UA-71569690-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • Le jeune auteur

    PanopticonM1.jpg

    …Ce qui saute aux yeux, mon petit Joël, c’est que votre premier manuscrit a un potentiel formidable, croyez-en mon expérience : il n’y en a pas dix comme ça par génération, vous avez de la Bête en vous, vous avez de la Superbête, et plus encore - et ça compte pour notre public féminin : vous avez du Fruit… mais il y a encore du travail, Jo chou, et ça c’est l’affaire de votre éditrice, nous allons revoir une page après l’autre et là je veux que vous vous donniez à fond, faut que vous fassiez sauter le bouchon…
    Image : Philip Seelen

  • Au bord du ciel

    14358759_10210579160182078_2656369548380352518_n.jpg
     
    On sort afin de prendre l’air.
    Le cosmos est tout près :
    il suffit de lever les yeux.
    Quatrième dimension:
    le temps se verra conjugué
    à son corps défendant.
     
    De l’abîme inversé
    s’étoilent les cosmogonies.
    Tu ne t’es pas vu naître,
    toi qui prétends tout expliquer
    mais on t’a raconté
    le dais du ciel à neuf étages,
    le Seigneur à l’attique
    et les atomes inquiets -
    on parle de carnage...
     
     
    On chine dans le savoir,
    et par le ciel au ralenti
    les bolides vont clignotant
    dans la lumière noire.
     
     
    On croit voir l’infini,
    et nos atomes, nos étoiles
    ajoutent au récit
    du grand livre des vents.
     
    Le ciel n’est peut-être qu’un mot,
    mais en est-on capable ?
     
     
    (À La Désirade, une nuit de décembre 2017.)

  • La série dans la cour des grands

    BPLT_JLK_17_MD.jpg

     Produit de la spéculation immobilière sauvage et de la téléréalité, l’Ubu «réel» de la Maison Blanche a suscité son contraire virtuel dans la percutante fiction de Designated survivor. De Woody Allen et Gore Vidal aux séries les plus créatives, des «effets de réel» pimentent la critique des pouvoirs et autres formes d’aliénation. La fiction au secours du réel ? Ou le contraire ? Et si tous deux fusionnaient dans le monde actuel ?

    Chronique de JLK

    Unknown-1.jpeg

    Que s’est-il réellement passé ce soir-là, au cinéma Jewel, lorsque le bel aventurier Tom Baxter est sorti de l’écran pour venir au secours de la tendre Cecilia malmenée par sa brute de conjoint - lui-même victime de la crise économique – et rêvant d’un monde meilleur, si possible plus romantique ?

    The Purple Rose of Cairo.jpg

    La question, posée par Woody Allen dans La Rose pourpre du Caire, datant de 1985, rebondit à la lecture de Duluth, roman satirique de Gore Vidal paru deux ans plus tôt et jouant lui aussi sur la confusion entre réalité et fiction puisque ses personnages, inspirés par les figures principales de la série Dallas, évoluent à la fois à l’écran et dans la réalité en 3D de la ville de Duluth.

    Portadas de Duluth.jpg

    Phénomène nouveau ? Pas vraiment, puisque le poète-politicien Dante Alighieri multiplia lui aussi les «effets de réel» dans La Divine Comédie, usant notamment du name dropping six siècles et des poussières avant Michel Houellebecq, et fourrant parfois certains de ses contemporains toujours vivants, qui l’avaient plus ou moins chicané en politique, dans tel cercle de l’enfer ou sur telle corniche du purgatoire.

    1953_Study-after-Velazquezs-Portrait-of-Pope-Innocent-X.jpg

    Pourtant on ne saurait confondre le poème de Dante avec un reportage sur son époque, ni comparer ses terribles jugements sur ses semblables, jusqu’aux plus hauts placés sur les trônes ou sous les tiares papales, avec l’imagerie pourtant virulente des séries italiennes récentes Gomorra ou Suburra. Il en va évidemment du prodigieux compactage du fichier informatique, si j’ose dire, représenté par la Commedia, combinant tous le savoirs de l’Antiquité et du Moyen Âge dans la perspective d’un triptyque lyrico-théologique à valeur de somme édifiante.

    Cependant on n’est pas obligé de vénérer ce Monument à genoux. On peut aussi lui tourner autour et voir comment s’agencent son scénar, sa mise en scène oscillant entre le Metropolis de Fritz Lang et les déconstructions à la Fellini, ses dialogues et tout le toutim.        

    Arts « majeurs » et genres « mineurs » en mutation

    Il fut un temps, pas si lointain, où les élites culturelles en général, et littéraires en particulier, notamment en France académique et plus ou moins snob, se penchaient avec dédain sur les production de la culture dite populaire, classant à part les genres «mineurs», du roman policier à la science fiction ou, comme un résidu vulgaire du 7e art, les séries télévisées.

    Bien entendu, l’on se gardera de la démagogie au goût du jour qui voudrait qu’une BD tirée de L’Odyssée fût comparable à l’original. La série à venir tirée de La Vérité sur l’affaire Harry Quebert, premier best-seller mondial de Joël Dicker, sera-t-elle seulement à la hauteur de l’original ? Wait and see.

    Reste que, depuis la série Twin Peaks, co-signée par David Lynch, le genre présumé mineur a pris du galon en matière de créativité, tant du point de vue de la dramaturgie que du filmage, des thématiques et des dialogues. Comme Hollywood a bénéficié jadis des services d’écrivains de haute volée (un Faulkner, entre tant d’autres) et d’équipes de pros de plus en plus ferrés dans tous les domaines de la réalisation, certaines chaînes de télévision américaines (notamment HBO) ont osé parier pour la qualité et l’originalité, qui nous ont valu The Wire (À l’écoute), exceptionnelle plongée d’une docu-fiction dans les strates sociales d’une grande ville (Baltimore) ou Les Soprano et True detective, séries policières qui laissent loin derrière elles les feuilletons plan-plan à la Julie Lescaut et autres Navarro, entre tant d’autres.

    left-frank-underwood-house-of-cards-credit-netflix-right-tom-kirkman-designated-survivor-credit-abc.jpg

    Même tributaires de l’audience, les séries les plus intéressantes (il doit bien y en avoir une ou deux centaines sur des milliers), tant aux States qu’en Grande-Bretagne ou dans les pays nordiques, en arrivent parfois à surclasser la production cinématographique, où les pépites ne sont pas moins rares.

    Or ce nouveau bouillon de culture me semble intéressant à considérer, aussi, de par son impact sur les nouvelles générations, pour sa fonction critique en matière d’observation sociale ou psychologique autant que pour ses virtualités en matière d’invention formelle. Tout près de nous, un cinéaste comme Jean-Stéphane Bron (dont le mémorable Cleveland contre Wall street pourrait être le « pilote » d’une série développée), ou des écrivains tels Quentin Mouron, Antoine Jaquier ou Sacha Desprès, et les nouveaux auteurs du polar romand (Marc Voltenauer, Nicolas Feuz, Sébastien Meier ou Julien Sansonnens) participent ainsi à leur façon, me semble-t-il, de cette dynamique «transgenre»…    

     

    Des visions du réel à valeur de fiction

    Comme on l’a vu, là encore près de chez nous, notamment à l’enseigne du festival Visions du réel, la frontière naguère très nette entre documentaire et films de fiction s’est estompée ces dernières décennies, et la comparaison, du point de vue de la qualité du produit, n’est d’ailleurs pas toujours favorable à la fiction, genre supposé plus «noble» a priori. Cela étant, la confusion entre faits et fiction risque d’aboutir à un nivellement progressif tendant à la dilution de tous les critères d’appréciation, comme si le romancier travaillait la matière du réel de la même façon qu’un poète ou un reporter de guerre.

    o-GORE-VIDAL-facebook.jpg

    Romancier lui-même, historien-biographe magistral (de Julien l’apostat et de Lincoln, notamment), essayiste et polémiste, Gore Vidal a très bien marqué, dans Les faits et la fiction, préfacé par son ami Italo Calvino, la différence entre l’enregistrement précis et fidèle des faits et la transposition de ceux-ci par le travail de l’imagination et l’alchimie de ce qu’on appelle la poésie. Mais on ajoutera que le grand artiste brouille les cartes à l’envi, et c’est ainsi que les films d’Alexandre Sokourov ou de Federico Fellini, de Wim Wenders ou de Werner Herzog zigzaguent parfois entre faits et fiction…

    Des fake news au mentir vrai 

    trump-tweet-draft.jpeg

    La persuasion clandestine, qu’il s’agisse de publicité ou de propagande politique, joue à tout moment sur la distorsion des faits, et le meilleur exemple en est donné aujourd’hui par les tweets constituant la «novlangue» orwellienne de Donald Trump. Mais que signifie cette comédie juste digne d’un ado énervé, en apparence tout au moins ? À quoi joue réellement l’actuel président des Etats-Unis ? Ce comportement de serial twitter ne cache-t-il pas autre chose ?

    C’est évidemment ce que le sens commun et un soupçon de culture politique incitent à penser: que ce personnage de feuilleton débile, qu’on dirait sorti des épisodes les plus caricaturaux de Black Mirror - série satirique britannique explorant précisément les télescopages du réel et du virtuel -, pratique un enfumage tout à fait approprié à la nouvelle inculture mondialisée par Internet et les réseaux sociaux, au service d’un pouvoir ploutocratique plus verrouillé que jamais. Vous prenez Donald pour un canard de BD sympa ? Doigt dans l’œil : cet homme est, virtuellement en tout cas, une arme de destruction massive à lui seul…

    56a51eb39d3c3e4033d07bf5d52a58c9969d761d.jpg

    En contraste avec la sinistre série «réelle» mise en scène à la Maison-Blanche depuis janvier dernier, la fiction développée depuis quelques mois, sur Netflix, sous le titre de Designated survivor, fait alors figure de revigorant antidote.

    On en rappelle l’argument : après un attentat terroriste anéantissant le Capitole, le gouvernement américain et le congrès, un brave type du nom de Tom Kirkman, ancien prof et secrétaire d’État en matière d’urbanisme et d’environnement, se trouve propulsé au top de la gouvernance mondiale en tant que douzième suppléant survivant.

    designated-survivor.jpg

    Le personnage, style humaniste en pull-over (Kiefer Sutherland), fait d’abord figure de figurant peu crédible. Mais très vite les occurrences de la réalité le font s’affirmer contre les gouverneurs racistes, les sénateurs magouilleurs, un milliardaire terroriste (sic) et les multiples instances nationales et internationales, en patriote indépendant, démocrate de fibre et d’une humanité combien rassurante

    Pieux mensonge que tout ça ? Pas si sûr. Car la série, moins cynique que la version américaine de House of cards, et plus attachante affectivement que West Wing, illustre bel et bien une part réelle de l’idéal nord-américain des fondateurs.

    purple_rose_of_cairo_3.pngSortie d’écran et ce qui s’ensuit…

    Lorsqu’il sort de l’écran pour rejoindre la romantique Cecilia, dans La rose pourpre du Caire, le fringant Jeff Daniels (interprète glamoureux de Tom Baxter) ne se doute pas que, vingt ans plus tard, juste un peu empâté, il incarnera le patron d’une chaîne de télé en quête d’indépendance, dans la magnifique série Newsroom, dont le directeur de rédaction (Sam Waterston) se pacsera avec un autre président des States (Martin Sheen, dans West Wing), dans Frankie and Grace où Jane Fonda voit, aussi bien, son jules faire son coming out au tournant de la septantaine…

    Sur quoi l’on apprenait récemment, pour compléter l’inventaire des ces glissements du virtuel au réel, que l’affreux président des USA de House of cards (Kevin Spacey) a été viré de la série en question pour faits (réels) de pédérastie. Tout ça en amont et en aval de l’affaire Weinstein, et les abus en série continuent…

    maxresdefault-1.jpg

    De fait, la mini-série en huit épisodes de Big little Lies, coproduite et interprétée par Nicole Kidman, module le thème du prédateur sexuel sur fond de fresque sociale détaillée, dans une atmosphère quotidienne et provinciale (les agréable rivages californiens de Monterey) où les petits conflits personnels s’exacerbent en terrifiantes violences.

    3EAFE58600000578-4354618-Big_Little_Lies_fans_were_going_crazy_on_Twitter_Sunday_night_af-m-74_1490650367179.jpg

    Or le sale mec suavement prédateur des huit épisodes de Big little Lies nous évoque immédiatement, et avec quelle puissance et quel art de la peinture sociale et psychologique, ce séducteur à la douce voix de loukoum et aux manières de cogneur qu’incarne un certain Tariq Ramadan dans le dernier feuilleton plus-que-réel au (dé)goût du jour…

    Et si Tom Kirkman se pointait à la Maison Blanche ?

    Tout ça pour dire que l’opposition du réel et du virtuel, dans l’univers mondialement connecté qui est devenu le nôtre, n’est pas plus fondée que la vieille croyance selon laquelle l’art serait moins réel que la vie.

    Reste à savoir comment jouer de ces nouvelles données pour en faire quelque chose d’intéressant, quitte à nous amuser, à faire rêver les jeunes filles romantiques ou à nous la jouer roseaux pensifs, voire sauveteurs de notre espèce en danger.

    trump.jpg

    Donc on imaginerait ceci en attendant mieux: de même que Tom Baxter est sorti de l’écran pour consoler la douce Cecilia, l’on verrait aujourd’hui Tom Kirkman traverser le miroir ovale de la Maison Blanche et proposer au compère Donald, avec la voix douce et le ton posé de Kiefer Surtherland, de réviser complètement sa politique.

    Objectivement parlant, le cher Tom a sans doute, après une trentaine d’épisodes parfois très éprouvants, des conseils de sagesse à prodiguer à son imprévisible collègue, mais Donald est-il seulement abonné à Netflix ? Première question. Et seconde question plus décisive : Trump a-t-il assez le sens des réalités pour écouter un personnage de fiction ?

    Dessin original pour la chronique parue initialement à l'enseigne du média indocile Bon pour la tête: Matthias Rihs.

     

  • Je préférerais mieux pas...



    En écoutant Bartleby le scribe, lu par Daniel Pennac.

    Du brave soldat Schweijk à l’indolent Oblomov, en passant par le protagoniste de Je ne joue plus du romancier croate Miroslav Krleza, la figure de celui qui dit non au jeu social, aussi doucement que fermement, a trouvé de belles illustrations, mais la plus émouvante reste sans doute celle du jeune scribe Bartleby, employé dans un bureau de Wall Street et limitant progressivement son activité en opposant, aux multilpes ordres et propositions de son patron, un doux et têtu « je préférerais pas… », traduction plus ou moins satisfaisante de « I would prefer not to… »
    De cette magnifique nouvelle d’Hermann Melvlle, où s’entremêlent le refus à la fois exaspérant et mystérieux de Bartleby (préfiguration du « zéro » social d’un Robert Walser) et l’indignation frottée de grande compréhension de son employeur, Daniel Pennac propose ici une lecture vivante et prenante, dont les coupes ne se voient quasiment pas. Après écoute des sublimes dernières pages évoquant ces êtres de plus en plus nombreux aujourd’hui qu’une société productiviste à outrance et impitoyable condamne au rebut, l’on n’a de cesse de (re)lire la nouvelle complète, disponible dans la collection de poche Folio (No 2903).
    A préciser enfin que Daniel Pennac fait précéder sa lecture d’une introduction non moins bienvenue.


    CD Gallimard, A voix haute. Daniel Pennac lit Bartleby le scribe d’Hermann Melville.

  • Mémoire vive (113)

     
    Ceci de Philippe Rahmy, que je reprends en partie à mon compte, tant l’amour, tel que je le ressens et le vis tous les jours, excède les mots de l’amour: « L’amour est mon seul besoin, un amour troué, disloqué, mais obstiné, tout entier ramassé dans la littérature, notre petite éternité avant la mort ».
     
    Ce dimanche 1er octobre. – Le ciel était tout plombagin ce matin à sept heures, puis il s’est découvert en bleu brumeux d’automne approprié à un 1er octobre que marquera, peut-être, la venue au monde de l’Enfant.
     
    °°°
     
    Pour ma part je reprends la rédaction de ma prochaine chronique de Bon Pour La Tête que je vais pimenter d’un extrait d’Aux confins du monde de Karl Ove Knausgaard :
     
    « Ravissement.
    « Et puis il y avait le silence. Le bruissement de la mer là-bas, nos pas sur le gravier, un bruit par-ci par-là quand quelqu’un ouvrait une porte ou appelait, tout était enveloppé de silence, comme s’il montait de la terre, émanait des choses et nous enveloppait d’une façon que je ne formulai pas comme originelle mais ressentais comme telle, car je pensais au silence des matins de Sørbøvåg quand j’étais enfant, le silence sur le fjord, à l’abri du versant de Lihesten, à demi caché par la brume. Le silence du monde. Il était là aussi pendant que je montais le côte, ivre, avec mes nouveaux amis et, bien que ni lui ni la lumière ne fussent l’essentiel, ils comptaient pour leur part.
    « Ravissement.
    « Dix-huit ans et en route pour faire la fête »…
     
    illus-liberati-rvb.jpg
    J’apprends ce soir, avec autant de stupéfaction que de tristesse, la mort de Philippe Rahmy, dont je comprends maintenant le silence de ces derniers jours après nos derniers échanges. Mort subite à ce qu’il semble, comme celle de Maître Jacques. Méchante mort d’une espèce d’enfant demeuré, d’ange mal portant et de juste à sa façon – comme un saint poète malmené par la vie et montrant un courage de héros en armure malgré ses os de verre, mort fauché en plein vol alors qu’il avait encore, sans doute, tant à dire...
     
    Ce lundi 2 octobre. L’Enfant vient de naître, à 15h47. Nous ne savons pas encore son prénom mais il a l’air entier et tout joli dans les bras de notre fille qui sourit aux anges. Me rappelle tant deux autres naissances qui ont changé notre vie, et me ramène à ma bonne amie et à notre vie – notre précieuse vie.

    22221705_10214519510208366_6971997159113452058_n.jpg
     
    Ce mardi 3 octobre. Nous avons fait connaissance, cet après-midi, de notre petit Anthony Nolan – tel étant le prénom que ses parents lui ont choisi ce matin -, et ce fut une tendre émotion de découvrir ce tout petit Monsieur aux minuscules mains déjà parfaites, et notre fille en maman – notre toute petite fille en maman !
     
    Ce mercredi 4 octobre. Je sors à l’instant de la vision de presse des Grandes traversées, du réalisateur David Maye, qui m’a beaucoup touché et m’a fait penser aussitôt à ce que nous vivons ces jours avec la naissance du petit Anthony Nolan. En outre ce beau film, qui met en rapport les derniers mois de la mère du réalisateur, cancéreuse en phase terminale, et la venue au monde de la fille de sa sœur, m’a rappelé le regard de Knausgaard sur son enfance et sur son entourage, procédant de la même honnêteté, pure de tout pathos, et de la même tendre attention.
    asset-version-384491fc9d-maye.jpg
     
     
    Le film se veut modestement documentaire, mais son montage est plutôt celui d’un poème vital.
     
     
     
    Toujours plus intéressé, littérairement et affectivement, par la lecture de Knausgaard, pour sa façon de restituer le temps et l’espace de son adolescence et de sa jeunesse, dans Aux confins du monde, relatant son séjour de jeune enseignant parachuté dans un village du nord de la Norvège. Vraiment il y a là une ressaisie de la réalité vécue, d’une fraîcheur et d’une honnêteté qui va bien au-delà de la plate remémoration décriée par les pédants ou les fumistes du milieu littéraire parisien.
     
     
    56a51eb39d3c3e4033d07bf5d52a58c9969d761d.jpg
    Egalement captivé par la série Designated Survivor, développant le thème d’une présidence américaine « accidentelle », après l’anéantissement du Capitole et du gouvernement, dont le protagoniste est un secrétaire de ministère de l’environnement et de l’urbanisme soudain propulsé, à son corps défendant, au premier rang de la gouvernance mondiale, avec sa brave femme écolo et ses beaux enfants. Ce nouveau président non élu est en somme l’anti-Trump à tous égards, et sa façon de gouverner en homme de bonne volonté, qui s’impose peu à peu, mérite plus qu’un regard de dédain…
     
    51AdGNVwlUL._SX301_BO1,204,203,200_.jpg
     
    Je viens de reprendre mon commentaire de la Commedia, en écho à la lecture de la nouvelle traduction de René de Ceccaty, à la fois claire et très lisible, toute conçue en octosyllabes aussi fluides que « musicaux ». La longue introduction très érudite à cette attrayante version sans notes (!) est également d’un grand intérêt, notamment pour ses observations sur les problèmes de traduction, après un bel hommage à celle de Jacqueline Risset. C’est d’ailleurs en suivant ces deux versions, plus le commentaire de Mégroz, que je vais continuer ma traversée en me forçant à plus de régularité.
     
    °°°
    Contre toute attente, le livre consacré par Michel Onfray à la vie et aux œuvres de Thoreau me plaît assez, alors que les dernières interventions publiques du personnage, notamment contre Emmanuel Macron, m’ont plutôt horripilé par leur ton et leurs termes.
     
    D’entrée de jeu, cependant, son chapitre consacré aux Grands Hommes ne laisse de m’agacer, avec son éloge de la volonté de puissance si mal accordée aux figures d’Emerson et de Thoreau, mais les éléments documentaires qu’il apporte ne sont pas sans intérêt. Le lascar parle assez bien de ce qu’il aime, mais ce qui est exaspérant, et ça s’aggrave de page en page, est sa façon de dénigrer tous ceux qui n’entrent pas dans le cadre de son idéologie libertaire, à commencer par ses collègues profs d’université (comme s’il était au-dessus d’eux) et les médias après lesquels il ne cesse de courir.
     
     
    Il y a huit ans , jour pour jour, que Maître Jacques s’effondrait en séance publique, à Payerne, foudroyé par une crise cardiaque, mais je me demande qui aujourd’hui se soucie de sa postérité, alors qu’on a parlé à sa mort, et assez bruyamment, d’un AVANT et d’un APRÈS Chessex ; mais les gens des Archives littéraires me disent que son fonds ne suscite guère de consultations ou de demandes quelconques, et j’ai l’impression d’être l’un des seuls à entretenir tant soit peu son souvenir, non sans réserve mentale au demeurant…
     
    °°°
    La lecture de La Divine Comédie suppose autant d’attention que de résistance positive, si j’ose dire, à savoir plus précisément: de réserve critique liée au postulat de la foi chrétienne autant qu’à l’idiosyncrasie culturelle du XIVe siècle, etc.
     
    °°°
    La lecture du livre de Michel Onfray sur Thoreau m’intéresse et me fait sourire, non sans un grain de sel ironique, tant il y a là-dedans, en mélange à la fois mégalo et démago, de justes observations et de raccourcis réducteurs ou jobards. Michel Onfray voudrait tout dire sur tout, il occupe le terrain, il sature les vitrines de librairies et les estrades médiatiques, il est partout, il prétend à la connaissance universelle ; il y a chez lui quelque chose de l’hyperactivité bricoleuse de Bouvard et Pécuchet, avec une volonté de puissance et comme un besoin de revanche sous-jacent très particulier, une précipitation enfin qui va complètement à l’opposé de la démarche solitaire et contemplative du philosophe dans les bois.
    Finalement ce livre, qui tourne au traité de développement personnel en version gauchiste, ne fait qu’alimenter une vision du monde simpliste avec sa façon de prôner la simplicité. Quant à Thoreau, il passe bonnement sur le lit de Procuste d’un équarisseur « libertaire » dont l’utopie relève de la fantasmagorie immature.
     
    Ce jeudi 12 octobre. - C’est avec tristesse que j’ai appris tout à l’heure, en ouvrant une enveloppe affranchie en Allemagne au liséré noir, la mort de mon cher Thomas – mort subite et inattendue à ce qui est précisé, le 2 octobre dernier à Schelklingen.
    Sa disparition brutale me chagrine d’autant plus que j’avais prévu une virée prochaine en Souabe et que j’allais le contacter pour lui en parler. Aussi, j’aurais aimé passer plus de temps avec lui en tête à tête pour évoquer nos vies, après deux mois estivaux partagés en notre adolescence et cinquante ans sans nous voir, suivis de trois ou quatre revoyures depuis que je l’avais relancé dans son chalet valaisan où nous nous sommes retrouvés bien plantureux tous deux et bien recuits, mais «en phase» à divers égards, et nos bonnes amies frayant gentiment elles aussi.
     
    Ah mon Thomas, le bel ami blond de mes quatorze ans au physique de pur Aryen semblant sorti de la collection Signe de poste, lisse et parfumé à l’eau de Cologne 4711, et ses parents adorables s’activant de concert à la Praxis du Herr Doktor, et le petit frère Goetz alias Luppi ; nos balades le long du « jeune » Danube et par les forêts, nos baignades dans la piscine familiale, la chasse avec le père, et l’année suivante nos retrouvailles à Lausanne et le tour du lac en vélo, nos premières cigarettes et notre chaste amitié particulière, etc. Et voilà bien ce qui menacera de plus en plus les jeunes gens de nos âges, tout à coup : crac dans le sac !
    Dessin original de Matthias Rihs.
     
    J’avais abordé le livre de Michel Onfray sur Thoreau avec un mélange d’intérêt et de quasi adhésion, mais cette impression semi-positive, après le début en fanfare sur les « grands hommes », a été gâchée en crescendo par la jobardise du lascar, qui en arrive à distiller des « règles de vie » bien dignes d’un prêcheur de gauche. J’ai pas mal peiné sur cette onzième chronique consacrée à la lecture de Thoreau selon Onfray, mais aussi selon Jim Harrison et Annie Dillard, or il me semble avoir dit l’essentiel sans trop assassiner le pauvre graphomane.
     
    °°°
    Gombrowicz à propos de Witkacy : «Ce graphomane de génie». Ce qui était un peu mesquin, mais en somme juste. Et bien plus juste alors la qualification, aujourd’hui, d’un Michel Onfray dont on dirait que c’est un graphomane sans génie, qui se la joue grand homme en selfie…
     
    °°°
    La lecture de Knausgaard me ramène à la question du tout-dire. Je vais me concentrer sur ce livre avant d’en tirer une nouvelle chronique que je cadre ainsi à l’attention de Matthias Rihs, mon illustrateur préféré : « Cher Matthias, encore merci pour cette peinture splendide captant en couleur le lyrisme naturaliste de l’anar des champs que je lis toujours à petites doses tranquillisantes comme à la contemplation silencieuse de la pousse des haricots - Thoreau en a planté des carreaux géants et il se demande ce qu’ils pensent de lui!
    Ma prochaine chronique portera sur un autre énergumène du nom de Karl Ove Knausgaard, qui raconte sa vie dans une fresque autobiographique fluviale à grand succès dans les pays scandinaves et anglo-saxons et qu’on a dit le Proust norvégien. Du coup certains pédants français lui ont râpé sur le blouson au motif qu’il écrit simple et parle d’un monde qui est le nôtre avec un père glacial et chiant (une espèce de socialiste moralisant et méchant avec ses fils) fuyant dans l’alcool et terrifiant l’enfant et l’ado, les 500 premières pages étaient consacrées à sa déchéance et à sa mort et ensuite on a eu droit à l’enfance et après ça a été la première femme et le divorce de Karl Ovee et dans le 4ème tome que voici c’est le premier poste de jeune enseignant de 19 balais dans un port du nord où il fait nuit la deuxième partie du récit qui s’intitule Aux confins du monde.
    Karl Ove Knausgaard.
     
    J’aime beaucoup cette façon de tout dire et surtout de parler de ce qui est un peu gauche et un peu con voire ridicule quand on a seize ans et qu’on décroche son premier poste de critique rock dans un magazine du coin et qu’à dix-huit ans on bande dès qu’on voit une girl et qu’on se cuite à mort et qu’on veut devenir aussi grand qu’Hemingway et qu’on ressent tous les détails de la vie et du fjord et des élèves ricanants et des gens du bled qui se connaissent tous et le frère aîné et les Danoises qu’on essaie de tirer et la nouvelle Stratocaster et les Stones qu’on n’aime pas et Simple Minds qui virent commercial, bref la vie.
    Un charme incroyable. Tu te retrouves à 14, 17, 12, 42 ans avec tous ces gens et Breivik qui flingue 89 gamins et certains qui croient à la vie éternelle et lui pas. De Dieu ce que c’est beau ces maison en bois bleu au bord du fjord et ces odeurs de poissons et de femmes et la fille rêvée qu’on ose pas lui dire, etc.
    Vous voyez ça ? C’est la nuit en plein jour et c’est beau comme un blues de Björk ou de Sinead O’Connor la punk-nonne qui chante Mother do you think they drop the Bomb, etc Belle journée en été indien, l’artiste ! Amitiés, JLs. »
    Dessin original de Matthias Rihs pour la chronique de BPLT.
     
     
    Ce jeudi 19 octobre. - Très crevé hier soir par notre marche d’une heure (!) du Gornergrat à Rotenboden et trois décis (!!) de Chianti, je me réveille à deux heures et trouve deux ou trois bonnes formules pour ma chronique sur Knausgaard, à commencer par sa première phrase: « Vous n’en avez peut-être rien à souder, mais moi ça me parle, et je ne suis pas seul. Si ça ne vous intéresse pas de savoir ce que ressent un jeune Norvégien qui se réveille avec un slip poisseux et n’en trouve pas de rechange parce que sa mère n’a pas eu le temps de faire la lessive , si cela vous bassine, passez votre chemin… »
    Lady L. au Gornergrat, avec Snoopy.
     
    °°°
    La question du degree, comme l’entendait Shakespeare (notamment par la voix d’Ulysse dans Troïlus et Cressida) est aujourd’hui à réévaluer à tout moment pour faire pièce à la confusion générale.
     
    °°°
    La littérature d’anticipation reste assez marginale aujourd’hui, plus que la littérature policière, et les grands auteurs « littéraires » relevant de ce qu’on appelle abusivement la science fiction, sont peu nombreux, et c’est donc une surprise que de revenir à Doris Lessing par un roman conjectural au titre étrange – Les mariages entres les zones trois, quatre et cinq -, immédiatement captivant par ses résonances aussi profondes qu’inattendues, qui me semblent prolonger les observations d’un Bruno Latour sur la dialectique du féminin-masculin, et plus largement sur nos rapports avec la Terre, dans son dernier essai initulé Où atterrir.
     
    Ce mercredi 25 octobre. Pas en forme aujourd’hui. Comme des vertiges, et soudain voici qu’une petite guêpe me poursuit de ci de là sans que je ne puisse ni la chasser ni l’occire, à croire qu’elle le fasse exprès, connaissant ma phobie…
    °°°
     
    Très bonne surprise ce soir, accompagnant un message d’un des collaborateurs des Archives littéraires de la Bibliothèque nationale : la découverte du catalogue complet, en l’état actuel, des 50 cartons de mon fonds dûment classé par une jeune stagiaire - une vaillante Pauline Bloch dont j’apprends qu’elle a été très intéressée par le contenu de mes archives. Pour ma part, c’est avec autant d’émotion que d’intérêt que j’ai découvert ce vaste et minutieux inventaire dont tous les objets revivent pour ainsi dire de se trouver décrits par le détail, jusqu'aux lettres et multiples papiers isolés qui restaient entre les pages de mes nombreux carnets et autres albums. Ce qui me touche, surtout, c’est l’attention réelle que semblent susciter mes archives, dont je présume qu’on n’imaginait pas la richesse et moins encore la beauté plastique, avec leur foison d’aquarelles, notamment.
     
    °°°
    La qualité majeure des récits d’Annie Dillard me semble tenir à leur capacité d’intensifier la présence - notre présence au monde -, et notamment notre présence devant la nature.
     
    °°°
    Certaines gens – certains beaux esprits plus précisément -, se sont bien moqués de l’usage fréquent que j’ai pu faire – et continue de faire – du terme de métaphysique, mais leur réaction, leur ricanement (ah, ah, ah), leur supérieur haussement d’épaules m’en disent plus sur eux que sur moi, car je sais, moi, de quoi je parle alors qu’eux ne veulent surtout pas évoquer ce qui, pour moi, n’est en rien borné à l’histoire de la philosophie, au sens académique (ou anti-académique, ce qui revient au même) mais ressortit juste à un sentiment ontologique fondamental que Witkiewicz a exprimé mieux que personne et dont je me sens aujourd’hui aussi proche qu’à mes vingt-cinq ans, à savoir qu’il y a un vertige décidément métaphysique à percevoir le fait qu’on est soi et pas un autre, etc.
     
    Ce samedi 28 octobre. - En train de revenir à un lieu intérieur de mes territoires sensibles qui furent mes refuges immunitaires entre, disons, quatorze et dix-huit ans, dans mes cabanes successives et autres réduits, en tel galetas de notre maison natale ou en tel poulailler désaffecté que je réaménageai à ma guise.
     
    °°°
    La lecture d’Une enfance américaine d’Annie Dillard, autant que celle de L’amour des Maytree, contribue à cette plongée rétrospective que je vais tâcher de développer dans Retour amont. Dans cette optique, je sens le projet des Jardins suspendus rebondir de façon plus concertée et peut-être plus concertante, au fil d’un nouveau récit lié et plus organiquement structuré...
    JLK, Pinson du nord. Gouache pour S. le 23 novembre 2017.

  • Ceux qui en ont

    18194161_10212866204716762_3791439346515525995_n.jpg

    Celui viole un œuf avant de se faire le bœuf / Celle qui préfère la viande rouge / Ceux qui l’appellent Mobbing Dick / Celui que la virilité interpelle au niveau du manque / Celle qui t’a recommandé deux psys à choix avant de t’offrir le dernier Jacques Salomé / Ceux qui lacancanent dans la salle d’attente du rebouteux / Celui qui vit la domination masculine comme vocation surdéterminée par la lecture d’Althusser première période / Celle qui lit du Michel Onfray pour se faire une idée / Ceux qui se tiennent par les couilles en tant que membres du Rotary / Celui qui se présentera à la prochaine érection / Celle qui lui met un noeud papillon pour s’envoler avec / Ceux qui n’aiment pas se vanter mais / Celui qui n’est pas homophobe mais / Celle qui n’est pas machiste mais / Ceux qui considèrent que pour les Africains c’est différent / Celui qui tient le cordon de ses bourses / Celle qui précise ses exigences sur Meetic et réclame un selfie sur Instagram / Ceux qui en parlent volontiers lors des sorties du bureau où l’échange est facilité par le plein air / Celui qu’on dit le Mâle Alpha des garcons de la bande / Celle qui ne suce pas mais avale tout / Ceux qui ne s’attardent pas en zones moites / Celui dont les préférences sexuelles ne sont pas spécifiées par le pasteur Desbiolles dans son éloge funebre pourtant assez open-minded / Celle qui prétend que le Che n’était pas le meilleur coup de la Sierra mais c’est son opinion et ça compte au niveau du groupe / Ceux qui concluent que Trônes et Dominations ne durent qu’un temps et vous le notez vous aussi, les filles, etc.

    Image JLK: le solitaire de Carmel Heights.

  • Ceux qui préfèrent ne pas...

    800px-Hieronymus_Bosch,_Garden_of_Earthly_Delights_tryptich,_centre_panel_-_detail_6.JPG

    Celui qu’on croit autiste parce qu’il se tait au milieu de la jactance / Celle qui espionne les visiteurs à table avant de leur faire les poches sur le lit aux manteaux / Ceux qui n’osent pas dire que quand ils seront grands ils veulent mourir / Celui qui est né par hasard de mère passionnée de roulette / Celle qui actionne le Bureau des personnes disparues pour retrouver son ami d’enfance aux initiales de F.K. / Ceux qui se retrouvent près du monument de Sissi au bord du lac d’un bleu vert-de-gris de lissu de lessive / Celui qui va au Contrôle des habitants pour voir si l’on a une trace de lui / Celle qui classe les camarades de classe de son lycée tyrolien par ordre de beauté intérieure ou ce qu’on en pouvait subodorer à l’époque / Ceux qui refusent de distinguer les qualités dites supérieures de leurs anciens condisciples des cours de tango vu qu’on est tous égaux aux yeux d’Allah même les femmes n’en déplaise à ce petit trublion de M. prophète auto-proclamé / Celui qui revêt un tailleur strict pour honorer sa nouvelle famille sociale de transgenres de centre gauche / Celle qui évite les marchés de Noël ces lieux de perdition pour un esprit sain sans corset / Ceux qui estiment qu’il faut crier contre les marchands du temple mais cette humeur dopée à la moralise nous fatigue à la longue n’est-ce pas Suzanne ? / Celui qui promettait à douze ans mais ensuite il s’est mis à lire ce Sartre et tu ne sais pas ce que ça veut dire Monique alors je ne te dis que ça / Ceux qui évitent l’héroïne même si ça fait moins de cendres que le cigare / Celui qui se rappelle la petite fille parlant aux escargots dans le jardin voisin après la pluie / Celle qui en veut à la Nature d’afficher tant de bonheur en tout cas en apparence / Ceux qui ne s’engagent pas au niveau de l’entretien de leur jardin privatif / Celui qui te demande si tu veux lui parler en tant qu’intermittent de l’écoute compassionnelle / Celle qui se demande ce qu’entendent ses appareils auditifs quand ils reposent dans leurs boîtes noires / Ceux qui préfèrent ne pas trancher dans le vif même en tant que seconds couteaux, etc.

  • Salamalecs aux foldingues

     Unknown.png

     
    Trois écrivains – Corinne Desarzens, Jean-Yves Dubath et Antonin Moeri – et deux artistes – Christine Sefolosha et Stéphane Zaech – illustrent la douce folie visionnaire opposée au formatage du grand hospice occidental. Autant de pistes à l’écart de la meute...

    Les ahuris sublimes restent parmi nous, qui méritent notre reconnaissance de rétifs au formatage absolu. Révérence à Corinne la cinglée qui cisèle ses paroles d’or en soutien-gorge noir, à Jean-Yves Dubath fouinant avec un Roumain dans une déchetterie de la Riviera, où a Antonin Moeri dansant la gigue en veste de pyjama à l’asile psy des Gentianes. Avec un salamalec supplémentaire aux artistes Christine Sefolosha, pour ses paquebots-buildings engloutis, et à Stéphane Zaech parodiant les Ménines de Velasquez et les femmes de Picasso avec ses jeunes beautés à trois yeux ou sept bras propres à mieux enlacer le jeune homme timide...

    De Dürrenmatt a Zouc, via Robert Walser

    Devant le Conseil fédéral helvétique, en présence du grand dissident tchèque Vaclav Havel devenu président, Friedrich Dürrenmatt prononça en novembre 1990 un discours ahurissant dans lequel il comparait la Suisse à une prison sans barreaux dont les prisonniers (nous tous, qui roulons en 4x4 ou en vélo électronique) seraient les gardiens. Scandale! Délire de vieux saltimbanque millionnaire! Un vrai maboul ce Dürrenmatt!

    Dürrenmatt (kuffer v1).jpg

    Tellement fou, n’est-ce pas, que La visite de la vieille dame continue de se jouer autour du monde, fabuleuse métaphore de la trahison des riches dont le cinéaste sénégalais Djibril Diop Mambéty a tiré un film non moins mordant sous le titre d’Hyènes.

    Or Dürrenmatt s’inscrit, sur le mythique chemin forestier de Guillaume Tell, dans la longue lignée des réfractaires au propre-en ordre, du poète névropathe Robert Walser à la candeur rouée, au génie du souterrain helvète que figura Ludwig Hohl dans son entresol genevois, en passant par Roorda l’ex-Batave humoriste et Zouc la sale gamine fauteuse de vérités trop humaines.

    01.jpgDéchets encombrants et trafics amoureux

    La gestion des déchets se fait désormais sous contrôle strict en nos régions, où tout est trié et conditionné pour recyclage. La déchetterie des hauts de Montreux ferait rugir le jeune ferrailleur roumain Basile s’il rôdait encore en nos murs, mais il y a peu de chances. En revanche, il n’est pas exclu qu’on mette un jour la main sur Commerce de Jean-Yves Dubath sur les rayons de la ressourcerie du même lieu (juste sous l’autoroute, mais il vous faudra la carte magnétique d’accès) ou j’ai trouvé l’autre jour l’Anthologie de la poésie française de Gide en Pléiade.

    Donc ce Basile, une nuit de mai 2013, fourrageait dans un tas de déchets encombrants d’une rue de Montreux, repéré par un certain Julius, artiste spécialisé dans le dessin charnel de beaux sportifs et plus si affinités, taxé de «Leonor Fini helvète» et salivant plus ou moins à l’imagination de troubles rencontres nocturnes.

    Or l’ombre en question ne donne pas dans ce genre de commerce, Basile n’étant attiré que par les téléviseurs et autres micro-ondes au rebut, séchoirs Stewi ou vieilles radios Telefunken à rafistoler, entre deux escales chez «ces dames». Moins fou que Basile tu meurs! Mais les fantasmes de Julius vont en faire un «enchanteur» de la brocante, un «croisé» de la route, voire un ange.

    En ces temps de normalisation généralisée, le goût «différent» d’un esthète délicat du genre de Julius ne devrait pas poser le moindre problème, pensez: en Suisse où il y a même des Noirs ou des transgenres parmi nos élus! N’empêche: pas question pour Julius de demander à Basile de poser tout nu pour lui! Du moins le privilège lui est-il accordé de rendre service au jeune Roumain plus souvent qu’à son tour, avant divers prêts d’argent qui vont corser la relation.

    Commerce est un petit roman d’amour proustien, qui joue sur le même écart culturel séparant le Narrareur de la Recherche du temps perdu et la charmante gigolote au prénom d’Albertine, sur le même auto-aveuglement de l’amoureux «utile», et sur le même vertigineux chagrin. Mais il y a plus: car ce «commerce» affectif se développe sur fond de déséquilibre économique européen, dont Jean-Yves Dubath tire une fable.

    Pour s’attirer l’amitié virile de Basile, Julius imagine en effet, dans sa candeur, une sorte de PME ou de «joint-venture» à l’enseigne de laquelle Basile revendra dans son pays des tableautins peints par Julius, lequel a renoncé aux nus équivoques pour se lancer dans le paysage alpestre. De quoi faire rêver à la Suisse dans la lointaine Valachie roumaine: je peins des cascades et des chalets, tu les revends en Moldavie, à nous la gloire et les euros!

    Cependant Basile, terre à terre, ne comprend rien à cette histoire de tableaux: il n’en a qu’à l’argent de Julius, qui raque et rêve! Et plus son généreux et naïf ami le régale, plus Basile râle, voyant en ce «riche» une incarnation de l’Occident pourri alors que lui incarne l’éternel «pauvre». Et de réclamer plus d’argent tout en vilipendant la Suisse où tout se paie! Et la douce dinguerie de Julius de bouter le feu à la folie meurtrière de Basile!

    624.jpeg

    L’histoire de Commerce pourrait ne relever que d’un mini-polar romand, qui finit dans le sang comme on l’a deviné: fait divers sordide bon pour les tabloïds. Or Dubath, en écrivain retors, styliste raffiné captant tous les niveaux de langage, parvient à en faire à la fois un épisode d’amour empêché, dérisoire et déchirant, et le constat amer d’une fracture sociale et culturelle plus large et profonde.

    Contre la folie ordinaire: l’irrécupérable beauté    

    La Suisse propre sur elle et bien ordonnée, terrienne d’origine et pragmatique de tradition, s’est toujours méfiée des artistes et des écrivains, ces «originaux». Deux grands créateurs du 20e siècle, l’écrivain Robert Walser et le peintre Louis Soutter, ont pourtant marqué la littérature européenne et les arts plastiques de leurs traces à la fois hagardes et incomparables, hors de tout académisme et à l’écart des modes – tous deux à la frontière de la norme sociale et de l’équilibre psychique.

    Soutter17.JPG

    Or ces deux génies singuliers ont fait des petits, si l’on ose dire, à la fois en littérature, avec un Jean-Marc Lovay, et dans les arts plastiques avec une flopée de peintres travaillant aux marges de la figuration, plus ou moins inspirés par ce qu’on dit les arts premiers ou l’art brut, en diverses mouvances «sauvages» fleurant parfois la mode.

    zaech-e1265652919605.jpg

    A supposer qu’il y ait des passerelles entre fiction et réalité, je me suis amusé à imaginer la rencontre de Julius, le peintre de «tableautins alpestres» collaborant avec un lithographe de Villeneuve,  et de Stéphane Zaech, dans le minuscule atelier du même bourg où celui-ci travaille à d’immenses toiles dont les dernières furent exposées dans une grande galerie chic proche de la Bahnhofstrasse de Zurich. 

    Demoiselles à trois yeux, nus masculins ou chastes alpages

    Un épisode cocasse du roman de Dubath voit Julius utiliser l’ordinateur de son lithographe pour découvrir, via Google Earth, que le terrain de Roumanie orientale qu’il a financé, et sur lequel il espérait implanter une galerie d’art, abrite en réalité une COOP toute neuve, où ses œuvres auraient détoné autant que les demoiselles à trois yeux et cinq jambes de ce dingue de Zaech. Mais Basile a-t-il vu un seul tableau de sa vie? En tout cas on veut croire que l’art de Julius peignant des nus masculins ou de chastes alpages est aussi «authentique» que celui de Stéphane Zaech – tout étant dans le style et le grain de folie, n’est-ce pas?

    Stéphane Zaech (1966) Paysage à la Vierge Oil on canvas 2014 Ph Corinne Cuendet.jpg

    A cet égard, le réalisme fantastique marquant les grands paysages de Stéphane Zaech, où l’on voit des jungles foisonnantes jouxter des monts enneigés à la manière chinoise, sur les hauts de Montreux, entre visions érotiques et figures peinturlurées de chefs indiens en costumes baroques, ne le cède en rien aux visions oniriques d’une Christine Sefolosha, notoire «outsider» saturant ses hautes feuilles de figures animales ou humaines en un bestiaire rappelant les murs de Lascaux ou les rêves éveillés de certains surréalistes, de Max Ernst à Leonor Fini – l’inspiratrice présumée de Julius.0491_sefolosha_06.jpg

    Styles divers mais souche commune dans le tréfonds imaginaire suscitant de multiples poussées, et même jaillissement en beauté non formatée! Rappelez-vous le dernier tweet de Donald Trump en contemplant les navires de Christine Sefolosha reposant à jamais dans les profondeurs océanes.

    sefo-arts-et-lettres.jpg

    Or lequel, de l’Ubu planétaire, et de l’artiste aux yeux fertiles, est le plus fou? Et quel est ce monde dément, dans lequel un Christ de Léonard se voit livré aux maquereaux du Marché?

    Style couilles de velours et pyjama de sortie

    «L’écriture est un art d’oiseleur, et les mots sont en cage avec des ouvertures sur l’infini», notait un jour Charles-Albert Cingria, autre grand siphonné de notre littérature, dont Corinne Desarzens est héritière à sa façon de grande perche penchée comme la tour de Pise par grand vent, amoureuse d’un peu tout: des épeires diadèmes et des courges, des hommes aux grands yeux doux et des pruneaux qu’ils ont dans leur sac, des sirènes d’Engadine et des aigles albanais ou des proverbes éthiopiens («quand les toiles d’araignées s’unissent, elles peuvent arrêter un lion») des glands de corbillards et du chapeau de l’agaric champêtre, enfin de tout ce qu’elle absorbe («je suis tout ce que je rencontre») et qu’elle transforme en phrases coulées et en mots.

    624-1.jpeg

    Fontaine à jet continu, Corinne Desarzens vient de publier trois livres et sept autres sont prêts à bondir des soutes de l’antre veveysan de Michel Moret, mais le Saint-Siège conseille surtout ces jours, avec Le soutien-gorge noir constituant une belle histoire d’amour empêché entre une certaine Monique et un œnologue hongrois, les piécettes de Couilles de velours qu’on peut emporter partout comme un bréviaire.

    Ainsi les yeux au ciel:

    «Pendant des années, le soir, debout dans le jardin, j’ai regardé clignoter des avions. La nuit répandait son encre. C’était calme, là-haut. Par intermittences, les avions émettaient des signaux, lâchaient des giclées de jus de citron, avec nervosité, avec régularité, peut-être même avec détresse. Pas plus qu’aux nouvelles du matin – ces autres déflagrations – il était possible de répondre à ces signaux, engloutis un moment plus tard, ne laissant pas la plus légère traîne de lumière derrière eux, sinon désolations et regrets. Des orbites ne se croiseraient jamais. À qui ressemblait la femme à la place 47B? Et le passager du siège 23A? Et puis un jour, un jour en dépit de tout, contre toute attente, un jour prodigieux, la boîte retrouve son couvercle, et la pierre, s’emboîtant au millimètre près, sa moitié manquante».  

    ob_52e81a_couilles-desarzens.jpg

    Un «jour prodigieux», ç’aurait été celui où le jeune type peu remarquable à l’époque, promis à devenir plus tard l’homme en veste de pyjama, aurait fait LA rencontre de sa vie, comme on dit dans les feuilletons romantiques à succès à la Marc Musso ou à la Guillaume Levy, et là encore ce serait un artiste (mais il y en a donc plein dans ce qu’on croit un jardin peuplé de seuls nains!), un sculpteur au prénom de Niko exposant jusqu’à San Francisco – où peut-être il aura rencontré Christine Sefolosha et son grand fils Tabo fameux au tir au panier – qui l’aurait bassiné pour la lui faire raconter, cette rencontre d’entre les rencontres, et c’est ainsi que se lancerait la narration réellement frappadingue de L’homme en veste de pyjama, dernier  roman d’Antonin Moeri qu’on n’insultera pas en le situant une fois de plus dans la filiation de Robert Walser (qu’il a d’ailleurs traduit) et de Ludwig Hohl ou Thomas Bernhard, même s’il trouve ici une nouvelle vigueur inventive et une façon inédite de pratiquer le roman à multiples miroirs construisant peu à peu ses personnages dans la durée du récit.

    «L’infini à la portée des caniches»

    La Suisse romande de ce récit (quelque part entre le bout et le bord du même lac, on pourrait dire Geneva International et Cully), s’étend à vrai dire sur l’espace virtuel de ce que Limonov appelait le grand hospice occidental, et là encore il va s’agir de folie ordinaire, détaillée par un présumé «homme sans qualités» peu fait pour la réussite sociale et vite fatigué au marathon de l’amour fou, dont on est prié de supposer qu’il l’a connu même si rien n’est tout à fait sûr dans cette remémoration du Big Bang amoureux dont Céline estimait qu’il se réduisait à «l’infini à la portée des caniches».

    topelement.jpg

    Pas loin d’un Michel Houellebecq ou d’un Philippe Muray dans le regard qu’il porte sur la société contemporaine, dont il recycle à sa manière l’omniprésente novlangue à base de positivité suave et de nivellement vertueux, Antonin Moeri pousse ici plus loin que dans ses livres précédents (nouvelles et romans) par le truchement d’une dramaturgie portée par la langue, laquelle mime l’omniprésente et gesticulante  jactance constituant l’arrière-plan social du roman.

    moeri_homme-200x337.jpg

    Guerre des sexes, comédie sociale investissant bientôt le monde de la Star Ac littéraire (car le futur homme à veste de pyjama griffonne sur des calepins autant qu’il zyeute), allers et retours de la mémoire qui invente en même temps qu’elle recycle, multiplication des conditionnels et des masques de rechange fusionnent en thèmes et variations au délire très contrôlé, et l’exorcisme se fait en beauté, une fois encore affaire de style, si débridé qu’il soit dans sa joyeuse et libératrice folie.

    Jean-Yves Dubath. Commerce. Editions d’autre part, 124 p. 2017.

    Christine Sefolosha. Timeless Wanderer. Genoud, 2015.

    Stéphane Zaech, Loyola Peinture. art & fiction, 2000.

    Corinne Desarzens. Le soutien-gorge noir. L’Aire, 2017; Couilles de velours. Editions d’autre part, 69p., 2017.

    Antonin Moeri. L’homme en veste de pyjama. Bernard Campiche, 253p. 2017.

     

    600full-my-profile.jpg

    ...qu’ont-ils en commun et qu’ont-ils à nous dire? Peut-être ce qu’on pourrait dire le Waldgang, ce chemin en forêt qui trace un réseau de sentiers entre passé et présent, villes et campagnes de cette Europe miniature que figure la Suisse. Des Grisons de Fleur Jaeggy au Jura de Zouc, ou du labyrinthe halluciné de Wölffli aux rhapsodies verbales de Peter Weber, une autre Suisse, tellurique et ingénue, sauvage et prodigue de poésie obscure ou fulgurante, ouvre des échappées à ce que Dürrenmatt disait, non sans provocation, notre prison sans barreaux…  

     

    1511035577_bplt_jlk_16.jpg

  • Ceux qui vendent des larmes


    colombe-couvant-grenades.jpg
    Celui qui finance l’atelier protégé de construction de missiles pacifiques longue portée / Celle dont le string en treillis cache une arme de destruction massive / Ceux qui font l’amour comme on fait la guerre / Celui qui a un génocide d’avance dans ses plans de colombe armée / Celle qui se parfume à l’eau de rose Empire / Ceux qui n’ont plus de larmes pour pleurer vu qu’on leur a coupé l’eau / Celui qui reste droit dans ses bottes dans le champ de ruines avec son Coca zéro morts pour tenir le coup / Celle qui ne regarde jamais les infos sur la Syrie sans sa petite laine / Ceux qui comptent sur le FBI pour réparer les dégâts de la CIA / Celui qui va se faire des couilles en or en défendant Ramadan sans aucun souci d’enrichissement personnel vu qu’on est tous des musulmans modestes au paradis fiscal / Celle qui a rêvé que Tariq la sodomisait par l’oreille mais personne n’a rien entendu dans la mosquée / Ceux qui ont baptisé leur chienne Laïcité pour la noyer selon l’ordre du prophète / Celui qui a le cœur sur la main et le doigt sur la gâchette / Celle qui attend le prêcheur au Paradis pour la lui couper / Ceux qui s’éloignent du front de guerre au motif que c’est plus sûr/ Celui qui est à Mahomet ce que Trotzky (Léon, pas Jean-Paul) fut à Lénine / Ceux qui s’envoient des drones à la récré / Celui que son père soupçonne d’idées subversives au motif qu’il l’a vu avec un Coran dans sa poche revolver / Celle qui explique à son neveu Marcelin que le rabbi Ieshouah était en fait un Juif palestinien dont le nom est cité dans le Coran et qu’aujourdui il serait plutôt du coté d’Edwy Plenel que de Manuel Valls mais le débat est ouvert on est bien d’accord / Ceux qui sont repartis pour la croisade dont le Grand Armageddon scellera la victoire au meilleur qui gagne ou le contraire si c’est l’autre, etc.

  • L'enfant au toton

    chardin-toton-a.jpg
    Quand le temps est fini,
    nous continuons de veiller;
    les objets restés seuls
    se sentent un peu à l’abandon,
    mais qui peut en parler ?
     
    Nul ne l’a appris à l’enfant.
    Nul ne sait ce que dit la chaise
    à la lampe allumée,
    dans la pièce d’en haut,
    où le silence paraît régner.
     
    L’enfant seul contredit
    ce que tous ont l’air de penser:
    tous enterrés vivants,
    tous satisfaits d’on ne sait quoi,
    tous repus de néant,
    - aveuglés de leurs seuls regards.
     
    L’enfant seul fait tourner la table
    tandis que nous veillons...

  • Ce qui chante en nous

    littérature

     



    Que tout est bien. - Je me trouvais ce soir-là dans la lumière accordée de Cortone, et de ce balcon je voyais le monde, et je me disais que tout était bien. Je ne connaissais personne et nul ne savait où je me trouvais à l’instant précis dans ce lieu de beauté. Je me sentais pure liberté et pure bonté dans cette lumière intemporelle. Je n’étais que réceptacle, ou qu’alambic, ou que vase communicant. Je ne voyais alors que la face claire du monde, j’absorbais et j’étais absorbé.

    littérature

    De la seconde naissance. - Un jour je m’étais éveillé à cette conscience et à cette effusion de l’ être qui se reconnaît, et cette seconde naissance m’avait vu commencer de balbutier et de griffonner sur des paperoles avec la gravité de l’aspirant druide retrouvant les antiques formules au bois sacré. A Cortone, ce soir-là, je ne voyais de l’Univers que les couleurs du tableau qui s’estompaient dans la lumière d’éternité : tous les verts assourdis des petits prés suspendus, de l’autre côté de la plaine du fond de laquelle montaient quelques fumées pensives, les touches d’ocre tendre ou de gris rouillé des murets, le gris bleuté des oliviers, les flammèches noir océan des cyprès solitaires ou groupé en rangs de croches sur la partition, et la couleur orange de l’heure diluant les tuiles tièdes et les murs terre de Sienne, et la paille dans le bleu du vert, et le blanc dans l’argile rougeoyante, et tantôt comme un voile de gaze, tantôt comme une feuille de papier huilé brouillaient la vision, puis se distinguaient de nouveaux détails et de nouveaux rapports dont la totalité plénière m’apparaissait comme une figure de l’harmonie pure.

    littératureDe l'état chantant. - C’était à Cortone, ce pouvait être partout mais ce soir-là c’était à Cortone que je m’étais retrouvé dans cet état chantant. J’avais sous les yeux l’image même du jardin humain : non la mythique prairie originelle mais le bocage et le pacage, le champ labouré, la haie, l’amenée d’eau, le plant de vigne arraché aux jachères, et subsistant aussi là-dedans le pavot et l’ortie, la ronce et l’odeur sauvage, la vipère là-bas sous les rocs et, là-haut, le martinet fusant comme une serpe sur le champ d’azur coupé d’or.

    littérature

  • Irrécupérable poésie

    494984844.jpg

    Pasolini en dialogue posthume. En mémoire de la terrible nuit du 1er novembre 1975...

    «Je sais que la poésie n’est pas un produit de consommation ; je vois bien ce qu’il y a de rhétorique dans le fait de dire que même les livres de poésie sont des produits de consommation, parce que la poésie au contraire échappe à cette consommation. Les sociologues se trompent sur ce point, il leur faudra le reconnaître. Ils pensent que le système avale et assimile tout. C’est faux, il y a des choses que le système ne peut ni assimiler, noi digérer. Une de ces choses, je le dis avec force, est la poésie. On peut lire des milliers de fois le même livre de poésie, on ne le consomme pas. Le livre peut devenir un produit de consommation, l’édition aussi ; la poésie, non »…

    Ainsi parlait Pier Paolo Pasolini en 1969 à New York, répondant aux questions pertinentes de Giuseppe Cardillo, dans un entretien traduit par Anne Bourguignon et qui constitue un document réellement éclairant, à la fois sur la démarche de l’écrivain-cinéaste et sur l’esprit de l’époque.

    Cela me semble en effet très « époque » de s’attacher pareillement au caractère irrécupérable de tel ou tel objet de création, et de privilégier ainsi « la poésie ». Mais il faut lire l’entier de l’entretien, et le rapporter à l’ensemble de l’œuvre et aux réflexions de cet artiste cherchant à tout moment à « théoriser » le magma de sa complexion éminemment contradictoire en butte au chaos du monde, pour mieux saisir la tournure de cette affirmation, qui vaut autant dans la postérité de Rimbaud et Baudelaire que dans celle d’Antonio Gramsci.  

    Ce présent entretien fut capté lors du deuxième voyage de Pasolini aux States, après une premier contact en 1966 qu’il vécut avec enthousiasme, fasciné par la ville et saisi « par la ferveur morale de la contestation américaine en marche et par la découverte d’une forme d’esprit démocratique, inexistante en Italie ».

    En 1969, après une activité artistique intense (notamment avec Théorème et Porcherie) et de vifs démêlés idéologico-politiques liés à sa critique de la «fausse révolution» en Italie, Pasolini se trouve dans une période de remise en question dont les tenants socio-politiques (sa déception de marxiste assistant, à l’avènement d’une société consommation nivelant à peu près tout, et notamment le peuple du sous-prolétariat qui inspira ses premiers livres, dont Ragazzi di vita, et ses premiers films, au nom du bien-être généralisé) et les aboutissants éthiques et artistiques sont clairement détaillés.

    S’il y avait du militant «éducateur» et du provocateur chez Pasolini, c’est en poète, «irrécupérable» selon lui-même, en artiste polymorphe, que Pasolini s’exprime ici : sur le cinéma (et plus précisément celui de Godard, qu’il admire sans partager ses options esthétiques), sa conception religieuse de la réalité (hors des églises et même de la foi), les parfums de son enfance, sa première conscience politique (éveillée par la condition des paysans frioulans) et, surtout, l’importance radicale, voire sacrée, du style, à propos duquel il dit une chose à mes yeux essentielle, à la fois au regard de son œuvre et d’une approche incessamment irrécupérable de la réalité, tous genres confondus du moment que la poésie éclaire nos « minutes profondes » en toutes langues et formes : « Voilà la grande affaire : la réalité est un langage. Pour moi, je vous l’ai dit, la réalité est hiérophanie – elle l’est de façon sentimentale et intuitive – et si vous suivez mon raisonnement, tout est étrange, la réalité n’est plus une hiérophanie mais une hiérosémie, autrement dit un langage sacré »…

    L’inédit de New York, entretien de Pier Paolo Pasolini avec Giuseppe Cardillo. Traduit de l’italien par Anne Bourguignon. Préface de Luigi Fontanella. Editions Arléa, 92p.

     

  • Que tout est là

     Stéphane Zaech (1966) Cosmos, oil on canvas, 2013_Ph Corinne Cuendet.jpg
     
     
     
    Le poème est en question:
    telle est la question du poème.
    L'enfant perdu dans le métro,
    fugace apparition,
    ne sait pas qu'il est là chez lui;
    mais l'exploration,
    les rames et leur tonnerre,
    la divine terreur,
    le lointain tagadam d'un cœur au fond des bois,
    loin de leurs croix sous le ciel noir
    lui feront déclarer,
    sans une ombre de peur,
    que le poème est retrouvé.
     
    Ah oui, cela encore:
    Que le poème sait par cœur
    tout ce qu'il a chanté.
     
    (Peinture: Stéphane Zaech, Cosmos, Huile sur toile, 2013.)

  • Folie ordinaire

     

    Soutter170001.JPG

     

    Ta bouche est pleine de sang
    quand tu invoques ton dieu de haine:
    tu brandis le Coran,
    de l'Evangile te fais une arme;
    tu invoques le peuple
    et tes commissaires politiques
    et autres sicaires wahabbites
    l'écrasent au Tibet
    et le décapitent au Yémen;
    tu exiges en UNE de ton tabloïd
    l'image du vieux prêtre égorgé;
    tu as bondi sur le micro
    pour que le sang versé
    te fasse réélire...



    Tu incarnes le pouvoir démocratique
    de George W. Ben Laden,
    chef de guerre chez Ali Burton,
    aux bons soins de la Swiss Bank
    du Panama sioniste
    tendance sunnite.
    Tu es n'importe qui.
    Tu es PERSONNE
    avec ton oeil unique.
    Tu as la gueule des prédateurs associés.
    Tu t'agenouilles en foule.
    Tu réclames plus de têtes.
    Les insectes nuisibles seront traités
    à Guantanamo comme à Oslo,
    Orlando et autres zones
    gazées par Monsanto.
    Mon tribunal de droit international privatisé
    vous jugera partout selon ma loi
    non négociable à Gaza
    ni dans les boîtes de pédés
    ou les savanes d'improductifs affamés africains
    d’ailleurs tous contaminés par le péché.

     

    Vous comptez pour rien,
    peuples soumis,
    et le divin or noir me bénit.
    Je suis la meute et j'approuve.
    Je suis la force et je frappe du ciel.
    J'ai gravi les hauteurs béantes
    du communisme néo-libéral,
    tendance ouverte-au-dialogue.


    Je suis la folie de tous
    Et crève qui ne s'attroupe !

     

    Image: Louis Soutter, Sans Dieu.

  • Ceux qui ne céderont pas

     
    Waleed.jpg
    Celui qui a toujours posé les questions-qui-fâchent / Celle qui est restée auprès du mécréant quand celui-ci se déclarant athée au dancing a été lapidé par les regards / Ceux qui ont voué Baruch aux enfers qu’ils disait ne pas exister / Celui qui fait œuvre de Mémoire au milieu des amnésiques de son âge / Celle qui croyante a souffert de voir son fils s’éloigner de Dieu sans cesser de l’aimer / Ceux qui  ne croient qu’au Dieu de miséricorde qu’il y a en eux / Celui qui croyant n’a pas cru mal de publier l’Histoire du méchant Dieu de son ami Pierre Gripari / Celle qui aimant la poésie ne peut souscrire à aucune idéologie de domination / Ceux qui sur Internet  rappellent à leurs cousins du Hamas que Mahmoud Darwich aussi était mécréant / Celui qui a été condamné à rester debout sur une jambe pour cracher le morceau qu’il a gardé en sa bouche de Vérité/ Celle qui signait Spinoza sur Internet et qu’on a don dit sioniste du complotinternational / Ceux qui chargés de garder le blasphémateur l’écoutaientattentivement et le trouvaient moins fou que leurs supérieurs / Celui qui n’aurait jamais toléré qu’un pasteur fourrât (du verbe fourire) son nez dans ses affaires persos non mais des fois / Celle qui rappelle discrètement sur Facebook qu’Augustin aussi quoique canonisé sur le tard estimait qu’il fallait occire les infidèles / Ceux qui sur Internet copient / collent ces propos de l’intraitable Waleed que d’aucuns apprécieront : «En vertru des actuelles lois internationales, je pourrais porter plainte contre Mahomet pour crimes deguerre, crimes contre l’humanité, vols, viols, pillages et destructions. Le Prophète serait condamné pour esclavagisme, commerce illicite d’êtres humains, pédophilie,misogynie et racisme envers les non-musulmans. À l’époque, bien sûr, ses comportements les plus déviants étaient conformes aux traditions. Mais il est inconcevable que les musulmans puissent encore qualifier leur Prophète de messager de Dieu, de Prophète de la paix, de l’amour et de la miséricorde en sachant tout cela » / Celle qui est fière de son fils en dépit de sa propre croyance et de l’opprobre du voisinage / Ceux qui estiment que les musulmans ne sont pas mûrs pour la démocratie ni d’ailleurs les Noirs ni les Chinois ni les femmes en règle générale ni les salamandres si l’on y regarde de près / Celui qui dans cet Etat proclamé laïc est jugé pour ses idées en matière de religion par un tribunal militaire / Celle qui se dit avocate alors qu’elle est juste bonne à plaider pour le temps de cuisson du couscous à la turque / Ceux qui n’auront point d’avocat au motif que leur cause est entendue / Celui qui est devenu paria en clamant sa mécréance sur les toits d’où l’on entend parler  le Miséricordieux par voie de haut-parleurs explicites nom de Dieu / Celle qui n’a jamais été traitée comme une chienne par son frère impie qui aime aussi les lapins agnostiques / Ceux qui rappellent aux jeunes aspirants au Djihad que le Prophète récusait la présence d’aucune femme et d’aucun chien à portée du tapis de prière / Celui qui ne comprend pas ce que déblatère le télécoraniste Youssef Al-Qaradoui et ne s’en porte pas plus mal que de trop bien comprendre les inepties antio-coraniques du télévangiliste Pat Robertson / Celle qui reste à la cuisine pour surfer sur Internet comme l’a commandé le Président de la Turquie cet humaniste europhile / Ceux qui considèrent que l’islamisation du monde résoudra les problèmes  genre Un pour tous tous pour un / Celui qui revit L’Exorciste-le-Retour en affrontant les salaloufs/ Celle qui entend son cousin le député du Hamas affirmer que tous les blogueurs sont des déviants / Ceux qui ont le cœur serré en lisant ces  lignes de Waleed  Al-Husseini :« J’ai décidé de quitter le pays auquel j’avais donné mon sang, mes larmes, mon amour, mes rêves et mes espoirs, et qui voulait me priver de ma liberté, de ma dignité et de mes valeurs », etc. 

     

    (Cette liste a été notée dans les marges de Blasphémateur ! Les prisons d'Allah, du Palestinien Waleed Al-Husseini, témoignage majeur à lire absolument après les essais-manifestes d'Edwy Plenel, Pour les musulmans, et d'Abdennour Bidar, Plaidoyer pour la fraternité. Plus radicalement laïc que les précédents, plus (juvénilement) enragé aussi et comme on le comprend !, le livre de Waleed vaut à la fois par sa connaissance de la société arabo-musulman vécue de l'intérieur, sa haute exigence éthique de vérité et de conséquence et ses propos non complaisants sur l'Autorité palestinienne et les partis religieux qui s'entre-déchirent sur le dos du peuple palestinien.)

    Waleed al-Husseini. Blasphémateur ! Les prisons d’Allah. Grasset, 240p. 

    Ce jeune Palestinien, persécuté dans son pays au motif qu’il refuse de « penser musulman » comme ill’a affirmé haut et fort sur Internet, livre un témoignage important. D’aucuns diront que l’auteur, réfugié à Paris, fait le jeu des sionistes. Ses compatriotes ont d’ailleurs amplement relayé la calomnie selon laquelle il était payé. D’autres, fidèles à un islam modéré, lui reprocheront de dénigrer leur religion. Ils auront raison, comme on peut reprocher au biologiste Richard Dawkins (cité par Waleed) de dénigrer le christianisme et toute croyance non fondée scientifiquement, dans son illustrissime Pour en finir avecDieu. Mais a-t-on foutu Dawkins en prison ?  Traître alors que Waleed ? Exactement le contraire : fierté de la nation palestinienne, au même titre que le grand poète mécréant Mahmoud Darwich, vrai croyant à sa façon, comme se dit croyant Abdennour Bidar. Et l’essentiel: que le témoignage du jeunePalestininen dégage cette chaleur humaine, cette fraternité dont Abdennour Bidar déplore la raréfaction dans nos sociétés.

     

     

  • Longue vie aux pharaonnes !

     pintade-volaille-accords-vin-3166360-jpg_2819695_660x281.JPG

    Chemin faisant (165)


    Heureux les Terriens.- La Casa Toscana Podere Poggiosecco se dresse sur une éminence isolée qu’on atteint par un chemin pierreux, à deux kilomètres du bourg médiéval de Cetona, et là règne le silence bruissant de la seule nature: voici la grande ancienne ferme à pierre de taille et formidables poutres, et la cassine rose attenante, à l’écart desquelles un chemin se dirige vers la cahute verte d’un poulailler où qui s’en approche est accueilli par le concert soudain de la volaille, faraone en tête, j’veux dire dans la langue de Rabelais: pintades à grands caquets !

    Laius-des-pages-annonces-Volaille---Pintades5654050334ec2.jpg

    Mais qui le leur coupera ? Qui fera taire ces volatiles endiablés ? Qui nous servira ce soir un rôti de pintade au four sur lit de patates douces !

    Pas moi ! S’exclame Paola. Ni moi ! renchérit Paolo ! Alors quoi ? Paysans de salon ? Poulailler d’apparat ? Pas du tout, mais il est vrai que la sensibilité retient parfois l’usage du coutelas...

    23380088_10214799615010811_4637318262313765154_n.jpg


    23517590_10214847321843452_2453620658783740520_n.jpgDu rite paysan aux batteries industrielles.- Son premier menu de cuisinier par passion, Paolo l’a réalisé en sa neuvième année, conseillé par sa mère. Mais plus que de rigides procédés répétitifs celle-ci l’enjoignait : «Essaye ! goûte ! taste ! » Et c’est ainsi que de sa dixième à sa soixantième année Paolo n’a cessé d’apprendre, d’essayer, de goûter, de taster, d’improviser tout en menant une carrière de journaliste économique avant de se retirer en ce haut-lieu de convivialité sans chichis.

    23518811_10214847322603471_2443013681147468510_n.jpg

    Or l’économie ancestrale de la culture terrienne fait partie de son savoir acquis, et je me rappelle, à la longue table de bois blond jouxtant l’âtre ancien, les mots terribles de Guido Ceronetti, dans Albergo Italia, visant l’extension de la malbouffe et son empire industriel, notamment dans ce temple avili de la consommation qu’est devenu Venise : « On mange partout à Venise et très mal. Il reste peut-être à peine un ou deux restaurants qui tiennent le coup face à la marée humaine et qui, à grand-peine, offrent encore de laqualité; les autres sont l’abomination de la désolation. La stupidité touristique se révèle d’un coup, infailliblement, dans l’omnivorisme acritique, dont profite cruellement l’arnaqueur de l’assiette bien remplie. Le Japonais qui croit manger du poisson frais de l’Adriatique se voit servir du surgelé issu de l’industrie portuaire de son propre pays après qu’on l’a traité au cobalt à peine sorti de l’eau »…

    51TREM0YTBL._SX195_.jpg

    Et le même Ceronetti, végétarien mais respectueux de la cuisine traditionnelle sacrifiant l’animal pour la survie du clan humain, dans un cycle équilibré, de vitupérer de la même façon l’élevage monstrueux des sœurs, cousins et cousines des pharaonnes à plumes et plus ou moins fiers ergots…  

    23559685_10214847486207561_9150280746664257419_n.jpg

    En attendant le Messie.- Les pintades n’attendent pas le Messie, à ce que je sache en tout cas, mais quand les faraone ont faim cela fait du potin. Nous autres qui sommes plus humains, donc plus compliqués, nous attendons un peu tout et n’importe quoi, le retour d’un Sauveur à géométrie variable ou le fameux Godot qui tarde décidément à venir faute d’avoir trouvé l’entrée des artistes - mais en janvier prochain l'on présentera Fin de partie de Beckett au Teatro Signorelli de Cortone...

    23517658_10214832983605005_622480317325295687_n.jpg
    Dans l’immédiat nous n’attendrons pas de déguster le tiramisù de Paola, même s’il lui faudrait un peu plus de temps, au dire de celle-ci, pour acquérir sa consistance parfaite.

    Le dernier petit livre du Maestro s’intitule Messia. Il ne traite pas de révélation céleste culinaire mais de notre attente d’un salut que nous savons hautement improbable et dont la seule attente, pourtant, nous sauve de la bestialité destructrice propre à notre espèce.

    23559463_10214832984005015_3423302195894579801_n.jpg

    « Je ne l’attends pas, écrit Guido Ceronetti, il ne me semble pas l’avoir jamais attendu, mais il reste pourtant dans l’armoire des espérances aveugles, les seules qui vaillent, et jamais je n’en jetterai la clef »…


    Petite armoire universelle, Messia livre ses trésors au petit nombre de lecteurs qui échappent à la meute, mêlant poèmes anciens ou récents du Maestro lui-même et citations de messagers « messianiques » multiples défiant notre condition mortelle de leurs seuls mots, du prophète Isaïe au bon docteur Tchékhov en passant par 
    Ionesco et Joseph Conrad, Rimbaud et Buzzati ou Joyce Mansour, entre trente-trois autres.

    23517560_10214847322523469_6283367824929431000_n.jpg

    Et la saveur divine (ou disons demi-divine, enfin quoi !) du tiramisù de Paola me rappelle cette dédicace que m’a faite naguère le Maestro sur mon exemplaire d’Insetti senza frontiere: "Nulla, nessuna forza può rompere une fragilità infinita"...

     

  • Malentendu

    Panopticon7456.jpg

    …Elle fait quoi, celle-là, elle entre ou elle sort ? Mais c’est sûr, Khaled, que je respecte ta mère, je m’Xcuse je l’avais pas reconnue avec sa gurka, hein quoi ? c’est burka qu’on dit ? alors Xcuse encore Khaled, je l’ai pas fait exprès - mais non je ne critique pas : si ta mère est en deuil c’est okay qu’elle soit toute en noir... Comment que ça n’a rien à voir ? Elle est pas en deuil ta mère ?  Et finalement ce n’est même pas ta mère – mais tu vois ça à quoi ?   

    Image : Philip Seelen

  • Pas de truffe au ramadan !

    23316704_10214808731958729_4941466125311377164_n-1.jpg
    Chemin faisant (164)
     
    Paola et Paolo. - Je suis Romain je suis humain, disait je ne sais plus quel idéologue droit dans ses bottes, et c’est avec malice que je détournerai cette crâne sentence au crédit des deux Romains - elle d’une délicate finesse d’esprit au visage de madone profane, et lui grandgousier barbu - tenant maison d’hôtes en ces hauteurs forestières de la Toscane , combien humains en leur façon de vous recevoir comme un ami de longue date mais impatients de refaire connaissance sans une once d’indiscrétion pour autant...
    La belle Paola me rappelle les douces personnes des films de Comencini, tandis que le géant Paolo m’évoque illico les cuisiniers premiers couteaux de Fellini, très avisé des finesses de la poésie culinaires. Ainsi, lorsque je lui demande, au coin du grand âtre de l’ancienne ferme, s’il fait aussi sa pâtisserie in casa, comme son pain et les tagliatelle au ragù dont nounous régalons, me répond-il que non: que la pâtisserie est un art en soi relevant de l’alchimie apprise la plus précise: si la recette t’impose 13 grammes de blanc d’œuf tu n’en mettras ni 14 ni 18 même si c’est la guerre !
     
    Palimpseste du Bien Vivre. - L’art de vivre s’apprend entre l’enfance et l’exercice actif du métier de vivre, mais il découle, dans toutes les cultures et civilisations, de siècles de savoir transmis et mémorisé dont j’aime déchiffrer le palimpseste partout où je vais, et à cet égard le grand livre toscan est un trésor. Je n’irai pas au Festival de la truffe annoncé sur les affiches de Montepulciano, mais à San Quirico d’Orcia où la mémoire remonte aux Étrusques, un modeste primo piatto de ravioli al tartufo (la truffe en italien) me fait sourire à l’évocation d’un Tartufe qui invoque le ramadan pour les autres sans cesser de s’en mettre plein la truffe...
    23473186_10214812820060929_4829394852084293260_n.jpg
     
     
    Pour ma part je trouve autant de saveur à trois morceaux de fromage de brebis servis avec trois lamelles de poire qu’à un grand festin, mais chacun son goût et nul hasard si je tombe, au coin de la prochaine rue, sur un tout petit livre du Maestro Ceronetti que je retrouverai demain Cetona, intitulé Per non dimenticare la memoria...
    23376266_10214813083347511_4025577316747102170_n.jpg
     
     
     
    Au bord du ciel. - « S’il est des paysages qui sont des états d’âme, ce sont les plus vulgaires », écrivait sentencieusement le cher Albert Camus dans son évocation de la Toscane de Noces, si je ne fais erreur, mais Camus pour une fois s’est montré obtus dans sa perception d’une haute terre et de ses gens.
    En Toscane les états d’âme sont évidemment des sous-produits, comme un peu partout, mais ce jugement réduisant une émotion devant tel ou tel paysage me semble bien académique au moment où importe surtout la première sensation et la joie très pure qui en découle.
    23316614_10214808732038731_3948201076872999475_n.jpg
    Les collines de Toscane et plus particulièrement les lunaires crêtes siennoises, n’ont point de mer pour horizon, au contraire de Tipasa ou de Djemila, mais leur mélange de beauté naturelle roulant à l’infini, et d’ordonnance ajoutée à main humaine ne me font pas me demander s’il n’y a là que de l’état d’âme suspect de vulgarité vu que je n’aspire qu’à une muette reconnaissance...

  • Ceronetti le vif ardent

    Ceronetti2.jpg

     

    Un sourcier du verbe aux véhémences de quêteur d'absolu. Cioran voyait en lui un «admirable monstre», Fellini raffolait de son théâtre de marionnettes, et La Patience du Brûlé signale un écrivain d'une saisissante originalité. Une (première) rencontre en 1995.

     

     «  La vie fait passer, à travers notre pauvre chair, des projectiles, et des poignards», murmure le petit homme à l'imper soigné et au joli béret basque, qui manie notre langue avec un raffinement souverain, à peine voilé d'un accent. 

     

    «On est blessé, mais aussi cela aiguise. Somme toute j'ai vécu en curieux. En amateur. Tout ce que j'écris vient de la vie. C'est en feuilletant la vie que j'ai découvert des choses»... 

     

    De ces «choses de la vie» dont les journaux sont pleins,Guido Ceronetti s'étonne que ses pairs fassent si peu de cas. «Je ne comprends pas que les écrivains italiens d'aujourd'hui se désintéressent à ce point du monde terrible qui nous entoure. On dirait qu'ils vivent en aveugles. Seul, peut- être, mon ami Guido Piovene avait le sens des problèmes de l'époque. Pour ma part, je me suis toujours passionné pour le crime. Il y a là un tel mystère. Et c'est la base, en outre, de toute légende»... 

     

    Est-ce un écrivain «engagé» au sens habituel qui s'exprime ainsi, un «témoin de son temps» selon l'expression consacrée? Et Guido Ceronetti aurait-il donné dans la narration criminelle? Pas vraiment. Mais on sait l'implication virulente du chroniqueur de La Stampa dans la réalité italienne. Anticommuniste en un temps où cela valait d'hystériques condamnations, puis s'en prenant aux pollueurs industriels et aux barbares de la décadence culturelle, il s'est fait détester tous azimuts par sa virulence d'imprécateur et sa position de franc-tireur pauvre. 

     

    Ceronetti30001.JPGCar Ceronetti vit de rien dans un bourg de Toscane, loin des cercles littéraires ou académiques. Il n'écrit point de romans à succès mais des poèmes et des sortes d'essais très concentrés, où les aphorismes déflagrateurs («Comment une femme enceinte peut-elle lire un journal sans avorter?», «L'arme la plus, dangereuse qui ait été inventée est l'homme», «Qui tolère les bruits est déjà un cadavre», «Si le Mal a créé le monde, le Bien devrait le défaire») voisinent avec des développements plus amples sur les thèmes essentiels du rapport de l'homme avec son corps et avec le Cosmos, impliquant donc la maladie et l'érotisme, l'obsession quasi maniaque pour la diététique et une détestation non moindre de la technique («un serviteur admirable, savez-vous, si parfait qu'il va nous supprimer»), la réflexion métaphysique et la méditation sur l'Histoire passée et présente, entre autres intuitions mystiques, digressions philologiques, émerveillements artistiques, vibrations sensibles enfin du médium un peu sorcier qui a recréé la vie à bout de fil en qualité de manipulateur de marionnettes, à l'enseigne de son fameux Teatro dei Sensibili très prisé du Maestro Fellini. 

     

    Ceronetti3.jpgSombre vision

    Dans sa postface au Silence du Corps (Prix du meilleur livre étranger 1984), Cioran disait que l'impression donnée par Ceronetti est «de quelqu'un de blessé, à l'égal de tous ceux à qui fut refusé le don de l'illusion». De son ami roumain, Ceronetti partageait au reste la vision gnostique du monde. «C'est vrai, je suis une sorte de cathare. Peut-être cette vision dualiste est-elle fausse. Je ne sais trop, j'ai besoin de penser ainsi.»

    Répugnant à parler de lui-même, cet «ascète raté», ainsi qu'il se présentait lui- même, se fait beaucoup plus loquace dès lors qu'on l'interroge sur l'Ancien Testament, citant par cœur des strophes entières de L'Ecclésiaste, dont, avec celles du livre de Job, les âpres vérités et la sagesse contradictoire l'imprègnent depuis sa jeunesse. 

    Sombre Ceronetti? Certes très pessimiste sur l'avenir de l'espèce. «Le monde actuel va devoir affronter un terrorisme de type apocalyptique. Voyez le nouveau nihilisme à caractère religieux qui se développe dans le monde, notamment chez les islamistes et les sectes: il semble qu'il n'y ait aucune possibilité de paix, et que l'humanité doive s'enfoncer ainsi dans cette boue sanglante»... 

    Prophète de malheur, mais aussi porteur de quelle lumière intérieure, ce même Guido Ceronetti dont rayonne de loin en loin le sourireangélique. 

     

    Ceronetti.jpgGrappilleur de génie

    Guido Ceronetti ne voyage pas, tel l'escargot du futur, avec son ordinateur sur le dos: «Une telle peste ne m'aura pas dans son lazaret»,précise-t-il, au terme du travail de «fusion rhapsodique» qu'il a accompli sur la base de carnets annotés à la main au fil de cinq ans de déambulations par les rues et les livres, de 1983 à 1987. 

    Or, La Patience du Brûlé n'a rien, pour autant, du journal de bord ordinaire. C'est un formidable concentré d'impressions visuelles (non du tout pittoresques mais picturales, pourrait-on dire, avec une superbe digression finale sur la distribution sensible des couleurs), d'observations «le long du chemin» et de pensées, d'échos de lectures à n'en plus finir, de relevés de graffiti (source populaireà l'invention souvent révélatrice), de souvenirs, d'invectives (contre la hideur des villes italiennes dégradées par l'invasion touristique ou l'anarchie industrielle, et plus généralement contre la vulgarité généralisée en laquelle il voit l'extension médiocre de l'esthétique des aquarelles d'Hitler exposées à Florence) ou de très délicates petites scènes qui disent, par contraste, sa qualité de cœur et d'esprit. On ne saurait rendre en quelques lignes la substance profuse, traversée d'éclairs géniaux, d'un tel ouvrage, dont la compacité apparemment «brute» fait à la fois la difficulté et la profonde singularité. 

    Tout différent des passionnants essais d'Une Poignée d'Apparences et du Lorgon mélancolique, ou du beau recueil e pensées plus «fusées» de Ce n'est pasl'Homme qui boit le Thé mais le Thé qui boit l'Homme, La Patience du Brûlé est de ces livres-gigognes qu'il faut avoir sans cesse à portée de soi pour y revenir comme à une fenêtre ou à l'œil d'un puits au fond de l'eau duquel brille un anneau de ciel... 

    Guido Ceronetti, La Patience du Brûlé. Traduit de l'italien par Diane Ménard. Albin Michel, 453 p. Les autres titres cités sont publiés chez le même éditeur, sauf Le Silence du Corps, disponible en Livre de Poche Biblio.

    (Cette page a paru dans le quotidien 24 Heures en date du 27 juin 1995)

  • Retour en Toscane

     Unknown.jpeg

    Chemin faisant ( 163 )

     

    Rallonge d’automne. – Les ors et la pourpre moirée de la fin de l’été indien venaient de tourner au gris cendré sous la première neige, ce matin de novembre sur nos hauteurs, mais l’automne flamboyait encore au sud des Alpes, se reflétant dans l’azur des lacs entrevus des fenêtres du Pendolino, ensuite il n’y avait plus rien à voir que la plaine étale traversée de Milan à Florence par la Freccia rossa dont le nom m’a rappelé la mythique Flèche rouge de nos enfances, et remontant ensuite la val d’Arno l’automne des couleurs a relancé ses éclats sur fond de bleu sombre scandé par les flammes noires des cyprès typiquement toscan alternant avec les campaniles et les pins non moins typiquement toscane que les murs vieux rose ou safran des pans de murs de fermes ou de palais ou de chapelles ou de ruines à l’abandon, et l’on a passé Montevarchi, et Arezzo, et le nom de Camucia m’a fait lever les yeux vers les hauts de Cortone me rappelant tant de souvenirs d’il y a des anneés, et la lumière a décliné tandis qu’une dernière trouée pervenche éclairait les lointaines crêtes siennoises –et des lettres blanches sur fond bleu dur annonçaient CHIUSI –CHIANCIANO TERME…  

     23316383_10214799614010786_3168564900267992562_n.jpg

    Douce folie. - La monotonie des lectures ferroviaires peut se rompre par la pratique du contrepoint, et c’est ainsi que j’aurai fait alterner, tout au long de la descente vers la lumière du sud maintes fois évoquée par Philippe Jaccottet, les pages des brèves chroniques de celui-ci réunies dans Tout n’est pas dit (Le Temps qu’il fait, 2005), où précisément il parle des jours assourdis de novembre dont il dit préférer la douceur recueillie aux splendeurs bigarrées, et celle d’un autre tout petit recueil mais combien plus incisif, celui-là, et parfois traversé de fulgurances inouïes, au titre de Couilles de velours (éditions d’autre part, 2017) et signé Corinne Desarzens.

    ob_52e81a_couilles-desarzens.jpg

    La sentence suivante annonce une lestesse de parole que le vénérable poète de Grignan ne se permettra jamais en dépit de son âge, au contraire de la sexa en veine un peu ostentatoire de lyrisme sexy : « Le grand âge assure l’illusion de pouvoir tout dire. Sur le b’atiment qu’est le corps. Sur la fusée qu’est le destin. Sur la moutarde après dîner qu’il faut éviter parce qu’elle veut dire trop tard. Qu’est-ce qu’on risque ? »

    Les voies de la vraie poésie sont infiniment variées et pas plus que lesoleil ne se souillent, de Villon à Jean Genet ou William Cliff, à traverser les mauvais lieux ; et la douce folie de la Fantaisie a ses propres détours hors-la-loi. Ainsi se gardera-t-on d’opposer le très sage Jaccottet de trente ou quarante ans (ses chroniques datent de 1956 à 1964) et Corinne la foldingue quand elle écrit : « Elle avait des cils gris noir comme ceux d’un nègre et, au doux mitan des fesses, un pouls qui palpitait comme un violon », ou ceci : «Tonitruant, ravigotant, pétaradant, oubliant son nom, le véritable orgasme donne des fourmis dans la mâchoire », ou cela encore : « Ne jamais faire l’amour en gardant sa culotte. La peur a le goût de la rouille, ne la laisse jamais s’installer chez toi. Le courage a le goût du sang. Redresse-toi, admire le monde »…

     MichaelSowa-sheepwithlaptops-S.JPG

    Pasticcio pazzo. – La cuisine du soir, à la trattoria traditionnelle toscane Al Punto de Chiusi, et les vins de la Nobilità régionale dont les noms chantent velouté, tel le Brunello de Montalcino qui me souhaite le bonsoir, n’ont rien perdu du meilleur de ce pays où Nature et Culture se fondent depuis la nuit des siècles, et pourtant que se passe-t-il ce soir aux tables m’entourant en cette soirée hors-saison sans le moindre touriste où, par groupes de garçons et grappes de filles, toute une jeune population populaire s’est répartie, tout entière braquée, scotchée, le regard vissé, le front penché, chacune et chacun sur son smartphone ?!

    La chose pourrait sembler banale évidemment, signe des temps, nouvelles mœurs, comme au temps où la première télé se pointait dans les bourgs provençaux, suscitant la perplexité d’un Philippe Jaccottet, et cette même posture ne s’observe-t-elle pas désormais partout, propre à tous les âges ?

    Or, jamais elle ne m’aurait surpris dans n’importe quel autre lieu, snack à l’américaine ou bar de « djeunes », devanture de disco ou cour de lycée, mais en l’occurrence il me semblait observer un spectacle à nul autre pareil, dans cet excellent restau à la très bonne chère peu chère où ce parterre de frétillants jeunes gens se régalait de bonnes choses après avoir cliqué et twitté à tout berzingue, et du coup je me suis rappelé Fellini et sa façon , à l’italienne, de décrire le délire de la télé italienne, et peut-être alors, me suis-je dit en optimiste à tout crin, que le génie populaire à l’italienne finirait de la même façon à nous faire claper en twittant sans claquer sous les clics…  

    23316383_10214799614010786_3168564900267992562_n.jpg

     

  • La vieille fille qui s'éclate

     BPLT_JLK_litt_romande_MD.jpg

    Un siècle et des poussières après la fondation des Cahiers vaudois par Ramuz et ses amis (les frères Cingria, Ansermet, Auberjonois et quelques autres), une nouvelle revue littéraire romande, à l’enseigne de La Cinquième saison, va tâcher de pallier le faible intérêt des médias actuels focalisés sur les grands tirages et quelques noms «porteurs » ou « vendeurs ». Or le même élan vif porte la très délectable évocation du mythique éditeur Henry-Louis Mermod, dans les Rondes de nuit du jeune Amaury Nauroy, fervente et piquante découverte d’un pays qui rechigne trop souvent (Ramuz dixit) à reconnaître les siens.

     

    Unknown.png 

    Un jugement actuel des plus accablants, relancé récemment par le plus fort en gueule de nos jeunes écrivains, alias Quentin Mouron, voudrait que la littérature romande, ou plus précisément le milieu littéraire romand, ne fût qu’une sorte de lugubre paroisse à dominante moralisante, « freinant à la montée » et cultivant la délectation morose propre au pape calviniste de l’introspection que fut Amiel en son monumental Journal intime, avec la crainte jalouse de voir jamais une qualité particulière dépasser la moyenne.

    quentin-mouron_5625321.jpg

    Surtout pas de vagues, mes sœurs et frères! D’ailleurs, avant Mouron, Etienne Barilier y était allé d’un premier pamphlet au titre combien explicite de Soyons médiocres, paru à L’Âge d’Homme en 1989, année de naissance de l’insolent Quentin, lequel vise aujourd’hui les paroissiens lettreux que le fracassant succès plus que local de Marc Voltenauer insupporte, après que la gloire quasi mondiale d’un Joël Dicker les eut révulsés une première fois.

    D’un côté donc, la rage présumée de l’éternelle vieille fille qui sommeille en chaque littérateur dont la dernière plaquette poétique s’est vendue à moins de 1000 ou moins de 100 exemplaires, alors que, malgré leur Qualité Littéraire non certifiée par le Centre de Recherches sur la Littérature Romande, Le Dragon du Muveran a dépassé les 20.000 exemplaires et La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert franchi le cap des deux millions…

    dickerjoel.jpg

    Et de l’autre, notre lascar fustigeant le «milieu littéraire romand» et prenant la défense, non sans un brin de démagogie, de l’Auteur-qui-gagne et du Lecteur-qui-prend-son pied.

    Mais quoi de pertinent dans cette impertinence ? Ceci sans doute en premier constat: qu’un livre dont personne ne parle n’est pas automatiquement bon, pas plus qu’un succès de librairie n’est forcément mauvais. Et cela aussi qui peut justifier l’impatience d’un jeune loup dont les premières écoles se firent dans une cabane au Canada: la cuistrerie de ceux-là qui invoquent gravement la Qualité Littéraire pour jeter le discrédit sur la prose peu léchée des storytellers à la Dicker & Voltenauer.

    De piques en nuances

    Le risque cependant, à plaider ainsi pour le succès en faisant comme si la quantité excluait le débat sur la qualité, est d’ajouter à la confusion de l’époque.

    Or, sans dégommer le commerce et l’industrie, non plus que l’aspiration plus ou moins avouée de tout écrivain à la gloire cantonale ou mondiale, force est de reconnaître qu’aujourd’hui la quête du succès immédiat constitue un miroir aux alouettes abusant à la fois le public, les médias et les auteurs. Une production démentielle, la disparition de toute une société cultivée qui accueillait et accompagnait naguère les livres de qualité, également accueillis et accompagnés par des critiques avisés, la démission des médias en matière d’information littéraire de qualité, le nivellement des goûts et la fuite en avant exacerbée par les modes et les mots d’ordre publicitaires, la massification et l’affolement décervelé des réseaux sociaux aboutissent à cette confusion générale où la préservation d’un jugement critique équilibré devient de plus en plus délicate.

    Quentin Mouron, fils d’artiste, et Etienne Barilier fils de pasteur, ont réagi en pamphlétaires, et le genre exclut les nuances, comme le pachydermique Dürrenmatt (fils de pasteur lui aussi) le prouva avant eux comme on va le voir. Mais je me rappelle à l’instant la recommandation de ma maîtresse de piano, vieille fille sévère mais bonne à chignon strict, après qu’à huit ans j’avais déchiffré un morceau de la Méthode Rose : «Et maintenant, enfant, nous allons mettre les nuances !»…

    L’âme romande en déshérence

    Dürrenmatt (kuffer v1).jpg

    «La littérature romande ? Mais c’est la rose bleue !», s’exclamait Friedrich Dürrenmatt quand on l’interrogeait à ce propos, visant le mélange de spiritualisme diaphane et certaine préciosité de vieille fille du Grand Poète célébré par les Welches (on est censé penser à un Gustave Roud ou à un Philippe Jaccottet, même si le tonitruant Bernois n’avait probablement lu ni l’un l’autre) mêlant culte de la nature, déisme délicat et prose sublime.

    Cliché pour cliché, le fluvial Journal intime d’Henri-Frédéric Amiel, qui fascinait Léon Tolstoï et que l’éditeur serbe Vladimir Dimitrijevic a publié dans son intégralité en douze volumes de 1000 pages, a pu être taxé de « noix creuse » et devenir le symbole d’un certain nombrilisme romand, et la réception critique d’un Ramuz, en France, ne réserve pas moins de formules expéditives, voire débiles, l’assimilant à peu près à un auteur régional, sinon rural, plus ou moins traduit de l’allemand…

    Les coups de gueule sont souvent nécessaires, voire libérateurs, et je ne cesse de me rappeler la révolte de mes vingt ans lorsque, à la séance d’accueil des nouveaux étudiants en lettres de la faculté lausannoise, le doyen de l’époque à mine de croque-mort nous avertit que si, d’aventure, nous étions là par amour de la littérature, nous aurions bientôt à déchanter vu qu’en ces lieux les Textes ne seraient approché que de manière scientifique. Sacré mômier!

    Mais Monsieur Gilbert Guisan se réduisait-il à un rabat-joie? Bien sûr que non ! Et Madame Doris Jakubec qui lui a succédé n’est-elle qu’un bas-bleu? Nullement. Et le milieu littéraire romand brocardé par Quentin Mouron (encore lui !) dans La combustion humaine est-il aussi nul que ça? Pas plus que le protestantisme n’est qu’une chape, ou que le calvinisme ne se résume à un puritanisme punitif pas cool !

    De la place pour tous…

    CINGRIA5 (kuffer v1).jpgLe langage de l’époque est binaire, et débilitant par exclusion, alors que la littérature est inclusive et ramasse tout. Ramuz l’écrivait dans son plus beau roman. «Laissez venir l’immensité des choses». Et Charles-Albert Cingria de nuancer à sa façon: «Ça a beau être immense, comme on dit:on préfère voir un peuple de fourmis pénétrer dans une figue».

    Ce qui suggère qu’il y a place, dans la littérature romande «et environs», pour la bourlingueur Cendrars autant que pour Maurice Chappaz le chantre du «Valais de bois», pour dame Anne Perrier la poétesse hypersensitive autant que pour l’intempestif Maître Jacques, pour Nicolas Bouvier nomadisant au Japon autant que pour Philippe Jaccottet dans sa lumière de Grignan, et toute la jeune bande récente dans la foulée, même si l’âme romande s’est mondialisée et que l’identité de la vieille fille se métisse avec le Roumain Popescu et le Camerounais Max Lobe, les uns «échangeant» sur Facebook et les autres tâtant de l’avenir radieux entre véganisme et permaculture.

    Tout ça pour dire que la vieille fille présumée, réputée sortir de la 5e promenade du Rêveur solitaire de Rousseau, jadis chaperonnée par le couple du Pasteur et du Professeur, n’a pas encore dit son dernier mot pour autant qu’on lui prête une oreille attentive et même peut-être amicale.

    Amaury a loupé la dernière Rave Party…

    Jaquette_Nauroy_Rondes de nuit_site.jpg
    C’est ce petit miracle que concrétise Rondes de nuit, le premier livre d’un trentenaire français (né à Vernon en 1982) au nom joliment vieille France d’Amaury Nauroy qui, à vingt-trois ans, au Palais de Rumine, à l’occasion d’une «soupe chic» littéraire en l’honneur de Philippe Jaccottet, dont il était déjà fervent lecteur, entendit pour la première fois le nom d’Henry-Louis Mermod, éditeur prestigieux quoique souvent oublié de nos jours, dont la vie d’industriel richissime (grand manitou de l’alumine) et de mécène relève du roman.

    topelement.jpg

    Des années durant, le jeune fou de lecture, au lieu de hanter les mousses-parties des gens de son âge, n’a cessé de se documenter sur Henry-Louis Mermod, et donc sur Ramuz dont il fut le fidèle éditeur en Suisse romande, mais aussi sur Gustave Roud et plus tard sur Philippe Jaccottet ou Jacques Chessex, autant que sur notre pays lémanique et sa culture propre souvent inaperçue des Français.

    Plus encore qu’une enquête et un portrait de groupe et d’époque, aussi intéressant que séduisant par la bigarrure de sa matière et l’humour avec lequel il rapporte maintes anecdotes, Rondes de nuit est l’acte de naissance d’un écrivain infiniment poreux, aussi respectueux que gentiment narquois quand il le faut, ni bégueule ni facilement médisant, dont l’écriture tantôt fruitée et tantôt méditative fait merveille.

    La vieille fille fait des petits…

    grignan_amaury_livre_570.jpgCe qu’il y a de beau dans le livre d’Amaury Nauroy, c’est l’espèce d’affection filiale courant entre l’auteur et ses personnages disparus ou vivants, qu’il s’agisse de Mermod ou de Jaccottet, de la petite-fille de l’éditeur ou de son fils flambeur à dégaine de raté à la Simenon, en passant par le peintre Jean-Claude Hesselbarth (voisin des Jaccottet à Grignan) et jusqu’au fils du poète, Antoine Jaccottet, devenu éditeur à son tour à l’enseigne du Bruit du temps avec autant d’extrême soin dans la réalisation de ses livres que Mermod.

    Ces liens de filiation pourraient faire clan ou chapelle, et pourtant non : la ferveur joyeuse de l’auteur le préserve de ce travers, et le courant passe, la transmission se fait en beauté.

    Transmettre pourrait être alors, aussi, la vocation de la nouvelle revue littéraire romande dont la première livraison vient de paraître, à l’enseigne de La Cinquième saison.

    picture-3fd51418-a602-452c-836c-03ebdecedc98.jpg

    La littérature romande se réduit-elle à des bonnets de nuit et de chafouines chaisières, cher Quentin Mouron ? Et suffit-il de jouer un Voltenauer-qui-gagne contre le « milieu littéraire » perdu d’aigreur jalouse ? La réponse est à nuancer, en l’occurrence, à la découverte de tel inédit de Jacques Chessex consacré à l’humour de Charlie Chaplin, de tel récit de voyage en Grèce de Corinne Desarzens (qui vient de publier par ailleurs le peu calviniste Couilles de velours aux éditions dautrepart…), ou de telle variation de la jeune Lolvé Tillmans sur le thème In Utero, traitant de procréation par voie numérique ( !) entre autres morceaux inédits, lectures, critiques et tutti quanti.  

             Cingria7.JPGAnecdote de cinquième saison rompant enfin avec toute morosité, que pourrait citer Amaury Nauroy: ce dimanche d’été où, dans le grand jardin bourgeois de Mermod, à Ouchy, le sublime vélocipédiste Charles-Albert Cingria débarqua tout crotté et suant des lointains valaisans, auquel l’hôte des lieux proposa l’un de ses costumes avant de rejoindre la compagnie à sa garden-party. Alors Charles-Albert, non sans maugréer, de revêtir un smoking du millionnaire et de se présenter sur la pelouse de la demeure au nom choisi de Fantaisie, de gagner la pelouse et, droit à travers la pièce d’eau aux nénuphars épanouis, d’en ressortir ruisselant comme un phoque pour saluer nobles dames et beaux messieurs…

    Amaury Nauroy. Rondes de nuit. Le Bruit du temps, 282p.

    La Cinquième saison. Revue littéraire romande. Numéro 1, 157p.  

     Dessin original: Matthias Rihs.

     

     

  • Ceux qui flinguent la soprane

    484b5c8a5de10e8f21af13994248a6ff.jpg

    Celui qui amende la femme qui chante dans la rue mais t'imagines le bazar si qu'on laissait faire tous ces étrangers du dehors / Celle qui sent bon au milieu des puritains fleurant le suppositoire / Ceux qui puent le caleçon immaculé genre responsables des Ressources Inhumaines du Synode Vaudois / Celui qui dit tout au tatou / Celle qui s'oublie dans le trou de mémoire / Ceux qui sont parjures de nature / Celui qui s'offre à la cantinière imbibée d’eau sauvage / Celle qui prône les canons à deux bourses et mèche sur le côté / Ceux qui ont un poisson sur leur Opel Rekord et une mention Guinness sur la fesse rapport à leur teneur en eau bénite / Celui qui fait régner l'ordre dans son frigo américain / Celle qui trouve que l'UDC mollit dans les cantons basanés ou l'on parle hollandais / Ceux qui lancent le parti des théières évangélistes / Celui qui chante dans sa baignoire au dam du bénitier susceptible / Celle qui exige de l'imam wahabbite qu'il mette un voile à son minaret / Ceux qui font loi de tout feu / Celui qui demande à sa commune si elle peut exiger du canton qu'il oblige la Confédération à régler légalement et avec l'accord de Strasbourg et du TPI le litige relatif au fait que ses voisins suédois chantent des hymnes à la Poutine avec des Algériens torse nu près du barbecue / Celle qui te dit qu'elle est née en Suisse avec un air de Bonus qui sort du puits / Ceux qui sortent leur passeport rouge dès que les Verts sortent une orange de leur slip bio / Celui qui voit du communisme de gauche chez la fleuriste aux roses militantes / Celle qui chantonne encore dans son caveau de famille et la police socialiste laisse faire / Ceux qui se taisent dans le wagon de silence en se défiant du regard, etc.

     

    Peinture: Claude Verlinde.

  • L'Art et la Vie

    Kureishi04.jpg

    À propos du dernier roman de Hanif Kureishi, Le dernier mot.

        

    La vogue actuelle des biographies d'écrivains va de pair avec la "pipolisation" de la littérature, qui fait de l'auteur, plus ou moins "culte", un personnage  comptant souvent plus que son oeuvre.  

    Or le nouveau roman de l'écrivain anglo-pakistanais Hanif Kureishi décrit précisément ce phénomène, dont il tire sa substance  à la fois très sérieuse et très drôle. Il y est en effet question d'un jeune scribe approchant la trentaine auquel un éditeur commande la biographie d'un auteur mondialement connu mais un peu sur le déclin, dont la bio en question pourrait redorer le blason.

    Le dernier mot est donc le "making of" de cette biographie, combinant le récit des tribulations du jeune biographe débarquant dans la propriété en pleine campagne anglaise où vit le fameux auteur et sa dernière épouse, la plongée dans la vie privée assez mouvementée du grand écrivain réputé pour son caractère de sanglier, mais aussi les frasques personnelles du biographe, pas moins "homme à femmes" que son hôte, et enfin le dernier petit roman d'amour que le vieil écrivain, requinqué, composera après le séjour du jeune homme en faisant de lui, et de sa jeune femme, des  personnages de son cru...

    Naipaul.jpg

    On pense immédiatement à V.S. Naipaul en débarquant, avec le jeune biographe Harry Johnson et son éditeur Rob, dans la propriété de Mamoon Azam. Pour peu qu'on connaisse l'oeuvre de celui-ci, mais aussi, n'était-ce que de réputation, le personnage irascible et redouté, autant qu'admiré, que figure Naipaul, le rapprochement est évident quand bien même Hanif Kureishi s'en défendrait pour la forme. Cela étant, il n'en est pas moins vrai que Mamoon  n'est pas réductible au seul Naipaul, dont certains traits pourraient être aussi ceux d'un Salman Rushdie ou de Kureishi lui-même, entre autres. Au demeurant, ce qui compte ici, comme il en va dans La Recherche de Proust, n'est pas l'identification d'un modèle "réel" mais, bien plutôt, la vérité autonome d'un personnage de fiction dans l'espace "magique" d'un roman où narration et réflexion s'entremêlent.

     

    Ce qu'il faudrait dire en premier lieu, après lecture du Dernier mot, c'est qu'il s'agit d'un roman merveilleusement intéressant et amusant, autant par la justesse de ses observations psychologiques ou sociales que par sa profonde malice pétillant à chaque page. Pour qui connaît le monde des écrivains et de l'édition, et plus précisément ici l'univers de la littérature anglaise actuelle, le régal est particulièrement pimenté. Mais ce roman n'a rien d'une "étude de milieu", qui investit une réalité beaucoup plus large et composite impliquant les rapports entre art et réalité, vie privée et publique, intimité sexuelle et ragots répandus, ainsi de suite.

     

    Lorsqu'il se pointe chez le "Grand Satan" de la littérature anglo-saxonne, Harry, impatient de se faire un nom, est évidemment décidé à percer à jour tous les secrets du "monstre" séducteur. Mais divers obstacles s'opposeront à sa curiosité de quasi paparazzo, à commencer par  le souci farouche de l'épouse de l'écrivain, Liana la lionne italienne, de le régenter afin qu'il s'en tienne à une image flatteuse de Mamoon, lequel, en toute mauvaise foi, s'acharnera lui-même à défendre son honneur.

    Mais la vie, modulée par le roman, ne l'entend pas ainsi, qui va bousculer les uns et les autres dans un joyeux désordre, au fil de situations parfois extrêmes où l'on s'assassine le soir avant de se tomber dans les bras le lendemain.

    Kureishi02.jpgLe dernier mot est alors, également, une façon de roman d'amour  (amour des gens, au sens élargi, autant que de la littérature) où les relations entre hommes et femmes, mais aussi entre un vieux paon et un jeune coq, sans oublier leurs terribles mères et pères respectifs, sont ressaisies avec une fluidité narrative touchant parfois au théâtre par le truchement de superbes dialogues.

    Comme chez une Alice Munro, mais ici en version masculine, la sexualité est très présente dans les rapports entre les personnages du roman, où la sensualité le dispute à la tendresse. Pourtant, s'il va jusqu'au bout de l'indiscrétion dans son approche de la vie privée de Mamoon, qui nous vaut la rencontre de personnages féminins remarquablement détaillés dans leurs contrastes, Harry va découvrir que ces extrémités "secrètes" relèvent souvent du mythe au détriment d'une réalité plus riche, plus complexe ou plus banale au contraire - le vrai Mamoon, comme le vrai Proust, étant en outre à chercher dans son oeuvre.

    De même  la biographie de Harry, comme il en va des meilleures du genre, dépassant la muflerie anecdotique ou le voyeurisme à seule fin de "scoop", relèvera-t-elle finalement de la littérature et constituera-t-elle bel et bien, sans complaisance pour autant, un hommage à Mamoon Azam, comme le suggèrent aussi bien les dernières lignes de ce très remarquable roman: "Il avait mené à bien sa mission, rappelant à tous que Mamoon avait compté en tant qu'artiste - il avait été écrivain, faiseur de mondes, diseur de vérités fondamentales, ce qui était assurément une façon de faire changer les choses, de mener une bonne vie et de susciter la liberté"...

     

    Hanif Kureishi, Le dernier mot. Traduit de l'anglais par Florence Cabaret. Editions Bourgois, 379p.  

     

  • Pour tout dire (28)

    vlcsnap-2014-06-06-11h36m38s63.png


    À propos des éclats au niveau du couple et autres formes de cinéma. Amos Oz à l'Hyper U et La nuit des conteurs selon Peter Handke. Avec un salamalec à Jacques Chessex, via Lambert Schlechter, et un clin d’œil à l’Origine du monde…


    Je me suis presque emporté contre Lady L., hier en milieu de journée à l'Hyper U de la région d'Agde, mais c'était du cinéma. Je lui ai fait un phone d'impatience alors qu'elle me faisait attendre depuis plus de 30 heures (mes minutes dans les grandes surfaces se multiplient en heures), mais en même temps je souriais sous cape et je n'étais plus du tout énervé quand elle m'a rejoint une dizaine d'heures plus tard avec son chariot rempli de bonnes choses dont trois sortes de Cantal.

    1107639_f.jpg.gif


    Le cinéma aux séquences explosives que raconte Karl Ove Knausgaard dans les pages d'Un homme amoureux consacrées à la période précédant l'arrivée de la petite Vanja, premier enfant du couple, dépend surtout des soudains éclats de Linda que tout inquiète-exaspère-angoisse, à commencer par le retard de livraison d'un landau ou par le manque de réaction de Karl Ove et de sa mère après un bref saignement qu'elle croit déjà mortel pour l'enfant ! Lady L. et moi, depuis trente-quatre ans, évitons ce genre de cinéma, après quelques éclats qui ne se sont répétés que sept fois durant trois décennies. Pour sa part, loin de se donner le beau rôle, Karl Ove décrit magnifiquement les états d'alerte fragile vécus par Linda à ce moment-là : « Un amour infini et une inquiétude infinie qui se battaient sans cesse pour la première place ».
    Tout cela peut paraître d'une banalité complète, et pourtant non: jamais on n'a raconté ça comme ça, à ma connaissance, même si la littérature et le cinéma, notamment suédois, sont pleins de chuchotements criseux et d'éclats. À un moment donné de la même période, lors d'une soirée entre amis tournant au concours de sincérité autocritique où chacune et chacun se déclare la ou le pire des ratés, le prénommé Geir, ami et confident de Karl Ove, raille ce qu'écrit celui-ci en ces termes tout à fait exagérés - mais c'est le jeu: « Il a fait carrière en racontant à quel point il est nul. Des histoire plus tragiques les une que les autres. Rien que de la honte et du repentir du début à la fin ». Et tout le monde de rire...
    J'ai aussi ri sous cape, hier, en voyant l'effet produit sur Lady L. par mon phone d'impatience, tant elle est toujours soucieuse de bien faire, et j'ai souri dès que, assis dans une espèce de coque en plastique blanc qu'il y avait là, j'ai commencé de lire le dernier roman d'Amos Oz que je venais d'acheter, intitulé Judas et s'ouvrant sur le portrait assez tordant d'un étudiant socialiste hyperactif et gauche au possible, à Jérusalem à la fin des années 50, qui renonce soudain à poursuivre un travail de maîtrise consacré à la place du rabbi-prophète Jésus dans la société et la tradition juives, etc.

    14322419_10210583873699913_2064777347146797636_n.jpg


    Retrouver Amos Oz, que j'apprécie autant pour ses livres que pour l'aura de sa personne (je l'ai rencontré deux fois et j'ai aimé sa façon amicale et très scrupuleuse, genre instituteur de kibboutz du début des années 50, de répondre à mes questions dont il appréciait visiblement lui-même qu'elles fussent soigneusement préparées) et le retrouver dans le même hall d'entrée de l'Hyper U où se tenait, pendant des années le champion cycliste Raymond Poulidor au stand de vente de ses mémoires, m'a finalement fait me réjouir des heures d'attente durant lesquelles j'ai craint que Lady L. ait peut-être été victime d'un coup de sang ou d'un coup de froid, d’un enlèvement ou d’un soudain coup de foudre avec quelque beau magasinier, etc.

    1606238619.jpg

    Amos Oz a le sens du comique autant que du tragique, de même que son confrère norvégien plus jeune que lui de deux générations. Dans ses romans, que ce soit par le recours à la poésie dans Seule la mer, ou par la chronique plus vaste du genre de sa mémorable Histoire d’amour et de ténèbres, Amos Oz excelle autant dans le TOUT DIRE intimiste que dans ses modulations historiques, sociales ou politiques, avec une attention vive aux détails en matière de mœurs ou d'idiosyncrasie, et ces composantes se retrouvent, entre fjords et discussions très arrosées d'aquavit, dans Un homme amoureux de Knausgaard dont là scène chorale des amis soudain pris au jeu des aveux réciproques est rapprochée par l'un d'eux de l'homérique Nuit des conteurs de Peter Handke où tout le monde se déboutonne, etc.

    3418550239.jpg
    L'intérêt du TOUT DIRE, en littérature, se distingue évidemment du déballage foutraque par le choix ultra-précis (fut-il ultra-instinctif) et l’agencement des thèmes et des figures, des séquences et de leur théâtralisation dialoguée, laquelle est admirablement maîtrisée par Knausgaard.


    De la même façon, les fugues savamment tressées des Inévitables bifurcations de Lambert Schlechter , qui pourraient sembler d'un loufoque coq-à-l'âne à un lecteur peu attentif ou rétif au baroquisme byzantino-chinoisant de notre lutin germano-latin, découlent-elles d'une quête poétique et musicale organiquement rigoureuse, si l'on peut dire.

    Chessex23.jpg
    Et voilà qu'hier soir je tombe, pur hasard de plus (!) ou coïncidence, comme celles qui nourrissent le journal intime de mon ami cinéaste Richard Dindo, précisément intitulé Journal des coïncidences et comptant plus de 10.000 pages rédigées en français, voilà donc que je tombe, à la page 113 des Inévitables bifurcations de l’ami Lambert, sur le nom de Jacques Chessex auquel l'autre soir j'écrivais une lettre occulte destinée à être lue le 25 septembre prochain à 300 mètres de sa tombe, en présence de Pierre Béguin, dernier lauréat du prix littéraire Édouard-Rod fondé par Maître Jacques en 1996 et dont je fus le premier bénéficiaire pour mon recueil de récits intitulé Par les temps qui courent que le même Chessex préfaça pour sa réédition française a l'enseigne du Passeur...


    Écrire à un auteur défunté ne me semble pas plus étrange que lire ses livres post mortem, mais je ne souscris pas pour autant à la vision de Lambert Schlechter, citant Chessex et Pouchkine qui assimilent tous deux le visage de Dieu au sexe de la femme, ou vice versa.

    Sophie01.jpg
    Il m'est bien arrivé de trouver un reflet de lumière « divine » sur le visage de certains êtres aimés ou admirés, mais l'érotisation du visage de Dieu m'est aussi étrangère que la divinisation du sexe féminin ou masculin (un Alain Daniélou voyait dans le phallus le doigt de Dieu ou quelque chose comme ça, n'est-ce pas), et les délires sur la métaphysique du sexe d'un Julius Evola ou d'un Vassily Rozanov m'intéressent moins que les cabrioles de l'otarie ou que les ruines de châteaux de sable des enfants de l'été passé, poil au nez...

  • Pour tout dire (27)

    Lambert-Schlechter-sur-sa-terrasse-à-Wellenstein.jpg

    A propos du TOUT DIRE de Lambert Schlechter qui relance à sa façon la folle jase de Joyce. Des bifurcations amoureuses de Knausgaard, et de Van Gogh le chaînon manquant de l'art du XXe siècle. De la tyrannie exercée par la littérature et la création artistique…


    Une colonne de fourmis traversait ce matin l'étroite allée sablonneuse que j'emprunte tous les matins pour aller chercher du pain chez la Tropézienne, et cela m'a fait penser aux jeunes garçons recrutés de force par la secte islamiste de Boko Haram dont j'ai appris l'autre soir, en commençant de lire Inévitables bifurcations de Lambert Schlechter, qu'ils sont gavés de dattes imprégnées de tramadol, ce narcotique administré aux chevaux pour les calmer ; et je pensai du même coup aux étudiants massacrés par les fanatiques de Boko Haram proclamant leurs intentions sur une vidéo: « Les enseignants qui enseignent la western éducation nous les tuerons - nous les tuerons devant leurs étudiants et nous dirons aux étudiants d'étudier le Coran ».

    Bifurcations-couverture-aplat-1.jpg


    Or Lambert ayant pris note de cet avertissement enchaîne sur le bruit que font les limaces (krrsh-krrsh) quand elles s'attaquent à une feuille de salade séchée, et je me suis rappelé ce matin que Lady L. m'avait demandé de prendre le Courrier international avec le pain, et je me suis dit qu'en somme le murmure de fourmi luxembourgeoise de Lambert relançait le vieux rêve des modernes de TOUT DIRE comme dans Finnegans Wake de Joyce ou Guignol's band de Céline, ou Paradiso de Lezama Lima où Éden, Éden, Éden de Pierre Guyotat, et Lambert de psalmodier: « et il s'éleva toujours plus haut dans les arcanes du solfège, s’éleva jusqu’à ce que l’air se fît rare et que les vibrations sonores se trouvassent compromises, et c’est dans ces circonstances qu’il réussit à produire, à la limite de l’audible, cette fameuse septième diminuée agrémentée d’une courtoise dissonance postschumanienne, la langue italienne d’habitude si colorée, volubile & scintillante, soudain s’épaissit, s’opacifie quand il s’agit de dire mutande, et il n’y a plus ni soie ni satin, mais rêche toile de sac de patates », etc.

    Raphael2.jpg
    J'ai rencontré Lambert au salon du livre de Balma où nous avait invités Marc Trillard, nous avons sympathisé après une lecture publique, il m'a offert un de ses livres et je lui ai rendu la pareille, puis nous avons continué d'échanger nos immortels chefs-d’oeuvre par la poste, et, après que sa bibliothèque a brûlé au grand émoi de ses amis, y compris sur Facebook ou un bel élan de solidarité s’est remarqué, je lui ai envoyé un volume de la Pléiade consacré aux philosophe taoïstes qu'il méritait bien plus que moi pour ses Lettres à Chen Fu et autres proseries, entre autres chinoiseries à sa façon de vieux scribe au coeur vert dont voici le dernier livre (4e volume du Murmure du monde) sur ma table face à la mer, ou avant-hier à Knysna au bord de l'océan indien, ou sur un strapontin du théâtre stellaire en compagnie virtuelle de Pascal Quignard, ou encore à Yaoundé ou à Lillehammer en Norvège à un festival littéraire - ou n'importe où puisqu'il va partout…

     hqdefault.jpg

    Vincent van Gogh n'est jamais allé ni en Afrique ni aux Indes, mais il est allé très profond dans la colère et la misère et tout au bout de sa nuit de prétendu fou en quête de Dieu sait quoi (même si souvent le Dieu des hommes lui a semblé un escroc, il sentait ce qui lui manquait et en cherchait la couleur) et trouvant finalement le peu de temps et la force de brosser trois cents toiles avant de se prendre une balle en plein ventre et d'en crever comme un chien.


    Aujourd'hui l'on peut se payer un string à tournesols Van Gogh ou des tongs ou un parapluie à corbeaux noirs et des étuis à lunettes ou des chaussettes marques Vincent. Mais qui fut réellement cet insortable pochetron qu'une dame a dit le plus hideux personnage qu'elle eût jamais de ses yeux vus ? Rien en tout cas d'un trop joli Dutronc de cinéma, du moins est-ce ce qu’on se dit en lisant Van Gogh – l’étincellement de Freédéric Pajak.

    Pajak3.jpg
    Cette bio combinant texte et dessins, retravaillée par Pajak à partir d'une dizaine de sources, est un modèle d’objectivité subjective, et plus encore d'empathie sans emphase par ses raccourcis et sa compacité vibrante. Van Gogh à douté de lui presque autant que ceux qui ne voyaient en lui qu'un taré, se traitant lui-même souvent de raté sans cesser pour autant de tendre à la réalisation de ce qu'il sentait sa mission. Le missionnaire en lui n'a pas fait de vieux os, si sincère qu'il eût été dans le Borinage ou en peignant ses mangeurs de pommes de terre, et le théoricien s'est pris les pieds dans ses arguties en cherchant à en remontrer à Gauguin qui fut plus tard l'un des premiers défenseurs de son génie mal coiffé, mais Vincent est allé au bout des couleurs de sa nuit. Pajak dit magnifiquement la singularité de Van Gogh, qui peint « mal », voire « sale », n'atteindra jamais la pureté apollinienne d'un Cézanne (qui ne voit chez lui qu'une « peinture de fou ») et préfigure l'expressionnisme bien plus qu'il ne se rattache à l'impressionnisme, hors de toute école.

    Soutter17.JPG
    Pajak voit en lui un chaînon manquant de l'histoire de la peinture qu'on voit souvent comme une suite linéaire aboutissant forcément à l'abstraction et au minimalisme, alors qu'il y a Van Gogh et Soutine, ou le non moins génial Louis Soutter, inclassable lui aussi. « Personne, hormis son frère, n’a jamais cru sérieusement en sa peinture », écrit Pajak. « Néanmoins, il n’est pas seulement entré avec fracas dans l’histoire de l’art : il s’est immiscé dans l’Histoire tout court. Il s’y est imposé comme un symbole de l’homme libre, détaché de la société. Ce n’est pas par compassion que l’on s’émeut de son destin : on y devine une exigence existentielle qui serait comme le but caché de chacun, sa part de lumière recouverte par le simulacre des conventions, à commencer par la représentation de soi-même. Pourquoi donc les foules se pressent-elles devant ses toiles, clouées au mur comme autant d’échecs ? Vincent est un héros, leur héros d’en bas. »

    AVT_Karl-Ove-Knausgaard_9730.jpg


    Si Vincent prend beaucoup sur lui, non sans engueuler tout le monde, Karl Ove Knausgaard n'est pas moins tourmenté par la culpabilité, quand son amoureuse lui reproche de ne pas être assez présent, tout en subissant lui-même la tyrannie de sa passion d'écrivain.
    Il est de bon ton, et rassurant pour le bourgeois, de dauber sur le despotisme de l'écrivain ou de l'artiste, en oubliant ce à quoi un créateur authentique se soumet pour atteindre son idéal. À cet égard, les pages détaillant, dans Un homme amoureux, les terribles tensions opposant Linda, défendant ses positions de femme et de future mère, et Karl Ove, obsédé par le besoin d'écrire, marquent un poignant contraste avec celles qui exaltent la passion amoureuse. Rien pour autant du récit d'une chute dans la médiocrité , mais un aperçu très nuancé de la relation de couple compliquée par le Diktat de la création - que Linda comprend d'autant mieux qu'elle aussi est artiste et écrivain.

    maxresdefault_4_0.jpg

     

    Dans l'essai intitulé Mensonge romantique et vérité romanesque, René Girard a montré, magistralement , comment l'art ou la littérature, dans leur état supérieur de fusion, résolvent les conflits personnels ou sociaux « par le haut », à l'enseigne de ce qu'on peut dire l'amour mais en dépassant le cadre conventionnel, psychologique ou sentimental de celui-ci, plus donc que l'amour fou: ce qu'on pourrait dire l'amour sage, sans concession au raplapla...

  • Ce qui nous est arrivé...

    Pologne-620x470.jpg

    Le premier roman de Jacques Pilet, Polonaises, nous conduit en zigzags dans le labyrinthe de la mémoire européenne, en captant admirablement une mutation de mentalités et de moeurs sur fond de tragédies.


    « Je me demande ce qui nous est arrivé », s’interroge l’une de quatre Polonaises donnant son titre au premier roman de Jacques Pilet ; et cette question retentit tout au long de notre lecture en nous renvoyant au monde actuel et à notre propre vie : « Mais que nous est-il donc arrivé ? »


    Anya, qui se pose cette question, est la plus intello du quatuor. Après des études de linguistique à la Sorbonne, elle est retournée en Pologne où elle gère un petit commerce de vins via Internet en attendant de lancer sa boîte d’informatique. C’est à son bras que le narrateur du roman – conseiller juridique dans une banque zurichoise, mais Vaudois d’origine – se trouve au début du roman, dans un cimetière de Varsovie (premier des « lieux de mémoire » qui vont défiler dans le livre) où l’on enterre l’oncle d’Anya, ex-agent des services secrets de la Pologne communiste tué dans un accident de chasse (ou peut-être assassiné ?), et c’est à Prague, où elle et ses amis enquêtent précisément sur cette mort suspecte, qu’on la retrouve quand elle se pose la question de savoir « ce qui nous est arrivé » à propos de la Pologne, juste après avoir fait ce constat sévère sur l’évolution récente de la Tchéquie : « Ce pays devient dégoûtant (…) Avant la chute du mur, il y avait des penseurs, des écrivains, des réalisateurs de films formidables, et maintenant plus rien. Les gens s’enrichissent, se ruinent en produits de luxe, vont se saouler sur la Costa Brava. Et tu as vu le président qui a succédé à Havel ? Un réac nationaliste qui a rempli les poches de ses copains, qui ne savait que maudire l’Europe et les journaux se pâmaient devant ce bluffeur arrogant ».


    Figures d’un monde flottant


    L’allusion faite, par Anya, à la culture tchécoslovaque d’avant la fin du communisme, évoque un univers que Polonaises ressuscite d’une certaine manière, dans un contexte plus ouvert en apparence et plus vulgaire. Même si les quatre femmes que nous y rencontrons sont plutôt du genre « libéré », elles peuvent rappeler les personnages de Risibles amours, de Milan Kundera, ou des Amours d’une blonde de Milos Forman, ou disons plus précisément que l’auteur les met en scène comme de possibles filles ou cousines de ces femmes des années 60-70.
    Voici donc Karola, amie (et amante) d’Anya, rencontrée par le narrateur sur l’ile d’Ischia où elle s’est trouvé un job momentané de serveuse, et avec laquelle il va nouer une amitié érotique de plus en plus proche de ce qu’on peut appeler un amour tendre. Si elle a à peu près vingt ans de moins que le narrateur, Karola a « vécu », comme on dit, presque mariée à plusieurs hommes et rattrapée par une grave maladie du sang nécessitant des soins et des médicaments très onéreux que son ami Suisse l’aidera à payer – mais ce n’est pas qu’à cause de ça qu’elle l’estime « un type bien ».


    Or ce très attachant personnage de Karola, perçu avec une rare finesse, est une figure romanesque centrale de Polonaises, et la quête de son lieu d’origine, aux marches ukrainiennes de la Pologne, lui révélera la plus triste réalité, comme tout ce qui a trait, dans le roman, à un passé marqué par la tragédie collective.
    La plus jeune des quatre Polonaises, Dana, est aussi la plus encanaillée, mais pas la moins intéressante. Méchamment rossée par son père en ses jeunes années, elle lui a damé le pion en feignant de prendre goût à ses coups, pour se spécialiser ensuite dans la domination SM, à la limite de la prostitution mais sans se donner aux hommes qui se soumettent à sa cravache. Espérant l’aide du narrateur pour obtenir un permis de séjour en Suisse, elle ouvrira un « donjon » dans une vieille maison des alentours de Bienne, associée à de vigoureux transsexuels brésiliens, non sans aspirer à un avenir plus brillant de star dansante voire chantante. Nullement caricaturée par l’auteur, cette débrouillarde n’est pas rejetée non plus par le narrateur, appliquant en somme la devise de Simenon (qu’il cite d’ailleurs au passage) de « comprendre et ne pas juger ».
    Quant à Ewa, dernière compagne de l’oncle d’Anya, qui va pousser l’enquête sur la mort de celui-ci, c’est un autre genre de femme de tête au passé personnel confus (l’identité de son père biologique est incertaine), qui travaille dans un magazine féminin et tombe enceinte sans le vouloir tout à fait et sans savoir non plus très bien qui en est le géniteur, mais pariant pour l’avenir avec une crâne détermination...
    Zigzaguant entre ces quatre femmes rompues à la débrouillardise par les circonstances, le narrateur apparaît lui aussi comme un produit assez typique de l’époque, « héros de notre temps » à la manière helvétique, compétent « dans sa partie » mais lui aussi dégoûté par les pratiques bancaires plus que « limites », et se faisant d’ailleurs virer à l’occasion d’une restructuration. Séparé d’une belle Juive américaine également lancée dans le commerce de devises, le type est à la fois intelligent et sensible, tendre avec sa vieille mère et sensibilisé à l’Histoire par ses échanges avec les Polonaises - et sans doute Karola a-t-elle raison de voir en lui « un type bien ». Vivant dans l’immanence pragmatique, sans idéologie ni religion, ce personnage fait un peu figure de Huron envoyé par l’auteur aux quatre coins de l’Europe de l’Est, via Paris, sans que son enquête historico-existentielle ne soit « téléphonée » pour autant - en quoi le journaliste Jacques Pilet se révèle bel et bien romancier dans le brassage des « choses de la vie ».


    La fiction, outil de connaissance


    La question portant sur « ce qui nous est arrivé », implicitement posée par les Polonaises de Jacques Pilet, se retrouve dans maintes œuvres littéraires « travaillant » l’évolution des mentalités et des mœurs dans la bascule du XXe au XXIe siècle, et notamment chez une Alice Munro, très pénétrante observatrice des bifurcations existentielles de ses personnages féminins liées aux phénomènes de société tels que la contraception et le divorce, l’émancipation par le travail ou le libre choix de sa vie. De la même façon, les romans d’un Milan Kundera et d’un Philip Roth, ainsi que ceux du Suisse Martin Suter, entre beaucoup d’autres, ont accumulé les observations d’une sorte de phénoménologie existentielle à valeur sociologique ou anthropologique, sans prétention scientifique mais non sans valeur de témoignage, au fil de fictions souvent captivantes.

    topelement.jpg

    Jacques Pilet, lecteur probable de plusieurs de ces auteurs, connaisseur non moins avéré des choses de la vie et des temps actuels, voyageur aussi familier de ce qu’on appelait « l’autre Europe » que de l’Amérique latine où son protagoniste se dit finalement qu’il pourrait se « refaire », a le grand mérite, dans son premier roman pur de toute prétention littéraire voyante, de filtrer sa vaste expérience d’Européen aux multiples curiosités et compétences (jusqu’au pilotage d’avion qui lui fait évoquer les loopings d’une « machine à coudre » volante...) par le truchement d’une vraie fiction claire et vivante.
    Notre drôle d’époque est ainsi scannée par le regard d’un Monsieur Tout-le-monde ne se prétendant pas au-dessus de tout soupçon, à la fois aisé et chômeur, naïf et lucide, dont les multiples déplacements (les chapitres de Polonaises portent, pour la plupart, le nom d’une destination géographique, d’Ischia à Wroclaw ou de Bienne à Königsberg) nous font découvrir tel café sado-maso ukrainien hallucinant ou tel ravin à massacre de masse (l’atroce lieu de mémoire de Babi Yar), en passant par le bunker de Prusse orientale dans lequel Hitler aurait dû périr si le Hasard n’avait déjoué les plans des conjurés du fameux attentat de juillet 1944 qui coûta la vie à 5000 suspects, y compris évidemment le général Claus von Stauffenberg.

    einsatzgruppen_Kraigonev.jpg


    Dans la foulée, le roman interroge les tenants et les aboutissants de massacres impliquant autant les Allemands que les Russes et les Ukrainiens, où l’antisémitisme (toujours présent en Pologne) et les multiples antagonismes nationalistes ont provoqué la mort de millions de nos frères humains. Cheminant dans la vieille ville magnifique de Kiev, le narrateur (dont on a appris entretemps qu’il se nommait Müller, relancé sur son portable par la firme Nespresso lui réclamant trois mois de factures non payées...) s’interroge: “Comment ce peuple, ou plutôt ces peuples, ont-ils pu bâtir dans une telle beauté cette place pavée du marché, ces maisons harmonieuses au couleurs pastel, ces statues, ces fontaines, et par ailleurs se déchirer avec tant de violence ?”
    Mais apprenant, par son portable encore, qu’une nouvelle colonie juive s’est implantée en Cisjordanie, notre Müller pose une autre question banale et obsédante: “Comment une communauté martyrisée comme elle l’a été peut-elle à ce point se montrer si dominatrice et cruelle ?”
    Tout cela pourrait être pesant, dans le genre docu-fiction surlignant notre « devoir de mémoire », et pourtant non : à phrases brèves, dialogues sonnant toujours juste, élisions narratives qui sautent volontiers les intervalles, télescopages de situations propres aux nouveaux modes de communication (un texto de Zurich et je repars de Kiev pour Varsovie ou Genève, etc.), Jacques Pilet raconte une histoire vivante et vibrante qui se tient de bout en bout - jusqu’à l’apothéose (si l’on peut dire…) marquant la fin tragique de Karola, et nous ramène autant à notre petite histoire à nous qu’à la prétendue grande qui brandit sa hache majuscule…


    LH34_Romans_Romand_Pilet_Polonaises.jpgJacques Pilet. Polonaises. Editions de L’Aire, 256p. 2016.

  • Pour tout dire (26)

    almond-blossom.jpg


    De l'enchantement découlant de l'amour et du délire qui en résulte chez certains purs écrivains et artistes. Où trois beaux livres le modulent, signés Karl Ove Knausgaard, Frédéric Pajak et Lambert Schlechter.


    Quand on lit de beaux livres on en veut encore plus : rien que des beaux livres, me disais-je hier soir, sur fond de mer roulant et croulant ses hautes vagues furieuses, en passant d'un beau livre à deux autres beaux livres sans rapport entre eux que d'être des livres d'amour, chacun à sa façon.


    De fait, une inconcevable coïncidence m'a fait lire en même temps, je devrais dire vivre en même temps les pages de trois livres me rappelant les moments de folie amoureuse que j'ai connus, où l'intensité de ce que nous vivons nous fait ensuite chercher à la retrouver sous de multiples formes.


    L'amour fou peut n'être qu'un fantasme frelaté ou de seconde main, vécu par procuration en référence à Roméo et Juliette en téléfilm ou, quelques étages plus bas, dans la parodie d'Aragon et son Elsa ou de Nabilla et de n'importe quel nul.
    L'amour vrai irradiant en beauté fracasse les clichés, se lacère le visage ou se tranche une oreille quand il est empêché.


    Un pur hasard (mais le hasard existe-t-il) m'a donc fait lire hier soir trois douzaines de pages sans rapport évident entre elles (mais qu'est-ce qui est évident ?) dans ces trois beaux livres que sont Un homme amoureux de Karl Ove Knausgaard, le cinquième tome du Manifeste incertain de Frédéric Pajak consacré à Van Gogh et Bifurcations de Lambert Schlechter, lequel pratique l'art des mises en rapport et des associations d'idées et d'images avec la même sûreté subconsciente qu'on trouve chez Proust et Knausgaard.

    Bifurcations-couverture-aplat-1.jpg


    Je me suis immergé dans ces pages semblablement splendides peu après avoir pris connaissance, par curiosité perfidement jouissive, des commentaires plus ou moins imbéciles mais globalement négatifs touchant, sur le site internet touristico-critique de TripAdvisor, au déclin manifeste du hideux hôtel de prétendu luxe (*****) d'à côté , à l'enseigne du Jardin d'Eden (sic) et dont les clients paient plus de 300 euros la nuit et doivent nettoyer leur saleté eux-mêmes vu que le personnel est toujours défoncé ou baise à journée faite sur les tas de draps sales, etc.
    Knausgaard et Pajak ont l'art de brasser tous les aspects de la réalité, jusqu'aux plus hideux, pour en tirer de la beauté, et l'ami Lambert Schlechter n'est pas en reste, qui mêle parfois les plus sinistres News du moment et l'évocation lumineuses d'un premier séjour en Toscane avec sa bonne amie.

    12-a-08-29.jpg
    Je cite au hasard (!) ces pages où il évoque la merveille que c’était cette année-là avec sa bien-aimée de vingt ans et des poussières dorées, “parfois pendant deux jours il n’y avait pas d’eau, on faisait une réserve dans la baignoire, nous aimions cheminer dans les ruelles étroites de la ville, mais autrement je ne me souviens de presque rien, il faisait chaud, le matin je la regardais dormir, elle était nue, je ne sais plus du tout comment nous étions amoureux, je me souviens que cinq ans auparavant j’avais vécu six semaines à Pérouse dans une privation absolue de féminité, et que je m’étais juré: un jour tu reviendras ici avec une femme, on ira s’asseoir sur l’escalier du Duomo, comme font les couples, dans la fraîcheur du soir regarder la Fontana maggiore t le Palazzo des priori, il ne s’est jamais rien passé dans ma vie, il n’y a aucune biographie à écrire, seulement quelques centaines, quelque milliers de minuscules biographies, Ombrie mon amour, winzige Zettelcben, à ranger au fond d’un tiroir, parmi d’autres bibelots muets et inutiles”...
    Surtout, ce qui apparie ces trois "poètes" est leur façon apparemment toute naturelle - mais quel travail là-dessous - de restituer l'enchantement de la création à tous les sens du terme. Il y a de l'enfant et de l'ado prolongé chez Karl Ove autant que chez Frédéric, ce vrai fada de Vincent et le non moins foldingue Lambert en la "chymie " alchimique de son écriture.

    Karl-Ove-Knausgard.jpg
    Au chapitre de la beauté, les pages d'Un homme amoureux consacrées à l'éclosion progressive, et soudain éruptive et féerique de son amour pour Linda, la femme qui deviendra sa deuxième épouse après l'avoir éconduit quelques années plus tôt lors d'un colloque de jeunes écrivains, au point de le faire se taillader la face de désespoir - ces pages rappelleront à tous ceux qui ont été amoureux combien le monde ressemble alors à un vitrail tiré de l'ombre par le soleil pleins feux.
    Nous sommes sur le balcon de notre studio en proue sur la Grande Bleue, et Lady L. me raconte l'histoire des clochards, dans un cimetière jouxtant une cathédrale plus ou moins désaffectée du sud de l’Angleterre, qui indiquent à un type qui les interroge le lieu de sépulture du sieur Everest, lequel a donné son nom de cartographe à la plus haute montagne du monde. L'anecdote est tirée du best-seller Little Dribbling de Bill Bryson, le fameux promeneur américain se livrant en Angleterre à la même randonnée frottée d'humour qui a fait le succès de Peter Mayle en Provence. Ma bonne amie à une casaque blanche genre princesse afghane et nous savourons ses dernières confitures.


    L'ami Lambert affirme qu'il n'a pas de biographie tout en se gardant des milliers de biographèmes sous le coude. Moi aussi je m'en garde des milliers pour la route, et par exemple ce que nous avons vécu entre Orvieto, où nous avons vu se lever les morts de Signorelli, à Volterra où nous sommes descendus de voiture juste pour voir le soleil violet s'enfoncer dans la mer jaune, ou l'inverse, mais Vincent s'est arrêté en Arles où les petits crapauds lui jetaient des cailloux alors que tous le traitaient de fada hollandais.

    hqdefault.jpg

     

    Ce que fut l'amour pour Vincent, à part quelque pauvres femmes et sa syphilis au troisième stade ?
    "Ce pauvre Hollandais était tout ardent, tout enthousiaste " dira Gauguin au quatrième stade de l'exaspération tant ce Vincent déraillait, mais le même Gauguin reconnaîtra auprès de Théo, frangin providentiel lui envoyant plusieurs peintures de tournesols: "Ca... c'est... LA fleur !"

    images.jpeg


    Frèdéric Pajak est aussi un remarquable collectionneur de biographèmes, qui n'hésite pas à s'impliquer dans le récit qu'il fait de la vie de merde de Vincent. Ainsi, quand il parle du rapport de celui-ci avec la peinture et les couleurs, c'est en peintre qu'il s'exprime.


    J'ai copié hier soir, pur amusement enfantin, un beau dessin à la plume de Pajak représentant deux pêcheurs. L'original est tout noir et blanc, superbe, et ma (pâle) copie est en couleurs. J'ai demandé à Lady L quelle image était sa préférée. Elle n'a pas voulu me répondre. Et dire qu'elles prétendent qu'elles vous aiment !

    14333843_10210566092455393_7024406005358416529_n.jpg14333632_10210566196978006_5041607459261648600_n.jpg

     

     


    Karl Ove Knausgaard. Un homme amoureux. Folio Denoël, 727p.
    Frédéric Pajak, Van Gogh - l’étincellement.Noir sur blanc, 253p.
    Lambert Schlechter. Inévitables bifurcations. Les doigts dans la prose, 161p.

  • Pour tout dire (25)

     

    1540-1.jpg

    À propos d'un fou de Dieu prénommé Vincent, raconté dans le nouveau livre illustré de Frédéric Pajak modulant son propre TOUT DIRE. De la difficulté de trouver son jaune et son noir personnels, telle que l’affronte Karl Ove Knaugaard en ses livres. Qu'écrire ou peindre peut rendre "capable du ciel" , etc.


    Est-il impensable d'affirmer que Van Gogh, aujourd'hui, eût pu virer terroriste ?Cela demande certes un effort d'imagination en matière de translation culturelle et psychologique, autant que le fait que Vincent n'ait vendu qu'une toile (La vigne rouge) de son vivant, mais qui peut jurer que ce fanatique au caractère de sanglier, oscillant entre la haine de son père ( pasteur borné mais à bon fond comme on dit) et son effort d'être un plus pur chrétien que lui n'en ait pas fait une espèce de Breivik batave ?
    C'est une des questions qu'on se pose en lisant le cinquième tome du Manifeste incertain de Frédéric Pajak, intitulé Van Gogh : l'étincellement.

    pajak05.jpg


    Il a plu très violemment cette nuit sur le bord de mer où nous nous trouvons,au point qu'à un moment donné j'ai pensé: pluie militaire et ensuite: pluie noire; et j'ai souri en me rappelant les tentes canadiennes à doubles toiles de nos jeunes années quand il "roillait" et qu'il fallait juste éviter de faire des gouttières; et c'est à cela aussi que je pense à l'instant en notant ceci sur mon iPhone à dotation provisoire de 4 gigas: que ce que nous cherchons en somme dans la religion, l'art ou la littérature - Karl Ove Knausgaard en est un parfait exemple - est un lieu d'immunité genre chambre à l'abri ou bateau dans l'arbre - j'exclus pour ma part le bunker.
    Pajak l'écrit noir sur blanc: "Vincent nous touche au plus profond. Il fait appel à la part intacte de notre âme. Il vient nous fouiller dans nos entrailles, nous surprendre dans notre nudité".


    L'art hors du commun de Frédéric Pajak, qui relève à sa façon d'une quête contrapuntique du TOUT DIRE, fait alterner un texte de parfaite limpidité et des dessins à la plume d'une beauté parfois saisissante (à preuve l'image des deux garçons dont l'un est debout sur une chaise de jardin comme posée sur l'eau, à la page 21), pour décrire ici , avec une sensibilité et une intelligence du détail significatif sans faille, le chemin de croix d'un croyant-athée-raté-saint homme-caractériel apparemment psychopathe et brave garçon normal et génial en vérité, en quête de son destin personnel que scellera le dessin avant la tardive apothéose des couleurs.

    Soutter133.jpg

    On rapproche parfois la peinture de Van Gogh, autant que les dessins de Louis Soutter (que Josef Czapski appelait un Van Gogh Suisse) de l'art brut, mais c'est aussi mal vu pour l'un que pour l'autre.
    D'abord parce que Van Gogh était un parfait connaisseur de l'art avant de maîtriser le dessin, de même que Soutter connaissait les finesses de la musique et de la littérature; ensuite du fait que ces deux génies hirsutes ont toujours résisté au Gros Animal de la société, comme un Adolf Wölffli (authentique artiste brut celui-là) ou Robert Walser.
    Pajak raconte le long apprentissage de Van Gogh, qui passe par les bordels et les mines infanticides du Borinage, les humiliations amoureuses ou socio-familiales, le sectarisme et l'auto-flagellation, la mesquinerie (y compris la sienne) et l'incroyable compassion christique (insupportable à son père qui n'y voit qu'un cinéma déplacé), la gésine et le délire dépensier, la chaude-pisse et l'extraordinaire fidélité d'un frère le sponsorisant d'une main et l'accablant de reproches de l'autre, enfin quoi: la vie.


    Au tout début de son parcours biographique, Pajak cite une page de son journal perso, daté (le 9 février 2016) et situé aux Saintes-Maries-de-la-mer. C'est pour lui, sur un ton vif à la Houellebecq, l'occasion de pointer le désastre architectural et plus généralement urbanistique de la France actuelle, qu'on pourrait dire l'Europe ou l'Occident puisque Karl Ove Knausgaard fait le même constat.

    pajak03.jpg

    Or j'écris ces lignes au balcon d'un studio surplombant une plantation de yuccas et autre fusains, à cinquante mètre de la mer qui, malgré la pollution, n'a pas changé depuis les temps lointains d'Homère ou moins lointains de Shakespeare ou Rembrandt.

    14333806_10210557300675604_2356003564634350986_n.jpg


    Notre studio en proue sur la mer fait partie d'un assez splendide amphithéâtre architectural à quatre niveaux, juste ouvert sur la mer. Lorsque nous nous y sommes pointés il y a un peu plus de trente ans, le lieu, avec ses jardins et ses piscines occupant le centre de l'hémicycle augmenté, respirait un certain équilibre en accord avec l'idéal naturiste à l'ancienne, style Hermann Hesse au Monte Verita. Sur quoi la classe moyenne s'est enrichie et "libérée" quant aux mœurs, aboutissant notamment à un phénomène abondamment documenté par les écrivains contemporains un peu sérieux mais pas forcément bégueules, d'Alice Munro (très attentive à la libération sexuelle et au crash des mariages dès les années 50, aux bifurcations existentielles et aux femmes qui s'en vont...) à Michel Houellebecq qui fut le premier, dans Les Particules élémentaires, à décrire l'apparition en masse des échangistes partousards dans le cercle moralement plutôt corseté (!) des naturistes de Cap d'Agde.

    14316899_10210557301395622_1414163352611268734_n.jpg


    Or voici, sous nos fenêtres latérales, cette horreur architecturale que nous appelons "le boulon", en lieu et place de l'espace vert et des anciennes piscines pleines de mômes joyeux, sous la forme d'un bunker cycloïde refermé sur la branloire collective de son jacuzzi, strictement réservé aux couples échangistes et où les enfants ne sont donc point les bienvenus...
    Quel rapport avec Van Gogh ? Karl Ove Knausgaard ou Frédéric Pajak le verraient très bien tant ils sont attentif à ce qui distingue la qualité humaine ou artistique du toc, le simulacre de liberté de la vraie indépendance personnelle, etc.


    Une toile de Van Gogh se vend aujourd'hui plus de deux ou vingt millions de dollars. Quel rapport avec Vincent ? Au kiosque d'à coté se vend le troisième tome de La pucelle du cap d'Agde, probable sitcom de cul à clefs ou pas. Quel rapport avec la littérature ? Depuis l'arrivée des échangiste évidemment (?) bienvenus pour leur fric, les autoproclamés libertins s'enfilent à vue sur les dunes, au milieu de voyeuses et voyeurs hébétés qui applaudissent chaque perfo. Quel rapport avec l'amour et la vraie liberté ?
    Lady L et moi nous accommodons plus ou moins de tout ça, vu qu'on peut regarder ailleurs, quitte à défier le baron de Coubertin en ne participant point à la cacade collectiviste.

    1313962-Vincent_Van_Gogh_le_Champ_de_blé_aux_corbeaux.jpg
    Lors de notre dernier grand tour de ce printemps, de Bruges à Cabourg en passant par Arnhem, nous nous sommes arrêtés à la Fondation Kröller-Müller comptant une soixantaine de toiles de Van Gogh. Il y avait là, au milieu des forêts et des landes, des centaines de pèlerins plus ou moins passionnés de peinture (quelle police esthético-intellectuelle pourrait en juger ?) et soudain c’était là: cette présence sans pareille en son feu noir et jaune, rouge et vert, de couleurs à se flinguer.


    Ah, les couleurs et les douleurs de Van Gogh. Rien qu'à les évoquer, à l'instant, voilà que l'orage tonne au-dessus de la mer. Les dieux du tonnerre cherchent la porte du Glamour pour s'y défoncer ! Aux abris les cabris ! À demain d’autres douleurs et couleurs !

  • Pour tout dire (24)

    250315-Karl-Ove-Knausgaard.jpg

    À propos de ce que sous- entend l'effort de TOUT DIRE, dans Un homme amoureux de Karl Ove Knausgaard, en éclairant les interzones de la vie trop souvent jugées non intéressantes, où se dévoile (parfois) notre vraie personne, etc.

      


    À en croire son compère Geir, qui est revenu un peu changé de l'expérience qu'il a vécue à Bagdad en tant que bouclier humain, Karl Ove Knausgaard est le genre d'écrivain qui sait émouvoir aux larmes avec un texte d'une vingtaine de pages évoquant un personnage qui va aux toilettes...

    geir_2_cchristina_ottosson_oygarden_lite.jpg
    La remarque de Geir se trouve à la page 159 d'Un homme amoureux où il est longuement question des retrouvailles, à Stockholm, des deux amis originaires de deux îles norvégiennes voisines, qui ne se sont plus vus depuis des années et que rapproche soudain la décision de Karl Ove de quitter sa femme Tonje après des années de cohabitation puis de mariage, pour s'établir dans la capitale suédoise que son ami lui décrit comme belle et froide, pleine de gens très disciplinés et très supérieurs (croient-ils) aux rustauds norvégiens, ce que le nouvel arrivant entend sans le prendre au mot vu qu'il se méfie des généralités et que son problème du moment est ailleurs.

    Techfoliance_sweden-fintech-market-700x325.jpg


    Quel problème ? Celui de vivre, de survivre sans être sûr de vouloir vraiment vivre sans Tonje que son départ subit a fait pleurer autant que lui, et le voici bousculé par Geir qui veut lui présenter Stockholm et des gens qui pourraient lui dégoter un appartement - Geir qui lui parle de son dernier roman (ou plutôt son premier, Hors du monde, non traduit en français) en le félicitant de s'être tant exposé avec cette histoire de prof amoureux d'une élève de treize ans dont il croit que c'est "du vécu" alors que Karl Ove a tout inventé, ou du moins en était persuadé jusque-là - en réalité la fille avait seize ans et lui dix-huit, et d'ailleurs l'important du roman lui semble tout ailleurs mais à vrai dire il buvait beaucoup à cette époque etc.
    Ce que dit Geir à propos du personnage qui va aux toilettes n'est évidemment qu'une façon de parler, comme lorsque Tchékhov se targuait d'écrire une nouvelle à partir d'un cendrier.
    Geir lui-même a écrit un livre sur l'univers de la boxe, dont Karle Ove envie la solide observation, alors même qu'il préférerait lui-même écrire des essais au lieu de traîner sur des projets de roman, mais chacun son job et celui du lecteur est alors de faufiler son propre chemin , donc je me rappelle Stockholm cette année-là, avec ce prétendu ami qui me rabaissait sans arrêt, la splendeur glacée de cette prétendue Venise du nord sans une terrasse où se poser ni un vieux bistrot comme à Amsterdam ou au Dorsoduro- et putain ce que cette crise existentielle du paumé m'a rappelé telle ou telle année, et tous ces personnages, ces intellos prétentieux et ces poétesse péteuses, et nos discussions de vieux ados à n'en plus finir et tutti quanti...

    TCHEKHOV.jpg
    On est du côté de Tchékhov, oui, et parfois des lumières des nouvelles les plus épurées de Charles Bukowski, mais avec une théâtralité tout à fait originale, qui inscrit chaque scène dans son espace-temps comme protégé par une sorte d'immunité - tel, oui, me semble ce très attachant Homme amoureux...

    1107639_f.jpg.gif

  • Troubles divers

    littérature

    Le troublent les jambes des choristes chantant Jean-Sébastien Bach au fond de la cathédrale, qu’il aimerait applaudir une seule fois dans sa vie en jupons de satin blanc - le choeur des liserons divins à doubles tiges.

    La trouble la bosse sous le jean.

    Le troublent les mégots marqués de rouge qu’il recueille à la dérobée et qu’il aligne sur sa table de verre avant de leur mettre des lèvres.

    La trouble la complicité des cuisiniers, des casseroliers et autres jardiniers.

    Le troublent les belles divorcées qui emmènent leur fils unique à la neige, et le bain qu’elles lui donnent le soir, et ce qu’elles lui racontent de l’autre en oubliant de boire le vin qu’il aimait.

    La trouble sa raie d’enfant dans ses cheveux.

    Le troublent les improbables combinaisons lexicales, du style Madame fourre, le casseur sanglote, on se croirait dans une académie de sous-entendus, voudriez-vous me servir la langue à la nage...

     

    (Extrait de La Fée Valse)