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  • Un amour dans les décombres

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    Avec Le semeur de peste, c’est un joyau de la littérature italienne contemporaine qui nous a été révélé en 1985. Et la première occasion de découvrir, en traduction française, le talent, célébré par Leonardo Sciascia, de l’écrivain sicilien Gesualdo Bufalino.

    C’est un paradoxe éternel et de partout que la poésie la plus profonde et la plus vraie tire sa substance non du bonheur humain, mais des épreuves et des larmes.

    « Oh oui, ce furent des jours malheureux, les plus heureux de ma vie», s’exclame le narrateur du Semeur peste en se remémorant ses 20 ans marqués au double sceau de l’amour et de la mort.

    Avoir 20 ans et se retrouver dans le bataillon en pyjama des tuberculeux, tandis que tous fêtent la fin de la guerre, avoir 20 ans et s’enivrer, sous le regard qui en sait trop d’un médecin-sage aux grimaces de vieux singe métaphysicien, des délices empoisonnées de la passion amoureuse: tel fut le sort de de Gesualdo Bufalino qui, quarante après, nous en livre le récit poignant et lyrique, lesté de quelle signification universelle.

    Une prison initiatique

    L’on pense la fois à Dante et à Puccini, au cinéma italien (du temps où le sang était encore une marque noire sur la chair très blanche) et à Thomas Mann en lisant cet admirable poème romanesque dont chaque chapitre s’imbrique dans une sorte de constellation de fulgurant cristal où l’émotion et le sens, le détail concret et son reflet mystérieux, et chaque signe enfin se doublent de valeur symbolique.

    C’est donc l’histoire d’un jeune homme qui découvre soudain, la fin de la guerre, le Minotaure innommable venu hanter sa poitrine, avant qu’il ne se figure qu’il a choisi lui-même ce mal pour nettoyer de son sang les souillures du sang de guerre et guérir, en s’immolant à la place des autres, le désordre du monde.

    Plus tard, seulement, lui sera révélé le sens de sa vocation propre, lui qui survivant a « trahi » ses compagnons en leur survivant : non point en martyr, mais d’un témoin par sang d’encre.
    Au sanatorium, qui évoque l’antichambre des enfers de la Divine comédie, il apparaît comme un « contrebandier de la vie » dont l’identité se résume à quelques radiographies, dans une forteresse où chacun porte ses chaînes en lui-même et où les actes quotidiens se perpétuent à la lisière du réel, avec accompagnement tragi-comique de rires jaunes.

    Au lieu d’un Virgile serein pour guide, il ne trouve que celui qu’on appelle le Grand Maigre, superbe figure de vieux toubib en apparence cynique et blasphémateur, qu’une passion malheureuse et la fréquentation des morts en sursis ont transformé en « archidiable » vitupérant non moins que fraternel.

    Avec celui-ci, et auprès de l’aumônier Vittorio, dont la foi est trouée de doutes vertigineux, le narrateur s’interroge sur le mystère du mal dans un monde semblant une immense bévue du Créateur – et l’on se rappelle alors les conversations essentielles de La montagne magique.

    Et puis, dans cette même prison-cloître, qui a ses recluses inaccessibles et son théâtre amateur - seul lieu où rencontrer celles-là -, voici que le garçon fait la connaissance de Marta, dont il s’éprend aussitôt.

    Sur quoi se noue un lien touchant à la fois au sublime et au dérisoire, entre ces deux orphelins des décombres qui arrachent au crépuscule d’ultimes lambeaux de lumière.

    Jusqu’à la mort affreuse de Marta, qui fait songer au dénouement de La Bohême ou de La Traviata, mais sur fond de « sauvage boucherie ».

    De mémoire et de temps

    Nous l’avons noté, ce n’est qu’au tournant de la soixantaine que Gesualdo Bufalino a publié ce premier livre. Or la réussite exceptionnelle, du point de vue littéraire, du Semeur de peste, doit sans doute beaucoup au filtrage opéré par le temps dans la mémoire de l’auteur, et la capacité de ce dernier, par de multiples références, de transformer un témoignage parmi d’autres en poème riche de mille strates.

    Mais ce qui émerveille de surcroît, à la lecture de celui-ci, c’est que l’érudition de l’écrivain se fond tout naturellement dans un creuset bien vivant où la sensualité cohabite avec le tragique, et la connaissance pénétrante avec un lyrisme tantôt somptueux et tantôt déchirant.

    Il faut lire et relire Le semeur de peste, qui ne s’épuise certes pas à première lecture. L’on y entre comme dans un labyrinthe, pour affronter les grandes énigmes de la vie humaine sous l’aspect de paraboles vivantes, telle la mort du petit Anselmo, le passé voilé d’obscurité de Marta ou la fable des trois chapeaux citée par le Grand Maigre dans un passage-clé.

    Ensuite, lorsqu’on se rappelle ce livre en s’en éloignant, c’est comme d’une vie supplémentaire qu’on aurait vécue dans l’atmosphère physiquement palpable des lendemains de la guerre, cette frontière révélatice où s’interpellent les vivants et les morts.

    À relever, enfin, le mérite de Ludmilla Thévenaz, la traductrice, qui est parv

    enue à restituer la matière verbale, saturée de significations secrètes, et la musique de Bufalino, avec une précision et une justesse rares.

    Gesualdo Bufalino. Le semeur de peste. Traduit de l'italien par Ludmilla Thévenaz. Editions L’Age d’Homme, 1985.

  • Witkiewicz le visionnaire


    Un génie multiforme

    Dans la littérature européenne du début du XXe siècle, l’œuvre de Stanislaw Ignacy Witkiewicz (1885-1939), et plus précisément les deux formidables romans fourre-tout que sont L’Adieu à l’automne et L’Inassouvissement, font figure de géniales prémonitions annonçant à la fois les séismes proches et les multiples aspects de la société nivelée que nous connaissons.

    Romancier et philosophe, dramaturge prolifique, pamphlétaire et peintre, celui qu’on appelle Witkacy pour le distinguer de son père, lui aussi peintre de renom, incarne sans doute l’un des esprits les plus lucides de son époque, avec tous les déchirements que cela suppose, vécus jusqu’en leurs dernières extrémités : voyant en effet se réaliser ses prophéties, caractérisées notamment par la montée des totalitarismes et l’avènement de l'homme nouveau dont la folie serait d’être absolument normal, il se donna la mort en lisière d’une forêt lors de l’invasion soviétique et allemande conjointe de la Pologne, en 1939.

    « Toute la Pologne, écrit Alain von Crugten, son traducteur français, porte aux nues cet ex-enfant terrible qu’on considérait naguère d’un œil furibond ou amusé. On est fier à présent de la compter parmi les phénomènes les plus originaux et les plus représentatifs de l’avant-garde littéraire et artistique européenne des années vingt, on s’enorgueillit de le voir découvert enfin dans le monde entier, de voir ses romans – le magistral Inassouvissement et le non moins étonnant Adieu à l’automne – traduits en plusieurs langues et reconnus comme l’une des plus fascinantes expressions du désarroi intellectuel du XXe siècle… »

    Ce qu’il faudrait ajouter, c’est que l’œuvre de Witkacy dépasse de loin le cadre strict des années vingt, et qu’aujourd’hui encore nous découvrons notre propre monde sous la lumière crue de son extravagante et douloureuse lucidité. Prince-artiste de la Renaissance transporté à l’époque des cartes perforées, géant (il mesurait près de deux mètres) immensément cultivé, bohème connu par ses frasques et son mépris du bourgeois, Witkacy est aussi un penseur vivant, dans sa chair, la tragédie du début de notre siècle, tant était grande sa capacité de tout deviner, de tout sentir, de tout extrapoler comme le firent, à leur manière propre, un Orwell ou un Zamiatine. Aux « hommes du futur » que nous sommes, Witkacy lançait cet avertissement, dont nous pouvons mesurer aujourd’hui la justesse : « Vous êtes au pouvoir d’une machine qui vous échappe des mains et qui grandit comme un être vivant, qui mène une vie autonome et doit finir par vous dévorer ».

    Paru en 1927 à Varsovie, L’Adieu à l’automne se situe dans un futur indéterminé (notre présent, à peu de choses près), l’action se développant de tous les côtés à la fois, autour du personnage central, Athanase Bazakbal, « garçon très pauvre, d’une bonne vingtaine d’années, splendidement bâti et d’une beauté peu ordinaire… » Au début, le lecteur peinera peut-être à démêler les nœuds, entortillés souvent avec une malice parodique, des fameuses « conversations essentielles » qui truffent la relation des aventures érotiques, sociales et politiques des héros. Très vite, cependant, l’envoûtement se produira, découlant non du raffinement de l’écriture, qui en est absolument dépourvue, mais de l’extrême tension de chaque phrase et de l’aspect brut d’un discours à la fois hypertripal et hypercérébral, d’une extraordinaire pouvoir de suggestion plastique.

    Tout dire et tout de suite, avant que le ciel ne nous tombe dessus : telle semble être la préoccupation majeure de Witkacy, qui se moque de tous les canons esthétiques avec une splendide désinvolture. En entrant chez lui, vous aurez ainsi le sentiment de vous plonger dans un monstrueux organisme vivant où vous reconnaîtrez, bientôt, les mouvements de votre plus intime personne physique ou psychique et, de loin en loin, où vous découvrirez tous les éléments et les personnages d’un drame touchant à tous les univers, et se manifestant aussi bien par le cancer biologique que par l’effondrement des édifices conceptuels, en passant par les transes de l’affaissement éthique ou de la décadence de l’art.

    Si Witkiewicz ne prend pas des pincettes stylistiques pour s’exprimer, c’est que la matière traitée ne peut être « dite » et saisie que dans la plus grande immédiateté, comme sa peinture, visant la "forme pure", semble brasser les masses ("psychédéliques" avant la lettre) du subconscient hyperconscient en furieuse fusion...

    L’Europe en décadence, dont Witkacy décrit les milieux intellectuels et artistiques avec une verve endiablée, se retrouve dans L’Inassouvissement , grande polyphonie catastrophiste finissant par l’invasion de l’Occident livré aux hordes des communistes chinois. Si les héros de L’Adieu à l’automne, déjà, semblaient livrés à un destin les écrasant ou les aliénant l’un après l’autre, ceux de L’Inassouvissement sont plus encore piégés, qui se débattent comme des insectes dans les mailles du filet social (l’histoire se passe en Pologne, dernier bastion d’un libéralisme décadent, au milieu d’une Europe bolchévisée).

    Mais un élément nouveau, qui nous rappelle – ô combien - , la vogue actuelle des fausses mystiques et de la drogue, se trouve cristallisé par la doctrine de Murti Bing, système pseudo-philosophique (le New Age pressenti en 1920...) d’origine mongole qui peut être assimilé par voie organique : une petite pilule, et tous vos problèmes s’effacent ; vous devenez un être en pleine harmonie, prêt, entre autres, à être utilisé par le régime politique idoine. C’est ainsi que toutes les personnalités hors norme de L’Inassouvissement, du jeune homme plein d’avenir au musicien génial, et de la princesse érotomane au logicien (il y en a ainsi une vingtaine, tous plus surprenants les uns que les autres), se verront phagocytées par le monstre social. Après l’envahissement de la Pologne par l’Armée orientale, passés au service du nouveau système, ils composeront qui de belles marches « socialement utiles » et qui de glorieux poèmes à la gloire de Murti Bing devenu suprême idéologie.

    Le tableau a beau être forcé (mais l’est-il vraiment tant que ça ?), il nous contraint, en chacun de ses détails, à la réflexion et au débat. Qu’il parle de bonheur généralisé ou de religion déchue, de morale ou d’esthétique, Witkacy ne nous laisse en effet aucun répit ; pas une phrase pacifiante, pas un mot d’échappatoire. Il y a, bien sûr, déséquilibre : mais proportionné au monde que nous connaissons, où la philosophie, la religion et l’art – sans lesquels, affirmait-il, la vie est sans valeur – sont de plus en plus tenus pour des fariboles surannées.

    Toute satire, et combien échevelée en l'occurence, révèle une insatisfaction, un malaise, une nostalgie. La règle s’avère à la lecture du théâtre de Witkiewicz où culmine la tendance à la parodie. Ainsi Alain van Crugten y voit-il « l’un des grands fondements du ton Witkacy si singulier, basé en grande partie sur un mélange extraordinaire de gravité et de burlesque. » Sous les dehors souvent invraisemblables et touffus de ses pièces, le dramaturge a en effet des choses très précises à dire, qui se rattachent toutes au fond de sa pensée.
    « Pour Witkiewicz, écrit encore van Crugten, la pire catastrophe qui menace l’humanité est la mécanisation de la pensée, qui doit nécessairement suivre la mécanisation de toute la vie moderne, que seul l’art peut compenser.

    medium_Witkacy.jpgmedium_Witkacy2.2.jpgEn conclusion à sa postface au dernier volume paru du théâtre de Witkiewicz, Alain van Crugten se pose une question, qui nous renvoie à la problématique globale de l’écrivain que Witold Gombrowicz taxait, non sans amicale perfidie, de « graphomane de génie » : « Son théâtre », écrit van Crugten, (et nous pourrions ajouter : son art et son oeuvre) peut-il contribuer à combler le vide de cet univers sans âme qu’il annonce ? Encore faudrait-il vérifier que ses drames, avec leur forte dose de dérision, ne se prêtent pas uniquement à un jeu comique sans profondeur. Mais peut-on faire en sorte que le grotesque et la parodie moderne agissent sur tous à la manière de la tragédie antique ? Peut-on arriver à la catharsis par la parodie ? »

    Ce qu’il y a de sûr, pour ce qui touche à L’Adieu à l’automne et à L’Inassouvissement, c’est que Witkiewicz, aujourd’hui encore, reste à beaucoup d’égards « en avant », alors que tant de prétendus avant-gardistes ne font que réchauffer les vieilles soupières du confort intellectuel.

    Les romans, le théâtre et les essais de Witkacy sont tous publiés aux éditions L’Age d’Homme.

    Autoportraits photographiques et peints de Stanislaw Ignacy Witkiewicz, et sa « maison sur la hauteur » de Zakopane.

  • Ceux qui gesticulent

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    Celui qui se tient informé à tout instant sur Gmail des retours de ses passages à la télé et dans les médias et autres réseaux sociaux dont il entend contrôler la gestion d’archive sur disque dur /Celle qui s’est payé des talons plus hauts pour sa nouvelle émission win-win / Ceux qui parlent très-très vite pour ne pas qu’on s’aperçoive qu’ils n’ont rien à dire / Celui qui va tous les piétiner pour leurs montrer qu’il est dans le rap djeune le loser qui gagne / Celle qui entretient la paranoïa du produc en lui rapportant les propos dubitatifs du sponsor ultragauchiste de salon / Ceux qui font feu de toute suie / Celui qui observe la traîne de bave humaine laissée par le Conseiller suivi de ses courtisans dans les jardins duMirador / Celle qui flaire la muflerie de l’arriviste et s’en protège par de vagues sourires / Ceux qui n’aiment pas voir leurs amis céder à la vanité débile / Celui qui pratique le plaisir aristocratique de déplaire mais en société seulement / Celle qui pontifie en sa qualité de conscience conscientisée de l’intelligentsia de centre gauche ménageant ses entrées dans les médias de centre droit / Ceux qui se battent pour défendre ce qu’ils appellent la zone sacrée /Celui qui ne s’est jamais éloigné de la zone sacrée investie à sa première véritable émotion de lecteur / Celle qui ne fréquente que les librairies pourvues d’échelles sur lesquelles on peut rester à lire même après la fermeture / Ceux qui vont en librairie comme d’autres vont à l’église avec dans les poches des adresses de maisons /Celui qui s’est retrouvé hors du temps et loin de tout autre lieu que cette prairie du bord du Neckar en cet été 61 où il a lu Tonio Kröger/ Celle qui associe le goût de la vodka au miel à sa lecture de La Dame au petit chien dans la pénombre carmin du café Florianska de Cracovie /Ceux qui n’ont de cesse que de protéger la zone sacrée des gesticulations des agités et des bruyants, etc.

  • Comme de juste (ou pas)

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    Je ne sais pas ce que tu veux :
    je ne le ferai pas,
    tu veux que je lève le bras,
    que je brandisse le drapeau,
    que je me tienne droit,
    que je porte ma croix au bureau –
    tes lacets sont ENCORE défaits,
    me lances-tu furieux,
    sans que je ne baisse les yeux
    ramenant à ta serre,
    et moi je te le dis tranquille :
    rien d’autre que la Terre…
     
    Impatiente elle me suivait,
    le regard courroucé
    où va-t-il donc se royaumer,
    nous défier ENCORE
    avec ses îles au trésor
    et ses lacets défaits –
    elle invoquait l’Ordre du ciel
    sans m’avoir jamais attelé,
    elle me le reprochait,
    et je lui souriais de l’air
    que rien ne désespère…
     
    Les Justes vous gardent à l’œil,
    ils ont le penser triste,
    l’idée seule d’un seul artiste
    les désempare au seuil
    d’un monde sûrement immonde;
    la vie nue les effraie,
    il n’est pour eux que le salut
    que promet la vertu
    et son réconfort de cercueil…

  • D'amour et de mort

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    À redécouvrir par le texte et sur DVD: la nouvelle bouleversante de Mishima, intitulée Yûkoku (Patriotisme), et le court métrage qu'en tira le grand écrivain japonais écrivain en 1965, cinq ans avant sa mort par seppuku. Avec un entretien complémentaire de Jean-Claude Courdy chez l'auteur, datant de 1966.

    C’est une nouvelle magnifique et terrifiante que Patriotisme d’Yukio Mishima, dont les tenants et l’aboutissant tragique s’exposent dès les premières lignes : «Le 28 février 1936 (c’est-à-dire le troisième jour de l’Incident du 26 février), le lieutenant Shinji Takeyama du bataillon des Transports de Konoe – bouleversé d’apprendre que ses plus proches camarades faisaient partie des mutins et indigné à l’idée de voir des troupes impériales attaquer des troupes impériales – prit son sabre d’ordonnance et s’éventra rituellement dans la salle aux huit nattes de sa maison particulière, Résidence Yotsuya, sixième d’Aoba-Chô. Sa femme, Reiko, suivit son exemple et se poignarda ».

     Yûkoku03.jpgVoilà : c’est tout. Parce qu’il ne supporte pas l’idée de prendre les armes contre ses camarades, le jeune lieutenant se fait seppuku ; et comme il sied à une femme de soldat, Reiko le suit immédiatement dans la mort. S’il avait eu le moindre doute à ce propos, le lieutenant eût poignardé Reiko lui-même avant de s’immoler. Mais il sait que la jeune femme (il y a moins de la moitié d’une année que les noces de ces deux exemplaires parfaits de la race nippone ont été célébrées) est entièrement prête à la totale observance du Décret sur l’Education qui ordonne au mari et à la femme de vivre en harmonie, interdisant ainsi à l’épouse de contredire l’époux, sous la grave protection des dieux et le respect de Leurs Majestés impériales.

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    « Même au lit, est-il précisé, ils étaient, l’un et l’autre, sérieux à faire peur. Au sommet le plus fou de la plus enivrante passion ils gardaient le cœur sévère et pur ».Et c’est exactement ça : sévère et pure est cette histoire d’une toute jeune femme qui fait, avant même de connaître la décision du lieutenant, de soigneux préparatifs de répartition, entre ses amies d’enfance et camarades de classe, de ses kimonos et autres objets chers (un petit chien de porcelaine, un lapin, un écureuil, un ours, un renard exposés sur la radio), après quoi, comme elle s’y attendait, le lieutenant lui annonce son implacable résolution de s’ouvrir le ventre.

     

    Yûoku04.jpgAmélie Nothomb me dit un jour que cette nouvelle qu'elle me fit découvrir,  était l’un des plus beaux textes contemporains qu’elle connaissait, en ajoutant prudemment qu’elle ne cautionnait pas pour autant son côté « facho ». Or je ne trouve rien là-dedans que de conforme absolument à la règle d’un Empire et d’un ordre militaire rigoureux, sans quoi la tragédie n’y serait pas. Le tragique tient au dilemme insoluble devant lequel se trouve le lieutenant, qui sait que l’empereur va lui ordonner de châtier ses frères d’armes, sait qu’il ne peut désobéir au maître sacré ni tuer ses camarades.

    Yûkoku02.jpgSi la nouvelle de Mishima nous prend à la gorge et aux tripes, c’est parce que l’écrivain, si fasciné qu’il soit par ce Japon du Devoir, est également un artiste, un psychologue et un poète d’une extraordinaire porosité, qui nous fait vivre, un instant après l’autre, le drame de Reiko, puis la dernière nuit des amants se chargeant d’un érotisme grandiose, puis l’effrayante boucherie rituelle du seppuku (que Mishima vivra lui-même le 25 novembre 1970) à laquelle Reiko assiste sans faillir, enfin le geste ultime de la jeune femme quand elle s'égorge elle-même.

     

    Tout cela, bien entendu, devrait se lire à la vitesse des idéogrammes, alors qu’on passe ici du japonais au français par l’anglais. Mais la beauté de cette nouvelle, mélange d’inflexible pureté et de tendresse, la fulgurante rapidité du récit, la justesse de chaque sensation et de chaque émotion, passent les cloisons des langues et les obstacles des langues, autant qu’elles passent les barrières de cultures et de mœurs, de nations ou d’époque, participant bel et bien de la ressemblance humaine.

    Du texte de  Yûkoku, Mishima a tiré en 1965 un court-métrage d'une stupéfiante plasticité, dont les images hiératiques reproduisent très fidèlement la dramaturgie finale de la nouvelle, avec la dernière étreinte amoureuse du couple, le seppuku du lieutenant et le suicide de Reiko, sur le fond musical d'une version du Tristan et Isolde de Wagner enregistrée en 1936. Maudit et détruit, ce film bouleversant (véritable mise en scène avant la lettre de la mort de l'écrivain) avait disparu jusqu'en 2005 où une copie en fut retrouvée. Le triptyque du DVD (avec la nouvelle et le film) est complété par un livret de Stéphane Giocanti évoquant la trajectoire de Mishima et la place de Yûkoku dans son œuvre, avec une accentuation exagérée (selon moi) de la composante homoérotique de Yûkoku. La nouvelle et le film sont une chose, où l'élément masculin et féminin s'équilibrent parfaitement, et leur récupération "gay" relève plus ici de la fantasmagorie complaisante que de la substance essentielle de l'œuvre...      

    Yûkoku05.jpgYûkoku, rites d'amour et de mort. DVD aux éditions Montparnasse, incluant la nouvelle en Folio, le film et le livret.


     

  • Une magie intemporelle

     

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    À propos de la poésie T'ang

    Arrêtons-nous un instant, si vous le voulez bien. Ouvrons une grande parenthèse de silence dans le vacarme de notre vie quotidienne, et là, devant la fenêtre où le jour décline, bien calme et l’esprit disposé à vagabonder dans le temps et l’espace, reprenons le grand livre informel de notre bibliothèque idéale.

    Cette fois nous serions en Chine, en plein âge d’or poétique. À l’époque des T’ang. Jamais la poésie chinoise n’aura été aussi féconde, aussi ferme et aussi pure qu’en cette période dont les poètes nous parlent aujourd'hui encore, notamment pour la raison que René Grousset formule ainsi : « Alors que le poésie chinoise, faite en partie d’allusions littéraires, nous échappe trop souvent, les lyriques T’ang nous semblent plus accessibles parce que les sentiments qu’ils évoquent participent d’un humanisme universel ».

    Mais avant de poursuivre cela encore : pourquoi cette enjambée dans les lointains orientaux et, surtout, dans un passé si reculé ? Goût précieux pour l’exotisme ? Passéisme suspect ? On serait presque tenté d’acquiescer en sorte de clouer le bec de ceux qui ne s’intéressent qu’à la nouveauté fugace des modes, et cependant la raison de notre choix n’est pas là. Disons plutôt que, s’il faut parler d’actualité, encore s’agit-il de parler de toute l’actualité, et par conséquent de ce qui continue d’agir aujourd’hui, des choses du passé, pour peu que nous sachions nous ouvrir à elles.

    clip-image0034.jpgIl n’y a pas une poésie du passé et une poésie du présent : il n’y a qu’un émerveillement manifesté par l’être qui se reconnaît au monde, avec ses racines, et qui parle, et qui transcende les contingences du lieu et de l’heure.

    Ainsi un poète tel Li Po nous paraît moins étranger, voire moins anachronique que nombre de morts-vivants d'entre nos contemporains. Par delà les siècles, tout comme Sappho ou Pétrarque, et rejoignant, plus proches de nous, Verlaine ou T.S.Eliot, ou encore Reverdy, il continue de vivre et d’agir, n’ayant rien perdu de sa fraîcheur.

    Tendons aussi bien à l’ouverture, mais férocement exigeante, comme nous y engage un Etiemble. « Cela signifie qu’au lieu de gaspiller son temps à lire mille mauvais livres dont tout le monde parle, on saura choisir parmi les dizaines d emilliers de grandes œuvres qui n’attendent que notre bonne volonté ».

    Une ère de gloire

    La dynastie des T’ang (616-907), débutant par l’assassinat du dernier des Souei – lesquels accomplirent la réunification de l’empire – compte parmi les plus grandes époques de l’histoire chinoise. La Chine est alors la maîtresse incontestée de l’Asie. Sans être féodal, le système social repose sur une aristocratie bureaucratique disposant d’un puissant appareil administratif. Dans le domaine littéraire, marqué par les débuts du roman et la floraison du conte, ce sont les poètes qui s’affranchissent le plus heureusement de l’emprise de l’Etat sur la culture.

    N’en citons que quatre sur le millier qui illustre cette période. Trois d’entre eux glorifient le règne de Hiuan Tsong : Li Po (701-762), taoïste inspiré au génie spontané, tour à tour dionysiaque et mystique ; Tou Fou (712-770), sage d’inspiration confucianiste dont les commentateurs relèvent la constance des préoccupations sociales ; Wang Wei (699-759), rêveur exquis d’inspiration surtout bouddhiste, également célèbre pour sa peinture ; et, un siècle plus tard, Po Kiu-yi (772-846), qui fustigea les vices de la Cour dans ses célèbres ballades satiriques.

    La plus parfaite des quatre périodes de la poésie T’ang est la deuxième, qui correspond au règne de l’empereur Hiuan Tsong (712-755), dont Li Po fut le poète favori, et qui était lui-même grand lettré, poète et musicien, vivant dans le faste et le piétinement entêtant des quelque deux mille petits pieds féminins qu’abritait alors le palais impérial.

    Une grande rêverie cosmique

    Cela dit, si la temporaire image de la félicité éternelle (la capitale, T’chang Ngan,porte le nom de paix Eternelle) transparaît bel et bien dans la quiétude sensuelle des œuvres de poètes T’ang, lesdites œuvre ne témoigneront pas moins, peu après, des nouveaux troubles marquant la fin du règne de Hiuan Tsong, lequel sera tué au cours d’une terrible rébellion.

    Notez alors la différence de tonalité de ces deux courtes pièces de Li Po, tout d’abord, et ensuite de Tou Fou :

    « Des jeunes filles se sont approchées de la rivière ; elles s’enfoncent dans les touffes de nénuphars. On ne les voit pas, mais on les entend rire ; et le vent se charge de senteurs en passant dans leurs vêtements ».

    Et puis : « À la frontière, le sang humain se répand, formant des lacs. Mais l’ambition de l’empereur n’est pas satisfaite ! »

    Dans un autre poème, Tou Fou dira l’émotion du peuple au passage du recruteur, personnage cristallisant la révolte des paysans à l’endroit de la trop brillante capitale, et nous pourrions aussi mentionner, se rattachant à la même veine protestataire, qui fait de Tou Fou un poète très apprécié de la Chine contemporaine, son fameux Chant deschars guerriers.

    Mais la vision du monde que traduit la poésie T’ang ne procède pas uniquement de faits extérieurs, il s’en faut de beaucoup.. Si nous sommes touchés par la granderêverie cosmique se manifestant à cette époque, c’est que, d’une part, son enracinement dans le monde sensible la rapproche de nos romantiques, et que, d’autre part, le type d’expériences auxquelles elle fait écho nous est immédiatement perceptible : profondeur, mais simplicité de l’expression ; communion mystique avec le monde, mais naturel, voire bonhomie, parfois même faconde humoristique.

    Et Li Po d’envoyer valdinguer la littérature aux étoiles : « Il n’est vraimentque les buveurs dont le nom passe à la postérité ».

    Le mysticisme sans contour de la poésie T’ang, ses élans perpétuels vers l’ineffable, et les plaintes continuelles de l’esprit concevant la vanité des choses et les regrets – regrets de l’empereur dont la favorite a été assassinée d’une bien atroce façon, regrets de l’exilé, regrets de l’épouse songeant à son lointain Ulysse, regrets des amis forcés de se quitter, regrets des amants séparés, regrets d’autant plus amers que la vie est alors conçue comme une espèce de grâce – ont un arrière-fond religieux où se mêlent le vieux taoïsme, le rationalisme confucéen et le bouddhisme. 

    Citons à nouveau, à ce propos, l’indispensable René Grousset. « Le taoïsme avait appris aux poètes T’ang à retrouver, dans un élan éperdu, le principe de toute chose. Le bouddhisme renforçait et humanisait ce sentiment de la vie universelle en ajoutant à l’idée – déjà taoïque – de la fraternité de l’homme avec la plante et l’animal, une immense tendresse pour toute la création. Aussi tous les écrivains du VIIIe siècle cherchent-ils à s’unir dans une communion mystique à l’âme de l’univers. Leurs œuvres sont pleines d’élévations romantiques situées généralement en montagne, dans la solitude nocturne et aux heures indécises de l’aube et du crépuscule : le poète, assis au pied de quelque ermitage, sur quelque rocher désert, laisse sa pensée planer dans l’espace, au-dessus des abîmes, perdue dans l’essence des choses ».

     

    tumblr_m6u1fajhsv1qchk7to1_1280.jpgSensualité et mélancolie

    Plus d’une fois,l’opposition douloureuse des joies de la vie et de l’action corrosive du temps,chez les poètes T’ang, nous aura fait penser aux lyriques français de la Pléiade, qui ont ressenti et exprimé de la même façon la fuite des heures et la mélancolie entachant toute passion terrestre.

    Ces vers ne font-ils pas écho, à l’évidence, à ceux d’un Joachim Du Bellay. 

     

    « Sil e ciel et la terre sont immuables, / Que le changement est rapide sur le visage de chacun de nous »…

    Ou bien ceux-ci : « Où donc s’enfuit la lumière du jour ? / Et d’où viennent les ténèbres ? »

    Et ceux-là, encore n’évoquent-ils pas des sentiments du même registre que ceux d’un Ronsard ?:

    « Le prince avait de belles jeunes filles ; / Elles ne sont plus que terre jaune ».

     

    La séparation

    Dans les poèmes des T’ang, le thème de la séparation ne cesse de revenir. Mais remarquons, à ce propos, un détail intéressant pour le lecteur occidental : il s’agit de l’usage que le poète fait parfois des thèmes amoureux, réputés intimes, pour exprimer une déception d’un tout autre ordre – politique au premier chef. Cette jeune fille dont on pleure ici la perte n’est peut-être qu’un ministre chassé… 

    À côté du thème récurrent de la séparation, relevons encore ceux de l’amour familial (la famille, avec le cultedes ancêtres, est alors la plus solidement enracinée des institutions chinoises), de l’attachement au sol natal (d’où le spleen de l’exilé), de la vénération pour le passé, et, enfin, les thèmes sociaux, qui font des poètes les meilleurs témoins de l’évolution des idées et des mœurs de leur époque, alors même que, souvent, les historiens et autres chroniqueurs se trouvent contraints d’arranger les faits, de travestir la vérité.

    Enfin, quelle meilleure conclusion donner à cette trop brève évocation qu’en attirant l’attention du lecteur sur l’étonnant présence des paysages dans la poésieT’ang ?

     

    Voyez ce tableau de Lieou Tch’ang K’ung :

    « Au crépuscule la montagne bleu sombre semble plus lointaine, / En hiver, la maison blanche paraît plus pauvre ; / Le chien aboie derrière la porte depaille : /Dans la nuit pleine de vent et de neige, quelqu’un retourne chez soi ».

    Et puisque nous avons commencé notre lecture au déclin du jour, quittons-nous à cette même heure mystérieuse d’entre chien et loup,sur ces vers de Li Po, dont la légende raconte qu’il périt noyé, un soir        d’ivresse, en voulant saisir dans une rivière le reflet de la lune :

    « Le soir étant venu, je descends de la montagne aux teintes bleuâtres,/ La lune de la montagne semble suivre et accompagner le promeneur, / Et s’il se retourne pour voir la distance qu’il a parcourue, / Son regard se perd dans les vapeurs de la nuit. »

     

    Repères bibliographiques.

    M.Kaltenmark.Littérature chinoise. La Pléiade,1956.

    P.Demiéville. Anthologie de la poésie chinoise classique. Payot, 1948.

    Lo Ta-kang.Cent quatrains des T’ang. La Baconnière, 1947.

    Lo Ta-Kang.Homme d’abord, poète ensuite. Présentation de sept poètes chinois. La Baconnière, 1949.

    Arthur Waley. The poetry and career of Li Po. Allen & Unwin, 1950.

     

    Ce texte a paru dans le magazine Construire, en 1976. 

  • La musique de Vivre

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    cinémaA propos d'Ikiru, chef-d'oeuvre d'Akira Kurosawa

    Vivre (Ikiru) constitue en somme le pendant cinématographique de La mort d’Ivan Illitch de Léon Tolstoï. C’est l’éternelle histoire du soudain éveil de la conscience : tu te figurais être immortel et, tout coup, tu te trouves face à ce mur, devant ce toubib froid qui t’annonce que tu n’as plus que six mois ou six semaines à vivre. Et comment les vivre nom de Dieu ?
    Ikiru2.jpgTelle est la question physique et méta qui se pose au haut fonctionnaire Kenji Watanabe (Takashi Shimura), surnommé « la momie » par ses collègues, lorsque le médecin lui apprend que son cancer de l’estomac ne lui laisse plus guère que quelques mois à vivre.
    Vivre : trente ans durant, cela s’est réduit pour lui à la plus sinistre routine, après la mort de sa femme aimée et la désillusion relative à l’évolution de son fils unique, monstre d’égoïsme et de froideur. Vivre alors maintenant : c’est d’abord la fuite au cabaret puis au bordel, dont il revient pantelant et insatsifait. Puis c’est le regard d’une jeune employée de son service, qui lui apprend le surnom qu’on lui donnait et l’aide à se ressaisir. Enfin c’est cet ultime besoin d’une justification, qui va lui faire faire ce qu’il a défait jusque-là en sa qualité de Chef des travaux publics, et par exemple en opposant un refus à toutes les requêtes de bonnes femmes en mal de jardins d’enfants et de parcs publics, dans ce Japon de l’immédiat après-guerre (le film date de 1948-52).

    Ikiru3.jpgAprès un retournement saisissant de la narration, le protagoniste mourant au beau milieu du film, c’est à sa veillée funèbre, passée à grand renfort de saké, qu’on apprend comment le défunt a bonnement ressuscité avant sa mort. Le récit de sa Bonne Action (la B.A. du scout érigée ici au pinacle de l’éthique existentielle, yes Madam) va se faire au fil de la soirée, par une série de témoignages illustrant toute la gamme des sentiments et des caractères humains. Cela commence par le déni des hommes de pouvoir en frac, qui s’attribuent le mérite de l’action de Watanabe, bientôt démentis (l’alcool déliant les langues) par ceux qui ont vraiment connu « la momie » et l’ont vu se transformer sur la fin. Que ferais-tu, mon frère, si demain tu apprenais que tu n’as plus que cent jours à vivre ? Et tous tant que nous sommes, que ferions-nous ?

    cinéma
    On a parlé de film existentialiste à propos de Vivre, et c’est vrai que Kurosawa oppose, au nihilisme, le choix personnel délibéré et la valeur d’un acte. Mais le film n’a rien d’une thèse sartrienne : la destinée de Watanabe, dont l’ombre irradiante se découpe sur le fond d’un crépuscule dont il dit voir la beauté pour la première fois de sa vie, se confond à toute destinée humaine, et l’on rit, l’on pleure dans ce film tandis que retentit une inoubliable mélopée sous la neige…

    cinéma