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  • Survie des lucioles

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    (Dialogue schizo)


    Première rencontre avec Philippe Sollers. De la Survivance des lucioles et de La merditude des choses. Paris, ce 29 janvier 2010.

    Moi l’autre
    : - Et Alors ?
    Moi l’un : - Alors je suis ému, je suis touché, je suis soufflé.
    Moi l’autre : - On se reprend une Margarita ?
    Moi l’un : - Margarita, Porto flip, ce que tu veux, mais ne me parle plus de bière après La merditude de choses. Et quelle émotion pourtant !
    Moi l’autre :- Une espèce de Bukowski flamand, tu ne trouves pas ?
    Moi l’un : - C’est vrai, mais en moins égocentrique et en plus tendre. C’est ça qui m’a réellement touché et soufflé : c’est l’immense tendresse que dégage ce film en nous traînant dans ce merdier. Et la luciole…
    Merditude3.jpgMoi l’autre : - Le gosse ? C’est vrai qu’il dégage une lumière miraculeuse. Et la grand-mère Courage. Et les quatre cavaliers de l’Apocalypse merdique… Des airs de vieux hippies beatniks freaks ringards, et des anges « quelque part », comme on dit…
    Moi l’un : - La lumière des lucioles, j’te dis. En lisant Survivance des lucioles, le dernier essai de Didi-Huberman, juste avant de voir le film, les lucioles de L’Enfer de Dante, que Pasolini reprend comme un motif d’espoir et de désespoir, en se rappelant les lucioles de sa jeunesse et en prophétisant leur disparition dans le monde actuel, je me suis rappelé ce que Sollers, une heure avant, me disait de la « petite troupe » qui continue à cheminer, selon le mot de Voltaire, et voilà la luciole dans ce monde merdique…
    Moi l’autre : - Ya qu’un Flamand ou un Belge, aujourd’hui, qui peut faire ça.
    Moi l’un : - C’est vrai. Et ça pourrait être un Anglais ou un Suisse allemand. Enfin, je ne suis pas sûr que les Suisses alémaniques aient des chansons salaces aussi fruitées. Mais ce qui est certain, c’est que ça vient d’en bas, du peuple qu’aimait Pasolini et qui est aussi mal en point et rejeté que le vrai peuple italien.
    Moi l’autre : - À l’honneur près. Parce que la tribu Strobbe a des principes…
    Moi l’un : - Jawohl. Et ça déteint sur le gosse. L’amour du père et du fils est une luciole autant que l’amour du fils et de sa grand-mère protectrice, qui soude tout ce monde sans moufter ou quasi pas…
    Moi l’autre : Bref, c’est un film d’amour. Un peu jeté du point de vue de la forme…
    Moi l’un : - Pas tant que ça ! T’as entendu la bande-son ? T’as entendu ce chœur de lucioles ? Tu crois que ça vient par hasard ce fond de musique plus ou moins sacrée et ces airs de musique ancienne ? Et ces plans tournoyants incroyables ! Là pas besoin de Dogma : ça s’écrit dans le mouvement.
    Sollers36.jpgMoi l’autre : - Et Sollers là-dedans ?
    Moi l’un : - Pas si loin que ça, au fond du fond, à cause des lucioles justement et de la « petite troupe »…
    Moi l’autre : - Quelle impression t’as fait cette première rencontre ?
    Moi l’un : - J’ai été surpris par la solidité de ses attaches et sa présence immédiatement péremptoire et autoritaire, s’affinant extrêmement selon le sujet. Avant de l’interroger sur Discours parfait, je lui ai proposé une dizaine de mots et de noms sur lesquels improviser (Amateur, Apprendre, Intimité, Jardin, Adversaire, Tragique, Pensée, année zéro, Marthe et Clara, quelques autres, ce genre de thèmes tirés de ses livres) et j’ai vu son visage irradier quand je lui ai proposé JARDIN : luciole ! Enfin je suis sorti de là avec un entretien substantiel, je crois, mais pas fait que de mots. J’ai bien regardé son visage. J’ai bien regardé le livre d’images de son bureau. J’ai bien regardé ses yeux aux reflets moirés et son regard et ses traits très mobiles. Frappé par sa masse et ce qu’on pourrait dire sa tonne, et j’ai vu le mot Condottiere. Rien à voir avec Suarès, évidemment, mais prince lettré dont l’extraordinaire suffisance apparente peut exaspérer si l’on oublie que c’est à la fois l’extraordinaire suffisance de la France et l’extraordinaire suffisance de Paris et de sa Littérature qui prétend toujours donner le ton alors que Céline rappelait que la France n’avait pas plus de rayonnement aujourd’hui que je ne sais quel département, mais Sollers parle de Céline avec une finesse pourtant extraordinaire, et Sollers est tout humble « quelque part » devant le Jardin du monde…
    Moi l’autre : - Tu l’as pourtant conspué diverses fois…
    Moi l’un : - C’est vrai. Et je m’en repentirai quand il se repentira de quoi que ce soit, donc ce ne sera pas demain…
    Moi l’autre : Tu as écrit que Paradis n’était que de la frime sous-joycienne…
    Moi l’un : Je n’y suis toujours pas entré. Il m’a dit qu’il fallait l’écouter le lire…
    Moi l’autre : - Tu as conspué deux ou trois de ses romans…
    Moi l’un : - Là, je suis prêt à revoir ma copie après la lecture récente de Passion fixe, qui me botte et me bluffe.
    Moi l’autre : - Nous y voilà : tu as longtemps confondu le bluff apparent de Sollers avec le bluff de Paris et d’un certain milieu parisien que tu as toujours détesté…
    Moi l’un : - Je persiste et signe, sauf que j’ai découvert l’extraordinaire lecteur qu’est aussi Sollers, et l’écrivain, la musique de l’écrivain, la grâce fluide de l’écrivain et sa poésie inscrivant sa ligne dans les multiples lignes de la poésie du Jardin - sa poésie dès ses premiers livres de jeune prodige mais ensuite encombrée par la théorie, et sa prétention de tout quadriller puis désencombrée à travers les années, jusqu’à cette trilogie de lectures du monde dont il me dit qu’elle sera bientôt tétralogie, et les romans à venir dont il dit d’ailleurs que c’est de la même étoffe, et c’est vrai, d’ailleurs je vais lire Les Voyageurs du temps que j'ai loupé à sa parution. Alors voilà, quand même…
    Moi l’autre : - Lucioles !
    Moi l’un : - Lucioles !

    DidiHuber.jpgGeorges Didi-Huberman, Survivance des lucioles. Minuit, 141p.
    La merditude des choses, de Felix Van Groeningen. Actuellement, à Paris, au cinéma de la rue Saint André-des-arts
    Philippe Sollers. Discours parfait. Gallimard, 912p.

  • Ceux qui s'avancent masqués

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    Celui qui recopie dans Le Surnaturel de Malraux ce passage qui lui rappelle les moiteurs ruisselantes traversées de sagaies de lumière orange et bleu électrique de son premier voyage onirique à Djaïpur: « Chaque soir de la saison des pluies, lorsque la brume chaude monte des flaques à travers les palmes ruisselantes, le millénaire appel de la conque surgit des tours qui bleuissent ; dans les ruelles religieuses où les marchands s’éveillent sur leurs ballots d’herbes aromatiques, les hommes peints de cendre blanche et les singes se couchent, comme au temps de Râmâyana / Celle qui vérifie la disparition d’un monde aimé en constatant que la librairie qu'elle hantait à dix–sept ans est aujourd’hui un commerce de parfums de luxe à prix cassés dont l’arrière-boutique sert d’atelier à des couturières clandestines / Ceux qui considèrent la nostalgie comme un sous-produit des forces d’improductivité / Celui qui sait que la bêtise fatigue et s’en tient donc à distance prudente malgré la fascination qu’elle lui inspire bel et bien / Celle qui fait ses gammes sur le corps de l’imberbe / Ceux qui ont cessé de croire à la Chine quand elle a cessé de suivre (majorité) la Voie des Divins Immortels / Celui qui descend au Louisiane pour observer les Ricains venus voir s’il reste un peu des nymphos de Miller alors qu’il y a surtout des Ricaines lectrices de Derrida / Celle qui tenait la main d’Albert Cossery à la toute fin de sa vie en ces murs / Ceux qui se réunissaient autour de Sartre le dimanche y compris le jeune Jean Ziegler rêvant déjà d’Afrique / Celui qui se demande ce qu’il aurait bien pu dire à Léautaud en le croisant rue de Buci en juin 1947 donc le mois de sa naissance ce qui rend la question stupide / Ceux qui mettent un écran de fumée sur leur bio foutrement intéressante du point de vue « romanesque » mais qui reste SECRET DEFENSE / Celui qui ne se découvre pas (viscope sur l’œil) devant le Tribunal des Gens qui l’interroge sur son Rapport à l’Essentiel / Celle qui ne pense pas à mâle / Ceux qui ont tendance à simplifier les formalités consécutives à un décès / Celui qui feuillette un magazine spécial dans la salle d’attente de la psy en train de rabibocher son fils pacsé avec un jeune cadre plein d’avenir / Celle qui terrorise sa fille Capucine en la menaçant de sévices si elle continue de lire des romans sous le manteau / Ceux qui ont passé sans transition de Guy des Cars (dont ils ont tout lu) à Marc Levy (dont ils liront tout) avec une tentative du côté de Modiano dont ils n’ont aucun souvenir / Celui qui lit Passion fixe de Sollers à l’insu de son père qui en est resté à la IVe Internationale point barre / Celle qui sort sa culture quand on lui parle de revolvers / Ceux qui rêvent de croiser Ingrid Caven dans le voisinage du fantôme du Ritz alors qu’elle sirote un porto flip à Berlin / Celui qui parle de Gide et de Martin du Gard comme «de deux vaches couchées l’une contre l’autre » / Celle qui lit Retour de barbarie dans le RER / Ceux qui tombent d’accord avec Michel Crépu,  l’auteur de Lecture qui prétend que « la muflerie est notre bain quotidien », etc

    Image: Philip Seelen


  • Ceux qui se retirent du JE

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    Celui qui remonte la rue transversale en claudiquant à la Talleyrand / Celle qui se précipite sur le jeune pianiste qu’on dit LA révélation de la semaine / Ceux qui dansent le tango entre mecs pendant que leurs épouses alignent les chiffres rouges dans les grands registres / Celui regarde longtemps le poisson dit Cardinal / Celle que personne n’écoute quand elle parle toute seule / Ceux qui se cachent pour lire / Celui qui n’ose pas dire que Nietzsche le botte / Celle qui se rappelle le temps où elle offrait son corps aux Chinois d’Oberkampf au sens où les Chinois entendent le corps ce qui ne va pas de soi / Celui qui a coupé les ponts avec les pontonniers / Celle qui prend les mots au mot / Ceux qu’on disait de la chair à canon mais qui n’ont jamais servi / Celui qui donne sa langue aux chiens / Celle qui affirme que qui a vu boira et que qui a bu voira / Ceux qui disent à Mary Long qu’ils la fumeraient bien sans filtre / Celui qui a trouvé la phrase inouïe qu’on citera bien après sa mort genre « quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors », alors qu’il danse comme un pied et se bourre de Rohypnol / Celle qui affirme comme ça que l’Univers est la conséquence strictement physique d’un Gang Bang / Ceux qui se retournent dans leur tombe en désespérant de trouver la bonne position / Celui qu’impatiente les interdictions de fumer et de crier et de chier dans les bottes du Margrave et de jouer du saxo perso / Celle qui remet sa Gaine Scandale de la chic époque de l’apéritif Dubon Dubonnet / Ceux qui ne caressent jamais leur épouse en public au risque de passer pour des phoques / Celui qui dans l’aquarium divin sait distinguer le Tétra Feu de position du Drapeau belge / Celle qui discute avec sa mère dans la porte –tambour de l’Hôtel Polonia de Varsovie / Ceux qui tombent d’accord avec Jean-Jacques Schuhl l’ashkénaze arthritique baudelairien qu’il n’y a rien de plus vide qu’une piscine vide, etc.
    Image : Philip Seelen

  • Notes panoptiques, 2010

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    À La Désirade, janvier 2010. À propos de Discours parfait de Philippe Sollers, des fleurs et du nihilisme, du réalisme de Flannery O'Connor et de Simone Weil.

    AU JARDIN. – C’est ainsi par le jardin que je reviens à Sollers, et par exemple à la lecture d’une phrase comme ça : « J’essaie de voir, ou plutôt d’écouter et de respirer, ce jardin où je suis. » Or, le rythme de cette phrase me chante. J’entends c
    ette phrase, comme j’entends notre jardin suspendu de La Désirade, que j’écoute et respire malgré la neige de ces jours et que je lis parfois en m’aidant des lumières d’un vieux manuel gris souris détaillant Les Noms des fleurs trouvés « par la Méthode simple » et accessibles « sans aucune notion de Botanique »...

    Sollers18.JPGL’ouvrage est signé Gaston Bonnier, professeur à la Sorbonne et membre de l’Académie des Sciences. C’est ici sa nouvelle édition, avec 372 photographies en couleurs entièrement regravées sur cuivre, et publié à Paris à la Librairie Générale de l’Enseignement, rue Dante. Une étiquette à graphie dorée précise que cet exemplaire fut vendu par le libraire Rouge à Lausanne, le même qui refusa de publier les premiers écrits de C.F. Ramuz… L’inventaire floral qui suit, quoique trouvé « par la méthode simple », évoque plus l’Académie que le gai savoir, du fait surtout de ses 2715 figures en noir qui en font une espèce de catalogue style La Redoute comme les prisaient Bouvard et Pécuchet dans les domaines variés de l’outillage horticole ou des insectes de nos régions. Les noms des fleurs y scintillent évidemment, mais point de phrases qui sont aux mots ce que les colliers de vahinés semi-nues sont aux fleurs, le rythme en plus.
    Dante3.jpgCeci noté tout de suite, revenant plutôt à Discours parfait, je passe aux exemples chantés « dans la langue des étoiles de Dante », jardinier cosmique s’il en fut, finissant son dernier chant en tourbillon de mots-lumière mu par l’Amour cosmique, « l’amor che move il sole e l’altre stelle ». Et Sollers d’ajouter: « Un Dieu éternel jardinier, voilà quand même une nouvelle sensationnelle qui n’a pas encire été vraiment comprise par les humains ».

    °°°

    Mon exemplaire de la Divine Comédie, très dépenaillé, est marqué du sceau violet des Gymnases Cantonaux de Lausanne, à la bibliothèque desquels j’aurai décidément tardé à le ramener puisque l’emprunt date de 1964-1965. Cependant je suis content d’avoir conservé ce pavé de plus de mille pages – il s’agit en effet d’audition critique aux commentaires fluviaux -, qui m’évoque aussitôt le personnage râblé et coiffé en brosse de notre prof d’italien de l’époque, du nom de François Mégroz, ceinture noire de judo et papiste ardent, commentateur d’une traduction très littérale de la Divine comédie parue à L’Age d’Homme où j’ai publié mon premier livre en 1973, année à laquelle j’avais déjà rejeté Philippe Sollers et la revue Tel Quel, pour leur préférer le baroquisme étincelant de Charles-Albert Cingria et le pathos russe…
    Entre 1968 et 1972, Philippe Sollers avait publié Nombres, Lois et H, restés à mes yeux des exercices purement rhétoriques à caractère expérimental, où je n’entendais aucune musique et que j’associais à toutes les acrobaties esthétiques ou idéologiques de l’époque, à l’enseigne des Modernes.

    De Roux0001 (kuffer v1).JPGProche du milieu de L’Age d’Homme et de francs-tireurs à la Dominique de Roux, ancien compère de Sollers qu’il étrillait dans le pamphlet anti-68 de L’Ouverture de la chasse, je voyais l’incarnation de la musique pensante chez Cingria ou chez Vassily Rozanov, penseur russe mal famé pour son amour-haine du christianisme et de ses envoûtements, mais développant une écriture « immédiate » d’une saisissante originalité. Bref, tout cela se passait loin du Paris de la brillantissime constellation toujours convaincue de donner le ton au monde, alors que je trouvais en L’Age d’Homme une alternative qu’auront marquée quelques génies inclassables, du catastrophiste décapant que représente le dramaturge-écrivain-philosophe-peintre Witkiewicz, à l’explorateur de l’intimité que fut Amiel, entre tant d’autres, certes loin de la claire ligne française. Mais Platonov, Andréi Biély, Jeremias Gotthelf, Thomas Wolfe, Chesterton & Co valent aussi quelque attention, n’est-ce pas ? autant que Robert Walser, Georges Haldas ou Umberto Saba – et la phrase de Dominique de Roux, au meilleur de son style, me chantait plus que celle du Sollers d’avant Femmes…

    °°°

    Ce n’est pas, cependant, par Femmes, lu sans véritable attention, que je suis revenu sporadiquement à l’œuvre de Philippe Sollers, dont plusieurs romans ultérieurs m’ont paru du chiqué, et je l’ai écrit, méchant, mais déjà par le jardin, dans le registre des citations.
    Dans un entretien très éclairant avec Laurent Brunet (Discours parfait pp. 492-513), Sollers dit au passage que l’art de la citation est l’un des plus difficiles qui soient. Cingria le disait aussi, qui estimait qu’un bon article pouvait s’en tenir à un train de citations roulant sur les rails du discours (plus ou moins parfait) d’un commentateur-interprète, et Walter Benjamin « montait » souvent ses essais de cette même façon.
    L’art de la citation, que le Sollers de La Guerre du goût, d’Eloge de l’infini et de Discours parfait porte au plus vif de la pointe (bref salamalec au passage au jésuite Gracian) renvoie bien entendu à sa phrase et donc à son propre style – à sa musique et à sa poésie aux quelles je me reproche maintenant d’avoir été tout à fait inattentif des années durant.
    Chappaz.jpgL’étincelant Maurice Chappaz, poète romand de haute volée mais victime lui aussi de l’inattention française, disparu en janvier de l’an dernier à l’âge de 93 ans et pourtant frais comme une rose jusque dans ses derniers écrits, estimait que le péché de notre temps était, précisément, l’inattention.
    Or, ce qui me frappe de plus en plus à la lecture un peu plus attentive de Philippe Sollers, c’est son attention à lui. Attention au mot, attention au jazz de la phrase, attention tout humaine aussi quand il parle de la musique des mots et des phrases de Scott Fitzgerald, qui a payé sa liberté et son bonheur de l’inattention générale, ou qu’il trouve du cœur à l’affreux Céline, ciselant encore mots et phrases au plus noir de sa détresse.
    Attention à tous les sens du terme, j’veux dire : attention à tous les sens…

    Du nihilisme. – Tout est là, qu’on ne voit pas – qu’on ne veut pas voir et dont on ne veut rien savoir. J’avais treize ou quatorze ans et j’entendais mon frère aîné le dire et le répéter avec une insistance qui me faisait enrager : « J’veux pas le savoir ! ». Et c’est devenu le mot d’ordre de cette époque : « Circulez, y a rien à voir ! ». Parce qu’il y a trop, cela va sans dire : trop pour y faire attention sans prescription d’une mode ou d’un appel marchand.
    Tel étant le premier consentement au nihilisme de la surabondance, le premier attentat que je ressens à la joie ; étant entendu, yes sir, qu’il y a de la joie au monde - cela je le sais, je l’ai senti et ressenti de tout temps, et c’est cela même qui me fait renaître tous les matins.
    Mais au fait, comment cela a-t-il commencé ? Comment cela m’a-t-il été donné ? Qui m’a dit pour la première fois : regarde !?
    Aujourd’hui je constate, devant la peinture que j’aime, que ce que je vois me regarde, et cela regarde toute chose : tout me regarde que je vois, et la joie gagne.
    Mais on ne va pas s’en tenir là. C’est le moment de se mettre au turbin.

    Michaux.jpgLe jardinier Michaux l’a constaté : « Le matin, quand on est abeille, pas d’histoires, faut aller travailler ». Faut que ça turbine dans la joie.

    °°°

    Le titre de Discours parfait est d’un culot monstre. Le découvrir en ouvrant l’envoi de Gallimard m’a fait éclater de rire. Comme j’éclate de rire tous les matins lorsque je me suis remis en train après la traditionnelle minute de désespoir. Je dirai plus exactement : le quart d’heure, le moment d’accablement physique et métaphysique où perce cette première tentation de se contenter de rien, comme si le rien était : ce quart d’heure nihiliste que ma joie et ma vertu (je dis bien et je souligne le mot
    vertu) vont annihiler de concert. Et me revoici à la rue Dante, au milieu des fleurs de notre jeunesse, à lire La Divine Comédie avec notre prof judoka non moins que sentencieux pour lequel la virtù commande, mais pas du tout au sens de la vertu vertueuse. Car, écrit justement Cingria en romain frotté de Haute Chine : « La vertu fume, crache, lance du foutre et assassine ». Donc j’éclate de rire en lisant Discours parfait, comme un vœu, un défi ou une bonne nouvelle, et comme àé chaque fois que je reviens au Canal exutoire de Charles-Albert Cingria, l’un de mes textes «phares », comme on dit un peu mécaniquement de nos jours, sans voir l’image en somme bien belle de cette lumière tournant dans la nuit de bitume.

    °°°

    CINGRIA5 (kuffer v1).jpgDans la foulée je n’ai plus alors ce matin qu’à citer l’oiseleur dont les mots sont en cage avec des ouvertures sur l’infini :
    Je lis Le Canal exutoire : « Il est odieux que le monde appartienne aux virtuistes - à des dames aux ombrelles fanées par les climats qui indiquent ce qu’il faut faire ou ne pas faire car vertu, au premier sens, veut dure courage. C’est le contraire du virtuisme. La vertu fume, crache, lance du foutre et assassine.
    L’homme est bon, c’est entendu. Bon et sourdement feutré, comme une torride chenille noire dans ses volutes. Bion mais pas philanthrope. Il y a des moments où toutes ces ampoules doivent claquer et toutes ces femmes et toutes ces fleurs doivent obéir.
    Il suffit qu’il y ait quelqu’un.
    Une multitude de héros et de coalition de héros existe dans les parties noires de la Chine et du monde qui ne supportera pas cette édulcoration éternellement (en Amérique, il y a Chicago). Déjà on écrase la philanthropie (le contraire de la charité). Un âpre gamin circule àé Anvers, à qui appartient la chaussée élastique et le monde. Contre la « socité » qui est une viscosité et une fiction. Car il y a surtout cela :l’être, rien de commun, absolument, entre ceci qui, par une séparation d’angle insondable, définit une origine d’être, une qualité d’être, une individualité, et cela, qui est appelé un simple citoyen ou un passant. Devant l’être – l’être vraiment conscient de son autre origine que l’origine terrestre - il n’y a, vous m’entendez, pas de loi ni d’égalité proclamée qui ne soit une provocation à tout faire sauter. L’être qui se reconnaît – c’est un temps ou deux de stupeur insondable dans la vie – n’a point de seuil qui soit un vrai seuil, point de départ qui soit un vrai départ : cette certitude étant strictement connexe à cette notion d’individualité que je dis, ne pouvant pas ne pas être éternelle, qui rend dès lors absurdes les lois et abominable la société. »

    De l’incarnation. – L’inattention involontaire est un refus volontaire, ou inversement. Cette femme encore jeune, dans Un heureux événement de 

    Flannery2 (kuffer v1).jpgFlannery O'Connor cette femme qui refuse l’évidence de la vie en elle parce qu’elle en a vu les conséquences sur sa mère vieillie par huit enfantements, cette femme qui n’en peut plus (croit-elle) et qu’une maladie ronge sûrement mais qu’elle n’ose pas nommer (non, pas elle, pas le cancer, ON ne peut quand même pas lui faire ça à elle !), cette femme ne veut pas faire attention à ce qui va lui arriver, ainsi que l’a prévenue sa chiromancienne, à savoir des mois de maladie suivis d’un heureux événement.

    « Pas moi ! » s’écrie Ruby au nom de pierre précieuse, quand sa jeune voisine et amie Lavergne Watts, grande plante naturelle aux cheveux couleurs de paille, qui a les pieds sur terre et d’autant plus qu’elle est secrétaire de pédicure, lui tourne autour en gesticulant et en roulant des yeux et en chantant : « Mettez les lettres derrière ou devant, ça fait toujours MAMANN ! MAMAN ! » Et Ruby de s’opiniâtrer à ne pas savoir : « Non. Non. Ca ne pouvait être un enfant. Non, elle n’allait pas avoir en elle une chose qui attendrait pour la tuer un peu plus ».

    Ainsi de la connaissance : on préférerait ne pas savoir. Ruby, la jeune femme que Flannery O’Connor, qui n’a jamais eu d’enfant et qu’une affreuse maladie ronge pour de bon, observe attentivement, devient alors l’incarnation du refus de la vie - mais  ce n’est pas qu’un enfant qu’elle refuse en invoquant la Technique : foutredieu, c’est que Billy n’a pas « pris ses précautions »… et voilà ce que ça donne quand on ne fait pas attention et qu’une espèce de diabolique écrivain vous scrute par dehors et par devant et sort les mots de ses propres entrailles, au fil de ce discours parfait d’un verbe fait chair…

     

     

    Weil2.jpgPhilippe Sollers ne parle pas beaucoup de femmes écrivains dans Discours parfait, à part Beauvoir et Simone Weil qu’il est intéressant, par ailleurs, de soumettre au regard hyper-thomiste de  Flannery, laquelle la trouve (dans ses lettres) un peu fêlée quand même…

    Flannery O’Connor aime les paons et les gens, qu’elle voit sous tous leurs aspects parfaits et imparfaits sans perdre jamais de vue la Règle. C’est et ce n’est pas une intellectuelle : c’est surtout une réaliste catholique, et ce qu’elle écrit de Simone Weil est intéressant, qui recoupe en somme ce qu’en dit Georges Bataille, cité par Sollers.

    Tous deux trouvent, à la philosophe, quelque chose d’un peu siphonné, mais ce que remarque Flannery est particulièrement surprenant : « Je termine la lecture des ouvrages de Simone Weil », écrit-elle en 1955. « Après Lettres à un religieux, j’attaque le second (…) La vie de cette femme étonnante m’intrigue encore, bien que ce qu’elle écrit me paraisse en grande partie ridicule. Mais sa vie combine, dans des proportions presque parfaites, des éléments comiques et tragiques qui sont peut-être les deux faces opposées d’une même médaille. Si j’en crois mon expérience, tout ce que j’ai écrit de drôles est d’autant plus terrible que comique, ou terrible parce que comique ou vice versa. Ainsi la vie de Simone Weil me frappe-t-elle par son comique exceptionnel autant que par son authenticité tragique. Si, avec l’âge, j’acquiers une pleine maîtrise de mon talent, j’aimerais écrire un roman comique dont lhéroïne serait une femme – et quoi de plus comique qu’une de ces redoutables intellectuelles, si fières, si gonflées de savoir, s’approchant de Dieu, pouce à pouce, en grinçant des dents ».

    C’est l’avis d’une femme de bon sens, plus ou moins ferme sur ses jambes d’aluminium mais d’une féroce trempe morale, qui précise qu’elle ne désire en rien diminuer le mérite de Simone Weil tout en lui déniant la qualité de sainte que lui prêtent d’aucuns.

    Or, Bataille n’est pas moins nuancé dans sa franche lucidité : «Elle séduisait par une autorité très douce et très simple, c’était certainement un être admirable, asexué, avec quelque chose de néfaste, un Don Quichotte qui plaisait par sa lucidité, son pessimisme hardi, et par un courage extrême que l’impossible attirait. Elle avait bien peu d’humour, pourtant je suis sûr qu’intérieurement elle était plus fêlée, plus vivante qu’elle ne croyait elle-même… Je le dis sans vouloir la diminuer, il y avait en elle une merveilleuse volonté d’inanité : c’est peut-être le ressort d’une âpreté géniale, qui rend ses livres si prenants ».

    Et Sollers à son tour, surexact dans son approche (« Simone Weil vit dans l’absolu, elle résiste  à toutes les définitions »), de passer aux exemples chantés de la citation.

    D’abord pour nuancer le propos de Bataille sur le manque d’humour de Simone Weil : « Quantité de vieilles demoiselles qui n’ont jamais fait l’amour ont dépensé le désir qui était en elles sur des perroquets, des chiens, des neveux ou des parquets cirés ». Ou sur le marxisme : « La grande erreur du marxisme et de tout le dix-neuvième siècle a été de croire qu’en marchant tout droit devant soi on monte dans les étoiles ». Ou sur son pessimisme radical : « Il faut bien que nous ayons accumulé des crimes qui nous ont rendus maudits, pour que nous ayons perdu toute la poésie de l’Univers ». Et sur la société : « L’homme est un animal social. Nous ne pouvons rien à cela, et il nous est interdit d’accepter cela sans sous peine de perdre notre âme ». Sur sa volonté d’anéantissement : « Quand je suis quelque part, je souille le silence du ciel et de la terre par ma respiration et le battement de mon cœur ». Sur la beauté : « L’essence du beau est contradiction, scandale et nullement convenance, mais scandale qui s’impose et comble de joie »…

    On voit cette joie resplendir sur le visage de vieux prophète de Soljenitsyne, dans la forêt russe où il chemine en compagnie du cinéaste Soukourov, quand il s’exclame, lui qui a passé par le goulag et toutes les avanies : « Regardez, regardez le monde, le monde est parfait ! »  

     

    ...

     

    Morand4.jpgMorand. – C’était au beau milieu de la petite ville de Vevey, sur le balcon théâtral du Château de L’Aile, à main droite de la place pavée s’ouvrant sur le lac, c’était l’été, le matin assez tôt, et le vieil homme en culotte (je ne dirai pas short, car c’était de la culotte plutôt anglaise genre sportsman) pratiquait sa culture physique à torse nu, c’était en 1974, donc l’athlète allait sur ses 86 ans, la flexion ralentie, presque allusive, mais non moins précise, exacte, légère comme le style de l’écrivain que Ph.S. place au troisième rang du championnat de littérature du XXe siècle français, après Proust et Céline.

    La vision de Paul Morand à l'exercice m’a rappelé une soirée passée en sa compagnie un an auparavant, autour d’une poularde demi-deuil, chez l’iconographe René Creux, avec quelques amis, dans la plus grande simplicité. Jamais on aurait dit, en effet, que cet octogénaire à mocassins souples avait fréquenté le supergotha des lettres et du grand monde parisien et mondial, tourné la tête au cher Marcel et tutti quanti, avant de trôner (de loin) à l’Académie. J’étais, pour ma part, aussi terriblement impressionné que lorsque j’ai rencontré Pierre Jean Jouve, à la même époque, tant le choc de la lecture d’Hécate et ses chiens, dont parle évidemment Sollers, me restait présent – mais qu’en dire à l’auteur sans paraître plouc -, et d’ailleurs la conversation n’effleura même pas ses livres, sauf un où il est question d’une fresque de bataille navale qu’on peut toujours voir au musée de Vevey.

    C’est du Journal inutile que Parle Sollers dans Discours parfait, qu’il célèbre avec des nuances – mais rien des critiques saintement indignées qui ont accueilli le livre à sa sortie -, pour mieux situer le « noyau » de l’œuvre, du côté de New York, fabuleuse évocation en effet à pointes de style incomparables. Bref, tout ça m’a donné une furieuse envie de revenir à cette écriture fluide et preste comme aucune, élégante et sportive, la France parfaite en somme, et me revoici donc, ce matin gris suprême, dans Ouvert la nuit…

     

     

     

     

  • Nos plus belles années

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    … C’est ainsi que, cet été 1968, nous nous sommes libérés en retrouvant l’état de nature dans sa version Nouvel Eden aux Cévennes, genre nid de souris ou panier de lapins, c’était le rêve, ta mère et ses amies de la Communauté ont fait tellement de petits, avec les camarades, qu’on s’est retrouvés toute une tribu sans plus savoir qui était à qui, le pied géant dans le cul de la propriété - tu te souviens, mémé, le panard que c’était…
    Image : Philip Seelen

  • Orgueil et vanité

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    …Même si tu étais le seul candidat, ce que personne n’est censé savoir, et le seul à voter pour toi, il faut te dire maintenant, André-Paul-Louis, que cette reconnaissance qu’ILS t’ont déniée pendant tant d’années t’était due, et que ce n’est pas vanité de t’en prévaloir, mais orgueil, étant entendu que vanité, comme tu l’as appris à la lecture des Anciens, c’est quand y a pas de quoi, tandis qu’orgueil…
    Image : Philip Seelen

  • Le cheval bleu pétrole

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    Les petits enfants
    Les petits enfants qui tombent du balcon
    Toute leur enfance défile dans leurs yeux
    Elle est courte et ils s’ennuient même un peu
    Alors ils regardent ce qui se passe autour d’eux
    Ils s’échappent, ils volent devant les fenêtres
    Ils disent bonjour
    À tous les locataires
    On les invite à venir prendre un verre
    Ils disent d’accord mais ils ne restent qu’un instant

    Poème d’Alain Bashung
    Image : Frédérique Kirsch-Noir

  • Ceux que la mort surprend

     

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    Celui qui vocifère dans les ruines qu’il avait annoncé le Châtiment / Celle qui défendait trois jours plus tôt la légitimité d’une Justice divine devant la classe des lycéennes qui sont toutes restées sous les décombres / Ceux dont le voyagiste cynique qui-en-a-vu-d’autres dit qu’au moins ils ne crèveront plus la misère / Celui qui se demande ce matin si Jean-Euphèle a eu autant de chance que Lyonel / Celle qui propose une minute de silence à ses ados qui ne savent même pas le nom de la capitale du pays sinistré / Ceux qui se sentent de trop sans que cela ait le moindre rapport avec le malheur des malheureux / Celui qui s’est fait une religion à l’aube de la naissance de son enfant malformé / Celle qui estime que sa naissance a été la première catastrophe naturelle et que c’est pourquoi elle a refusé d’enfanter avant que Victor la persuade d’adopter un petit Guatémaltèque qui a mal tourné à l’adolescence mais c’est un autre débat / Ceux qui rappellent que Schopenhauer n’aurait pas été un tel pessimiste si la terre avait tremblé à Dantzig le 22 février 1788 / Celui qui veut absolument que le staff du journal se réunisse pour établir le Top Ten des photos de sinistrés qui frappent sans choquer / Celle qui dit qu’elle a déjà donné pour les tsunamis / Ceux qui ont un concierge haïtien dont ils n’ont jamais eu à se plaindre / Celui qui constate que la terre qui tremble a la consistance d’une feuille de papier de soie / Celle qui a vu soudain (raconte-t-elle) la terre s’ouvrir devant elle comme la mer devant Josué dans la Bible / Ceux qui ont vu passer l’écrivain Frankétienne en larmes et qui se sont réjouis de le voir bien vivant du fait qu’il pleurait / Celui qui prétend dans son émission God is your gun que le pacte avec le Diable des Haïtiens leur vaut cet avertissement qui vise directement les Cubains auxquels il prédit l’engloutissement prochain de leur île impie sous une vague jamais vue ici-bas depuis le Déluge du Très-Haut / Celle qui a décollé les paupières du garçon rescapé au visage entièrement plâtré / Ceux qui avaient réservé leur billet d’avion pour le surlendemain de la catastrophe et qui se demandent pourquoi le Seigneur continue de les protéger après le miracle de Noël 2004 où la surcharge de leur quatre étoiles préféré de Phuket les avait fait opter au dernier moment pour la Croisière Vietnam Confortable, etc.

  • L'Axe du Bien

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    … Ce que j’essaie de t’expliquer, Darlene darlin', c’est que les propos de Keith à notre dernier barbecue sont inappropriés et ne passeront pas sans excuses de sa part, il nous est intolérable de penser que ton fiancé fustige l’action de Blackwater à laquelle ton propre frère a sacrifié sa vie, tu sais très bien quel Mal Absolu a provoqué ce qu’on a dit abusivement le massacre de la place Nisour, enfin nous aimerions savoir, Dad et moi, où en est Keith avec Dieu et la cigarette…

    Image: Philip Seelen

  • L'explication

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    … Tout est pourtant clair si vous reprenez Le Livre, et que dit Le Livre ? Le Livre dit que Cham, qui a vu son père nu et qui en a ri, Cham qui a donc ri de Noé ivre et nu, Cham a déplu au Seigneur en attirant sur lui et sa race la malédiction séculaire du Seigneur, et là c’est clair que Le Livre désigne la race noire, donc c’est clair que la race noire doit nous obéir puisqu’elle a ri de notre père Noé sans lequel nous n’aurions pas été sauvés sur le Mont Arafat et tout ça…
    Image : Philip Seelen

  • Le mur de planque

     

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    …Tu as le choix mec, plus précisément c’est une alternative, soit tu passes soit tu passes pas, si tu restes de ce côté t’es à coup sûr un homme mort, si tu vas de l’autre t’as une chance sur deux de te planquer selon que la Lumière et le Temps t’aient à la bonne ou pas, maintenant courage, mec, ah oui laisse-moi ta Rolex dont t’auras plus besoin là-bas…

    Image : Philip Seelen

     

  • Interpol

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    … Alors je téléphone au Renard pour lui dire que sous la porte qu’il y a derrière la bicyclette se trouve certainement le cadavre de la buraliste bavaroise aux bas mauves, mais Kress m’objecte à juste titre que la Bavière ne regarde que Derrick, et là je te le donne en mille, que me dit le blaireau de Munich ? T’as tout compris Maguy : que les bas mauves, ce serait plutôt Fred Vargas, même qu'elle roule à vélo depuis quelque temps…


    Image: Philip Seelen

  • Autant pour lui

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    … A part ça, Jean-Patrice est tellement égochiant qu’il est sûr que les feux passent au rouge à cause de lui, et là faut le voir s’exciter comme si son père (paix à son âme) était encore dans le coup, mais en plus de ça son côté maso fragile fait qu’il est sûr, quand le feu est vert, que c’est pas pour lui, et là c’est du côté Maman (repose en paix) que ça coince…
    Image : Philip Seelen

  • Glasnost

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    …Au moins là vous savez où vous allez : vous attendez belle-maman à la gare, le TGV déraille à Mouchard, du coup vous êtes informé, no problem: vous n’avez plus qu’à envoyer un SMS à la maison : pour ta mère c annulé, autre nouvelle suit, papi…

    Image : Philip Seelen

     

     

     

  • Solutionnement

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    …Une première étude de faisabilité a établi que cette nouvelle façon de gérer esthétiquement la limitation du parcage en zone urbaine, telle que la propose notre Alliance des Verts, ne présentait de problème qu’au niveau du matériau, étant entendu que le marbre ne pourra s’utiliser que dans les quartiers dits des Ministères & Monuments, mais une campagne de sensibilisation devrait convaincre tout un chacun du caractère éminemment citoyen du parpaing…

    Image : Philip Seelen

  • Alternative

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    … Je vous ai prié de noter lors de mon dernier cours ce qu’a dit le poète Alexis Léger (prononcez Leuger), alias Alexis Saint-Leger Leger (prononcez Leuger Leuger), alias Saint-John Perse, né sur une île (notez : La Guadeloupe, en 1885) et mort sur une presqu’île (notez Giens, 1975), comme quoi chaque livre représentait la mort d’un arbre, or donc voyez cet Arbre en majesté : toute l’œuvre du Poëte y frémit à l’état virtuel, de sorte qu’il vous suffira d’en écouter le Chant d’équinoxe portant en puissance et Pluies et Neiges et Vents - et pour ceux que ça branche, au lieu d'acheter le livre qu'ils se fassent donc offrir le nouveau Kindle DX d’Amazon…
    Image : Philip Seelen

  • Ceux qui recyclent les cyclamens

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    Celui qui se demande dans quelle mesure un Giotto reste un objet de merchandising tendance au jour d’aujourd’hui / Celle qui estime que sa petite vierge en plastique remplie d’eau de Lourdes n’est en rien comparable avec le Bouddha Gupta que sa nièce a reçu de son nouvel amant antiquaire athée / Ceux qui affirment qu’un jour on prouvera que le gène de la foi est ce qui distingue les croyants des incroyants et que ça aidera ceux-là à mieux comprendre ceux-ci et peut-être à les tolérer d’un point de vue scientifique va savoir / Celui qui fait commerce de tortues bénies Urbi et Orbi par Benoît XVI à la télé / Celle qui fout à la poubelle les psautiers de sa tante Alina sans même se demander si elle pourrait en tirer la moindre thune / Ceux qui revendent les croûtes de leur bisaïeul roumain sans se douter que l'art populaire subcarpathique est assez coté sur le marché de l'art nord-américain /  Celui qui prétend avoir assisté par sept fois à la lévitation de Natuzza l’innocente et qui en a fait le récit sur Internet après avoir été rabroué par le curé de la paroisse sur ordre de l’évêché / Celle qui défend l’Art avec un grand A en ornant les murs de la salle d’attente de son institut de réflexologie de repros de Grands Mâitres découpées dans divers calendriers / Ceux qui retapent des flippers pour les fourguer aux établissements médico-sociaux à majorité de vieux babas / Celui qui revitalise les icônes vintages des séries B américaines / Ceux qui ont transformé l’ancien ciné porno du quartier en garderie multiculturelle / Celui qui pense qu’il pourrait se faire un peu de blé dans l’arrière-pays en mixant jodel et rap / Celle qui n’a rien perdu de ses illusions de jeune fille au pair devenue mère célibataire et veuve par défaut / Ceux qui ont orné leur jardin privatif de statues super-ressemblantes des Stones au format en résine garantie durable, etc.
    Image: Philip Seelen

  • Ceux qui font leur cybershow

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    Celui dont le cybersourire soft assure la Top Pub recyclable sur tous les dérivés du café soluble Nesworld / Celle qui vit encore sur les retombées de son image de tenniswoman accro de lessive bio qu’elle a commercialisée après s’être rangée des raquettes / Ceux qui ont 30 millions d’amis sur Facebook / Celui qui gère un site de cybersexe non protégé qui lui rapporte des bricoles à six zéros / Celle qui estime que son Showtime est Anytime / Ceux qui ne sont plus jamais seuls grâce à Skype / Celui qui a failli se faire piéger par la fille d’un richissime magnat de Côte d’Ivoire qui lui proposait de partager sa fortune quand un cyberflic lui a révélé que la beauté pulpeuse était un filou à gueule patibulaire pratiquant la cyberarnaque depuis les slums d'Abidjan / Celle qui n’arrive pas à entrer dans le costume de Nefertiti qu’elle s’est loué pour son nouveau show sur CamHistory.net / Ceux qui prient en réseau par vidéoconférence / Celui qui a mis en ligne le clip vidéo qu’a tourné son ami Raoul à la party des sosies d'Amanda Lear / Celle qui se montre nue sur Skype avec un masque de Minnie Mouse / Ceux qui ont renoncé aux réus de famille depuis que Twitter leur permet de garder le contact / Celui qui trouve plus juste de dire la Sphère que la Toile mais qui dit le plus souvent le ouèbe / Celle qui a rompu avec son cyberboy avant de le rencontrer en 3D / Ceux qui exhibent leurs champignons géants sur Mushroom.com / Celui qui a plus d’intimes sur la Toile que dans la Creuse / Celle qui surveille les fréquentations de sa compagne par le truchement des groupes lesbiens de Facebook / Ceux qui estiment qu’on devrait interdire les cybershows libertins aux plus de 50 ans, etc.
    Image : Philip Seelen

  • Les lieux

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    1. …Certes mon ami nous allons céans vous indiquer le lieu des lieux : vous prenez ici à dextre et rejoignez la Galerie de la Reine qui ne compte pas moins de cent pas, puis vous tournez à senestre, descendez trois fois sept marches et rejoignez la Galerie du Roi au bout de laquelle, celé dans son retrait, vous attend le Trône où chacun va…
      Image : Philip Seelen
  • Ceux qui galèrent

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    Celui qui n’est pas sûr d’assurer au niveau du suivi / Celle qui se remet de son debriefing hyper néga / Ceux qui se font scalper par le nouveau bras droit de la cheffe des RH que son handicap de manchot rend limite agressant / Celui qu’on appelait Professeur De Rivaz jusqu’au soir où il s’est installé dans un container tapissé de sciure qui lui a valu de retrouver son surnom scout d’Hamster rêveur / Celle qui est contre la violence sauf dans certains épisodes des reality shows à la Berlusconi / Ceux qui se croient intéressants en rappelant dans La Stampa que les dernières manifs contre l’Amnistie leur ont valu de perdre eux aussi quelques dents de loups gris / Celui qui estime que le sang sur la gueule de certains politiciens ne les rend pas plus humains / Celle qui s’est exclamée Santo Subito lorsque le Cavaliere a été agressé sur un écran de Sa Télévision / Ceux qui font dans leur bac à sable sans intuiter qu’ils ne sont pas seuls / Celui qui se dit exclu sans plus trop s’en vanter maintenant qu’il en vit dans un quartier de stars concernées / Celle qui comprend que la flexibilité consiste à prendre sur soi en se rappelant au bon souvenir de ceux qui l’ont jetée / Ceux qui mettent sur pied la super orga de l’Année du Pauvre qui va leur permettre de voyager en se relookant humanitaire, etc.
    Image : Philip Seelen

  • Ceux qu'on a blessés

    PanopticonB105.jpgCelui que sa sensibilité certes exacerbée fait passer pour un monstre de susceptibilité à l’ego surdimensionné mais nom de Dieu pour qui ça se prend ? / Celle dont personne n’a remarqué la nouvelle robe vieux rose qui la fait pourtant plus jeune de dix ans et dont c’est encore elle qui a cousu les volants fantaisie / Ceux auxquels on recommande de se reposer au lieu de les laisser s’éclater dans les cha-cha-cha du milieu de soirée à l’hospice L’Etoile du Soir / Celui dont ses camarades du Groupe Bricolage disent par derrière que ses paysages au point de croix font quand même vieux jeu / Celle dont le rimmel coule dans la soupe à la courge du mercredi après que ce mufle de Lambercier lui a demandé pourquoi elle se maquillait encore à l’âge de se choisir un cercueil conforme à son ancien standing de femme de fourreur juif / Ceux qui se sentent exclus du Banquet de la Vie du seul fait du régime draconien que leur impose leur diététicien trentenaire qui a le teint d’un mec qui se tape des entrecôtes quotidiennes et des filles chaudes à moins qu’ils soit carrément de l’autre bord / Celui qui ne demande rien à personne mais reproche quand même à la Vierge Marie (ça reste entre nous) de ne lui envoyer réellement personne / Ceux qu’on regarde de travers parce qu’ils s’obstinent à rester droits que c’est à n’y pas croire au point qu’on se demande s’ils sont payés ou quoi / Celui qui ne dit rien sans consentir pour autant / Celle qui avait la voix de Céline Dion et même plus et à laquelle on a reproché de l’imiter alors qu’elle avait sept ans de plus depuis toujours et je te dis pas son expérience au karaoké dans ses interprétations de Piaf à la vie à la mort / Ceux qui ont connu LA blessure sans pouvoir dire de quoi il s’agit / Celui qui a commencé de se taire à l’âge de douze ans alors qu’on se demandait qui il était AU FOND et AU TOTAL / Celle qui préfère la télévision à la Ligne de cœur pour crier sa détresse de divorcée économique ultra-grave / Ceux dont les constats de plus en plus noirs sur le monde en général et l’arrière-monde en particulier n’entament en rien la désarmante joie de vivre, etc.

  • Ceux qui chinent à Lisbonne

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    Celui qui a vu l’étoile orange dans le ciel indigo / Celle qui a gravi les échafaudages pour être plus près des anges pyrotechniciens / Ceux qui ont assisté aux premiers émois lusitaniens de Miracle / Celui qui retrouve au détour de cette ruelle déserte de Lisbonne les même éclats de voix de très jeunes filles (peut-être imaginaires) que dans le même genre de venelle sévillane / Celle qui voit trouble d’un œil et sourit quand elle apprend qu’un verre des lunettes du poète Fernando Pessoa était également fêlé / Ceux qui revendent leurs trésors (dont un hippocampe séché) à l’abri du container dont ils ignorent qu’y loge une chanteuse de fado déchue / Celui qui hante le marché aux puces qu’on appelle ici le Rastro et dont le poète Ramon a si bien parlé / Celle que fascine la blancheur virginale du crâne de calao qu’on ne saurait confondre avec celui du koala d’un ton nettement plus ambré / Ceux que fascinent la jongleuse de boules de croquet dont nul ne sait laquelle contient l’explosif / Celui qui se confie à son silure avec la conviction tranquille que ça ne sortira pas de là / Celle qui retient la nuit pour la passer avec Johnny / Celle dont la seule apparition fait figure de miracle en dépit de sa minijupe assez cheap / Celle qui sème ses galants dans le dédale des draps à l’étendage sur le toit de l’hôtel ATLANTICO / Ceux qui ont le mal du pays sans même savoir qu’il n’existe plus / Celui qui rêve de tout oublier de sa vie de séditieux à l’époque des Troubles sauf la vision des jambes des lycéennes passant à la hauteur du vasistas de la cave où il se planquait / Celle qui va rendre le chien Dragon que lui a confié la SPA et propose aux employés de leur confier l’enfant Flocon pour éviter une trop cruelle séparation / Ceux qui nt rencontré la femme sans âge au visage brodé sans se rappeler où, etc.

    Miracle4.JPG(Ces notes ont été consignées en marge de poèmes-vignettes évoquant parfois les « échantillons » de Ramon Gomez de La Serna, entre autres brocanteurs du quotidien enluminé, signés Marcel Miracle et réunis, sous le titre d’Au delà Lisboa, à l’enseigne des éditions art& fiction, avec de belles peintures de l'auteur)

     

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  • Les porteurs de feu

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    Lecture intégrale de La Route de Cormac McCarthy

    - Il y a un homme et un enfant.
    - Dans la forêt.
    - Noir sur fond gris.
    - Comme sous un glaucome glacé.
    - L’homme émerge d’un rêve.
    - Il y a vu une créature aux yeux morts, une créature transparente au cerveau visible sous une cloche de verre mat.
    - A la première lueur grise il se lève.
    - « Nu, silencieux, impie ».
    - Avec l’enfant ils vont vers le sud.
    - Impossible de survivre en ces lieux un autre hiver.
    - Avec ses jumelles il scrute les alentours lourds de menace.
    - L’enfant est son garant.
    - « S’il n’est pas la parole de Dieu, Dieu n’a jamais parlé ».
    - Ils ont un caddie.
    - Comme des personnages de Beckett, mais dégageant une autre sorte d’aura.
    - Tout est menace, à commencer par la moindre présence humaine.
    - L’homme protège l’enfant. Il a un revolver.
    - Chacun est tout l’univers de l’autre.
    - Arrivent à une station-service désaffectée.
    - Récolte de l’huile, pour leur lampe.
    - Continuent dans le paysage carbonisé.
    - L’homme croit voir une ville au lointain.
    - Le petit ne voit rien.
    - Il pleut. Fait très froid.
    - Autre trésor : le livre de l’enfant.
    - Le petit demande s’ils vont mourir.
    - L’homme répond : plus tard.
    - Le petit veut savoir ce que l’homme ferait s’il mourait.
    - L'homme se dit : « Si seulement mon cœur était de pierre ».
    - Quand il se réveille il s’éloigne et demande à Dieu s’il a un cou pour qu’il puisse l’étrangler.
    - As-tu une âme, lui demande-t-il en le maudissant.
    - Le lendemain ils traversent la ville.
    - En grande partie incendiée.
    - Ils voient un cadavre.
    - L’homme évoque la mémoire : ce qu’il faudra se rappeler et ce qu’il faudra oublier.
    - « On oublie ce qu’on a besoin de se rappeler et on se souvient de ce qu’il faut oublier ».
    - Puis l’homme se rappelle une journée au bord d0un lac, près de la ferme de son oncle.
    - « C’était la journée parfaite de son enfance ».
    - Les jours et les semaines qui suivent, ils marchent vers le sud.
    - Tout le pays a été brûlé.
    - Une nuit l’homme est réveillé par un lointain tonnerre.
    - Un seul flocon tombe à un moment donné, « comme la dernière hostie de la chrétienté ».
    - Ils s’abritent dans un garage abandonné.
    - L’homme y répare le caddie.
    - Non loin de là se trouve une grange.
    - Dans laquelle ils découvrent trois pendus.
    - Le problème des chaussures l’inquiète.
    - Et de la nourriture.
    - Dans un fumoir, ils trouvent un vieux jambon.
    - Croit entendre des bruits de tam-tam.
    - En rêve il voit sa pâle fiancée.
    - Il se défie des rêves euphoriques.
    - Mais il se souvient d’elle, sauf de son odeur.
    - « Maintenant insulte ton froid et les ténèbres et sois maudit ».
    - Il se sert du caddie à la descente comme d’un bob.
    - Cela fait rire l’enfant.
    - Du haut d’une côte ils découvrent un lac. Il explique au petit ce qu’est un barrage.
    - Il n’y a rien dans le lac : nulle vie.
    - Il se rappelle, tout près de là, le piqué d’un faucon fondant sur une volée de grues sauvages.
    - Souvenir de la nature vivante.
    - A présent l’air est granuleux et grumeleux.
    - « Le goût qu’il avait ne vous sortait jamais de la bouche ».
    - Puis le temps se lève et le froid faiblit.
    - Ils arrivent dans une zone agricole aux bâtiments encore debout.
    - Une pancarte invite : visitez Rock City.
    - Dans une maison déserte, il récupère des couvertures.
    - Il renonce à emporter des conserves, peut-être contaminées.
    - Ils arrivent dans les faubourgs d’une ville. Visitent un supermarché.
    - Miracle : il trouve un Coca-Cola dans un distributeur défoncé.
    - L’homme fait tout boire au petit.
    - Qui comprend que ce sera la dernière fois qu’il boit une chose si bonne.
    - Arrivent ensuite en ville.
    - Où ils croisent des tas de morts momifiés.
    - Dont toutes les chaussures ont été volées depuis longtemps.
    - On comprend que des années se sont passées depuis le cataclysme.
    - Le lendemain, au sud de la ville, ils arrivent à la maison d’enfance de l’homme.
    - Qui retrouve quelques souvenirs.
    - Le petit est effrayé et voudrait fuir de là.
    - Passe de la troisième à la première personne devant sa chambre : « C’est ici que je dormais autrefois ».
    - Là qu’il a eu des rêves d’enfant.
    - Parfois des cauchemars terribles.
    - Mais jamais aussi terribles que celui qui est advenu.
    - Trois nuits plus tard la terre semble trembler pendant la nuit.
    - Il leur reste une chaîne de montagne a passer pour atteindre la côte.
    - Ils doivent passer un col qu’il a passé jadis avec son propre père.
    - La montée est extrêmement pénible.
    - Le petit surveille tout ce que fait et dit son père.
    - Lui rappelant la moindre inconséquence.
    - Comme s’il était sa conscience.
    - Sur l’autre versant il y a des chutes d’arbres.
    - La nuit le petit fait un cauchemar. Où il est question de la rupture du ressort de son pingouin.
    - Puis ils arrivent à un torrent et une cascade.
    - Ouah, fait le petit.
    - Ils se baignent. Puis ils trouvent des morilles. Byzance.
    - « C’est un bon endroit, papa ».
    - Le père raconte alors d’anciennes histoires « de courage et de justice ».
    - Mais on ne peut rester là. Danger partout.
    - Ils reprennent la carte en lambeaux.
    - Doivent suivre les routes d’Etat, ou ce qu’il en reste.
    - Découvrent l’épave d’un semi-remorque.
    - Dans la remorque duquel s’empilent des corps humains.
    - Poursuivent vers le sud.
    - Avisent un type traînant le long de la route. Un grand brûlé. Visiblement foudroyé.
    - Le petit aimerait l’aider, mais le père affirme qu’on ne le peut.
    - Ce qui bouleverse le petit.
    - Avant de l’admettre.
    - L’homme revoit des « dieux en loques ».
    - La pendule, cette nuit-là, s’est arrêtée à 1h.17.
    - « Elle » était encore vivante.
    - Il y avait eu une lueur rose mat dans la vitre de la fenêtre.
    - Se rappelle le dernier échange de paroles avec elle.
    - Qui lui ordonnait d’en finir. Avec le revolver. Lui et l’enfant après elle.
    - Elle parle d’eux comme de « morts vivants » et non de survivants.
    - Elle finit par le chasser avec le petit et disparaît.
    - Nulle psychologie là-dedans. Rien qu’une situation extrême. Le désespoir absolu et l’instinct de survie.
    - Mais rien d’abstrait non plus : c’est ainsi, ce fut ainsi. Biblique.
    - Il avait des amis.
    - Tous morts.
    - Une nuit ils sont réveillés par un convoi.
    - Des survivants : forcément ennemis.
    - Des types avec des flingues.
    - Un homme s’en éloigne dans leur direction.
    - Devant les signes de menace de l’autre, l’homme le descend.
    - Et fuit avec le petit.
    - Ne reste plus qu’une cartouche dans le revolver.
    - Reviennent ensuite sur les lieux pour récupérer le caddie.
    - Entretemps le mort a été dépecé par les autres.
    - L’homme lave le petit des éclats de cervelle du mort qui ont souillé son visage.
    - On réinvente le sacré : « Ainsi soit-il. Evoque les formes. Quand tu n’as rien d’autre, construis des cérémonies à partir de rien et anime-les de ton souffle ».
    - Le petit est son « calice d’or, bon pour abriter un dieu ».
    - Comme des paillettes de lumière dans les ténèbres méphitiques.
    - Il pense qu’il a tué.
    - Il a tué le seul homme auquel il ait parlé depuis un an.
    - Il explique au petit qu’il doit tuer les méchants.
    - Taille une petite flûte en jonc pour le petit.
    - Qui en joue.
    - « Une musique informe pour les temps à venir » (p. 71).
    - « Ou peut-être l’ultime musique terrestre tirée des cendres des ruines ».
    - Reprennent la route, à bout de ressources.
    - Un chien aboie soudain.
    - Le petit fait promettre à l’homme de ne pas le tuer. L’homme promet.
    - Puis le petit croit voir un autre petit.
    - Puis tout disparaît.
    - Plus loin ils parcourent un verger. Traversé d’un mur tapissé de têtes humaines. Relents de cultes barbares.
    - Et passent les méchants. Avec des femmes esclaves. Et des mignons. Visions de l’hiver nucléaire. Beauté vitrifiée de tout ça.
    - Et les arbres tombent avec fracas (p.87)
    - Le lendemain le petit n’en peut plus au milieu des cèdres abattus.
    - Le père lui promet qu’ils ne vont pas mourir.
    - D’accord, dit le petit.
    - OK. Le dialogue se module comme dans la tête du lecteur.
    - Un dialogue « intérieur » ou « mental » comme tous les livres de Mc Carthy.
    - L’homme se fait des listes.
    - Voient courir deux espèces de joggers, de loin.
    - Arrivent à une petite ville.
    - Devant une très belle maison dévastée.
    - Y entrent malgré la peur du petit.
    - L’homme avise une trappe cadenassée.
    - Va chercher un outil.
    - Dans la cave, découvrent des prisonniers nus, hommes et femmes, qui les supplient de les délivrer.
    - Des méchants se pointent là-bas.
    - L’homme et le petit fuient comme des dératés.
    - Le père demande au petit s’il saura se servir du revolver contre lui-même.
    - Puis se demande s’il aura la force d’écraser la tête du petit.
    - Se dit qu’il ne l’abandonnera jamais.
    - La nuit ils entendent des hurlements en direction de la maison.
    - Le petit comprend que les prisonniers seront mangés par les méchants.
    - Pendant le sommeil du petit, l’homme se dirige vers une ferme flanquée d’un verger.
    - Où il trouve des pommes, des tas de pommes. Et de l’eau.
    - Boit alors l’eau : « Rien dans son souvenir nulle part de n’importe quoi d’aussi bon ».
    - Ils se gavent ensuite de pommes et d’eau.
    - Le petit fait promettre à son père qu’ils ne mangeront personne.
    - Et le père promet.
    - Parce qu’ils sont du club des gentils.
    - Des porteurs de feu.
    - Plus loin ils approchent d’une autre maison.
    - Dans la cour de laquelle le père trouve quelque chose.
    - Une trappe là encore.
    - Le petit supplie de passer outre.
    - Mais l’intuition du père le retient.
    - Et c’est Byzance : un abri plein de tout.
    - Des poires des conserves du whisky, etc. Mais pas de revolver ni de muniotions.
    - « Il s’était préparé à mourir et à présent il n’allait pas mourir et il fallait qu’il y pense ».
    - Puis ils vont visiter la ville fantôme.
    - L’homme n’arrive pas à y croire.
    - Puis ils repartent avec des vêtements secs et leur caddie bien rempli.
    - Ils doivent être à 300 km de la côte.
    - Le petit avoue qu’il a jeté la flûte.
    - A un moment où il croyait qu’ils mourraient.
    - Demande pardon.
    - Le petit questionne l’homme sur « les objectifs à long terme ».
    - Une expression qu’il a dû entendre autrefois…
    - Et voici qu’ils croisent un vagabond.
    - Très petit et très vieux.
    - Le petit aimerait qu’on l’aide.
    - Le père accepte avec regret.
    - Lui donnent à manger.
    - Mais le père exclut de le prendre avec eux.
    - Lui demandent ce que le monde est devenu (p. 144).
    - Un aveugle genre prophète nommé Elie. Désespéré fataliste.
    - « Il n’y a pas de Dieu et nous sommes ses prophètes ».
    - Il pensait ne plus jamais voir d’enfant.
    - Ils le quittent.
    - Plus loin, pendant que l’homme dort, le petit découvre un train à 8 wagons.
    - Ils voient ce train chacun à leur façons mais savent tous deux que jamais plus il ne roulera.
    - L’enfant lui demande si la mer est bleue.
    - Il lui répond qu’elle l’était.
    - Le petit fait un cauchemar.
    - Souvenir du drugstore avec la tête réduite.
    - Plus loin sur la route trois types les menacent.
    - Il les tient en joue.
    - Constate qu’il est malade.
    - Se rappelle les gens de sa famille.
    - Puis lui revient le souvenir d’une bibliothèque calcinée.
    - Fragments de cauchemars : le nœud de cent serpents.
    - Le père dit au petit qu’il ne doit pas renoncer. Qu’il ne le permettra pas.
    - Ils continuent. Des tempêtes de feu ont passé par là.
    - Visions dantesques (p. 165).
    - Plus loin des gens apparaissent.
    - Dont une femme enceinte.
    - Plus tard ils repèrent un feu.
    - S’en approchent.
    - Le petit découvre un nourrisson carbonisé sur une broche.
    - Approchent d’une nouvelle maison.
    - Le petit craint les cannibales.
    - Mais il n’y a personne dans la maison.
    - Trouvent des bocaux peut-être comestibles.
    - Le père évoquant ceux qui sont à l’affût. (p.181)
    - Passent quatre jours dans la maison.
    - Pleut sans discontinuer.
    - Ils approchent de la côte.
    - Mais le père sait qu’il place son espoir « là où il n’avait aucune raison de rien espérer ».
    - Et voici qu’ils y arrivent, à la mer. Terrible vision (p.186).
    - Le père demande pardon au petit.
    - Tant pis, répond celui-ci.
    - Une image rappelant l’hiver de Caspar David Friedrich.
    - Leur raison d’être, au père et au fils, est de « porter le feu ».
    - Rien pour autant de barjo à la Paulo Coelho dans cette vocation.
    - Le petit demande ce qu’il y a de l’autre côté de la mer.
    - Rien non plus de Saint-Ex là-dedans.
    - Le petit aimerait se baigner.
    - Le père l’y autorise.
    - Il y va. Puis il pleure. (p.188).
    - L’homme se rappelle le bonheur avec « elle », quand il se disait que s’il avait été Dieu c’était comme ça qu’il aurait fait le monde et pas autrement.
    - Au bord de la mer comme des « batteurs de grèves ».
    - Un langage précis, parfois étrangement décalé, voire anachronique, poétique à tout coup, d’une musique sourde dans l’original qui ne passe pas entièrement au français.
    - Pas mal quand même dans l’évocation : « Ils firent quelques pas le long du croissant de lune de la plage, restant sur le sable mouillé au-dessous de al ligne de varech des marées. Des flotteurs de verre recouverts d’une croûte grise. Les os d’oiseaux de mer. Sur la ligne de laisse un matelas d’herbes marines enchevêtrées et le long du rivage aussi loin que portait le regard les squelettes de poissons par millions comme une isocline de mort. Un seul vaste sépulcre de sel. Insensé. Insensé. »
    - Ils observent un bateau échoué.
    - Le père y monte et y trouve de tout.
    - Le petit l’interroge sur les gens du bateau.
    - Ensuite c’est le petit qui tombe de fièvre.
    - Pendant qu’ils étaient éloignés du caddie, on leur a tout fauché.
    - Soudain l’homme est atteint par une flèche.
    - Il tire une fusée éclairante contre le tireur.
    - Pense que la vie a été cruelle, mais qu’ils s’en sont toujours tirés et que telle est leur vocation.
    - L’homme est blessé et de plus en plus malade.
    - Le petit le regarde cracher du sang.
    - « Peut-être que dans la destruction du monde il serait enfin possible de voir comment il était fait ».
    - Il y a de plus en plus de débris partout.
    - Il voit déjà le petit « debout avec sa valise comme un orphelin en train d’attendre un car ».
    - Mais point de car à l’horizon…
    - Font un feu sur une pointe de sable.
    - Pleut froid.
    - Reviennent à l’intérieur des terres où survivent des hortensias et des orchidées sauvages.
    - Le père tousse à mort.
    - Arrivent à un endroit où il sait qu’il va mourir.
    - Le petit l’observe et dit : oh, papa.
    - Le père a l’impression que son fils irradie.
    - « Regarde autour de toi, dit-il. Il n’y a pas dans la longue chronique de la terre de prophète qui ne soit honoré ici aujourd’hui. De quelque forme que tu aies parlé tu avais raison ».
    - L’homme enjoint le petit de continuer sans lui.
    - Lui promet de la chance.
    - L’enjoint à porter le feu.
    - Qu’il voit maintenant en lui.
    - Lui dit de ne pas renoncer.
    - Lui dit qu’il ne peut tenir dans ses bras son fils mort.
    - Lui dit qu’ils se parleront encore sans se voir.
    - Le petit dit : d’accord.
    - Puis s’en va sur la route. Puis revient : son père dort.
    - Le petit lui demande plus tard s’il se souvient du petit garçon.
    - Se demande ce qu’il est devenu.
    - Le père lui dit que la bonté le trouvera.
    - Il dort près de son père qui, au matin, est froid et mort.
    - Il prend sa main et dit encore et encore son nom.
    - Reste là encore trois jours, couvre son père de toutes les couvertures, et s’en va avec le revolver.
    - Arrive un type en blouson de ski jaune.
    - Avec un fusil à pompe.
    - Lui demande où est l’homme.
    - Le petit dit qu’il est mort.
    - Le type dit qu’il est désolé.
    - L’homme sent la fumée de bois.
    - Lui dit de venir avec lui.
    - Dit qu’il fait partie des gentils.
    - « Tu seras bien », lui promet-il.
    - Lui demande s’il porte aussi le feu.
    - L’autre lui demande s’il est dérangé.
    - Puis il convient, ouais, qu’il porte le feu.
    - Il a aussi des enfants.
    - Qu’il n’a pas mangés.
    - L’homme dit qu’il va s’occuper de l’homme.
    - Puis le petit revient vers son père enveloppé d’une couverture et pleure longtemps.
    - « Je te parlerai tous les jours »…
    - La femme le recueille en lui disant : oh, je suis si contente de te voir.
    - Et c’est la dernière phrase à pleurer de ce livre : « Autrefois il y avait des truites de torrent dans les montagnes. On pouvait les voir immobiles dressées dans le courant couleur d’ambre où les bordures blanches de leurs nageoires ondulaient doucement au fil de l’eau. Elles avaient un parfum de mousse quand on les prenait dans la main. Lisses et musclées et élastiques. Sur leur dos il y avait des dessins en pointillé qui étaient des cartes du monde en son devenir. Des cartes et des labyrinthes. D’une chose qu’on ne pourrait pas refaire. Ni réparer. Dans les vals profonds qu’elles habitaient toutes les choses étaient plus anciennes que l’homme et leur murmure était de mystère ».
    Cormac McCarthy. La Route. Editions de L’Olivier, 244p.

  • On The Road again

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    À propos du film de John Hillcoat, adapté de La route de Cormac McCarthy

    L’adaptation d’un grand livre au cinéma m’a toujours paru la gageure par excellence, et la bande-anonce de La Route, d’après Cormac Mc Carthy, m’avait fait craindre le pire. Or, contre toute attente, le film de John Hillcoat est nettement « moins pire » que je ne le craignais, même s’il pèche par son écriture de blockbuster stéréotypé – on imagine ce que le Tarkovski de L’Enfance d’Ivan en eût fait -, sur un scénario (Joe Penhall) à la fois très proche du roman, avec des citations litaniques de bon aloi, et le tirant vers la romance édulcorée, surtout vers la fin. La force expressive du film tient principalement à l’évocation d’une terre dévastée implosant littéralement après un hiver nucléaire d’origine indéterminée, dans une nature aussi dénaturée que les animaux humains qui y errent. L’interprétation du duo principal d’un père (un Viggo Mortensen à dégaine christique) et de son jeune fils (Kodi Smit-McPhee), fuyant plein Sud après la défection désespérée de la mère (Charlize Theron), est également appréciable, même si le jeune garçon, du club des gentils, est à la fois un peu trop joli malgré ses tribulations effrayantes, et sentencieux aux franges de l’édification christo-new age. Mais la vraie faiblesse du film est ailleurs : dans le manque de réelle réappropriation cinématographique du roman. La question de la poésie et de l’inspiration de McCarthy, qui se respirent littéralement dans le texte (original si possible) de l’écrivain, se pose alors, non résolue à mon avis. Par contraste, on pourrait citer la version de Wise Blood, roman génial de Flannery O’Connor, par John Huston, celle de L’Idiot de Dostoïevski par Akira Kurosawa, ou le Mouchette de Bernanos par Bresson, notamment.
    Reste tout de même une illustration honnête de La Route, ou le développement du rôle de la mère, elliptique dans le roman, apparait moins comme une trahison que dans le souci légitime d’ « humaniser » un désespoir absolu que certains lecteurs n’auront pas compris (ou admis) dans les présupposés les plus radicaux du roman, dont la visée évangélique reste bien présente, parfois jusqu’à l’image lénifiante…

  • Sollers le frondeur

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    Une belle année de lecture s’ouvre comme un immense jardin avec Discours parfait. Plus de 900 pages de passion communicative. L'événement littéraire évident...

    Philippe Sollers, dont voici paraître le soixantième livre sous le titre apparemment immodeste de Discours parfait, est à la fois connu comme le loup blanc, dans la bergerie chic du top des lettres françaises actuelles, et plutôt méconnu en réalité. Très médiatisé, très maîtrisé dans son image et ses poses de grand seigneur à fume-cigarette et sourire en coin frotté d’ironie supérieure, le ci-devant ponte de l’avant-garde littéraire des années 60-70, qui atteignit une célébrité plus « populaire » dès la parution de Femmes, en 1983, semble intervenir partout et à tout moment, alors que c’est ailleurs que se passe sa vraie vie d’écrivain.

    Car Philippe Sollers, avant tout, est un écrivain. Et autant qu’un écrivain : un lecteur. Et autant qu’un lecteur : un vivant. Et sur 918 pages ici, qui réfractent les milliers d’heures d’attention vive d’un vivant lecteur curieux de tout ce qui compte dans la vie, à commencer par la connaissance de soi et du monde : un travailleur de fond, un passeur d’idées et un passeur de beauté, un éclaireur (au double sens) et un éveilleur. Or cet immense bosseur solitaire a le culot d’aimer ce qu’il fait et de le dire. Et de le dire bien : au fil d’une écriture de plus en plus libre et joyeuse. Naguère très cérébrale, difficile voire illisible (travers de jeunesse et d’époque), l’écriture de Sollers s’est épanouie et déploie aujourd’hui ses moires de roue de paon. Je suis magnifique, dit en somme cette écriture : le monde est magnifique. Soljenitsyne, revenu du Goulag, le disait tranquillement à son retour d’exil : le monde est parfait. Et Discours parfait, formidable inventaire des beautés du jardin universel, du Paradis de Dante à l’île possible de Michel Houellebecq, ne dit pas autre chose : « À l’opposé de toute vision apocalyptique, ou de « fin de l’Histoire », ou de fascination pour la Terreur, les écrits réunis ici ont pour unique visée la préparation d’une Renaissance à laquelle, sauf de très rares exceptions, plus personne ne croit ». Belle paroles de littérateur, argueront les détracteurs de Sollers, sans le lire. Mais lui-même n’a-t-il pas entretenu le malentendu ?

    Un bonheur insolent 

    Sollers maudit ? L’image fait sourire quand on se repasse le film de sa vie. Dès la parution d’Une curieuse solitude, son premier roman paru en 1958, le jeune homme né coiffé fut reconnu par le gaulliste Mauriac et le communiste Aragon. André Breton le déclara «aimé des fées ». Mais d’emblée aussi l’insolent fils de bourgeois bordelais, le frondeur de haut lignage, le provocateur de préau, ne cessa de pratiquer « le plaisir aristocratique de déplaire » cher à Baudelaire, qui lui valut d’être autant jalousé, son succès croissant, que décrié et taxé de tous les vices : renégat de la gauche, girouette intellectuelle, flatteur opportuniste, écrabouilleur cynique. Le sociologue maître à peser Pierre Bourdieu crut lui régler son compte en définissant ainsi sa trajectoire : « de Tel Quel à Balladur, de l'avant-garde littéraire (et politique) en simili à l'arrière-garde politique authentique ». Et l’accusation de misogynie de faire florès après la publication de Femmes. Or c’est d’une femme, justement, Catherine Clément, de la gauche la plus ferme et d’un féminisme avéré, que viendra l’une des meilleurs approches d’un Sollers craint comme le « diable » et se découvrant peu à peu. Et c’est aujourd’hui dans ce qu’on pourrait dire un autoportrait « en creux » qu’il faut relire ce démon d’écriture, avec le triptyque constitué par La Guerre du goût, Eloge de l’infini et Discours parfait 

     Le style mode de survie

    Dis-moi ce que te dit ce que tu lis et je te dirai qui tu es, pourrait dire le lecteur de Discours parfait en parodiant la posture d’apprenti de Sollers au jardin de la littérature. Après les 100 premières pages de Fleurs, traité d’érotisme floral traversant « l’océan des fleurs » à partir des images de Gérard van Spaendonck et de toutes leurs interprétations poétiques (de Dante à Proust, ou des Chinois à Van Gogh), le parcours de l’écrivain creuse l’éternelle question du sens et du mystère de la création par les chemins de la Gnose, via les écrits retrouvés de Qumran, de la Bible et de Shakespeare, de Simone Weil et de ce qu'il appelle la mutation du divin. Avec l’infinie porosité du Big Will, Sollers en appelle à de nouvelles Lumières, à l’école de Sade et de Voltaire, tout en célébrant merveilleusement le style de Rousseau. Le style mode de vie : c’est la grande affaire de l’écrivain, l’éternel apprentissage du lecteur de Proust mais aussi de Fitzgerald, de Kafka ou du nihiliste Cioran, de Melville et de Joyce, entre cent autres, plus encore de Nietzsche le phare « français », gage de renouveau spirituel. Grande aventure de connaissance : renaissance par le style…

    Philippe Sollers, Discours parfait. Gallimard, 918p.

    PS. J'ai encore cent et mille choses à écrire sur cet inépuisable livre-mulet. Je vais en tirer un cahier de Notes panoptiques, à quoi il se prête merveilleusement.

     

  • Exorcisme d'une détresse d'enfance

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    Les Taiseux, dernier récit de Jean-Louis Ezine, est un pur régal !
    Le magnifique récit autobiographique marquant le retour, au titre d’écrivain (et quel !) de notre confrère Jean-Louis Ezine, critique littéraire apprécié du Nouvel Observateur et de l’émission Le Masque et la plume, pourrait peser une tonne de douleur s’il n’était transfiguré par une irradiante gaîté de ton, que module une écriture étincelante. On pense aux « bonheur triste» d’un Henri Calet, dans La belle lurette, avec son môme largué au dur pays des hommes, en lisant ce récit d’un « loupiot » abandonné à trois ans par son père pour des raisons compliquées qui se révéleront peu à peu, en se rappelant des phrases telles « rien n’est prévu pour les sinistrés de l’âme ou « ne me secouez pas, je suis plein de larmes ».
    Rien pourtant de larmoyant dans Les Taiseux, dont les premières pages évoquent la guerre sans merci que se livrent le petit garçon et son beau père Ezine, brute épaisse et malfaisante battant sa mère et avec lequel, dix-sept ans durant, il n’échangera pas le moindre mot ni le moindre regard. Aux confins de la misère sociale, à Lisieux dont les lumières de la basilique balaient ses nuits, l’enfant oppose au monstre un silence qu’il partage avec sa mère, tous deux planqués dans le clapier quand Ezine, saoul et fou, déchaîne sa violence en ses « grands soirs d’émeutier ».
    Or, la vraie vie du garçon va se déployer ailleurs, au fil d’une quête dont le Graal sera son vrai père magnifié, héros présumé qui ne cessera de se dérober jusqu’à la rencontre, in extremis, précédant sa disparition accidentelle définitive. Sur ce rude chemin, entre crises suicidaires de la mère et séjours à l’ombre de l’affreux Ezine, le garçon farouche, aidé par de bonnes gens (sa grand-mère Jeanne, quelques maîtres d’école, la culture des laitues, la philosophie et l’ange de sa destinée, affronte les épreuves comme un chevalier pur et doux.
    « Maman aurait voulu que je fasse poète », lance-t-il au passage, et de fait son récit fait la pige à la mouise par la beauté et la gaité à la Vialatte de son écriture. Chant d’amour au verbe vif, incessamment inventif et joyeux, Les Taiseux est assurément un des plus beaux livre de ces derniers temps.
    Jean-Louis Ezine. Les Taiseux. Gallimard, 222p.

  • Haute Tension

     

     

    Panopticon885.jpg… C’est là-bas, après les électrochocs, que j’ai cessé de disjoncter et que j’ai vraiment commencé d’écrire, ils m’appelaient le Divin Marquis par dérision et je voyais bien qu’ils me prenaient pour un allumé, mais ça m’arrangeait, je me sentais plus libre, c’est là que j’ai composé les 999 pièces du Panopticon avec mon compère l’Imagier, pas mal secoué non plus celui-là…
    Image : Philippe Seelen

  • Mesures d'urgence

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    …Il est certain que l’éradication définitive de la Crise ne peut aller sans mesures drastiques visant les particuliers qui ont usé et abusé de toutes les facilités, en matière de dépense, et notamment par l’us et l’abus des distributeurs d’argent constituant, sur les rues et les places, autant de tentations insurmontables pour des âmes faibles, de sorte que l’Etat se fera fort, après avoir renfloué les établissements bancaires entraînés malgré eux dans la spirale de l’excès par leurs clients économiquement irresponsables, de combattre le mal à sa source au moyen desdites mesures appropriées…

    Image : Philip Seelen  

  • La Donna è mobile...

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    … Là tu sais pas trop à quoi ça tient, mais entre la femme et le chien, c’est toujours le chien qui a l'air d'angoisser le plus, alors que tu sais comment ça se passe dans la vie en Italie, surtout à Cinecittà, eh bien la femme, si belle qu’elle soit et tout le tralala, la femme, ça va, ça vient, ça passe, tandis que le chien reste là…
    Image : Philip Seelen

  • L’Unique

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    … Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens : c’est le seul moyen pour que tous comprennent enfin qu’il n’y a qu’Un Seul Patron à la laverie Blanc sur Blanc où a été traité le linge sale cananéen avant celui de tous les chiens errants d’apostasie, déviants d’hérésie et autres déchets sous-humains Indiens Albigeois ou libres penseurs - la pire horreur : tuez-les tous par le fer ou par le feu, la laverie Blanc sur Blanc recycle et reformate en ThéoBudget l’Aube Immaculée de l’Unique Vérité avec kit d'ailes en option…

    Image : Philip Seelen