retrouvée en butte à la normalisation, livrée aux psychiatres, aux médias et à ses parents, qui se sont empressés de lui arracher l'enfant de son inadmissible bonheur. Du moins Lena trouvera-t-elle un dernier refuge auprès des «fiancées» du Christ d'un couvent, accomplissant son pur amour.
    Comme dans ses deux premiers romans, et proche en cela de Jacques Chessex, Anne-Sylvie Spremger sonde les zones les plus délicates, parfois les plus scabreuses, où la sensualité se trouve en butte aux interdits moraux ou religieux. Séquestrée par un névrosé que les femmes terrorisent (sa propre mère incarnant la femme castratrice, qui a probablement poussé le père au suicide), la jeune Lena découvre le plaisir – alors que Victor espérait la garder pure –, puis l'amour auquel il finit par accéder lui aussi, avant de fuir dans le suicide. Elliptique, poétique et remarquablement musical, ce roman en impose, par une sorte d'invraisemblable vraisemblance.

    Anne-Sylvie Sprenger. La veuve du Christ. Fayard, 152p.

  • Le temps de Charles-Albert Cingria

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    Il est peu d’écrivains contemporains qui semblent plus étrangers que Charles-Albert Cingria aux tumultes de ce qu’on appelle l’actualité, et qui nous propulsent à la fois, avec autant d’énergie, au cœur même du présent. Cingria aura traversé la moitié de notre siècle ponctué de révolutions locales et de guerres mondiales sans que ses écrits n’en conservent de traces significatives, et pourtant on se tromperait en affirmant qu’il a ignoré son époque. Ce n’est pas qu’il se voile la face ou qu’il prône le dégagement. Simplement il vit à un autre étage. Ce n’est pas qu’il soit coupé de la réalité. Au contraire il l’investit avec une intensité particulière, mais d’une manière qui lui est propre. Ce n’est pas qu’il fuie la terre des hommes. C’est qu’il l’arpente et l’habite à sa façon. Son temps n’est pas celui des grands événements et des grandes questions du jour dont, relevait Jean Paulhan, il se « foutait complètement ». Son temps n’est pas celui des horloges pointeuses, et pourtant la firme Cingria ne chôme pas : c’est l’officine d’un scribe peut-être irrespectueux des horaires mais qui alimentera tout de même quelque quatre mille cinq cents pages imprimées. Son temps n’est pas celui des modes littéraires, ni des écoles ou des mouvements. Cingria ne s’inscrit guère dans l’esprit du temps au sens d’une conformité suivie ou subie, mais cela ne l’empêche pas d’être de son temps. Ainsi va-t-il fréquenter les écrivains et les artistes de son époque, tant en Suisse romande qu’à Paris. Ses portraits et jugements, qu’on aurait tort de ne borner qu’à leur plaisant cocasse, témoignent d’ailleurs d’une acuité de perception et d’une qualité d’évocation sans pareille. Les pages qu’il consacre à Ramuz ou à Léautaud, à Modigliani ou à Stravinski nous paraissent aujourd’hui encore d’une cinglante pertinence alors que tant de gloses à prétentions avant-gardistes ont perdu toute saveur de surprise et tout éclat. Certes l’humeur, à base de susceptibilité froissée ou de prévention plus sérieuse, gauchit-elle nombre des opinions qu’il formule sur ses contemporains. On n’ira pas chercher dans son œuvre un tableau bien objectif des productions artistiques ou littéraires du moment. Plus que quiconque Charles-Albert est personnel dans la ferveur de ses adhésions autant que dans la véhémence de ses fulminations. Du moins ses goûts rompent-ils avec tout souci de se montrer à la page.

    « Nous ne nous occupons pas de l’âge (pas de l’actualité) : nous ne nous occupons que des qualités, lesquelles sont comparables quel que soit leur âge. Une chose d’un temps vaut mieux que celle d’un autre. Nous aimons cette chose. C’est ainsi que, bien que le cubisme ou le surréalisme soient actuels (en réalité ils ne le sont plus, mais ils prétendent à l’être), nous ne faisons aucune difficulté de nous charger du grief de « passéisme » (d’abord qu’est-ce que c’est que ce mot ?) en détestant cette stupidité pour être ce qu’il nous plaît d’être, d’antique ou de moderne ou de n’importe quel temps. »

    Il y a un provincialisme dans le temps, disait à peu près T.S. Eliot, come il y en a un des lieux. Or Cingria ne se cantonne pas plus dans la considération d’une modernité fabriquée, que dans l’idée provinciale au possible qu’il n’y aurait que Paris pour donner le ton ou que paris pour le corrompre.

    « L’art appelé moderne (constructivisme, abstractionnisme, idéisme et mille incommensurables stupidités de ce genre) n’est pas un art naturellement moderne, mais un art voulu moderne. Voulu en dépit de cause, car il ne l’est pas ; voulu avec des éléments imaginaires, mais, surtout – il faut dire cela, car c’est vrai -, sans émotion réelle de la vraie vie, sans spiritualité ou matérialité, ni pour les sens, ni sous l’impulsion d’une passion quelconque. Ce n’est alors qu’une fabrication cérébrale ».

    Si le présent n’est pas une valeur ensoi pour Cingria, il y a pourtant une actualité proprement cingriesque, et qui est celle en somme de sa langue, donc de son être manifesté. Il y a ce travail que le poète accomplit sur le tout-venant des jours. Il y a la rue, il y a les gens, il y a les livres, il y a les routes dont le ruban se déroule souplement sous le caoutchouc boucané de sa bicyclette et le conduit à travers champs et forêts, il y a le monde, il y a les saisons que ponctuent le vin nouveau et les feuilles mortes. Charles-Albert n’est pas claquemuré dans sa tour de papier, il fait son miel de cette poussière dorées des jours ouvriers tout se réjouissant, « demain, parce que c’est dimanche ».

    medium_Cingria7.JPGL’écriture de Cingria ne voudrait rien devoir à l’exécré « moderne voulu moderne », et cependant il y a une modernité de Cingria qui nous saute aux yeux et qui le fait novateur de la langue autant sinon plus qu’André Breton ou que Max Jacob ou que Jean Cocteau. Au premier regard, l’on a peine à croire que Charles-Albert Cingria soit le contemporain de Jean-Paul Sartre, et pourtant s’il n’est pas vraiment représentatif, comme on dit, de ce même siècle où a été formulée la théorie de la relativité et où ont été appliqués les préceptes de l’amour libre, Cingria ne nous touche pas moins par sa façon de faire vibrer ce que Cendrars appelait le profond Aujourd’hui, avec une sorte de juvénile classicisme.
    On a souvent parlé du baroquisme de Cingria, mais pas assez sans doute de son classicisme, ou disons plus précisément de la latinité, de la base d’airain de sa propre langue qui font de lui le contemporain simultané de Claudel et d’Apulée. Sa phrase jaillie, tendue, toute souple, cinglante, même sauvage, a conservé quelque chose de sainement archaïque qui n’exclut pas tous les contours et les ornements, les dorures et les arabesques. Il y a là un mélange de force tellurique et de grâce civilisée très rare.
    Cependant, préludant même à l’acte d’écrire il y a d’abord ce marmonnement qu’on pourrait dira la basse continue et la base de toutes les improvisations de cette voix aussitôt reconnaissable – et voilà le miracle.
    Il faut alors citer la phrase du Canal exutoire où Charles-Albert salue l’apparition dans une brasserie de cet individu apparemment semblable à tout un chacun et que sa qualité d’être identifie à celui que les Chinois appellent l’homme-humain :

    « Il suffit qu’il y ait quelqu’un. »

    Et ce quelqu’un n’est pas tomé là par hasard mais a surgi dans un ange du temps vivant où il est donné à l’être – « c’est un temps u deux de stupeur insondable dans la vie » – de reconnaître sa nature.
    Ainsi s’éclaire la double ubiquité de Cingria dans le temps et dans les lieux, qui est une disposition à l’unité bien plus qu’on ne le pense, une vocation poétique à sensibiliser tous les points de la circonférence à partir d’un seul moyeu. Bien moins errant qu’on le croirait au vu de ses incessantes déambulations, Charles-Albert, dans son vagabondage, était « le moins vagabond des hommes », affirmait justement Jean Starobinski, parce qu’il « allait à la rencontre de l’ancien, du permanent ».

    Charles-Albert Cingria s’extasiait à la seule idée qu’il pût y avoir quelqu’un au lieu qu’il n’y ait personne. Cela lui semblait une grâce qu’il pût y avoir un monde au lieu de rien du tout. Il y avait à ses yeux, dans le seul surgissement de l’Univers et de la vie et de ses bonnes choses, un tel miracle que tout phénomène à nos yeux ahurissant, tel que la lévitation d’un bonze sur quelque haut plateau de l’Inde ou que le pas solennel de Notre Seigneur sur les eaux d’un lac, lui paraissait à peine plus surprenant que le fait de pouvoir bouger un orteil et d’abord que cet orteil eût apparu dans le chaos des virtualités gazeuses.
    Le monde selon Cingria relève aussi bien de l’apparition, et cela se voit jusque dans les motifs et les métaphores et les formes et les mouvements les plus organiques de sa langue. Le monde selon Charles-Albert est un monde révélé – et nous l’entendons au sens exact d’un dévoilement suivi d’un repli des choses inanimées et animées dans leur secret et leur obscurité. On parle volontiers du caractère jubilatoire de cette prose aux amorces fusées et aux rebonds allègres, mais cette alacrité joyeuse ne se réduit pas à une euphorie de surface ou à une extase passive, à une banale délectation esthétique ou sensuelle. L’économie de cette écriture n’est pas d’ailleurs de consommation mais de consumation. Les lieux de Cingria ne sont point d’évasion mais au contraire d’invasion et de tous les instants. L’être qui se reconnaît marque l’affirmation d’une présence et cette présence est aussitôt livrée à un jeu de relations à travers le temps et les lieux qu’il incombe au poète d’éclairer et de nommer et de définir avec cette surexactitude et ce « sens d’illumination continuelle » que Charles-Albert disait sa « façon de procéder dans la mise au net de n’importe quel problème ».
    Les évocations et les définitions de Cingria ont-elles-mêmes la première vertu de faire apparaître les choses ou les êtres avec fulgurance. Voici ces lieux que sa parole magique dégage soudain de leur insignifiance présumée et par exemple ces abords de tas de sable et de hangars et de rails ne menant nulle part qu’il voit du côté du port d’Ouchy où nul villégiateur passant à Lausanne n’aurait l’idée de s’égarer et qui diffusent pourtant cette beauté secrète qui est celle-là même de la terre :

    « Il y a une prairie avec des bambous. L’herbe est courte, jaune, trouée par des footballs d’enfants. Des merles, à l’encre, y dessinent leur opulence bombée ».

    Ou voici paraître Modigliani : « Ses entrées étaient très hautes, courtoises, taciturnes. Il évoluait dramatiquement avec les dames ».

    Voici Paris comme à tout instant l’inattendu s’y révèle :

    « Paris est une ville où on voit tout d’un coup des choses comme ça : un papillon qui sort du cerveau d’une statue, puis s’élève d’un lourd vol vaseux, puis plane. L’or est tiède sur les façades. Mille têtes, en bas. Il traverse la place. Les gens croient que c’est un bout de papier ou bien ils ne voient pas. Et puis le vent le roule au Nord-Est grassement sur les toitures. Peut-être qu’il ne mourra pas. Il y a de l’herbe tendre, de belles meules éternelles, pas si loin de Paris ».

    « L’or est tiède sur les façades », « le bitume est exquis », « l’herbe est divinement tendre » Autant de formules qui signifient à n’en plus finir dans quel ordre de l’éloge et de la célébration s’inscrivent l’évocation et la définition selon ce contemplatif aimant. « Observer c’est aimer », remarque-t-il au passage, et tout aussitôt lui prend l’élan de le communiquer. Il est là. Il observe. Il marmonne. Il rend grâce. Il absorbe. Il mastique. Et bientôt il lui faut noter. Ses premières cartes postales témoignent de cet émerveillement qui fonde en somme son attitude devant le monde, et cela depuis toujours à ce qu’il semble. Il n’a pas vingt ans lorsque, de Rome, il écrit à son compère Adrien Bovy qu’«on ne doit pas avoir du noir (…) », contre lequel il affirme qu’«il n’y a que le travail, ou l’espérance de beaux Voyages ». Et c’est juste quelques jours après avoir fait à sa tante Edmée Stryjenska cette annonce merveilleuse :

    « Je partirai quand il n’y aura plus de raisin ».

    medium_Cingria8.JPGEnfant déjà nous le voyons, sur les photographies de l’album familial, en petit pacha qu’il incarnera toujours d’une certaine façon. Il est à Bône comme chez lui et comme à Grenade, comme à Sienne ou à Fribourg, comme à la rue Bonaparte ou au bord de la Maggia, et très vite il apparaît à ses amis sédentaires en personnage de légende. Que nous soyons en 1902 ou en 1952 se voit à peine dans ce qu’il écrit. C’est presque toujours le même ton, la même découpe de la phrase, la même inaltérable luisance de médaille. Tout adolescent encore il lui vient parfois des les considérations d’un vieux sage, et jusqu’à la fin il conservera quelque chose de la candeur d’un gamin de sept ans. A une demoiselle de Genève qui s’inquiète d’établir la fiche signalétique de Charles-Albert, celui-ci répond en ces termes dont la fantaisie n’exclut pas la vérité profonde : « Mon âge : douze ans et demi et trente-six mille ans. Mes origines : le paradis terrestre ».

    Est-ce à dire que le monde ne lui ait jamais pesé ? Le prétendre ne serait pas voir l’extraordinaire énergie qu’il a déployée afin de transmuter les mille misères de sa vie d’homme seul et démuni qui si rarement se plaint ou s’apitoie sur son sort. Nombre de gens assis n’ont vu chez lui qu’un personnage et certes peu commun, mais dont les frasques, les esclandres ou les simples bizarreries de la tournure éclipsaient la réelle qualité. On peut imaginer la solitude sans doute ressentie par l’individu au fil d’une vie où nulle autre liaison autre qu’amicale n’est repérable. On sait les difficultés matérielles constantes et lancinantes qu’il s’est imposées par souci de préserver sa liberté d’artiste. On se rappelle que le caractère de Cingria n’était pas toujours accommodant et que ses dehors enjoués dissimulaient un être à vif. « Sa nature complexe fuyait lorsqu’on cherchait chez lui le dialogue, écrivait le peintre René Auberjonois. Seul le monologue lui était séant ». Dans le monde parisien, les gens cravatés regardaient avec dédain ce pitre drôlement alluré. Dans son Journal, Drieu La Rochelle le classe au nombre des « médiocres délirants » de la Nouvelle Revue Française, et l’on sait que d’autres dents grinçaient à la lecture de son Air du mois. Sans doute Charles-Albert a-t-il vécu mille humiliations cuisantes, qui nous font paraître d’autant plus admirables la fraîcheur lustrale de tant de ses proses et sa formidable aptitude à tout transfigurer dans l’élan du plus haut lyrisme.
    Au demeurant, comme il échappe au temps des horloges, celui en qui les philistins ne voyaient qu’un pauvre bougre bravait les contingences et de façon si impérieuse qu’elle exclut toute commisération. On se rappelle à ce propos l’ombrageuse et poignante invective du petit Labyrinthe harmonique :

    « Me faisant aimable alors que je suis tueur, me faisant pittoresque alors que je suis roi ».

    En un temps de lamento collectif, de ressentiment latent et de déprime patente, Charles-Albert incarne ce pauvre radieux trônant en caleçon de coton dans les opulentes crinières d’herbe riveraine d’un fleuve qu’il vient de remonter de sa puissante brasse et qui nous lance :

    « Etonnez-vous donc de ce soleil avant d’en réclamer un autre, mais étonnez-vous aussi de la vie, de cette vie, de la vôtre. Des miracles, vous en avez tout le temps ».

    Charles-Albert ferait-il un bon sujet d’étude psychanalytique ? C’est possible mais incertain. Et d’ailleurs nous n’en avons cure. Ce qui nous intéresse, ce n’est pas ce que le personnage dissimule mais ce qu’il montre au contraire, ou plutôt comment il enlumine la partition du monde et devient lui-même légende. Nulle place n’est faite en tout cas, dans son œuvre, à la psychologie, et c’est un phénomène sans doute et qui l’éloigne plus encore de l’esprit du temps.
    Il est piquant de constater qu’à un siècle d’intervalle, et parti de la même ville, Charles-Albert adopte la démarche la plus diamétralement opposée à celle d’Amiel, rompant tout piétinement introspectif par l’échappée et la sublimation. Si la langue d’Amiel évoque un forage et certes bien moins stérile qu’on en le prétend à l’ordinaire, c’est au jaillissement, à la montée inspirée, à l’improvisation lyrique qu’est soumise l’écriture de Cingria dont son ami Jean-Marie Dunoyer relevait qu’avant de l’écrire le poète la parlait comme un jazz verbal incessamment exercé. Jour après jour, Amiel nous paraît incarner par excellence l’homme pris au piège du temps, s’acharnant vainement à en conjurer ou à en corriger les arrêts – et c’est une lancinante et douloureuse musique qui émane de ses cahiers de vieil écolier. De même une mélancolie sans fond enveloppe-t-elle la Recherche proustienne, où le temps lui-même devient musique.
    Quant au rapport entretenu par Charles-Albert Cingria avec le temps, il nous semble absolument unique dans la littérature contemporaine. Le temps de Cingria est simultanément celui de l’émotion foudroyante de l’instant et des lentes remontées au fil de l’Histoire. Il y ale temps du voyage et c’est à chaque fois un voyage dans le temps. Il y a le temps du sens et le temps du chant. Enfin et surtout le temps de Charles-Albert est celui de sa langue. Or une langue, il le dit et le répète, ne saurait se borner à sa fonction utilitaire ou à son prestige esthétique, mais signifie à la fois le mystère et la musique de l’être.

    « C’est splendide, à vrai dire, d’entendre vibrer comme vire un bocal dangereusement significatif cet instrument étourdissant qu’est un être ».

    Le temps de Charles-Albert est celui d’un enlumineur. Mais il y a bien plus qu’un rôle décoratif dans la vocation de celui-ci, bien plus qu’une simple effusion ou qu’un goût cocasse dans le bonheur cingriesque, bien plus que de la fantaisie ou que de ce plaisant farfelu qu’on salue d’un air amusé : toute une formidable énergie de ressaisissement poétique qui fuse du tréfonds. On se rappelle l’image qu’il donnait de la gloire poétique de Pétrarque et qui lui revient en droit à lui aussi :

    « Quand Rossignol tombe, un ver le perce et mange son cœur. Mais tout ce qu’il a chanté s’est duréfié en verbe de cristal dans les toiles ; et c’est cela qui, quand un cri de la terre est trop déchirant, choit, en fine poussière, sur le visage épanoui de ceux qui aiment ».

    Avec Charles-Albert on se sent au matin de la Création : partout on est chez soi et comme délivré du temps, au présent absolu. C’est une joie, ou plutôt c’est une jubilation, c’est un chant qui répand en nous sa jouvence. S’il ne parle à peu près jamais du mal courant dans le monde ni ne se plaint non plus de ses pauvres maux, ce n’est pas qu’il s’aveugle ou que les tribulations lui soient épargnées : c’est que la célébration le requiert avant tout, et le lui reprocher serait aussi vain que de faire grief à Job ou à Jérémie de n’être pas l’auteur des Psaumes.
    Or il nous suffit de regarder une phrase de Cingria pour nous sentir mieux. Il en va comme d’une idée d’apéritif ou de bain turc _ rien que de voir la belle plastique de ces mots écrits nous fait du bien :

    « Et ensuite ? Ensuite il se passe que le terrain se refait plat, et l’on remonte sur son engin. Il n’y a plus dès lors d’obstacle à faire une moyenne, fort agréable vitesse. On dépasse une gendarmerie, on dépasse un élevage de chiens, quelques cloches à melon qui luisent noblement dans le soleil de cinq heures. Et puis il y a une descente, jusqu’à un torrent et un pont. Je crois que c’est une frontière de rossignols, cet endroit, car on ne peut s’empêcher de prendre pied pour rendre hommage à un concert d’oiseaux si impressionant ».

    Au cœur de l’œuvre de Charles-Albert Cingria, il y a cette adhésion fondamentale qui évoque la plénitude byzantine. Certes et à de nombreuses reprises vous l’entendrez fulminer et tempêter contre les choses ou les gens qui l’horripilent. Il peut entretenir de terribles colères passagères, traverser des passes de désarroi – « L’âme est triste – je suis comme une route qui dégèle – il pleut du pétrole » -, ou ressentir comme chacun les atteintes du temps qui passe :

    « Au lendemain de mes vingt-cinq ans je me suis aperçu que réellement ma barbe était plus forte que la veille. C’est vraiment extrêmement douloureux de vieillir. Et dire qu’au lieu de s’arrêter ça continuera toujours. J’y pense avec effroi la nuit quand des Allemands causent bruyamment à côté de ma chambre ou que de stupides messieurs anglais sifflent des airs banals ».

    medium_Cingria6.JPGIl peut être acerbe, sévère jusqu’à l’injustice, dire de telle personne qu’elle est « tout à fait nulle », quitte à convenir du contraire tout à l’heure – « Oui, mais tout à l‘heure est tout à l’heure, et ce n’est pas maintenant ».
    Pour l’essentiel, cependant, c’est sous le signe d’un accord profond avec l’Univers que se place ce clochard céleste apparemment détaché de tout et connaissant pourtant, dans sa misère richissime, le prix de chaque chose. Docteur honoris causa des universités buissonnières, il préfère la compagnie des petits enfants de Lavaux ou du Luxembourg à celle des pontes académiques. Enfin accordons-lui le dernier confort de l’imaginer réincarné sous la forme d’un chat sauvage à sa sieste de haute songeuse civilisation. L’éternité, jusqu’à la fin de l’après-midi, sera sa demeure.

    Ce texte a paru initialement en décembre 1993 dans le numéro 491 de la Nouvelle Revue Française. Il a été repris en préface à l’anthologie parue à L’Escampette en 1995.


  • Ceux qui restent pensifs

    PanopticonS3.jpgCelui qui se convertit tous les matins / Celle qui attire la lumière / Ceux qui méditent jusque dans les encombrements du Centre des Affaires / Celui qui pense en termes de sphères / Celle qui pense en termes de cycles / Ceux qui en ont assez de s’abaisser / Celui qui ressent toute rencontre à fleur de coeur / Celle qui se met dans la peau des autres / Ceux qui ont des problèmes d'affect / Celui qui vit Cézanne comme une polyphonie silencieuse / Celle qui va découvrir Naples / Ceux qui se sont enfin rencontrés / Celui qui gère son angoisse (dit-il) / Celle qui cherche toujours un petit coin de ciel bleu / Ceux qui ne se remettent pas d’une séparation / Celui qui égrène son chapelet devant le Temple du Sexe / Celle qui pense être libérée à mort / Ceux qui font régner le froid dans les assemblées paroissiales et les clubs de bridge / Celui qui ne sort jamais sans son carnet de notes / Celle qui appelle Paul Eluard : grain d’elle / Ceux qui se positionnent au niveau du groupe / Celui qui ne signe jamais ses tableaux / Celle qui aime les vieillards pensifs / Ceux qui se retiennent de moucher les idiots / Celui qui sent l’indulgence le gagner dès 5h. du matin / Celle qui chante toute seule / Ceux qui économisent pour leurs petits-enfants / Celui qui se sent prêt à LA rencontre de sa vie / Celle qui savait que Jean-Marcel la suivrait au bout du monde / Ceux qui errent entre les tombes / Celui qui pense sérieusement que la vie est un gag / Celle qui va de musée en musée / Ceux qui voient partout l’Ennemi, etc.

    Image: Philip Seelen

  • Source de Sebald

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    Une suite poétique en triptyque fondateur

    On croyait avoir tout lu de W.G. Sebald, disparu prématurément en 2001, à l’âge de 57 ans, enfin disons l’essentiel, à savoir Les émigrants, Les anneaux de Saturne, Vertiges et Austerlitz, et de fait, en dépit de leurs grandes qualités respectives, l’essai intitulé De la destruction, traitant du châtiment infligé aux Allemands par le feu du ciel  des Alliés, et la suite de digressions critiques réunies dans Séjours à la campagne, relevaient un peu des marges de l’œuvre, mais qui aurait pu s’attendre, à part les germanophones avertis, à ce qui nous arrive aujourd’hui en traduction par la grâce de Sibylle Muller et Patrick Charbonneau ?

    Or ce livre est LA première source de l’oeuvre et LE premier grand arpentage du monde et du temps de W.G. Sebald, comment dire ? C’est à la fois un paysage à multiples replis et déplis et la traversée de trois vies qui s’y logent et y bougent (la vie du peintre Grünewald, la vie du naturaliste voyageur Georg Wilhelm Steller, et la vie de W.G. Sebald lui-même), et c’est autre chose encore flottant entre les deux infinis de Pascal, plaçant le lecteur dans la position du personnage tout pensif d’un tableau fameux de Caspar David Friedrich.

    Il y a beaucoup de très fine peinture, à la fois naïve et savante comme les maîtres anciens savaient la faire sous de doux glacis, et beaucoup de romantisme aussi, paradoxalement, dans ce livre dont la tristesse irradie une lumière que connaissent les lecteurs de Sebald, mais ici à un état de concentration rare.

    La poésie de Sebald est narrative, et ce sont trois récits qui se donnent ici en triptyque sous trois titres qui chantent aussi bien. Comme la neige sur les Alpes est celui de la somnambule pérégrination à genoux ou à cheval de Grünewald, dont il est question ici comme chez aucun historien de l’art…Et que j’aille tout au bout de la mer nous emmène au bout de la terre en compagnie d’un luthérien allemand sans dieu, la bouche asséchée par le sel des planètes ; enfin la sombre merveille intitulé La nuit fait voile nous plonge au cœur des ténèbres de l’Allemagne où fut conçu W.G. au moment où Dresde s’effondrait sous le tonnerre des Justes…

    Cela n’a rien à voir mais j’ai retrouvé, en lisant D’après nature, le mélange de sapience et de saveur, de miel et d’épices, de pollen et de tabac, de silence et de bruit du temps  que j’ai goûté en découvrant un jour Le sceau égyptien de Mandelstam, par exemple. Surtout, je me suis retrouvé, sans les documents photographiques, dont on n’a pas besoin ici tant le texte est déjà saturé d’images, dans l’univers à la fois enveloppant et perdu de Sebald. Ce ne sont ici que de premières notes. Je vais parler et reparler de ce livre d’une sombre beauté et d’une lancinante musique pensée…

    640fd6851b4de2a0d9ab61fc1f009681.jpgW.G. Sebald. D’après nature. Poème élémentaire. Traduit de l’allemand par Sibylle Muller et Patrick Charbonneau. Portrait de W.G. Sebald: Horst Tappe.

  • Ceux dont la vue baisse

     

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    Celui qui ne voit plus les couleurs / Celle qui découvre tout ce brouillard dans sa chambre de la rue d'Odessa / Ceux qui entendent le verdict du professeur Lesieur sur un décollement de rétine irréversible / Celui qui inaugure sa canne blanche rue de Rennes / Celle qui constate que plus jamais elle ne verra ni l'aurore ni le crépuscule / Ceux qui se rabattent sur les Solisti Veneti / Celui qui estime que Rembrandt parle même aux aveugles / Celle qui maximalise son potentiel à 3 dioptries / Ceux qui se refont tout Hitchcock en DVD / Celui qui dresse son flambeau: la Liberté / Celle qui se définit comme socialiste clitoridienne / Ceux qui pensent que leurs détritus nous renseignent sur les gens / Celui qui boit pour ne pas oublier / Celle qui apprend par cœur des chants royalistes / Ceux qui ne se lavent pas à dessein / Celui qui pense que les étudiants ne font rien / Celle qui se brise une cheville chaque hiver / Ceux qui se donnent des tâches stratégiques / Celui qui se croit le Nouveau Savonarole / Celle qui préfère les tailles XL / Ceux qui se disent « plutôt Sheraton » / Celui qui collectionne les baïonnettes / Celle qui rugit au lit comme un lutteur de sumo / Ceux que le lait fait gerber / Celui qui rêve d’entrer au Rotary / Celle qui affirme que les nègres c’est les nègres / Ceux qui ne jurent que par l’Esprit Citoyen / Celui qui appelle son sexe vieille saucisse / Celle qui préfère le clavecin au pianoforte / Ceux qui savent par cœur la composition de l’équipe d’Arsenal / Celui qui parle de pratiques émergentes / Celle qui se positionne pour la télé / Ceux qui se font briefer sur leur avenir / Celui qui palpe les visages de ses neveux / Celle qui mâche de la réglisse sur la pergola de la Casa Ramona /Ceux qui lèchent les bottes de la Maréchale des Logis etc.

    Image: Philip Seelen

  • Zapping critique

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    Festival de Locarno 2010

    Zapping1.jpgErnst Lubitsch. Je n’aimerais pas être un homme. 1918. Muet. 44’

    Pas de meilleur antipasto, pour aborder la rétrospective, que cette comédie dont la pétulance doit beaucoup à la présence explosive de la comédienne Ossi Oswalda. D’une impertinence frondeuse, Lubitsch fait fi de toutes les conventions bourgeoises avec sa jeune fille insoumise, bravant ses chaperons (son oncle ronchon, sa gouvernante et le tuteur qu’on lui colle) et se travestissant en jeune gandin pour vivre ce qu’une jeune fille comme il faut ne peut que fantasmer. Le comble de l’ironie, qui paraît subversif aujourd’hui encore, tient ici à la relation qu’Ossi, au cours d’un bal inénarrable (Lubitsch joue sur les effets de groupes avec un sens du burlesque proche de Chaplin), se retrouve finalement seul(e) en face de son tuteur qui ne l’a pas reconnu(e) et qui le (la) saoule et le (la) séduit en poussant l’équivoque à l’extrême. JJJ

     

    Zapping3.jpgErnst Lubitsch. Die Austernprinzessin. Comédie. 1919. Muet. 63’

    Lubitsch disait que cette satire carabinée d’un capitaliste simiesque, empereur de l’huître ou du cirage (ou les deux), était la première qui fût vraiment caractéristique de son style, et le fait est que son baroquisme et ses « chorégraphies » burlesques atteignent déjà des sommets du point de vue de la mise en scène. Ossi Oswalda est littéralement démontée en fille de nabab volcanique et capricieuse, et le film dégage une gaîté folle bien accordée à un lendemain de guerre. JJJ

     

    Zombie1.jpgBruceLaBruce. L.A. Zombie, 2010. 63’ Trash parodique. Compétition internationale.

    Jouant sur les conventions de genre des films de zombies et du porno gay, le réalisateur canadien underground construit un film d’art et d’essai qui n’est ni gore ni à classer Xgay - ou pas encore puisqu’une version « hard » est encore à venir...Picturalement et musicalement, la chose a du fruit et de la bête, laquelle s’incarne en outre dans le protagoniste solitaire et finalement assez émouvant du zombie auquel François Sagat prête son physique sculptural et sa présence mélancolique. Olivier Père a été vertement critiqué pour le choix de cet ouvrage dans la compétition internationale. À tort. JJ    

     

    Koblet3.jpgDaniel von Aarburg. Hugo Koblet, pédaleur de charme, 2010. 97’ Docu-fiction.  Piazza Grande.

    Figure légendaire, à la fois éclatante et tragique, du sport cycliste suisse, Hugo Koblet méritait assurément cette évocation alternant les images d’archives, les témoignages en plan-fixe (dont le plus marquant est celui de l’autre K., en la personne de Ferdi Kübler) et les séquences jouées par des acteurs, dont le rôle-titre est campé par Manuel Löwensberg. Le climat de l’époque et les aspects contrastés du personnage sont aussi bien rendus que la part tragique de cette destinée immédiatement rappelée par le crash de l’Alfa blanche contre un arbre. Cinématographiquement parlant, le film est intéressant par son montage, mais les séquences jouées pèchent un peu par statisme. JJ  

     

    Zapping13.jpgMarvin Kren. Rammbock.2010. 64’. Film de zombies. Piazza Grande.

    On peut ne pas être un amateur de films de zombies et trouver, à cette première réalisation allemande homologuée dans le genre, une qualité de forme et d’esprit tout à fait hors norme. Michi débarque  à Berlin pour y retrouver Gabi, l’amour de sa vie, à l’adresse d’un grand vieil immeuble décati soudain assiégé par des hordes de créatures affreuses contaminées par un mystérieux virus. En compagnie d’un jeune plombier coincé en ces lieux, Michi se débat comme un fou, d’abord pour récupérer son portable chu dans l’escalier où les zombies règnent, mais surtout pour retrouver Gabi, laquelle finira par lui coller le virus tandis que le joli plombier et sa bonne amie fileront en aveuglant les morts-vivants de flashes salvateurs. D’une construction folle et sans faille du point de vue pictural et musical, à la fois très stressant et très jouissif, porté par un humour noir constant, Rammbock est un vrai bijou. JJJ     

     

    Jacquot1.jpgBenoît Jacquot. Au fond des bois. Drame psychologique. 2010. France. 102’. Piazza Grande.

    Au mitan du XIXe, en France profonde, un médecin humaniste voué aux soins des pauvres et porté à l’écoute de l’autre, voit sa fille Joséphine, bien blonde et bien pieuse, tomber sous la coupe d’un jeune vagabond qui la ravit au figuré puis au propre, la viole une première fois, se l’attache ensuite et la fait participer très activement à un ensauvagement sensuel et sexuel en phase avec les puissances telluriques, avant que la loi des hommes ne brise le charme. Sur de très belles images de Causses et de montagnes désertes, Benoît Jacquot module bien le conflit entre culture bourgeoise catholique et vieux fonds païen, sans caricaturer, avec une sorte d’oscillation vécue par Joséphine (Isild Le Besco), qui se retourne finalement contre Timothée (Nahuel Perez Biscayart) le sauvageon prenant tout sur lui au procès. Très riche de résonances, ce film attachant pèche un peu en revanche par son dialogue, souvent plat ou figé, et ses séquences « historiques » fleurant le téléfilm. JJJ   

     

    Zapping30.jpgChristophe Honoré. Homme au bain. Drame psychologique. 2010. 72’

    Le nouveau film du réalisateur français se réfère à un tableau de l’impressionniste Gustave Caillebotte, où l’on voit un homme nu à côté d’un tub, sans la moindre équivoque. On n’en dira pas autant de la mise en scène très érotisée des protagonistes homosexuels de ce récit d’une rupture entre Omar, filmeur en partance pour New York et profitant de ce départ pour larguer Emmanuel, son ami plus ou moins gigolo. Or celui-ci (François Sagat) souffre bel et bien de cette rupture, tandis qu’Omar relance une nouvelle relation avec Dustin, aux States, sous l’œil amusé de Chiara Mastroianni. Sur un scénario plutôt bancal, cousu de dialogues jetés, ce film pourtant riche de notations sensibles a été hué par une partie du public de Locarno que ses séquences chaudes, sinon pornos, a importuné.

     

    Zapping12.jpgKitao Sakurai, Aardvark. 2010. 80’. Comédie noire. Compétition Cinéastes du Présent.

    Inspiré par la propre trajectoire de Larry Lewis, l’acteur principal aveugle qui cherche à se sortir de l’alcoolisme en s’initiant au jiu-jitsu, ce film investit le registre du film noir avec un mélange de naturel et d’invention narrative tout à fait singulier. Premier long métrage de ce jeune réalisateur né (en 1983) au Japon et vivant aujourd’hui à New York, Aardvark, aussi énigmatique que son titre, rend à la fois l’énigme que ses personnages demeurent les uns pour les autres, en dépit de la connaissance sensible et sensuelles des corps en contact par le sport et l’érotisme, et la puissance que l’art cinématographique peut représenter dans l’approche explicite ou plus souvent implicite de cette si énigmatique réalité. Jouant le rôle du méchant, visiblement convaincu qu’un aveugle ne put rien contre lui, Kitao Sakurai apprend (et le spectateur avec lui) qu’il faut se méfier d’un aveugle décidé à venger l’assassinat de son ami, capable tout de même de flinguer « à l’oreille ».    

     

    zapping8.jpgVanja d’Alcantara. Beyond the Steppes. Drame historico.psychologique. 2010. 82’ Compétition internationale.

    Premier long métrage d’une réalisatrice de 32 ans, ce film magnifique et bouleversant saisit par sa maîtrise, en toute simplicité, d’un grand sujet historique (la déportation d’1 million de femmes polonaises en Union soviétique, entre 1940 et 1941) traité comme une histoire de tout temps et de partout : le drame, plus précisément, d’une femme arrachée avec son enfant à son mari soldat, la mort de l’enfant en déportation et le retour au pays. D’une sobriété et d’une intensité de tous les instants, le film traite certes de l’asservissement des femmes polonaises en Asie centrale (aux frontières du Kazakhstan et de la Sibérie), contraintes à des travaux absurdes par des gardiens soviétiques féroces, mais son propos est à vrai dire plus large, qui rejoint les méditations poétiques d’un Varlam Chalamov découvrant la beauté de la vie dans les conditions les plus rudes. D’origine polonaise par sa mère, mais née à Bruxelles, la Vanja d’Alcantara s’est servie des carnets de déportation de sa grand-mère pour établir cette admirable chronique qu’elle lui dédie.JJJ

     

    Zapping6.jpgBenedek Fliegauf. Womb. 2010. 107’. Drame psychologique. Compétition internationale.

    Un trouble profond se saisit de nous à la vision de ce film traitant, par anticipation, des implications affectives et psychologiques du clonage. Liés en leur enfance par une sorte de pacte, Rebecca et Tommy se retrouvent douze ans plus tard et s’apprêtent à tout partager lorsque l’homme est fauché par une voiture. Refusant cet état de fait, Rebecca décide de recourir au « Département de reproduction génétique » afin de ressusciter une parfaite copie de Tommy, qu’elle portera elle-même. Par delà l’enfance et l’adolescence du nouveau Tommy, l’émancipation de celui-ci fait buter la mère-amante sur l’impossibilité de cette relation, aussi factice pour elle que cruelle pour son fils, qui la possède finalement pour s’en détacher aussitôt. Aux limites du supportable, ce film vaut à la fois par sa poésie plastique et par sa remarquable interprétation, sans parler du débat qu’il ouvre pour chacun. JJ

     

    Zapping11.jpgQuentin Dupieux. Rubber, 2010. Thriller burlesque. 85’ Piazza Grande.

    Olivier Père annonçait un nouveau Spielberg européen, et de fait il de ça chez dans cette variation sur le thème du fameux Duel, à cela près que l’ennemi n’est pas ici un camion mais un seul pneu aux humeurs de massacre. Des trouvailles épatantes, comme la mise en abyme de l’action observée à la jumelle par des spectateurs-voyeurs, ponctuent ce film  qui module plaisamment l’idée que plus le ressort d’une histoire n’a  «aucune raison» et meilleur elle est – ce qui se discute. J

     

    Zapping15.jpgStéphane Goël. Prud’Hommes. Documentaire. 2010. 85’. Cinéastes du Présent.

    Pour pallier l’opacité des entreprises en matière de conditions de travail, le documentariste lausannois a obtenu, de l’ordre judiciaire vaudois, la permission de filmer les audiences du Tribunal des Prud’hommes, qui se déroulent tous les soirs dans les murs solennels du Tribunal cantonal de Montbenon. La cour prud’hommale a cela de particulier qu’elle est accessible à tous, gratuitement. Les requérants sont parfois accompagnés de conseillers syndicalistes ou d’avocat, mais ils peuvent aussi se défendre seuls. Le cinéaste, en équipe réduite, a filmé quelques cas significatifs et autres variations sur un thème récurrent lié aux licenciements abusifs. Un jeune mécanicien viré de son garage après avoir traité son patron de voleur, une Noire virée de la boucherie où elle était surexploitée, un vendeur viré de la boîte où il s’est lui aussi permis de critiquer son patron, etc.  En résulte un reflet de la société rappelant le travail de Raymond Depardon, où le désir d’être reconnu dans sa dignité compte souvent plus que l’indemnité réclamée. La mise en scène théâtralise les lieux, vides de toute autre activité puisque les audiences se tiennent le soir, et le cinéaste rend l’aspect humain, parfois émouvant, souvent drôle aussi,  de chaque situation. JJ

         

    Zapping20.jpgStéphanie Chuat et Véronique Reymond. La petite chambre. Drame psychologique. 2010. 87’. 

    Traumatisée après l’accouchement de son premier enfant, mort-né, Rose a fait de la chambre de Colin un véritable sanctuaire que Marc, son compagnon, a de la peine à tolérer. Devenue la soignante ambulatoire du vieil Edmond, ronchon que son fils s’impatiente de caser dans une EMS, Rose s’attache au personnage, très sensible sous sa carapace, poreux à la musique et jamais guéri lui-même de la mort de sa femme. Le canevas dramatique du film pourrait sembler simple, voire téléphoné, mais l’interprétation hors pair des deux protagonistes (Florence Loiret Caille et Michel Bouquet), la qualité de sa construction, le soin porté à tous les personnages (notamment de Marc, interprété par Eric Caravaca) et la justesse quasi sans faille du dialogue font de ce premier long métrage, filmé dans le décor naturel de Lavaux en évitant le redoutable effet «carte postale» de ces lieux sublimes, l’une des plus évidentes réussites du cinéma suisse de ces vingt dernières années. Nul hasard qu’il ait fait, par ses qualités de cœur et d’esprit, un vrai tabac auprès du public de Locarno. Avec le soutien logistique de Vega Films et de sa très influente directrice, Ruth Waldburger, le film devrait connaître une belle carrière. JJJ

     

    zapping22.jpgEran Riklis. Le directeur de ressources humaines. Comédie. 103’.

    Un jour que le poète algérien Kateb Yacine demandait, à Bertolt Brecht, comment parler de la tragédie de son pays, le dramaturge lui répondit : écris une comédie ! Or, après Les citronniers, film d’impact politique évident sous ses grandes qualités humaines, Eran Riklis s’est lancé, avec Le directeur des ressources humaines, dans une comédie plus endiablée, voire folle, mais qui dégage finalement une non moins vive émotion. Tiré du mémorable roman de l’auteur israélien Avraham B. Yehoshua, le film suit les tribulations épiques du directeur des RH d’une boulangerie industrielle de Jérusalem dont une employée a été tuée dans un attentat-suicide et qui est accusée d’inhumanité par un journaliste à sensation. Pour sauver la face, la directrice de la firme boulangère ordonne au pauvre cadre (campé avec maestria par Mark Ivanir) de ramener le cercueil de la jeune femme aux siens, au fin fond de l’Europe ex-communiste (le tournage s’est fait en Roumanie) où, accompagné du journaliste crampon, il retrouvera le fils paumé de la défunte dans des circonstances illustrant superbement  la déglingue des pays traversés avec le cercueil, finalement arrimé à une voiture blindée. Il y a trois ans de ça, la Piazza Grande a été marquée par la projection de La vie des autres, d’abord inaperçue de la critique et qui a fait la carrière qu’on sait, jusqu’aux Oscars. La découverte du dernier film d’Eran Riklis m’a fait la même impression, voire plus forte…JJJ

     

    Zapping19.jpgErnst Lubitsch. Trouble in Paradise. Comédie. Rétrospective.

    C’est une histoire absolument amorale, résolument subversive  et joyeusement innocente que nous racontent Lubitsch et son scénariste Samson Raphaelson dans cette comédie merveilleusement légère, alliant une mise en scène éblouissante et une interprétation hors pair. Que dire de plus d’un chef-d’oeuvre qui a suscité mille gloses ? Que si vous ne l’avez pas (re) vu à Locarno, il vous sera bientôt donné de le (re)voir à Lausanne puis à Paris, aux cinémathèques respectives. Mon Service de Renseinements me signale en outre que le film existe en DVD dans la collection Criterion. Si vous n’avez pas les moyens de vous le procurer, volez-le à votre petite ami(e) quand il (elle) l’aura volé en boutique. JJJJ     

     

    Zapping34.jpg Lionel Baier. Low Cost (Claude Jutra). 2010. Autofiction. 60’.

    Commencé en juin dernier, achevé hier par l’auteur dans sa chambre d’hôtel, ce film entièrement tourné avec un téléphone portable constitue plus qu’une performance acrobatique : un véritable poème cinématographique, à la fois rapide et léger, mais non moins grave et juste dans son évocation du bilan prématuré d’un protagoniste (David Miller) averti de la date de sa mort. Ce David est un avatar évident de Lionel Baier, mais le petit jeu des identifications est sans importance dans ce chant à la mémoire s’efforçant de capter la beauté fugace du monde et de rassembler les images d’une vie ressuscitée magiquement par le cinéma. De Cabourg ( !) à Lausanne et de Paris à certain pont de Montréal d’où Claute Jutra, le cinéaste quebecois atteint d’Alzheimer s’est jeté, au fil de rencontres (le frère de David, sa mère, un ancien ami, un stoppeur, d’autres encore), de remémorations et de séquences multipliant les effets de réel, sans oublier la superbe bande-son (peut-être juste un peu trop belle par rapport au grain de l’image, a remarqué Renato Berta dans le débat suivant le film…), Lionel Baier est parvenu à transcender les limites de son outillage minimal au fil d’une narration éminemment cinématographique. À la réflexion sur le « bon marché » de nos vies, qui le « retourne » bonnement par le truchement de l’attention poétique à l’instant, s’allie une sorte de ressaisie phénoménologique du prix de la vie, précisément, pleine de tendresse et d’humour aussi. Bien plus abouti que le même exercice accompli l’an dernier par Pippo Delbono, Low Cost (Jutra) nous emmèene plutôt, sans imitation ni pastiche, du côté de Godard ou d’Alain Cavalier, avec une patte vive qui n’est que de Lionel Baier, poète de cinéma… JJJ           

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    Gareth Edwards. Monsters. Science fiction. UK, 2010.

    On pense évidemment à la guerre des mondes en découvrant cette épatante variation de science fiction romantique sur le thème des créatures extra-terrestres semant la terreur sur notre planète rien moins qu’innocente. De fait, c’est à la suite d’une opération prédatrice de la NASA que des échantillons de ces créatures ont été ramenées sur terre, et ont proliféré par accident au Mexique, déclaré zone contaminée où les Etats-Unis interviennent alors par voie militaire. Réalisé avec des peanuts (15.000 dollars, dit-on), quatre acteurs et des effets spéciaux reconstituant le ballet des monstres à formes de pieuvres gracieuses, ce film plein de malice satirique, dont le militarisme américain fait évidemment les frais, et réunissant tous les ingrédients d’un film d’aventures magnifié par un couple adorable, est également un geste épique de beau souffle, notamment marqué par l’apparition du mur immense, genre muraille de Chine, protégeant les States de la contamination. Avec Rammbock, c’est l’un des bonheurs que nous aurons vécus sur la Piazza Grande. JJJ 

     

     

  • Locarno, Prix du grand écart ?

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    Le jury de la compétition internationale du 63e Festival du film de Locarno, présidé par le réalisateur singapourien Eric Khoo et composé de l'actrice iranienne Golshifteh Farahani, du réalisateur suisse Lionel Baier, de l'acteur français Melvil Poupaud, et du réalisateur américain Joshua Safdie, a rendu samedi son verdict. Qui suscite des questions...

    - Le Léopard d'or, Grand Prix du Festival, de la Ville et de la Région de Locarno (90.000 francs suisses à partager entre le réalisateur et le producteur) a été attribué au film Han Jia de LI Hongqi (Chine). Ce film exigeant, voire austère dans sa forme, réduite à de longs plans fixes, sans dialogues, raconte le quotidien de quatre adolescents désoeuvrés et de leur famille dans un petit village perdu du Nord de la Chine.

    - Le Prix spécial du jury revient à Morgen, de Marian Crisan (France/ Roumanie/Hongrie), le film le plus primé par les divers jurys du festival, qui évoque les tribulations de l'immigration dans les pays de l'Est.

    - Autre film chinois qui a enthousiasmé plusieurs membres du jury et obtenu quatre autres mentions : Karamay, documenaire-fleuve de Xu Xin qui constitue un tableau de la société chinoise contemporaine à travers la remémoration d'une tragédie.

    - Le Prix de la meilleure mise en scène est attribué à Denis Côté pour le film Curling (Canada). Pour ce même film, l'acteur Emmanuel Bilodeau est récompensé pour la meilleure interprétation masculine.

    - L'actrice Jasna Durici reçoit le Léopard de la meilleure interprétation féminine pour le film Beli beli Svet d'Oleg Novkovic (Serbie/Allemagne/Suède).

    - À l'exception de distinctions nationales, le cinéma suisse n'a reçu aucun prix dans la compétition internationale.

    zapping22.jpg-Le prix du public UBS récompense Le Directeur des ressources humaines, d' Eran Riklis (Israël/Allemagne/France).



    Autres compétitions


    - Dans la seconde compétition de la section Cinéastes du présent, le Léopard d'Or revient à Paraboles, cinquième partie d'une série documentaire de la Française Emmanuelle Demoris.

    - Un Léopard de la première œuvre a été décerné à Foreign Parts, de Verena Paravel et JP Sniadecki (Etats-Unis/France), avec une mention spéciale à Aardvark de Kitao Sakurai (États-Unis /Argentine).

    - Dans la compétition des Léopards de demain, réservée aux courts métrages, le Léopard d'or a été attirbué à History of mutual respect de Gabriel Abrantes et Daniel Schmidt (Portugal), alors que le léopard d'or pour le meilleur court métrage suisse revient à Kwa Heri Mandima (Good Bye Mandima) de Robert-Jan Lacombe. En outre le Prix Action Light pour le meilleur espoir suisse revient à Angela de David Maye. Deux étudiants de l'Ecal lausannoise sont ainsi récompensés.

    -A relever également que le Prix du jury Cinema et Gioventù a récompensé Yuri Lennon's Landing on Alpha 46 d' Anthony Vouardoux, tandis que la premier Prix du Jury des jeunes couronne Karamay de XU XIN.

    - Le Variety Piazza Grande Award, distingué pour ses qualités d'originalité et son potentiel d'exploitation en salle, attribué par un jury de critiques, revient à Rares exports: a Christmas Tale, de Jalmari Helander (Finlande/Norvège/France/Suède).

    - Le prix de la Fédération Internationale de la presse cinématographique confirme le choix du jury international en distinguant Han Jia de LI Hongqi, avec une mention spéciale à Karamay de XU Xin, Chine.

    - Enfin, le Prix du Jury œcuménique est décerné à Morgen, avec des mentions spéciales à Han Jia et Karamay, alors que le Prix de la Fédération internationale des ciné-clubs récompense également Morgen, avec des mentions spéciales à Han Jian et Karamay.

    Comme un hiatus...
    Le prix du grand écart ne devrait-il pas être attribué au Festival du film de Locarno ? C'est la question qu'on pourrait se poser après l'avoir vécu et partagé, avec un public attentif et fervent, de belles et parfois grandes émotions, puis en découvrant le palmarès de la compétition réservé, une fois de plus, à des œuvres austèrement élitistes qui ne seront jamais vues en salles par le grand public. Ainsi de deux derniers léopards d'or, consacrant des films chinois comme cette année, et qui sont restés, comme ce sera probablement le destin de Han Jia, des films de festivals récoltant des lauriers d'un festival l'autre. Selon toute probabilité, un premier film comme La Petite chambre, qui n'est certes pas un grand ouvrage de cinéma mais n'en module pas moins une très forte émotion, devrait faire une carrière publique plus heureuse, préfigurée par l'accueil enthousiaste des salles de Locarno. Autre exemple: on relève une fois de plus que le Prix du public UBS consacre, avec Le Directeur des ressources humaines d'Eran Riklis, un film qui, loin de donner dans la facilité, a toute les chances de faire une carrière publique.

    Festival schizophrène, alors, que Locarno, de plus en plus populaire en apparence, et cherchant visiblement cette popularité, tout en laissant le dernier mot de ses compétitions à des spécialistes crispés sur leurs codes d'excellence ? La question frise déjà la polémique, mais ne remarque-t-on pas, entre la critique cinématographique de pointe et le public, un hiatus nettement plus accusé qu'entre la critique littéraire et les lecteurs ? Et les jurés de festivals de cinéma ne constituent-ils pas une « élite » particulière peu en phase avec un public même averti ?
    D'un autre point de vue, cependant, on pourrait dire que le Festival du film de Locarno réalise, plutôt qu'un grand écart, un équilibre louable entre la défense du cinéma d'auteurs et l'illustration de toutes les tendances actuelles, jusqu'aux réalisations « de genre » les plus prisées de ce qu'on appelle le grand public.
    Une chose frappe au Festival de Locarno, qui se déroule en période de vacances, le plus souvent par grand soleil: c'est la ferveur et la qualité d'écoute du public remplissant les salles obscures au lieu de se prélasser au Lido ou dans les vasques fraîches de la Maggia. Or, le prix du public UBS, réservé aux seuls films projetés sur la Piazza Grande, est-il représentatif du talent de ce public ? Sûrement pas !
    D'où la question que nous pourrions poser à Olivier Père et Marco Solari : pourquoi ne pas instituer un véritable Prix du public du Festival de Locarno, approprié aux diverses sections, et qui pourrait mieux refléter certaines passions partagées et moduler les jugements des divers jurys ?

  • Le léopard a rebondi

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    Aujourd’hui s’achève la 63e édition, passionnante, du Festival du film de Locarno. Olivier Père a séduit (presque) tout le monde avec une programmation très contrastée.

    « Je connais la plupart des festivals de cinéma, mais Locarno a quelque chose de particulier», déclarait jeudi soir le grand producteur hollywoodien Menahem Golan, gratifié d’un léopard d’or. Et le Mogul aux plus de cents films de saluer la salle archicomble de la FEVI, et de se féliciter que tant de jeunes y soient présents.

    Or, la fraîcheur de la jeunesse a bel et bien caractérisé la programmation de cette première édition conçue par Olivier Père. Des films de la Piazza Grande jouant avec les genres prisés par la nouvelle génération (zombies de Rammbock, fantastique de Rubber ou science fiction romantique de Monsters), aux premiers longs métrages de jeunes réalisateurs en compétition (La Petite chambre, Songs of Love and Hate, Beyond the Steppes), le goût du public jeune a été intégré, sans qu’on sacrifie pour autant au « jeunisme » débile ou conformiste.

    « Trop pointu, trop élitaire », ont protesté certains confères tessinois. « Moralement indéfendable », a-t-on même lu à propos de L.A.Zombie de Bruce LaBruce, avant qu’une partie du public ne siffle Homme au bain de Christophe Honoré pour ses scènes de sodomie ou que d’autres ne conspuent Bas-fonds,  le premier film lesbien trash d’Isild Le Besco.

    Pourtant, réduire l’ensemble de cette édition à ces bémols, alors même qu’elle a été allégée de ses anciens appendices les plus élitistes, paraît injuste. Certes exigeante, la programmation d’Olivier Père a drainé un public très dense dans toutes les salles, jouant sur l’éclectisme et les contrastes.

    Un festival des gens

    Avec beaucoup d’enjouement dans ses présentations, Olivier Père a su accueillir Chiara Mastroianni, Alain Tanner, Nicolas Lubitsch ou Menahem Golan, entre autres, et séduire le public avec une maîtrise parfaite des langues assez rare chez nos amis de l’Hexagone. Du glamour absolu de Lubitsch, dont la fabuleuse rétrospective sera reprise sous peu à la Cinémathèque de Lausanne, au bouleversant Karamay, de XU Xin, nous plongeant au cœur d’une tragédie chinoise contemporaine, Locarno a été une fois de plus un festival de (re)découvertes. Plus encore : il confirme sa vocation de festival des gens, et de tous les âges, aimant le cinéma sous toutes ses formes.

     

    Un autre phénomène, significatif des difficultés rencontrées par le cinéma d’auteur contemporain, a été mis en exergue cette année par des films réalisés avec peu de moyens, tels Monsters (15.000 dollars) ou Beyond the Steppes de Vanja d’Alcantara(1 million et demi d’euros pour une mini-épopée en Asie centrale) dont l’exemple de Lionel Baier, avec le superbe poème cinématographique de Low Cost (Claude Jutra), réalisé en trois mois sur son téléphone portable, constitue l’exemple extrême. Puisse l’Office fédéral de la culture ne pas en tirer de conclusions…

    Bref, de Maire en Père, le Festival de Locarno n’a pas sacrifié le « bébé » en changeant l’eau du bain…

  • Retour de flammes

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    Dialogue schizo sur le cinéma contemporain après une conversation avec Freddy Buache sur la terrasse de Da Luigi, à Locarno...

    Moi l’autre : - Et alors ?

    Moi l’un : - Alors quoi ? T’as entendu le père Buache : il n’y a plus rien. Plus rien de grand ne se fait dans le cinéma d’aujourd’hui. Le Festival de Locarno n’est plus rien ou pas loin. Après Bergman, nib de nib. On retire l’échelle. Même chanson que Godard : après nous le déluge…

    Moi l’autre : - Et  ça t’énerve ?

    Moi l’un : - Et comment que ça m’énerve ! Surtout qu’il y a du vrai dans ce qu’il dit, le Freddy. On a vu ce même soir Uomini contro de Francesco Rosi, sur la Piazza Grande, et du coup tout se remet en place, comme avec Lubitsch : il y a le grand cinéma d’un côté, et de l’autre cette foison, pour ne pas dire ce magma : plein de films, pleins même de bons films, mais lequel qui nous marque vraiment comme To be or not to be ? Dis-moi lequel sur les vingt ou trente nouveaux films que nous avons vus à Locarno cette année…

    Moi l’autre : - À y réfléchir, des tas d’images me reviennent, des tas de moments, quelques grands moments, surtout des grands moments d’émotion…

    Moi l’un : - Ce n’est pas ce que je te demande. Je te demande de me citer un film qui t’aurait fait un effet comparable à celui d’Irène, le dernier film d’Alain Cavalier, ou de Saraband de Bergman, des Vitelloni de Fellini ou de Mère et fils de Sokourov, ou Film socialisme de Godard…

    Moi l’autre : -  Je dirai : Le Directeur des ressources humaines d’Eran Riklis.

    Moi l’un : - Tu auras relevé la réaction de Buache quand je le lui ai cité : rien que de parler d’un Israélien le fait grimper aux murs.

    Moi l’autre : - N’importe quoi ! Tu connais son côté dogmatique et partisan. Mais ça peut nous aider à relativiser, aussi, l’avis de ces vieux hiboux dont le jugement a si souvent été soumis à leur idéologie…

    Moi l’un : - La nouvelle génération n’en est plus du tout là, et c’est peut-être ce que les « vieux » ont de la peine à encaisser. Cela étant, au-delà de l’engagement proclamé des Tanner et consorts, l’observation et l’implication sociales des « jeunes » comme Fernand Melgar, Jean-Stéphane Bron, Ursula Meier ou Lionel Baier, pour ne parler que des Romands, sont tout aussi conséquentes.

    Moi l’autre : - Avec le film de Riklis, j’ai aussi envie de citer Low Cost de Baier, justement, même si ça reste dans les petites largeurs…

    Moi l’un : - Là encore, Freddy Buache regimbe. Comme à la sortie de Garçon stupide, quand il nous a fait sa petite bouche : c’est encore du cinéma, ça ? Je n’en suis pas sûr. Et là non plus, le cher homme n’est pas sûr que ce soit du cinéma, alors que c’en est à pleins tubes. J’en aime un peu moins la fin, comme écriture, mais les deux premiers tiers sont magnifiquement filés et résolvent la question du cinàma telle qu’Alain Cavalier la résume : comment passer d’un plan à l’autre…  

    Moi l’autre : - C’est un film de poète et de peintre, mais qui en reste à une espèce de projet fulgurant. Le côté Work in progress de Baier. Son souci de vitesse et d’immédiateté vécu quasiment en temps réel.

    Moi l’un : - Oui, Buache est une trop vieille tortue pour le suivre, mais il a envie de parler avec Baier : donc ça le travaille. Encore un effort, Freddy. Il lui en a d’ailleurs fallu pour se mettre àé Godard en d’autres temps. Et la patte-pensée de Baier a une parenté avec celle de Godard, ça ne fait pas un pli…

    Moi l’autre : - Mais nous parlions de choc lié à une oeuvre vraiment marquante et qui « restera », comme on dit…

    Moi l’un : - Alors là, je n’en vois pas une. Même pas Film socialisme, si on ne le relie pas à l’ensemble de l’œuvre de Godard. Buache me dit que James ou pas, de Michel Soutter, lui est apparu comme l’œuvre parfaite. Donc à revoir… Mais Le directeur des ressources humaines, Low cost, et le très attachant Beyond the Steppes, ou La petite chambre si émouvante, n’atteignent pas le niveau des œuvres vraiment référentielles, comme Trouble in paradise pour citer un sommet du 7e art… 

    Moi l’autre : - Cuvée décevante alors que Locarno 2010, malgré le bien que tu en as écrit ?

    Moi l’un : - Absolument pas ! Passionnante, mais par fragments rassemblés et mis en rapport les uns avec les autres, comme d’un immense Work in progress collectif, précisément, qui relie les films d’hier et d’aujourd’hui, les courts et les longs.

    Moi l’autre : - Point de grand film de « synthèse », mais une quantité d’essais et d’analyses, si l’on peut dire…

    Moi l’un : - C’est tout à fait ça, et ça recoupe ce qu’on vit en littérature. L’époque est à la mutation et à l’absorption d’une réalité tellement nouvelle, dans ses données, que son expression adéquate mettra encore du temps à se trouver, et c’est vrai pour toutes les formes d’art. Quand Freddy Buache m’a dit comme ça que le cinéma après Bergman lui semblait fini, je lui ai répondu qu’on pouvait dire qu’après Nicolas de Staël la peinture ne faisait que se répéter, ainsi de suite. Ce nivellement par les hauteurs, à vrai dire, peut se pratiquer jusqu’à l’absurde. Jouhandeau estimait qu’après le XVIIe la littérature française avait sombré dans la vulgarité, et notre prof d’italien réduisait la littérature italienne à Dante et quelques gnomes siciliens, de Pirandello à Sciascia. Bref la gondole de Fellini se dandine entre absolu et relatif, e la nave va…       

  • Baier le fulgurant

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    L'événement du jour à Locarno: la projection de Low Cost (Claude Jutra), du réalisateur lausannois, magnifique poème cinématographique réalisé avec un téléphone portable.

     

    Commencé en juin dernier, achevé hier par l’auteur dans sa chambre d’hôtel à Locarno, ce film entièrement tourné avec un téléphone portable constitue bien plus qu’une performance acrobatique : un véritable poème cinématographique, à la fois rapide et léger, mais non moins grave et juste dans son évocation du bilan existentiel prématuré d’un protagoniste (David Miller) averti de la date de sa mort.

    Ce David est un avatar évident de Lionel Baier, mais le petit jeu des identifications est sans importance dans ce chant à la mémoire s’efforçant de capter la beauté fugace du monde et de rassembler les images d’une vie ressuscitée magiquement par le cinéma.

    De Cabourg (!) à Lausanne et de Paris à certain pont de Montréal d’où Claude Jutra, le cinéaste quebecois atteint d’Alzheimer s’est jeté, au fil de rencontres-retrouvailles-exorcismes (le frère de David, sa mère, un ancien ami, un stoppeur, d’autres encore), de remémorations et de séquences multipliant les effets de réel, sans oublier la superbe bande-son (peut-être juste un peu trop belle par rapport au grain de l’image, a remarqué Renato Berta dans le débat suivant le film…), Lionel Baier est parvenu à transcender les limites de son outillage minimal au fil d’une narration-montage éminemment cinématographique.

    À la réflexion sur le « bon marché » de nos vies, qui le « retourne » bonnement par le truchement de l’attention poétique à l’instant, s’allie une sorte de ressaisie phénoménologique du prix de la vie, précisément, pleine de tendresse et d’humour aussi. Bien plus abouti que le même exercice accompli l’an dernier par Pippo Delbono, Low Cost (Jutra) nous emmèene plutôt, sans imitation ni pastiche, du côté du dernier Godard de Film socialisme  ou d’Alain Cavalier dans son Filmeur, avec une patte vive qui n’est que de Lionel Baier, poète de cinéma… JJJJ        

     

    Image: La très mauvaise captation, ci-dessus, prise au portable (!) dans la salle de projection, représente Pierre Chatagny, acteur principal de Garçon stupide retrouvé par David Miller sur une route de France  en stoppeur plaidant pour la compassion...   

  • La soirée des grands

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    Trois grands moments ce dernier mardi, septième jour du Festival de Locarno. Avec un hommage à Alain Tanner, la projection du dernier film d’Eran Riklis, Le directeur des ressources humaines, et le chef-d’œuvre de Lubitsch : Trouble in Paradise.

    Au huitième jour de la 63e édition du festival, on peut déjà dire que celle-ci comptera parmi les plus belles de ces dernières années, avec une rétrospective somptueuse, une foison de découvertes et des nouveaux films en compétition d’un niveau réjouissant. LE film que le public a déjà plébiscité, pour ses grandes qualités de cœur et d’esprit, mais aussi pour sa forme très maîtrisée, est La petite chambre de Stéphanie Chuat et Véronique Reymond, avec deux acteurs principaux (Florence Loiret Caille et Michel Bouquet) réellement bouleversants, mais il faut revenir aussi sur la soirée de mardi, marquée par la projection du nouveau film du réalisateur israélien Eran Riklis dont on se rappelle Les citronniers, et qui se déploie ici dans les grandes largeurs d’une tragi-comédie de haut vol.

    En ouverture de soirée, Olivier Père et Serge Toubiana, directeur de la Cinémathèque française, ont conjugué les superlatifs pour rendre hommage à Alain Tanner, gratifié d’un léopard d’honneur pour l’ensemble de son œuvre, et pour lequel Jacob Berger, fils spirituel et ami, a composé un court métrage en forme de lettre de reconnaissance touchante et belle à ce maître incontesté du cinéma suisse, dont plusieurs des films les plus marquants (Dans la ville blanche, Jonas, Les années Lumière et Paul s’en va) étaient à (re)voir à Locarno.

    zapping22.jpgRoad movie dans la déglingue
    Un jour que le poète algérien Kateb Yacine demandait, à Bertolt Brecht, comment parler de la tragédie de son pays, le dramaturge lui répondit : écris une comédie. Or, après Les citronniers, film d’impact politique évident sous ses grandes qualités humaines, Eran Riklis s’est lancé, avec Le directeur des ressources humaines, dans une comédie plus endiablée, voire folle, mais qui dégage finalement une non moins vive émotion. Tiré du mémorable roman éponyme de l’auteur israélien Avraham B. Yehoshua, le film suit les tribulations épiques du directeur des RH d’une boulangerie industrielle de Jérusalem dont une employée a été tuée dans un attentat-suicide et qui est accusée d’inhumanité par un journaliste à sensation. Pour sauver la face, la directrice de la firme boulangère ordonne au pauvre cadre (campé avec maestria par Mark Ivanir) de ramener le cercueil de la jeune femme aux siens, au fin fond de l’Europe ex-communiste (le tournage s’est fait en Roumanie) où, accompagné du journaliste crampon, il retrouvera le fils paumé de la défunte dans des circonstances illustrant superbement la déglingue des pays traversés avec le cercueil, finalement arrimé à une voiture blindée…
    Il y a trois ans de ça, la Piazza Grande a été marquée par la projection de La vie des autres, d’abord inaperçue de la critique et qui a fait la carrière qu’on sait, jusqu’aux Oscars. Or, la projection du dernier film d’Eran Riklis m’a fait la même impression, voire plus forte…

    Zapping19.jpgUn cynisme gracieux
    Quant à Trouble in Paradise de Lubitsch, projeté en toute fin de soirée, qu’en dire sinon pour rappeler que le génial réalisateur le considérait comme un sommet de son art. Que celui-ci célèbre malicieusement les méfaits « artistes » d’une kleptomane ravissante entichée d’un escroc non moins séduisant ne laisse évidemment de réjouir la filoute ou le filou qui sommeille d’un œil en chacun de nous, quitte à attenter au passage à la propriété de telle richissime créature. Le cynisme de la belle paire, gracieuse à l’extrême, ne cesse d’électriser l’action de ce film à la mise en scène prodigieusement sophistiquée, inventive, toute de légèreté et comme nimbée, tel un cristal vaporeux, par la lumière des chairs et des étoffes, projection kaléidoscopique dont chaque plan porte la fameuse Lubitsch Touch…

  • Ramblas

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    La vie comme à Barcelone

    Ces fins de matinée, le long des Ramblas de Barcelone, le vent déferlant vous envoie de fraîches claques et vous fait vous cambrer, et presque piaffer sur place, dans la mêlée des gens qui vont et viennent des terrasses encore transies aux allées sonores et parfumées des marchés couverts.

    On ne voit guère le soleil, qui tourne autour des collines, mais on le sent dans le soudain entrain des marchands de fleurs, et les gosses s’en renvoient le reflet comme une balle élastique dans les ruelles du Barrio Chino, et les oiseaux prisonniers, dont les cris répondent à ceux, rauques et lancinants, des vendeurs de billets de loterie, s’ébrouent dans la vieille poussière malodorante des cages empilées les unes sur les autres.

    Ce que j’aime beaucoup à retrouver, dans les pays catholiques, ce sont les adolescentes peignées comme il faut qui se déplacent dans les rues bien éclairées en faisant un peu les chèvres – et c’est vrai qu’elles vont toujours en menus troupeaux. Avec elles passe à chaque fois comme une brise. Celles qu’on voit ce matin stationner en conciliabule devant une vitrine pleine d’or et de joyaux et de montres indiquant toutes sortes d’heures ont les mêmes jupes plissées et les mêmes bas blancs que leurs cousines du parc Monceau ou du Campo de Sienne. Elles ont quelque chose de vert et d’argentin, comme d’impertinentes sonnettes, de suave et d’acide à la fois qui rappelle la liqueur de gentiane. L’instant d’un battement de paupière, on aimerait les approcher, ces pimprenelles, pour en humer le parfum jusqu’au trouble – mais déjà les voilà qui s’égaillent en roucoulant. Alors on tombe sur le mendiant aveugle. En frac rapiécé et en savates, il s’en va tout seul à travers la cohue, tenant devant lui sa canne comme un sourcier sa baguette. Et les gens se détournent, non sans lui jeter au passage le sou du pauvre : parce qu’il s’agit d’échapper à ce regard tourné vers le ciel et qui menace de rappeler à chacun Dieu sait quoi. Puis le vent vous a bientôt chassé dans la gorge d’une venelle aux relents mêlés. Et là, comme serti dans une encoignure, un travesti au visage émacié, mal rasé mais on ne saurait plus langoureux avec ses ondulations d’hippocampe cousu de satin mauve, vous lance une œillade mais déjà vous avez passé votre chemin tout en souriant à la vie comme elle va, chienne ou madone en châle de Manille, Mère courage des banlieues sinistres ou fille-fleur du Café Zurich en quête de nirvana, fumeur de cigares des clubs du Paseo de Gracia ou peau de taureau sanglante qu’on traîne au soleil couchant dans le sable des arènes.

    Enfin il y a ce décor dans le décor, ces soudaines poussées arborescentes, ces lignes qui serpentent et ces volées délirantes de marches grimpant en spirales ailées au ciel du Sanctus, ces façades houleuses comme des pans de mer, ces tours et ces bulbes polychromes, ces voussures semblant de grandes arches de basiliques souterraines ou de forêts à la Wagner, ces formes élémentaires s’arrachant aux entrailles du temps silicifié pour se dresser et chanter, sauvages et lyriques autant que l’âme catalane, dans la polyphonie des volumes et des jours, des mosaïques et des jeux de lumière, des frises de poules et de coqs ou d’anges annonciateurs à la Gaudí.

    Alors, vous attardant dans le jour déclinant, là-bas sur les bancs de céramique multicolore du parc Güell, vous vous sentez à la fois pénétré de mélancolie et de joie diffuse, tout à la poésie triste tantôt et tantôt exubérante de l’étrange et secrète Espagne.

    Henri Cartier-Bresson: Barrio Chino

  • Entre glamour et frissons

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    Une soirée idéale avec Chiara Mastroianni, Hugo Koblet et les zombies berlinois du formidable Rammbock.

    Alliant la douceur d’une soirée d’été, la ferveur du public de la plus grande salle de cinéma du monde (8000 spectateurs), un hommage mérité à une actrice faisant honneur à ses parents, la projection du film consacré à Hugo Koblet en présence de quelques vieux de la vieille équipe du champion, pour finir dans le huis-clos terrifiant d’une bâtisse berlinoise décatie assiégée par des zombies: tel fut le menu copieux et savoureux de vendredi soir à Locarno, présenté par un Olivier Père en costume blanc et assez à l’aise nella lingua di Dante…

    Chiara Mastroianni fait du cinéma depuis une vingtaine d’années et pourtant, chose étonnante, l’Excellence Award Moët & Chandon, assorti d’un léopard d’or, est la première distinction qui est attribuée à cette interprète intelligente et très librement sensible, qui a joué avec les plus inventifs des réalisateurs contemporains, de Manoel de Oliveira (en princesse de Clève, dans La Lettre) à Raul Ruiz, André Téchiné, ou Xavier Beauvois dans N’oublie pas que tu vas mourir (« in which she was sublimely beautiful, a real Renaissance madonna », précise Olivier Père en locarnais dans le texte), jusqu’à l’Homme au bain de Christophe Honoré, en compétition à Locarno.

    Pince-sans-rire, Olivier Père a souligné le fait que cet hommage à la belle Chiara, tout émue devant l’immense assistance en tenues d’été sans chichis, suffisait à faire de Locarno le festival le plus « glamoureux » de la planète, avant que Melvil Poupaud, membre du jury et superbe acteur, complice en outre de la première heure, ne vienne dire son admiration et son amitié à la comédienne.

    Dans la foulée de ces salamalecs frottés d’ironie bon enfant, l’arrivée de l’équipe de Daniel von Aarburg, débarquée de Zurich en procession vélocipédique (avec une étape ferroviaire due à la pluie...) avait elle aussi quelque chose d’émouvant puisque plusieurs papys de la petite reine y étaient associés, que l’on retrouve en témoins directs dans Hugo Koblet, pédaleur de charme, dont c’était la première projection.

    Mélange d’archives filmées et de séquences reconstituées avec des acteurs (dont Manuel Löwensberg, fils de Moritz Leuenberger, dans le rôle principal, le film de Daniel von Aarburg nous fait suivre les étapes du champion de ses débuts de fils de boulanger fonçant sur son petit vélo à ses victoires au Giro et au Tour de France, après une ouverture dramatique rappelant immédiatement la fin tragique de cette « icône » drainant des foules, avec la course d’une Alfa blanche se crashant contre un arbre. Cette alternance du documentaire et de la fiction réserve la meilleur part à celui-là, notamment avec quelques témoignages en plans-fixes, dont celui du nonagénaire Ferdy Kübler. Paradoxalement plus statiques, surtout plus lisses, les séquences jouées font bien ressortir, pourtant, la part d’ombre de la carrière du champion, avec le rôle peu glorieux d’un entourage n’hésitant pas à pousser le champion à ses limites, voire à les dépasser, par appât du gain…

    Rammbock.jpgHuis-clos terrifiant

    Autres suceurs de sang vif, à la fois plus et moins inquiétants que les rapaces du sport: les morts-vivants de Rammbock, premier film de zombies allemand à la connaissance d’Olivier Père, signé par le jeune réalisateur (né en 1980 à Vienne) Marvin Kren, et constituant un exploit de mise en scène et d’interprétation. On pense à Polanski (mais plutôt celui de Répulsion ou de Rosemary’s Baby que du Bal des vampires) dans cette saisissante évocation d’un grand immeuble décati où les vivants se claquemurent tandis que les zombies déferlent de toute part, porteurs d’un mystérieux virus. Le protagoniste, un prénommé Michi (Michael Fuith, réellement épatant), type parfait d’amoureux niaiseux, débarque à Berlin pour y retrouver sa petite amie adorée Gabi, supposée vivre dans cette maison de plus en plus hantée. Avec un humour noir de haute volée et un dosage formidable de terreur et de répit, réduisant la part des zombies à des apparitions fulgurantes en gros plans ou en plongées vertigineuses, à des clameurs et à des mouvements de groupes endiablés, Marvin Kren construit un espace labyrinthique extraordinairement prenant et stressant, en maîtrisant une image également envoûtante et belle (la découverte des toits de la ville enfumée, à un moment donné), sans se départir d’un humour complètement dingue. Bref, si Locarno vise à la découverte, celle de Rammbock, dans un genre délicat, valait absolument une fin de soirée sur la Piazza…

  • Femmes en lice

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    Véritable phénomène : les réalisatrices suisses s’affirment en

    nombre. Et en qualité. Un nom à retenir : Katalin Gödrös.

     

    Jacqueline Veuve, pionnière romande du docu et chaperon de quelques  

    jeunes réalisateurs romands, dont un  Lionel Baier, est cette année de

    retour à Locarno avec un nouvel opus. Or l’octogénaire aux soixante films

    est moins seule aujourd’hui, au premier rang des réalisatrices helvétiques,

    comme l’illustre généreusement la programmation d’Olivier Père.

    Trois d’entre elles participent ainsi à la compétition internationale, avec

    des films d’une égale tenue. À savoir : Stéphanie Chuat et Véronique

    Reymond pour La Petite chambre, avec Michel Bouquet; et la Zurichoise

    d’origine hongroise Katalin Gödrös, dont le festivaliers ont découvert hier

    le «quartet» familial intense et révélateur de Songs of Love and Hate,

    plongée hypersensible dans les rapports entre une adolescente et son

    père. Rien pourtant d’« un film de plus sur l’inceste », mais la modulation

    d’un nouveau type de relations entre les membres d’une même famille,

    vivant des rapports d’intimité accrue, parfois ambiguë, au fil de liens moins

    hiérarchisés que naguère.

    «La famille que je décris n’a rien de malade, précise la réalisatrice, et je

    ne voulais pas traiter du fait pathologique de l’inceste. Ce qui m’intéresse,

    c’est la situation qui découle de la maturité précoce des adolescents

    actuels, et plus précisément des adolescentes, qui vivent la sexualité plus

    naturellement, avec une force singulière, et des attitudes qui peuvent

    toucher à la provocation. »     

    Dans la foulée, on notera que le regard de Katalin Gödrös recoupe, par le

    biais de la fiction, l’aperçu documentaire de Béatrice Bakhti dans sa

    formidable  série de Romans d’ados, présentée aussi à Locarno.

     

    Un regard élargi

    En outre, la réalisatrice se défend d’avoir voulu illustrer une situation  

    «typiquement suisse», en quoi elle rejoint d’ailleurs les cinéastes hommes

    et femmes de sa génération. «Les relations que nous évoquons,

    notamment entre la fille et le père, sont d’aujourd’hui et de partout, mais

    également de tout temps : c’est un phénomène universel, depuis la Grèce

    antique». À cet égard, un personnage d’handicapé intervient dans le

    drame, qu’on pourrait associer, précise Katalin Gödrös, à l’antique

    Cassandre.   

    Plus prosaïquement, l’on relèvera l’intensité affective du film  et son

    ancrage social (ici dans un village au pied des Alpes, où le père est

    vigneron), maiis aussi sa qualité d'écriture et de dialogues (signés par la

    réalisatrice) qui en font une œuvre potentiellement accessible au grand

    public, comme Das Fräulein d’Andrea Staka ou Home d’Ursula Meier,

    également présentes à Locarno avec deux courts métrages.

    Or ajoutant, à ce brillant générique féminin du nouveau cinéma suisse, les

    noms de Séverine Cornamusaz, dont le Cœur animal est aussi au

    programme de la section Apellations Suisse, et de  Bettina Oberli, qui a

     « cartonné » en 2006 avec Les mamies ne font pas dans la dentelle (Die

     Herbstzeitlosen) et revient en force avec le thriller La ferme du crime

     (Tannöd)force est de conclure à une avancée significative, combien

    réjouissante.

     

     

     

     

  • L'icône fracassée

     

     

    Koblet3.jpgL’événement demain soir sur la Piazza Grande de Locarno: un docu-fiction sur Hugo Koblet le « pédaleur de charme », signé Daniel von Aarburg. Interview.

     

    Le champion cycliste Hugo Koblet fut un mythe vivant, ignoré des jeunes d’aujourd’hui mais toujours présent dans la mémoire des plus de cinquante ans. Elégant en course autant qu’à la pose, véritable « star » médiatique avant la lettre, très aimé des dames et le leur rendant en véritable Casanova de la petite reine, le rival (et complice) de Fredi Kubler (91 ans) connut une gloire mondiale après ses victoires au Giro en 1950 et au Tour de France en 1951. Mais le poids de la célébrité fut aussi ce qui le fit déchoir, avant sa fin tragique. Fasciné par le personnage, Daniel Von Aarburg, 45 ans, a vu dans cette trajectoire le sujet d’un film « romanesque » à souhait.

    Koblet2.jpg

    -         -- Comment avez-vous « découvert » Hugo Koblet ?

    -         - C’est mon père qui m’a parlé le premier, maintes fois, de la fameuse paire  K et K, mais j’ai plutôt grandi avec Russi et Colombin. Fan de foot et cycliste amateur, j’ai découvert en 2005 un album de photos consacré à Koblet et ce matériau visuel m’a tout de suite épaté, que j’ai ensuite étoffé en faisant des recherches dans les archives télévisées. S’il y a peu d’interviews de Koblet, il restait encore quelques témoins vivants, dont Fredi Kubler et la veuve – l’épouse « officielle » qui le menaçait de divorce à la fin de sa vie pour ses innombrables infidélités. Son témoignage m’a été précieux, mais elle n’a pas désiré apparaître dans le film.

    -         La légende du séducteur n’est donc pas un mythe…

    -         Absolument pas ! Au point même que son besoin de femmes avait quelque chose de « pathologique », selon ses proches. Son rapport avec les femmes est d’ailleurs l’un  des « trous noirs » du portrait,  de même que les rapports avec la mère et, sujet combien actuel,  le rôle que le dopage a joué dans l’accélération de son déclin.

    -         Plus précisément ?

    -         En 1952, alors qu’il devait participer au Tour de Suisse, Koblet était malade, mais ses médecins ont fait en sorte qu’il puisse courir et ont probablement forcé la dose. Ce qui est sûr est que son cœur en a pâti et qu’il a fini par s’effondrer.

    -         Comment Fredy Kubler parle-t-il de son rival ? En ami ?  

    -         Certainement, et c’est émouvant de l’entendre évoquer ces années légendaires et cette rivalité mythique. On sent que les deux hommes s’estimaient beaucoup, et Kubler raconte ça comme s’il avait encore vingt ans. Un vrai gamin malgré ses nonante ans ! Hélas, je crois qu’il n’est plus en état, aujourd’hui, de faire le voyage de Locarno… 

    -         Quelles parts respectives le film réserve-t-il aux documents et à la fiction ?

    -         À peu près moitié-moitié. On peut ainsi parler d’un « drame documentaire ». C’est d’ailleurs un mélange que j’ai déjà pratiqué dans mes autres films, et qu’on retrouve chez beaucoup de réalisateurs suisses...

    -         Concluez-vous au suicide de Koblet ?

    -         Non. Nous laissons la question ouverte, même s’il y a des fortes présomptions en faveur de cette explication de sa mort. L’idée du suicide a été réfutée, sur le moment, par les gardiens de l’icône. Nous avons actuellement plus de recul, mais un certain mystère peut demeurer sans trahir la "vérité" de Koblet…

      

    Koblet6.jpgKoblet alias Leuenberger Jr

    Le public romand n’y verra que du feu en découvrant l’affiche de Koblet pédaleur de charme, où apparaît, dans le rôle de Koblet,  le nom de l’acteur zurichois Manuel Löwensberg, comédien déjà bien connu de nos Confédérés, notamment pour sa prestation dans la film à succès Tag am Meer, de Moritz Gerber.   

    Il s’agit donc, au moment de passer la Sarine et le Gothard, de préciser que Manuel Löwensberg n’est autre que le fils d’un certain Moritz Leunberger, conseiller fédéral annoncé comme bientôt sortant. Coup de pub du réalisateur ou ressemblance avérée entre le pédaleur et son double ?

    « En fait, explique Daniel von Aarbourg, Manuel Löwensberg s’est montré le meilleur à l’épreuve cyclo du casting ! C’était quand même important que l’acteur jouant Koblet sache se tenir sur un vélo, mais il y avait autre chose qui comptait : c’est que le fils du ministre pratique un züritütsch absolument conforme à celui de Koblet. Enfin, il y a une vaie ressemblance physique entre ces deux grands maigres également séduisants… »

    Quant à Manuel Löwensberger, qui a été suivi de très près par les médias alémaniques durant le tournage du film, il s’est dit impressionné par ce rôle, et même « tout petit » à l’idée d’incarner le champion, n’était-ce que parce que Koblet atteignait le mètre nonante tandis que l’acteur ne mesure que son mètre septante-sept et ne se fait aucune illusion sur la comparaison que feront les dames entre les beau visage régulier du champion et le sien. Ainsi a-t-il crânement concentré son identification « par l’intérieur », dont le public jugera…

     

     

    Bio-express de Daniel von Aarburg

     

    Daniel Von Aarburg, né en 1965 à Zurich mais établi avec sa famille à Coire, a passé par l’ancien DAVI (Département des arts visuels) de Lausanne, après une licence de lettres à Zurich. Sensible aux questions de société, il s’est intéressé au sort des réfugiés de l’ex-Yougoslavie en Suisse (Lettres à Srebrenica ou Ina, Amer et Elvis)  autant qu’aux retombées possibles d’un médicament nouveau (Nebenwirkungen), notamment. Autant dire que son intérêt pour Koblet ne se borne pas à l’aspect anecdotique du personnage mais touche à l’ensemble d’une destinée avec son éclat et sa part d’ombre.   

       

     

     
  • Le blues du zombie

    Sur L.A. Zombie de Bruce LaBruce, en compétition à Locarno.

    Zombie1.jpg
    Précédé d’une rumeur sulfureuse, encore accentuée par son récent retrait intempestif de l’affiche du dernier Festival de Melbourne, le nouveau film du réalisateur underground canadien Bruce LaBruce, L.A.Zombie, n’a pas
    paru indigne à Olivier Père de figurer dans la compétition internationale.
    Présenté hier soir à une heure tardive, avec la mention «interdit aux moins
    de dix-huit ans», ce film subvertissant les codes trash des films d’horreur
    et de la pornographie homosexuelle, dépasse à vrai dire la provocation par ses évidentes qualités plastiques, évoquant le lyrisme urbain d’un David Lynch ou, picturalement, la splendeur des tags à la Basquiat, tout en constituant une traversée du monde des sans-logis de Los Angeles.
    Singulièrement, le zombie de LaBruce (étonnante présence du « hardeur » gay François Sagat) n’a rien du vampire prédateur, puisqu’il sauve les
    victimes de morts violentes en les pénétrant de sa longue trompe sexuelle à pointe de queue de scorpion humanoïde, projetant ensuite sur eux une espèce de sperme noir régénérateur…
    Les familiers de films gore de moins de 18 ans poufferont, les amateurs de formes « paniques » dans la tradition surréaliste à la Topor ou Arrabal
    souriront tout en appréciant la créativité visuelle du réalisateur et de ses
    complices affreux-jojos. Quant au public adulte moyen non averti, il risque
    de trouver cela adulte moyen trouvera cela tout à fait abject, comme en
    convient d’ailleurs Bruce LaBruce.
    D’un point de vue plus intérieur, l’originalité du film tient à l’émotion
    réelle qui se dégage de la solitude et de la mélancolie de ce mort-vivant
    rappelant l’ange de Wim Wenders dans Les ailes du désir, finalement plus
    tendre et « humain » que les violents qui l’emportent dans la Cité des
    Anges…

  • Locarno appassionato

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    Doublement présent au festival, en tant que membre du jury et réalisateur, Lionel Baier est un fan de la manifestation. Qui s'ouvre officiellement aujourd'hui. Avec la projection d'Au fond des bois, nouveau film de Benoït Jacquot, sur la Piazza Grande.

    Lionel Baier met la dernière main, ces jours, à un nouveau long métrage de fiction entièrement réalisé avec son téléphone portable, intitulé Low Cost (Claude Jutra) et qui sera présenté hors concours à Locarno. De fait, sa qualité de membre du jury de la compétition internationale l’empêche d’y participer. En revanche, l’un de ses documentaires, La Parade, y sera également présenté. Belle présence, et reconnaissance, pour l’un des cinéastes les plus originaux de la relève suisse – dont on peut rappeler qu’il a signé les très remarqués Garçon stupide et Un autre homme, doublé d’un prof de cinéma apprécié de l’Ecal.

    - Que représente Locarno pour vous ?

    - C’est une histoire personnelle très forte, étroitement liée à ma passion pour le cinéma. J’ai découvert Locarno à 15 ans, avec mes parents qui y avaient fait escale sur la route de l’Italie où nous devions passer nos vacances. Or, après avoir vu La belle noiseuse de Rivette sur la Piazza Grande, le climat du festival nous a tellement enchantés que mes parents ont décidé d’y rester jusqu’à la fin. Par la suite, j’y suis revenu chaque annéeavec des amis. Locarno m’a donné un socle cinéphilique très important. En fait, c’est une école incomparable, et j’y enbvoie aujourd’hui nos étudiants de l’ECAL. Comme j’avais déjà commencé à faire du cinéma dans mon coin, j’y ai aussi trouvé une stimulation faite de rencontres  et de discussions passionnantes. J’ai eu l’occasion, ces dernières années, de visiter des quantités de festivals. Mais Locarno me semble le plus beau !

    - Que sera votre nouveau film ?

    - Comme il m’a appelé à faire partie du jury, Olivier Père m’a proposé de montrer un de mes films dans la section réservée aux jurés. J’ai préféré en faire un nouveau en développant un travail, avec mon téléphone portable, que j’avais amorcé depuis quelque temps déjà. C’est une technique qui m’intéresse parce que tout le monde la pratique désormais tous les jours.  Or je voulais aller au bout d’une mise en  forme représentant, aussi, le degré zéro, ou presque, de l’investissement financier. Son titre est d’ailleurs Low Cost (Claude Jutra)…

    - Quel en est le thème ?

    - C’est l’histoire d’un certain David Miller, dont je précise qu’il n’a rien à voir ave moi, qui sait qu’il va mourir et qui fait une sorte de bilan de sa vie avec divers personnages de sa connaissance. Le film est une interrogation sur le prix de la vie, au sens fort, à une époque où tout a été « low costisé », si j’ose dire, à savoir amené à prix réduit. Imaginez ce qu’était le prix d’un voyage à l’époque de Stendhal, et ce qu’il est aujourd’hui. Dans la même optique, David Miller s’interroge sur le « prix » de ce qu’il a vécu…   

    - Expérience concluante ?

    - Autant que je puisse en juger, c’est un drôle d’objet, plutôt inclassable, que ce film, mais le mérite du Festival de Locarno est justement d’accueillir ce genre de réalisations…

    - Un conseil aux festivaliers ?

    - Comme à mes étudiants de l’Ecal : Lubitsch ! Auquel je suis venu par Truffaut. Un maître absolu en matière de mise en scène et plus encore de découpage. Une façon de faire durer un plan un poil de plus qu’attendu, inimitable. Et cet humour incroyable, plus fort que Chaplin, notamment dans To be or not to be, si l’on pense à sa destinée de juif fuyant les nazis. Et à ne pas manquer non plus : ses films muets. Sur quoi je me la coince…  

     

     

    Baier.jpgLionel Baier en dates

     

    1975          13 décembre. Naissance à Lausanne, de père pasteur.

    1990-99    Gymnase et études de lettres. Anime le cinéma Rex d’Aubonne.

                       Premier court métrage, Mignon à croquer, et Celui au pasteur, documentaire personnel diffusé par la TSR.

    2001          La parade, documentaire sur la Gay Pride en Valais.

    2002          Chef du département cinéma de l’Ecal.

    2004          Garçon stupide. Premier long métrage.

    2005          Prix Jeunes créateurs de la Fondation vaudoise pour la promotion et la création artistiques.

    2006          Comme des voleurs. Long métrage d’autofiction.

    2009          Un autre homme. En compétition à Locarno.

    2010          Low Cost (Claude Jutra) hors concours à Locarno.

     

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    Au fond des bois, de Benoît Jacquot.

    Première mondiale.

     Vers 1865, en France profonde (grands espaces montagneux et magnifiques évoquant les  Causses, puis l’Auvergne), Joséphine, la jeune et vertueuse fille du docteur Hughes, médecin des pauvres, cède à l’attrait, ensuite à l’envoûtement caractérisé d’un jeune vagabond aux pouvoirs parapsychiques spéciaux, se présentant d’abord comme sourd et muet au toubib,  puis s’expriment en étrange sabir latino-français. Fasciné par la beauté virginale de la jeune fille, le jeune sauvage l’hypnotise puis la possède. Revenue à elle, Joséphine chasse son abuseur, puis court le rejoindre, après quoi s’établit, entre l’un et l’autre, une relation faite de violents rejets (de la part de Joséphine) et de retours non moins passionnés, où l’on sent que se heurtent les principes d’une éducation catholique et les pulsions irrépressibles de la sensualité et des forces telluriques. Sur fond de relents plus ou moins sataniques (celui qui finit par avouer son prénom de Timothée s’est d’abord présenté comme le fils de Dieu, avant de se dire la réincarnation des empereurs romains les plus mal famés…), ce nouveau film de Benoît Jacquot, disciple lointain de Robert Breson, joue sur l’opposition des apparences de l’innocence et des réalités humaines à la fois charnelles et sociales, lesquelles commandent un dénouement policier et judiciaire, puis un retour à un ordre de façade. Isild Le Besco, au beau visage de vierge apparemment au-dessus de tout soupçon, campe le personnage de Joséphine en soulignant avec force les deux faces de sa personnalité, et Nahuel Perez Biscayart incarne un Timothée aussi inquiétant qu’attachant. Piazza Grande, 4 août, à 21h.30, après la cérémonie d’ouverture.   

     

    Pandora.jpgLe clin d’œil de Pandora

    On sait qu’à Locarno les stars sont les films, mais il est quand même moult vedettes de cinéma qui y ont défilé en soixante ans, de Marlene Dietrich à King Vidor ou d’Alberto Sordi à Anthony Hopkins, comme se le rappelle aussi la tortue Pandora, hôte sexagénaire des jardins désaffectés du Grand Hôtel.

    Pandora est l’une des mémoires du Festival de Locarno, qui ne se nourrit que de salade : c’est dire la netteté de son mental. A cela s’ajoute chez elle une sorte de sagesse d’expérience, qui la rend indulgente et même bonne. Ainsi n’est-elle guère étonnée d’apprendre que, sur la Piazza Grande, le plaisir suprême des spectateurs est d’être filmés, le soir, avant la représentation, et d’apparaître ainsi sur le grand écran pour une seconde de pure gloire, tandis que, sous sa carapace, avec son profil à la Edward G. Robinson, la tortue Pandora sourit de rester, quant à elle, la star à jamais incognito…

    Clin d’œil du jour : Pandora se doit de saluer la course cycliste « du souvenir » amorcée aujourd’hui à Zurich par l’équipe de Daniel von Aarburg, réalisateur de Koblet pédaleur de charme, partie ce matin et censée arriver à Locarno demain, veille de la projection du film sur la Piazza Grande, vendredi 13 août à 21h.30.

     

     

          

     

     

     

     

     

     

  • Zoom sur Locarno 2010

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    La 63e édition du Festival international du film de Locarno, qui se tiendra du 4 au 14 août prochains, rebondit avec une nouveau directeur artistique, en la personne d’Olivier Père, lequel porte l’accent sur le jeune cinéma en train se faire dans le monde.

    « Le Festival de Locarno n’est pas qu’une manifestation nationale ni ne se limite à l’aire européenne : c’est au niveau mondial qu’il s’affirme », déclarait récemment Marco Solari à l’occasion de la présentation de cette nouvelle édition.

    Solari.jpgPrésident du festival depuis dix ans, le bouillant Tessinois est le premier défenseur de l’ « esprit de Locarno », qu’on pourrait caractériser par une propension renouvelée à la découverte sous toutes ses formes, excluant cependant une cinéphilie trop exclusive ou élitiste. Ce festival se distingue de Cannes et de Venise en cela qu’il est largement ouvert au public le plus varié, sans intérêt du point de vue mondain même si de nombreuses personnalités du monde politique ou culturel s’y pointent. Largement soutenu par les pouvoirs publics et les sponsors, il a vu son budget passer, ces deux dernières années, de 4 à 11.5 millions de francs. D’où la demande insistante d’une rallonge de 300 à 400 000 francs, rappelée par Marco Solari.

    Locarno77.jpgMagie de la Piazza
    La Piazza Grande, qu’on dit volontiers la plus grande salle de cinéma du monde, en est évidemment le fleuron populaire, avec des pointes de 8000 spectateurs certains soirs, mais l’ « esprit de Locarno » a empêché de lieu de devenir un Open Air de plus où projeter les derniers Blockbusters…

    Par ailleurs, cinq autres salles de jauges variées (d’environ 200 à 5000 spectateurs) permettent à la programmation de se moduler en fonction de l’audience estimée. Ce qui frappe, au demeurant, c’est le taux d’occupation élevé de toutes ces salles, et l’aspect toujours convivial et intéressant des présentations de chaque film, souvent en présence du réalisateur, et la qualité des débats qui font suite à chaque projection. Quand on sait que la région de Locarno, avec ses lacs cristallins et ses hautes vallées, ses terrasses et ses grotti (tavernes à la tessinoises) ombragés se prête merveilleusement aux balades et aux randonnées, la présence d’un public souvent assez jeune (entre 25-65 ans) dans ces salles obscures, en plein été torride, a quelque chose de réjouissant.

    Père.jpgDe Maire en Père
    Comment l’édition 2010, conçue par le nouveau directeur artistique du festival, Olivier Père, se présente-t-elle à quelques jours de son ouverture. Quelle touche nouvelle l’ancien patron de la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes va-t-il apporter ? Au dire de Marco Solari, visiblement très satisfait, le nouveau directeur « respire le cinéma ». Et de rappeler qu’il succède au « prince » Marco Müller, à la « volcanique » Irene Bignardi et à la « force tranquille » incarnée ces quatre dernières années par Frédéric Maire, qui dirige désormais la Cinémathèque suisse à Lausanne.

    - Qu’entendez-vous amener de personnel au festival de Locarno ? Quelle sera la « touche » d’Olivier Père ?
    - Après la Quinzaine des réalisateurs, au Festival de Cannes, Locarno me donnait l’opportunité extraordinaire de poursuivre un travail de découvertes des jeunes auteurs et des talents de demain, ce qui coïncide d’ailleurs avec l’esprit initial de Locarno. Ainsi, plus qu’un changement, je vois ma contribution comme un retour aux racines du festival. Je me réjouis d’accueillir de nombreux jeunes cinéastes qui sont des néophytes absolus et peuvent être présentés dans les diverses sections du festival. Ceci dit, si le festival est un « laboratoire», je ne voudrais pas que celui-ci se transforme en ghetto ou en chapelle. C’est pourquoi, dans Cinéastes du présent, les genres les plus variés sont représentés.

    - Nicolas Bideau a regretté, l’an dernier, le manque de « glamour » de Locarno. Qu’en pensez-vous ?
    - Le « glamour » est une dimension du cinéma que j’apprécie et qui doit être représentée, mais il faut être réaliste : Locarno n’est pas Cannes ni Venise. Faire venir des grandes stars hollywoodiennes est une question d’argent, et je ne pense pas que Locarno doive sacrifier à la folie des grandeurs avec un Tom Cruise ou une Angelina Jolie... Cela étant, je trouve très bien de rendre hommage à la belle Chiara Mastroianni, et la présence de Melivil Poupaud dans le jury ou de Jeanne Balibar en compétition me réjouit. En ce qui me concerne, j’aime beaucoup les acteurs et j’ai envie qu’il y ait du charme et de la séduction dans le festival…

     

    L’édition 2010.

     

     Au premier regard, l’offre de cette année est aussi riche que les précédentes, pour ce qui peut en être jugé d’avance. Même si le nombre total des films a été revu à la baisse – bonne initiative au demeurant -, restent tout de même 280 longs métrages. Mais encore ? Mais encore ceci :

     

     Lubitsch1.jpgGreat Memories – Rétrospective Ernst Lubitsch

     

    À l’ordinaire, c’est en fin de liste qu’on mentionne la rétrospective d’un festival, comme un « plus » plus ou moins muséal. Il en va différemment  à Locarno, et notamment cette année avec la présentation d’une cinquantaine de films de ce grand maître de la comédie, de la mise en scène et du découpage que fut Ernst Lubitsch, dont l’œuvre reste une véritable école de cinéma à elle seule où les apprenants (c’est comme ça qu’on dit aujourd’hui…) devraient se précipiter.

     

    Lubitsch2.jpgAprès Kaurismäki en 2006, les divas du cinéma italien en 2007, Nanni Moretti en 2008 et les Mangas en 2009, la rétrospective Lubitsch, qui sera reprise à la Cinémathèque en automne, fera sans doute double office de découverte absolue pour beaucoup (et notamment avec les films muets, dès 1914, avec Der Stolz der Firma de Carl Wilhelm dans lequel Lubitsch est acteur, ou Als ich tot war ) et de (re)découverte dans les grandes largeurs du grand écran, notamment avec la projection sur la Piazza Grande du chef-d’œuvre que représente To be or not to be (1942) le 12 août.

     

    Lubitsch3.jpgRéunissant, sous la direction de Joseph McBride, des films de Lubitsch réalisateur mais aussi producteur, tel Desire de Granz Borzage ou co-réalisateur, avec Otto Preminger (A royal Scandal), la rétrospective sera présentée alternativement par des personnalités du cinéma qui ont été marquées par Lubistch, tels Freddy Buache, Lionel Baier, Stefan Drössler, Benoît Jacquot ou Luc Moullet, entre autres. En outre, le 12 août, au Forum, à 10h.30, une table ronde réunira Jean Douchet (qui présente To be or not to be sur le DVD disponible du film) et Joseph McBride, animée par Carlo Chatrian.          

     

    Locarno09.jpg Les "musts" de la Piazza    

     

     Du 3 au 14 août, ce ne sont pas moins de 20 films qui feront les beaux soirs de la Piazza Grande. Aperçu.  

     

    J Par manière de bienvenue, une projection gratuite, offerte en «pré-soirée» aux Locarnais et aux festivaliers déjà présents, marquera le retour de Daniele Luchetti avec La nostra vita. On se rappelle l’excellente impression laissée, en 2007, par Mon frère est fils unique, chronique familiale évoquant la cohabitation d’un jeune gauchiste brillant  et de son cadet flirtant avec les néofascistes pour s’affirmer. Quant à cette nouvelle réalisation, elle a marqué la seule présence italienne dans la compétition de Cannes. 3 août, à 21h.30. Entrée libre.

     J En ouverture, un seul film à l’affiche en première mondiale, attendu puisqu’il s’agit de la dernière réalisation de Benoît Jacquot, intitulée Au fond des bois et confrontant, dans les années 1850, un jeune homme des bois débarqué de nulle part et la fille d’un médecin humaniste qui s’entiche du sauvageon. Mercredi 4 août, 21h.30, après la cérémonie d’ouverture.  

     

    Koblet.jpgJ  Parmi les nouveaux films réunis sous la rubrique Appellation suisse, alors même que la Journée du cinéma suisse a été supprimée cette année, Hugo Koblet – pédaleur de charme, ne manquera pas d’intéresser le public de notre pays, s’agissant d’une figure légendaire du cyclisme helvétique. Daniel von Aarburg en signe la réalisation avec un mélange de documents d’archives et de séquences ajoutées. Vendredi 6 août, à 21h.30.

     JJ Après le magnifique Lemon Tree (Les citronniers), le retour du réalisateur israélien Eran Riklis est également très attendu avec, en première mondiale, Le responsable des ressources humaines tiré d’un formidable roman d’Avraham Iehoshua. Mardi 10 août, 21h.30.

     

    Lubitsch7.jpgJJJ Autre grand moment assuré sur la Piazza Grande, qu’on espère bénéficier d’un ciel pur : la projection de To be or not to be d’ Ernst Lubitsch, pure merveille de mise en scène et d’humour grinçant, avec un Hitler d'opérette, mélange de ridicule et d'effroi, où se mêlent les relents de la tragédie, sur fond de pogroms, et une mise en abyme théâtrale des liens de l’art et de la réalité. Le film sera projeté en fin de soirée, après Monsters, premier film du réalisateur anglais Gareth Edwards. Jeudi 12 août.

      

    Rosi.jpgJJJ Soirée faste également, pour une fin d’édition, avec la première internationale d’un sombre thriller allemand de Baran bo Odar, Le dernier silence, suivi d’un court métrage de Bernardo Bertolucci datant de 1967, Il canale, et d’Uomini contri (Les hommes contre), de Francesco Rosi, datant de 1970, avec Alain Cuny et Gian Maria Volontè, qui relève du réquisitoire pacifiste. Le film sera projeté en présence du grand réalisateur italien, âgé de 88ans. Vendredi 13 août, dès 21h.30.

      

    Les Léopards en compétition

     Concours international

    Réunissant une vingtaine de candidats de toutes provenances, le concours international mêle les auteurs nouveaux et leurs pairs plus chevronnés, tels le Français Christophe Honoré et son Homme au bain, avec Chiara Mastroianni, le provocateur canadien Bruce LaBruce dont L.A. Zombie arrive précédé d’une réputation sulfureuse, le Québecois Denis Côté déjà connu à Locarno où il revient avec son tout récent Curling, ou encore la jeune Isild Le Besco, qu’on verra dans le film de Benoît Jacquot et qui défendra son troisième long métrage intitulé Bas-fonds, tandis que Pia Marais roulera pour l’Allemagne avec Im Alter von Ellen (Au temps d’Ellen) avec Jeanne Balibar.Par ailleurs, la compétition internationale accueille deux films suisses d’auteurs à découvrir dans le « long », à Savoir Stéphanie Chuat et Véronique Reymond qui cosignent La Petite chambre, avec Michel Bouquet, première œuvre déclarée « très sensible et émouvante » par Olivier Père, tandis que Katalin Gödrös honore la Suisse multiculturelle avec Songs of Love and Hate. Enfin, et pour la première fois, le concours est ouvert aux ouvrages documentaires, comme l’illustrera cette année le film chinois Karamay, réalisé par Xu Xin et dégageant une forte émotion sur fond de réflexion politique.  

     Cinéastes du Présent

      Autre fleuron de la compétition, souvent plus pointue dans ses choix, cette section rassemble elle aussi une vingtaine de longs métrages dont treize ( !) premières œuvres. Vous avez dit que le cinéma d’auteurs se mourait ? On en jugera sur pièces. En attendant, faute de pouvoir entrer dans le détail, on relèvera tout de même la présence du Romand Stéphane Goël, du groupe lausannois Climages, avec un documentaire consacré à un aspect très intéressant de notre société, savoir les tribunaux de litiges professionnels. D’où le titre de Prud’hommes.  Par ailleurs, Olivier Père relève un caractère récurrent de cette section, touchant à la proximité de divers films avec d’autres formes d’expression comme la musique (Ivory Tower, d’Adam Taylor avec Chilly Gonzalez ) ou les arts plastiques (September 12, d’  Özlem Sulak), notamment.     

    Léopards de demain

    Toujours au titre de la compétition, le concours réservé aux courts métrages suisses et étrangers, dont les sélections comptent souvent des bijoux, fête cette année son vingtième anniversaire et permettra de découvrir un choix des meilleurs courts découverts à Locarno.

     Hors concours

     Parallèlement aux deux compétitions principales, une section Hors compétition présentera un large choix d’œuvres récentes, courts métrages ou essais cinématographiques, documentaire ou travaux collectifs, ainsi que des ouvrages de cinéastes importants Jean-Marie Straub, Luc Moullet ou Angela Ricci Lucchi, notamment. C’est dans cette section que nous découvrirons C’éait hier, le nouveau film de la Lausannoise Jacqueline Veuve, et Low cost de Lionel Baier, de même que le cycle documentaire  d’Emmanuelle Demoris, Mafrouza, qui sera montré dans son intégralité alors que son dernier épisode participera au concours Cinéastes du Présent.

     Prix et hommages divers

     Le festival de Locarno accoutume d’honorer les « bons génies » du cinéma, qu’ils soient réalisateurs, producteurs ou techniciens de plus ou moins haute volée, comme l’an dernier un Renato Berta, maître imagier s’il en fut…

     

    Tanner.jpgCette année, c’est au grand cinéaste suisse Alain Tanner que sera remis un Léopard d’honneur, pour l’ensemble de son œuvre, ainsi qu’au réalisateur chinois JIA Zhang-ke, comptant parmi les révélations de ces dernières décennies.

     

    Le Prix Rezzonico, qui récompense un producteur indépendant, sera remis à l’Israélien Menahem Golan, mogul aventureux et flamboyant qui a réalisé des films autant qu’il en a produits – et des plus prstigieux, de Love Streams de Cassavetes à Fool for Love d’Altman, entre beaucoup d’autres. Un hommage particulier sera rendu à l’acteur américain John C. Reilly et un Excellence Award reviendra à la jeune comédienne Chiara Mastroianni. Entre autres.

     

    Godard35.jpgLas but not least…

     Comme bien l’on pense, cet aperçu du festival reste lacunaire et à compléter, mais on ne saurait manquer de signaler encore les projections de deux films d’auteurs « cultes », à savoir Film socialisme de Jean-Luc Godard, et Ich will doch nur, dass ihr mich liebt de Rainer Werner Fassbinder, réalisé par la télévision allemande en 1976 et considéré par Olivier Père comme un chef-d’œuvre.

     

    Infos complémentaires sur le programme et les données pratiques. http://www.pardo.ch

     

     

  • Pays de Ramuz

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    Au chemin de la Dame, en Lavaux.

    Je descendais ce soir le chemin de la Dame qui serpente le long d’une falaise de grès tendre surplombant le vignoble de Lavaux cher à Ramuz ; le contre-jour du couchant donnait aux vignes un vert accru presque dramatique, et d’autant plus que tout le coteau a été saccagé il y a peu par la grêle et que la récolte sera nulle cette année ; les montagnes de Savoie viraient au mauve puis à l’indigo tandis que le Léman, parsemé de fines voiles, semblait figé dans sa laque bleutée, et je repensais à cette phrase de Ramuz, justement lui, qui fait presque figure de lieu commun tout en trouvant ici sa résonance immédiate puisque je distinguais, au Levant, le clocher de Rivaz et, de l’autre côté, la pointe de Cully déjà plongée dans l’ombre.
    Cette phrase achève Raison d’être, le bref essai que le jeune écrivain publia par manière de manifeste précédant, après un long séjour à Paris, son retour définitif en terre vaudoise.
    Avec une œuvre dont la langue est elle-même un geste fondateur, Ramuz investit une position qui marquera une distance croissante, par rapport à la culture française, n’excluant pas la plus vive reconnaissance et n’impliquant pas pour autant la soumission à une idéologie helvétiste par trop artificielle à ses yeux.
    «Laissons de côté toute prétention à une littérature nationale: c’est à la fois trop et pas assez prétendre », écrit-il à la fin de Raison d’être, datant de 1914, et de préciser ensuite: « trop, parce qu’il n’y a de littérature, dite nationale, que quand il y a une langue nationale et que nous n’avons pas de langue à nous; pas assez, parce qu’il semble que, ce par quoi nous prétendons alors nous distinguer, ce sont nos simples différences extérieures.» Et l’écrivain, faisant écho à un Faulkner lorsque celui-ci prétendait concentrer l’histoire de l’humanité sur le timbre-poste de sa terre natale, d’appeler de ses vœux une littérature qui soit à la fois d’ici et reconnaissable par delà nos confins cantonaux ou nationaux.
    Or voici la phrase fameuse : «Mais qu’il existe une fois, grâce à nous, un livre, un chapitre, une simple phrase, qui n’aient pu être écrits qu’ici, parce que copiés dans une inflexion sur telle courbe de colline ou scandés dans leur rythme par le retour du lac sur les galets d’un beau rivage, quelque part entre Cully et Saint Saphorin – que ce peu de chose voie le jour, et nous nous sentirons absous.»

    Lavaux3.JPGTout ça se discute évidemment, car il n’est pas sûr qu’il n’y ait pas, en Suisse, une voix commune aux quatre régions linguistiques qui dépasse, précisément, la langue tout autant que l’idée figée de nation, pour exprimer une façon de vivre la démocratie et la négociation, le contrat et le rapport à la nature, mille autres choses encore, parfois impalpables, qui cristallisent cet habitus particulier dont parlait Cingria et qui fait qu’à chaque passage de frontière on perçoit, comme je l’ai perçu cet après-midi encore en franchissant celle de Saint-Gingolph, un imperceptible mais très réel changement. En outre, on pourrait trouver bien limitée cette aspiration de Ramuz à rendre le son et le ton d’un coin de terre, à l’instant même où l’Europe allait basculer dans la tragédie...


    Pourtant l’œuvre est là, dont certains livres touchent bel et bien à l’universel, et ce soir la courbe de la colline engloutie par le crépuscule, autant que le beau rivage, là-bas, me semblaient signifier beaucoup plus qu’un recroquevillement régionaliste : à la fois ce pays, le pays de Ramuz, mon pays et le pays de chacun…

  • Fête nationale

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    Pour un 1er août propre-en-ordre

    …Le territoire de la Confédération doit être nettoyé des corbeaux roumains et des corneilles bulgares et kosovares, entre autres volatiles jaunes et noirs,  et c’est pourquoi le sac Ad Hoc a été distribué à tous les cantons et à toutes les communes, avec la peau de banane indispensable à la chute de l'élément étranger, avant sa capture et son ensachement sous vide devant notaire assermenté, lavé et branlé…
    Image : Philip Seelen

  • Vert paradis

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    Note sur un expo à voir à Lucerne...

     

    À La Désirade, ce dimanche 1er août. – Il y avait ce matin un ciel turquoise au-dessus des montagnes de Savoie bien détaillées dans les gris bleu et les vert tendre, où flottaient de petits nuages blancs qu’on aurait dit peints par Hodler vers 1906, à cela près qu’ils se sont bientôt  transformés et se reconstitués en longues bandes horizontales superposées, moins figuratives, annonçant en quelque sorte l’abstraction américaine des dernières années du peintre, vers 1914-1918… 

     Cette apparition m’a rappelé l’état de réceptivité extrême dans lequel je me suis retrouvé hier au Kunstmuseum de Lucerne où peut se voir, ces jours, une belle exposition consacrée à un trio de compères proches, à savoir Ferdinand Hodler précisément, Cuno Amiet et Giovanni Giacometti.

    Hodler est évidemment hors catégorie ou écoles, même s’il touche au classicisme réaliste en ses débuts, au symbolisme et aux franges du fauvisme ou des nabis, puis à l’abstraction lyrique dans ses derniers paysage jamais « abstraits » au demeurant selon l’appellation conventionnelle, mais l’exposition très sélective que propose ici Christoph Lichtin établit bel et bien un lien de parenté entre trois coloristes helvètes qu’on sent proches aussi de la nouvelle peinture-peinture européenne et plus précisément française, du côté de Gauguin et des fauves, entre autres.

    La première salle, toute dévolue à un choix haut de gamme de paysages d’Hodler, nous rince illico le regard : c’est un bain de jouvence voire de jouvencelle dans un lac vert tendre. La plus belle chose est d’ailleurs pile au fond de la salle avec un cadre excessivement doré-mouluré qu’on oublie : c’est ce lac de Brienz d’un vert très tendre qui évoque le vert très pâle, entre l’absinthe et le turquoise assourdi, littéralement serti dans un paysage structuré en vue de balcon dont le rebord du premier plan est un agreste haut gazon dégagé de toute pesanteur réaliste. Tout aussitôt cette couleur m’a suggéré l’adjectif : candide, associé au blanc qu’il y avait dans ce vert pour ainsi dire « innocent », comme un vert marial de source glaciaire épurée de son limon…

     

    Lucerne. Kunsthaus. Hodler. Amiet. Giacometti. Jusqu'au 10 octobre.

     

    PS. La repro ci-dessus, piquée en douce sur mon portable, ne vaut pas un clou. Le vert du lac est infiniment plus subtil et doux, et le reste du paysage plus finement et précisément dessiné. Bonne raison de faire le voyage de Lucerne...