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  • Au pays dénaturé

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    No country for Old Men, du livre au film 

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Vaut-il mieux lire d’abord Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme de Cormac McCarthy, et ne voir qu’ensuite le film qu’en ont tiré les frères Ethan et Joel Coen, ou voir d’abord celui-ci et ne lire le roman qu’ensuite ?
    Poser la question revient à se demander ce que le film apporte au livre ou ce que le livre apporte au film, et la réponse me semble alors toute simple : que le film apporte au livre des images visibles alors que le livre déploie en nous les invisibles images d’un beaucoup plus grand film.
    Dans l’état actuel du cinéma américain, l’on pourrait dire que le film des frères Coen est, sinon la meilleure, du moins la plus admissible transposition qu’on pouvait attendre d’un roman qui est bien plus qu’un thriller de la frontière où la violence se déchaîne : une méditation sur le mal qui court et la barbarie qui revient. Or le blues lancinant qui traverse tout le livre se retrouve bel et bien dans le film, comme s’y retrouve, même éparse et comme affadie, la menace physiquement perceptible de la justice démoniaque exercée par le Méchant.

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    Les remarquables acteurs qui incarnent respectivement le shérif Bell, figure du Bon (Tommy Lee Jones) et le redoutable Chigurh, figure de l’absolu Méchant (Javier Bardem) constituent une paire visible tout à fait admissible, bien plus étoffée évidemment dans le roman mais non moins cohérente et nettement dessinée dans le film. De la même façon, les paysages et les objets ne nuisent pas à la visibilité plus profonde des images du roman. Curieusement cependant, c’est dans ce qui constitue le propre du langage cinématographique que le film des frères me semble le plus défaillant par rapport au livre, par le défaut de rythme et de densité qui fait que la violence explose comme dans n’importe quel film actuel plus qu’elle ne s’affirme comme la décréation du monde constituant le job du Diable.
    Aux yeux du lecteur superficiel, le roman de Cormac McCarthy peut faire figure, je l’ai constaté, de polar raté, tandis que le film « tient » au même regard de surface, alors qu’il peine, aux yeux de qui voit vraiment ce qu’il y a dans le roman, à faire voir vraiment ce que, peut-être un film plus physique et métaphysique à la fois (je pense au fulgurant En quatrième vitesse de Robert Aldrich) eût vraiment montré…

  • La Maison des incertitudes

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    Ou comment habiter le "roman" de Laurent Mauvignier...
     
    Ma lecture des 743 pages de La Maison vide de Laurent Mauvignier s’est achevée hier soir sur l’impression mêlée d’une considération plutôt respectueuse et de certaine perplexité, avec la relance d’un plus vif intérêt marqué par l’épilogue où «tout » est comme resitué, en perspective cavalière, dans les grandes largeurs de l’Histoire à grande hache, au rappel d’un massacre affreux commis au « village martyr » de Maillé en août 1944, et dans les limites plus étroites de la chronique familiale de l'auteur, laquelle constitue le corpus principal du « roman » relevant du récit autobiographique « augmenté » par l’imagination, ou de l’autofiction comme on dit en langage postmoderne...
     
    Ce qu’on pourrait dire le principe d’incertitude est tout entier contenu, ou plus exactement rappelé en formule concentrée, dans la première phrase de l’épilogue de La Maison vide, où l’auteur évoque donc la destinée du « village martyr » dont sa mère lui a souvent parlé mais de façon déjà déformée par les aléas du temps, et le voilà qui relance lui-même ce récit fragmentaire, et probablement erroné en partie, en déclarant comme ça : « C’est par l’invention que l’histoire peut parfois survivre à l’oubli ». Belle découverte n’est-ce pas ! qui nous vaut en somme les inventions de L’Illiade et des Mémoires d’un âne, ou celles de Casanova…
    Or l’invention, j’y crois pour ma part les yeux fermés quand elle relève de la fiction, lisant ces jours La Guerre et la paix, comme je crois Tolstoï sur parole dans son Journal, sans confondre pour autant la « vérité » du roman et celle des notations quotidiennes de l’écrivain.
    « Toutes les familles heureuses se ressemblent, chaque famille malheureuse l’est à sa façon », lit-on en incipit à la première page d’Anna Karénine, et ce qu’on pourrait dire de La Maison vide est que la façon d’être malheureuse de la famille de l’auteur relève bel et bien du « romanesque », mais pour autant que les grands vides de la mémoire soient remplis par celui qui veut en établir la chronique à partir de « traces » combien rares, s’agissant du tout début du XXe siècle, voire avant, et en appelant pourtant implicitement à l’adhésion crédule du lecteur, comme s’il s’agissait d’un récit de faits objectivement certifiés.
    Curieusement en ce qui concerne ma propre adhésion, c’est à partir de l’apparition d’une « disparue », après une vingtaine de pages, au nom cité de Marguerite, dont l’album des photos de famille de l’auteur n’a conservé que celle des lendemains de sa naissance, vers 1913, que j’ai commencé à m’intéresser aux personnages de La Maison vide, quatre cent pages avant l’histoire suivie de ladite Marguerite. C’est à partir de ce fait avéré d’une malédiction familiale, scellée par l’effacement (parfois à la main gribouillant l’image) de tout souvenir de Marguerite, la grand-mère paternelle de l’auteur, que le « roman » de la famille présumée malheureuse commence bel et bien de nous intriguer, avant même l’amorce du récit familial où apparaît sa première grande figure féminine en la personne de Marie-Ernestine, mère de Marguerite dont on présume que les détails du « roman » vécu sont inventés, sans en être certain…
    Quand le « roman « de Marie-Ernestine, fine personne dotée d’un grand talent de pianiste, tourne quasiment à la romance à l’évocation des relations privilégiées établies entre l’adolescente et un beau Monsieur de Paris débarqué en ces lieux de saine province pour y soigner sa jeune femme maladive, l’on ne demande qu’à y croire, mais j’avoue pour ma part avoir hésité. Pourquoi cela ? Et pourquoi, tout au long de la lecture de La Maison vide, cette hésitation persiste-elle ? Peut-être du fait que l’auteur ne cesse lui-même de sortir de la coulisse pour rappeler qu’il suppose, subodore, imagine cela même qu’il se plaît à détailler, à commencer par cette vie en province ou « ce qu’on dit », ce que les gens colportent d’une maison à l’autre à propos de tel ou telle, par rapport évidemment à « ce qui se fait » ou ne se fait pas, tout ça faisant un matériau de base incertain et qui n’est pas proprement romanesque mais constitue bel et bien un «fond » comme on le dit en peinture, à partir duquel il faudrait que «montent» les couleurs et les motifs…
    On voit bien, dans La Maison vide, le poids des déterminismes, en tout cas à une certaine époque. Tout en lisant le « roman », comme l’intitule la couverture du livre, je n’ai cessé de revoir un grand portrait sépia de ma propre famille maternelle, où ma grand-mère est fêtée pour ses vingt ans (en 1911, deux ans avant la naissance de Marguerite) entourée de ses nombreux frères et sœurs (un futur chercheur d’or en Californie et une futre institutrice en Chine, notammen), à partir de quoi l’on pourrait aussi broder, se documenter ou imaginer, etc.
    Or le déterminisme social, et familial, je l’ai bel et bien constaté de près en évaluant l’empêchement subi par beaucoup de nos aîné(e)s, et sa modulation incarnée, dans les personnages de La Maison vide, expliquera sans doute une partie du large intérêt suscité par cette chronique familiale, sociale et plus tard « historique », en deça ou par delà toute « story » romanesque.
    L’empêchement d’aimer pour des raisons sociales ou économiques, l’empêchement de vivre une passion aussi futile que celle du piano, l’empêchement de dire ce qu’on pense dans un milieu de gens qui pensent « comme tout le monde », l’empêchement de travailler quand les nations se font la guerre – tous ces empêchements se retrouvent à de multiples degrés dans La Maison vide, laquelle se remplit peu à peu de toutes les frustrations et de tous les regrets de gens qui ne demandaient qu’à vivre et aimer comme dans la fameuse abbaye de Thélème du cher Rabelais.
    Or Laurent Mauvignier, sensible aux douleurs et aux motifs lancinants du ressentiment, n’est pas du genre rigolo, ni très sensuel (on sent qu’il se force pas mal à évoquer une passion charnelle, quand Marguerite passe des bras d’une amante à ceux d’un amant) ni pantagruéliquement expansif ou joyeux, mais l’écrivain n’en et pas moins là avec sa langue propre (on a évoqué Proust, mais ça n’a rien à voir) et sa perception fondée d’une sorte de malédiction familiale que scelle le suicide du père.
    Finalement, aussi, l’incertitude à laquelle nous confronte le pari de Laurent Mauvignier nous renvoie à celle qui entoure notre propre « roman », et de même que les personnages du narrateur nous parlent de celui-ci autant qu’il prétend nous parler d’eux, son « roman » fait-il parler ceux que nous disons nos proches et qui restent le plus souvent des inconnus..
    Ceux et celles qui ont besoin de certitudes seront peut-être déçus de ne pas trouver, dans La Maison vide, ce qu’ils n’ont même pas cherché à y trouver, alors que ce livre, plus intéressant que ce qu’en disent certains de ses détracteurs, sans être le chef-d’œuvre que d’autres semblent sûrs d’y trouver (la France actuelle a tellement besoin de se trouver un « grand écrivain », n’est-ce pas) « fonctionne » le mieux, sans procurer de grande émotion ni nous enchanter comme le fait chaque page de la Recherche, ni nous prendre par la gueule à la façon de Céline et son jazz verbal, comme une sorte d’auberge espagnole, où ce que nous apportons compte presque autant que ce qu’il nous donne.
    Faire « parler Marguerite » est enfin une belle façon, pour Laurent Mauvignier, de nous ouvrir sa maison et de la repeupler, en tout cas j’en suis presque certain en imaginant les multiples vies des inconnus de ma propre famille réunis sur la photo sépia...
    Laurent Mauvignier. La Maison vide. Editions de Minuit, 2025. Prix Goncourt.
     

     

  • Christian Bourgois le découvreur

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    La maison du grand éditeur (1933-2007) fête ses 60 ans d'existence. Avec, de saison, Mon Noël avec Marcia, nouveau joyau signé Peter Stamm...
    Christian Bourgois fut, au début des années 1960, le premier éditeur français de Garcia Marquez et de Soljenitsyne, à l’enseigne de Julliard. Sous son propre label, il publia Toni Morrison, prix Nobel de littérature en 1993, et brava le terrorisme islamiste en éditant Les versets sataniques de Salman Rushdie, ce qui le contraignit à s’entourer de gardes du corps pendant plusieurs mois, avant d’être lâché par l’écrivain pour mieux offrant…
    Avec un catalogue prestigieux mêlant grands noms (Jünger, Borges, Gombrowicz, Miller) et autres découvertes, Christian Bourgois incarnait l’une des dernières figures mythiques de l’édition littéraire française, avec Maurice Nadeau et Jean-Jacques Pauvert.
    « Je suis en somme un éditeur du XIXe siècle », me disait-il il y a une dizaine d’années de ça, au tournant du trentième anniversaire de sa maison.
    Il était entré en édition au côté de Dominique de Roux, proche aussi de Vladimir Dimitrijevic dont il soutint L’Age d’Homme, à Lausanne. De la race des passionnés et des découvreurs, il avait renoncé à une carrière plus lucrative dans les hautes sphères de l’édition commerciale pour se frayer une voie personnelle. Il a succombé au cancer à l'âge de 74 ans, en décembre 2007.
    C’est en 1959 que le jeune Christian Bourgois, brillant sujet de l’ENA (dans la volée d’un certain Chirac) renonça à la haute administration pour rejoindre l’éditeur René Julliard, auprès duquel il fit ses premières armes d’éditeur, dont la première initiative inspirée fut le développement de la collection de poche 10/18, parallèlement au lancement de sa propre maison, dès 1966.
    Convaincu que l’avenir du livre résidait dans le passé, à savoir dans le texte, le sens, la valeur et la beauté des mots, Christian Bourgois n’avait rien pour autant de l’éditeur recroquevillé sur les valeurs homologuées.
    C’est ainsi qu’il se fit vite connaître, avec la « ligne » esthétique immédiatement reconnaissable de ses ouvrages, par la défense d’auteurs novateurs (de Witold Gombrowicz à Juan Carlos Onetti ou de William Burroughs à Fernando Arrabal, entre beaucoup d’autres), sans se borner aux modes passagères.
    Avec des conseillers avisés (tels Dominique de Roux ou Francis Lacassin, Hubert Juin, Paul Zumthor ou Brice Matthieussent), Christian Bourgois constitua un catalogue international en constant renouveau, où apparurent les noms du jeune Irlandais McLiam Wilson ou de l’Alémanique Martin Suter, de la Française Linda Lê ou du Portugais Antonio Lobo Antunes, dont l’œuvre fascinante reste un fleuron de la maison.
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    Découvreur de tempérament, Christian Bourgois avait révélé au public francophone l’essayiste américaine Annie Dillard et le philosophe allemand Peter Sloterdijk, ainsi que les premières traductions d’Antonio Tabucchi.
    Comme beaucoup de ses pairs sourciers, il vit nombre de ses « poulains » lui échapper vers de plus verte prairies, selon les fluctuations de l’offre. Reste un catalogue formidablement vivant et varié, où Lovecraft voisine avec Juan Marsé, Martin Amis ou Tolkien, Boris Vian ou Peter Stamm, dont vient de paraitre un étrange et fascinant petit récit sous le titre de Mon Noël avec Marcia.
     
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    À préciser enfin que Christian Bourgois ne se prenait pas lui-même pour un créateur, estimant que son catalogue le justifiait à cet égard...
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  • Détresse d'une femme

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    À propos d'Esprit d'hiver, de Laura Kasischke

    Les romans traitant des aléas quotidiens de la famille Tout-le-monde sont trop souvent plats, voire assommants, qui ressortissent à ce que Céline appelait "la lettre à la petite cousine". Mais il en va de l'écriture romanesque comme de l'observation des pommes, qui peut s'élever au grand art pour peu qu'un Cézanne y mette du sien.

    Or c'est ce qu'on se dit aussi en découvrant les tableaux de la classe moyenne américaine brossés par Laura Kasischke, et plus particulièrement, ces jours, à la lecture de son dernier roman: qu'il y a là du grand art.

    Esprit d'hiver est à la fois le portrait en mouvement d'une femme au tournant de la cinquantaine,  le récit d'une journée de Noël désastreuse à tous égards, et l'observation clinique, comme sous une terrible loupe, des relations délicates (proches parfois de l'hystérie) entretenues par la protagoniste en question, Holly de son prénom, et sa fille  adoptive Tatiana, dite Tatty, âgée de quinze ans et d'origine russe. Le temps du roman se réduit à un seul jour mais avec de constants retours dans le passé proche ou plus lointain, au fil d'une construction d'une parfaite fluidité.

    Il y a du thriller psychologique dans ce roman immédiatement captivant, à proportion de la tension angoissée que chaque page relance, autant qu'il y a du poème mêlant hyperréalisme et magies mouvantes, amour exacerbé et sursauts paniques, beauté diaphane et perceptions suraiguës, paranoïa et tendresse.

    Holly culpabilise dès le début du roman au motif qu'elle s'est levée trop tard sous l'effet d'un "lendemain d'hier" (elle et son conjoint Eric ont un peu forcé la dose sur l'alcool de la veille au soir) alors qu'elle doit préparer le repas de toute une smala. Pendant qu'Eric est allé chercher ses parents à l'aéroport (cela se passe dans le Michigan familier à la romancière non loin de Detroit), Holly met en route un considérable rôti tout en suivant l'évolution de la météo progressivement plombée par le blizzard. Dès l'apparition de sa fille, en outre, qu'elle exaspère par ses attentions envahissantes de mère aimante, une petite guerre des nerfs s'instaure que l'attente prolongée des hôtes ne cessera d'aiguiser alors même qu'un tout autre drame se prépare, auquel Holly est loin de s'attendre.

    Maladivement susceptible en dépit de son volontarisme "libéral", Holly est un personnage insupportable non moins qu'intéressant et attachant. Sensible à la poésie, elle a écrit jadis un recueil mais désespère de trouver jamais un peu de "temps à elle" pour noter ce qu'elle ressent, sans trop se leurrer elle-même à ce propos. Revenant régulièrement sur les circonstances de l'adoption de Tatiana, en Sibérie, elle est aussi marquée, physiquement, par la lourde opération qu'a nécessité une maladie génétique dont plusieurs de ses proches sont morts.

    L'étrangeté du roman, autant que sa profondeur aux à-pics vertigineux, tient à la proximité constante de la normalité et de la folie, de l'amour et de la haine, des rôles inversés de l'infantilisme (Holly) et de la lucidité (Tatty), d'un univers rassurant à l'américaine et de tout un monde féerique (la Russie des contes) ou tragique (la Russie des orphelinats), d'un pragmatisme qui se veut optimiste et de la maladie qui rôde.  

    "Il faut posséder un esprit d'hiver", écrivait le poète Wallace Stevens, que son emploi d'agent d'assurances n'empêchait pas d'écrire, ainsi qu'Eric le rappelle un peu cruellement à Holly pour lui faire valoir que ce ne sont ni ses devoirs de mère ni ses activités de cadre dans une entreprise qui expliquent son "blocage" en matière d'écriture.

    Au demeurant, ce "problème" n'est qu'un aspect de la difficulté de vivre ressentie par Holly, que ni sa psy, ni  les articles qu'elle a consultés sur Internet, ni les livres qu'elle a commandés par Amazon ne l'ont aidée à résoudre. Par ailleurs, le roman ne se borne pas à l'exposition d'un "cas" frisant certes, parfois,  la pathologie. En fait toute femme hypersensible, voire tout homme qui ne soit pas un marteau ou un gnou, devraient pouvoir s'identifier à Holly.

    Quant à Tatiana, qui apparaît et disparaît  au fur et à mesure que les heures passent, affrontant sa mère pour se défendre quand celle-ci l'infantilise, ou cherchant à la calmer quand elle est proche de délirer (la scène saisissante où Holly cherche à nettoyer son ombre qu'elle croit une tache par terre), elle figure à la fois l'adolescente "comme les autres" et l'incarnation d'une réalité qui résiste aux projections fantasmatiques d'une mère espérant une "fille parfaite" pour mieux gommer une origine très, très, très problématique, renvoyant à la complexité du monde et de la vie.  

    Les lectrices et les lecteurs (comme on dit poliment les motrices et les moteurs) d'Un oiseau blanc dans le blizzard, de la même Laura Kasischke, retrouveront ici - non sans passer du regard de la fille sur la mère à la configuration inverse -, le mélange de prodigieuse attention au moindre détail concret, et d'intense poésie, qui caractérise le grand art de cette romancière hors pair.

    Esprit d'hiver participe, me semble-t-il, de la grande littérature des scrutateurs les plus aigus et les plus tendres du coeur humain. Ce qu'on appelle le quotidien y est transfiguré, et ses personnages y deviennent les messagers de l'humaine ressemblance.

    Laura Kasischke. Esprit d'hiver. Traduit de l'anglais par Aurélie Tronchet. Editions Christian Bourgois, 273p. 2013. 

      

  • La nuit des errances



    Regard amont sur un roman kaléidoscopique de Jean-Michel Olivier...

    Les romans contemporains de langue française qui ressaisissent l’atmosphère, les thèmes, les drames, la psychologie spécifique et les mots-clé des temps que nous vivons sont encore assez rares, même si l’on observe, parallèlement à la trace d’un Michel Houellebecq, des tentatives de plus en plus marquées de capter et de restituer, dans de nouvelles formes, les éléments de la réalité dans laquelle nous sommes immergés.

    En Suisse romande, notamment dans Paradise now, le scalpel d’un Antonin Moeri tranche dans le vif de la déprime autiste sur fond de démence collective policée, en lui opposant un chant candide à la Walser, tandis que l’appareillage de l’informatique oriente le regard d’un Daniel de Roulet dans Virtuellement vôtre ou La ligne bleue.

    Avec Nuit blanche de Jean-Michel Olivier, l’ambition de «dire le siècle», ici et maintenant, s’affirme plus nettement encore. Tant par l’accumulation des observations significatives, en séquences quasi cinématographiques (on pense aux Short cuts tirés par Robert Altman des nouvelles de Carver), que par le développement simultané de destinées tragiques, mais aussi par la modulation tantôt brutale et tantôt lyrique de chacune des voix alternées (un grand pianiste mourant ne parle pas, cela va sans dire, comme un skin déjanté...), ce roman restitue le sentiment mêlé de griserie et de dérision, de fascination et d’horreur qu’on peut éprouver aujourd’hui au milieu des grands ensembles urbains, en zappant ou en surfant sur le web avec la conscience exacerbée de tout ce qui se passe au même instant dans le monde.

    Cela se passe à Genève, dont on éprouve presque physiquement le souflle du fleuve et des rues, durant la dernière nuit du siècle et du millénaire. L’un des personnages du livre est d’ailleurs la ville, dégagée de tout régionalisme mais intensément présente par son ton et ses noms. C’est «au bord de la nuit», pour reprendre un titre de Friedo Lampe auquel ce roman fait parfois penser, au bord du sommeil érotique d’un jeune sosie de Brad Pitt dont vient de se déprendre son amie, au bord du fleuve et des fêtes en train, au bord de l’abîme aussi, pour quelques personnages, que le lecteur chemine d’une solitude à l’autre.

    De fait, tous les personnages de Nuit blanche sont à la fois séparés et reliés les uns aux autres. Les deux jeunes amants de la première séquence, Ben le photographe et Anne qui s’éclate dans la danse, vivent ainsi cette nuit au rythme de leurs élans respectifs, Anne opposant au lourd secret d’une enfance abusée son goût de la fusion et sa compassion de soignante, tandis que Ben s’attache à dire le monde en volant des images au feu. Cora, qui vient d’être massacrée dans un squat, s’accroche à la vie tandis que le pianiste virtuose H., frappé par la nouvelle peste, «décroche» au dam de sa mère terriblement aimante qui l’attendra vainement à souper. Un Monsieur chasse aux Pâquis, qui n’est autre que le père d’Anne, ethnologue spécialisé en enquêtes «sur le terrain» du sexe de plus en plus «trans», là même où se croiseront Ellie le travesti et le skinhead «grave». Enfin, et le plus seul de tous assurément, voici le Fou du Net, qui pratique l’amour par écran interposé et va se livrer à un «casse» informatique en pénétrant dans le sanctuaire du Trésor bancaire, avant que sa machine implosante ne le renvoie au néant.

    A l’inventaire, tout cela pourrait sembler un peu systématique. Or, en dépit de quelques personnages frisant le cliché (la marchande de fleurs Iris, indic à ses heures), du tour artificiel du discours du skinhead («cette nuit, c’est la dernière & la première du siècle, le mégapied pour tous & je plane sur la ville comme Dieu à Buchenwald & à Hiroshima & je suis libre comme la mort & qui pourrait bien m’arrêter ?») et du côté visite guidée dans les rues basses, le roman tire sa substance et sa beauté d’une réelle imprégnation existentielle et d’une modulation musicale presque sans faille. Tous les personnages, y compris l’ethnologue égaré en quête de «la vie sauvage et nue d’avant la vie», et le skin débile, ont quelque chose de sourdement attachant. Le mutant Ellie, du genre homme-femme à corps de malabar et à psychologie de mater dolorosa des bas-fonds, relève que ceux qu’il/elle reçoit ne sont amoureux que de leur propre désir, avant de «niquer» le skin, de le «jeter» et de conclure que «le plaisir est le moteur de l’espèce, l’ultime parcelle en nous de la divinité»...

    Finalement, il émane d’ailleurs une lumière pour ainsi dire religieuse de ce livre de la séparation et de l’apparente dégradation. Bien plus que dans Les Innocents (1996), où il pratiquait la satire d’une manière assez extérieure, Jean-Michel Olivier atteint ici, par l’exercice d’une nouvelle forme d’empathie, une maturité affective et spirituelle qui promet bien d’autres avancées.

    Jean-Michel Olivier. Nuit blanche. L’Age d’Homme, 148 pp.

     

  • Comme en protestation

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    (Par façon de libelle)
     
    Tu dis la multitude grise,
    tu juges de ton haut,
    tu ne vois partout que des sots,
    tu te poses en église,
    en procureur de tribunal
    ne voyant que le mal,
    et te voici gesticulant
    au nom du dieu Bâton
    vénéré des plus vertueux
    chevaliers bien rasés,
    proprement lavés et branlés
    de l’armée des grimaciers…
     
    Nous autres en ville traversons,
    sages entre les clous,
    portant nos croix et le barda
    dans le bruit et le flou
    des jours qui vont ou ne vont pas,
    et quand nous piétinons
    ne serait-ce qu’un humble rat
    passant juste par la ,
    nous demandons pardon …
     
    Pardon à la sévère vie
    promise au cimetière,
    pardon à l’assemblée morose
    des justes indignés
    par nos péchés puant la rose,
    pardon d’être nus en naissant,
    pardon même d’être innocents,
    et merde à vos dieux méchants
    se prétendant uniques
    par vos seuls décrets maléfiques -
    pardon à la Beauté si belle,
    pardon à la Bonté rebelle !