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  • Cet étrange sourire

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    Pour L.
     
    «Quand son corps devient infréquentable, il convient de le servir poliment, juste ce qu’il demande, et de penser à autre chose, avec enthousiasme». (Thierry Vernet)
     
    Les choses vous attendaient là,
    au retour du sommeil,
    qui veillaient peut-être sur vous
    vous dites-vous en les voyant
    vous regarder les regardant...
     
    Votre corps est là qui s’éveille
    au seuil de ce dédale
    où il déambulait, pareil
    à l’enfant perdu dans les salles
    de ces palais muets
    où se délivrent les secrets
    de la pensée des choses...
     
    Le miroir accède aux reflets
    des nuées passant
    dans l’azur où les alizés
    des esprits inquiétants
    seront maintenant apaisés -
    le jour vous accueille, et les choses
    étranges vous sourient...
     
    Peinture : Thierry Vernet

  • Notre ami Marcel Aymé

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    À propos d'un classique méconnu, ou plutôt mal connu,  du XXe siècle...


    C’est l’histoire de cinq fils de millionnaires, de la catégorie « multi », qui s’acoquinent avec une rejeton d’ouvrier pour lancer une revue. Comme ces lascars sont jeunes, la revue sera « contre ». Et comme leurs pères sont tous furieusement révolutionnaires (déjà la « gauche caviar »), leur organe sera partisan de la Réaction avec, pour devises, « aimons les riches ! » ou « Grand Capital nous voilà ! », et pour titre : En arrière. Comme bien l’on pense, la parution de la revue jette un tel froid dans les bureaux immenses des pères que ceux-ci menacent leur fils de leur compter leur argent de poche, à quoi l’un des petits malheureux répond : « A bas Aragon ! »
    Merveilleuse jeunesse pleine d’idéal ! Et merveilleux Marcel Aymé, dans l’onde fraîche de la prose duquel on aime à se retremper et se « ressourcer », comme disent aujourd’hui les veuves de milliardaires adeptes du développement personnel.
    La veine satirique de Marcel Aymé, illustrant la pensée non alignée de l’auteur du Confort intellectuel, se déploie surtout dans ses nouvelles, du Nain à Derrière chez Martin. A propos de ce dernier recueil, et pour rassurer au passage ceux qui poseraient l’inévitable question du jour : « Et les droits de l’Homme là-dedans ? », notons que, précisément, Derrière chez Martin contient une nouvelle « fraternelle », selon la terminologie politiquement correcte, intitulée Rue de l’Evangile et présentant amicalement un « pauvre Arabe » du nom d’Abd el Martin…
    Cela noté, il faut insister sur le fait que l’humour passe l’ironie chez Marcel Aymé, et que, bien au-delà du gag ou du trait d’esprit, se manifeste chez lui le sourire de l’homme désillusionné. Sa philosophie serait cependant injustement assimilée à un désabusement plus ou moins cynique, comme on a trop souvent limité la talent de l’écrivain au conte moral (ou amoral) à la manière d’un La Fontaine contemporain.
    Or tout était à revoir dans la façon de classer cet auteur et surtout d’évaluer sa juste mesure, à quoi le professeur Michel Lécureur a contribuée pour beaucoup depuis une vingtaine d’années, à commencer par un essai très substantiel, La comédie humaine de Marcel Aymé, et une biographie plus récente, sous le titre d’Un honnête homme.
    La parution du deuxième volume des œuvres romanesques complètes, dans la Bibliothèque de La Pléiade, nous a fait retrouver à la fois le nouvelliste et le romancier, avec deux titres comptant sûrement au nombre des meilleurs ouvrages de l’auteur : Maison basse et Le moulin de la Sourdine.

    Ces deux romans illustrent, avec un fort contraste, la part provinciale et la part citadine de l’œuvre de Marcel Aymé. On oublie parfois les racines jurassiennes de l’auteur (né à Joigny en 1902) de Travelingue ou de La Traversée de Paris, qui fut d’abord celui de Brûlebois, premier roman terrien accueilli par Jean Paulhan à la NRF en 1926.
    Dans Maison basse, le romancier s’intéresse à quelques habitants d’un locatif urbain, zappant entre diverses existences simultanées un peu comme s’y applique Jules Romains dans son labyrinthe unanimiste, tandis que Le moulin de la Sourdine nous transporte à Dole, ou plus exactement au cœur du cœur humain, avec cet épisode éminemment troublant d’un adulte s’employant à corrompre un enfant.


    Marcel Aymé n’était pas ce qu’on appelle un croyant, en religion pas plus qu’en politique. Il n’en avait pas moins une intelligence profonde du mal, qu’il ne localisait ni dans telle classe ni chez telle race, pas plus qu’il ne voyait le bien à droite ou à gauche, le salut au ciel ni la perdition dans les bras d’une femme, fût-elle vouivre sur les bords. Il était par ailleurs capable de tendresse et de compassion autant qu’un simple paroissien, mais sans trace de l’ostentation des belles âmes. L’écrivain, surtout, dans la langue la plus claire et la plus fluide, souvent nimbée de mélancolie aussi, ne craignait pas d’exprimer tranquillement ce qu’il avait observé de façon clinique, style médecin de famille, comme un Tchekhov dans la Russie du tournant du siècle. De ce regard net et un peu triste témoigne le mieux le noir Uranus. Dans cette optique, on ne peut que donner raison à Michel Lécureur de parler de « comédie humaine » à son propos, sans le grand souffle, les plongées vertigineuses ni la poésie de Balzac. On ne voyait trop souvent de lui que le charme acidulé des Contes du chat perché ou la gouaille gauloise de La jument verte. Or, comme on a découvert la saisissante richesse « sociologique » ou « anthropologique » des observations de Tchekhov sur la déliquescence de la Russie prérévolutionnaire, on peut s’aviser aujourd’hui de la non moins impressionnante variété des types et des traits humains tissant la fresque française de Marcel Aymé.
    Une certaine critique « moderne », confinée dans ses préjugés et ses grilles d’interprétation, continue de snober les écrivains à la Marcel Aymé, lequel eut en outre le tort de plaire à tous les publics. Or plus le temps passe et plus cet auteur déjà placé très haut par quelques-uns, s’impose comme l’un des vrais « classiques » du XXe siècle sans avoir pris une ride quarante ans après sa disparition.
    Marcel Aymé. Œuvres romanesque complètes I et II. Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade.
    Michel Lécureur. La Comédie humaine de Marcel Aymé, La Manufacture, 1985. Marcel Aymé, un Honnête homme, Les Belles lettres, 1997
    .

  • Ceux qui ne donnent pas suite

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    Celui qui promet beaucoup mais ne tient rien / Celle qui oublie tous ses rendez-vous sans s’en rendre compte / Ceux qui ne finissent rien sauf les phrases des autres / Celui qui laisse tomber le béton / Celle qui préfère ne jamais s’engager par crainte des suites / Ceux qui disent « on continue » pour faire comme si / Celui qui a perdu le sens de toute conséquence / Celle qui prend ce qui vient sans demander plus que ça / Ceux qui sautent de pierre en pierre dans le ruisseau à vrai dire à sec en ces jours de canicule dont on ne sait ce qui s’ensuivra au niveau des glaciers et des océans / Celui qui invoque la guerre en Ukraine pour s'excuser de ne pas répondre à la suppliante Elodie / Celle qui se retire du jeu par modestie esthète / Ceux qui ont trop de projets pour en suivre aucun / Celui qui proteste qu’il ne peut être partout alors qu’il est juste ailleurs / Celle qui a promis sa main à divers prétendants qui l’ont oublié autant qu’elle / Ceux qui en restent là sans savoir où ils en sont / Celui qui poursuit sa route en sifflotant / Celle qui s’en remet tranquillement aux lendemains qui chantent / Ceux qui vont de l’avant même sur le siège arrière, etc.
     
    Peinture: @Michael Sowa.

  • Non, ce monde-là n'est pas fait pour l'enfant hypersensible...

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    Dans le même esprit, et la même immersion naturelle illustrés par L’Arbre-monde (Prix Pulitzer 2019), le nouveau roman de Richard Powers, Sidérations, fait figure de double quête initiatique d’un jeune garçon aussi génial que fragile, et de son père astrobiologiste, à l’école du Vivant et malgré les forces de la régression arrivant au pouvoir avec un certain président…
     
    La magie de nos lectures de jeunesse nous ressaisit dès les premières pages de Sidérations, où se posent illico les petites et les grandes questions découlant de notre présence sur terre, relançant les harcelant «pourquoi ?» de la petite enfance.
    Question du fils : « Combien d’étoiles tu as dit qu’il y avait ? ». À qui le père répond : « Multiplie tous les grains de sable de la Terre par le nombre d’arbres. Cent mille quatrillions »…
    Et tout de suite advient une première échappée pour «faire une pause», le fils ayant eu des problèmes avec ses camarades d’école et le père décidant de l’emmener en forêt toute une semaine.
    Donc celui qui raconte est le père d’un kid de neuf ans, qui en avait sept quand Alyssa (la mère) leur a été arrachée accidentellement, et qui, par sa seule présence a aidé son père à «tenir le coup», comme on dit. Ainsi père et fils vont-ils se «ressourcer» dans la nature avec leur petit barda de campeurs. Le gosse rêve, évidemment, de dormir à la belle étoile ; et là haut-haut ça pullule, au propre et au figuré vu que le père, astrobiologiste, en sait déjà un bout sur les choses du ciel et n’hésite pas à en imaginer une quantité de variantes, notamment à propos des «habitants du plafond», inventant alors des planètes et leurs biotopes possibles ou imaginables. Or Robin (c’est le nom du bout d’homme, qui lui vient du surnom de l’oiseau préféré de sa mère) est loin d’être un niais à qui l’on fait avaler n’importe quoi. Tenant de sa mère très militante écolo, autant que de son scientifique de père, c’est sur du vrai qu’il veut rêver, quitte à s’impatienter de ne pas voir ses rêveries s’avérer.
    Quant aux «problèmes», à l’école, ils sont liés aux crises de rage transformant parfois le doux Robin en fou furieux, pour peu par exemple qu’on l’ait «cherché» à propos de sa mère ou de son père, là où ça fait trop mal ; et quand il y a problèmes, à l’école, avec « coups et blessures », il y a forcément réponse des professionnels concernés, médecins ou psys, peut-être recours à l’Etat, et l’on verra plus loin en quoi l’Etat peut interférer avec l’éducation d’un gosse sujet à telle ou telle « pathologie ».
    Mais pour le moment on est loin de «tout ça», dans la Nature. On est avec la tortue tabatière dont la carapace est couverte de lettres cunéiformes qui énoncent « d’illisibles messages en alphabet martien », on est dans une clairière où le père fait humer à son môme une feuille de gommier en forme d’étoile, puis un mille-pattes jaune et noir qui sent l’extrait d’amande comme quand maman préparait un gâteau ; on est dans un Eden terrestre comptant six types de forêts différents, mille sept cents plantes à fleurs et «davantage d’essences d’arbres que dans toute l’Europe »; on est dans la forêt des philosophes américains à la Henry Thoreau, Waldo Emerson ou Annie Dillard, on est dans la chambre du monde dont le plafond « crépite » de luminaires fabuleux, et c’est dans ce monde aussi que des espèces rares disparaissent à la vitesse grand V, qu’on maltraite les animaux en batteries, que des virus vicieux se répandent, que les glaces fondent et que le climat se détraque - ce dont se fout complètement un certain milliardaire en passe de devenir président…
     
    Un apprentissage réciproque
    Ce qu’il y a de très beau, et même de profondément émouvant, dans les presque 400 pages, à la fois poétiques et marquées au sceau du tragique, du parcours initiatique (en filigrane) de Sidérations, c’est l’osmose des curiosités et des passions nourries et vécues par les deux protagonistes, tant il est vrai que toutes les questions posées par Robin à Théo, qui a évidemment quelques longueurs d’avance sur son fils en matière de connaissance scientifique et d’expérience du monde, le confrontent à la fois aux limites, précisément, de son savoir, et surtout à une autre façon, proprement «géniale», de ressentir les chose et de les mettre en consonance.
    Robin, à l’esprit rebelle et au scepticisme radical le rapprochant de ses deux parents, est à la fois une nature artiste, laquelle se traduit par une fringale d’expression qui le pousse à dessiner et à peindre en marge de ses devoirs scolaires, avec un talent qui époustoufle son entourage ; et puis Alyssa reste aussi très présente, à tout moment, comme une référence affective et morale mais aussi politique.
     
    Témoin à charge et poète
    Celles et ceux qui ont lu, déjà L’Arbre-monde, vaste roman choral qui a été comparé à une symphonie « forestière » à la Melville, sans parler des romans précédents de Richard Powers, savent à quel point ce romancier américain aussi franc-tireur qu’un Cormac McCarthy, vit sa relation à notre environnement naturel, il faudrait dire: terrien, voire cosmique, et non en idéologue mais en poète-gardien de la forêt millénaire aussi à l’aise dans les domaines de la science que dans ceux de la conscience et de l’affectivité. On se dit, à lire Sidérations qu’un physicien ouvert à la spiritualité et à la créativité littéraire tel que Freeman Dyson (auteur de La vie dans l’univers) , aurait été passionné par le dialogue de Theo et Robin. Par ailleurs, pour se faire une idée plus précise de ce lien concret avec l’Environnement dans son acception la plus large, on peut lire le long et bel entretien que l’écrivain a accordé in situ à Francois Busnel, paru dans la revue America en 2020
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    Dans Sidérations, le romancier-poète concentre son attention sur une sorte de trinité familiale profane qui ressaisit, dans une vibrante intimité cernée par le froid social et plombée par les fragilités humaines, tous les thèmes chers à l’auteur sur fond de «récit» politique où Theo joue, brièvement, son rôle de témoin à charge, poursuivant ainsi l’action de sa chère disparue.
    Après le vieil homme de Cormac McCarthy, qui ne se reconnaissait plus dans «ce pays», c’est un ado à fois adorable et «ingérable», d’une hypersensibilité catastrophique et combien révélatrice, qui fait ici figure sacrificielle de lanceur d’alerte aux Terriens…
    Richard Powers. Sidérations. Roman traduit de l’anglais (USA) par Serge Chauvin. Actes Sud, 397p. 2021.
    America, No 13/16, 2020. Le grand entretien de François Busnel avec Richard Powers.

  • Peindre la pluie

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    …J’aurais aimé peindre ce soir le retour de la pluie tandis que j’ouvrais toutes grandes les fenêtres de La Désirade en sorte de la humer à pleins naseaux et de la laisser me laver la peau de l’âme.
    Ce fut d’abord une espèce de haut décor immobile au camaïeu gris bleuté, style opéra des spectres sous la cendre, que surmontaient de gros rouleaux de velours noir accrochés aux cintres des montagnes de Savoie. Toute vide et désolée, la scène avait une majesté funèbre de sanctuaire à l’abandon. Cependant, imperceptiblement, le décor se modifiait à vue d’un moment à l’autre, les masses suspendues semblant tout à l’heure des frontons devenaient des toiles déchiquetées pendues en plans superposés et délimitant de nouveaux lointains, entre lesquels filtraient ça et là d’obliques rayons comme liquéfiés dans le vent tiède.
    Quelques instants plus tard, tout n’était plus que lambeaux de grisaille tombant en colonnes verticales sur les pentes boisées paraissant exhaler maintenant des bouffées de brume, et voici que la pluie se voyait là-bas le long des pentes et bien avant de nous tremper le front de ses premières grosses gouttes huileuses, puis il n’y eut plus du lac au ciel qu’un pan de pur chiffon sur lequel d’invisibles mains jouaient avec l’eau et l’encre, c’était à la fois sinistre et splendide, et tout se refermait enfin dans la pluie, il pleuvait partout, tout n’était plus que ciel en pluie mais cela ne saurait se dépeindre: il n’y a pas d’instruments pour cela ni d’art assez direct, c’est une trop ancienne sensation, il n’y aurait que la danse, mais la danse immobile, la danse de l’angoisse enfin levée, la pure danse jamais apprise du premier homme assoiffé, les mains ouvertes à la céleste onction…

  • Quand la classe moyenne romande se shoote au polar local

     
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    Deux romans récents et un recueil de nouvelles confortent l’encanaillement « limite gore » d’un lectorat petit-bourgeois qui se fait peur avec de l’épouvante acclimatée : Marc Voltenauer en tête, dans Cendres ardentes, plongeant dans les franges criminelles de l’émigration albanaise au Chablais vaudois ; Nicolas Verdan, avec Cruel, autre imbroglio à péripéties sanglantes sous la lumière lémanique ; et Nicolas Feuz, redoublant d’humour noir dans ses nouvelles de « proc » affreux-jojo. Mais que fait la police ?
    Il fut un temps où notre littérature, sous la double férule du Pasteur et du Professeur, illustrait ce qu’on appelait plus ou moins gravement l’Âme romande, dans la filiation de la Cinquième rêverie d’un Rousseau contemplatif où les songeries sublimes d’un Gustave Roud alternaient avec les promenades d’un Philippe Jaccottet – tous deux s’affairant à grappiller les débris d’une façon de paradis perdu, loin des méchants.
     
    Caricaturant ce spiritualisme poétique, un Friedrich Dürrenmatt parlait alors d’une esthétique de la « rose bleue », alors que son ami Hugo Loetscher, citadin cosmopolite, en appelait à une littérature tournant le dos à l’idylle champêtre ou au repli nombriliste et se frottant plutôt au monde des villes.
     
    Schéma réducteur évidemment, mais le fait est que le roman romand, jusque récemment, n’a guère achoppé à la réalité urbaine et à ses conflits sociaux ou politiques, rarement exacerbés par ailleurs .
     
    Assez ironiquement, si l’on considère le regard porté naguère sur nos auteurs du sexe dit faible, souvent assimilés à des «bas bleus», c’est bel et bien du côté des femmes (une Alice Rivaz, une Janine Massard ou une Anne Cuneo, notamment) que des thématiques sociales et politiques ont commencé d’apparaître chez nos écrivains, de façon même plus manifeste que dans les fictions d’auteurs masculins se disant explicitement «de gauche».
     
    Or, même si la seule notion de « littérature romande » a bonnement éclaté ces dernières décennies, le fait est que l’approche de «notre» paysage, autant que celle de «notre» société, se sont manifestées le plus explicitement, depuis une dizaine d’années, dans le genre longtemps mineur et marginal du polar, devenu quasi phénomène de société, avec de nouveaux auteurs, un nouveau public et des chiffres de vente inaccoutumés. À preuve : les « cartons » successifs de Joël Dicker, de Marc Voltenauer et de Nicolas Feuz, entre autres ; et l’on aura relevé, dans la foulée, le nouveau vocabulaire, plutôt hideux aux yeux des purs littéraires (dont je suis à moitié), consistant à dire d’un livre qu’il «cartonne» ou d’un auteur qu’il est «top vendeur »…
     
    L’horreur acclimatée en famille
     
    Marc Voltenauer cartonne « grave », c’est le moins qu’on puisse dire. Son dernier livre paru, Cendres ardentes, présent partout, en librairie et dans les kiosques, les grandes surfaces et les bureaux de poste (en attendant les barbershops et les onglerie), est crânement déclaré « No 1 des ventes en Suisse » sur son bandeau publicitaire.
    Succès de marketing ? Sans doute, mais pas que. Car les thèmes qui y sont abordés (notamment l’immigration et ses franges criminelles, la culture albanaise et ses valeurs traditionnelles), et son mélange de belles relations humaines et de vertigineuses descentes aux enfers, ont de quoi intéresser et même fasciner – non sans éventuel goût morbide -, un lectorat immédiatement bousculé et rassuré par les romans de l’auteur.
    À ces composantes, me semble-t-il, mélange d’ancrage local et de bienfacture narrative très documentée dans tous les milieux et activités abordées – en l’occurrence, de véritables ex cathedra sur le démembrement ou la datation des cadavres par l’analyse des larves - tient le succès de ce conteur à la petite entreprise très organisée, avec fan-club et tout le toutim…
    Quant à son apport original, et dès son premier roman, Le Dragon du Muveran, paru en 2016, disons que Marc Voltenauer jouait sur le double attrait de la proximité et du drame « à côté de chez vous », situant on action dans « notre » paysage, sur les hauts gazons des Alpes vaudoises où se pointait un serial killer, alors que l’enquêteur, double mal rasé de l’auteur, assumait son homosexualité avec la même tranquille franchise que celui-ci.
    De surcroît, en humaniste intelligent de souche chrétienne (il a failli devenir pasteur et a manqué devenir gentil père de famille), le romancier abordait, divers thèmes sociaux, ou « sociétaux » comme on dit aujourd’hui, où l’esprit critique le disputait à une vive curiosité de type journalistique.
     
    Les détours noirs du reportage
     
    Le journalisme est, également, la première profession du romancier Nicolas Verdan, dont le sérieux dans l’investigation fonde sans doute la validité réaliste de l’écrivain.
    Largement reconnu en nos régions où ses premiers livres ont décroché plusieurs prix littéraires, l’auteur du Rendez-vous de Thessalonique, de L’été grec et du Patient du Dr Hirschfeld, entre autres, a passé au noir intégral avec un roman explicitement socio-polémique, intitulé La coach et modulant déjà, comme dans Cruel, les thèmes de la blessure et de la vengeance.
    Dans une Suisse urbaine américanisée à outrance et jusque dans ses moindres enseignes et autres formules verbales, La Coach travaillait la matière emblématique, après la faillite de Swissair préfigurant la non moins scandaleuse déroute du Crédit suisse, de la mutation sociale imposée à ses employés et à nous tous par Swisspost et l’un de ses sbires sans cœur, cousin des banquiers sans visages de Zurich-city…
    Comme son confrère Voltenauer moitié-suédois par sa mère, Nicolas Verdan moitié-grec par la sienne, inscrit le premier meurtre de son nouveau roman, affreux et d’abord incompréhensible, dans l’arrière-pays vaudois de Cossonay où une usine tréfile des câbles à côté de la Venoge faisant juste son job de couler.
    L’idée de moduler un thème (la cruauté) en le faisant ressentir à divers degrés par quelques personnages attachants (surtout une journaliste d’origine vietnamienne à la mémoire et à l’entourage endoloris, et un inspecteur affecté d’une étrange pathologie comportementale à l’approche des cadavres), est un vrai projet de romancier, et le lecteur y croit… presque jusqu’à la fin.
    En outre, l’autre thème de la gestion calamiteuse d’une usine à soins de la région, qui a fait saliver les médias locaux jusqu’à plus soif du bon public, constitue la partie socio-critique du roman, avec le bonus d’une rivalité politique féminine au plus haut niveau du Conseil fédéral. Mais bref : ne spoilons pas !
    Bémol, cependant, sur la fin par trop « téléphonée » de la story, dont la surenchère sanglante (sa faiblesse, à mon avis) s’aggrave sous l’effet de la précipitation artificielle du scénario. Vous y croyez ? Alors sans moi, même si le compère Greco s’est bien amusé…
     
    La faiblesse du gore, et le grain de sel du « proc » tatoué…
     
    S’il y en a un qui ne se gêne pas, c’est bien Nicolas Feuz, procureur du tribunal de Neuchâtel à ses heures et posant, torse nu, dans un hebdomadaire romand illustré que je lis chez ma coiffeuse Rita : musclé comme un malfrat albanais, le mec, et tatoué à l’avenant.
    Dernière nouvelle : Nicolas Feuz vient de signer chez Joël Dicker, où paraîtra son prochain opus, mais pour l’instant c’est un recueil de petites horreurs parues ici et là qu’il nous propose avec une préface d’une page de son rival et ami Marc Voltenauer, lequel ne s’est pas trop foulé avec son salamalec...
    Or ce recueil, me semble-t-il, recèle la clef de la faiblesse du roman noir romand illustré par les trois lascars : trop de gore !
    Trop de violence charcutière mal apprêtée, trop de saloperies en série (Jean-Patrick Manchette a souligné le premier le danger que représente la figure du serial killer dans la banalisation du crime), trop de férocité de mauvais cinéma chez le personnage du superméchant Skënder, dans Cendres ardentes (alors qu’une seule apparition du Stavroguine des Démons de Dostoïevski suffit à nous glacer le sang), et trop de sophistication sanglante dans l’improbable tueur de Cruel, sans parler des multiples «goritudes » de Nicolas Feuz dans ses romans sanguinolents à souhait.
    Mais le pompon du « proc » gît dans certaines de ses nouvelles, dont le gore est tellement excessif que son oreille comique pointe. Et si Monsieur le procureur en avait trop vu pour rester sérieux ? Et si, comme l’un des protagonistes de Nicolas Verdan, un rire irrépressible le faisait pousser tout au plus que noir ? Et si la plongée de Marc Voltenauer dans le Darknet n’était qu’une compulsion, largement partagée par son public le lisant dans son jacuzzi, avant de rejoindre son mari dans sa contemplation d’un coucher de soleil jadis salué par la vache d’Edouard Burnand ?
    L’interrogatoire se poursuivra dans nos bureaux de la Blécherette, avec nos collaboratrices et collaborateurs dûment formés à Savatan, etc.
     
    Marc Voltenauer. Cendres ardentes. Slatkine & Cie, 397p.
    Nicolas Verdan. Cruel, Tenebris, 453p.
    Nicolas Feuz, Les Passeurs. Oka'Poche, Tenebris.
     
     

  • Compagnon de route

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    Au libraire écrivain dit Le Greco

     

    Ce petit livre acheté 300 francs anciens
    rue de la Huchette à Paris,
    m'aura suivi partout,
    perdu et retrouvé;
    il est trempé d'eau de pluie
    et salé par les embruns,
    il a vu les sept péchés et les huit splendeurs,
    et des auteurs qui me sont chers
    le citent volontiers.

     

    Je l'ai perdu maintes fois à travers les années,
    et retrouvé entre deux fièvres et trois délires;
    c'est une main amie maintes fois lâchée
    et retrouvée au hasard des chemins;
    c'est un recours en grâce souvent oublié,
    mais l'adverbe souvent s'efface,
    et demain se fait plus proche:
    se rapproche la menace.

     

    À chaque fois que je reprends
    la lecture de ce petit livre
    qui dit tout et plus encore
    de ce que tous nous sommes -
    à jamais nous croyant
    innocents éternels -
    à chaque fois ce petit livre racheté l'autre jour,
    pour 3 francs actuels, chez Molly & Bloom,
    me trouve plus vivant.

     

    (1966-2016, en relisant Ascèse de Nikos Kazantzaki)

     

  • Pendant que tu dormais

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    « A une époque nous avons tous été des étoiles »

    (Lim Chul-woo)

     

    On n’est pas vivant très longtemps

    sur la terre légère

    qui roule là-bas sous le vent

    des espaces contraires...

     

    Vu du ciel comme on l’appelle

    on a l’air de flotter,

    alors qu’on a les pieds liés

    aux chaînes et nécessités

    du moment à passer...

     

    La relativité partielle

    dont se rient les gazelles

    en sautant à travers le temps

    ne nous empêche pas

    de souffrir de tout ce savoir

    qui nous donne des ailes,

    alors que le temps d’un soupir

    s’est comme évanoui

    le temps a peine de s’éveiller...

     

    Malgré tous nos fous rires

    et nos tendres sourires

    d’innocents venus et passés,

    nous ne pouvons plus oublier

    ce que nous faisions là:

    nous sommes attachés,

    et l’idée seule qu’on nous arrache

    à nos jouets nous fâche -

    nous aimerions nous attarder...

     

     

    De là je vois mon endormie

    rêver au lent voyage

    dans cet autre pays

    sans âge où toutes les étoiles

    se promènent et surnagent,

    et je bénis le ciel

    comme l’appellent les enfants

    et les sages aussi,

    dans le frémissement de voiles

    des jours et des nuits

    de protéger sa bonne étoile... 

    Peinture: Vassily Kandinsky

  • Accroche le mot au nuage

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    Les mots sont là pour s’étonner,
    venus du fin des âges,
    au temps des anges émus
    sans ailes ni messages...
     
    La muse a délivré la nuit
    des mots les plus secrets,
    qui retenaient, sous le déni
    tant d’aveux interdits...
     
    Les mots s’embrochent et recomposent,
    en rondes et en croches,
    les mélodies, de proche en proche,
    des enjambées en prose...
     
    Les mots n’existent pas
    sans le chant qui ruisselle,
    ou monte vers le ciel
    dont on ne perçoit que l’aura...
     

  • Les lendemains du numérique sont-ils voués à déchanter ?

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    Trois livres très documentés, entre tant d’autres publications, nous confrontent aux développements phénoménaux, autant qu’aux retombées inquiétantes de la révolution numérique. En politique, avec Les ingénieurs du chaos de Giuliano da Empoli observant les accointances des nouveaux populismes avec l’Internet ou les réseaux sociaux. Au quotidien singulier ou pluriel, dans L’homme sans contact de Marc Dugain et Christophe Labbé qui pointent l’industrie de la déréalisation et de l’addiction forcée. Et dans L’Enfer numérique, vaste enquête de Guillaume Pitron consacrée au prix réel et à l’impact économico-écologique, aussi redoutable que méconnu, des nouvelles technologies...
     
    Cette chronique ne doit rien à ChatGPT, promis-juré, mais je la peaufine sur mon MacPro avant de la balancer via le Cloud à mes camarades du « média indocile » BPLT, non sans la publier aussi sur mon profil Facebook comptant le max autorisé de 5000 « amis » et sur le blog perso que je tiens depuis 2005 (la même année que le fameux blogueur italien Beppe Grillo) où je compte aujourd’hui plus de 6000 textes, mes Carnets de JLK drainant plus de 1000 visiteurs les premières années, la plupart disparus depuis lors ou ne se manifestant plus par aucun commentaire alors que je continue à les rédiger en me fichant à peu près autant de leur réception que du nombre de « likes » quotidiens sur Facebook, au contraire de Beppe Grillo comptant des millions de « followers » et un parti à cinq étoiles à son actif – chacun son job !
     
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    Ces précisions très personnelles pour dire qu’on peut user du numérique en « geek » apparent sans l’être du tout, que l’apport de l’Internet est un formidable vecteur d’information et d’expression, et que tenir un blog ou un profil sur les réseaux divers ne fait pas forcément de vous un influenceur ni moins encore un addict, quoique l’immunité absolue en la matière reste improbable. C’est du moins ce qui ressort de la lecture de L’Homme sans contact des compères Marc Dugain et Christophe Labbé, lesquels détaillent nos nouveaux rapports avec un « multivers » qui se voudrait fondé sur la communication et aboutit massivement à l’atomisation des rapports et à la « déréalisation », la disparition de l’intime et la manipulation de chacun par le nouveau vecteur magique au nom d’algorithme, ennemi du contact réel ou le soumettant à son seul code, nommant « amitié » ce qui n’est que pseudo-contact.
    À ce propos, je me rappelle que, dans les années 80, le romancier Vladimir Volkoff, enseignant dans un collège de la région d’Atlanta, me dit qu’il s’efforçait en vain d’expliquer à ses étudiants ce qu’était l’ancienne notion d’amitié en tant que partage électif voire exclusif de notre « privacy », chacun de ses élèves prétendant avoir au moins cent «friends»…
    Or la nouvelle conception du contact par clic, avec nos «amis Facebook», ne se réduit-elle pas désormais à cette approche américaine répandue partout ? Et comment ne pas voir que cette disparition de l’intime va de pair avec une explosion de simili-contacts évoquant ceux d’une fourmilière – métaphore dont Giuliano da Empoli fait le meilleur usage dans son analyse des nouveaux rapports de l’individu avec ses semblables sur fond de manipulation socio-politique ?
     
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    Bouffons et «merchandiseurs» du nouveau Carnaval
    Le Carnaval, tel que Goethe le découvre incognito à Rome, en fèvrier 1787, est l’événement « à l’italienne » hautement symbolique que Giuliano da Empoli choisit, avec l’élégance narrative qu’ont pu apprécier les lecteurs du mémorable Mage du Kremlin, pour illustrer le chaos social rituellement institué depuis le Moyen Age, où le valet devient maître et inversement, avec les débordements que ne manque pas de relever le génial poète allemand figurant par excellence l’esprit des Lumières; et c’est le même carnaval italien, en 2018, que l’auteur des Ingénieurs du chaos commente avec l’arrivée au pouvoir du Mouvement 5 étoiles mené par une nouvelle sorte de dirigeants dont le populisme revendiqué détermine à la fois le fonctionnement et le style.
    A l’origine du mouvement : deux personnages emblématiques, dont l’association fait figure de modèle: à savoir Beppe Grillo le saltimbanque (acteur et humoriste de grande popularité, mais aussi intellectuel activiste aux multiples interventions et autres provocations dans les domaines de la justice sociale ou de l’environnement), et Gianroberto Casaleggio, expert en marketing digital qui a compris que l’Internet pourrait révolutionner la politique et va en faire son fonds de commerce en idéologue visionnaire.
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    Si Beppe Grillo focalise les regards et fédère des millions de « followers », c’est Casaleggio et ses analystes des bureaux milanais de la Casaleggio Associati qui dictent au comédien les thèmes « porteurs » à lancer et développer sur le blog beppegrillo.it bientôt devenu le plus fréquenté de la péninsule et associé plus tard à d’autres plateformes, tel le réseau social international Meetup.
    Jouant sur le ras-le-bol populaire qu’inspire la «Casta» (titre d’un best-seller de ces années visant la corruption des élites politiques), le blog dénonce les abus des grandes entreprises aux dépens des petits actionnaires, la précarité dans le monde du travail et autres thèmes liés à l’environnement, au fil de campagnes virales jamais vues qui culminent en 3D, le 8 septembre 2007, avec les manifestations de masse, en de nombreuses villes italiennes, du Vaffanculo (V-Day) lancé par Grillo à la face des hommes politiques corrompus, réclamant plus précisément un « Parlement propre » - tout cela à la surprise totale du sérail politique et des médias traditionnels qui n’ont rien vu venir…
    Malgré son déclin, le Mouvement 5 étoiles aura bel et bien fait figure de laboratoire du populisme, dont Giuliano de Empoli montre à la fois la spécificité originale (sa façon de convoquer le « peuple du blog » par le parti-algorithme-ni-gauche-ni-droite, comme un avatar de la démocratie directe) et la réalité beaucoup plus équivoque, où la centralisation des données revient à servir le plan marketing d’une dyarchie (Casaleggio-Grillo) verrouillant la direction de la fourmilière. Le fils pragmatique de Casaleggio, Davide, geek de haut vol, se référera lui-même à l’organisation myrmicole du Mouvement, assurant en outre le suivi « merchandisé » du politique-business…
    Exemplaires en tout cas : le couple du leader populiste jouant volontiers de provocation sans lésiner sur les « fake news », ainsi que l’ont illustré maintes fois un Matteo Salvini, un Donald Trump ou un Jair Bolsonaro, et du « spin doctor » ferré en matière idéologique et techno-scientifique, comme ceux qui ont boosté l’élection de Trump via Facebook en testant quelque 5,9 millions de messages différents, contre les modestes 66.000 de dame Clinton…
     
    Chats noirs et fantasmes formatés
    Le numérique aide-t-il la démocratie directe ou n’en est-il que le simulacre faussement libérateur ? L’exemple italien, et les révélations ambivalentes de la crise sanitaire mondiale, incitent à la réflexion de défense.
    Dans la brillante conclusion des Ingénieurs du chaos, intitulée L’âge de la politique quantique, Giuliano da Empoli montre comment le numérique a permis de répondre à la colère réelle et aux frustrations multiples du grand nombre en donnant à chacun l’impression de faire partie d’une famille conviviale et d’être l’acteur privilégié d’un soulèvement historique, comme le prouve en flux continu son image sur Instagram ou TikTok.
    À ce propos, sait-on pourquoi le nombre des chats noirs ou de pelage foncé a augmenté de façon vertigineuse dans les refuges anglais depuis l’apparition des smartphones ? Réponse : à cause des selfies. Pas cools les chats sombres ! Alors Empoli de préciser : «Sur l’ensemble du territoire national, les sujets de Sa Majesté occupés à se photographier de manière frénétique, comme tous les habitants de la Terre, rejettent en masse les chats les moins photogéniques. Mais les victimes de la culture du selfie ne se comptent pas que parmi les félins. À l’ère du narcissisme de masse, la démocratie représentative risque de se retrouver dans la même situation que les chats noirs ».
    Trop lente en effet, la démocratie directe à la manière des petits Suisses, trop occupée à trouver des compromis alors que la consommation est désormais l’affaire immédiate d’un clic. Et le vote secret: vraiment pas cool !
    Tout tout de suite, mais jusqu’où ?
    «Reprends le contrôle !» aura été le slogan du Brexit, et Giuliano da Empoli d’y voir l’« argument principal de tous les mouvements nationaux -populistes, qui se fonde sur un instinct primitif de l’être humain ». Dans la foulée on aura remarqué la libération explosive du langage et des gestes agressifs encouragés par les ingénieurs du chaos…
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    Sur quoi, passant du politique à l’intime, Marc Dugain et Christophe Labbé, dans L’Homme sans contact, poursuivent les observations de L’homme nu, détaillent la prise de pouvoir du numérique à la lumière de la pandémie, « divine surprise » pour une industrie qui en a bénéficié de façon obscène en trouvant l’occasion, par le confinement, le télétravail et le repli obligé sur le chez-soi, de contrôler plus étroitement la vie quotidienne de ses clients en lui fourguant loisirs à domiciles, séries à foison et prestations masturbatoires d’envergure mondiale – grave cool !
    Cela étant, et contre toute attente, comme le relevait déjà Empoli, la crise sanitaire aura aussi libéré des forces positives en nous ramenant à la « case réel », où les lendemains du numérique seront peut-être moins roses que ne le promettent ses gourous surtout soucieux de profit.
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    C’est ce qu’on se dit aussi en découvrant, dans l’aperçu très fouillé de L’Enfer numérique de Guillaume Pitron , ce qui fonde tous les aspects du «réel» numérique : la réalité matérielle du moindre «like » et du nuage, le lien fantasmé entre numérique et écologie, la fuite en avant énergétique, les enjeux écologiques largement ignorés de la 5G, l’avenir des robots plus polluants que les humains, le déploiement de la « route de la soie numérique » par la Chine, la recherche future d’une souveraineté numérique européenne, etc.
    Donc bonne lecture, jeunes gens de tous les âges, car j’ai à faire ailleurs : la robote tueuse Adrisa, figure centrale de la série de SF russe Better than us (2018), accueillie par Netflix malgré les censures actuelles, m’attend en espérant probablement que je la «like», mais la gueule d’ange de l’Avenir radieux du numérique est-elle fiable ?
     
    Giuliano da Empoli. Les ingénieurs du chaos. Gallimard, coll. Folio, 227p. 2023.
    Marc Dugain et Christophe Labbé. L’Homme sans contact. Editions de L’Observatoire, 220p. 2022.
    Guillaume Pitron. L’enfer numérique ; voyage au bout d’un like. Editions Les Liens qui libèrent, 351p. 2023.

  • Sauteries du bel âge

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    Pauline au bal est si légère
    qu’elle a l’air d’une balle
    jetée là-bas de bras en bras,
    comme de salle en salle,
    grisée par les regards glissés
    sur ses épaules dénudées
    qui tournoient dans le ciel.

     

    Pauline et sa jambe de bois
    marquent bien les syncopes
    de la valse ou du cha-cha-cha;
    son cigare étincelle
    à sa main qui n’a que trois doigts,
    et pas une de celles
    qui lui dénient son charme exquis
    ne sait boiter comme elle.

     

    Pauline est ces jours à l’hosto:
    il faut bien réparer
    les beaux restes de ses vieux os
    qui déjà s’impatientent
    de tâcher de ses talons hauts
    à remonter la pente.

     

    Pauline danse au bord du ciel
    en pure silhouette,
    nous rappelant toutes les fêtes
    de nos plaisirs véniels,
    quand de nos pieds de pélicans,
    palmés et juvéniles,
    nous faisions la pige à Satan.

     

    Lors Pauline indocile,
    au milieu de tant de liesse
    marquait déjà le pas,
    le tempo et le mouvement,
    le déhanché de chaque fesse,
    au bal des débutants.

     
  • De la Bonne Combine

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    (Le Temps accordé, 2023)
     
    Ce vendredi 16 juin. – J’étais ce matin un peu mal dans mes os, physiquement flageolant et moralement flagada, mais un long téléphone avec mon cher abbé m’a remis d’aplomb, réconforté ensuite par un message de mon éditeur m’annonçant son accord pour la publication de mon essai sur Czapski et de mon roman, après la trilogie de « pensées » qui sera notre premier job de cet été. Byzance ! ai-je lancé à Snoopy, qui a opiné du sous-chef en bonne solidarité...
     
    Grâce à l’AB, je viens en outre de trouver le titre de ma prochaine chronique, qui traitera de l’Anima de Michel Onfray, des Fragments du journal intime de Dieu de Lambert Schlechter et de Faire parler le ciel de Peter Sloterdijk :
     
    Quand l’âme humaine se détaille
    au magasin La Bonne Combine, 
    l’enseigne de ce fameux magase nous ramenant à nos enfances, du temps où paraissaient les encyclopédies pour la jeunesse aux titres optimistes de Tout l’Univers ou de Tout connaître dont la fonction revit, en somme, par le truchement des dits et écrits de Michel Onfray.
     
    BROCANTE ÉRUDITE. - À propos de l’auteur d’Anima, je disais, à mon ami que je n’arrive pas, décidément, à le prendre au sérieux, tout en grappillant dans son bric-à- brac et en appréciant pas mal de ses pages réellement instructives ou pertinentes dans un fatras de considérations relevant plutôt du lieu commun d'époque.
    Dans la foulée, ainsi, j’ai relevé, à côté de propos judicieux consacrés à Montaigne, son chaleureux éloge du curé Jean Meslier, inconnu de l’abbé, qui me semble le type d’un certain anticléricalisme, ou plus exactement d’un athéisme à la française fondé sur le bon sens populaire en son meilleur et dégageant déjà le fumet révolutionnaire sous Louis XIV, avec un aperçu de ses louables efforts visant à la défense de la gent animale menacée par les émules de Descartes et autres vivisecteurs – toutes choses qui me bottent évidemment autant qu’Onfray tant l'âme de Snoopy m'importe, aussi vive que celle de ma bonne amie...

  • Ceux qui tuent au nom de Dieu

     

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    Celui qui se fait sauter dans un jardin enfants pour prouver l'existence de Dieu / Celle qui présentait ce soir-là sa tournée de Dangerous Woman et qui n'est pour rien dans un massacre qui la poursuivra toute sa vie / Ceux qui bombardent les écoles syriennes pleines de terroristes en puissance / Celui qui décapite la chienne d’infidèle au motif qu’elle l’a regardé sans baisser les yeux et que cela déplaît à l'Unique/ Celle qui a donné son fils unique au Dieu qui l’a laissé se faire crucifier entre deux terroristes dits aussi zélotes à l’époque / Ceux qui  se rappellent que la guerre civile déclenchée par les zélotes issus de l’essénisme a provoqué la mort d’un million cent mille juifs ainsi que le rapporte Flavius Josèphe / Celui qui vers 1485 ramena à Mexico vingt mille Mixtèques enchaînés et tous massacrés ensuite au nom de l’empereur incarnant le Dieu local / Celle qui vierge et belle fut éventrée au nom d’un autre Dieu local dans un autre pays et un autre siècle / Ceux qui estiment que le sacrifice de Jésus par son père consubstantiel relève du suicide de Celui-ci mais ça se discute / Charlie2.jpgCelui qui affirme que la Sainte Inquisition (d’environ1231 à 1834, ) ne saurait être critiquée du fait qu’elle était sainte et que ses victimes iraient de toute façon en enfer / Celle qui affirme que le génocide des Cananéens ordonné par Yahweh dans l’Ancien Testament n’est qu’une métaphore / Ceux qui se rappellent que le dieu Athée a légitimé des millions d’assassinats en sainte Russie sous le règne du séminariste Iosip Djougatchvili dit Staline avant de justifier les millions de morts imputables au Président Mao vénéré à Saint Germain-des-Prés et à l'Elysée puis de cautionner le génocide du peuple cambodgien par ses propres fanatiques  /  Celui qui pense que tout Dieu de guerre est une caricature / Celle qui fermait les yeux tandis qu’un chevalier de la foi chrétienne la violait /Charlie3.jpgCeux qui sont prêts à couper les mains des chiens d’infidèles au scandale de ceux qui ont décapité leur roi et leurs frères de sang bleu / Celui qui sous le nom de Ramuz a fait l'éloge du major illuminé démocrate avant l'heure que les djihadistes bernois ont décapité sur la pelouse lausannoise actuellement réservée aux barbecues / Celle qui se refuse à Conan dont la secte cannibale est en désaccord avec celle de son père plutôt anthropophage / Ceux qui invoquent God  en flinguant tout ce qui s’oppose à l’Axe du Bien / Celui qui aime lire Pascal en écoutant The Smiths / Celle qui jouit de se confesser au père Anselme / Charlie4.jpgCeux qui se retiennent de lâcher un vent soufi pendant l’homélie intégriste/ Celui qui se dit rempli du nom de Dieu /Celle qui  a perdu ses deux fils au Bataclan mais ne veut pas entendre parler de guerre  / Ceux qui ont peur de leurs fils croyants / Celui qui oblige sa famille à prier debout sinon je te tue / Celle qui a vendu son silence après que l’archevêque polonais a violé ses deux fistons / Ceux qui pensent que la mort de Dieu est un fait accompli / Charlie8.jpgCelui qui se fait traiter d'antisémite pour avoir osé critiquer l'apologie tribale de la violence faite dans l'Ancien Testament / Celle qui rappelle aux intéressés que le dieu Yahweh avait une femme aux fourneaux / Ceux qui incriminent le wahhabisme au déplaisir des exportateurs suisses qui n'ont pas d'états d'âme et de Donald Trump qui a des armes de destructions massive à fourguer / Celui qui incrimine essentiellement le Coran et les hadiths mais un Palestinien islamophobe a peu de chance de passer à la télé  / Ceux que le monothéisme a toujours insupportés par son manque d'imagination poétique /  Celui qui fait la tournée de la paroisse en vélosolex avant d’aller boire un verre avec le Père Claude ce bon gars accueillant de migrants dans sa cambuse / Celle qui n'est pas dupe des principes moraux affichés par les adorateurs du Dollar / Ceux qui pensent que la Shoah reste à parachever /  Celui qui n’ose plus dire à la télé que Dieu lui dicte ses livres  / Celle que l’excision a détourné des siens / Ceux qui parlent aux oiseaux du bon Dieu dont on a déformé les propos, etc.   

    L'auteur de cette liste peu exhaustive recommande, aux amnésiques, la lecture de l'Histoire générale de Dieu, de Gérald Messadié, de La Folie de Dieu, de Peter Sloterdijk, et du Livre noir de l'Inquisition, entre autres reflets d'une férocité millénaire imputée à diverses divinités femelles (au début) et de plus en plus mâles.

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  • Prends garde à la douceur

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    Je me réjouis  d'annoncer la finition, ce mardi matin 6 juin, du triptyque poético-méditatif intitulé Prends garde à la douceur (Pensées de l'aube - Pensées en chemin et Pensées du soir) dédié à la mémoire de Lady L. et à ses enfants et petits-enfants. Le livre, sur contrat signé, est à paraître à l' automne 2023 aux éditions de L'Aire.
     
    Exergues:
     
    Dans Arles, où sont les Alyscans,
    Quand l’ombre est rouge, sous les roses,
    Et clair le temps,
    Prends garde à la douceur des choses.
    Lorsque tu sens battre sans cause
    Ton coeur trop lourd ;
    Et que se taisent les colombes :
    Parle tout bas, si c’est d’amour,
    Au bord des tombes.
    (Paul-Jean Toulet, Romances sans musique, 1915)
     
    « Consens à l’Univers ! Tu n’arriveras jamais à être Un à toi tout seul » (Paul Claudel)
     
    Prends garde à la douceur
     
     
    La pensée qui s’incarne et se fait musique au fil des jours respire le mieux sur les ailes de la rêverie, alliant Animus, l’esprit, et Anima, l’âme du cœur.
     
    Tous les jours mourir et renaître, de l’aube au crépuscule par les chemins du monde et de ce qui peut être dit par les mots, ou juste suggéré, juste évoqué, le souci du mot juste et ses à peu près aussi révélateurs.
     
    Révélations du jour et de la nuit, de la mort et de l’enfance, sur les chemins du Temps, les mots en cage avec des ouvertures sur l’infini. Je m’assieds pour dire quelque chose et c’est autre chose que j’écris. Minutes heureuses et réalités de l’effroi devant les victimes. Mais que notre joie demeure...
  • Ceux qui songent avant l'aube

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    listesPublie.net accueille les listes de JLK. François Bon présente l'ouvrage.

     

    L’énumération est un fondement de la littérature : qu’on aille dans la Bible, avec l’inventaire du temple dans Exode, ou les généalogies, et qu’on aille chercher de quelles civilisations, de quels textes hérités. Et quel bonheur et quel émerveillement nous prend encore à Seî Shonagon et ses Notes de chevet, la capacité du coup d’entrer dans l’an 1000 du vieux Japon, et de s’y trouver comme en plein voisinage avec le médecin ivrogne, les ponts qui sont beaux et ceux qui le sont moins, les bons usages et les choses qui vous mettent en colère, comme ce crissement du cheveu pris dans la pierre à encre.

    L’énumération est toujours resté une marge active de la littérature. Parce que c’est ce que nous faisons dans nos cahiers, dans notre documentation du monde. C’est la première construction de langage pour construire et déplacer le regard. Il y en a chez Novarina, chez Perec et Roubaud, des poètes comme Bernard Bretonnière.

    Maintenant, Jean-Louis Kuffer. Que je n’ai jamais rencontré. Au départ, juste la curiosité d’un blog de critique littéraire tenu en Suisse, donc un écart, des découvertes, une attention à des auteurs qui comptent, Nicolas Bouvier le premier, évidemment, ou la découverte de Popescu, sa Symphonie du Loup.

    Mais nous tous, côté blogs, à mesure qu’on découvre l’outil et la force d’Internet, on évolue. La critique s’ouvre à la photographie, aux scènes du quotidien, aux réactions d’humeur. Le blog de Jean-Louis Kuffer a gagné en arborescence, en étalement : on parle d’une musique, d’un ciel. On y développe des correspondances.

    Et puis ses Ceux qui. Au début, un exercice un peu discret, de fond de blog. On survolait. Je m’y suis pris vraiment lorsque j’ai lu celui qui s’est intitulé Ceux qui se prennent pour des artistes. Tout d’un coup, un malaise : on reconnaît toutes les postures. La phrase est incisive, contrainte. Elle va de saut en saut dans toutes les postures du rapport qu’on a chacun à notre discipline.

    Celui qui, celle qui, ceux qui, dans mes ateliers d’écriture, je me sers fréquemment d’un texte de Saint-John Perse (le chapitre IV d’Exil) qui fonctionne sur ce principe, en l’appliquant à la généalogie de chacun, mais une généalogie sans noms propres ni chronologie. Les résultats toujours sont impressionnants : la peau du monde, les silhouettes qui le portent.

    Avec des effets connexes : peu importe, dans Saint-John Perse, qu’on comprenne ou pas. Ainsi, dans les énumérations de JLK, la phrase Celui qui a rencontré Dalida au temps où elle devint Miss Egypte devient signifiante même sans rien savoir de la protagoniste. Ainsi, et là c’est déjà dans Seî Shonagon, la juxtaposition d’éléments forts, de haute gravité, ou à teneur politique, voire subversive, et d’éléments qui tout d’un coup provoquent le rire, ou la seule légèreté (Ceux qui vivaient aux oiseaux en 1957).

    J’ai donc demandé et obtenu de Jean-Louis Kuffer qu’on développe ici ses Ceux qui. La preuve qu’une énumération tient, c’est quand sa propre table des matières devient elle aussi une prouesse de langage. Voir l’extrait feuilletable. Mais Dans une idée d’oeuvre ouverte, et la volonté de la questionner sur publie.net : à mesure que JLK continuera son écriture, on réactualise le texte initial, et vous disposez toujours de la dernière version dans votre bibliothèque personnelle. Mais aussi, que le texte édité (pour contrer le principe d’enfouissement du blog, ce que j’ai nommé fosse à bitume), renvoie en étoile aux archives du blogs non reprises dans la sélection de l’auteur (30 chapitres, quand même) ou à celles qui s’y ajouteront...

    Et bonne visite du site en développement infini de Jean-Louis Kuffer, la rubrique de ses Celui qui, celle qui, ceux qui (mais attention, il y en a de dissimulés ailleurs dans le site). Et qu’une lecture aussi vigoureusement salutaire nous arrive des ciels suisses n’est pas neutre : on s’en réjouit ici.

    François Bon

    Ceux qui songent avant l’aube l’énumération comme arme pour dire le monde Jean-Louis Kuffer 2008-10-29 80 5,50 euros publienet_KUFFER01 publie.net. http://www.publie.net

  • Un androïde plus humain que nature...

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    Un androïde fort attachant, dans le (superbe) dernier roman de Ian McEwan, Une machine comme moi,  nous confronte aux limites de notre «nature» au fil d’une uchronie passionnante. Sous le contrôle attentif d’un Alain Turing (1904-1956) toujours en vie, les avancées fascinantes de la technologie, au début des années 80, butent sur le « trop humain » de notre espèce…
     
    Un bon roman, ou disons carrément un grand roman pour insister sur la rareté actuelle de la chose, se caractérise (notamment) par le fait que tous ses personnages ont raison, ou plus exactement qu’ils ont tous leurs raisons dont le lecteur doit tenir compte avec équité, comme il en va à la lecture des grands romans de Dickens ou de Dostoïevski, de Jane Austen ou d’un Henry James auquel on doit précisément cette idée.
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    Or un bon roman récent, qui a pas mal d’attributs d’un grand roman, rareté actuelle frappante, réalise cette performance très particulière de donner raison à une machine humaine avec une intelligence et une sensibilité affective qui n’a rien d’artificiel ou de bêtement sentimental. Plus encore, l’androïde Adam, l’un des personnages principaux du dernier roman de Ian McEwan, a tellement raison qu’on s’y attache autant sinon plus qu’à un humain « trop humain » au point de ressentir sa destruction (à coups de marteau, par celui qui l’a acheté) comme un meurtre affreux blessant notre petit cœur de lectrice ou de lecteur…
    Du bon usage de la conjecture romanesque
    Les uchronies (récits d'événements fictifs à partir d'un point de départ historique) prolifèrent de nos jours, autant que les dystopies (récits de fiction qui évoquent un monde utopique à coloration catastrophiste), à proportion des inquiétudes, fondées ou plus vagues, et des angoisses plus ou moins lancinantes qui taraudent notre espèce confrontée aux crises de toutes sortes, telles la hantise climatique et autres catastrophes humanitaires à motifs variés.
    L’impression que l’expérience Homo sapiens est un (partiel) raté de la saga terrestre fait figure de nouveau thème mondialisé, d’où le regain de fictions littéraires ou cinématographiques (sans parler des séries télé parfois meilleures dans le genre, comme l’illustrent les épisodes les plus percutants de Black Mirror) qui revisitent les motifs de la science fiction en quête d’alternatives viables, où l’intelligence artificielle et ses artefacts nous rattrapent.
    Or un romancier « sérieux » peut-il se mêler de robotique et autres conjectures propres au genre de la science fiction, se demanderont les « purs » littéraires qui ont reconnu en Ian Mc Ewan, notamment avec Expiation (Gallimard, 2003), l’un des meilleurs romanciers anglais de ces dernières décennies ? Et pourquoi pas, rétorqueront celles et ceux qui, déjà, ont vu une Doris Lessing ou une Margaret Atwood exceller dans ce genre de la science fiction longtemps regardé de haut par les instances académique. Au reste, Ian Mc Ewan n’a cessé, dans la suite de ses romans, de varier ses points de vue et ses modalités d’expression par rapport à la réalité qui nous entoure, comme dans la très belle « méditation » romanesque développée avec L’intérêt de l’enfant (Gallimard, 2015) où il est autant question de justice sociale que de psychologie et de poésie, d’amour et de mort…
     
    Un « enfant » qui en sait un peu trop
    Lorsque le prénommé Charlie, en début de trentaine, fait l’acquisition, grâce à la vente de la maison de feue sa mère, d’un des 25 androïdes mâles et femelles mis en vente en 1982, lui-même est un garçon un peu flottant qui a fait quelques études d’anthropologie et essuyé deux ou trois échecs professionnels et sentimentaux, boursicotant sur Internet et louchant vers sa jeune et jolie voisine Miranda en attendant plus que leur statut gentiment amical.
    Le robot qui lui est livré se prénomme Adam, et son arrivée correspond bel et bien à la genèse d’une nouvelle vie après une première nuit torride passée dans les bras et les draps de Miranda bientôt priée de participer à la programmation d’Adam, lequel devient ainsi, avec les traits de caractères choisis par les deux conjoints, leur enfant virtuel.
    Or l’« enfant » en question, solide gaillard au physique avenant de Levantin baraqué, ne tarde à devenir un problème dans la vie de Charlie : d’abord en lâchant une petite phrase à valeur de mise en garde accusatrice à propos de Miranda (comme quoi ce serait une menteuse), et ensuite en couchant avec elle.
    Cela fait beaucoup, en tout cas assez pour que le « propriétaire » d’Adam le débranche quelque temps – il lui suffit en effet de peser sur un certain bouton, dit « bouton de la mort », pour lui couper le sifflet au double sens du terme…
    Mais ce n’est qu’un début, car Adam, ramené peu après à la vie, ne fera qu’inquiéter un peu plus Charlie en déclarant à celui-ci qu’il est réellement amoureux de Miranda et, lorsque son « père » tentera de le débrancher une seconde fois, de l’attraper par le poignet et de le lui briser net. Autant dire qu’Adam, ayant goûté à la meilleure chose de l’existence humaine que figure l’amour avec une Ève gironde, s’y installera d’autorité tout en promettant à Charlie de n’aimer sa girl friend que platoniquement.
    Sur quoi l’androïde, intellectuellement surdoué, dont le vocabulaire est plus étendu que celui de Shakespeare et les aptitudes exceptionnelles en matière de maths, se montrera très utile, financièrement parlant, dans sa pratique supérieurement éclairée des spéculations financières sur la Toile, au point d’assurer bientôt l’enrichissement du jeune couple. Mais celui-ci à d’autres problèmes, plus tordus à vrai dire qu’une partie de Go…
     
    L’infinie complexité humaine
    Si Adam a parlé de mensonge à propos de Miranda, ce n’est pas en amant jaloux mais en androïde mieux informé que son rival sur le passé compliqué de la jeune femme, accusatrice dans un procès l’opposant à un prétendu violeur qu’elle a bel et bien fait envoyer en prison – à tort et à raison comme on le verra plus tard…
    L’ironie supérieure de Ian McEwan, omniprésente dès les premières pages de ce roman qui n’a décidément rien d’un gadget de SF, tient donc au fait que c’est par la voix d’un robot que nous pénétrons dans les embrouilles de l’humaine condition telles que McEwan les a démêlées, déjà, dans ses romans antérieurs.
    À la pénétration psychologique et à la profonde empathie de ceux-ci, sur fond d’observation sociale toujours très nourrie, s’ajoute donc, ici, une double dimension conjecturale puisque l’histoire contemporaine se trouve « revisitée » politiquement (Jimmy Carter est toujours président, et comme un avant-goût de Brexit se fait sentir en Angleterre) alors que le génial Alan Turing assiste au fiasco de la première expérience collective des androïdes lâchés « dans la nature », bonnement incapables de s’adapter au fonctionnement social ou affectif de ces fichues machines humaines !
    Plus précisément, l’Adam confronté à la vie de Charlie et Miranda se montre trop honnête, trop respectueux des lois et trop conséquent pour ne pas entrer en conflit avec ceux qui ne voient en lui qu’une «putain de machine». Or nous savons que c’est lui qui a raison, en sa quête de la vérité sans compromis, et tout le mérite du romancier – avec malice et tendresse – tient alors à nous le rendre plus sympathique que nos congénères mortels, lesquels n’ont même pas, comme lui l’option finale de transférer leurs données sur un Nuage numérique avant de rendre l’âme sous de grossiers coups de marteau…
    Ian McEwan, Une machine comme moi. Traduit de l’anglais par France Camus-Pichon. Gallimard, coll. Du monde entier, 2019, 385p.

  • Prends garde à la douceur

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    (Pensées du soir, XX)
     
    De ta voix ce jour-là. - Tu me demandes si l’eau et le ciel se souviendront de nous, et c’est cela que j’aime chez toi : c’est cela qui fait que je pense toujours à toi quand je suis seule sous le ciel, qui se souviendra de moi, ou devant l’eau, qui se souviendra de toi, nous sommes faits de la même étoffe que les songes de l’eau et du ciel, et vois comme l’eau et le ciel semblent nous aimer…
     
    De la transparence.- Ces soirs de juin étaient vos préférés, où que vous étiez, mais plus que jamais ces dernières années là-haut au bord du ciel où vos regards se retrouvaient de se perdre ensemble dans les lointains bleutés semblant figurer quelque temps l’éternité puis se laissant gagner lentement par la douce obscurité devant laquelle vous vous taisiez...
     
    De la permanence.- Ce que nous laissons semble n’être rien mais c’est cela que nous vous laissons et cela seul compte : que ce soit vous…
    Des choses qui restent cachées .- À vrai dire rien n’est absolument assuré ni contrôlé, aimait-elle à rappeler avec un certain sourire, et c’est ce qui rend d’autant plus beau ce qui l’est sans que ce soit une absolue nécessité, ajoutait-elle avec un sourire certain...
     
    De l’étonnement .- Cela non plus ne se mesure pas ni ne s’explique, ou alors c’est en nous qu’elle veillait et que par surprise elle s’éveille et nous éveille les yeux fermés, puis on les ouvre et le monde est là comme ouvert par la beauté...
     
    De la cruauté de la vie.- Certes vous étiez mal préparés aux atrocités de la vie et pourtant vos aïeux vous avaient avertis: qu’à tout moment vous pourriez être surpris, et c’est arrivé : tant de fois cela vous est arrivé sans jamais vous lasser ni la condamner, vous arracher à elle ni aux bras auxquels elle vous avait fait la grâce de vous confier le temps que vous donniez la vie - comme on dit...
     
    De ce qu’on dit sacré.- Cela aussi vous le saviez en vous, elle autant que toi, et c’était cela qui fondait votre patience autant que vos élans partagés, votre désarmante sincérité à tous deux, votre égale façon de vous garder de la vacuité et des reptations le plus vulgaires, et votre respect des lieux dits élus et des divers dieux reconnus quand un seul sentiment vous unissait en conviction, mais une fois de plus les mots vous manquaient alors même que vous vous compreniez et plus que jamais en ces déclins du jour...
     
    De l’acceptation.- Que la rage et le désespoir fussent absents de ce que vous aurez ressenti devant tant de violence et l’inexplicable acharnement de la vie soudain ennemie: qui le prétendrait jamais, et cela même fut le signe de votre capacité de recevoir également les meilleurs dons et les pires sans cesser de vous aider à survivre...
     
    Des signes de sainteté.- Aussi, pour le dire familièrement, la maladie et la mort annoncée font sortir du bois de certains lutins aux gestes appropriés et comme auréolés de bonté pour ainsi dire professionnelle, tendrement occupés à pommader et soulager, réparer et rassurer en ne cessant de chantonner ou de plaisanter autour du grabataire se surprenant à son tour à chantonner de concert et plaisanter au dam de son foireux cancer...
     
    Du dernier cortège.- Jusqu’à la nuit totale Il y eut, encore et encore et un peu partout, des soirs et des soirs à se tenir ensemble et à se murmurer des choses, des soirs à revivre des choses ou des soirs à s’avouer telle ou telle chose à regretter peut-être ou à se faire pardonner, et certains soirs en resteraient marqué, et la fin de la soirée était parfois propice à plus d’indulgence - et de fait chaque soir augmenterait cette inclination à plus de bienveillance...
     
    Des détails révélateurs.- Point de cendres au lac ! ordonne Untel qui ne jure que par les jardins du souvenir en altitude, et sa veuve obéira malgré sa préférence pour le cercueil de bois de rose et les tombes alignées conformément aux réputations financières des hoiries...
     
    De vos dernières plaisanteries.- Le quasi défunt rappelle à voix posée qu’il ne dira rien de ce qu’il voit de l’autre côté si vous restez à l’écouter, et vous lui répondez qu’il ne sera fait selon sa volonté qu’en cas de signature avérée par le notaire Brochet...
     
    Du plus tendre aveu.- Tu m’as manqué dès que j’ai su que je m’en irais, lui dit-elle...
     
    Des regrets annoncés.- Ne plus avoir le mal de mer, plus de doute à lever, plus à changer de parfum, n’avoir point de chagrin de sa propre absence, plus de sourire d’enfant à la première neige - cela surtout : plus jamais de sourire d’enfant...
     
    De son dernier désir.- À présent je voudrais dormir, aura-t-elle murmuré les yeux déjà fermés, mais laissez-nous donc la lumière...
     
    À La Désirade, ce mardi 6 juin 2023.
     
    Peinture: Hugo Simberg, L'ange blessé.

  • Rasez les Alpes, qu'on les brosse


    Il est de bon ton, par les temps qui courent, de dauber sur les idées et les images qui ont cimenté, à un moment donné, l'identité de la Suisse, notamment en exaltant, au XIX e siècle, les valeurs de la tradition alpestre comme patrimoine commun aux campagnes et aux villes. Malgré toutes les « prises de conscience » et autres démythifications, reste une histoire qui nous est propre, et surtout un héritage culturel qui ne se réduit pas à des clichés. Une nouvelle preuve nous en est donnée par un superbe ouvrage que vient de publier Françoise Jaunin, irremplaçable vestale de la chronique artistique de 24 heures, dont l'érudition jamais pédante, les curiosités historico-sociologiques et le goût avéré s' associent heureusement dans cette traversée de cinq siècles de peinture (elle s' en est tenue à ce médium sous la menace de son éditeur, malgré sa démangeaison fébrile d'évoquer telle « installation » sur les hauts gazons ou telle vidéo sondant les entrailles utérines de la Jungfrau …) illustrés par cinquante reproductions d'œuvres majeures, connues ou à découvrir. Sous la jaquette dévolue au flamboyant Hodler (une exposition récente à Genève en a illustré la fascinante trajectoire, jusqu' aux confins de l'abstraction), voici défiler Caspar Wolf et un Calame sublime évoquant le romantique allemand Caspar David Friedrich, un autre paysage saisissant de Böcklin et une vision symboliste de Segantini, de fortes visions « métaphysiques » de Turner et de Cuno Amiet ou d'Albert Trachsel, de Luigi Rossi, des fusions expressionnistes signées Jawlensky, Kirchner ou Kokoschka, entre autres auteurs contemporains plus cérébraux, de Maya Andersson à Daniel Spoerri, ou de Rolf Iseli à Markus Raetz.





    Ainsi que le rappelle justement Françoise Jaunin, les Suisses n'ont pas découvert les beautés prestigieuses de la montagne à l'époque des Confédérés. Longtemps, les monts chaotiques ne furent le berceau que de démons menaçants, bombardant les alpages comme le rappelle la quille du Diable des Alpes vaudoises. A l'époque où Madame de Sévigné, lorgnant à sa fenêtre les aimables rochers de la Drôme, rêvait d'un peintre qui pût représenter les « épouvantables beautés » de la montagne, c'étaient les Anglais qui fourbissaient leurs pinceaux et non les Suisses.

    Les Anglais et l'Europe cultivée du XVIIII e, intégrant la Suisse dans le classique Grand Tour, puis un poème best-seller international datant de 1729 (Les Alpes d'Albrecht von Haller, traduit dans toutes les langues européennes), un autre livre culte signé Rousseau et publié en 1761 sous le titre de La Nouvelle Héloïse, enfin les travaux du naturaliste genevois Horace Bénédict de Saussure préludant à la conquête du Mont-Blanc en 1787, furent quelques étapes décisives de la glorification internationale des Alpes, dont la peinture, puis la photographie ont tiré tous les partis, du cliché industriel au chef-d'œuvre.



    Pour justifier le titre de son livre en lequel les fâcheux seuls verront une touche nationaliste, Françoise Jaunin souligne « qu' aucun pays n'a associé aussi étroitement le spectacle de sa nature avec l'image de sa patrie ». Et d'enchaîner avec ce constat qui ne saurait évidemment borner la culture helvétique dans le champ clos des représentations alpestres, pas plus que la culture nord-américaine ne se limite au Far West: « Les temps ont eu beau changer, le monde se transformer, les perceptions de la montagne varier au gré des mutations de la société et des modifications du paysage, les symboles se déplacer ou changer de nature et de sens, rien n'y fait. Pas davantage que l'ébranlement des mythes, leur remise en question ou leur caricature. Célébrées ou parodiées, instrumentalisées par les discours utopistes, antimodernistes, patriotiques ou écologiques, revisitées par les regards, les traitements stylistiques et les technologies propres à chaque époque, les Alpes ont traversé toute l'histoire de l'art depuis le XVII e siècle avec une constance inébranlable. »

    Mais regardez plutôt à la fenêtre: elles sont là, elles sont belles, elle s' en foutent — elles défient toute peinture …

    Françoise Jaunin, Les Alpes suisses. 500 ans de peinture . Ed. Mondo, 107 pp.

  • Prends garde à la douceur

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    De la croix .- Vie et destin et tout est dit de la croisée de vos chemins à lentes foulées de pieds sarclant le temps de vos pensers profonds, ou dansant parfois, rampant ou vous tordant cloués sur vos lits de douleur - et c’est pourtant de tout cœur et l’âme sereine que vous l’inscrirez enfin: vie et destin...

     

    Des vies conjuguées.- Comment allez-vous, ont-ils commencé de vous demander comme si vous n’étiez qu’un, et au sortir du cinéma : comment l’avez-vous trouvé, sans supposer que l’avis de l’un puisse différer du jugement de l’autre, et de fait l’illusion parfaite vous convenait sans vous contenir tout à fait, trop occupés tous deux à voir au-delà de ce que voyaient vos regards conjugués...

     

    De la théopoésie.- Hélas nous autres bohèmes n’avons jamais été de trop fins théologiens, trop impatients ou trop librement emportés alors que vous argumentiez avant de manger du corps de l’Absolu comme s’il fût plus qu’une symbolique idée, et tant de mots latins pour en imposer quand la poésie le disait les yeux fermés dans la langue du tout humain...

     

    Des marteaux et des marées.- La Raison m’était trop froide, et le seul sentiment trop tiède, te diras-tu in petto en te rappelant leurs chicanes de fauves intelligents mâles et femelles se jetant à la gueule l’argument entre cafés et chapelles, et c’est ce manque de plus tendre collaboration que tu déplores aujourd’hui dans le tintamarre et la confusion des principes, entre jactance hagarde et robotique...

     

    Des doublures .- La séparation des genres et des âges ne les a jamais occupés ni préoccupés, elle dans le cambouis et lui troquant le bracelet de force pour les vocalises imitées de l’oiseau Soprane, elle et lui se complétant sans ignorer la compétence inusitée de l’autre ou son envie d’en tâter (la subite attirance d’Ophélie pour la conduite motorisée à tombeau ouvert), et pourquoi ne pas ignorer les frontières ou brouiller les critères si ceux-ci ou celles-là réfrènent nos élans conjugués...

     

    Du trouble-fête.- Celui que vous avez rejeté était peut-être un Veilleur, mais on n’en est pas sûr: on n’est sûr de rien dans votre semblant de fête où veiller ne peut qu’être suspect...

     

    Des motifs oubliés. - Nous ne savons pas qui étaient les millions d’affamés de toutes les terres où sévirent les affameurs, nous sommes en vie sans être sûrs de notre droit à l’être, nous ignorons ce qu’aurait été la vie de millions de suicidés aux motifs obscurs ou occultés, nous croyons savoir qui nous sommes sans en être sûrs...

     

    Des illuminés.- Distinguer les porteurs de lumière des imposteurs n’est pas donné à qui n’a pas reconnu la lumière en lui, et conclure à la folie des lumineux relève trop souvent de la crainte de la découvrir...

     

    De l’abnégation.- Celui qui se croit rejeté, ou celle qui l’est en effet, ceux qu’on ignore ou qu’on écarte ont la chance d’être rendus à eux-mêmes où il leur sera donné de renaître s’ils ne se rejettent pas...

     

    De l’évidence.- Ton mystère ne résidait pas dans ce qui m’était caché de toi, tes secrets ou tes obscurités, mais dans ce que je découvrais chaque jour de toi de nouveau, qui me semblait chaque jour plus beau d’être révélé en pleine lumière...

     

    De la vanité.- À se reprocher dans ses écrits le néant de ceux -ci, et d’y insister sans répit, il ne faisait qu’y ajouter avec l’amère volupté de qui n’a rien à dire et fait comme s’il le savait...

     

    De la confiance .- Nous n’avons pas eu besoin de nous confier beaucoup pour nous fier l’un à l’autre, sans trop le seriner aux autres vu que ceux-ci le voyaient assez: que nous étions confiés l’un à l’autre...

     

    De la bonté gratuite.- Qu’une bonne pensée, un beau geste, et toutes les formes de l’attention bienveillante fussent l’objet d’une rétribution, et donc d’une sorte de commerce, nous révulsait également, nous qui n’étions pas ce qu’on peut dire des gens bien de naissance ni n’étions sûrs d’être bons par nature, juste convaincus de la beauté sans prix de la bonté...

  • Prends garde à la douceur

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    De la distance.- Nous nous étions éloignés des événements. Nous avons continué de participer, mais de loin. Le Mal ne nous laissait plus de choix: il fallait se replier. Ce n’était plus la situation générale et le confinement obligé pour tous mais l’attaque personnelle, à la fois sournoise et brutale. Pour le dire vraiment : nous étions dépassés. Et cependant nous avons refusé de céder au Mal, et c’est pourquoi nous l’avons affronté de loin sans en parler...

     

    Des conditions objectives.- C’est entendu: le Mal est en chacun (entendons : chacune et chacun) et tous y ont part plus ou moins active selon les moments et les pulsions, les défenses intégrées ou les impulsions du milieu - on connaît, mais ce qui saisit à la gorge est l’effet de surprise, à commencer par les malformations de naissance ou la première idée de meurtre...

     

    De ce qui est à faire.- Vous croyez que tout est fait dès l’origine et que tout est donné, que tout est parfait et à consommer ou que vous êtes refait à la base alors que le Job, pour le dire comme vous parlez, est à venir et tous les jours que le Job requiert d’attention et de bienveillance, de sérieux et de persévérance, d’aspiration enragée à la sainteté de chacun (entendons : chacune et chacun) et à la justice pour tous - tout ça pour le Job...

     

    De l’inconnaissable.- Ceux-là ricaneraient de l’astronome porté à la mystique ou du mathématicien fidèle au temple de quartier, forts de leur ignorance du mécanisme stellaire ou des improbabilités calculées, alors qu’à s’enfoncer dans le trou noir on y voit plus clairement la beauté des choses ...

     

    De la direction.- Y a-t-il quelque chose de plus haut que le surnommé Plus-Haut des sermons et des menaces, se demandent les doux hérétiques infoutus d’admettre que le Très-Haut ait signé le bon à tirer des calamités naturelles et des malfaisants, posant la question de l’intention initiale :  qu’ils fussent eux-mêmes le résultat d’une intention - et cela leur plaît en effet: qu’au-dessus du Plus-Haut se pose la question sans réponse qui leur sourit…

     

    Du scandale .- Quant au Mal je ne m’y ferai jamais, lance l’innocent au Commandeur des prières, pas plus qu’au Bien que vous bénissez pareillement en fermant les yeux à moitié...

     

    Des façons de s’élever .- La conclusion des ricanants me déplaît, me disais-tu toute rayonnante de ta lumière de mécréante apparente, en cela qu’elle n’est que grimace, et je trouve ça bien laid, au contraire des évangiles de l’enfance qui sont de si beaux récits qu’ils font du bien, et que veut-on de plus que ce qui nous fait être meilleurs que ce que nous croyons...

     

    De la possession.- De la société de convoitise que vous avez conçue, nous nous sommes éloignés en privant nos enfants de tout superflu, et s’ils nous en avaient voulu nous en eussions été d’autant plus contents: poil aux dents...

     

    De ton odeur.- Que tu fusses la sœur des fleurs, c’était prouvé par ta façon de signifier le bouquet de ton seul parfum secret…

     

    Des mots de trop.- Quant à nommer ce qui ne peut l’être : mettre un autre nom que le mot LOVE dont nous usions sans penser jamais à ce qu’il signifiait, nommer le bien partagé que nous était l’éveil partagé après le sommeil, nommer ce lien ou la simple présence et les éloignements quotidiens, mettre des noms à tout moment et jusqu’aux dissonances -, nous lui aurons toujours préféré regards et silences...

     

    Du simple chant .- À celui-là qui évoque en mots la lumière et qui plus est, les yeux au ciel : la lumière de la lumière, je suggère plutôt de le chanter...

     

    De la rivière.- En remontant plus tard le cours du temps, devant cette mer brassant vos heures vous vous rappellerez cette lumière de l’eau de source descendue des hauteurs entre les herbes de la terre, et les arbres, les visages et les maisons, le fil de l’eau et tout ce vert...

    Peinture: Stéphane Zaech.

     

  • Prends garde à la douceur

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    (Pensées du soir, XVI)
     
    Du sentiment d’impuissance.- Ce que rapportait désormais le multimédia en flux tendu, à propos du pays quasi voisin soudain envahi, transforma la vague idée d’une entité aux plaines infinies en réalité presque tangible dont les images de l’agression brutale que subissaient ses habitants suscitèrent une réelle compassion qui engagea les uns et firent les autres regarder ailleurs comme il est normal de le faire, estimaient-ils sans l’exprimer de vive voix ni le penser même dans de nombreux cas malgré la vision réitérée de l’atroce dévastation...
     
    De ce qui recommence.- Un soir il fut question, à la télé, de ceux qui survivaient après deux autres guerres, dont l’un n’avait plus de jambes mais se rappelait le temps joyeux de ses années où tirer sur l’ennemi de classe et dénoncer les parasites sociaux faisait partie de l’honneur des combattants patriotes, mais on parlait autrement aujourd’hui lui signifiait son interlocuteur du média qui n’avait pas connu ces années-là et semblait s’en prévaloir...
     
    De l’oubli programmé.- Des milliers de pages et de documents témoignaient de ce qui n’aurait jamais dû se répéter, avait-on longtemps ressassé, mais l’urgence de tourner la page se substituait à présent au devoir de mémoire et ravivait l’ancien ressentiment...
     
    Du vrai désarmement.- En vérité, répétera très justement, et non moins inutilement, le sage hostile à toute forme d’agression de son semblable, il n’est d’autre sagesse que de savoir qu’on ne sait pas ce qu’on sait - ce que ne voudra jamais entendre le fou, à vrai dire légion, qui ne veut entendre que ce qu’il n’entend pas...
     
    De ceux qui prétendent savoir. - Plutôt que de langue de bois, c’est de bouche pleine de fer qu’émane le nouvel expert de plateau de télé, mais la guerre fait feu de tout bois...
     
    Des personnes déplacées.- Celles et ceux qui là-bas étaient hier chez eux au milieu de leurs aïeux vivants encore ou morts depuis longtemps se retrouvent désormais chez eux partout où les accueillent ceux et celles qu’ils tenaient hier pour des étrangers et dont certains ont connu ailleurs leurs parents et autres aïeux...
     
    De la résilience. - Une autre aïeule, inconnue au bataillon , dissimule un tatouage national sous son jupon et fait cuire ses gâteaux de Pâques sur son vieux poêle endommagé au milieu de sa cuisine sans murs, au milieu de sa maison sans toit, et tout à l’heure elle ira les faire bénir à l’église du quartier dévasté, à supposer que celle-ci ait tenu bon sous les bombardements...
     
    Du langage approprié.- Dans sa nouvelle façon de parler, l’assaillant explique à l’assiégé que ce qu’il lui impose ne vise qu’à le protéger, puis à le libérer, ce que l’assailli fait mine de ne pas comprendre pour mieux protéger sa propre liberté...
     
    De la pureté.- Leur absolu se veut une armure et c’est en son nom qu’ils extermineront les impurs adonnés à la simple vie, ce malheureux obstacle à la parfaite contemplation du néant...
     
    D’une question indue.- Il y a trois vies de chiens, et beaucoup plus de guerres, que vous vous demandez pourquoi tant de jeunes gens se précipitent aux fronts divers en avérés chiens de guerre, mais à cette question vos chiens de paix n’ont pas de réponse, et d’ailleurs c’est l’heure d’aller se promener...
     
    D’autres révélations.- Cependant la guerre elle-même leur aura tendu un miroir , dans lequel ils auront eu garde de ne pas se contempler, tout à leur actes et à leurs actions déjouant l’abjection, et de la violence aveugle et brutale procéda comme un nouvelle innocence sans renom...
     
    Des gestes de la vie.- Se lever de bon matin, saluer le jour et sa lumière, compagne ou compagnon et compagnie, et le café, le pain de vie, endosser ses habits de cérémonie, révérence aux voisins amis ou peut-être moins, parcours du combattant de la journée ouvrée, avances et avanies, vacances des après-midi – souvenir des petites convalescences et relance des guérisons, et le monde arrive au soir où l’on s’enlace de se revoir - et l’autre monde nous attend, des rêves plus ou moins innocents, et caetera…
     
    Peinture: Edvard Munch.

  • Prends garde à la douceur

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    (Pensées du soir, XV)
     
    De quelque oxymores.- Douce violence, atroce beauté, froide passion qui tue, vertu qui se venge, bonté calculée, liberté cloîtrée, divine cruauté...
     
    De l’illusion féconde.- Vous n’aviez pas l’âge de le comprendre lorsque le vieil homme vous a dit que seul finit bien ce qui ne finit jamais mais ce soir, au désert de votre solitude sereine, vous l’entendez enfin...
     
    Des aveux différés. - Que tout finisse mal est la conviction non déclarée de la plupart d’entre nous, et jusqu’aux plus optimistes qui restent les plus déçus, mais ceux qui viennent ont-ils la moindre chance d’être consolés par votre aveu d’ignorance - cela non plus vous ne le savez pas et c’est pourquoi vous avez résolu de vous taire...
     
    De l’inattendu.- Passés le mépris et la tristesse, une pensée inconnue, accessible à la lumière, est peut-être encore possible, ainsi le tout-est-perdu-ou-presque est-il devenu la formule du nouvel archipel de pensée où les gens se font et se feront, encore, des signes...
     
    Du storyteller.- Les séries à rebonds prolifèrent, mais le Poète fera comme toujours dans l’inouï : du vrai jamais vu ni reproduit par numérique imitation, mais le pillage et le montage ne seront pas moins de la fête, tout en malices et délices où depuis tout temps excellent les trouvères et les griots d’Afrique noire et de Chine jaune...
     
    Des impros à venir.- Au gré de maints poètes non titrés et un peu partout, au fond des rues et sur les toits aux jardins suspendus, se signale ainsi la descendance en colliers de vocables et constellations phoniques ou sémantiques à tagadams slamés ou à sonnets stylés selon les âges et les quartiers - tels Cantos ou autres Romanceros se diffusant alors par les galeries ascendantes du média à l’heure de pointe de la mondiale Écoute...
     
    Du grand n’importe quoi.- La confusion régna tant que domina le micmac combiné de l’hémisphère gauche et des prétendues Lois du Marché, double instance de virtuelle régulation programmatique dirigeant chaque matin les mêmes billions processionnaires de sans-visages à calculettes et baise-en-ville selon les flux et reflux automatisés du Système...
     
    De la tyrannie.- De l’enfant malformé à la vieille grabataire il n’y a donc qu’une plainte continue et qui se retient pour ne point vous insupporter, fringants que vous êtes et nécessaires à la société, sur quoi la nuit se remplit de pleurs - mais à d’autres l’insomnie ! murmure en vous la voix du juste au sommeil...
     
    Des voix dans le désert.- Debout sur votre camion vous clamez à la Nature qu’elle ne serait rien sans vous et les rapports et autres poèmes que ce soir vous allez faire sur elle - elle et Dieu qui, Lui non plus ne saurait prier dans le désert sans vous et ne vous a fait, sur votre camion, que pour être cité ce soir dans vos rapports et autres poèmes...
     
    D’autres conjectures.- Je ne dirai pas qu’Il est Tout-Puissant, incapable qu’Il est de retenir séismes et tsunamis, mais comment ne pas prendre soin de quelqu’un qui est aussi sensible qu’un enfant, aussi imprévisible qu’un adolescent, aussi limité qu’un handicapé ou qu’un impotent - et qui ne demande même pas d’être aidé...
     
    De la banalisation. – Ce n’est pas tant que vous soyez choqués, au sens traditionnel de la pudeur agressée, devant l’exhibition mondiale et tarifée de la copulation multigenre : c’est que vous humilie personnellement l’humiliation volontaire de toute ces personnes avilies par le culte conjoint du cul et du dieu dollar - toutes les heures et tous les jours pour le bénéfice des avides et des cupides défenseurs par ailleurs de la morale et des valeurs puritaines et démocratiques du Système…
     
    Peinture: Robert Indermaur.