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  • Lorsque l'esprit s'incarne

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    (Etienne Barilier)

    Dans Khartoum assiégée, son 53e livre, représente sans doute le chef-d'oeuvre, à ce jour, de l'écrivain romand. À lire absolument !

    Le génial romancier anglo-américain Henry James estimait que ce qui caractérise un grand roman tient au fait que tous les personnages y ont raison, et c’est ce qu’on se dit aussi bien en achevant la lecture du roman intitulé Dans Khartoum assiégée dont les protagonistes «historiques», semi-fictifs ou imaginés par l’auteur nous semblent avoir, sinon raison dans l’absolu, du moins leurs raisons respectives que le romancier détaille avec une remarquable équité, s’agissant par exemple d’une jeune religieuse italienne torturée ou d’un aristocrate français trafiquant d’ivoire et d’esclaves d’une abjection caractérisée, entre tant d’autres.

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    gordon2_kitchener.jpgAu premier rang de tous, héros déjà fameux au moment où il est envoyé à Khartoum par le gouvernement anglais, le général Charles Gordon est lui-même l’incarnation d’une contradiction fondamentale en sa double qualité d’âme sensible et de militaire, mystique lisant tous les soirs l’Imitation de Jésus-Christ et comptant à son actif divers massacres «au nom de Sa Majesté», tendre avec les enfants et les animaux et non moins inflexible en sa fonction, notamment en Chine où il a réprimé la révolte des Taïpings dans le sang.

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    De la même façon, «face» à Gordon, qui ne le rencontrera jamais en personne, le chef de guerre «de droit divin» Mohammed Ahmed, dit le Mahdi (terme supposé tombé de la bouche même du Prophète, signifiant le Bien-Guidé) est à la fois un héritier de la plus haute spiritualité islamique (ses maîtres inspirateurs ont été les mystique soufis Al Ghazali et Ibn Arabi), le libérateur autoproclamé du peuple soudanais colonisé, un conquérant fanatique et un grand seigneur prêt à sauver la vie de son adversaire respecté au prix de sa conversion, sinon pas de quartiers au nom d’Allah miséricordieux !  

    Or tel est le premier mérite de ce roman : de camper sans parti pris (ou peu s’en faut, tant celui du Mahdi semble difficile à endosser jusqu’au bout) deux grandes figures «absolutistes» et des   personnages « secondaires » non moins importants, qui constituent la chair vivante du roman de Barilier, illustrant le microcosme de Khartoum.

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    Ville « jeune » (elle n’a été fondée qu’en 1823) et décatie à la fois, menacée de ruine à tout moment en ses murs de terre croulant en boue, garnison de colonie anglaise finissante sous-traitée par le khédive égyptien, ramassis d’aventuriers pratiquant (notamment) les trafics d’ivoire et d’esclaves, avec quelque chose d’un rêve oriental, des jardins édéniques le long du Nil, une mission chrétienne à l’adorable chapelle franciscaine et des bordels, une place pour les exécutions publiques, des marchés bigarrés en veux-tu et des intrigues pourries en-voilà : telle est Khartoum à cette époque même où Rimbaud traficote au Harrar…

    Le pouvoir anglais, les religieux catholiques, les oulémas, les mercenaires égyptiens, les Soudanais dressés à la courbache ou ployant sous les dettes: un vrai souk en plan large. Et en cadre plus serré: quels personnages !

    Voici donc, au masculin singulier, Hansal le consul d’Autriche-Hongrie, flanqué de sa femme soudanaise et figurant l’homme plutôt débonnaire et même bon; le comte français Alphonse de Veyssieux, débarqué à Khartoum sans un sou, enrichi dans les trafics à la tête d’une armée de forbans,   tenant les Noirs pour des «singes» et cependant passionné de cartographie et d’ornithologie; Pascal Darrel l’ancien communard, journaliste et écrivain qui voit en le Mahdi un révolutionnaire incarnant l’avenir de l’Afrique; ou l’archéologue autrichien Karl Richard Lepuschütz en quête d’une élucidation «sur le terrain» de l’écriture méroïque, langue non encore déchiffrée de l’antique royaume de Koush…

    Ou voilà, au féminin pluriel, si l’on passe un peu vite sur une Lady anglaise anti-esclavagiste entichée (pas pour longtemps) de Gordon: la figure lumineuse de Marie, fille de Darrel vouée à la garde de son père et au service des enfants – du pur Barilier; ou sœur Matilda, pendant féminin du général, en plus impénétrable – elle lit le nihiliste Leopardi et tentera de s’ouvrir les veines -, et au sort final non moins affreux…

    Enfin, à part celles-ci et ceux-là, sortis de l’imagination du romancier : trois «anges» d’innocence au destin également déchirant, en les personnes des jeunes James et Lual, qu’on pourrait les fils adoptifs de Gordon; et de sœur Concetta venue de Vérone toute soumise au service de son Seigneur doux et tombée aux mains des mahdistes qui lui réservent une fin de martyre relatée dans l’un des plus beaux et terribles chapitres du roman, intitulé Nativité

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    La tragique prise de Khartoum en janvier 1885, par les troupes du Mahdi, fait figure aujourd’hui de «scène primitive» d’un affrontement à la fois terrestre et «cosmique» qui n’en finit pas de ravager le monde contemporain, quand bien même l’origine du conflit remonterait à la nuit des siècles.

    Une métaphore astronomique marque d’ailleurs l’ouverture du roman sous la forme d’une comète dont l’apparition sera interprétée fort différemment (!) par les uns et les autres, présage de victoire ou de déroute; et c’est bien de la multiplication des points de vue, que se nourrit ce roman combinant la vue générale (de Sirius, sinon de la comète) et l’immersion nous faisant croire que nous sommes, lecteurs, plongés dans le maelström humain de cette ville dont la topologie se construit comme «autour» de nous…

    Friedrich Dürenmatt - que Barilier a beaucoup traduit, soit dit en passant, et auquel il fait un clin d’œil en inventant le couple de serviteurs nubiens Hamza & Hamza employés par l’infâme Veyssieux – disait écrire entre le cendrier et l’étoile, et de même pourrait-on dire que Barilier écrit entre le cognac, qu’il fait boire à Gordon de manière compulsive, et le cosmos où son personnage lit son propre avenir «éternel» entre deux méditations empruntées au cardinal Newman, mystique et poète.

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    Dans l’essai percutant intitulé Vertige de la force, paru en 2016, Etienne Barilier a déjà montré sa parfaite connaissance du «sujet islam» en abordant, avec une rare largeur, la question de la violence par «devoir sacré» englobant celle des croisés chrétiens, de l’Inquisition espagnole ou du djihadisme actuel.

    Or Dans Khartoum assiégée nous fait passer de l’essai au roman filtrant tous les aspects de la réalité, laquelle est captée, dans sa profusion, par le détail. Comme on se rappelle l’épisode, dans Tintin, du sparadrap collé au nez ou au talon du capitaine Hasddock, le roman de Barilier grave en notre mémoire une profusion de détails   significatifs.

    «Laissez venir l’immensité des choses», disait Ramuz, et c’est, pour ne prendre que ces exemples, le recours récurrent de Gordon l’ascète à sa bouteille de cognac, ou le télescope avec lequel, juché sur le toit de son palais comme un veilleur à la Garcia Marquez, il surveille la progression des troupes du Mahdi par delà les eaux du fleuve.

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    Du détail à l’ensemble, le romancier se fait ainsi ingénieur, stratège au fait de la pose des mines et du consolidement des fortifications, peintre orientalisant (une scène fameuse de danse du ventre où l’archéologue se fait plumer par ceux qui sont supposés le guider), érudit ou théologien (Barilier est fils de pasteur comme Dürrenmatt), historien ou sondeur d’abysses métaphysiques…

    Si tous les personnages de ce roman ont raison, c’est que le romancier est allé partout à leur rencontre et à leur écoute. Aucun détour, aucune digression, aucune invention  romanesque n’y sont gratuits. Tout sonne juste parce que tout est vrai. On devine l’énorme documentation accumulée par l’auteur pour aboutir à cette prodigieuse masse d’informations filtrées, dont le poids de ne se fait jamais sentir, alors que la tension et l’émotion montent quand le siège impose famine après force trahisons et fuites in extremis, jusqu’au grand massacre final.

    Or une sorte de basse continue traverse tout le roman, qu’on pourrait dire la conscience lucide du tragique de la condition humaine, vécue par Gordon comme une inguérissable douleur d’enfance et une mort annoncée et finalement assumée «pour l’honneur» non sans augmenter l’horreur imposée aux autres, présente aussi chez l’athée Darrel et muettement subie par la religieuse Matilda qui se défénestre pour échapper à la meute des violeurs – et dans la mêlée ce sera Gordon décapité, des dizaines de milliers d’innocents à ajouter aux «dommages collatéraux» des causes diverses, le Mahdi mort peu après du typhus mais son sang roulant dans les veines de ses descendants revenus au pouvoir, bénis en 1990 par un certain Ben Laden, et sus aux impies !Death_of_General_Gordon_at_Khartoum,_by_J.L.G._Ferris.jpg

    René Girard a décrit, dans Mensonge romantique et verité romanesque, le processus qui, dans la création littéraire, tend à une façon de purification spirituelle, et c’est cette élévation que nous vivons, précisément, par delà la montée aux extrêmes des dernier chapitres de ce roman, où la tragédie historico-politique se trouve à la fois dite dans le moindre détail, jusqu’à l’atroce, et comme sublimée par le chant du poète.

    Dans Khartoum assiégée, cinquante-troisième livre d’Etienne Barilier, constitue sans doute le chef-d’œuvre de l’écrivain à ce jour. Pas un roman de cette envergure n’a été publié en Suisse depuis C.F. Ramuz et Max Frisch, et quel équivalent en France actuelle ?

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    Il y avait de l’enfant de choeur inspiré et du pur-sang farouche dans les premiers romans de Barilier (surtout Laura et Passion, d’une ligne ardente et pure), évoquant les premiers feux de l’amour juvénile (dès Orphée et L’incendie du château) ou les vertiges du mimétisme (avec le voyeur de Passion), et la figure du junger Bursche surdoué, tiraillé entre la quête du «grand pourquoi» et les occurrences du couchage, court à travers le labyrinthe romanesque de l’écrivain outrageusement fécond (le milieu littéraire romand lui reprochera de trop écrire, et il répondra dans le percutant Soyons médiocres !), mais parallèlement se développeront des essais de haute volée qui font de lui l’un des humanistes européens les plus remarquables, dans la filiation de Denis de Rougemont.

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    Un premier sommet, dans l’œuvre romanesque, sera atteint avec Le dixième siècle, splendide évocation de la Renaissance italienne dont les personnages, cependant, de Laurent le magnifique à Pic de la Mirandole ou Machiavel, en passant par Savonarole et Michel-Ange, ne seront pas tout à fait incarnés «en pleine pâte», à proportion et dans le mouvement fondu du roman. Or ce travers persistera dans les romans ultérieurs de Barilier, comme si la grande intelligence et la vaste culture de l’auteur le contraignaient encore et l’empêchaient de toucher au «mystère de l’incarnation», si j’ose dire, qu’il atteint en revanche avec son dernier livre que son premier éditeur Vladimir Dimitrijevic, notre cher Dimitri, devrait apprécier de son balcon en plein ciel…

    (Ce texte est à retrouver dans Les jardins suspendus, ouvrage à paraître en automne 2018).

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  • L'essayage des mots

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    Nous nous trouverions dans la cabine d’essayage des mots. Tu hésiterais entre le fourreau couleur figue et la casaque à soutaches. Le vendeur serait le chanteur noir Terence Trent d’Arby, qui se montrerait très tendre avec toi. A un moment donné vous échangeriez vos photos de nous. Tu serais attirée par ses très belles mains et tu lui demanderais, avec la hardiesse que nous avons en rêve, de te permettre de les baiser à l’orientale, c’est à savoir chastement. Terence te sourirait simplement un of course darling, puis l’essayage se poursuivrait sans encombre. Tout l’obsolète y passerait. Terence te recommanderait la vertugade et votre rire clair éclabousserait le miroir d’écume légère avant qu’il ne salue ta beauté de madone paysanne, puis à parler en passant du canard automate vous évoqueriez ses roues à palettes et sa corde à boyau. Ensuite nous inviterions Terence à mon concerto de flûte à l’Accademia Chigi, juste en fin d’après-midi.

  • Danser avec La Fée Valse

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    À propos de La Fée Valse 
     
    par Jean-François Duval
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    On ouvre le livre, on lit quelques pages, et tout de suite naît cette impression qu’à chacune d’elles les mots sont essentiellement là pour prendre tout leur bonheur, sous une multiplicité d’éclats. Et tout aussi vite l’on se dit « Mais qu’est-ce que c’est ? De quoi s’agit-il ? A quoi a-t-on affaire ici ? ». D’entrée de jeu (littéralement, car les mot sont bien là pour jouer), on éprouve ce plaisir si particulier d’entrer en déroute.
    Si La Fée Valse est composé de plus d’une centaine de textes, la quasi totalité parvient à se tenir sur une seule page, comme si cette seule et unique page leur suffisait comme place de jeu. Comme si cet espace relativement réduit, à ne pas dépasser (par quelques imaginaires contraintes oulipiennes), justifiait et servait d’autant mieux leur profusion et leur éclatement.
    A quel genre ce livre appartient-il ? Est-ce de la prose poétique ? De petits textes en prose ? Plus intrigant encore : où donc Jean-Louis Kuffer trouve-t-il ses sujets, ses motifs ? – car tous relèvent du jamais vu, le lecteur s’en avise très vite. Oui, où les trouve-t-il, cet écrivain-là ? Impossible à dire justement (sinon adieu la féerie vers laquelle pointe déjà le titre de l’ouvrage) tant la trame elle-même du recueil repose sur l’exigence d’une surprise, toute fraîche et toute neuve en ses mouvements, dans laquelle croquer – chaque fragment possédant sa saveur propre. « Maudite fantaisie ! », s’écrient d’ailleurs certains (dans le morceau intitulé Petit Nobel). La fantaisie ? « L’ennemi à abattre », poursuivent-ils. Tant pis pour ces mauvais esprits, bataille perdue : ce n’est certes pas dans La Fée Valse que pareil assassinat se laissera commettre. Ici la fantaisie n’est pas à renverser, elle est reine.
    Bref, voilà un livre selon mon goût. Car aujourd’hui – et c’est l’un de mes désespoirs –, la situation de la littérature est telle que j’aime que l’on ne puisse rattacher une œuvre à aucun genre bien défini. Je suis contre les genres (même si je lis parfois des romans par un banal souci de distraction comme je regarderais une série télévisée, ce qui n’a rien à voir avec la littérature). S’écarter des genres établis, ne serait-ce pas encore la meilleure façon de ne pas reproduire les schèmes et formes convenues du passé, que perpétue le 90% des livres empilés sur les tables de libraires ? Mieux ! On fait d’une pierre deux coups : non seulement on s’écarte des chemins rebattus, mais le moyen est aussi idéal pour laisser libre cours à l’esprit d’invention. Voilà donc ce qu’on peut d’emblée poser à propos de La Fée valse : ce livre est de ceux qui appartiennent à une essence différente, comme disent les botanistes.
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    « Qu’est-ce que c’est ? » Essayons tout de même d’aller un peu plus loin dans cette question. Jean-Louis Kuffer (ou son narrateur) nous en fait l’aveu page 90 : « Quand j’étais môme, je voyais le monde comme ça : j’avais cassé le vitrail de la chapelle avec ma fronde et j’ai ramassé et recollé les morceaux comme ça, tout à fait comme ça, j’te dis, et c’est comme ça, depuis ce temps-là, que je le vois, le monde. » Qu’importe évidemment si la péripétie est véridique ou non. Ce qu’il vaut en revanche de noter, c’est ceci : tout l’art de Kuffer, en tant qu’écrivain, relève exactement du même genre d’entreprise.
    Ce vitrail cassé d’un coup de fronde et dont on recolle les morceaux, c’est exactement le même vitrail qu’ambitionne d’être La Fée Valse (en quoi le livre est bien à sa place dans la nouvelle et très belle collection « métaphores » créée aux éditions de L’Aire). Le livre de Kuffer est ainsi fait de morceaux, et l’on peut dire à son propos ce que dit l’un des textes à propos des tableaux de Munch : « Les couleurs ne sont jamais attendues et classables, chaque cri retentit avec la sienne …»
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    Voilà. La Fée Valse tient du vitrail brisé et recomposé. C’est un ensemble de morceaux. Et qui dit ensemble dit aussi exigence d’harmonie. Une exigence qui, notons-le au passage, nous vient du fond des âges et des traditions. Dans le judaisme par exemple, la kabbale n’a pas d’autre fonction : à dessein, Dieu a brisé sa création comme il l’aurait fait d’un vase, et c’est à l’homme de recoller les morceaux, de recréer le monde. C’est aussi le travail de l’artiste véritable. Ecrivain, sculpteur, compositeur, peintre… Rien d’un hasard si La Fée Valse fait parfois référence à quelques-uns des peintres préférés de l’auteur (Kuffer ne pratique-t-il pas l’art de l’aquarelle, du moins si j’ai bien compris ?). Surviennent donc ici et là les noms de Munch, Soutter, Valloton, Rouault, Van Gogh, Soutine…
    Ce qui confirme notre sentiment : La Fée Valse est bien une histoire d’œil, un recueil composé de regards éclatés – mais pas seulement éclatés, répétons-le, puisque leur fonction est de recomposer le réel autrement, d’une façon d’autant plus lumineuse (la lumière du vitrail) qu’elle est poïétique.
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    On ne recompose pas non plus un vitrail sans que cela tienne de la quête. Et la quête, d’ordre fantasmagorique, est bien présente dans ce livre : ce peut être par exemple celle de la bague d’or de notre enfance, à propos de laquelle le narrateur (l’un des narrateurs car il faut y insister, La Fée Valse tient dans un bouquet de voix) déclare : « Je n’ai pas fini de lui courir après… », avec cette conséquence qui laisse toute sa place aux jeux de l’amour et du hasard : «… au jeu de la bague d’or, déjà, ce n’était jamais celle que je voulais à laquelle il fallait que je me prenne un baiser-vous-l’aurez. » Ce livre se donne comme une poursuite. Et une poursuite joueuse, le jeu avec la langue n’étant pas l’un des moindres plaisirs qui soit ici délivré au lecteur.
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    S’il fallait trouver un dénominateur commun à ces morceaux, on dira que le principal est précisément celui-ci : le jeu avec la langue, charnelle, vivante, orale, riche de tours et d’expressions, enracinée aussi dans son propre passé, langue française vieille d’un millénaire, et pourtant toujours à se chercher, à se réinventer au travers de quelque trouvaille (Kuffer est très à l’écoute de la langue qui se parle aujourd’hui). On peut gager que l’ouvrage se prête très bien à la lecture en public.
    Car c’est un bouquet de voix, il faut y insister : La Fée Valse ne se contente pas de mettre en scène un seul narrateur. Non ! Multiples sont les voix qui se font ici entendre : les narrateurs sont plusieurs, tantôt masculins, tantôt féminins, tantôt singuliers, tantôt pluriels. Ce peut être « Je » mais ce peut aussi être « On », « Il », « Vous », « Nous » ou « Moi ». Qui parle ? (L’oralité tient une grande place dans ce livre). Eh bien, c’est la langue elle-même, dans sa diversité.
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    Une langue qui jamais ne se laisse prendre au piège d’une fermeture sur soi qui la figerait, mais qui se veut toujours en mouvement, autant qu’il est possible, à force d’explorations et d’inventivité. Ce qu’on sent là, c’est un goût de la faire fuser en expressions diverses, en tours de phrases surprenants… Reprenons la métaphore : c’est comme si l’écrivain s’amusait, page après page, à composer un bouquet à partir de fleurs choisies (les mots) dont tirer des assemblages neufs, originaux, frais, déconcertants.
    On ne s’étonnera donc pas, comme il est normal devant un bouquet, que le plaisir soit non seulement verbal, musical, mais aussi visuel. Si bien que l’on va de page en page un peu comme on avancerait dans une riche galerie d’art, s’arrêtant et s’attardant devant chaque tableau pour le laisser infuser et pénétrer pleinement en soi. Que les amateurs de lectures rapides passent leur chemin !
    Pour en revenir un instant à la question du genre : a-t-on jamais vu de la satire sociale dans la prose poétique (moi jamais, mais je ne sais pas tout) ? J’y vois une preuve de plus que La Fée Valse s’écarte de ce genre-là, car de la satire sociale, il y a en bien, ici ! Ainsi lorsque, en ironiques Majuscules, il est question d’un tout jeune nouveau comptable du Service Contentieux de l’Entreprise. Ou de la personne préposée aux Ressources Humaines (curieuse expression qu’on n’entendait jamais dans les années 60).
    Le livre de Kuffer ne manque pas de moquer ainsi, par un effet de contraste, toute la distance qui sépare le monde de l’art de celui dont une certaine novlangue nous fait vainement miroiter les facettes, en dépit de son grand Vide. Passons.
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    Il y a un dernier point : La Fée Valse se garde d’être explicite (où serait le mystère ? quel espace serait encore réservé à la fantaisie ?). Non, ces morceaux de féerie précisément ne visent pas à épuiser ce que la langue peut dire : en tout, le livre préserve la part de l’imaginaire, et finalement de l’incompréhensible. L’auteur sait très bien cela : pas plus que le fameux « Traité uniquement réservés aux fous » du Loup des steppes de Hermann Hesse ne s’adresse à tous (Hesse a soin de nous en prévenir), La Fée valse ne se laisse saisir par ce qu’il est convenu d’appeler le « lectorat », sorte d’entité vague composées d’amateurs de lectures faciles, digestibles à souhait, fourguées comme des plats prépréparés pour le plus grand nombre possible. Non, La Fée Valse, on l’aura compris, est à placer au rayon des livres rares.
    J.-F.D.
     
    Jean-Louis Kuffer, La Fée Valse, éd. de L’Aire. Troisième titre paru dans la nouvelle collection « Métaphores ». (Le livre y est un bel objet, idéal en soi, s’offrant comme un cadeau à faire aux autres ou à soi-même).

  • Le poète du marbre

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    Sur les hauts de Marina di Carrare, en Toscane, à l’aplomb des falaises de marbre, se déploie un val suspendu où foisonnent des centaines de sculptures, parfois monumentales, toutes de la main de Mario del Sarto, surnommé le «poète du marbre». Héritier des ouvriers exploités, dits spartani, parfois affiliés au mouvement anarchiste, l'artiste brut est plus connu des «routards» du monde entier que de ses concitoyens…

    Un fabuleux Musée de l’art brut, à Lausanne, dont la première collection fut celle de Jean Dubuffet, qui la légua à notre bonne ville, réunit les productions les plus étonnantes de ce qu’on a longtemps appelé «l’art des fous», à proximité de l’art naïf et de l’art populaire, qu’on a reclassé dans la catégorie particulière d’un art non intégré à la «culture» au sens conventionnel ou institutionnel du terme.

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    Dans l’esprit de Dubuffet, Michel Thévoz, premier directeur du musée lausannois (de 1976 à 2001), a codifié plus précisément les critères définissant, non sans ambiguïtés parfois, ceux-là qu’on peut qualifier d’artistes bruts. Or il me semble que Mario del Sarto participe de cette tribu créatrice, avec cela de particulier qu’il a le savoir-faire d’un artisan-artiste de métier et l’intelligence équilibrée d’un autodidacte cultivé.

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    Cela étant, les œuvres de ce sculpteur, descendant des spartani de Carrare, ne sauraient être intégrées dans un musée. Solidement implantées au lieu même où elles ont été taillées, elles constituent, dans un val des hauts de la cité toscane de Marina di Carrare, un ensemble monumental de plus de cinq cents pièces où s’activait encore le sculpteur octogénaire quand nous l’avons rencontré pour la première fois. 102153793.JPG

    Plus précisément, lorsque nous nous sommes pointés, avec des amis établis à Marina di Carrare le tenant en haute estime, à l’aplomb des grandes carrières de Carrare, dans le vallon verdoyant où se déploient ses centaines de sculptures, bas-reliefs, bustes, têtes et autres frises et fontaines, Mario del Sarto, en tablier bleu, était en train de sculpter un énorme bloc de marbre quadrangulaire qu’il ornait de scènes en bas-relief évoquant l’histoire des carrières et la destinée particulière des spartani1547513328.JPG

    Mais qui sont plus précisément les spartani, dont le nom évoque le dépouillement et l’humilité précisément «spartiates». Ce sont ces ouvriers des carrières de marbre, exploités par les propriétaires de celles-ci, qui passaient, au début du siècle passé, leur temps libre à tailler des «chutes» de marbre qu’ils revendaient ensuite pour survivre. Dans ce milieu s’est d’ailleurs développé un foyer de l’anarchisme italien dont on peut retrouver des traces dans les archives, parfois «gravées dans le marbre», du minuscule village surplombant de Colonnata, par ailleurs fameux pour son lard blanc. Le site s’atteint par l’ancien chemin des carriers, longeant à un moment donné le jardin magique de Mario del Sarto. D’innombrables visiteurs du monde entier ont laissé leur griffe sur le livre d’or de celui-ci, pas vraiment reconnu en revanche par ses plus proches concitoyens...

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    Parce que «travailler repose»...

    Mario del Sarto lui-même, natif des lieux, connaît parfaitement l’histoire des spartani. Son père et les siens faisaient paître jadis leurs moutons dans les hauteurs avoisinantes; avec ses frères et sœurs, il parcourait en son enfance la longue marche à pied jusqu’à Carrare, mais à quinze ans déjà il a quitté l’école et des années durant il a travaillé dans les carrières où il devint, notamment, machiniste d’un chemin de fer vertigineux de là-haut. «Tout vient de la terre, me dit-il en évoquant son travail de ces années, pour aller vers le ciel et revenir à la terre». 

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    L’homme a la modestie des humbles, mais aussi la sûreté de soi de l’artisan se mesurant aux solides matières,  la naïveté de l’artiste sans prétention sociale et la douce folie du terrien sage et sauvage. 

     

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    Lors de notre première visite, quand je lui ai dit ma surprise de voir tant de sculptures de tous côtés, sur les flancs de la colline, parfois taillées dans le calcaire de surface, ou dans son vaste atelier dont une grande partie reste en plein air, Mario m’a répondu qu’un artiste ne pouvait faire que créer sans discontinuer puisque telle est sa vocation; et d’ailleurs «lavorare riposa», travailler repose, est sa devise, qu’il a inscrite au fronton de son atelier. Sur quoi, voyant mon intérêt vif pour ses oeuvres, il est allé chercher un morceau de marbre qu’il a commencé de façonner, au moyen d’une petite meule et d’un ciseau, pour lui donner la forme d’une figure au profil évoquant celles des îles de Pâques…

    Or tout de suite j’ai perçu, chez ce grand vieillard de 85 ans au beau visage et aux mains très fines, une qualité de rayonnement, de présence et d’attention, de précision dans le langage et de poésie dans l’expression, qui faisaient bel et bien de lui un artiste.  

    Un artiste «brut» qui cite Dante par cœur…

    En outre il y a aussi, en version naïve, du philosophe et même de l’apôtre en Mario, et c’est là peut-être qu’il rejoint les artistes bruts, avec des œuvres symboliques ou allégoriques aux visées édifiantes. L’une de ses fresques raconte ainsi les méfaits du sport de masse, à propos d’un match de foot meurtrier en Angleterre.

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    Non sans candeur, Mario m’explique alors que, tout admirables qu’ils aient été dans leur art, les Grecs anciens et Michel-Ange, imbattables dans la finition de tel corps d’éphèbe ou de tel visage de vierge, ne délivraient pas pour autant de messages, alors que lui s’y emploie; et de m’entraîner vers la grande figure grandeur nature du devin Aronta, qui se réfugia dans une grotte des hauts de Carrare et que Dante évoque dans le chapitre XX de L'Enfer de sa Divine comédieoù l’on trouve les mages et devins qui «marchent à l’envers»; et le sculpteur de réciter par cœur «Aronta è quel ch’al ventre li s’atterga,/che ne’ monti di Luni, dove ronca/lo Carrarese, che di sotto alberga, /ebbe tra bianchi marmi la spelonca/per sua dimora; onde a guardar le stelle/e’l mar non li era la veduta tronca», etc.

    Tel étant le message de Dante selon Mario del Sarto: «Le devant d’Aronta, Dante l’a placé derrière, et c’est pourquoi je l’ai sculpté comme ça»...

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    Et pour les mains immenses qu’il a taillées au bout des bras de sa Mère Teresa, Mario del Sarto conclut: «Ce sont les mains du Don, les mains de la Compassion…» 

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    Enfin ajoutons que, s’il n’a jamais rêvé de gloriole personnelle, Mario del Sarto a fait maintes démarches, vaines au moment de notre dernière rencontre, en sorte de hisser son immense Spartano au sommet d’un pic voisin d’où il dominerait toute la région, visible jusqu’à la ville de Carrare. 

    Tel serait l’hommage, qui lui survivrait, aux humbles ouvriers tailleurs de pierre dont il est le poète…


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    Le Spartano, statue d'environ quatre mètres de hauteur, destinée à se trouver juchée sur un pic dominant la vallée à l'aplomb des carrières du Canal Grande et des Campanili, au-dessus de Carrare. 

     

     
  • Un été de grands livres

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    Deux romans exceptionnels, de deux auteurs outrageusement inaperçus, attendent la lectrice et le lecteur non alignés à l’ombre fraîche : Dans Khartoum assiégée, d’Etienne Barilier, marquant le retour en beauté et en profondeur du romancier; et le premier roman de Fabrice Pataut, Aloysius, paru en 2001, redécouvert en 2005 avec la bénédiction d’Alberto Manguel, et que prolongera la lecture des nouvelles éblouissantes d’Un Jeudi parfait, paru en 2018. Triple enchantement avant la rentrée multitudinaire !
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    Un lecteur de langue française un peu conséquent (et le mot de lecteur contient inclusivement une lectrice à l’affût de qualité) se trouve confronté, en ces jours de canicule moite, à une alternative impliquant un choix sûr entre la daube molle et le vif des vrais livres.
    Passons sur les «livres de plage» qui sont légion et suintent de sueur fade et de monoï, pour gagner la clairière de fraîcheur, le bord de rivière ou la chambre aérée, où lire deux romans formidables ressortissant à la meilleure littérature et renvoyant à deux œuvres majeures de ce temps qui ont pour point commun de rester inaperçues, à tout le moins négligées au profit des «têtes de gondoles»...
    Je reviendrai beaucoup plus longuement, avec deux chroniques séparées du média indocile Bon Pour La Tête, et dans un ouvrage à paraître, sur les œuvres respectives d’Etienne Barilier et de Fabrice Pataut, toutes deux inscrites dans la grande tradition du roman filtrant quelques thèmes essentiels par l’alchimie du langage, où pensée et sensation, raison et fantaisie collaborent à la mise en mots, mais dans l’immédiat, vite vite, il faut donner envie de lire Dans Khartoum assiégée, fabuleuse ressaisie d’une tragédie à valeur actuelle hautement symbolique, au carrefour des cultures opposant divers colonialismes et aux sources du fanatisme islamique, et par delà toute thèse : dans le maëlstrom humain où se débattent des personnages merveilleusement présents, abjects ou bouleversants, dont le protagoniste, le général anglais Gordon surnommé Gordon Pacha, acquiert une stature de figure romanesque stupéfiante de force fragile.
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    Pour comparaison, le lectrice ou le lecteur pourraient voir ou revoir (disponible sur le site de streaming gratuit hds.to) le film britannique Khartoum évoquant la même péripétie historique de l’encerclement de la capitale soudanise, en 1884, par les hordes du chef de guerre mystique dit Le Mahdi, inspirateur d’un premier Etat islamique, avec Charlton Heston dans le rôle (assez bien tenu, il faut le reconnaître) de Gordon, et Laurence Olivier en Mahdi au faciès noirci à la cire de soulier militaire, histoire de percevoir la différence entre une sorte de B.D. à grand spectacle fondée sur un schéma simpliste, avec force personnages caricaturaux et chevauchées hurlantes, et les strates d’un roman prodigieusement documenté mais dépassant l’anecdote historique ou la couleur locale dans un brassage qui fait croire au lecteur qu’il sait tout de ce monde par immersion et y comprend les enjeux historiques et politiques, économiques ou culturels (éthique et théologie comprise) d’un drame où violence et sacré, petite religieuse italienne et trafiquant français sans scrupules, partisans du Mahdi vu en libérateur ou défenseurs d’autres plus ou moins nobles causes se mêlent dans une pagaille admirablement détaillée et structurée par le romancier.
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    Après le mémorable essai de Barilier paru l’an dernier sous le titre de Vertige de la force, illustrant la connaissance du « sujet islam » par cet auteur à l’incomparable porosité, son nouveau roman marque l’accomplissement du romancier découvert il y a cinquante ans avec Laura et Passion, au talent toujours plus amplement déployé dans Le Dixième ciel ou Le chien Tristan, entre autres nombreux titres, à qui cependant manquait parfois un soupçon d’incarnation «en pleine pâte», alors qu’ici tout se fond en unité vivante et vibrante portée, de surcroît, par une écriture comme rénovée dans le détail et le mouvement d’ensemble.
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    cvt_Aloysius_5182.jpegLes diableries de l’histoire humaine
    Si j’ai suivi le développement de l’œuvre de Barilier dès son premier roman (L’Incendie du château, en 1973), ce n’est qu’avec son dernier livre que j’ai découvert l’univers de Fabrice Pataut, avec les dix-sept nouvelles éberluantes d'Un Jeudi parfait, paru ce printemps, neuvième ouvrage de fiction d’un philosophe ferré (le wikipédant renseigne sur sa carrière professionnelle de spécialiste international éminent des arcanes logiques de la pensée et du langage) qui serait à la fois un conteur retors à la fantaisie inventive débridée et un poète en prose aux bonheurs d’expression filés à jet continu.
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    Ayant commencé de lire Fabrice Pataut par la fin, ma décision subconsciente de tout lire de cet auteur me rappelant à la fois les grandes largeurs romanesques et les plus fins détails poétiques d’un Vladimir Nabokov, mais aussi les mélancolies louches d’un Juan Carlos Onetti, notamment dans son roman faussement scabreux intitulé Valet de trèfle, m’a reporté au premier de ses romans, Aloysius, qui m’a fait me retrouver ces derniers jours à Minorque en 1939, sur fond de guerre civile et plus encore, au milieu de personnages me rappelant d’abord les diableries de Mikhaïl Boulgakov (un chat nommé Verlaine, et parlant comme le Tobermory de Saki, y introduit notamment), entre réalité confuse et rêves hyperréalistes, avant de m’enfoncer dans ce qu’on pourrait dire l’épaisseur du réel mais comme transfiguré par une vision poétique envoûtante.
    Ceux qui estiment, avec une sorte de Schadenfreude typique des paresses désabusées de l’époque, qu’il ne se fait plus rien dans la littérature contemporaine de langue française, subissent probablement les effets d’une autre lassitude blasée perceptible dans les rubriques « culturelles » ou plus gravement « littéraires » des temps qui courent, où l’esprit de curiosité et de découverte se fait rarissime alors que tous se rassurent en parlant tous à la fois de « ce dont on parle », etc.
    Eh bien merde à la fin: qu’il lisent plutôt Dans Khartoum assiégée, Aloysius et Un jeudi parfait, et bordel qu’on en parle !
     
    Etienne Barilier. Dans Khartoum assiégée. Editions Phébus, 2018, 476p.
    Fabrice Pataut. Un jeudi parfait. Editions Pierre-Guillaume de Roux, 2018, 269p ; Aloysius, Le Rocher, réédité en 2005 dans la collection Motifs, avec une préface d’Alberto Manguel.

  • Mémoire vive (122)


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    « La poésie n’est pas dans l’émotion qui nous étreint dans quelque circonstance donnée – car elle n’est pas une passion. Elle est même le contraire d’une passion. Elle est un acte. Elle n’est pas subie, elle est agie. Elle peut être dans l’expression particulière suscitée par une passion, une fois fixée dans l’œuvre qu’on appelle un poème et seulement dans l’émotion que cette œuvre pourra, à son tour, provoquer. En dehors de l’œuvre poétique accomplie, il n’y a nulle part de poésie. Elle est un fait nouveau, certainement relié aux circonstances qui peuvent émouvoir le poète dans la nature, mais ce n’est que formé par les moyens dont dispose le poète que ce fait, chargé de poésie, viendra prendre la place qui lui revient dans la réalité. Ce n’est pas l’art que la nature imite, c’est la poésie, parce que la poésie nous a appris à y voir ce qu’elle y a mis ». (Pierre Reverdy, En vrac)

     

    Ce dimanche 1er juillet. - La poésie qui se veut poétique est à mes yeux la négation de la poésie, laquelle ne veut rien par définition si ce n’est apparaître par surprise. La poésie poétique pose, et la plupart de celles et ceux qui se disent ou se veulent poètes posent. À vrai dire les pires poseurs, parmi les gens de lettres, qui la plupart posent, sont les poètes et plus gravement souvent : les poétesses. Poètes et poétesses se tiennent cependant les coudes et se déclarent volontiers frères et sœurs, comme les membres d’une secte, se flattant les uns les autres et parfois se rejetant comme les membres de sectes concurrentes ou adverses, se jugeant et parfois s’anathématisant comme ce fut la pratique des églises rivales des premiers jours ou comme cela se voit encore dans les congrégations cultuelles ou culturelles de toute sorte, jusqu’aux grouillements tribaux des sectateurs de poésie pseudo-poétique des réseaux sociaux, etc.

    Ce lundi 2 juillet. - La (re)lecture de Langue fantôme[1] de Richard Millet m’enchante par sa lucidité, même si son catastrophisme me semble exagéré; mais il y a chez lui de l’artiste de l’exagération comme chez Thomas Bernhard.

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    D’ailleurs son texte me rappelle à tout moment Maîtres anciens et la présence du vieil homme de Tintoret, figurant l’héritage présent du Maître incontestable, m’a rappelé nos longues stations, avec François F., au Kunstmuseum de Vienne, devant cette figure et, plus longues encore, devant la Vierge de Mondsee.

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    Or je vais y revenir dans une réflexion que je voudrais développer sur l’art suisse et la littérature en prolongement de la lecture du livre de Michel Thevoz, L’Art suisse n’existe pas.

    Parler de l’inexistence de l’art suisse ne peut que déboucher sur l’inexistence de l’art contemporain, que Thévoz se garde bien de pointer, et sur l’inexistence proliférante de la littérature mondialisée où tout un chacun se pose en écrivain dans l’hébétude ravie des collectifs sympas.

             °°°

     

    Depuis hier je suis revenu à la peinture avec la reprise d’un premier état du Cervin resté en rade pendant des mois. Or j’ai une quinzaine d’ébauches du même acabit que je vais reprendre et améliorer ces prochains temps – autre façon de dire que le temps ne chôme pas.

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           Ce mardi 3 juillet. –Après avoir accompagné ma bonne amie à la clinique de La Prairie, je me suis arrêté ce matin au Rubis, sur la place de l’Hôtel de ville de Vevey, pour y prendre mon café au lait et y savourer la prose délectablement solennelle consacrée au match de qualification de la Suisse au huitième de finale du Mundial , cet après-midi, où l’on parle de l’Histoire en train de s’écrire et autres fadaises de circonstances…

    Ce mercredi 4 juillet. – J’aborde la lecture de Reconquêtes de Fabrice Pataut, que PG m’a dit un roman remarquable. Et ça part en effet très fort, brillant et concentrique, cinglant et de la même poésie corsée que les nouvelles d’Un Jeudi parfait ou le roman Valet de trèfle. Richard Millet, autre auteur de PG, proclame la fin du roman français, mais FB en est l’heureux contre-exemple et je m’en réjouis. Mais qui parlera de Fabrice Pataut ? Moi, justement !

    °°°

    À l’école, à chaque retour du jour, de la nature. Là que ça respire, pour autant que je respire.

    °°°

    Je suis frappé, et de plus en plus, de constater l’incapacité des auteurs de moins de trente ans, ou même de quarante ans, de prendre en considération le legs de leurs aînés, si l’on excepte quelques auteurs « cultes » adulés pour de plus ou moins bonnes raisons, tels Cendrars ou Nicolas Bouvier, dont l’usage relève le plus souvent du mimétisme folklorique.

    Ce jeudi 12 juillet. – La publication, sur Facebook, de la couverture du livre de Michel Thévoz, représentant une étude de fesses de Félix Vallotton, m’a valu d’être bloqué par le censeur automatique du réseau social, dont je ne sais trop comment il fonctionne mais qui m’a fait réagir avec véhémence, comme s’il s’agissait d’une personne, en remarquant que cette image est visible aux devantures des meilleures librairies. Mais à quoi bon argumenter ? Je m’étais déjà fait «attraper» en publiant une image de poitrine féminine dénudée, dont le haut était une burqa masquant le visage de la femme, et je présume que l’on ne sort pas de la logique du téton de la miss Jackson provoquant un émoi national dans ce même pays dont le budget de l’industrie pornographique dépasse celui de la NASA. Donc au temps pour moi, et jusqu’à la prochaine !

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    Ce lundi 16 juillet. – Après mon ordinaire quart d’heure de désespérance, je repique. Pour me dire que ce qui est à proscrire, s’agissant de la série prétendument pousse-au-suicide que représente 13 reasons why, est, bien plus que le sujet de la série (le suicide d’une ado stupide), l’image que la série donne de la société en ramassant tous les poncifs relatifs au mal-être des adolescents, en flattant ceux-ci au lieu de dire ce qui est en réalité. Et du coup c’est reparti pour une chronique que j’espère tonique.

    Ce mardi 17 juillet. – Me viennent aujourd’hui deux poèmes, comme ça, l’un après l’autre, venus d’on ne sait où – comme toujours.

    Le premier s’intitule Rêverie en forêt, et tous mes thèmes sont là, et le second Dans le bleu, qui me semble également couler de source, un peu malgré moi…

     


    Rêverie en forêt

    Le vieux flûtiste est mort.
    On n’entendra plus dans les bois,
    le temps de le pleurer,
    les roulades de Rossignol.
    La douleur oubliée
    sous les arches d’un long silence,
    par le temps qui s’en va,
    nous fera retrouver l’enfant
    d’une autre vie rêvée
    dans ces années d’avant le temps,
    quand nous n’y pensions pas.


    Le souvenir en attendant
    des jardins suspendus
    de Byzance, par les chemins
    d’un infini perdu -
    le souvenir nous reviendra.

     

     

    Dans le bleu 

    De multiples récits

    adviendront à n’en plus finir

    d’étages en étages,

    au nuancier de tous les bleus.

    Là-bas dans ses grandes largeurs

    au miroir de ses fosses

    s’ouvre le lac de nos mémoires,

    et le pic noir s’élance

    entre les sourdes pulsations

    d’un cœur qui ne dit pas

    s’il est d’ici ou des ailleurs

    ignorés des saisons. 

    Le jour se lève un peu partout;

    et tout à coup quelqu’un s’en va.

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    Ce mercredi 18 juillet. - Simplicité et frugalité. L’étoile ascétique cligne de l’œil. Une chose après l’autre en toute sérénité, sans peur et sans tricher. La façon de travailler de notre aide jardinier népalais Buddha m’impressionne et m’enchante. Voici l’humanité bonne : consciencieuse, respectueuse, travailleuse, joyeuse !

    Ce jeudi 19 juillet. - Deux nouveaux poèmes ce matin, que je trouve pas mal après en avoir liquidé deux autres.

     

    Le premier :

    Tout n’est pas dit

    J’aime bien aller le matin,

    les pieds dans la rosée,

    flairer l’odeur des derniers feux

    dont les fumées s’éventent

    là-bas où les gens se reposent

    encore à fleur de songes.

     

    Le silence et moi sommes seuls

    à déplier le premier rose

    de l’aube dans le bleu

    du temps retrouvé et des choses.

    J’aime aussi te savoir au monde,

    mais ça reste secret...

    Et le second :

    Atelier de réparation

    L’enfant n’est pas content:

    ce jouet qu’on lui a donné

    sans le lui demander

    n’est pas conforme au règlement;

    cela ne vole pas

    comme les oiseaux de papier;

    cela ne marche pas

    la tête en bas sans un viseur;

    cela n’obéit pas

    au dormeur dûment établi

    dans l’ancienne institution

    de la vie aux abris –

    cela tire n’importe où .

     

    L’enfant ne sourit pas

    au n’importe quoi qui agite

    la meute des parleurs;

    l’enfant ne souscrit

    pas aux arguments spécieux

    des émeutiers avides;

    l’enfant récuse tout avocat

    qui ne sache danser

    sur la corde des étonnés.

     

    Au labo de l’enfant j’entends

    la chanson douce des instruments.

             °°°

    La plupart des poètes actuels ne me parlent pas. Aucun (enfin presque) ne me semble avoir résolu le problème fondamental de la poésie (je parle de la langue fraçaise) qui touche à la fois (en même temps) au rythme et à la mélodie, à la fluidité et aux angles vifs, au sens manifeste et à tout l’obscur qui le prècède ou lui succède, au fruit et à la bête, etc.

    Sans doute y en a-t-il quelques-uns qui me parlent, de Jacques Réda à William Cliff ou de Franck Venaille à James Sacré, notamment, mais aucun ne m’éclaire autant que l’obscur Reverdy dont chaque page (ou presque) fait agir en moi ce que j’estime la poésie…

    Ce vendredi 20 juillet. – L’humiliation est bonne. C’est l’expérience qui m’a délimité, avec l’aspiration à la lumière. Je présume que mon écriture claire ou plus obscure en procède. Mon goût pour celles de Cingria et de Witkiewicz, que tout oppose, vient en tout cas de là.

    °°°

    Je reçois ce matin ce message réconfortant de Fabrice Pataud, à propos de La Fée Valse.

    « Cher JLK, Je souris et ris et réfléchis mélancoliquement à la lecture de La Fée Valse, dont j’apprécie plus chaque jour les masseurs, les polonais et les incestueux décontractés.

    Il y a des perles rares dans ces brèves. Je ne sais comment les appeler, nouvelles ? soties ?

    Ce sont des brèves je crois, pour lesquelles je tenais à vous dire non pas bêtement BRAVO, ni fastidieusement CHAPEAU, mais sincèrement mon admiration. Cordialement. Fabrice Pataut ».

    °°°

    Mon poème Apories et marteaux concrétise, il me semble, une pointe. C’est la combinaison parfaite, à mes yeux, d’une intuition flottante et d’un redressement par la pensée et la grammaire, qui aboutit à une forme – et cela seul compte en poésie…

     

    Apories et marteaux 

    En langue originale

    on ne peut vraiment tout dire:

    tanka ni lingala

    n’y suffiront quand se dément

    le plus clair des clairières,

    et que l’ombre sévit

    en feignant de se dévoiler.

    Seule la publicité

    semble alors à même de traduire

    ce qui ne se peut dire.

    Quant au grand langage oublié,

    même en langue il se tait.

     

    On attend le génie

    à construire la machinerie

    des machines à déconstruire

    le secret des machines.

     

    Ce samedi 21 juillet. – La lecture du roman de Barilier m’en impose et me conforte dans l’idée que non seulement rien n’est perdu, mais que tout reste à relancer et vivifier dans l’esprit de ce qui doit être transmis, et d’abord absorbé et transformé comme le roman le permet ici, etc.

    Ce dimanche 22 juillet. – Beethoven dans la nuit. La IXe au-dessus du lac et des forêts, sous un ciel crépitant de vieilles étoiles silencieuses. Que l’ode à la Joie, ce chant de la terre habitée, prière d’un sourd reprise par toutes les voix des vivants - que ce chœur émouvant soit ce soir notre doux linceul.

    Ce lundi 23 juillet. – J’ai composé ce matin une liste dédiée à Ceux qui se conforment, visant les nouveaux formels de mise au pas des réseaux sociaux, à commencer par Facebook et le mot d’ordre : souriez ! Et dans la foulée : échangez ! partagez votre chat et votre cancer !

    Ce mardi 24 juillet. – Beethoven, Rembrandt et Proust d’un côté (que j’écoute sans discontinuer sur l’audiophone de ma Honda Jazz en allant et venant de Valmont tous les soirs), et de l’autre les journaux, les éructations de la gauche et de la droite contre Macron - d’un côté la lumière et la liberté, et de l’autre la meute aux paupières de plomb…

    Ce mercredi 25 juillet. – En descendant ce soir à Valmont par la route étroite des Avants à Glion, j’ai pensé à une chronique sur le temps perdu par les vacanciers coincés dans les files d’attente au portail nord du Gotthard, entre autres lieux de supplice, auxquels je propose diverses formes d’échappatoires ludiques et conviviales (le jeu Hâte-toi lentement sorti des valises, par exemple, ou la conversation familiale retrouvée), et remontant ensuite par le col de Jaman j’ai noté les premiers paragraphes de ladite chronique sur mon portable :

            « En ces jours de migrations routières et autoroutières vers le sud, marquées à longueur d’heures par de récurrentes annonces radio relatives aux engorgements, ralentissements et autres attentes plus ou moins longues prévues (notamment) aux portails des tunnels alpins ou s’obstinent crânement à se présenter les vacanciers , il est stimulant, pour les esprits positifs et confiants en le génie humain, d’imaginer toute les parades aux situations ordinairement considérées comme des pertes de temps ou des motifs de mauvaise humeur voire de franche agressivité dans les habitacles et parfois même d’un véhicule à l’autre, etc. »

    Ce jeudi 26 juillet. – Le roman de Barilier, sans doute son meilleure, a eu droit, dans Le Temps, à ce qu’on peut dire un aplatissement caractéristique de la manière des éteignoirs du milieu littéraire et médiatico-universitaire romand, dont Isabelle R., qui signe cette pauvre prose, est le triste parangon sans entrailles et sans la moindre capacité de sortir de sa posture pédante et de manifester le moindre enthousiasme proportionné à un tel livre…

    Ce vendredi 27 juillet. – Le jeune Népalais au prénom de Buddha, qui s’est occupé ces jours des travaux de bois et de jardin autour de La Désirade, m’a enchanté par sa façon d’être et de travailler, aussi sérieuse que souriante, inventive et compétente. Nous nous sommes entendus sans vaines explications, je lui ai fait à manger et il a fait plus et mieux que ce que nous attentions de lui, et reconnaissant avec ça - bref c’est ce que j’aime chez les gens qui pensent avec les mains, selon l’expression de Rougemont, et ce fut une bonne rencontre, de surcroît, avec des échanges de musiques et de paysages…

     

    Ce dimanche 29 juillet. – Je me suis lancé, en vue de présenter trois livres récents des éditions d’autre part dans ma prochaine chronique, dans la lecture d’Hériter du silence de Mathias Howald, dont c’est le premier roman, qui m’a immédiatement touché par sa façon, à partir de photographies prises par son père défunt, de parler de celui-ci et d’évoquer tout un univers familial avec un mélange d’acuité objective et de sensibilité plus douloureuse qui m’a impressionné par sa justesse, me renvoyant à nos relations et à nos souvenirs. En outre, l’auteur capte bien les intonations du parler local et rend, sans peser, l’atmosphère particulière, tissée de pudeur et de gêne qui préside souvent aux relations dans nos familles.

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    °°°

    Au cours d’une longue conversation téléphonique, cet après-midi, Pierre-Guillaume me dit qu’il apprécie beaucoup la refonte des Jardins suspendus, où il voit maintenant un fil rouge, qui en fait un vrai livre et pas seulement un recueil de textes juxtaposés. Or ce constat me touche beaucoup en cela qu’il me prouve que PGDR est un lecteur attentif et qu’il ne va pas se contenter de publier  mon livre «comme une lettre à la poste» mais qu’il va s’engager en lecteur et éditeur autant que je m’engage en lecteur et en auteur.

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    Ce lundi 30 juillet. - Passé la soirée d’hier sur la terrasse de l’Évêché en compagnie de Roland Jaccard et de Steven Sampson que j’étais allé cueillir au Palace où Roland a sa suite depuis douze ans…

    Très bonne conversation, bonne chère aussi (pour Steven et moi un gaspacho andalou et une vitello tonnato parfaits) arrosé d’Humagne non moins apprécié de mes amis.

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    La discussion a d’abord roulé sur une question de Steven, me demandant si je me situais à gauche ou à droite, à quoi j’ai répondu que, loin de n’être ni de gauche ni de droite comme c’est la tendance dans la France de Macron, je me considérais comme étant à la fois de gauche et de droite, selon les objets, mais surtout rétif à toute forme d’idéologie, politique ou religieuse.

    Ensuite nous nous sommes assez nettement opposés, Steven et moi, à propos du premier best-seller de Joël Dicker, en lequel il ne voit qu’un pillage des auteurs américains, alors que j’y ai trouvé plutôt un hommage à ceux-là (John Irving, Salinger ou Philip Roth, notamment) et le roman diablement bien construit d’un jeune homme de vingt-cinq ans, aux thèmes tout de même intéressants, etc. Mais je vois bien qu’il y a chez notre ami, «sorti de Harvard», pas mal de préjugés littéraires ou culturels qui ont resurgi en fin de soirée quand nous avons, Roland et moi, défendu l’usage de Facebook en lequel il voit une aliénation qui altère tout ce qui y est produit, reprenant la thèse de McLuhan selon laquelle le message va de pair avec le massage, ou vice versa, etc.

    Nos échanges, parfois vifs, n’ont cependant pas été altérés par aucune agressivité, même quand Roland, jamais à court de vues paradoxales, s’est mis à faire l’éloge de la scientologie, au bord évidemment de nous faire grincer les dents…

    Plus amusante encore : la relation, par Roland, de ses relations avec la pègre dont certains membre éminents fréquentent le Yushi, tel Alain Caillol, supposé avoir coupé le doigt du baron Empain lors du rapt de celui-ci, devenu l’ami de sa victime après des années d’incarcération et avouant à notre commensal que l’ex play-boy, abandonné de tous, l’ennuie un peu par son manque de conversation. Dans la bouche de l’auteur de Penseurs et tueurs, ces anecdotes relèvent de la légende dorée sur tranche, que je prolonge à ma façon en révélant, à qui veut l’entendre, que l’hôte du Lausanne-Palace revient régulièrement en Suisse pour préparer de nouveaux casses avec ses amis artistes de la cambriole, etc.    

    °°°

    Revenir à la notion de degree telle que la module Shakespeare par la bouche d’Ulysse, dans Troïlus et Cressida, qui vaut plus que jamais dans notre époque d’indifférenciation croissante, où l’on exalte à n’en plus finir la différence pour mieux se fondre dans la troupe grise et la jactance de la multitude. Le degree marque la gradation de toute hiérarchie, dont la reconnaissance et l’évaluation ne peuvent se faire que sur la base de l’expérience personnelle. Ce n’est pas une valeur abstraite mais une déduction réaliste. Il n’est d’apprentissage et de connaissance avérée que par l’expérience du chaos, au sens large, ou du désordre plus personnel, et plus l’expérience est cuisante, mieux on peut en déduire les degrés d’un ordre incarné.

    °°°

    S’agissant de mes carnets – qui ont en somme valeur de journal intime ou extime -, il y a ce qu’on note sur le moment et ce qu’on ne reprend que deux ou trois jours après, ce qu’on se rappelle plus tard et ce qu’on a écrit entretemps en marge ou ce qu’on rajoute parfois pour embellir à tort ou préciser à raison, plus tout ce qu’on corrige, ou qu’on ne note pas, ou qu’on oublie de relever et qui ressurgira d’une autre façon ailleurs, peut-être dans quelque écrit de fiction, etc.    

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    Ce mardi 31 juillet. – Brume de beau temps caniculaire ce matin. Tard levé (vers 10 heures) après un cauchemar faisant écho au film Abattoir 5, vu hier soir, où il est question du monstrueux bombardement de la ville de Dresde, en 1945 - film composite et plutôt raté quoique intéressant en cela (notamment) qu’il incrimine le «geste» punitif des Alliés devenus ici, comme à Hiroshima, criminels de guerre.

    °°°

    Repris ce matin la lecture d’Hériter du silence de Mathias Howald dont bien des pages, relevant du roman familial et de la relation père-fils, me touchent beaucoup et suscitent en moi bien des échos, me donnant envie de reprendre de vieux albums ou les deux cahiers rédigés par mes parents à mon intention.

    J’arrive ici au bout des 404 pages manuscrites de l’épais livre-cahier, dont la couverture représente une mappemonde, acquis l’an dernier à San Diego, chez Barnes & Noble, et commencé le 14 juin 2017, jour de mes septante ans. Enrichi d’une quarantaine d’aquarelles ou de gouaches, ce carnet d’une année sera déposé dans mes archives bernoises de mon vivant ou à titre posthume – Dieu le sait comme on dit sans savoir ce qu’on dit…

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    A la fin de l’évocation, dans Penseurs et tueurs[2], de sa rencontre avec Michel Foucault, qui vient de lui parler d’un jeune étudiant très intelligent et sensé, mais sujet parfois à des accès de violence qui le faisaient enfermer, et qui finit par subir une lobotomie frontale, Roland Jaccard écrit ceci qui m’a beaucoup touché : « Je sentais Michel Foucault, par ailleurs si pudique dans l’expression de ses sentiments, encore ému. Nous nous tûmes. Il était temps de prendre congé. J’ignorais que ce serait notre dernière occasion de parler de notre rapport à la folie, de Freud, de Binswanger, de la psychanalyse existentielle, du suicide et de son Histoire de la sexualité écrite dans un style si limpide. À ce propos, il me dit que dès lors qu’on écrit simplement on passe en France auprès des intellectuels pour un benêt. Rien ne les épate plus qu’une écriture sibylline. J’approuvais, bien sûr. En me raccompagnant jusqu’à l’ascenseur, il me prit par le bras, et, comme s’il tenait à ce que ses derniers mots restent gravés dans ma mémoire, me confia : « Vous savez, je suis un libéral et un sceptique comme vous ».

    « Dehors, une bise glaciale soufflait sur Paris. J’avais presque envie de pleurer.

    « Comme si ce bref retour sur notre passé avait remué des torrents d’émotion que j’avais peine à maîtriser. Quelques mois plus tard, il était emporté par une épidémie qui bouleversa l’air du temps. Les choses ne seraient plus jamais comme avant. Les mots non plus. « La plus belle chose qu’on puisse offrir aux autres, c’est sa mémoire », a écrit Foucault. C’est ce que j’ai tenté de faire. Sans le trahir, ni me trahir ».

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    [1] Richard Millet. Langue fantôme ; suivi de Eloge littéraire d’Andres Breivik. Pierre-Guillaume de Roux, 2012.

    [2] Roland Jaccard. Penseurs et tueurs. Pierre-Guillaume de Roux, 2018.

  • Mémoire vive (121)

     

    Vernet11.JPG«Aujourd’hui on ne sait plus parler, parce qu’on ne sait plus écouter. Rien ne sert de parler bien : il faut parler vite, afin d’arriver avant la réponse, on n’arrive jamais. On peut dire n’importe quoi n’importe comment : c’est toujours coupé. La conversation est un jeu de sécateur, où chacun taille la voix du voisin aussitôt qu’elle pousse». (Jules Renard, Journal, 29 janvier 1893.)

     

    Ce vendredi 1er juin. – Je ne cesse d’apporter de nouvelles améliorations à la structure et à la composition des Jardins suspendus, que j’hésite maintenant à appeler Le Jardin suspendu ou Le Tour du jardin – on verra.

     

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    Toujours très intéressé par la lecture d' Un jeudi parfait, le recueil de nouvelles de Fabrice Pataut, dont celle que je suis en train de lire est une assez abracadabrante histoire de science fiction, dans une usine japonaise, qui me fait un peu penser à l’univers de Nous autres de Zamiatine.

    Ce dimanche 3 juin. - Lisant à l’isba mes notes de 1993, dans L’Ambassade du papillon, où j’évoque mon voyage à Dubrovnik, je me dis que la non-réaction de ceux à qui j’ai offert ce livre ces dernières années a de quoi m’étonner, quoique. Puis je me dis que là se trouve mon vrai «roman», entre les lignes. Enfin je me dis, toute modestie bue, que ce livre me survivra…

    Ce mercredi 6 juin. – Repris la lecture du Caléidoscope de Robert Poulet, notamment à propos de Céline. Et de Simenon. Le jugement est, à tout coup, d’une terrible acuité, mais avec quelque chose d’aigre et de sourdement jaloux qui me rappelle les pointes acides ou acerbes d’un George Steiner – à savoir la morgue du critique se sachant inférieur au romancier et le prenant de d’autant plus haut, etc.

     °°°

    La polémique lancée par une chronique de Fernand Melgar, dans les colonnes de 24Heures, à propos de dealers de rue à Lausanne, a enflammé les réseaux sociaux avant de provoquer diverses réactions, dont le renforcement subit de la présence policière dans le quartier du Maupas, divers débats médiatiques à la radio et à la télé et, surtout, une lettre ouverte collective signée par plus de 200 prétendus représentants du «milieu du cinéma», dont en effet quelques cinéastes de renom (tels Jean-Stéphane Bron, Lionel Baier et Germinal Roaux, notamment, qui m’ont bien déçu) se dressant contre la méthode de Melgar au nom de l’Éthique, au motif qu’il a publié sur Facebook des images de dealers immédiatement assimilés à des victimes, ce qui me semble le comble.

    J’y ai vu un véritable lynchage, me rappelant fort celui de Lugano il y a quelques années, et j’ai réagi sur mon blog et sur Facebook pour me voir aussitôt traité de «crétin réac» par cette vieille ganache, faisandée de vieille démagogie gauchiste, que Francis Reusser représente à mes yeux, qui félicite «les jeunes» de se faire ainsi délateurs. Bref tout cela m’a paru à vomir et je me suis bien gardé de m’enferrer dans ce pseudo-débat de basse jactance…

     

    °°°

    Lu ce soir la moitié de Federica Ber, de Mark Greene, qui m’a beaucoup touché par la grâce, la fluidité et le rythme de son écriture, à quoi s’ajoute une sorte de nimbe fantastique à la Buzzati qui me plaît aussi beaucoup. Je craignais un peu, lorsque j’ai reçu le livre dédicacé, d’être déçu par le livre, tant son auteur m’a été sympathique, mais tout de suite j’ai été séduit et sans une once de complaisance de ma part.005517360-1.jpg

     

    Ce dimanche 10 juin. - Je suis en train de regarder Les choses de la vie, de Claude Sautet, dans la chambre d’en bas. Michel Piccoli est déjà mort dans le fossé à se remémorer sa vie, et ça me rappelle notre seule et unique rencontre, sans un mot mais avec un double sourire, cette année-là à Locarno, sur un chemin pierreux des hauts, après la présentation matinale à la presse de Sous les toits où il apparaissait en vieil amant septuagénaire, quelques années avant de réapparaître en pontife mal dans sa peau dans Habemus papam de Nanni Moretti.

    C’est la lecture de Federica Ber de Mark Greene , rencontré au Yushi par l’entremise de RJ, que je suis revenu à Sautet
    que, dans notre vingtaine, j’avais plus ou moins snobé, et que Mark cite pour en tirer un argument narratif développé comme en miroir. De la même façon, son roman renvoie à L’Avventura d’Antonioni et aux récits à la fois très physiques et métaphysiques de Dino Buzzati – enfin je sens déjà que je vais en tirer une chronique…  

     

    °°°

    Me revient à l’instant la formule de Philippe Sollers, à la première page de Femmes, selon laquelle la femme et la mort seraient bonnet blanc et blanc bonnet, et me demande comment une telle imbécillité a pu passer – mais il est vrai que je n’ai jamais été concerné personnellement par le «thème de la femme»…

    Ce jeudi 14 juin. – Dans ma 71e année depuis minuit. Achevé ce matin ma 44e chronique pour le média indocile (?), consacré à mai 68 et que j’ai lue à Lady L. en descendant à Crissier pour un repas commun avec nos filles et leurs jules, au château du Bois-Genoud que tiennent les adeptes de l’anthroposophie – bonne cuisine et Pinot bio convenable quoique d’un prix excessif mais bon: c’est ma fête…

    Ce vendredi 15 juin. – La lecture, ce matin, des tankas de Ishikawa Takuboku, me porte au développement bien tempéré d’un égotisme de protection immunitaire. Le titre du recueil est: L’Amour de moi. Et c’est cela même que je me dis ce matin : aimons-nous mieux que ça !

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    Je relis Règles pour le parc humain de Peter Sloterdijk, je lis L’Art suisse n’existe pas de Michel Thévoz, je lis Nous autres de Zamiatine, je lis Fou forêt de Philippe Barthelet, je lis La Folie Baudelaire de Roberto Calasso, je lis Destins obscurs de Willa Cather, je lis Hier en chemin de Peter Handke, je lis Apprendre à parler à une pierre d’Annie Dillard et je me sens tout joyeux, disponible et enrichi par toutes ces lectures, sans en être gavé pour autant.

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    J'annote l’essai de Michel Thévoz intitulé L’art suisse n’existe pas, dont je partage certaines vues (sur l’impossibilité d’une identification nationale, et moins encore nationaliste, de l’art en Suisse) tout en restant rétif à sa lecture psychanalysante et post-marxiste de la peinture. Comme si l'on était obligé de passer par Barthes, Marx et Freud pour parler de peinture… En tout cas, parler de la pulsion de mort comme d’un dénominateur commun entre les artistes qu’il rassemble et commente, ne me semble guère convaincant. Il projette. Il se fabrique des clefs et s’affaire ensuite à leur adapter les «serrures» des œuvres, conformément au processus décrit par Julien Gracq dans La Littérature à l’estomac …  

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    Ma prochaine chronique sur BPLT, Number 45, sera consacrée à L’Amour de moi d’Ishigawa Takuboku, que j’ai découvert grâce à Roland Jaccard et dont les tankas me font penser aux fragments des Feuilles tombées de Rozanov dans leur façon de restituer les bribes de notre présence au monde, avec un mélange de naturel et de fulgurance, dans la ressaisie du temps, qui marque également, je crois, mes propres carnets. Dans la foulée, j’en profiterai aussi de rompre une lance contre ce qu’on peut dire la «poésie poétique», que Takuboku rejettait comme je la décrierai de plus en plus…

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    Rien de plus comique, quand j’y repense, que la prétention des « poètes poétiques», sans doute les plus vaniteux de tous les gendelettres, et d’autant plus imbus d’eux-mêmes et teigneux qu’ils sont plus évanescents ou fondus en feinte humilité… 

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     Très intéressé par les nouvelles du Cas Perenfeld de Fabrice Pataut, dont les variations poétiques sont d’une réelle originalité, mais parfois jusqu’à la limite de l’intelligible. La première nouvelle intitulée Kipling, ainsi, m’a semblé si peu compréhensible que je la relirai, comme il faudra que je relise un autre récit d' Un jeudi parfait où il est question de bonbons cubains...  

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    J’ai été très content, hier après-midi, de m’être fait proposer, par Richard Aeschlimann, de participer au catalogue d’une double exposition Czapski à venir au musée de Pully et à la Maison de l’écrit de la baronne Michalski. Ce sera pour moi l’occasion de revenir sérieusement à la peinture de Czapski, qui ne m'a jamais quitté mais sur laquelle j'ai encore bien des choses à (me) dire...

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    Ce mercredi 20 juin. – Je me trouve, sur les photos du baptême d’Anthony Nolan, beaucoup trop pansu, presque aussi bedaineux que mon frère à la cinquantaine. Pas bien. Mais en même temps je me dis que c’est l’âge, et que je suis assez fatigué ces jours, et flûte pour ça. Juste de quoi noter un tanka à la façon de Takuboku avant de passer à autre chose :

    Il se voit dans l’étang de Narcisse / sa panse alourdie / lui rappelle la nage papillon de son adolescence.

    Ce vendredi 22 juin. – Ma bonne amie passe aujourd’hui le cap de ses septante ans, que nous fêterons dignement demain avec nos proches et autres amis. Le médecin lui a prescrit, ce matin, une double opération des genoux, alors que l’état des miens se dégrade à l’envi, mais nous allons «faire avec».

    En ce qui me concerne, l’esprit reste très vif et de bonnes péripéties – à commencer par la publication de mon prochain livre à Paris – me donnent une nouvelle énergie et de bonnes raisons de moins désespérer de cette drôle d’époque où le pire advient sur la «scène internationale». Or les salopards à la Trump & Co ne laissent, aussi, de provoquer de salubres réactions…

    Ce samedi 23 juin. - C’est aujourd’hui que nous fêtons les 70 ans de ma bonne amie, avec une trentaine de proches et autres amis. Grand ciel pur à la fenêtre. Je vais présenter La maison dans l’arbre, qui me semble un bel acte de reconnaissance à ma bonne amie – à laquelle je dois tant-, et je me réjouis aussi de la voir entourée de quelques-uns de ses collègues (à commencer par Bernard et Denis) qui sont restés pour elle de vrai amis.

    Bref, j’espère que tout se passera bien malgré le piètre état de nos quatre genoux. De fait, nous allons – elle vient de l’apprendre - vers une double opération des siens (le 3 juillet prochain, et il y en aura pour un mois) et les miens ne sont pas en reste, mais passons.

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    Ce dimanche 24 juin. – La lecture, ce matin, de l’En vrac de Pierre Reverdy, puis de L’Art suisse n’existe pas de Michel Thévoz, me ramène au cœur d’une réflexion sur l’art et la poésie que je vais poursuivre ces prochains jours autour des œuvres de Reverdy, précisément, et de Czapski.

    Reverdy parle du noyau de la poésie du dedans, pour ne pas dire du tréfonds, alors que Thévoz s’exprime en spécialiste, du dehors et sans ressaisir rien (ou presque) de la substance émotionnelle ou «métaphysique» des œuvres, alors qu’il s’attarde en long et en large sur ce qu’on pourrait dire la «littérature» intrinsèque, d’ordre religieux ou social, qui parasite l’art selon moi, tout à fait d’accord en cela avec l’approche d’un Thomas Bernhard dans ses fulminants Maîtres anciens.

     

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    En lisant le livre de Michel Thévoz, je constate que je suis, décidément, rétif à toute forme d’idéologie, qu’elle soit politique ou religieuse, littéraire ou esthétique. Même éclairant certains aspects de la pratique artistique ou littéraire, les idéologues freudo-marxistes, bourdieusards ou lacaniens, ne développent jamais que des « discours sur » ou « autour de» qui pèchent le plus souvent par réductionnisme. En outre, s’agissant des «académismes», je serais bien plus sévère que Thévoz qui se garde bien d’esquinter leurs nouvelles formes pseudo avant-gardistes ou tendances du genre de l’immonde Jeff Koons, pur produit de la décadence actuelle qui fait aujourd’hui cracher des millions à la Ville de Paris…

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    Je lis En vrac de Reverdy avec un sentiment de profonde connivence, des plus en plus rare quoique un peu moins depuis ma rencontre de RJ, de PG et de FP, en lesquels je reconnais trois compères d’une même famille sensible, autant que G.J. et G.V. que j’ai retrouvés ces derniers mois.   

     

    Ce vendredi 29 juin. - Je vais pratiquer, de plus en plus, une double tactique d’évitement et d’engagement personnel accru, conforme à mon savoir et à ma fantaisie. Mes carnets de l’éléphant, mes digressions sur Shakespeare et mes lectures en cours, mes carnets de Mémoire vive et mes listes, entre autres, constituent une base continue sérieuse. Plus une heure de vélo en chambre. Plus la peinture et une vraie sieste, et la journée en sera une. L’œil doit se reposer pour mieux regarder.

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    En forêt avec Lady L.. Elle marche sans cannes et c’est moi qui en bave tant mon genou droit lancine. Putain de merde! J’espère couper à une aggravation prochaine qui m’immobiliserait pendant l’hospitalisation de Lady L. J’ai si mal que j’en deviens grossier, puis je m’aperçois qu’en marchant plus droit, voire penché en arrière et faisant porter mon poids sur la jambe gauche, comme un lord anglais faisant le tour de sa pelouse du Yorkshire, la douleur s’apaise et même disparaît…

    Ce samedi 30 juin.- Quelques pages du réactionnaire Nicolas Gomez d’Avila[1] pour me convaincre décidément (j’y avais déjà goûté) qu’il y a là quelqu’un de remarquable, souvent pertinent dans ses scolies, à la réserve près que je ne suis pas réactionnaire et toujours rétif à quelque dogme que ce soit - je ne suis pas sûr d’avoir raison mais c’est comme ça.

    Je lis par exemple ceci : « La science enrichit l’intelligence ; la littérature enrichit la personnalité tout entière », et j’y adhère.

    Ou ceci : «Pour les sujets d’importance, nous ne saurions démontrer mais montrer», et j’abonde.

    Ou encore cela : Nous avons pris l’habitude de revendiquer à grands cris nos droits pour mieux violer nos devoir », et je surabonde.

    Mais dès que je lis ceci cela passe moins bien : « Déprimant, comme tout texte optimiste».

    Ou ceci à quoi je souscris encore moins : «L’incrédule peut être intelligent ; l’hérétique est généralement stupide».

    Ou cela enfin qui me semble une aigre généralisation controuvée par la réalité, en tout cas dans notre pays : «L’électeur ne vote même pas pour ce qu’il vaut, il ne vote que pour ce qu’il croit vouloir»...

    Oui c’est cela : ce qui me gêne chez le réactionnaire, comme chez le progressiste, c’est l’abus de généralisation.

    °°°

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    « Il n’y a pas de poésie dans la nature, elle est le sceau suprême que l’homme a imposé sur les choses de la création».

     

    « La poésie n’est pas dans l’émotion qui nous étreint dans quelque circonstance donnée – car elle n’est pas une passion. Elle est même le contraire d’une passion. Elle est un acte. Elle n’est pas subie, elle est agie. Elle peut être dans l’expression particulière suscitée par une passion, une fois fixée dans l’œuvre qu’on appelle un poème et seulement dans l’émotion que cette œuvre pourra, à son tour, provoquer. En dehors de l’œuvre poétique accomplie, il n’y a nulle part de poésie. Elle est un fait nouveau, certainement relié aux circonstances qui peuvent émouvoir le poète dans la nature, mais ce n’est que formé par les moyens dont dispose le poète que ce fait, chargé de poésie, viendra prendre la place qui lui revient dans la réalité. Ce n’est pas l’art que la nature imite, c’est la poésie, parce que la poésie nous a appris à y voir ce qu’elle y a mis ». (Pierre Reverdy, En vrac)

     

    [1] Nicolás Gómez Dávila, Carnets d’un vaincu. L’Arche, 2009.

  • D'autre part, en toute fraîcheur...

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    Trois livres récemment parus à la même enseigne, respectivement signés Odile Cornuz, Pierre-André Milhit et Mathias Howald, illustrent, chacun à sa façon, les vertus libératrices de la mise en mots, entre exorcisme poétique, fantaisie débridée et récit de vie vibrant d’émotion.
     
    D’autre part on est content que ça existe, j’veux dire: les éditions d’autre part...
    Les esprits chagrins prétendent qu’y a plus rien, plus d’art qui vaille ni de littérature dans l’océan de l’insignifiance bavarde, mais d’autre part il y a des îles, j’veux dire des voix personnelles dans la confusion des pseudos, des fenêtres de parole dans les murs de silence, et trois petits livres le prouvent à l’enseigne des éditions d’autre part: trois passerelles fines et solides à la fois jetées au-dessus du vide et qui constituent autant de liens de parole.
    Et c’est Odile Cornuz renouant avec le verbe plus ou moins délirant et détonant du génial Henri Michaux. Ou c’est Pierre-André Milhit défiant à sa façon la platitude et la morne jactance en trouvère éclatant de fantaisie. Ou c’est Mathias Howald faisant parler son père taiseux par delà les eaux sombres.
     
    ob_2f5200_ma-ralentie-cornuz.jpgPrécipités de la lenteur
    On sait, d’autre part, ce qu’est en chimie un précipité, à savoir un corps insoluble formé par réaction entre deux ou plusieurs substances en solution. Or l’expérience vaut aussi en poésie, quand l’image cristallise sous l’effet conjugué d’un sentiment diffus et d’une idée claire, d’une émotion et d’une fulgurances verbale. La poésie de Michaux procède de cette chimie verbale qui associe précipitation et lenteur, et très explicitement dans le poème en prose intitulé La ralentie, entre autres exemples à foison.
    On lit ceci et c’est un précipité tout de lenteur: «Il lui tranche la tête avec un sabre d’eau, puis plaide non coupable et le crime disparaît avec l’arme qui s’écoule ». Ou bien, sur le ton de la parodie comique des sentences graves, si fréquente chez Michaux: «Qui sait raser le rasoir saura effacer la gomme». Ou se la jouant moraliste: « Les jeunes consciences ont le plumage raide et le vol bruyant». Ou cet autre précipité à lents effets: «Qui laisse une trace laisse une plaie»...
    Le comique profond de Michaux ne se retrouve guère, à vrai dire, dans Ma ralentie d’Odile Cornuz, qui se met plutôt à l’école de lucidité du génial explorateur des gouffres mentaux en enfant du siècle luttant contre les platitudes du quotidien et les injonctions de la multitude: «On en prend plein la figure, encore. C’est la sensibilité, paraît-il. Ça se développe, ça se cultive, ça devient une maladie. On ne sait pas quelles formes ça prend. C’est imprévisible. Ça dépend des humeurs, des hormones, de la force du vent ».
    La force aussi, ou disons le peu de force qui fait pièce à la déprime ou à certain désabusement, Odile Cornuz le trouve alors dans les mots, ceux de La ralentie «pour la route » et les siens pour pallier le poids du monde: «Finie la fatigue ! On n’est plus fatiguée ! Ralentie peut-être mais avec joie», etc.
     
    milhit_couleuvre-200x287.jpgY a d’la joie dans les pépites de Milhit...
    De la joie il y en a, d’autre part, plein les pages de La couleuvre qui se mordait la queue de Pierre-Andre Milhit, mais pas ça d’euphorie à la petite semaine genre je-positive-au-niveau-du-ressenti : plutôt de la malice et parfois grave, de l’allégresse fusant du gosier de ce drôle d’oiseau binoclard à moustache, avec un ton unique quoique très Valais de bois dans l’intonation et les vignettes gravées au fin couteau, pas loin de l’immense Chappaz en plus gouailleur ou jazzy, mais la terre soleilleuse et rude est bien là, la terre et ses gens, ses sucs et ses magies: «Le miroir a traversé la chambre sans saluer / le traquet et l’alouette ont sifflé des remontrances (...) l’étoile orpheline a repris des couleurs / elle m’attend pour la pâque ou pour le solstice», etc.
    Il y a du conteur et du sourcier de verbe vif chez Pierre -André Milhit qui, d’autre part me semble un auteur bien typique des éditions de Pascal et Jasmine (Jasmine Liardet et son bon ami Pascal Rebetez) dont on sait qu’ils ont un pied à Genève, un autre dans le val d’Entremont et de vibratiles antennes au Jura et aux trois autres coins du pays romand - l’auteur typiquement atypique de la petite maison me semblant inclassable quoique reconnaissable à sa papatte, de Corinne Desarzens à Jean-Pierre Rochat ou à François Beuchat, etc.
    Il y a comme un furet d’amour dans le bois joli de La couleuvre qui se mordait la queue, dont la trace se fait très légère au début des strophes comme jetées en désordre (brassée de feuilles numérotées sans suite que le lecteur ramasse à son gré vu que « l’abracadabra de la fontaine a mélangé ses formules») et qui trace pourtant un chemin à valeur de carnet de bord de cantonnier lyrique aux yeux bien ouverts sur ses frères humains et autres belles-sœurs.
    Si la mélancolie pointe ici et là, ou la rage ou le bourdon, tout est sauvé-sublimé par la vigueur et la verdeur de vif-argent du poète faisant pouët-pouët tralala: «J’ai mangé du fauve pour mon quatre heures / la feuille couleur caramel / les aiguilles de mélèze crème vanille / j’ai roté un cœur d’écureuil aux épices», etc.
     
    ob_12a909_heriter-du-silence-howald.jpgD’amour et d’eau profonde
    Le premier roman de l’enseignant lausannois Matthias Howald, dédié à son père et qu’on suppose tout proche d’un récit de vie lesté du vécu de l’auteur, touche par la vibrante émotion qui s’en dégage aussitôt, la limpidité de son expression et sa construction temporelle non linéaire, faisant alterner les épisodes au gré des tâtons de mémoire relevant explicitement du travail de deuil.
    Le penseur russe Léon Chestov parlait des «révélations de la mort», et l’expression est bien appropriée, en l’occurrence, à la démarche de l’auteur - fils de photographe évoquant immédiatement le labo privé de son père, propriétaire d’un magasin lausannois à l’enseigne de Temps de posequi se sert de l’écriture comme d’un révélateur alors même qu’il fait « parler » les photos de famille prises par son père en reconstituant bel et bien un roman familial avec ses figures ressuscitées sans complaisance, ses ombres et ses non-dits, jusqu’au trou noir occulté d’un secret douloureux, mais aussi le lien filial et la complicité père-fils qui permet au romancier de recomposer (notamment) le portrait du prénommé Pierre, aussi attachant que taiseux, et de la prénommée Murielle, grand-mère paternelle de Mathieu le narrateur.
    À fines touches, bien ancré dans un décor lausannois qui n’a rien pour autant d’anecdotique, captant ici et là des expressions locales qui rendent par exemple les échanges gênés voire obscurs d’une réunion de famille à grand renfort de «c’est clair !», Mathias Howald nous touche par la minutieuse précision de son récit, et l’émotion qui s’en dégage en dépit de sa retenue, et plus encore : nous implique, car la façon de Mathieu de multiplier les arrêts sur images des albums de sa famille ne laisse de nous renvoyer à nos propres souvenirs, bonheurs et frustrations mêlés.
    Ayant un jour reçu La vie mode d’emploi des mains de son père, sans un mot d’explication, le narrateur d’Hériter du silence évoque le livre de Georges Perec à la fin de son récit, et notamment la liste des manies de l’écrivain qui lui rappelle celles de son paternel quelques jours avant sa mort, comme de compter les fenêtres qu’il voyait du canapé de son salon («C’est con, hein, de faire ça ?», lui disait-il), dans ce qu’on pourrait dire un geste de transmission fondant le sens et la valeur de ce beau premier roman.
    Odile Cornuz. Ma ralentie. Editions d’autre part, 154p.
    Pierre-André Milhit. La couleuvre qui se mordait la queue. éditions d’autre part, 119p.
    Mathias Howald, Hériter du silence. éditions d’autre part, 183p.

  • Godard in Progress

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    À propos de Film Socialisme, quand on était encore avant Adieu au langage...
    (Dialogue schizo)


    Moi l’autre : - Alors ce dernier Godard ? BONUS ou MALUS ?


    Moi l’un : - Je me réjouis de ce que tu me poses la question dans ce langage binaire débile, que JLG a tourné en dérision dans son dernier Vrai/Faux passeport de 2006. Et je te réponds d’un clair et net BONUS. Pour ma part, et bien que me sentant plus proche de Fellini ou de Bergman, de Cassavetes, de Sokourov ou du dernier Cavalier, je dirai de ce film qu’il est essentiellement intéressant.


    Moi l’autre : - Intéressant ? Pas plus que ça ?


    Moi l’un
    : - J’ai bien dit « essentiellement », au sens d’un intérêt fondamental. Comme Michel Butor disait à Bernard Pivot, quand celui-ci lui demandait pourquoi il avait consacré trois livres à Balzac : parce que Balzac est intéressant. On retrouve d’ailleurs Balzac dans Film Socialisme, qui suscite l’intérêt d’une jeune fille sous l’œil imperturbable d’un lama...


    Moi l’autre : - Et que raconte donc ce film ?


    Moi l’un : - À peu près rien qui participe de ce qu’on appelle une « story » ou du traitement développé de personnages, lesquelles se réduisent à des présences atomisées : un jeune photographe sur un paquebot et une jeune fille russe en quête de passé, un philosophe (Alain Badiou) donnant une conférence devant un auditoire vide et une chanteuse à guitare (Patti Smith) apparaissant le temps d’à peu près quinze secondes, un enfant blond et un lama, deux perroquets au tout début et une chouette vers la fin, plus une foule humaine allant et venant, se livrant tantôt à l’aérobic et tantôt à la messe catholique, ainsi de suite.


    Moi l’autre : - Donc ça ne « raconte « rien…


    Moi l’un
    : - Au contraire, cela raconte énormément, à cela près que la narration se trouve modulée par des images et des paroles dont l’interaction constante cristallise en forme mouvante et constamment critique. Ce qu’on appelle les belles images déferlent littéralement et sont à tout moment zappées, comme les citations ou les dialogues dont on perd la moitié dans le bruit du monde. Il y a là comme un coïtus interruptus sémantique et poétique de chaque instant, mais qui ne frustre pas pour autant dans la mesure où il dit quelque chose de notre monde où tout est également zappé sauf à tomber sous le coup de notre arrêt sur image, qui recèle souvent un leurre. Au demeurant, les images se constituent bel et bien en tableau en mouvement, même si tout cliché implose dès qu’il apparaît, tout ça module une musique qui est à la fois poème et peinture et nous touche « direct au système nerveux », comme le disait Philippe Sollers à propos du peintre Francis Bacon…


    Moi l’autre : - Pas trop prise de tête tout ça ?


    Moi l’un : - Ca pourrait l’être évidemment, et j’imagine les conversations graves à la sortie de la salle, mais on peut le prendre plus légèrement. En ce qui me concerne, j’ai accueilli la chose sans réfléchir, comme une suite d’images dont beaucoup seront peut-être du genre subliminal, à se révéler après coup. On a beaucoup parlé de la déconstruction sous l’angle de la critique, mais il y a finalement assez peu d’œuvres qui se déconstruisent réellement dans le temps et l’espace, comme ce film dont le langage s’affirme en se contestant et se consumant pour ainsi dire, sauf dans sa partie centrale plus théâtrale et plus mystérieuse, qui se joue dans un garage français, autour d’un enfant blond. Cet enfant blond, qui porte un pull aux armes de l’Union soviétique, est un député français en puissance. JLG ne souligne pas, et d’autant moins que le môme est adorablement blond et doucement invasif, dans un milieu que le père dit en déficit d’amour, mais là encore tout flotte tandis que la jeune fille lit Balzac. On se gardera de trop disserter à ce propos, mais j’aimerais bien entendre JLG parler de la divinisation des enfants blonds dans le monde actuel, et de l’infantilisme du cinéma nouveau, entre autres…


    Moi l’autre : - On a parlé du dernier film de JLG…


    Moi l’un : - Je n’en sais rien, mais ce qui est sûr est que Film Socialisme n’est pas un ouvrage de ringard tirant l’échelle derrière lui. C’est un film mélancolique et tendre à la forme extraordinairement inventive, qui devrait donner envie aux jeunes cinéastes de faire des films personnels. Comme il est, je ne le prends pas du tout comme un film testamentaire, plutôt comme le dernier élément d’un Work in progress. E la nave va…

  • Le Bad boy inspiré

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    Figure « phare » du cinéma américain indépendant, Abel Ferrara, réalisateur déjanté de L’Ange de la vengeance et de Mary fut récompensé au festival de Locarno, en 2011, par un Léopard d’honneur. Entretien ou tout comme...

    Comment dire la violence du monde actuel ?  Comment la rédemption s’y manifeste-t-elle ? Et quel rôle l’artiste peut-il jouer dans une société en perte de valeurs, fuyant dans le cynisme ou les faux-semblants ?

    Telles sont les questions, entre autres  que pose l’œuvre radicale, voire provocatrice, d’Abel Ferrara, qu’on peut situer dans la filiation d’un Sam Fuller, d’un John Cassavetes ou d’un Pasolini. Révélé en 1981 avec L’Ange de la vengeance, un film aussitôt marqué par les forces en lutte de l’amour et de la violence, Abel Ferrara développa ensuite une œuvre renouvelant la mythologie du film noir, dans The King of New York (1990) et Bad Lieutenant (1991), au fil d’une vision traversée par une quête du sacré à caractère religieux, comme dans Mary (2005). Ces quatre films seront d’ailleurs projetés à Locarno, où Abel Ferrara vient recevoir un Léopard d’honneur pour l’ensemble de son œuvre.

    Nous l’avons rencontré dans la cour du  couvent locarnais de La Magistrale, il a filé vers un bar voisin où il s’est commandé un « macchiato » et une glace à une boule. Nous n’avons bu que de l’eau après qu’il eut modulé un air de blues sur son harmonica…

    -        Une polémique locale vous présente ces jours, à Locarno, comme un démon provocateur recourant à la  violence et au blasphème.   Comment le prenez-vous ?

    -        Qui m’accuse ? Et quels sont les arguments de cet accusateur ?

    -        Il s’agit d’un éditeur tessinois, Armando Dadò, qui avait déjà attaqué l’an dernier les choix d’Olivier Père, et qui vous trouve indigne d’un Léopard d’or…

    -        Diable ! Mais lequel de mes films juge-t-il ? A-ti-il vu Mary ?

    -        Il semble qu’il n’ait vu aucun de vos films. Il juge par ouï-dire. C’est d’ailleurs ce que lui reproche le journal La Regione, relançant la polémique.  Or cela vous arrive-t-il d’être jugé comme ça aux Etats-Unis, par des moralistes qui n’ont pas vu vos films ?

    -        Je n’en sais rien et je m’en fous. Je fais des films, et je ne peux pas mes soucier de ce qu’en pensent les gens. De plus, donner son avis sans connaissance de cause est la négation même de la pensée et de la conversation. Si ce Monsieur Dadò est un catholique, comme vous me le dites, il faut qu’il voie Mary. Ensuite nous en reparlerons… 

    -         Pensez-vous qu’on puisse lutter contre la violence par la violence ? Et comment ?

    -        La violence, vous savez, est absolument omniprésente dans notre monde, et souvent où on ne l’attend pas ou ne la voit pas. Une polémique sans objet, à ce propos,  est une violence. Certains discours contre la violence sont encore des violences, souvent inconscientes. En outre il y a une violence bonne, meilleure que la fausse entente.  Et puis, dénoncer la violence n’est rien : ce qui m’intéresse est de faire sentir d’où elle vient et où elle va, à travers notre corps et notre esprit, nos pulsions et les forces contraires de la société…   

    -        Quel public touchez-vous aux States ?

    -        Il est évidemment restreint et particulier. Je suis quelqu’un, vous le savez bien, de borderline, et il est avéré que mes films ne sont appréciés que d’une minorité qui ne se laisse pas embarquer dans les grandes machines tournant à vide. Mais je ne m’en flatte pas pour autant…    

    -        Est-il difficile, pour un réalisateur de votre espèce, de trouver un producteur ?

    -        C’est difficile, mais ce n’est pas le principal. Je vois que, pour beaucoup de jeunes réalisateurs, c’est en effet de plus en plus difficile, et pourtant les films se font, vaille que vaille, et c’est ça qui compte.

    -        Quels jeunes réalisateurs américains vous intéressent-ils ?

    -        Il y en a, il y en a pas mal. Je ne vais pas vous citer de noms, mais il ya des gens intéressants dans la nouvelle génération. Je ne vais pas beaucoup au cinéma, mais je crois que les jeunes ne sont pas pires que nous et que ça va continuer comme ça.  

    -        Êtes-vous un lecteur ?

    -         Yes, sir. Mais pas pendant que je prépare un film. Là, je me concentre sur la chose. Cependant je lis des tas de livres et je me sens proche, en particulier, de gens comme T.C. Boyle ou Cormac Mc Carthy, qui me semblent des types sérieux.

    -        Que représente pour vous la reconnaissance du Festival de Locarno ? Et la tournée des festivals, en général, vous importe-t-elle ?

    -        Tout ça fait partie du job consistant à faire des films. C’est un peu fatiguant de venir de New York à Locarno et ensuite de revenir et de repartir à Venise. Aussi, parler de soi et pas du détail des films est souvent ennuyeux, mais je le fais, vous voyez. Vous reprenez encore un peu d’eau ? Locarno1187.jpg