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Mémoire vive (113)

 
Ceci de Philippe Rahmy, que je reprends en partie à mon compte, tant l’amour, tel que je le ressens et le vis tous les jours, excède les mots de l’amour: « L’amour est mon seul besoin, un amour troué, disloqué, mais obstiné, tout entier ramassé dans la littérature, notre petite éternité avant la mort ».
 
Ce dimanche 1er octobre. – Le ciel était tout plombagin ce matin à sept heures, puis il s’est découvert en bleu brumeux d’automne approprié à un 1er octobre que marquera, peut-être, la venue au monde de l’Enfant.
 
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Pour ma part je reprends la rédaction de ma prochaine chronique de Bon Pour La Tête que je vais pimenter d’un extrait d’Aux confins du monde de Karl Ove Knausgaard :
 
« Ravissement.
« Et puis il y avait le silence. Le bruissement de la mer là-bas, nos pas sur le gravier, un bruit par-ci par-là quand quelqu’un ouvrait une porte ou appelait, tout était enveloppé de silence, comme s’il montait de la terre, émanait des choses et nous enveloppait d’une façon que je ne formulai pas comme originelle mais ressentais comme telle, car je pensais au silence des matins de Sørbøvåg quand j’étais enfant, le silence sur le fjord, à l’abri du versant de Lihesten, à demi caché par la brume. Le silence du monde. Il était là aussi pendant que je montais le côte, ivre, avec mes nouveaux amis et, bien que ni lui ni la lumière ne fussent l’essentiel, ils comptaient pour leur part.
« Ravissement.
« Dix-huit ans et en route pour faire la fête »…
 
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J’apprends ce soir, avec autant de stupéfaction que de tristesse, la mort de Philippe Rahmy, dont je comprends maintenant le silence de ces derniers jours après nos derniers échanges. Mort subite à ce qu’il semble, comme celle de Maître Jacques. Méchante mort d’une espèce d’enfant demeuré, d’ange mal portant et de juste à sa façon – comme un saint poète malmené par la vie et montrant un courage de héros en armure malgré ses os de verre, mort fauché en plein vol alors qu’il avait encore, sans doute, tant à dire...
 
Ce lundi 2 octobre. L’Enfant vient de naître, à 15h47. Nous ne savons pas encore son prénom mais il a l’air entier et tout joli dans les bras de notre fille qui sourit aux anges. Me rappelle tant deux autres naissances qui ont changé notre vie, et me ramène à ma bonne amie et à notre vie – notre précieuse vie.

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Ce mardi 3 octobre. Nous avons fait connaissance, cet après-midi, de notre petit Anthony Nolan – tel étant le prénom que ses parents lui ont choisi ce matin -, et ce fut une tendre émotion de découvrir ce tout petit Monsieur aux minuscules mains déjà parfaites, et notre fille en maman – notre toute petite fille en maman !
 
Ce mercredi 4 octobre. Je sors à l’instant de la vision de presse des Grandes traversées, du réalisateur David Maye, qui m’a beaucoup touché et m’a fait penser aussitôt à ce que nous vivons ces jours avec la naissance du petit Anthony Nolan. En outre ce beau film, qui met en rapport les derniers mois de la mère du réalisateur, cancéreuse en phase terminale, et la venue au monde de la fille de sa sœur, m’a rappelé le regard de Knausgaard sur son enfance et sur son entourage, procédant de la même honnêteté, pure de tout pathos, et de la même tendre attention.
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Le film se veut modestement documentaire, mais son montage est plutôt celui d’un poème vital.
 
 
 
Toujours plus intéressé, littérairement et affectivement, par la lecture de Knausgaard, pour sa façon de restituer le temps et l’espace de son adolescence et de sa jeunesse, dans Aux confins du monde, relatant son séjour de jeune enseignant parachuté dans un village du nord de la Norvège. Vraiment il y a là une ressaisie de la réalité vécue, d’une fraîcheur et d’une honnêteté qui va bien au-delà de la plate remémoration décriée par les pédants ou les fumistes du milieu littéraire parisien.
 
 
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Egalement captivé par la série Designated Survivor, développant le thème d’une présidence américaine « accidentelle », après l’anéantissement du Capitole et du gouvernement, dont le protagoniste est un secrétaire de ministère de l’environnement et de l’urbanisme soudain propulsé, à son corps défendant, au premier rang de la gouvernance mondiale, avec sa brave femme écolo et ses beaux enfants. Ce nouveau président non élu est en somme l’anti-Trump à tous égards, et sa façon de gouverner en homme de bonne volonté, qui s’impose peu à peu, mérite plus qu’un regard de dédain…
 
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Je viens de reprendre mon commentaire de la Commedia, en écho à la lecture de la nouvelle traduction de René de Ceccaty, à la fois claire et très lisible, toute conçue en octosyllabes aussi fluides que « musicaux ». La longue introduction très érudite à cette attrayante version sans notes (!) est également d’un grand intérêt, notamment pour ses observations sur les problèmes de traduction, après un bel hommage à celle de Jacqueline Risset. C’est d’ailleurs en suivant ces deux versions, plus le commentaire de Mégroz, que je vais continuer ma traversée en me forçant à plus de régularité.
 
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Contre toute attente, le livre consacré par Michel Onfray à la vie et aux œuvres de Thoreau me plaît assez, alors que les dernières interventions publiques du personnage, notamment contre Emmanuel Macron, m’ont plutôt horripilé par leur ton et leurs termes.
 
D’entrée de jeu, cependant, son chapitre consacré aux Grands Hommes ne laisse de m’agacer, avec son éloge de la volonté de puissance si mal accordée aux figures d’Emerson et de Thoreau, mais les éléments documentaires qu’il apporte ne sont pas sans intérêt. Le lascar parle assez bien de ce qu’il aime, mais ce qui est exaspérant, et ça s’aggrave de page en page, est sa façon de dénigrer tous ceux qui n’entrent pas dans le cadre de son idéologie libertaire, à commencer par ses collègues profs d’université (comme s’il était au-dessus d’eux) et les médias après lesquels il ne cesse de courir.
 
 
Il y a huit ans , jour pour jour, que Maître Jacques s’effondrait en séance publique, à Payerne, foudroyé par une crise cardiaque, mais je me demande qui aujourd’hui se soucie de sa postérité, alors qu’on a parlé à sa mort, et assez bruyamment, d’un AVANT et d’un APRÈS Chessex ; mais les gens des Archives littéraires me disent que son fonds ne suscite guère de consultations ou de demandes quelconques, et j’ai l’impression d’être l’un des seuls à entretenir tant soit peu son souvenir, non sans réserve mentale au demeurant…
 
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La lecture de La Divine Comédie suppose autant d’attention que de résistance positive, si j’ose dire, à savoir plus précisément: de réserve critique liée au postulat de la foi chrétienne autant qu’à l’idiosyncrasie culturelle du XIVe siècle, etc.
 
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La lecture du livre de Michel Onfray sur Thoreau m’intéresse et me fait sourire, non sans un grain de sel ironique, tant il y a là-dedans, en mélange à la fois mégalo et démago, de justes observations et de raccourcis réducteurs ou jobards. Michel Onfray voudrait tout dire sur tout, il occupe le terrain, il sature les vitrines de librairies et les estrades médiatiques, il est partout, il prétend à la connaissance universelle ; il y a chez lui quelque chose de l’hyperactivité bricoleuse de Bouvard et Pécuchet, avec une volonté de puissance et comme un besoin de revanche sous-jacent très particulier, une précipitation enfin qui va complètement à l’opposé de la démarche solitaire et contemplative du philosophe dans les bois.
Finalement ce livre, qui tourne au traité de développement personnel en version gauchiste, ne fait qu’alimenter une vision du monde simpliste avec sa façon de prôner la simplicité. Quant à Thoreau, il passe bonnement sur le lit de Procuste d’un équarisseur « libertaire » dont l’utopie relève de la fantasmagorie immature.
 
Ce jeudi 12 octobre. - C’est avec tristesse que j’ai appris tout à l’heure, en ouvrant une enveloppe affranchie en Allemagne au liséré noir, la mort de mon cher Thomas – mort subite et inattendue à ce qui est précisé, le 2 octobre dernier à Schelklingen.
Sa disparition brutale me chagrine d’autant plus que j’avais prévu une virée prochaine en Souabe et que j’allais le contacter pour lui en parler. Aussi, j’aurais aimé passer plus de temps avec lui en tête à tête pour évoquer nos vies, après deux mois estivaux partagés en notre adolescence et cinquante ans sans nous voir, suivis de trois ou quatre revoyures depuis que je l’avais relancé dans son chalet valaisan où nous nous sommes retrouvés bien plantureux tous deux et bien recuits, mais «en phase» à divers égards, et nos bonnes amies frayant gentiment elles aussi.
 
Ah mon Thomas, le bel ami blond de mes quatorze ans au physique de pur Aryen semblant sorti de la collection Signe de poste, lisse et parfumé à l’eau de Cologne 4711, et ses parents adorables s’activant de concert à la Praxis du Herr Doktor, et le petit frère Goetz alias Luppi ; nos balades le long du « jeune » Danube et par les forêts, nos baignades dans la piscine familiale, la chasse avec le père, et l’année suivante nos retrouvailles à Lausanne et le tour du lac en vélo, nos premières cigarettes et notre chaste amitié particulière, etc. Et voilà bien ce qui menacera de plus en plus les jeunes gens de nos âges, tout à coup : crac dans le sac !
Dessin original de Matthias Rihs.
 
J’avais abordé le livre de Michel Onfray sur Thoreau avec un mélange d’intérêt et de quasi adhésion, mais cette impression semi-positive, après le début en fanfare sur les « grands hommes », a été gâchée en crescendo par la jobardise du lascar, qui en arrive à distiller des « règles de vie » bien dignes d’un prêcheur de gauche. J’ai pas mal peiné sur cette onzième chronique consacrée à la lecture de Thoreau selon Onfray, mais aussi selon Jim Harrison et Annie Dillard, or il me semble avoir dit l’essentiel sans trop assassiner le pauvre graphomane.
 
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Gombrowicz à propos de Witkacy : «Ce graphomane de génie». Ce qui était un peu mesquin, mais en somme juste. Et bien plus juste alors la qualification, aujourd’hui, d’un Michel Onfray dont on dirait que c’est un graphomane sans génie, qui se la joue grand homme en selfie…
 
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La lecture de Knausgaard me ramène à la question du tout-dire. Je vais me concentrer sur ce livre avant d’en tirer une nouvelle chronique que je cadre ainsi à l’attention de Matthias Rihs, mon illustrateur préféré : « Cher Matthias, encore merci pour cette peinture splendide captant en couleur le lyrisme naturaliste de l’anar des champs que je lis toujours à petites doses tranquillisantes comme à la contemplation silencieuse de la pousse des haricots - Thoreau en a planté des carreaux géants et il se demande ce qu’ils pensent de lui!
Ma prochaine chronique portera sur un autre énergumène du nom de Karl Ove Knausgaard, qui raconte sa vie dans une fresque autobiographique fluviale à grand succès dans les pays scandinaves et anglo-saxons et qu’on a dit le Proust norvégien. Du coup certains pédants français lui ont râpé sur le blouson au motif qu’il écrit simple et parle d’un monde qui est le nôtre avec un père glacial et chiant (une espèce de socialiste moralisant et méchant avec ses fils) fuyant dans l’alcool et terrifiant l’enfant et l’ado, les 500 premières pages étaient consacrées à sa déchéance et à sa mort et ensuite on a eu droit à l’enfance et après ça a été la première femme et le divorce de Karl Ovee et dans le 4ème tome que voici c’est le premier poste de jeune enseignant de 19 balais dans un port du nord où il fait nuit la deuxième partie du récit qui s’intitule Aux confins du monde.
Karl Ove Knausgaard.
 
J’aime beaucoup cette façon de tout dire et surtout de parler de ce qui est un peu gauche et un peu con voire ridicule quand on a seize ans et qu’on décroche son premier poste de critique rock dans un magazine du coin et qu’à dix-huit ans on bande dès qu’on voit une girl et qu’on se cuite à mort et qu’on veut devenir aussi grand qu’Hemingway et qu’on ressent tous les détails de la vie et du fjord et des élèves ricanants et des gens du bled qui se connaissent tous et le frère aîné et les Danoises qu’on essaie de tirer et la nouvelle Stratocaster et les Stones qu’on n’aime pas et Simple Minds qui virent commercial, bref la vie.
Un charme incroyable. Tu te retrouves à 14, 17, 12, 42 ans avec tous ces gens et Breivik qui flingue 89 gamins et certains qui croient à la vie éternelle et lui pas. De Dieu ce que c’est beau ces maison en bois bleu au bord du fjord et ces odeurs de poissons et de femmes et la fille rêvée qu’on ose pas lui dire, etc.
Vous voyez ça ? C’est la nuit en plein jour et c’est beau comme un blues de Björk ou de Sinead O’Connor la punk-nonne qui chante Mother do you think they drop the Bomb, etc Belle journée en été indien, l’artiste ! Amitiés, JLs. »
Dessin original de Matthias Rihs pour la chronique de BPLT.
 
 
Ce jeudi 19 octobre. - Très crevé hier soir par notre marche d’une heure (!) du Gornergrat à Rotenboden et trois décis (!!) de Chianti, je me réveille à deux heures et trouve deux ou trois bonnes formules pour ma chronique sur Knausgaard, à commencer par sa première phrase: « Vous n’en avez peut-être rien à souder, mais moi ça me parle, et je ne suis pas seul. Si ça ne vous intéresse pas de savoir ce que ressent un jeune Norvégien qui se réveille avec un slip poisseux et n’en trouve pas de rechange parce que sa mère n’a pas eu le temps de faire la lessive , si cela vous bassine, passez votre chemin… »
Lady L. au Gornergrat, avec Snoopy.
 
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La question du degree, comme l’entendait Shakespeare (notamment par la voix d’Ulysse dans Troïlus et Cressida) est aujourd’hui à réévaluer à tout moment pour faire pièce à la confusion générale.
 
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La littérature d’anticipation reste assez marginale aujourd’hui, plus que la littérature policière, et les grands auteurs « littéraires » relevant de ce qu’on appelle abusivement la science fiction, sont peu nombreux, et c’est donc une surprise que de revenir à Doris Lessing par un roman conjectural au titre étrange – Les mariages entres les zones trois, quatre et cinq -, immédiatement captivant par ses résonances aussi profondes qu’inattendues, qui me semblent prolonger les observations d’un Bruno Latour sur la dialectique du féminin-masculin, et plus largement sur nos rapports avec la Terre, dans son dernier essai initulé Où atterrir.
 
Ce mercredi 25 octobre. Pas en forme aujourd’hui. Comme des vertiges, et soudain voici qu’une petite guêpe me poursuit de ci de là sans que je ne puisse ni la chasser ni l’occire, à croire qu’elle le fasse exprès, connaissant ma phobie…
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Très bonne surprise ce soir, accompagnant un message d’un des collaborateurs des Archives littéraires de la Bibliothèque nationale : la découverte du catalogue complet, en l’état actuel, des 50 cartons de mon fonds dûment classé par une jeune stagiaire - une vaillante Pauline Bloch dont j’apprends qu’elle a été très intéressée par le contenu de mes archives. Pour ma part, c’est avec autant d’émotion que d’intérêt que j’ai découvert ce vaste et minutieux inventaire dont tous les objets revivent pour ainsi dire de se trouver décrits par le détail, jusqu'aux lettres et multiples papiers isolés qui restaient entre les pages de mes nombreux carnets et autres albums. Ce qui me touche, surtout, c’est l’attention réelle que semblent susciter mes archives, dont je présume qu’on n’imaginait pas la richesse et moins encore la beauté plastique, avec leur foison d’aquarelles, notamment.
 
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La qualité majeure des récits d’Annie Dillard me semble tenir à leur capacité d’intensifier la présence - notre présence au monde -, et notamment notre présence devant la nature.
 
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Certaines gens – certains beaux esprits plus précisément -, se sont bien moqués de l’usage fréquent que j’ai pu faire – et continue de faire – du terme de métaphysique, mais leur réaction, leur ricanement (ah, ah, ah), leur supérieur haussement d’épaules m’en disent plus sur eux que sur moi, car je sais, moi, de quoi je parle alors qu’eux ne veulent surtout pas évoquer ce qui, pour moi, n’est en rien borné à l’histoire de la philosophie, au sens académique (ou anti-académique, ce qui revient au même) mais ressortit juste à un sentiment ontologique fondamental que Witkiewicz a exprimé mieux que personne et dont je me sens aujourd’hui aussi proche qu’à mes vingt-cinq ans, à savoir qu’il y a un vertige décidément métaphysique à percevoir le fait qu’on est soi et pas un autre, etc.
 
Ce samedi 28 octobre. - En train de revenir à un lieu intérieur de mes territoires sensibles qui furent mes refuges immunitaires entre, disons, quatorze et dix-huit ans, dans mes cabanes successives et autres réduits, en tel galetas de notre maison natale ou en tel poulailler désaffecté que je réaménageai à ma guise.
 
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La lecture d’Une enfance américaine d’Annie Dillard, autant que celle de L’amour des Maytree, contribue à cette plongée rétrospective que je vais tâcher de développer dans Retour amont. Dans cette optique, je sens le projet des Jardins suspendus rebondir de façon plus concertée et peut-être plus concertante, au fil d’un nouveau récit lié et plus organiquement structuré...
JLK, Pinson du nord. Gouache pour S. le 23 novembre 2017.

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