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  • Sciences Nat'

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    …Il en va, jeunes filles, de la mystérieuse séquence d'espace-temps suivant immédiatement le Big Bang, désignée sous  l’appellation conventionnelle de Mur de Planck, comme il en est de la non moins énigmatique sortie de la durée linéaire succédant à la rupture de votre Hymen - Mademoiselle de Fontenay, voulez-vous bien vous retenir de jouer l'effarouchée ! -, au point qu’il est  scientifiquement fondé, s'agissant aussi bien de  l’infiniment grand de l’Univers que de votre cursus intime à chacune, de conclure à l'indiscernable fusion/fission quantique d’un AVANT et d’un APRÈS…

    Image : Philip Seelen

     

  • Pensées de l’aube (14)

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    Pour Françoise Ascal

    De l’élitisme. – C’est en effet à toi de choisir entre ne pas savoir et savoir, rester dans le vague ou donner aux choses un nom et un nouveau souffle, les colorier ou leur demander ce qu’elles ont à te dire, les humer et les renvoyer au ciel comme des oiseaux bagués, enfin tu sais bien, quoi, tu n’en ferais pas une affaire douteuse s’il s’agissait de course chronométrée ou de progrès au Nintendo, tu sais très bien enfin que c’est bon pour tout le monde…

    De la page blanche. – Et maintenant vous allez cesser de me bassiner avec votre semblant d’angoisse, il n’y a qu’à vous secouer, ce n’est pas plus compliqué : secouez l’Arbre qu’il y a en vous et le monde tombera à vos pieds comme une pluie de fruits mûrs que vous n’aurez qu’à ramasser - une dame poète dit quelque part que «les mots ont des dorures de cétoine, des pigments de truite arc-en–ciel », elle dit aussi que «sous leurs masses immobiles vibre la vie», et aussi qu’«il suffit de les soulever, un à un, avec précaution, comme on lève les pierres au fond de la rivière pour voir apparaître ce qu’on ignorait», alors basta…

    Des parfums. – Ce serait comme une chambre noire dans laquelle il suffirait de fermer les yeux pour revoir tout ce que tu as humé dans la maison pleine d’odeurs chaudes de l’enfance, au milieu du jardin de l’enfance saturé de couleurs entêtantes, dans le pays sacré de l’enfance où ça sentait bon les ruisseaux et les étangs et les torrents et les lacs et l'océan des nuits parfumées de l’enfance…

    Peinture: W.H. Turner

    Pour lire Noir-racine de Françoise Ascal: http://remue.net/spip.php?article2517

  • Le souffle du roman anglais

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    Bien plus qu’en France, les romanciers britanniques captent la réalité multiple, intime ou collective.

    Le constat s’impose : en dépit de rentrées pléthoriques, le roman français fait pâle figure en regard de son homologue british. Manque d’ouverture au monde et de pugnacité critique, mais aussi de curiosité, d’empathie humaine et de souffle poétique, manque aussi du simple plaisir de raconter dont le récent roman de Salman Rushdie, L’Enchanteresse de Florence, est l’éclatant exemple. Autant que les « métèques » de sa Majesté, tel l’immense V. S. Naipaul ou le « Paki » Hanif Kureishi, dont le regard extérieur a été d’un apport décisif, la satire selon Swift ou le réalisme poétique à la Thomas Hardy continuent d’inspirer les nouvelles générations. Ian McEwan l’illustre bien, dont l’irrésistible dernier roman, Sur la plage de Chesil, ressaisit les prémices intimistes de la révolution sexuelle des sixties avec une tendre lucidité.
    Lucide, lui aussi : Jonathan Coe. Très caustique à ses débuts, avec Testament à l’anglaise, conjuguant immédiatement tableaux de mœurs et fresque d’époque marquée par la politique, le wonderboy du roman anglais des années 80-90 poursuivit sur cette lancée satirique avec Bienvenue au club et Le cercle fermé. Avec La pluie avant qu’elle tombe, le ton du quadra change en revanche. Son nouvel opus est baigné de mélancolie et conjugué au féminin comme un roman de Rosamond Lehman, grande romancière d’avant-guerre à laquelle il rend implicitement hommage. Voici de fait Rosamond, protagoniste du roman, qui vient de se suicider non sans s’être confiée au magnétophone à Imogen, son arrière-petite cousine aveugle, en commentant une vingtaine de photos qui « fixent » ce qu’elle a vécu depuis l’époque du Blitz anglais - trois générations de femmes revivant la même malédiction de la haine maternelle, entre autres. Sans pasticher l’auteure de Poussière, Jonathan Coe déploie une prose fluide et lancinante (l’ombre fugace de Virgina Woolf passe aussi entre les lignes) où la sensualité lesbienne le dispute aux peines et aux frustrations, au fil d’un récit très émouvant, mélodieusement noir.
    Jonathan Coe. La Pluie, avant qu’elle tombe. Traduit de l’anglais par Jamila et Serge Chauvin. Gallimard, coll. Du monde entier, 254p.

    LireMitchell.jpgDoux oiseau d’adolescence

    On pense à L’Attrape-cœurs de Salinger en se plongeant dans l’univers chevaleresque et candide, violent et doux de Jason le bègue, enfant de notre époque (plus précisément l’an 1982, sous le règne de Maggie Thatcher) zigzaguant entre la sauvagerie campagnarde et les nouveaux mythes de la télé, entre autres multiples références. Après son étonnante Cartographie des nuages, le quadragénaire David Mitchell revisite ici le passage délicat de l’enfance à l’âge d’homme avec une profusion truculente, du point de vue de l’observation, que traduit une langue jouant bien, malgré les écueils de la traduction, sur les registres de l’oralité «djeune», tout en modulant des sentiments tendres ou cuisants, ici liés à la mésentente des «vieux». L’adolescence a beau achopper aux nouvelles mœurs, avec l’attirance entêtante de la sexualité précoce (le protagoniste n’ayant que 13 ans), elle n’en reste pas moins romantique – Jason publie ainsi des poèmes sous le pseudo d’Eliot Bolivar dans le journal paroissial... Janus biface, le personnage, très attachant, rappelle enfin Mark Twain et Roddy Doyle…
    David Mitchell. Le fond des forêts. Traduit de l’anglais par Manuel Berri. L’Olivier, 473p.


    LireBurnside.jpgMon père, cette énigme…
    Qui a jamais connu son père ? se demandait le grand romancier américain Thomas Wolfe, et la question se charge d’une résonance cruelle, sur fond de trivialité coupable, dans ce roman sombre et magnifique de l’Ecossais John Burnside, dont on se rappelle Les empreintes du diable au climat fascinant, découvert l’an dernier. Il suffit de l’innocente question d’un autostoppeur du nom de Mike, en quête de son propre père, pour confronter le narrateur aux abysses des relations le liant à son paternel violent et alcoolique, qu’il entreprend alors d’évoquer en affabulant. Ce premier détour par le mensonge n’est qu’un premier pas dans un dédale où la dissimulation a empêché toute relation claire du fils avec le père, pour des motifs qu’on découvre au fil des pages, incitant de plus en plus à l’écoute indulgente.
    John Burnside. Un mensonge sur mon père. Traduit de l’anglais par Catherine Richard. Métailié, 307p.



    Sheers1.jpgAu cœur de l’humain

    Le premier roman d’Owen Sheers, poète gallois déjà reconnu, fait figure de découverte à la fois par sa thématique, relevant de l’histoire-fiction, son approche des êtres au plus vif des sentiments, sa prise en compte parfois insoutenable des tragédies individuelles, et la qualité de sa langue simple et belle, d’une poésie très évocatrice, sans effets ni chichis.

    En fin de volume, Owen Sheers raconte dans quelles circonstances il a eu l’idée, en travaillant avec un vieux maçon du pays de Galles qui lui évoquait les préparatifs amorcés, en 1940, pour une éventuelle résistance contre l’invasion allemande, dans les « montagnes noires », d’imaginer cette Résistance anglaise dont on estimait alors l’espérance de vie à une quinzaine de jours. Or, à partir de cet improbable canevas, Owen Sheers développe une « uchronie » prenante et parfois bouleversante, où le point de vue des femmes de la vallée d’Olchon, qui découvrent un matin que tous leurs hommes ont disparu pendant la nuit, alterne avec celui des soldats allemands chargés de mission spéciale en ces lieux. Sous la direction de l’officier Albrecht, ancien d’Oxford, la patrouille des cinq soldats va nouer, avec les femmes, des relations inattendues, quoique naturelles, humaines, vraies.
    Dans Le complot contre l’Amérique, Philip Roth imaginait les conséquences d’une prise de pouvoir pro-nazie aux USA, Owen Sheers, lui, pose une question qui, de son pays, nous conduit au cœur de l’humain, comme dans Le silence de la mer de Vercors. A lire absolument…
    LireOwenSheers.jpgOwen Sheers. Résistance. Traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner. Rivages, 411p.

    Ces articles ont paru dans l'édition de 24Heures du 31 janvier 2009.

  • Privilèges

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    …Tu te rappelles mai 68 à la rue Gay-Lussac ? De dieu ce que ça massait : c’était bien parti pour la Révolution, tu te souviens les barricades et tout le tremblement, le vieux monde qui s’effondrait, tout qui devenait possible, l’imagination au pouvoir et l’avenir radieux, et pourtant le gens de l’INETOP ont pas bougé, tu vois ça: quarante ans après y restent aussi vissés à leurs passe-droits que les camarades du CNAM ou du CEDEPRO…
    Image : Philip Seelen

  • Ma Seine et mon ciel

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    Lettres de l’Imagier (5)

    Paris, ce 28 janvier 2009.

    Cher compère de l’Alpe,

    Parti ce matin en bicyclette à la chasse aux images pour nourrir nos panopticons, du côté du Quai d’Ivry, j’ai surpris ma grande Seine pleine de ses eaux couleurs sépias messagères de mauvaises crues quinteuses. En ces jours frileux et tout pisseux de janvier où ses riverains se terrent at home, ravagés par le myxovirus influenzae, le teint terreux que charrie mon fleuve préféré inquiète ses rives qui, à l’égal des cordons de CRS, craignent des débordements.

    Certains jours, quand Paris et ses rues me saturent les yeux, j’aime bien venir là où le dieu Ra se fait plus libéré. Partant du Pont de Tolbiac, je remonte la rive droite plein soleil, je longe les quais du Port de Bercy à bicyclette, avec Montand en rengaine. Je pédale sur le sentier qui se faufile timide et coincé, entre les tentacules de l’échangeur engorgeant la pénétrante A 4 grouillante de véhicules qui fuient le périphérique, et les ponts jumeaux Nelson Mandela, pour rejoindre l’Ile Martinet et son quai aux chalands. Là je surplombe le i grec que forme le confluent de la Seine et de la Marne en bataille de célébrité avec sa sœur.

    En ce jour sale de janvier les couleurs ont viré au tirage noir blanc affiné par les nuances infinies de ses gris. Les nuages grisaillent lourds les deux bords du courant. Les Hachelems ouvriers d’Ivry, désuets et rabougris, avec leurs faces reblanchies à la va-vite, et les neuves tours vertes, vitreuses et prétentieuses abritant des blaireaux de classe moyenne qui leur font face, sur la rive de Charenton le Pont, affichent tous un sommet coupé au brouillard. Les nuages gorgés de pluies filent en pelotons serrés sans se désunir sous les coups appuyés du suroît.

    Imagier10.jpgCondamné sans sursis à subir les rincées, en fuite sur mon vélo, poursuivant des moinelles aux virevoltes culbutées et chahutées par les rafales, je cherche refuge dans l’abri de mes amis Sans-logis situé au dessous des structures lourdes et inquiétantes de l’A 4. Longeant à contresens le flux régulier des huit pistes bouchonnées par les multiples candidats aux Castorama et Mammouth du coin, je surgis à bout de souffle et trempé dans le trou béant, sous le courant incessant des bagnoles.

    Je crie un salut et le vide de la cavité me fait écho. Seul martèle le silence ce rythme typique, battu en basses sourdes, lancinant, émis par le roulement des essieux en résonance sur les joints du macadam routier au-dessus de ma tête. Les matelas humides, entassés là, sortent de leur solitaire langueur hivernale et m’observent, surpris de trouver si tôt dans l’année un candidat nouveau à leur crasseux moelleux… La caverne de Platon de mes SDF est vide. Nada et personne pour seule présence.

    Dépité de ne pas trouver là les immuables Polonais de Jacek et de sa bande de zozos enchaînés à leur ivresse douce mais qui font toujours un accueil chaleureux à mon couple aguicheur de Krakowska, le populaire saucisson de Cracovie et de Vodka à l’herbe de bison que j’achète pour eux chez Bogdan Fedorczak, le traiteur de Lvov réfugié à Noisy le Sec.

    Même la si solide et si solitaire Irène, pourtant, toujours là au Nouvel An, s’est envolée, emballée dans son inséparable sac de couchage de l’armée américaine, sa deuxième peau, ce cadeau, dit-elle, de son Luis, un soldat républicain et ibère de la Buena, cette compagnie de pionniers espagnols de la Colonne Dronne qui la première libéra Paris, établi au Kremlin Bicêtre après la Libération.

    Ces disparitions soudaines sont l’œuvre d’une patrouille du Samu Social. Lucien Petit-Breton, venu piger qui poussait des cris dans le vide, vivant là à demeure dans sa cabanette toute faite de matos Ytong, ces parpaings synthétiques récupérés dans la déchetterie du Casto du coin, confirme. Petit-Breton, semblant vivre là à l’année, petit aristo des sans-logis, le visage disparaissant sous sa barbe densément hugolienne et sa forêt infinie de cheveux gris, est fier de son cabanon réfugié dos au mur monumental, soutien de la grande bretelle. Dans son neuf mètres carrés, il est au sec, il se chauffe, s’éclaire et cuisine avec le jus qu’il pique aux WC dames de l’aire de repos située juste au-dessus de son toit de papier goudronné, grâce à la complicité aveugle des hommes de l’entretien qui lui concèdent cette habile dérivation pendant les mois en r.

    - Philou, tu les trouveras tous aux Malmaisons, à l’hébergence d’urgence. La Maraude les a fait embarquer à cause des risques de gel et d’inondation par ici. Tu sais que le coin est précaire. Moi je reste, si je pars je perds tout et tout ce qui me retient dans cette vie est ici. J’ai ma Seine et mon ciel pour moi seul. C’est mon paradis. On cause un peu tous les deux. Lucien en a besoin, la solitude recherchée lui pèse aussi. Il me l’avoue. Son confort minimum lui coûte cher.

    Imagier9.jpgLe départ de ses voisins de cloche l’a laissé face à face avec une solitude trop ample à vivre pour lui seul. Ces jours ici, avec cette météo plus personne ne passe sur le quai. Pour la manche c’est comme pour le mercure proche du dessous de zéro.
    - Là, plus fort que ceux du Grand Bleu, je touche les grands fonds, qu’il me lâche. Il cache ses yeux sous le front posé délicatement sur les deux genoux, qui battent la mesure d’un air qu’il est le seul à entendre, ou il tremble de solitude, je ne saurais le dire.

    Touché par son accueil et ne trouvant aucun mot utile à lui dire, je lui réponds tout en silence lui laissant dans ses mains froides et noires de tristesse un des paquets de gris et le Rizla + de Luxe, papier à cibiche que j’avais amené pour Irène la rouleuse. Enfin je me déleste de la moitié des Krakowska prévues pour la bande à Jacek, tout en lui coulant le demi du litron d’Herbe de Bison dans un kilo de rouge usagé qui échappera ainsi aux gosiers des Slaves pour l’instant disparus.

    Resté bredouille à la recherche de mes autres amis de l’Ile Martinet, j’affronte alors de face, sur mon deux-roues à mollets, les coups de brise violents qui transforment mon retour sur la colline du XIIIème en col de première catégorie. Arrivé aux Malmaisons, je cherche mes amis, mais personne ne répond à mon appel. Il est 15 heures et le centre d’urgence est fermé pour ravaudage d’hygiène. « Il n’y aura personne avant la nuit tombée », m’informe d’autorité une gardienne qui me pense demandeur d’urgence. « Vous pourrez prendre votre douche, votre lit et votre paquet repas juste avant le 20 heures, qui n’est plus le 20 heures », me précise-t-elle, mais le JT de 19 heures 57. Tout en essayant de trouver un sens à sa remarque, j’ai déjà entamé une recherche géographique de mes nomades du bitume.

    Mais mon quartier n’est pas si vaste et les sans-logis qui le fréquentent ne sont pas si difficiles à retrouver, tant leurs habitudes quotidiennes sont attachées à des lieux précis et restreints. Je tombe sur Jacek. Il est seul. Il a déposé son impressionnante carcasse, aussi haute que large, à même le bitume de Massena, à la hauteur de la Tour de Messine, trente étages de HLM brut occupés par le petit peuple asiatique du quartier. La nuit est tombée, il bruine.

    Jacek semble se réchauffer, son corps déployé sur une maigre et coupante ventilation du métro. Une impression de lointaine chaleur, empreinte des odeurs de pneus chauds exhalées par les rames bondées à ces heures et défilant toutes les trois minutes, à la verticale, trente mètres sous lui, semble le satisfaire. Emmailloté dans des dizaines d’étoffes coloriées et disparates, il s’est bordé de bouteilles vides ou à moitié pleines, il ronfle. Je n’ose le réveiller. C’est le Nouvel An chinois et les rafales de mille pétarades résonnent sur les vingt tours du quartier. Rien n’y fait.

    Jacek doit déjà être en Pologne à Cracovie, accoudé à son bar préféré, plaisantant lourdement avec sa bande de zozos sur la serveuse ukrainienne fraîchement débarquée. Je lui glisse le demi restant de vodka et sa part de Krakowska au milieu de son si maigre édredon d’étoffes. La bruine a cessé, un temps essoufflé, le vent froid s’est bien repris. Il est 17 heures 57 encore deux heures avant le JT de 19 heures 57 sur les écrans d’urgence aux Malmaisons, mais sans Jacek.

    L’Angliche, comme tout le monde le surnomme dans le quartier c’est Kenny. Il doit atteindre les deux mètres. A toutes les saisons, ce géant, rare survivant sans doute des anciens Britons, porte la même veste bleu matelassée, et les mêmes jeans. La tonsure épaisse de ses cheveux poivre et sel cache mal son front, ses joues, son nez et ses lèvres bouffies et rougies comme si un incendie couvait en permanence sous son visage. Du matin au soir il n’est jamais couché, jamais assis. Il est éternellement debout regardant un horizon qui nous échappe à tous. Le matin à l’entrée ouest de l’Allée Marc Chagall. Dès midi, tout l’après midi et pour la soirée à la sortie du parking de la Rue Gandon.

    Imagier8.jpgIl est debout. Parfois un cartable sous le bras contenant une bibine d’alcool fort. Il est debout. Il sourit quand on le salue ou qu’on lui adresse une pièce ou la parole. Il est debout. Il répond dans un sabir indéchiffrable rappelant un anglais lointain. Il est debout. Au milieu de la nuit il disparaît. Le matin on peut le retrouver à l’entrée ouest de l’Allée Marc Chagall. Il est debout. Et ainsi de suite années après années. Il est debout. Nul ne peut dire s’il se souvient quand il est apparu dans notre entourage pour la première fois. Il est debout. Sans doute il y a longtemps. Il ne manque jamais un jour. Toujours debout. Sentinelle de lui même.

    Irène je la retrouve devant son Picard, la succursale de la chaîne du froid de l’avenue d’Italie à côté du square du Moulin de la Pointe où est apposée la plaque commémorant les républicains espagnols de la colonne Dronne pénétrant Paris pour la libérer. Débrouille, elle a trouvé une tente Quechua qu’elle a fixée à la sortie de l’air chaud des climatiseurs de Picard. Elle est pénarde. Son visage encore un peu rose blanc de sa dernière douche accueille déjà, avec réticence les premières traces du souillon noir de la vie en rue. Ce soir elle chante à tue tête Les Rois Mages en Galilée, sa chanson préférée, dont elle connaît toutes les paroles. Son paquet de gris me vaut une pause dans le massacre du tube de Sheila et une accolade infinie. Je rougis devant les passants surpris par cette scène d’effusion toute en chanson. On se quitte.

    M’en retournant chez moi, par le Square Hélène Boucher, une silhouette à terre, appuyée contre la paroi de la station des bus desservant les banlieues sud, un gobelet à monnaie entre les jambes, me rappelle quelqu’un. C’est Lucien Petit-Breton. Il est de retour en ville au milieu des lumières muettes et de la course sourde des gens pressés. - Bonjour Messieurs Dames vous n’auriez pas une pièce ou deux s’il vous plaît ? Pour lui les affaires reprennent. On se salue de loin, un rien complices. Lui non plus n’ira pas aux Malmaisons assister tout propre au JT de 19 heures 57.

    La pluie s’est remise à mouiller. Il fait froid. Je suis trempé et transi. De retour ici pour t’écrire cette lettre, et avant de démarrer, je me prépare un café grande tasse.

    A bientôt le Préalpin,
    Philip.

    Images: Philip Seelen

  • Pensées de l'aube (13)

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    De la lecture. – Moi c’est comme une lumière qui montrerait tout à coup les couleurs du vitrail, un livre, c’est comme une fleur de papier qui s’ouvre dans l’eau, ou c’est comme l’eau que tu découvres toute nue et toute fraîche et toute froide et toute belle après le coup de hache dans la glace du torrent…

    De la délicatesse. – Toi je vois que tu ne supportes pas les compliments et la lèche des médias et des gens importants, après ton concert, te retenant cependant de ne pas leur sourire de tes vieilles dents de divine pianiste à peu près aveugle, et c’est en souriant sans être vu que je reste si longtemps à t’observer de loin, te penchant à l’instant vers notre enfant qui s’excuse de te déranger avant de t’offrir son bouquet de pensées…

    De la bienveillance. – À ces petits crevés des fonds de classes mieux vaut ne pas trop montrer qu’on les aime plus que les futurs gagnants bien peignés du premier rang, mais c’est à eux qu’on réservera le plus de soi s’ils le demandent, ces chiens pelés qui n’ont reçu que des coups ou même pas ça : qui n’ont même pas qui que ce soit pour les empêcher de se vilipender...

    Image JLK: Savoie le soir. Huile sur toile.

  • Spleen

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    …Paraît qu’il s’appelle Manoel, il est super beau mais il a personne, parle à personne et personne ose plus lui demander ce qu’il fait là sans jamais utiliser les machines, personne non plus n’ose lui dire qu’il gêne, vu qu’il est trop beau et qu’il gêne pas, moi je me demande juste s’il va pas sécher avec toutes ces 10 minutes qui passent sans qu’il les voie passer…
    Image : Philip Seelen

  • L’été 77

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    …On l’avait trouvée par hasard dans un tas de gravats, derrière les chiottes du camping, ça faisait comme une grosse motte, on a cru que c’était une potiche, on l’a nettoyée, on trouvait ça plutôt spécial, même que ça faisait peur à Loute, moi je me suis dit que ça ferait un cendrier marrant, et puis quoi, c’était nos premières vacances en Turquie, ensuite à la douane on l’a planquée sous le panier de la chienne, jusqu’au jour où le parrain de Loute qui a fait des études nous a dit que c’était la Vache du Ciel et qu’il nous en donnait 1000 euros, alors là j’ai dit ça roule Raoul - et maintenant paraît qu’il est aux Arts Premiers, notre cendrier…
    Image : Philip Seelen

  • Pensées de l'aube (12)

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    Du miracle. – Ce n’est pas que tu n’attendais rien, car tout en toi n’est qu’attente, ce n’est pas que tu n’espérais ni ne désirais plus : c’est que c’est apparu tu ne sais comment, que c’était là comme au premier matin du monde, là comme un arbre ou un torrent, frais comme l’eau tombée du ciel, surprenant comme un chevreuil dans la lumière diaprée de l’aube, doux et léger comme la main du petit dernier que tu emmènes à sa première école, bon comme le pain sans rien, beau comme les vieux parents s’occupant des enfants de leurs enfants - enfin ce que tu veux qui te fait vraiment du bien, et à eux…    

     

    De l’envie.- Ne sachant pas qui ils sont eux-mêmes, et n’estimant rien de ce qu’ils sont, ils n’ont de cesse que de dénier aux autres le droit de croire en ce qu’ils sont ou à ce qu’ils font, et c’est alors ce ricanement du matin au soir, ce besoin de tout rabaisser et de tout salir, de tout niveler et de tout aplatir de ce qui menace d’être ou d’être fait, cependant ils restent aux aguets, inassouvis et vains, impatients de ricaner encore pour se donner l’illusion d’être…   

     

    De l’emmerdeuse.- Tu es France en ton nombril parisien, tu te prends toujours pour la référence au milieu de ta cour de pédants bien peignés, et je t’aime bien, mais on manque chez toi d’Irlande des champs et d’opéras villageois, on manque de paysans siciliens et de furieux Japonais, on manque de saine colère et de mélos indiens, on manque de vrais méchants et de vraies mégères, tu gardes tes gants jusque dans les mauvais lieux de tes romans guindés, tu es pincée et tu prétends désigner seule ce qui mérite de te mériter, sans voir que tu te fais seule, en effet, et que tu te fais ennuyeuse à ne pas laisser la vie de tes propres villes et villages te surprendre…

     

    Peinture: Thierry Vernet.

  • Fétichisme

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    …Et voici le cabinet secret de notre poète, qui en a toujours interdit l’accès à toute autre personne que lui-même, et encore ne se supportait-il qu’en pantoufles champenoises, or voici, Mesdames et Messieurs, le double secret du génie de Paul Claudel: la poupoule de peluche Violaine, flanquée de l’Amanite photophore…
    Image : Philip Seelen

  • Code CH

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    …En conformité avec la nouvelle réglementation de la circulation des personnes sur le territoire de la Confédération, les panneaux indicateurs de nos gares et aérogares, lieux susceptibles d’afflux de population étrangère incontrôlée, seront désormais lisibles par nos seuls citoyens et tout individu pourvu de la clef de décodage remise sur simple examen de solvabilité…
    Image : Philip Seelen

  • Du slam pour Vera

    Dorota3.jpgTchatche ou crève, de Dorota Maslowska, au Cabaret Tastemot. Découverte de l'enfant terrible de la nouvelle littérature polonaise. Suivie d'une rencontre avec Vera Michalski.

    « Hep, vous, là, il est temps, allez, réveillez-vous, écoutez un peu l’histoire d’un incendie dans une chaussure, écoutez, c’est l’histoire d’une jeune femme hideuse avec un corps de chien… »
    Ainsi commence, en trombe verbale, Tchatche ou crève de la jeune Polonaise Dorota Maslowska, roman très oral et choral d’une sale gamine des mauvais quartiers de Varsovie, dont le nom avait déjà fait le tour au cap de ses 20 ans, après la parution de son premier livre, Polococktail Party. On a comparé son apparition à celle de Sagan, et sa matière brutalement « sexy » à celle d’un Henry Miller. L’apparentement de son écriture et de son énergie au hip hop et au slam évoque également les petits-enfants anglo-saxons ou néo-russes du grand Céline. Dans un entretien publié par la revue Transfuge, Dorota Maslowska confiait modestement à Oriane Jeancourt Galignani : « La littérature polonaise, en dehors de moi, ne produit pas grand-chose en ce moment ». Passons sur la provoc, rappelant celle de jeunes Russes se la jouant destroy ou du vieux Bukowski pré-punk : par delà le turbulent phénomène, Maslowska a bel et bien un tempérament d’écrivain à cinglante « papatte », qui tire une prose vibrante et vivante, d’un lyrisme grinçant, du dépotoir actuel, partiellement localisé dans le Bronx varsovien que représente le quartier Praga. Autour de celui-ci, au fil d’une acid story gratinée, tourbillonne la « tchatche » du monde comme il va, entre paysans clochardisés et gens de médias « foutraques », mannequins à la peine et psychiatres à la gomme…
    Pour lire et dire la prose hyper-rythmée de Dorota Maslowska, la comédienne Delphine Horst et la rappeuse Zelga conjugueront jeudi soir leurs talents. En fin de soirée, l’éditrice Vera Michalski, patronne de Noir sur Blanc, où a paru Tchatche ou crève, parlera de son métier et de ses auteurs.
    Lausanne, Cabaret Tastemot, Théâtre 2.21, salle 2. Jeudi 29 janvier, dès 20h. Entrée libre. Bar.

    Dorota Maslowska. Tchatche ou crève. Traduit du polonais par Isabelle Jannès-Kalinowski.

    Editions noir sur Blanc, 2008, 141p.

    Dorota Maslowska. Polococktail Party. Noir sur Blanc 2004, et coll. Points No P1472.


  • L’empire d’une passion


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    Entre Lausanne, Paris et la Pologne, Vera Michalski développe, à l’enseigne de Libella, un groupe éditorial de plus en plus influent, regroupant Noir sur Blanc, Buchet-Chastel, Phébus, Maren Sell et Anatolia. Rencontre.

    L’éditeur parisien Jean-Pierre Sicre, qui lui en veut férocement… d’avoir sauvé Phébus, sa maison littéraire au prestigieux catalogue, l’appelle « la femme à la hache ». Vera Michalski « tueuse » ? L’appellation cadre mal avec le style et les choix de la co-fondatrice des éditions Noir sur Blanc, crées à Montricher en 1986 avec son mari polonais Jan Michalski pour jeter un pont vers ce qu’on appelait alors l’Autre Europe. De la même façon, le qualificatif de « riche héritière », que d’aucuns ressassent pour minimiser son mérite en rappelant son lien familial avec l’empire Hoffman-Laroche, ne saurait éclipser l’exigence intellectuelle et littéraire qu’ont fait valoir les Michalski en élaborant le catalogue de Noir sur Blanc avant de racheter les légendaires éditions Buchet-Chastel (où parurent Henry Miller, Lawrence Durrell ou Roger Vailland) et de les revitaliser complètement, sauvant en outre Phébus de la faillite et accueillant tout récemment la collection Anatolia de Samuel Brussell.
    Entre ses bureaux de Lausanne, la parisienne rue des Canettes où une cinquantaine de personnes collaborent à Buchet-Chastel, Varsovie et Cracovie où deux établissements publient les auteurs occidentaux en traduction (de Cendrars à Bouvier, en passant par Naipaul ou Eco), et la meilleure littérature polonaise, Vera Michalski « règne » en déléguant volontiers, tout en gardant la haute main sur la gestion et les choix décisifs. Ainsi est-elle en train de lire elle-même Les Bienveillantes de Jonathan Littell pour décider si, oui ou non, elle en assumera l’édition polonaise. Autant dire qu’elle reste très attentive à l’actualité littéraire internationale.

    - Que vous inspire la pléthore de la rentrée française ?
    - J’estime qu’elle signale, malgré tout, la vitalité de la lecture autant que la propension à s’exprimer. Evidemment, je compatis avec les libraires, mais je pense que cette profusion reste positive. Cela étant, à la dernière rentrée de printemps, les chiffres ont été très mauvais dans l’ensemble de l’édition sur mai et juin parce que le public s’est focalisé sur certains titres, comme le Da Vinci Code, et cela n’est pas bon.
    - Qu’est-ce qui vous pousse à faire de l’édition ?
    - C’est une des métiers les plus captivants qui soient. Je reste fidèle à l’option que nous avions formulée avec mon mari dès le premier catalogue de Noir sur Blanc : découvrir de jeunes talents et rendre justice à des auteurs injustement oubliés. D’abord focalisés sur la Pologne et la Russie, nous avons élargi notre aire. Du vivant de Jan, il nous manquait ainsi l’ouverture à la littérature française. D’où l’idée de faire revivre Buchet-Chastel. Notre intention était surtout d’en relancer la partie littéraire en faisant appel à des gens compétents, notamment Pascale Gautier qui a donné une « ligne » claire à sa collection , avec des auteurs tels Cookie Allez, Philippe Ségur ou Philipe Lafitte. Nous avons également repensé la non-fiction, avec de la géopolitique et de la philosophie, des essais, des biographies de musiciens et de la poésie, ainsi que la série des Cahiers dessinés, que dirige Frédéric Pajak, qui me tient très à cœur et où vont paraître un ouvrage de Pierre Alechinsky et les dessins de Dürrenmatt. Enfin, j’ai été ravie de publier Robert Littell, le père de Jonathan, dont le roman consacré à la CIA, La compagnie, a été un succès.
    - Comment avez-vous vécu la campagne de dénigrement de Jean-Pierre Sicre vous traitant d’ambitieuse tyranique ?
    - Jean-Pierre Sicre est un grand éditeur et un piètre gestionnaire, c’est connu. Après que nous avons renfloué sa maison en difficulté, il m’a demandé lui-même de la racheter, en pensant qu’il pourrait continuer d’agir à sa guise. J’aurais aimé qu’il reste jusqu’à sa retraite, en ce mois d’octobre précisément, mais il s’est comporté d’une façon telle, en pratiquant les calomnies et la menace, que j’ai été obligé de m’en séparer et de le remplacer. Ce qu’il aurait aimé, c’est qu’on paie et qu’on se taise. Il nous a d’ailleurs longtemps considérés comme ses « banquiers suisses », avec une morgue humilmedium_Czapski8.JPGiante. J’ai pourtant gardé la confiance de Daniel Arsand, directeur de collection, et ma nouvelle directrice, Helène Amalric, travaillera dans la continuité du catalogue de Phébus. Sicre n’est pas le premier « fondateur » à mal vivre la fin de son aventure !
    - Jusqu’ou pensez-vous vous développer ? Visez-vous d’autres acquisitions ?
    - Non : je crois que nous avons atteint, aujourd’hui, une dimension qui correspond à mes possibilités. Mes moyens financiers me donnent la chance de faire ce que j’aime, et je n’ai de comptes à rendre à personne, mais je ne fais pas de mécénat pour autant. J’aime que des lmedium_Czapski70001.JPGivres difficiles à vendre, malgré leur qualité littéraire, soient « aidés » par des ouvrages de plus large intérêt public. Je ne suis pas contre les « coups » éditoriaux, mais ce n’est pas ma priorité. En fait, je continue à faire de l’édition comme j’y suis venue avec Ian, par goût, par curiosité, par plaisir et en essayant de propager cette passion.

    Joseph Czapski. Proust contre la déchéance, premier livre paru à l'enseigne de Noir sur Blanc, en 1987.

    Cet entretien a paru dans l'édition de 24Heures du 4 octobre.

    Portrait photographique de Vera Michalski: Florian Cella.

  • Pensées de l’aube (11)

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    De l’attention. – Il ne sera pas de vraie vie sans prendre le temps de s’arrêter, rien de bon ne se fera sans observation – car «observer c’est aimer» disait ce poète qui y prenait tout son temps sur les sentiers buissonniers – rien de bien ne sortira de cette agitation distraite et de cette précipitation sans autre suite qu’un ensuite précipité vers sa propre répétition…

    De l’attente. – Je n’attends pas de toi le moindre compliment, tes congratulations ne sont pas une réponse, tes félicitations tu peux te les garder autant que tes révérences si tu ne t’engages pas à parler à ton tour, car c’est cela que j’attends de toi, mon ami (e), ce n’est pas que nous nous félicitions de nous féliciter parmi, ce n’est pas que tu me trouves ceci ou que je t’estime cela – ce qui seul compte est que tes questions répondent à La Question à laquelle j’ai tenté de répondre, et que tu vives de la lettre que je t’envoie comme je vivrai de la tienne, non pas en échos d’échos mais à se dévoiler l’un l’autre tout en se lâchant sans lâcher du regard La Chose qui seule compte…

    Des égards – Nous n’avons pas besoin de grades, mais de regards, nous n’avons pas besoin d’être regardés, mais nous avons besoin d’égards et de vous en montrer sans relever vos grades, nous ne serions pas à l’Armée ni à la parade de l’Administration : nous serions au Café des Amis et nous parlerions simplement de la vie qui va, à ton regard je répondrai par les égards dus à ton rang de personne, mon regard te serait comme une élection sans autre signe que mon attention, à parler sans considération de nos âges et qualités, nations ou confessions, nous nous entendrions enfin…


    Image : ce que je vois de ma fenêtre, ce matin.

  • Ceux qui se réjouissent

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    Celui qu’émerveille chaque retour du jour / Celle qui se remonte la pendule en dépit de ses rhumatismes articulaires de plus en plus invalidants / Ceux qui repartent du bon pied-bot / Celui qui trouve bonne mine aux voyageurs de l’autobus de la ligne 33 / Celle qui subit en souriant les humeurs de massacre de ses collègues de l’agence Risques et Périls / Ceux qui économisent pour se payer la croisière des Retraités Positifs / Celui qui se dope chaque matin aux sucres lents / Celle qui offre une ceinture de soutien chauffante à son conjoint las de vivre / Ceux qui ont renoncé à renoncer / Celui qui repart à cent à l’heure sur la Route du Succès sans se douter que la pluie givrante menace les usagers de l’autoroute sur laquelle il vient de lancer sa Toyota Cressida / Celle qui entame sa journée avec un enthousiasme décuplé par les conseils de l’émission Top Forme / Ceux qui optimisent leur potentiel bonne humeur en écoutant des chants d’oiseaux digitalisés / Celui qui encourage les détenus dont il est l’aumônier à regarder le coin de ciel bleu visible entre les barreaux de leur cellule du quartier de Haute Sécurité / Celle qui sent en elle bouger l’Enfant de l’Avenir / Ceux qui sifflotent le Joyeux Air du Grabataire en découvrant le ciel absolument bleu de ce dimanche 25 janvier.

    Image: Philip Seelen.

  • Pensées de l'aube (10)

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    Du premier chant. – Le ciel s’annonce en beauté par ces notes claires qui égrènent partout la même allégresse comme neuve depuis mille fois mille ans sur le même arbre d’où jaillit cet invisible chant d'oiseau de rien du tout qui nous remplit partout et toujours du même premier émerveillement.

    Du premier rire. – On ne s’y attendait pas : on avait oublié, parfois on ne se doutait même pas de ce que c’est qu’un enfant qui éclate de rire pour la première fois, plus banal tu meurs mais nous en avons pleuré sur le moment, à vrai dire l’enfant qui rit pour la première fois recrée le monde à lui seul, c’est avant le clown au cirque de la vie: l’initial étonnement, la première pochette surprise…

    De ce qui renaît. – Pour spéculer sur l’Après c’est chacun pour soi, je ne sais pas, et saura-t-on jamais ce qui se trame réellement à l’instant ou dans un autre temps que nous pressentons, ou pas, mais ce que nous avons sous les yeux, ce qui s’offre est à tous, ce matin, don d’un Dieu gracieux immédiat et prodigue, don du prodigue enfant de la nuit qui ne se lasse pas au matin de te sauter au cou pour te rappeler qui tu es et qui tu aimes - et tout revit alors, tout retrouve son nom, tout est béni de l’ici présent.

    Image: Préalpes de Savoie, l'hiver. Aquarelle JLK.

  • Le roman romand new look

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    Nicolas Pages et Pascale Kramer américanisent les lettres romandes. Deux auteurs quadragénaires, également atypiques, campent leurs derniers romans à New York et Los Angeles.
    La paroisse littéraire romande a de quoi frémir: le mauvais genre s’y pointe. Le démon, faudrait-il dire dans le langage des darbystes vaudois dont Nicolas Pages est un rejeton. I love New York, cinquième livre du quadragénaire lausannois dont les chaperons successifs furent Pierre Keller et le sulfureux Guillaume Dustan, nous plonge en effet dans un univers de fêtes, de sexe gay et de drogue qui détone dans nos lettres, bien plus que le Garçon stupide de Lionel Baier n’a choqué le milieu moins feutré du cinéma suisse. Un point commun réunit pourtant ces deux mauvais sujets : une honnêteté qui, de situations apparemment amorales, dégage une sorte de nouvelle éthique artistique.
    « Ce que je cherche, explique Nicolas Pages de passage à Lausanne, c’est la véracité, contre la fausse vertu et l’hypocrisie. Jusqu’à l’âge de dix-huit ans, où je suis parti de la maison pour ne pas y étouffer, j’ai vécu sous une chape de plomb où tout ce qui a trait au corps était maudit. Nous allions quatre fois par semaine à l’église et la prière accompagnait chaque repas, mais les relations, avec mon père surtout, étaient glaciales. Il était absolument exclu, à ses yeux, d’envisager une carrière artistique. Mon enfance et mon adolescence ont été formatées par un puritanisme extrême, dans un milieu clos où même les vacances se passaient entre élus… »
    Après une rupture brutale, à l’instar de ses deux sœurs, le jeune homme se prend en charge, passe son bac et, fou de culture allemande, séjourne quelque temps à Berlin puis à Cologne avant d’amorcer des études d’architecture à Genève, pour se retrouver à l’Ecal lausannoise. Plasticien, il y réalise notamment une série provocatrice. «En reproduisant exactement le graphisme des bandeaux publicitaires de livres à succès, j’y imprimais des formules choc du type : Le livre le plus nul de l’année, Le nouveau navet de l’auteur culte, etc. Sur quoi je remplaçais discrètement, en librairie, les originaux par mes bandeaux, et j’observais les clients. J’attendais des réactions scandalisées. Mais non : pas un n’a bronché ! »
    Ce goût de la provocation, Nicolas Pages, venu tard à d’autres lectures que religieuses, mais avec passion, marque aussi son premier livre paru en 1997, Je mange un œuf, suscité par la question d’un de ses profs : qui êtes-vous ? Qu’est-ce aujourd’hui qu’un artiste ? Réponse : une totale mise à plat de ses faits et gestes, 120 jours durant. Plus « objectif », plus dénué de psychologie ou de sentiments, tu meurs. «La lecture de Moins que zéro, de Bret Easton Ellis, a été l’une de mes premières fascinations, avant Duras ou le Butor de La Modification. Cette façon de « glacer » la réalité, ce refus des fioritures, l’art du mot juste de Duras, le souci de la construction de Butor, correspondaient à mon rejet radical de la «littérature» traditionnelle.
    Dans I Love New York, tissé de dialogues comme une pièce de théâtre, l’écrivain lausannois fait un grand pas, justement, dans l’art de la construction et de l’usage, hyper-précis et sensible, de chaque mot. Une cuisante déception amoureuse y prélude à l’évocation d’une amitié folle, d’une espèce d’innocente sauvagerie. L’énergie galvanisante de la Grande Pomme, où Nicolas Pages s’est lancé dans une activité d’agent artistique, alterne avec une traversée épique de l’Amérique et d’amicales retrouvailles en région parisienne. Fuite en avant dans le «fun» et recherche éperdue de vraies relations, constat de ce qui est sans cynisme pour autant: et si le mauvais genre de Nicolas Pages cachait un écrivain ?
    Nicolas Pages. I love New York. Flammarion, 245p.

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    L’insoutenable acuité sensible d’un regard
    Plus l’œuvre de Pascale Kramer se développe, et notamment depuis Les Vivants, plus sa « manière », sans rien de maniéré, et plus sa matière s’imposent comme un univers cohérent où la perception la plus fine des atmosphères et des êtres se traduit par une écriture dont l’hyperréalisme n’exclut pas l’émotion et la poésie. Pascale Kramer fait « tout » parler, pourrait-on dire, comme si les objets eux-mêmes s’exprimaient, et malgré le peu d’éloquence de ses personnages.
    La trajectoire personnelle de Pascale Kramer est sans doute pour quelque chose dans son type d’observation, pure de tout académisme. À l’écart de la classique filière lettreuse, la romancière s’est formée «sur le terrain». Actuellement installée à Paris, elle y travaille dans la publicité en indépendante tout en démarchant régulièrement, aux Etats-Unis, des projets de scénarios d’auteurs francophone susceptibles d’intéresser Hollywood.
    Si son dernier roman, évoquant le malaise exacerbé d’une jeune femme au lendemain de son premier accouchement, pourrait se passer n’importe où, la lumière à la fois éblouissante et moite, sucrée et vaguement pourrie, de Los Angeles, est immédiatement présente dans le tendre inferno de cette Alissa naguère choyée par sa mère et que l’émancipation soudaine de celle-ci révolte alors qu’elle se demande à quoi rime cette enfant et si elle aime vraiment le père «gamin» qui l’a fait avec elle, souffrant de tout quoique « ayant tout pour être heureuse » aux yeux des autres.
    D’une attention extrême au moindre regard, au moindre mot, au moindre mouvement de ses personnages, Pascale Kramer, comme dans Fracas, également situé aux Etats-Unis, pratique la même «objectivité» qu’un Bret Easton Ellis, sans rien cependant de froid ni de cruel. Bien plus : la grandeur de ce petit roman tissé de faits minuscules tient à ce que ressent, sans théories ni mots pour le dire, une jeune femme confrontée à l’énormité de cette vie nouvelle sur fonds d’hésitations, d’envies, de frustrations, d’élans de violence, dans un balancement constant entre égoïsmes atomisés et puérilité prolongée, en attendant de plus paisibles réveils…
    Pascale Kramer. L’implacable brutalité du réveil. Mercure de France, 140p.

  • Le terroriste

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    …La flèche rouge sang le montre : ceci est un combattant, et que tient sa main qu’on ne voit pas ? une pierre d'intifada, et que fera son pied caché ? il fera tomber l’innocent soldat cherchant à le désarmer, vigilance et prévoyance s’imposent afin de neutraliser le fauve en puissance feignant la terreur en sournois, car la main qu’on lui tend, il la mordra…

    Image :Philip Seelen  

  • Pensées de l’aube (9)

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    De la consolation. – Ne vous en faites pas, leur dit-on maintenant, vos maisons en ruines, vous allez les reconstruire: vous aurez l’argent. Ne pleurez pas, vos écoles et vos mosquées, vous allez les bâtir plus belles qu’avant: l’argent peut tout. Cessez de vous lamenter, votre prison, vous allez en relever les murs avec notre argent. Et quant à vos enfants, vous n’avez qu’à en refaire: cela ne coûte rien…

    De l’imprescriptible. – Ce qui est un crime ou pas, c’est notre Tribunal qui en décide, et vous n’en avez pas. Ce qui est un crime, c’est le Livre qui en décide - notre Livre et pas le vôtre. Ce qui s’oublie ou pas, c’est notre Mémoire qui en décide, alors qu’on vous oublie déjà…

    De la honte. – Ils nous ont dit : La Paix Maintenant. Mais maintenant on sait que ce sera plus tard seulement: pour maintenant ils n’ont rien dit. Ils nous ont dit: et pensez-vous seulement au Darfour ? Vous rappelez-vous la Shoah ? Alors nous avons baissé la tête. Nous n’osons pas nous rappeler. Nous rappeler Sabra et Chatila nous fait honte. Vous rappeler 100 civils fusillés pour un soldat tué vous honore mais nous fait honte. Nous mélangeons tout, excusez-nous : nos morts n’ont rien à voir avec les vôtres: 1300 des nôtres pour treize des vôtres doivent être le prix de votre paix. Nous avons honte, Monsieur l’écrivain qui nous promettez La Paix Maintenant, de vous déranger...

  • La papatte de Sarko

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    PSEUDO. Sarkozy se révèle un autobiographe épatant par le truchement de David Angevin, qui s’est glissé Dans la peau de Nicolas…
    « Le livre que vous tenez entre les mains est le premier et le dernier que j’écris moi-même », écrit Nicolas Sarkozy sous la plume de David Angevin. « La vie est trop courte et précieuse pour la passer seul, à s’ennuyer comme un con, devant un clavier d’ordinateur. Je ne peux imaginer pire métier que celui d’écrivain. Je ne sais pas comment fait Marc Levy, maintenant qu’il est milliardaire, pour rester seul des journées entières à écrire ses livres ».
    C’est donc dit : Nicolas Sarkozy n’écrira plus sous son nom, sauf par nègres interposés. Or Dans la peau de Nicolas est sans doute « son » meilleur livre à ce jour : drôle, vivant, bien documenté. Enfoncées la prétention littéraire d’un Mitterrand ou la cuistrerie « poétique » d’un Villepin. Menée à la cravache, la pseudo-confession commence au lit dans l’avion présidentiel, étant entendu que s’envoyer en l’air à trente mille pieds d’altitude dans un king size 180-200 est « le principal attribut du pouvoir ». Pour le reste, son job serait plutôt « galère ». Mal payé par rapport à ses amis du privé (« je gagne en un an ce qu’ils gagnent en deux semaines »), stressé par son entourage et les médias, le « président-manager», selon sa propre expression, vomit les hommes et son père salopard,  mais file doux devant sa mère et Carla. Celle-ci, très convoitée par l’ami Bill (Clinton, aux téléphones d'une lubricité qui le gêne quasiment) lui fait faire des folies jusque dans la voiture présidentielle, mais il envie sa classe : «Je suis l’exact opposé de ma femme et des riches de naissance. Je suis un angoissé, un lourdingue… Comme tous les anciens pauvres, j’aime l’argent ».
    Pas moins lucide sur ses ministres (Fillon le bosseur assommant…) et ses adversaires (Ségolène Royal en vipère à look de télévangéliste) que sur les grands de ce monde, Sarko est attendrissant quand il parle de ses fils, notamment du « petit » auquel il a filé le virus de la politique. Au fan de Joeystarr, il essaie d’expliquer la différence entre vulgarité de langage et de pensée: «Ca ne t’inquiète pas, toi, un Suisse de Lausanne qui dit «z’y va, enculé d’ta race » à la place de « bonjour monsieur ». Et son fils de répondre : « Personne ne parlera comme ça sur mon disque, papa ! » Alors Sarko : « Putain, y a intérêt… »
    Bref, David Angevin, naguère interviewer patenté de stars mondiales, à l’enseigne de Rock & Folk, passé ensuite au service culture de Télérama, auteur de six premiers livres, n’est pas à l’étroit dans la peau de Sarko…

    David Angevin. Dans la peau de Nicolas. Le serpent à plumes, 190p.

  • Sainte Jeanne au fouet

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    … Maman te revoici, vingt ans après m’avoir abandonné, chiard apolitique de trois jours, sur le parvis de Saint-Sulpice, te voici cravache au vent, Maman Top One sur Fringant, pur-sang souverainiste, Mère de douce France et de Fille aînée d’intégrité retrouvée, Mère d’avenir: vois ton fils drillé par les Frères Purs, maman ma sœur, fouette mon cœur…

    Image : Philip Seelen

  • Swiss Genius

     

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    …C’est finalement à la Commission fédérale Culture & Hygiène qu’a incombé la charge de finaliser le contrat d’assurance de l’œuvre de la plasticienne Heidi Bibelotti, en vue de sa présentation dans les hauts lieux de l’Art contemporain globalisé, à hauteur de 2 millions d’euros, étant entendu que l’aspect ludique et subversif à la fois de l’installation serait mis en valeur par une scénographie adaptée à chaque espace muséal par le bureau d’architectes Rudi & Noldi, autres phares avérés de la Nouvelle Créativité Helvétique dûment sponsorisée par le conglomérat bancaire avec l'aval des élites du peuple …

    Image : Philip Seelen      

     

     

        

  • Pensées de l'aube (8)

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    De la confiance. – Tu peux compter sur moi, te dit-il, vous pouvez compter sur elle aussi, nous disent-ils, et les enfants peuvent compter sur eux, dit-on pour faire bon poids, sur quoi la vie continue, je n’ai pas à vérifier tes dires, elle le croit sur parole, ils n’étaient pas sûrs de pouvoir vraiment tenir leurs promesses mais on savait qu’elle serait là pour l’épauler et qu’il tenait trop à eux pour les trahir - il avait eu un rêve, ils n’en pouvaient plus de trop de mensonges et de défiance, je compte sur vous, leur dit-il, et ça les engage, on dirait...

    Du souhaitable. – Puisse la Force laisser vivre celui qu’ils disent l’homme le plus puissant du monde, puisse le jeune homme ne pas être piétiné par son propre empire, puisse la femme protéger l’homme, puissent ses enfants protéger la femme, puisse l’enfance pauvre protéger les enfants riches, puisse l’inouï se faire entendre, puisse ce poème aimé par le jeune homme être entendu et aimé en dépit de la Force, puissent les belles paroles ne pas aider la Force – puisse notre faiblesse infléchir notre force...

    De l’évidence. – Que ce pays qui n’était plus pour le vieil homme ne l’était plus que pour les hommes de la Force, que ce monde qui n’est que pour quelques-uns n’est pas le vrai monde, que ce n’est pas à ce pays de dire le monde, ni au faux monde de dire le vrai qui ne sera jamais que ce que vous en ferez…

  • Pensées de l'aube (7)

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    De la survie. – J’ai mal au monde, se dit le dormeur éveillé, sans savoir à qui il le dit, mais la pensée se répand et suscite des échos, des mains se trouvent dans la nuit, les médias parlent de trêve et déjà s’inquiètent de savoir qui a battu qui dans l’odieux combat, les morts ne sont pas encore arrachés aux gravats, les morts ne sont pas encore pleurés et rendus à la terre que les analystes analysent qui a gagné dans l’odieux combat, et le froid s’ajoute au froid, mais le dormeur éveillé dit à la nuit que les morts survivent…

    De la vile lucidité. – Ils dénoncent ce qu'ils disent des alibis, toute pensée émue, tout geste ému, toute action émue ils les dénoncent comme nuls et non avenus, car ils voient plus loin, la Raison voit toujours plus loin que le cœur, jamais ils ne seront dupes, jamais on ne la leur fera, disent-ils en dénonçant les pleureuses, comme ils les appellent pour mieux les démasquer - mais ce ne sont pas des masques qu’ils arrachent : ce sont des visages...

    De nos pauvres mots. – Mais aussi tu te dis: de ta pitié, qu’en ont-ils à faire ? Les chars se retirent des décombres en écrasant un peu plus ceux qui y sont ensevelis et tu devrais faire ton sac, départ immédiat pour là-bas, mais qui s’occupera du chien et des oiseaux ? Et que fera-t-elle sans toi ? Et toi qui ne sait même pas construire un mur, juste bon à aligner quelques mots - juste ces quelques mots pour ne pas désespérer: courage aux survivants…

  • Pensées de l'aube (6)

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    De la douleur. – Te réveillant sur cette lame tu crois n’avoir pas dormi, mais ce n’est pas si grave, petit, ce n’est qu’une flamme de fer à souder pour que tu te rappelles, juste un clou chauffé à blanc pour faire semblant, juste à la pointe de l’aile, mais ça se soigne, tu as des médics anti-crucifixion, juste un roncier de nerfs de stress d’enfer qui doit te venir du monde ou Dieu sait d’où - seuls ce matin le savent ceux que le méchant Dieu broie et tue, tu sais où...  

     

    Des larmes. – Depuis tout enfant tu as ce don, crocodile, de te purifier comme ça, tu ne pleures pas sur toi mais sur le monde qui ne va pas comme tu l’aimerais, l’œuf de colombe que le caillou écrase ou qui s'écrabouille sur le caillou -  toi aussi seras toujours trop tendre, jamais tu n’auras souffert l’injustice du Dieu méchant, et ça s’aggrave, nom de Dieu, tous les jours que les méchants font…

     

    Du rire. – Et toujours il y aura ce ricanement du démon froid qui se réjouit de te voir maudire son ennemi mortel dont le rire clair fait du bien aux grabataires le matin quand arrivent les infirmières parfumées et le café fumant, la vie reprend, ils en chient mais la vie reprend et c’est qu’ils s’oublieraient jusqu’à dire merci.

     

    Image: Crucifixion. Dessin à la plume de Friedrich Dürrenmatt.

  • Blindé

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    … Cette fois vous êtes paré, Monsieur le Président, ce nouveau modèle n’est pas seulement pare-balles mais anti-roquettes, aussi ça vous redresse, ça vous tient droit quand vous défilez, ça en remontre, vous allez en jeter - vous verrez la fierté de Carla, en plus ça vous efface les bourrelets, quant au grand et au petit volant: vous seul en avez l’utilisation en cas de besoin…
    Image : Philip Seelen

  • Poursuite du vent

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    …Passent les jours, passent les semaines, ni temps passé ni les amours reviennent, même passés par tout pouvoir: passent les prouesses et passent les maîtresses, passe l’apparat et le grand arroi, passent les palais et les défilés, passent les fastes, passent les délices,   – passe aussi bien, à la fin des fins, Le Chef, mais reste le couvre-chef…

    Image : Philip Seelen

  • Le Bon Combat

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    …Nous seuls, sœurs et frères, sommes habilités à nous attaquer à l’Axe du Mal, car notre Armée seule est sans armes, ainsi que le commande Le Bon Berger, pour Lui nous combattons de toutes nos âmes comme autant de David aux frondes spirituelles, avec nos seuls psautiers et nos seuls orphéons nous ferraillerons de plus belle - hauts les cœurs frères et sœurs du Doux Bataillon…
    Image : Philip Seelen

  • De Beyrouth à Gaza

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    Roméo et Juliette à Beyrouth: une nouvelle de Ritta Baddoura

    Ritta Baddoura est une jeune poétesse libanaise. Cette nouvelle, premier texte en prose publié, constitua l'ouverture de la 68e livraison du journal littéraire Le Passe-Muraille en février 2006, après avoir obtenu le premier prix de littérature des Jeux de la francophonie. Ritta Baddoura avait ouvert à cette époque un blog où elle racontait sa vie quotidienne sous les bombes. On la retrouve aujourd'hui en pensée quotidienne avec les habitants de Gaza. 
    http://rittabaddouraparmilesbombes.chezblog.com


    Quinze

    La nuit, Selwa ne dort pas. Les lieux sont encombrés par les corps alourdis d’attente, impotents, que le rêve même déserte. Son corps à elle est gorgé de désir, sa peau tendue, presqu’écorchée par la vie qu’elle ne peut plus tenir à l’intérieur. Il y a trop de monde alentour: ses voisins, ses aïeux, père et mère, petite sœur et tous ses frères qui regardent. Stupéfaits ils se donnent à la peur qui gronde dans la gorge des canons. Il y a assez de morts. Ils encombrent les escaliers, même ceux qui respirent. Ne rien faire de tout cela. Juste s’ouvrir, fleur soudain écrasée par les coulées de lave. Attendre, les seins collés à l’écho, que la stridence encore s’abatte.
    Sifflant tel un oiseau en feu, l’obus touche le sol.
    - « Ce soir ils sont très proches », articule Hind. « Cela a dû éclater dans la vallée… ».
    Peu à peu, dans l’odeur de poudre brûlée, s’infiltre l’haleine de l’aube et la tendresse tarie des fleurs d’orangers.
    - « C’est ça. La vallée flambe » dit Aboulias. « Bientôt ce sera notre tour. Allah. Ya Allah. »
    Il met son transistor en marche. Une rumeur s’élève de sa poitrine ruisselante, traverse les corps des veilleurs. Une voix grésille, égrène les noms de blessés et de décédés dans une région proche. Le parfum déchu des orangers persiste. Bûcher des arbres, tout crépite doucement.
    Quelques déflagrations s’estompent dans le lointain. On dirait une fête étrange qui s’éteint dans une contrée voisine. Dernier cadavre de l’obscur : le silence s’abat dans sa robe de repentir.
    Malkoun se lève. Il s’approche des sacs de sable. Il pousse le grand portail, traverse le rez-de-chaussée et sort de l’immeuble. Il inspire fortement les sutures de l’air, tâte sa poche, trouve son paquet de cigarettes. Il revient vers les sacs de sable et tend la tête vers l’intérieur.
    - « ‎Ça y est. Ils se sont arrêtés.»
    Il éclate de rire : les dents sont blanches et les yeux petits et fatigués.
    - « Je vais faire un tour. J’ai besoin d’un briquet. J’achèterai du lait en poudre pour les gosses, si j’en trouve ». A sa femme : « Je ne tarde pas Dada. Tu devrais sortir un peu aussi, hein ? pour le petit dans ton ventre. Il fait beau dehors… Les orangers ont cramé… »
    Ses pas feutrés dans la cour de l’immeuble, crissement du verre pilé. A mesure qu’il s’éloigne, le jour se lève, pénètre jusqu’aux recoins de l’abri qui se vide au profit des hauteurs. Chacun regagne son étage : vérifier l’état des appartements, combien de vitres brisées, partager ce qui reste de fromage, œufs et confitures dans le placard. Douce torpeur de survie, il est difficile de retrouver les gestes familiers. Les meubles, les murs sont comme couverts d’une poussière invisible ; celle des sentiers ravagés par les herbes folles lorsque le temps n’y passe plus.

     
    *


    Engouffré dans son plumage, le canari ne prête guère attention à Selwa. Elle le pourvoit d’eau propre, accroche la cage au balcon. Son doigt tendu à travers les barreaux de bois frôle le tendre duvet de Prince. Lui parvient la voix de sa mère qui l’appelle. « Plus tard maman, je n’ai pas faim maintenant! ». Selwa entend profiter autrement de l’accalmie. Son cartable est là, contre le mur. Etendue sur la balançoire, elle feuillette ses livres d’écolière. Elle revoit son pupitre; et de son pupitre la mer : marge bleue derrière les toits de Beyrouth pressés à la fenêtre. La boîte de craies multicolores est peut-être encore sur le bureau de la maîtresse; que d’arc-en-ciels barrés pour dire les mois de captivité. Selwa se lève, sort de chez elle. Discrètement. Elle dévale les escaliers vides. Dehors, la journée est étrangement calme. Il y a des flaques de soleil partout.
    Nassim habite dans la rue parallèle. Chez lui, il n’y a pas d’abri. Il vient souvent avec les siens se réfugier dans le sous-sol de l’immeuble où demeure Selwa. C’est ainsi qu’ils se sont rencontrés. Ils ne s’étaient jamais croisés auparavant. Il y a, dans la chambre de Nassim, tout un monde. Des déserts se déroulent à perte de vue, des sources vives jaillissent dans les paumes de Selwa lorsqu’elle y pénètre. Pénombre. Nassim est là. Il regarde un film : sur l’écran, deux épaules. L’une claire, l’autre sombre sont comme couvertes de sueur. Fine nappe d’amertume, une voix de femme murmure: «… Hiroshima se recouvrit de fleurs. Ce n’étaient partout que bleuets et glaïeuls, et volubilis et belles-d’un-jour… ». Selwa pousse aussi et récemment, l’humeur des coquelicots a envahi son entrejambe. Elle n’en a parlé à personne. Même les racines des arbres sont en sang et les hommes, surtout ceux qui tombent, ignorent tout à propos de cela. Nassim parle doucement, de la rencontre de ces deux étrangers, de l’amour qui est en train de naître. Selwa répète : « Hiroshima », comme une olive noire gorgée d’huile se dissout dans la bouche. Les visages du japonais puis de la française envahissent l’écran, collision. Combien y a-t-il de temps d’un grain de peau à un grain de terre ?
    Nassim pose sa tête sur les genoux de Selwa. Elle aussi a un peu sommeil. Elle laisse ses doigts errer lentement sur son visage. Elle veut l’apprendre, déchiffrer son mystérieux langage, en garder le sens aux extrémités d’elle-même.
    Qu’ils sont lisses et blancs ces os bien ordonnés sur les tables rectangulaires. Des centaines d’os alignés comme pour la prière. Selwa effleure ces navires immobiles sur une mer de bois. Elle regarde autour d’elle : grande salle aux murs hauts presque vacillants. Par la fenêtre, le sol est rouge aux pieds d’un baobab en fleurs. Elle ne peut penser qu’à la chaleur qui pèse sur le silence. Sous la chaux, les murs criblés de cris, de regards tuméfiés se dressent dignement et la plaine dehors semble immense. Selwa choisit deux os longs et fins et se dirige vers la porte. Il y a un tabouret, posé seul, sous le soleil tout-puissant, qui l’attend. Elle s’assied, écarte les jambes, saisit le manche de l’instrument. Sa tête se penche et ses cheveux sombres le long de l’os s’accordent. Frottement de l’archet presque vivant contre les mèches grinçantes. A mesure que le son s’élève, l’air exhale un étrange parfum. Le baobab pleut et la terre à ses pieds est un cimetière.
    Les sens de Selwa, peu à peu, s’engourdissent. Elle a beau remuer son archet, elle n’entend plus rien. Ses yeux sont trop étroits pour l’arbre gigantesque, sa peau trop fine pour ce manteau de morts. Seul, l’ordre des os est immuable. Ses yeux clos l’emprisonnent, des branches noires effractent ses paupières. Elle n’échappera pas à ce voyage. Ce lieu désormais la possède. Jusques dans les recoins de sa gorge où le souffle gît inanimé. Ce cri qu’elle ne pousse, l’écartèle. C’est lui qui lui donne naissance, c’est à lui qu’elle doit sa vie. Mais il faut qu’il sorte, il faut pousser au risque de briser les cordes, il faut hurler tout ce noir. Il ne faut que les hyènes abattent la gazelle. Il n’y a plus de place sur les tables.
    - « Selwa ?… je suis là. Doucement, oui Selwa, oui, doucement… » chuchote Nassim contre son visage.
    Elle se sent comme aspirée par un point lumineux, du fond d’un puits humide, jusqu’à la surface. Elle ouvre ses paupières. Les yeux de Nassim plongent dans les siens. Son rêve est encore tapi dans la pénombre. L’ombre géante du baobab règne. Baisers contre sa joue, creux du poignet, rondeur d’épaule, Nassim l’étreint tendrement. Ils restent là, sans rien dire, pour un moment. L’écran affiche le générique du film. Bientôt il lui faudra rentrer chez elle. Elle a promis d’aider son père à classer les vieux journaux cet après-midi. Il y a aussi le rendez-vous chez Hind qui a invité tout le monde pour une limonade sur la terrasse. En sortant de l’abri ce matin, elle a lancé de sa voix un peu cassée :
    - « Je vous attends tous, hein ? pas d’excuses…il y aura des petits g¬âteaux et de la musique ».
    Selwa sourit à l’idée de voir Hind remuer, un verre de limonade glacée à la main, au rythme langoureux de vieux succès orientaux. Elle mettra probablement sa robe fleurie, rouge et jaune, qui découvre sa poitrine opulente couverte de médailles miraculeuses.
    - « Arrange ces beaux cheveux Selwa et mets quelque chose de spécial » lui a-t-elle dit.
    Puis sur le ton de la confidence :
    - « Ta mère devrait te maquiller un peu, ce n’est pas tous les jours la fête. Ton amoureux sera là, n’est-ce-pas ? j’ai tout remarqué dès le premier jour…rien n’échappe à Hind, petite! Tu viendras, dis ? »
    - « Je viendrai, Tante Hind. Je n’ai jamais raté l’occasion de déguster tes patisseries, tu sais bien que je les aime tant ! ».
    Selwa aime surtout se retrouver chez Hind au crépuscule. Elle a souvent pensé que, du haut de sa terrasse, le soleil met plus de temps pour se coucher.


    * *


    Vue de la terrasse, la vallée offre les corps pétrifiés des orangers en partage. L’horizon en rappelle les teintes ardentes, sanglots écorchés au large de la Méditerranée. Selwa observe les silhouettes qui dansent ; des enfants mangent encore à la table garnie. Le gros rire de Hind ponctue ses allées et venues entre les convives. S’approchant de Selwa, elle vante avec ferveur les délices de la glace musquée fabriquée ce matin. Quelques voisins discutent bruyamment de politique dans un coin. Du fond de la vallée, la petite rivière continue, invisible, d’avancer. Le son clair et perlé de son gosier résonne, porté par les causeries irrégulières de quelques grenouilles. Les touffes odorantes de basilic et de menthe, bordant la balustrade, baignent les premières humeurs du soir. Sous leur habit de chair, les cœurs sont tristes et inquiets. L’heure des autres retrouvailles, celles qui durent toute une nuit dans l’abri, approche.
    - « Selwa ! je vais avec Malkoun acheter quelques paquets de bougies. Il n’y en a pas assez pour ce soir. Tu nous accompagnes ? » lance Nassim.
    - « Il n’en est pas question! » riposte le père de Selwa . « Il fait déjà assez sombre, les routes ne sont pas sûres…Tu achèteras des bougies demain Malkoun ».
    - « Bah, la journée a été calme » répond Malkoun avec sa bonhomie habituelle. « Nous allons chez Hanna, c’est à deux pas. Le magasin doit être encore ouvert à cette heure-ci…ça nous épargnera une veillée dans le noir jusqu’au petit matin. Allez Nassim, on y va ».
    Selwa sirote son sirop de mûres. Elle pense que Malkoun a raison, qu’il est préférable d’avoir des bougies tant que le courant électrique reste coupé. Elle espère qu’il n’y aura pas de grand danger cette nuit. Elle essaiera de s’endormir, même si les matelas posés à même le sol, ne sont pas confortables. « On a moins peur quand on dort » lui avait confié sa petite sœur.
    Selwa imagine les clichés qui ont porté le visage déchiqueté de son pays sur les écrans télévisés du monde. Au sein de tant de violence, il reste à Beyrouth un toit perdu, parmi tant d’autres, où Nassim peut inviter Selwa à danser. Elle répète à mi-voix leurs deux prénoms : « Nassim et Selwa ». La musique s’est maintenant arrêtée, on débarrasse la table, c’est presque l’heure du couvre-feu.
    Des tirs éclatent soudain.
    - « Cela n’a pas dû se passer très loin d’ici » énonce faiblement Hind.
    L’angoisse envahit les lieux, les cœurs haletants se froissent. Un bruit de pas sourds au bout de la rue puis une ombre émane brusquement de la pénombre, arrive péniblement jusqu’au parking de l’immeuble. Un râle puissant s’élève :
    - « Ils l’ont eu ! à moi, à l’aide ! ils nous ont tiré dessus, salopards de francs-tireurs ! je l’ai laissé par terre… »
    - « C’est la voix de Malkoun. Malkoun ! mon chéri ! » hurle sa femme, dégringolant les escaliers.
    - « Nassiiim… » sanglote Malkoun, l’épaule blessée ; « je n’ai rien pu faire, je l’ai abandonné mort par terre. Nassiiiim ! salopards ! salopards ! saloperie de bougies. Tout est de ma faute, ma faute à moi ! le gosse est mort à cause de moi ».
    Les femmes s’assemblent autour d’Oum Nassim. Elle frappe, les yeux révulsés, sa poitrine. Elle frappe fort de ses poings fermés. Les femmes la soutiennent. Selwa n’entend plus rien. Elle se souvient surtout d’Abou Nassim, d’Aboulias et de son fils Elias sortant de l’immeuble en courant, se fondant dans l’obscurité. Elle a dans la tête un point incandescent, un caillou dur avec plus rien autour. Il lui suffit de bouger un peu la tête pour le sentir rouler lourdement.


    * * *


    Pendant bien des années, Selwa a porté ce caillou en elle et à ses mains deux os longs et lisses et blancs. Des immeubles hauts et laids, une fumante usine, ont poussé depuis dans la vallée, mais la petite rivière roucoule encore. Fraîcheur nocturne de mai, Place des Martyrs : Selwa sourit au public.
    - « Combien y a-t-il de temps d’un grain de peau à un grain de terre ? quelle idée Selwa ! » s’était exclamé Nassim. « Attends, je crois savoir : quinze…quinze jours peut-être… »
    - « Pourquoi quinze ? »
    - « Comme ça…parce qu’il a fallu quinze jours, après le nuage atomique, pour que Hiroshima se recouvre des plus belles fleurs ».
    Selwa prend place, se penche sur son violoncelle. Les sons qu’elle égrène coulent jusqu’à la mer, brodent autour de Beyrouth une robe de menthe sauvage et de fleurs d’oranger. Lorsqu’elle finit de jouer, les applaudissements éclatent. Selwa tremble un peu en saluant. Selwa sourit encore. Il lui semble, du bout des lèvres, confusément retrouver une olive noire en sa saveur étrange.

    R.B

  • Pensées de l’aube (5)

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    De cette réminiscence. – Si la rose de l’aube se défroisse c’est que tu l’as rêvé, c’est ton désir d’aube qui fait monter les couleurs, ton souvenir à venir de jours meilleurs, ton haleine venue d’un autre souffle, ton malheur de n’être pas digne de ce qui sera, ton bonheur d’attendre de nouveau tous les jours en te rappelant ce parfum d’avant l’aube qui t’attend.

    De cette blessure. – Cette vive douleur à l’épaule te vient de t’être à toi-même arraché l’aile, c’est ta faute de vivre, c’est ta faute de te croire des ailes, c’est ta faute de ne pas voler sans elles, c’est ta faute de ne pas dormir debout, c’est ta faute de venir au jour si lourd, et n’essaie aucun remède : il n’y en a pas, quand le signe disparaitra c’est que tu auras cessé de voler sans aile.

    De cette séparation. – Le mot légion te sépare des autres, mais par tant d’autres mots vont les chemins du jour qui te rendront ton pareil jamais pareil au même, partout sont les visages que, dans la nuit, signalent les loupiotes, là-bas de l’autre côté du lac de nuit, sur la montagne de nuit, belles dans la nuit du mont sur le lac comme des diadèmes, et là-bas se fait à l’instant le pain du jour que vous partagerez.