Sept considérations matinales
(ou comment rester d'attaque...)

1. Le motif musical de mon phone venant de faire son job de me réveiller à 8h.30 (alors que je le suis depuis plus d’une heure), je poursuis ma lecture de Bouvard et Pécuchet où il est question des Questions Essentielles liées au Mystère de la Création et à ses Aspects : « La neige avait fondu tout à coup, et ils se promenaient dans leur jardin, humant l’air tiède, heureux de vivre. Était-ce le hasard seulement qui les avait détournés de la mort ? Bouvard se sentait attendri, Pécuchet se rappela sa première communion ; et pleins de reconnaissance pour la Force, la Cause dont ils dépendaient, l’idée leur vint de faire des lectures pieuses.»
2. Par l’une des hautes fenêtres de la véranda donnant sur les pins du jardin public voisin et là-bas sur le lac où passe un élégant esquif blanc à huit rameurs synchros et là-haut sur les dernières neiges du Grammont, je devrais moi aussi m’interroger sur la Cause de la Force, mais je pense plutôt à nos trois petits-enfants qui sont ce matins les preuves de ce que nous sommes et plus encore si l’on y réfléchit – sur quoi, malgré mon surpoids de quelque 15 kilogs, je m’octroie un premier petit pot de yoghourt de la marque suisse La Perle de Lait, consommable jusqu’au 15 mai prochain marquant les 82 ans de notre sœur ainée…
3. Le 7 mai étant dédié, par les cathos, à sainte Gisèle, veuve de saint Etienne de Hongrie et mère de saint Emeric (on voit le trio…), l’Almanach du jour précise que Robespierre institua la fête de l'Être suprême ce même jour, en 1794, et cite Madame Maintenon qui affirmait crânement que « les femmes font et défont les maisons »…
4. L’une des lectures les plus rafraîchissantes de notre enfance fut celle de Londubec et Poutillon (en somme mon grand frère et moi), calqué sur le modèle de Bouvard et Pécuchet, mais c’est de reprendre la lecture des Trois Mousquetaires que je me réjouis le plus ce matin en préparant mon premier café au lait dit «renversé » en nos contrées.
5. Le parler de nos contrées fait honte à d’aucuns. L’ami Roland Jaccard se serait fait moine plutôt que de dire qu’il s’était «encoublé » au lieu d’avoir trébuché sur tel ou tel pavé déchaussé. L’on ne s’encouble point à Paris : l’on trébuche. Mais l’on encule les mouches de part et d’autre du Jura…
6. Il est intéressant et significatif de repérer, passant du livre au film d’auteur et de celui-ci à la série, ce qui « passe » et ce qui ne passe pas, comme je me le répétais ces jours en visionnant les épisodes de la série Gattopardo, après le film de Visconti et le roman de Lampedusa. Or je me suis interdit le dénigrement trop facile en savourant bel et bien cette série de haute volée (les protagonistes sont bel et bien présents grâce aux gracieux acteurs) que je me promets même de revoir.
7. Un certain mal au bras, indicateur d’un possible mal certain, m’a rappelé ces jours les mots désemparés du poète belge Michaux : « La plus imprégnante, la plus désarmante, la plus indigeste émotion de ma vie fut quand j’entendis mon cœur à l’électrocardiographe haut-parleur (je ne jurerais pas de l’exactitude du terme !) « Ca , mon cœur ! Cette pompe sans allant, sans mordant ! »
Hélas ou tant mieux pour lui: le poète belge n’a rien vu ! Entendre son cœur est une chose, mais le voir à l’écran, le voir comme une sorte de méduse rampante, le voir comme un élément de galaxie grise et mouvante, le voir comme je l’ai vu trois fois en cours de coronarographie (je suis sûr du terme…), et se dire que ce mollusque mouvant fait partie de soi et que ton mal au bras procède de son mal en mal de difffusion proche ou lointaine , non mais quelle morsure là où ça fait mal…