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  • Ceux qui sont à la coule

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    Celui qui prend des nouvelles de la clairière / Celle qui laisse la radio allumée pour le chien /Ceux qui sont tellement informés qu' ils en deviennent informes  / Celui qui ne s'intéresse aux faits divers que pour en faire diverses listes / Celle qui a pris l'autre chemin sans donner de nouvelles / Ceux qui voulant tout savoir n'apprennent rien / Celui qui classe les dépêches par nombre de morts / Celle qui sait ce qu'entendait Voltaire en écrivant qu'il faut cultiver son jardin / Ceux qui notent tout ce qui échappe aux médias / Celui qui écrit que Michael Lonsdale a en lui "une espèce d'épaisseur de brouillard" / Celle qui a participé à la bousculade des colloques puis est devenue plus intelligente / Ceux qui ont entendu parler de L'évolution créatrice par leurs pères et de L'Archéologie dusavoir  à la disco / Celui qui absorbe tout et mérite par conséquent le surnom de Buvard que lui donne son ami Péluchet / Celle qui crache sur l'institution qui l'a nommée institutrice en matière de savoir non-institutionnel / Ceux qui citent Michel Foucaut pour "faire bien" et se montrer solidaires tant qu'à faire des déviants sans dévier pour autant de leur plan de carrière au contraire /Celui qui constate que le nouvel ordre moral de l'Entreprise suppose une contestation radicale de l'ordre établi sauf dans l'Entreprise / Celle qui s'est fait respecter de la gauche autant que de la droite en tant que dépositaire du secret de la crème Soubise / Ceux qu'on dit têtes de gondoles sans rire / Celui qui se rappelle le mot de Bernanos selon lequel "chaque époque a ses flatteurs" et se pique de les identifier sans les flatter / Celle qui dénonce le soft goulague de son éducation catholique dans une famille écrasante d'affection au motif que ses étudiants attendent d'elle une position radicale au niveau du rejet des vieilles structures enfin tu vois le genre de fille hyper libérée et tout ça  / Ceux qui fontl a UNE des supléments spéciaux du prêt-à-penser / Celui qui va vers l’amputation d’un pas résigné / Celle qui préfère les Brésiliens fessus / Ceux qui ont plus souffert sous la surveillance des chiennes de garde du Politiquement Correct que sous Ponce Pilate / Celui qui change l’eau des poissons qu’il met à bouillir pour la tisane de Maman Sirène / Celle qui a le délire joyce / Ceux qui n’ont jamais pris très au sérieux le petit Marcel comme ce fut le cas de sa Maman d’où ce gros machin compulsif qu’on appelle La Recherche/ Celui qui fait courir le bruit que ce n’est pas Houellebecq mais Beigbeder qui écrit les romances de Marc Levy / Celle qui écrit des poèmes minimalistes sous le pseudo de Julie Derrida / Ceux qui considèrent l’évolution de l’art contemporain comme une illustration de la théorie négentropique du fils illégitime de Kurt Vonnegut hélas happé trop jeune par un courant d’air de l’Espace/Temps, etc.               

    Peinture: Stanislaw Ignacy Witkiewicz

  • À l'aube revenue

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    Nous retournerons au jardin:
    nous aimons les lointains
    que déroulent sur les plafonds
    certaines projections
    où comme les écailles aux yeux
    soudain relevées
    se voient les vagues mouvements
    des mouvantes batailles
    d’ombres montées des avenues
    ou comme des lumières
    éclairant nos berlues...
     
    Jadis on se fiait au ciel,
    interrogeant tantôt
    le foie d’un mouton innocent
    ou le vol des oiseaux;
    on était naturellement
    à l’écoute du Temps
    et des divers dieux capricieux:
    la Grande Ourse a porté les noms
    qu’on lui aura donné
    dans les continents séparés,
    le Grand Chariot passait
    devant le cercueil des pleureuses,
    et délivrée de ses douleurs
    la Terre se disait heureuse
    à la naissance de l’enfant...
     
    Ta joie de ce matin rayonne,
    tu ne sais pas pourquoi:
    ton âme douce au corps frissonne
    à l’idée de partir
    demain jusques à Babylone,
    tout au bout du jardin
    d’où l’on a vue sur les étoiles -
    et tout le baratin…
     
    (Image JLK: l'aube à La Désirade)

  • Les années Rimbaud

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    J’aime ces vieilles et tendres pierres friables.

    Maintenant c’est en étranger que j’y passe.

    Sur l’escalier de bois je me suis arrêté,

    ce matin d’hiver,

    tant d’années après.

    C’est ici qu’à seize ans je me croyais Verlaine.

    Je fumais des Gitanes,

    ou parfois des Gauloises,

    et plus tard des Boyards.

    Au Barbare, Brel ou Brassens,

    Léo Ferré ou Barbara,

    ou Paco Ibanez,

    ou Miles ou Chet Baker,

    ou Violeta Parra

    coloraient nos brouillards

    drogués au petit noir.

    J’étais si malheureux,

    si tendre, si salaud.

    Je croyais que jamais

    tout ça ne finirait :

    le cœur à vif, les mots fous, les années Rimbaud.

     

    Maintenant que je sais je me tais en songeant.

    Et la pluie, et la vie, et la nuit, et l’oubli.

     

     

    (10 décembre 1987)

     

    Richard Aeschlimann, Le rêve de l'escalier, 1973.

     

     

     

     

     

  • Une conversation nocturne avec Jean Genet

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    Unknown-31.jpegAvec un clin d'oeil posthume à Roland Jaccard.
    Notre compère le Nihiliste évoquant, dans son dernier récit intitulé On ne se remet jamais d'une enfance heureuse, sa rencontre de Carl Gustav Jung, puis celle de Sigmund Freud dont je crois savoir qu’il est décédé le 23 septembre 1939 à Hampstead , donc deux ans avant la venue au monde certifiée de notre ami, je me dis, loin de m’en offusquer, qu’il y a là une nouvelle vanne ouverte à la fantaisie narrative qui légitime mes propres affabulations dérivées de rêves ou d’aspirations à de hautes accointances abouties ou non abouties - après tout qu’importe ?
    C’est ainsi que le récit de ma rencontre avec Jean Genet, datant de mai 1973 à la rue de Rome, que j’hésitais jusque-là à produire par discrétion et/ou timidité, vu le contenu particulier de notre échange d’un peu plus d’une heure, sur ce banc solitaire et juste avant la pluie printanière sur le quartier des Batignolles – je séjournais alors rue de la Félicité -, m’a paru tout à coup aussi défendable voire plus que les menteries relevées dans l’opuscule du vaurien, paru en août 2021, donc un mois avant son suicide, comme lui-même m’y avait d'ailleurs engagé lors de notre dernière rencontre en calosses de bain (lui boxer gris flottant sur ses hanches de sauterelle, moi slip léopard genre vieille panthère) à la plage de Bellerive...
    De fait, mon ami s’est dit aussitôt fasciné (c’est lui qui parlait de fascination, comme souvent dans ses exagérations ) lorsque, sous le soleil zénithal et après notre partie de ping-pong où il a feint de se laisser battre, je lui ai raconté en détail notre conversation nocturne, avec Genet, essentiellement consacrée à nos déambulations enfantines respectives de villages en forêts et à l’échange de recettes médicinales à base de plantes ramassées dans les champs et les sous-bois.
    Une fois de plus, le tour paradoxal de la psychologie du Nihiliste, qui prétend détester absolument la campagne, s'est révélé dans l’enthosuiasme avec lequel il a accueilli mes évocations de soins de premier secours, le plus souvent connus de l’auteur de Miracle de la rose, comme l’usage du persil ou du serpolet séché pour arrêter un saignement du nez, ou celui de la fleur de soufre en remède contre les verrues – quand bien même ni Jean Genet ni moi n’ayons jamais eu à nous plaindre de verrues, ni de gale (savon noir ou pétrole conseillés) ni de furoncles (peinture d’iode et cataplasmes de fécule), mais les enseignements de nos enfances également choyées (Roland aura sursauté tout de même quand j'ai parlé d’enfance choyée à propos de celle de Genet, mais j’insiste) nous sont restés de ces années où nos aïeules (pour ce qui me concerne) et autres parents adoptifs ( le bienveillant couple Regnier de son côté) nous ont transmis leurs savoirs ancestraux.
    Comme je m’y attendais, Roland n’aura pas manqué, alors, de sonder mon savoir (et celui, peut-être, de Jean Genet) sur l’insomnie. Or nous en avions parlé rue de Rome, à propos des insomnies chroniques de Jean-Paul Sartre, sujet à ce mal au double motif du nervosime et des troubles de la digestion.
    Le Stilnox est un expédient chimique, avais-je répondu à notre compère , et Genet était d’accord avec moi sur ce point : que l’insomniaque doit dormir la tête haute, au contraire de l’anémique, et la compresse d’eau froide sur le front est de rigueur, ou la bougie allumée derrière une bouteille de verre foncé – et tu fixes la lumière ainsi tamisée pendant un bon quart d’heure…
    De sa visite à Carl Gustav Jung, j’aurai retenu la vive réticence de notre nihiliste à suivre les recherches de celui-là dans le labyrinthe de la Vie Antérieure, alors que Genet y était au contraire disposé, là encore naturellement, tant il est vrai que l’immersion dans l’univers atemporel des herbes folles et des étangs prédispose aux glissements imaginaires de la métempsycose, et Genet me dit ce soir là qu’il avait reconnu en son atavisme de poète, non loin probablement de celui d’un Arthur Rimbaud, un passé animal de loup-cervier ou, dans un registre plus volatil et quasi mystique, une familiarité antérieure avec les djinns dont les griots de la tribu Reguibat ont chanté les prodiges - au dire de Rimbaud précisément.
    Dès lors, que Roland Jaccard ait rencontré Sigmund Freud avant sa propre naissance n’a rien d’étonnant, mais je n’ai pas eu l’indélicatesse de le reprendre à ce propos. Ce qu’il fait dire à Jung de Freud, qui relève d’une jalousie toute viennoise, et ce qu'il fait dire à Freud de l’avenir de la psychanalyse dans les cercles pharmaceutiques de la pratique française, nœud pap’ de Lacan compris, suffit à nous convaincre de la validité virtuelle de son mentir…

  • Comme un air d'éternité

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    JLK
     
    L’éternité ne se dit pas :
    elle se pressent couché,
    l’été dans le livre du ciel
    au silence bruissant
    faisant écho à notre sang;
    l’imensité est toute là
    qui paraît écouter
    nos mots qui ne la diront pas…
     
    Les enfants timides sont là,
    qui se taisent interdits,
    mais rien ne leur échappera
    de tout ce qui se dit
    par la seule prose des choses –
    et c’est un livre aussi…
     
    Le vent, d’une main qui respire
    disperse les ouvrages
    qui jamais ne seront écrits;
    il brasse l’air et cela fait
    en nous monter les mélodies
    et le chant comme l’harmonie
    des étoiles en été…
     
    Peinture: Vassili Kandinsky.

  • Aux Fruits d'or

     

    Barbare.JPGJ’ai bien aimé aussi, en notre bohème de ces années-là, retrouver le libraire Clément Ledoux en sa librairie des Fruits d’or, les fins d’après-midi, quand la lumière déclinait sur le Vieux Quartier dont les jardins se peuplaient alors d’ombres bleues.

    C’est lui qui m’avait appris, d’ailleurs, autour de mes seize ans que le bleu était la couleur d’origine des auréoles, et c’est lui aussi, le mécréant lecteur de Montaigne et de Voltaire, qui me révéla l’étymologie du mot Evangile, message de joie, qui incite à penser que le Maître n’est pas venu décrier la vie, au contraire : qu’on est là pour en savourer les bonnes choses et les partager avec de belles gens -  et Ledoux rallumait une Gitane sans filtre à la braise de la précédente en toussant.

    Les cafards ont interdit la fumée, que nous maudissons autant que nous avons maudit le crabe de Monsieur Ledoux, ce cher Clément dont le nom et le prénom chantent encore en nous bien après que Les Fruits d’or ont été rachetés par les Chinois du quartier, mais quel bien ça fait d’en rallumer une, ce soir, en louant le Seigneur des mégots.  

     

    Image: Le rêve des escaliers. Dessins de Richard Aeschlimann, 1973.