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  • Ceux qui restent ouverts

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    Celui qui ne l'ouvre que sur demande ferme / Celle qui impose la fermeture du cercueil en dépit de l'heure tardive / Ceux dont la mer impose le rester-partir / Celui qui reste entrouvert à l'instar de l'huître taoïste / Celle qui se fait un plan bronzage intégral neurones compris / Ceux qui jouent l'Ouverture Nabokov en souvenir de Pnine l'Ancien / Celui qui estime que la morosité est un péché mortel /   Celle qui très imbue d'elle-même en devient imbuvable / Ceux qui se mettent en boîte sans l'ouvrir / Celui qui se livre à une pesée d'intérêt pour toute chose au risque d'en rester tout chose / Celle qui a trouvé refuge sous le petit parapluie bleu du Monsieur belge / Ceux qui cette année-là en Chine lancèrent le "mouvement des parapluies" /  Celui qui s'ouvre au Totalement Autre genre poète Tang sur le quai du métro / Celle qui n'a jamais souscrit à l'indignation à bon marché / Ceux qui a trop l'ouvrir ont la gueule de bois / Celui qui relit La Longue Marche de Simone de Beauvoir pour en vérifier l'insondable stupidité / Celle qui s'ouvrant à la dictature chinoise affirme que le peuple veut ce que veut le régime dans la mesure où le régime veut ce que le peuple veut / Ceux qui se forgent une impunité a posteriori genre Sollers et la Chine maoïste / Celui qui est ouvert au débat en cercle fermé / Celle qui laisse entrevoir la perle de son brillant intellect à l'instar de l'huître agrégée de lettres / Ceux qui votent pour la fermeure des boîtes de Pandore / Celui s'ouvre les veines au figuré donc en restant propre genre Sepp Blatter feignant la repentance mais pas trop / Celle qui ouvre le vasistas sans se demander pourquoi / Ceux qui déclenchent un courant d'air en ouvrant les hostilités / Celui qui ouvre une brèche de silence dans le mur du son / Celle qui va dans le mur de son air décidé de cheffe de projet / Ceux qui menacent les sardines de leur ouvre-boîte en inox / Celui qui traite le goujon de goujat sans preuve tangible / Celle qui prétend que Robbe-Grillet n'était qu'un butor / Ceux qui pratiquent la discussion à femeture-éclair sur le côté au cas où, etc.       

    Image: les dunes de Cap d'Agde, aquarelle.

     

  • Une énigme

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    …Et qui se demande, je vous le demande, ce que se demande le banc public quand le public s’en va ? Qui se le demande ? Est-ce qu’il y a un public pour ce genre de demandes ? Est-ce que le banc public, entre chien et loup, peut soumettre sa demande à quelque autre public que le chien et le loup ? Des clous ! Il n’y a que le public qui puisse répondre à cette demande, et le public ne reviendra jamais que pour poser son cul sur le banc public sans se demander ce qu’il se demande…
    Image : Philip Seelen

  • La passion de lire

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    Entretien de JLK avec Jean-Michel Olivier

    – Votre livre, Les Passions partagées - lectures du monde, reprend vos carnets de 1973 à 1992. Il s'arrête là où commençait L’Ambassade du papillon qui avait un ton plus politique et polémique. Comment avez-vous conçu ces deux livres ?
    - Le projet des Passions partagées remonte aux années 73-74 et sa forme a cristallisé à ce moment-là, combinant des éléments de carnets personnels et des textes plus élaborés de diverses tonalités, lyrique ou critique, intimiste ou discursive, se rapportant à mes lectures, rencontres et autres expériences formatrices. Cette forme du livre-mulet qui mêle les genres dans une même coulée à valeur de chronique, correspond à mon besoin de concilier des aspects divers voire antagonistes, de ma perception et de mon écriture, oscillant à tout instant entre l’apollinien et le dionysiaque, le cérébral et l’affectif, le nord et le sud, l’ondulatoire et le corpusculaire, ainsi de suite. La forme fragmentaire des Feuilles tombées de Vassily Rozanov, les Greguerias de Ramon Gomez de La Serna ou le Journal de Jules Renard m'ont tenu lieu de références dès ces années-là. Plus récemment, j’ai retrouvé cette forme dans La patience du brûlé de Guido Ceronetti. Je pourrais citer aussi les Journaliers de Marcel Jouhandeau et les carnets de L’Etat de poésie de Georges Haldas, dont les épiphanies familières touchent aux mêmes instants de présence concentrée que j’appelle, pour ma part l’état chantant  dans un des premiers textes de ces Passions. Ce livre existait donc dès 1973 et s'est développé sous de multiples titres, non sans de longues interruptions. Du moins n'ai-je cessé d'y rêver comme à une synthèse poétique de ces années de formation. Quant à L'Ambassade du papillon, il procède d'un simple découpage des carnets que je tiens irrégulièrement depuis 1967 et quotidiennement depuis 1982, atteignant désormais un volume de 200 à 300 pages par année. Bernard Campiche a été le premier à s'intéresser à une publication de ce journal, dont j'ai choisi de retenir initialement sept années (1993-1999) courant entre la fin d'une relation décisive (avec Vladimir Dimitrijevic et L'Age d'Homme) et une nouvelle étape marquée par le développement plus intense de mon travail personnel lié, notamment, à l'amitié et au soutien de Bernard Campiche.
    – Ce qui frappe dans votre livre, c'est cette idée magnifique que la lecture (avant même l'écriture) est ce chemin vers l'autre, cette attention, cette écoute constante, qui est le premier véritable partage. En quoi l'expérience silencieuse et solitaire de la lecture modifie-t-elle (et a-t-elle modifié) votre vision du monde ?
    - A vrai dire tout m'est lecture et je m'efforce de faire miel de tout. Les livres m'ont toujours accompagné partout et continuent d'être de plus en plus présents, mais j’absorbe autant dans un buffet de gare ou en voyage qu’en lisant ou en conversant avec des amis. Ma vision du monde est probablement la somme de tout ça. Ceci dit, pour en revenir au silence et à la solitude que vous évoquez, mon expérience fondatrice de lecteur du monde date de mes premières balades solitaires dans la forêt passées à mémoriser des poèmes de Baudelaire ou de Nerval, de Verlaine (mon préféré) ou d’Apollinaire, entre 13 et 14 ans, qui m'ont fait ressentir l'insondable saisissement d'être tel individu et pas un autre. Par la suite, les mots de René Char et de Gustave Roud, vers 18 ans, puis les mots de Charles-Albert Cingria, vers 25 ans, m’ont éveillé à ma propre musique…
    – Votre livre montre que la lecture n'est pas seulement " une pratique jalouse " et élitaire (Mallarmé), mais qu'elle nous ouvre la voie du déchiffrement du monde, et permet de nombreuses rencontres. Les portraits que vous tracez (Gripari, Czapski, Haldas, Jaccottet, Tournier, Gustave Roud) sont révélateurs, à cet égard, par leur empathie vive, leur curiosité, leur précision. Un livre ouvre-t-il nécessairement sur une rencontre ?
    - Tout dépend de ce qu'on appelle rencontre. Avant notre première entrevue, en 1973, Georges Haldas avait insisté sur le fait qu’il désirait une rencontre et pas une interview. Et de fait, c’est d’une rencontre que je me souviendrai toujours, ce premier après-midi au Domingo de la rue Michel-Servet, que j’évoque d’ailleurs au début du livre. Cela dit, j'ai rencontré Haldas dans ses livres plus encore que dans les cafés de Genève ou lors de nos soirées chez nos amis communs, et mes rencontre de Philippe Jaccottet ou de Gustave Roud se réduisent à deux moments de belle présence humaine. Pierre Gripari et Joseph Czapski étaient des amis plus que tel écrivain ou tel artiste, mais leur rencontre a plus compté pour moi que celle de maints écrivains ou artistes. Les quelques portraits que je développe en outre (de Pierre Jean Jouve, Vladimir Volkoff, Patricia Highsmith, Alexandre Zinoviev, notamment) correspondent au relief de chaque personnage en résonance avec la lecture de leurs livres. Si j'avais voulu faire du tourisme littéraire, j'aurais pu en croquer cent autres, mais telle n’était pas du tout mon intention. Ici et là. je me suis laissé aller à parler de la ménagerie littéraire, où l’animal Tournier voisine avec le Sulitzer, auxquels je pourrais ajouter aujourd’hui l’Houellebecq ou le Beigbeder… En fait, et c’est sans exception en ce qui me concerne, je crois avec Proust que le vrai moi de l’écrivain est dans son œuvre et que l’individu nous donne rarement autant que celle-ci. Au demeurant, la plupart des auteurs sont de terrifiants égocentriques, et c’est en somme naturel. Pierre Gripari me disait «qu’est foutu celui qui ne se gobe pas » , et je croyais alors qu’il avait tort, mais c’est le contraire que je pense maintenant. Cela n’exclut pas l’attention aux autres ni le partage des passions, mais le fait est que, le plus souvent, l’écrivain est soumis à la loi jamais formulée de «mon verbe contre le tien ». Autant dire que, pour l’essentiel, mes meilleures rencontres furent occultes: ainsi de Charles-Albert Cingria qui est mort en 1954, d’Anton Pavlovitch Tchékhov que je n’ai rencontré qu’en rêve en compagnie de Fellini et de Pessoa (aimable trio dans un café de Florence), de Stanislaw Ignacy Witkiewicz et de Witold Gombrowicz, de Paul Léautaud et de Dino Buzzati, de Flannery O’Connor ou de Thomas Wolfe, de Marcel Proust et de Vladimir Nabokov (dont je garde un Argus bleu dans un sachet de papier pergamin) pour ne citer que les plus proches et les plus constants de mes vrais « amis ».
    - Quelles sont, dans cette perspective, les rencontres les plus importantes de votre vie ?
    - Comme je perçois la réalité de manière symphonique, je ne pourrais dire que telle rencontre a compté plus que telle autre, pas plus que telle partie d’un tableau de Bonnard m’a plus marqué que telle autre d’un tableau de Soutine, ou telle de nos filles m’est plus chère que l’autre. Chaque être qui m’a révélé quelque chose a compté, mais je pense avec Pascal que nous ne formons qu’une personne, alors voilà : on embarque tout le monde dans l’Arche e la nave va…
    - Les Passions partagées, c'est aussi, autour des livres et de la lecture, l'attente de celle qui va partager ET changer votre vie. Quel lien voyez-vous entre la lecture et l'amour ?
    - « Observer c’est aimer », écrivait Cingria, et c’est ainsi que je considère aussi la lecture. Lire est une forme d’amour, de même que l’amour est une méthode de lecture. L’Intime est alors le lien, dont procède une aura plus qu’un discours. S’il y a un peu de musique dans mon livre, cela doit tenir à cette intimité diffusée.
    - Vous montrez encore, en racontant votre long attachement à l'Âge d'Homme, comment l'amitié passe à travers les livres, se développe, mais aussi nous force à questionner les autres. En d'autres termes, à se montrer exigeant face aux autres. La lecture implique-t-elle toujours une éthique ? Et laquelle ?
    - Le caniche bien peigné n’aime rien tant que son biscuit, aussi va-t-il vous filer un beau couplet sur l’éthique. Cela me rappelle les pages édifiantes de Pierre Bourdieu sur l’éthique de l’entretien… rarement on a plus mal parlé de l’écoute de l’autre en prétendant donner la recette de ladite Ecoute super-éthique à base de condescendance magistrale… comme le relevait mon ami Gripari, on affiche le mot quand la chose n’y est plus. Trait d’époque. Mais vous avez raison : la lecture devrait bel et bien impliquer une éthique. Le chien fou revendique le droit à l’erreur, à la paresse, à la déprime, à l’aveuglement, voire à la mauvaise humeur passagère, mais lire c’est aussi relire, et c’est aller contre la paresse et l’inattention, la surdité d’un moment ou l’aveuglement d’un autre. C’est précisément à quoi je tends dans Les passions partagées. Ce qui m’a intéressé, c’est le moment que Peter Handke appelait «de la sensation vraie». Je reprends l’autre jour la lecture d’ In memoriam de Paul Léautaud, et dans l’instant je me retrouve au parc Monceau il y a trente ans de ça, lisant pour la première fois ce terrible récit de la mort d’un père noté au chevet de celui-ci. Fort de ce présent perpétuel de la lecture, j’ai essayé de retrouver, à partir de mes notes du moment, mais parfois vingt ans après, la première « sensation vraie » et sans tricher, donc sous l’égide d’une éthique. Sans tricher, la première lecture de Mars de Fritz Zorn m’a agacé à proportion de l’engouement convenu d’un peu tout le monde. Puis j’ai redécouvert ce livre dans une autre disposition d’esprit, sans tricher non plus. Mais allez, sans tricher : mon œil, parce que toute notation et reprise, toute reconstitution sont mise en scène et rajout. Ou plutôt disons: valeur ajoutée. Donc la «tricherie » serait une composante de l’art, et l’éthique, alors, une espèce de mesure. Mais la mesure de Léautaud exclut-elle la démesure de Dostoïevski ? L’éthique serait finalement question d’attention. Le diable est celui qui disperse, tandis que la poésie unifie. L’éthique consisterait à tendre a toujours plus de clarté et de précision à la pointe, plus d’honnêteté et de sincérité. Souvenir récent : sur la même page du quotidien 24 heures, j’écris pis que pendre de L’économie du ciel de Jacques Chessex, que j’estime un grave péché contre l’éthique littéraire, pour célébrer parallèlement Les Têtes, magnifique suite de portraits du même auteur, publiée à la même époque. Ce n’était pas ménager la chèvre et le chou ou souffler le chaud-froid, mais appliquer la même rigueur à deux livres illustrant respectivement l’égarement et l’accomplissement d’un talent. L’éthique enfin serait un work in progress de tous les jours, question d’obstination et de ferveur.
    – Votre livre s'achève sur un très bel hommage – en forme de requiem – à votre mère. La grande raconteuse d'histoires, la pourvoyeuse de mots, celle qui vous emmenait « loin de la maison sans la quitter ». N'est-ce pas là le premier partage, la première expérience de cette passion que vous défendez à travers tout votre livre ?
    - Mes parents n’étaient pas de grands intellectuels mais ils nous disaient : « Ecoute… » ou bien « regarde ! », et ce fut un premier partage à vie.

    Cet entretien a été publié par la revue Scènes Magazine.

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  • Ceronetti le vif ardent

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    Un sourcier du verbe aux véhémences de quêteur d'absolu. Cioran voyait en lui un «admirable monstre», Fellini raffolait de son théâtre de marionnettes, et La Patience du Brûlé signale un écrivain d'une saisissante originalité. Une (première) rencontre en 1995.

     

     «  La vie fait passer, à travers notre pauvre chair, des projectiles, et des poignards», murmure le petit homme à l'imper soigné et au joli béret basque, qui manie notre langue avec un raffinement souverain, à peine voilé d'un accent. 

     

    «On est blessé, mais aussi cela aiguise. Somme toute j'ai vécu en curieux. En amateur. Tout ce que j'écris vient de la vie. C'est en feuilletant la vie que j'ai découvert des choses»... 

     

    De ces «choses de la vie» dont les journaux sont pleins,Guido Ceronetti s'étonne que ses pairs fassent si peu de cas. «Je ne comprends pas que les écrivains italiens d'aujourd'hui se désintéressent à ce point du monde terrible qui nous entoure. On dirait qu'ils vivent en aveugles. Seul, peut- être, mon ami Guido Piovene avait le sens des problèmes de l'époque. Pour ma part, je me suis toujours passionné pour le crime. Il y a là un tel mystère. Et c'est la base, en outre, de toute légende»... 

     

    Est-ce un écrivain «engagé» au sens habituel qui s'exprime ainsi, un «témoin de son temps» selon l'expression consacrée? Et Guido Ceronetti aurait-il donné dans la narration criminelle? Pas vraiment. Mais on sait l'implication virulente du chroniqueur de La Stampa dans la réalité italienne. Anticommuniste en un temps où cela valait d'hystériques condamnations, puis s'en prenant aux pollueurs industriels et aux barbares de la décadence culturelle, il s'est fait détester tous azimuts par sa virulence d'imprécateur et sa position de franc-tireur pauvre. 

     

    Ceronetti30001.JPGCar Ceronetti vit de rien dans un bourg de Toscane, loin des cercles littéraires ou académiques. Il n'écrit point de romans à succès mais des poèmes et des sortes d'essais très concentrés, où les aphorismes déflagrateurs («Comment une femme enceinte peut-elle lire un journal sans avorter?», «L'arme la plus, dangereuse qui ait été inventée est l'homme», «Qui tolère les bruits est déjà un cadavre», «Si le Mal a créé le monde, le Bien devrait le défaire») voisinent avec des développements plus amples sur les thèmes essentiels du rapport de l'homme avec son corps et avec le Cosmos, impliquant donc la maladie et l'érotisme, l'obsession quasi maniaque pour la diététique et une détestation non moindre de la technique («un serviteur admirable, savez-vous, si parfait qu'il va nous supprimer»), la réflexion métaphysique et la méditation sur l'Histoire passée et présente, entre autres intuitions mystiques, digressions philologiques, émerveillements artistiques, vibrations sensibles enfin du médium un peu sorcier qui a recréé la vie à bout de fil en qualité de manipulateur de marionnettes, à l'enseigne de son fameux Teatro dei Sensibili très prisé du Maestro Fellini. 

     

    Ceronetti3.jpgSombre vision

    Dans sa postface au Silence du Corps (Prix du meilleur livre étranger 1984), Cioran disait que l'impression donnée par Ceronetti est «de quelqu'un de blessé, à l'égal de tous ceux à qui fut refusé le don de l'illusion». De son ami roumain, Ceronetti partageait au reste la vision gnostique du monde. «C'est vrai, je suis une sorte de cathare. Peut-être cette vision dualiste est-elle fausse. Je ne sais trop, j'ai besoin de penser ainsi.»

    Répugnant à parler de lui-même, cet «ascète raté», ainsi qu'il se présentait lui- même, se fait beaucoup plus loquace dès lors qu'on l'interroge sur l'Ancien Testament, citant par cœur des strophes entières de L'Ecclésiaste, dont, avec celles du livre de Job, les âpres vérités et la sagesse contradictoire l'imprègnent depuis sa jeunesse. 

    Sombre Ceronetti? Certes très pessimiste sur l'avenir de l'espèce. «Le monde actuel va devoir affronter un terrorisme de type apocalyptique. Voyez le nouveau nihilisme à caractère religieux qui se développe dans le monde, notamment chez les islamistes et les sectes: il semble qu'il n'y ait aucune possibilité de paix, et que l'humanité doive s'enfoncer ainsi dans cette boue sanglante»... 

    Prophète de malheur, mais aussi porteur de quelle lumière intérieure, ce même Guido Ceronetti dont rayonne de loin en loin le sourireangélique. 

     

    Ceronetti.jpgGrappilleur de génie

    Guido Ceronetti ne voyage pas, tel l'escargot du futur, avec son ordinateur sur le dos: «Une telle peste ne m'aura pas dans son lazaret»,précise-t-il, au terme du travail de «fusion rhapsodique» qu'il a accompli sur la base de carnets annotés à la main au fil de cinq ans de déambulations par les rues et les livres, de 1983 à 1987. 

    Or, La Patience du Brûlé n'a rien, pour autant, du journal de bord ordinaire. C'est un formidable concentré d'impressions visuelles (non du tout pittoresques mais picturales, pourrait-on dire, avec une superbe digression finale sur la distribution sensible des couleurs), d'observations «le long du chemin» et de pensées, d'échos de lectures à n'en plus finir, de relevés de graffiti (source populaireà l'invention souvent révélatrice), de souvenirs, d'invectives (contre la hideur des villes italiennes dégradées par l'invasion touristique ou l'anarchie industrielle, et plus généralement contre la vulgarité généralisée en laquelle il voit l'extension médiocre de l'esthétique des aquarelles d'Hitler exposées à Florence) ou de très délicates petites scènes qui disent, par contraste, sa qualité de cœur et d'esprit. On ne saurait rendre en quelques lignes la substance profuse, traversée d'éclairs géniaux, d'un tel ouvrage, dont la compacité apparemment «brute» fait à la fois la difficulté et la profonde singularité. 

    Tout différent des passionnants essais d'Une Poignée d'Apparences et du Lorgon mélancolique, ou du beau recueil e pensées plus «fusées» de Ce n'est pasl'Homme qui boit le Thé mais le Thé qui boit l'Homme, La Patience du Brûlé est de ces livres-gigognes qu'il faut avoir sans cesse à portée de soi pour y revenir comme à une fenêtre ou à l'œil d'un puits au fond de l'eau duquel brille un anneau de ciel... 

    Guido Ceronetti, La Patience du Brûlé. Traduit de l'italien par Diane Ménard. Albin Michel, 453 p. Les autres titres cités sont publiés chez le même éditeur, sauf Le Silence du Corps, disponible en Livre de Poche Biblio.

    (Cette page a paru dans le quotidien 24 Heures en date du 27 juin 1995)

  • Un étrange apocryphe

    Coetzee01.jpgÀ propos d'Une histoire de Jésus, de J.M. Coetzee.

    Le nom du rabbi Iéshoua, que nous appelons Jésus dans la langue de Voltaire, sous "une seule voix", selon l'expression d'André Chouraqui, a suscité une quantité de représentations et d'interprétations. De l'unique Fils de Dieu rédempteur au zélote révolutionnaire, du mystique essénien au grand initié parmi d'autres, du Christ des douleurs au Pantocrator, Jésus n'en finit pas de nous interroger, comme on dit, et de nous inspirer, à travers ce que René Girard qualifie de révolution anthropologique, les sentiments et les idées les plus contradictoires et, parfois, les plus féconds.

    C'est ce que je me dis chaque fois que je reviens à ce livre à la fois méconnu et génial, dans la postérité de Nietzsche et Dostoïevski, qu'est La Face sombre du Christ (paru chez Gallimard en 1964, avec une long essai-préface de Joseph Czapski), et c'est ce que je me suis répété à la lecture du dernier roman de J.M. Coetzee, Une enfance de Jésus, dont le titre original, The Childhod of Jesus, est à vrai dire plus affirmatif...

    Certains lecteurs se demanderont probablement, à la lecture de ce roman, quel diable de rapport il peut bien y avoir entre l'histoire de ce petit David égocentrique et capricieux et celle que racontent les évangiles ? Or il y a bel et bien de la parabole, ou au moins de la fable romanesque, à la fois réaliste et tenant du rêve, dans le périple de David et de son protecteur Simon, de sa mère adoptive Inès et des autres figures vivantes de ce roman, y compris le chien Bolivar et le cheval El Rey.

    Un homme prénommé Simon, la quarantaine mais sans passé défini, débarque un jour sur la côte espagnole en compagnie d'un gosse de cinq ans qu'il a recueilli sur le bateau sans avoir pu lire le papier, emporté par le vent, sur lequel était inscrit le nom de la mère et son éventuelle adresse.

    Arrivés du sud de nulle part et sans ressources, comme des millions de migrants, l'homme et l'enfant se retrouvent d'abord dans un centre d'accueil de réfugiés d'un genre plutôt répulsif; puis Simon trouve un logement et un job de docker, amorce une relation avec une certaine Elena assez peu amène, et se met à la recherche de la mère de l'enfant dont il croit que son intuition (le coup de l'ange ?) va la lui faire trouver. Et de fait, Simon "reconnaît" la mère de David en la personne d'une femme dans la trentaine en train de jouer au tennis avec deux types, dont son frère. Or, priée à son tour de "reconnaître" son fils en ce môme inconnu, la prénommée Inès regimbe d'abord.  Mais le lendemain, contre l'avis de son frère Diego, sous l'effet à vrai dire non identifié du saint-esprit et de son désir plus terre-à-terre d'avoir un enfant à elle, Inès se dit partante pour la reconnaissance en maternité, et c'est parti... 

    On ne raconte pas un roman de J.M. Coetzee: on le vit. Etce qu'on vit en l'occurrence est un très déroutant et très prenant roman de la relation fondamentale entre un homme et un enfant qui pourrait être son fils, un enfant et une femme qui pourrait être sa mère, des gens qui semblent tous tombés du ciel et en quête d'une vie nouvelle. Rien là-dedans, au demeurant, d'une fable pseudo-mystique à la Paulo Coelho! Rien d'explicitement chrétien ! Rien que de mystérieusement humain...  

    Dans la foulée, le roman touche à des multiples instances de la vie familiale ou sociale  qui semblent aller de soi, qu'il s'agisse des sentiments maternel ou paternel biologiquement non fondés, de l'apprentissage des mots et des nombres par un enfant qui aimerait gouverner le langage et le réel, des raisons de faire l'amour ou d'y renoncer selon qu'on est home ou femme, des raisons d'admettre un travail abrutissant sans chercher à l'améliorer, entre autres.

    Après les romans qui ont fondé la notoriété mondiale de J.M. Coetzee (prix Nobel de littérature en 2003), des mémorables Au coeur de ce pays et Michael K, sa vie, son oeuvre, jusqu'à Disgrâce, tous marqués par les réalités sociales et politiques de l'Afrique du sud au temps et au lendemain de l'apartheid, Coetzee n'a cessé d'explorer les multiples aspects de la réalité contemporaine et de ses propres migrations personnelles, entre la remémoration de Vers l'âge d'homme et le formidable Elizabeth Costello  posant la question des pouvoirs de la littérature face au crime dit "contre l'humanité".

    Quant à son dernier roman, il prolonge cette sorte de méditation romanesque en phase avec le "bruit du temps", sur une ligne finale qui me rappelle ce que le philosophe russe Léon Chestov appelait la "lutte contre les évidences", avec une façon de remettre en question nos certitudes qui évoque, en somme, celle d'un certain blanc-bec palestinien affrontant les docteurs de la Loi juive...   

     

    J.M. Coetzee. Une enfance de Jésus. Traduit de l'anglais par Catherine Lauga Du Plessis. Seuil, 2013, 376 p.

     

    Vassily Rozanov. La face sombre du Christ. Essai-préface de Joseph Czapski. Gallimard, 1964.

     

    Léon Chestov. Sur la balance de Job (contenant notamment La science et le libre examen, et Les révélations de la mort) Flammarion, 1966.

     

     

     

  • Ceux qui sont cybercompatibles

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    Celui qui prend des nouvelles de la clairière / Celle qui laisse la radio allumée pour le chien / Ceux qui sont tellement informés qu' ils en deviennent informes  / Celui qui ne s'intéresse aux faits divers que pour en faire diverses listes / Celle qui a pris l'autre chemin sans donner de nouvelles / Ceux qui voulant tout savoir n'apprennent rien / Celui qui classe les dépêches par nombre de morts / Celle qui sait ce qu'entendait Voltaire en écrivant qu'il faut cultiver son jardin / Ceux qui notent tout ce qui échappe aux médias / Celui qui écrit que Michael Lonsdale a en lui "une espèce d'épaisseur de brouillard" / Celle qui a participé à la bousculade des colloques puis est devenue plus intelligente / Ceux qui ont entendu parler de L'évolution créatrice par leurs pères et de L'Archéologie du savoir  à la disco / Celui qui absorbe tout et mérite par conséquent le surnom de Buvard que lui donne son ami Péluchet / Celle qui crache sur l'institution qui l'a nommée institutrice en matière de savoir non-institutionnel / Ceux qui citent Michel Foucaut pour "faire bien" et se montrer solidaires tant qu'à faire des déviants sans dévier pour autant de leur plan de carrière au contraire /Celui qui constate que le nouvel ordre moral de l'Entreprise suppose une contestation radicale de l'ordre établi sauf dans l'Entreprise / Celle qui s'est fait respecter de la gauche autant que de la droite en tant que dépositaire du secret de la crème Soubise / Ceux qu'on dit têtes de gondoles sans rire / Celui qui se rappelle le mot de Bernanos selon lequel "chaque époque a ses flatteurs"et se pique de les identifier sans les flatter / Celle qui dénonce le soft goulague de son éducation catholique dans une famille écrasante d'affection au motif que ses étudiants attendent d'elle une position radicale au niveau du rejet des vieilles structures enfin tu vois le genre de fille hyper libérée et tout ça  / Ceux qui font la UNE des supléments spéciaux du prêt-à-penser / Celui qui va vers l’amputation d’un pas résigné / Celle qui préfère les Brésiliens fessus / Ceux qui ont plus souffert sous la surveillance des chiennes de garde du Politiquement Correct que sous Ponce Pilate / Celui qui change l’eau des poissons qu’il met à bouillir pour la tisane de Maman Sirène / Celle qui a le délire joyce / Ceux qui n’ont jamais pris très au sérieux le petit Marcel comme ce fut le cas de sa Maman d’où ce gros machin compulsif qu’on appelle La Recherche / Celui qui fait courir le bruit que ce n’est pas Houellebecq mais Beigbeder qui écrit les romances de Marc Levy / Celle qui écrit des poèmes minimalistes sous le pseudo de Julie Derrida / Ceux qui considèrent l’évolution de l’art contemporain comme une illustration de la théorie négentropique du fils illégitime de Kurt Vonnegut hélas happé trop jeune par un courant d’air de l’Espace/Temps, etc.               

     

     

  • L'Amie de la jeune fille

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    À propos de Lina Bögli, instite bernoise voyageuse autour du monde...

     

    C’est une irrésistible godiche qui écrivait, en février 1897, de passage aux îles Samoa: « Je crois que les voyages nous dépouillent un peu de notre vanité, en nous donnant l’occasion de nous comparer à d’autres nations ou d’autres races que nous avions jugées inférieures. »
    Lorsqu’elle note cette observation dans l’une de ses lettres à son amie allemande Elisabeth, Lina Bögli a déjà voyagé pendant six ans autour du monde, avec la longue pause d’un séjour à Sydney. L’idée un peu folle de faire le tour du monde en dix ans lui est venue en 1892 à Cracovie, où elle pratiquait déjà son métier d’institutrice. Le projet signifiait pour elle une échappatoire au vide de l’existence d’une femme seule. « Je ne suis nécessaire à personne, je n’ai point de parents qui pourraient se tourmenter pour moi. Donc, je pars. »

    Au début de son voyage, Lina Bögli est encore une petite provinciale vite effarouchée, puis ses jugements vont se nuancer et s’étoffer. Les premières impressions de la voyageuse débarquant dans la touffeur poussiéreuse d’Aden – « la ville la plus triste et la plus désolée » qu’elle ait connue jusque-là, puis sa répulsion à la découverte de la partie indigène de Colombo, où elle déplore « trop de degrés de chaleur, trop de serpents et trop de mendiants », l’amènent à regretter une première fois son « exil volontaire ». Trouvant « un goût de térébenthine » à la mangue, et les bananes « trop farineuses », elle affirme leur préférer de beaucoup « les honnêtes pommes, poires et prunes » de son pays. Sans être du genre à se lamenter, elle laisse cependant filtrer, de loin en loin, un persistant mal du pays. Pourtant, à la différence du touriste moyen de nos jours, Lina Bögli se mêle à la vie des pays qu’elle traverse et réalise, parfois, de véritables reportages «sur le terrain ». Ses jugements sont parfois expéditifs, mais elle n’en reste jamais là. Au demeurant, c’est avec un intérêt amusé qu’on relève aujourd’hui ses appréciations péremptoires, à replacer évidemment dans le contexte de ce tournant de siècle. 

     

    À son arrivée en Australie, après les miasmes de Colombo, le « vaste jardin » d’Adélaïde, où elle a la satisfaction de ne pas remarquer « de cabarets ni de bouges», la fait s’exclamer avec une naïve reconnaissance que « si quelqu’un est digne de devenir maître du monde, c’est l’Anglo-Saxon ». Et de se demander dans le même bel élan : «Quelle autre race est aussi avide de progrès, aussi éclairée et aussi humaine ?» Ce qui ne l’empêche pas de trouver l’ouvrier australien « horriblement paresseux », ni de célébrer, des années plus tard, la paresseuse sagesse des insulaires de Samoa. «Chez les races de couleur, note-t-elle encore sur la base de son expérience personnelle, le Chinois est l’élève le plus satisfaisant », et tout à la fin de son périple elle reviendra plus précisément à l’Anglais qui, dit-elle, « n’est aimé presque nulle part » tout en obtenant « partout ce qu’il y a de mieux ».

     


    Dans le registre des formulations les plus difficiles à admettre de nos jours figurent ses affirmations sur les « nègres » américains. Elle qui a aimé les indigènes du Pacifique au point d’hésiter à s’établir dans les îles bienheureuses de Samoa ou d’Hawaï, elle exprime sans états d’âme la répulsion physique que lui inspirent les serveurs noirs aux États-Unis et se demande si la condition des esclaves n’était pas préférable, somme toute, à celle de ces « nègres» émancipés d’une jeune génération « à demi lettrée, négligée, en loques ». Et d’argumenter dans le plus pur style colonialiste : « Aujourd’hui ils sont libres ; mais à quoi sert la liberté, si l’on ne sait qu’en faire ? Ces gens sont des enfants, et, comme la plupart des écoliers, sans inclination naturelle au travail ; ils feraient volontiers quelque chose, si une volonté étrangère les y poussait : livrés à eux-mêmes ils ne sont rien. » De tels propos, aujourd’hui, vaudraient l’opprobre à Lina Bögli. Pourtant, au jeu des rapprochements artificiels entre époques, force est de conjecturer qu’une voyageuse de cette trempe serait de nos jours beaucoup plus « concernée» par les «Natives ». Il faut rappeler, dans la foulée, que notre brave instit, pendant toutes ces années, n’a jamais eu le temps, ni le tempérament non plus, de s’encanailler. « Je n’ai jamais eu ma part des plaisirs de la jeunesse », avoue cette probable vierge qui s’exclame en quittant Sydney en 1896, après quatre ans de séjour, que ce qu’elle regrettera surtout est « cet être aimable et aimant, pour lequel j’ai travaillé, que j’ai tour à tour grondé et si tendrement aimé, la jeune fille australienne ».


    Rien pour autant d’un chaperon racorni chez notre amie de la jeune fille. En dépit de son air corseté, de sa morale conventionnelle et de ses préjugés, Lina Bögli dégage un charme primesautier et en impose, aussi, par la fraîcheur de son regard et l’intérêt documentaire de son récit.


    À cet égard, comme les précepteurs suisses des bonnes familles russes ou les vignerons de Californie qu’elle va saluer au passage, elle incarne toute une Suisse nomade que Nicolas Bouvier a célébrée lui aussi, remarquable par son esprit d’entreprise et son humanitarisme avant la lettre, son honnêteté foncière et son étonnante capacité d’adaptation, son mélange enfin de conformisme propre-en-ordre et d’indépendance d’esprit à vieux fond démocrate. Un joyeux bon sens caractérise les vues et les attitudes de Lina Bögli, qui garde à tout coup les pieds sur terre. « Je suis bien terre à terre, comme tu vois, je ne tiens pas au côté romantique ; je ne demande qu’à être du côté le plus sûr de la vie.» 

     

    À un moment donné, touchée par la douceur et l’harmonie qu’elle voit régner aux îles Samoa, elle est tentée d’y rester avant de convenir, en bonne Européenne compliquée, que ce « paradis» ne lui conviendra pas : « J’ai besoin de toutes les choses qui font mon tourment », soupire-t-elle ainsi. 

     

    Cela étant, Lina Bögli n’est pas restée plantée dans on petit confort. Un peu comme l’explorateur Nansen,dont elle apprendra qu’il avait la même devise qu’elle (Vorwärts !), elle ne craint pas de « briser la glace » pour approcher tel vieux cannibale maori (qui lui avoue qu’il la mangerait volontiers…) ou mener une investigation chez les Mormons de Salt Lake City qu’elle soupçonne de livrer de tendres jeunes filles européennes aux ogres polygames, enseigner chez les Quakers ou observer l’arrivée des dizaines de milliers d’immigrants à Castle Garden – ces Européens en loques qui seront les Américains de demain.


    «L’Amérique semble être le pays des femmes remarquables », note Lina Bögli à l’aube du siècle nouveau, et c’est en larmes que, deux ans plus tard, elle quittera le Nouveau-Monde. Retrouvant la vieille et chère Europe, Lina Bögli achève son Odyssée avec la ponctualité d’une horloge. Fatiguée mais contente, retrouvant Cracovie en juillet 1902, elle écrit encore : «En regardant en arrière, je vois qu’en somme j’ai eu bien peu de souffrances et de difficultés. Jamais le moindre accident grave ne m’est survenu ; je n’ai jamais manqué ni train ni bateau ; je n’ai jamais rien perdu, n’ai jamais été volée ni insultée ; mais j’ai rencontré partout la plus grande politesse de la part de tous, à quelque nation que j’eusse affaire...»

     

    J'avais rédigé le premier jet de ces notes dans un cybercafé de Toronto. Le clavier dont je disposais alors était dépourvu d'accents. On n'y voit rien ici car je les ai rétablis.  Ainsi constate-t-on que tout est perfectible sous la douce férule de l'instite... 

     

  • Sortilèges de l'âge tendre

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    L'univers magique de Fleur Jaeggy

    C’est d’abord l’histoire d’une enfant farouche jamais guérie d’avoir été rejetée par sa mère, et qui cherche, à l’approche de ses seize ans, à mieux connaître son père le temps d’une croisière de quatorze jours sur un bateau battant pavillon yougoslave et portant le nom de Proleterka. Le périple tient un peu du rituel convenu, style “voyage en Grèce, le père et la fille”, accompli en groupe par la Corporation alémanique à laquelle est affilié le père, dernier ressortissant d’une famille d’industriels argoviens du textile dont la ruine est consommée. Du genre taiseux et froid, propre et gris, cet homme atteint en son enfance de vieillissement prématuré (ce que sa fille n’apprendra qu’à son éloge funèbre), marié par sa mère à une femme probablement séduite par sa fortune plus que par lui-même, laquelle épouse ne lui aura jamais fait de plus beau cadeau que de s’en aller, ne sera qu’un père empêché puisque les femmes liguées (mère et grand-mère de l’enfant) décident seules de son droit sur sa fille.

    C’est donc le récit d’une traversée qui a valeur initiatique, puisque l’adolescente y décidera son initiation érotique en s’offrant “sans douceur” à deux hommes de l’équipage, mais aussi, et surtout, c’est un voyage à travers ses souvenirs d’enfance et d’adolescence “guidés” par la figure tutélaire d’Orsola, mère de sa mère à l’”affection glaciale” et, plus amplement (car le récit commence des années après, alors qu’elle a passé la cinquantaine), à travers toute une vie revisitée dans la préoccupation tardive d’accueillir les morts qui “viennent vers nous tardivement”, se rappelant à nous “quand ils sentent que nous devenons des proies et qu’il est temps d’aller à la chasse”.

    Dans une atmosphère magique propre à l’enfance, où les objets et les chambres ont leur existence et leur langage propres (le piano maternel devenant un “cheval aux sabots d’or” dont le son restera à tout jamais “promesse de paroles de mort et de condamnation”, mais auquel elle continuera néanmoins de se confier à l’age adulte), la narration mêle les temps et les âge de la narratrice qui dit tantôt “je” et tantôt se dédouble avec cette “grâce du détachement” propre à certains enfants dont elle fut sans doute.
    Roman des filiations refusées ou contrariées, Proleterka illustre autant les abus de pouvoir sévissant dans les familles que la puissance subversive de l’amour, avec une implacable distinction de la tendresse lucide et du faux semblant incarné par l’affreux “vrai père” biologique se révélant à la toute fin et lui disant la vérité “pour son bien”. Extraordinairement incisive et concentrée, mais aussi nimbée de mystère et de beauté, l’écriture de Fleur Jaeggy est ici, plus que jamais, un remarquable instrument de connaissance et de réfraction “musicale”.

    Un récit fascinant, Les années bienheureuses du châtiment, nous a fait découvrir l’univers empreint de troublante poésie de Fleur Jaeggy, dont un recueil de nouvelles non moins saisissant, La peur du ciel , modulait plus fortement encore les thèmes de l’enfance blessée et de l’expérience du mal, des élans affectifs ou sensuels butant sur les murs du conformisme, dans un climat exacerbé - profondément helvétique par ses multiples connotations, mais sans rien de local - où s’opposent les passions individuelles et les lourdes règles familiales ou sociales. On pensait ainsi à la Suisse de Robert Walser en lisant le premier livre traduit de cet auteur né à Zurich et s’exprimant en italien (Fleur Jaeggy, établie à Milan, est l’épouse du grand éditeur et écrivain Roberto Calasso, fondateur et directeur des éditions Adelphi), comme on se rappelle le Tessin ou la Zurich étouffante de Zorn en lisant Proleterka, dont la substance intime excède évidemment toute désignation ou limite “nationale”. C’est ainsi que, par sa perception de la douleur, autant que par sa révolte contre les accroupissements sociaux, Fleur Jaeggy peut rappeler, à l’exclusion de toute référence religieuse, l’univers “bernanosien” d’une Flannery O’Connor. “Je condamne les religions qui n’ont pas pitié des suicidés”, déclare la protagoniste de Proleterka, dont les parents sont des “suicidés ratés” de père en fils... “je condamne qui condamne. Je condamne le mot pécheur.” Parce que ces mots “entraînent la vengeance” sous couvert de vertu, et que l’enfant en elle refuse que la haine s’exerce “par amour de la vérité” ou “pour son bien”...

    Fleur Jaeggy, Proleterka. Traduit de l’italien par Jean-Paul Manganaro. Gallimard, collection Du monde entier, 132p.

    Portrait photographique de Fleur Jaeggy: Gisèle Freund

  • Ceux qui planchent sur le Numéro Zéro

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    Celui qui décide que le briefing de la rédaction se fera désormais debout en regardant vers l’Ouest / Celle qui voit plus large dans le nouvel Open Space / Ceux qui qui se proclament « en phase inventive » au niveau  des accroches pipoles / Celui qui drille la stagiaire lettrée qui lui parle d’Albert Londres avant qu’il lui propose de l’interviewer à condition qu’il y ait une photo possible avec son chien / Celle qui se donne à fond dans le groupe de réflexion sur le côté nuisance des pop corns à l’entracte des multiplexes / Ceux qui relaient la rumeur selon laquelle les SMS seraient toxiques à la longue / Celui qui pour faire jeune en tant que nouveau réd en chef se choisit un jean troué Armani / Celle qui intitule son article « La rage des retraités » sans se soucier des effets collatéraux genre désabonnements des quadras / Ceux qui affirment que les jeunes ne lisent plus ni d’ailleurs eux-mêmes / Celui qui remarque tranquillement que parler de grand professionnalisme à propos du rédacteur en chef adjoint ne fait pas insulte aux typos / Celle qui couche à la rédaction pour s’imprégner de l’ambiance /Celui qui comme le recommande Pierre Bourdieu se penche sur l’Ouvrier ou le Cantonnier en sorte de les libérer de tout complexe d’infériorité avant l’entretien à thème social /  Celle qui rappelle à la nouvelle équipe des jeunes aux dents longues qu’il faut beaucoup d’humilité pour réussir un micro-trottoir / Ceux qui infiltrent les milieux réseautés par la concurrence de centre-droite / Celui qui rappelle volontiers qu’il a « bousculé les parallèles » en tant que reporter sur le terrain /  Celle qui exige une accroche en une pour le nouveau string tendance / Ceux qu’on peut dire de vieux routiers des nouvelles formules, etc.

     

     

    (Cette liste a été jetée dans les marges de Numéro Zéro, le dernier roman d’Umberto Eco,  plutôt décevant au demeurant, paru récemment chez Grasset dans une traduction (médiocre) de Jean-Noël Schifano).


    Image: Philip Seelen

  • Le voyageur désenchanté

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    Pour lire Lorenzo Pestelli
    Lorsqu'on évoque les meilleurs stylistes de la littérature voyageuse contemporaine, les noms de Bruce Chatwin ou de Nicolas Bouvier s'imposent à l'évidence, tandis que celui de Lorenzo Pestelli (1935-1977) reste le plus souvent méconnu, si l'on excepte les lecteurs romands se rappelant la découverte du Long été en 1970. Or c'est, indéniablement, un livre-somme du voyage que cette vaste chronique retraçant, dans une langue étincelante et multiforme, un périple à double visée poétique et politique qui nous conduit, entre 1965 et 1968, et de Chine au Vietnam, du Japon en Corée, puis, suivant la course du soleil et des heures du zodiaque chinois, en dix-sept étapes d'un lent retour en Occident, par Java et le Népal, le Tibet et la mer Australe.
    Profondément marqué par ce qu'un essayiste a appelé «le sanglot de l'homme blanc», désignant le sentiment de culpabilité des Occidentaux par rapport à la colonisation et à l'impérialisme, ce livre est à la fois l'exorcisme d'une conscience malheureuse et la tentative de restituer, par-delà les clichés flatteurs, une approche de la réalité transfigurée par le verbe. Si l'ouvrage porte les stigmates d'une époque (notamment la «mort américaine» embrasant le Vietnam et cristallisant la révolte des jeunes Occidentaux), il n'a pas vieilli pour l'essentiel: au contraire, ses arêtes et sa farouche beauté de diamant noir se trouvent comme aiguisées par le temps. Ainsi faut-il savoir gré aux Editions Zoé, à Jil Silberstein (lui-même voyageur-écrivain et zélateur ardent de Pestelli, qui signe ici une hyperbolique, véhémente et non moins éclairante postface) et à Jean Richard (autre «fan» dont la biobibliographie finale resitue très utilement les étapes de la vie et de l'oeuvre de l'écrivain) de ramener au jour ce livre assurément important, introduit par la préface originale, laudative et lucide, de Nicolas Bouvier.


    Rendez-vous manqué
    La distance critique que l'aîné marque, ainsi, à l'égard de la première Heure chinoise du voyage, devrait aider le lecteur à ne pas s'impatienter devant ces pages si pauvres en détails vivants sur la Chine de Mao. Naïvement enthousiaste à son arrivée («Enfin, voilà des rues qui ne sont pas capitalistes!»), le jeune voyageur, engagé comme prof de français à l'Institut des langues étrangères de Pékin, se veut d'abord tout positif («A la civilisation occidentale pourrie et décadente (...) la Chine oppose un équilibre sain, un moralisme prudent, une vision altruiste des rapports entre les hommes qui ne lui fait que trop d'honneur») avant de laisser filtrer une désillusion croissante, se fustigeant bientôt lui-même puis s'exclamant: «Si la Chine n'est plus en Chine, où faut-il la chercher?» Ce qui est
    sûr, pour le lecteur, c'est qu'il en apprend plus, en ces premières (et parfois très belles) pages, sur cet enfant du siècle remâchant son
    sentiment d'être éconduit («A la dérive dans la mer de mes trente ans»...) que sur la réalité chinoise dont ne ressort, note Bouvier, «pas un portrait, pas un dialogue».
    Mais que le lecteur persévère, car la vie, bientôt, rattrapera notre désenchanté! La vie ravagée par la guerre, à l'Heure vietnamienne, où colère et compassion se nouent en gerbe polémique avant de se moduler dans la poignante première des onze Lettres à Pénélope envoyées par un jeune Ulysse américain doutant de la légitimité de la guerre, puis la vie «entre la faim et la fin» de l'Heure japonaise, où soudain commence à grouiller la multitude humaine, qu'il s'agisse des pauvres affamés du Marché de Nishiki ou des «fantômes des heures ténébreuses» symbolisant les matinaux de la planète au travail.
    Jamais Pestelli ne sera facilement euphorique, mais son voyage va progressivement l'ouvrir et le délier, le broyer et le revivifier jusqu'à cette Heure du Cheval éclatante où il s'exclame avec un élan de bourlingueur débridé: «Je viens de traverser Java sur une locomotive!»
    «En chemin, note alors Nicolas Bouvier, la pensée est devenue plus concrète, le style plus acéré, on a égaré quelque part les derniers relents d'académisme et les pédanteries de la certitude.» Or, cette libération progressive est à la fois libération de la rhétorique au profit d'une langue plus naturellement effervescente et inventive, se pliant à la fois aux suggestions du monde extérieur, à la frise des personnages rencontrés avec tendresse ou humeur (de tel hors-caste dont il prend la voix à tel «emmerdeur américain» qu'il envoie paître à Katmandou), aux innombrables figures des mythes et des rites dénombrés d'une culture à l'autre, enfin à l'arborescence intimiste et lancinante de son propre soliloque.
    Il y a du «livre infini» dans Le long été, qui rappelle à la fois les «mobiles» de Michel Butor dans Boomerang ou Gyroscope, les explorations onirico-géographiques d'un Michaux et tous ces poèmes du voyage qui interrogent la profusion et le mystère du monde, avec un accent militant supplémentaire chez ce disciple de Nizan ou de Frantz Fanon. On peut regimber parfois devant trop de ciselure ou d'hermétisme chez l'esthète (mais quelles superbes «fusées» lyriques en éclairent la démarche si souvent assombrie par le refus de se dorer la pilule) ou le ton par trop âpre du «condamné au voyage» (Pestelli n'aura jamais la rondeur de Cingria, pas plus que Charles-Albert n'avait l'esprit de conséquence camusien de Lorenzo), mais là encore Nicolas Bouvier trouve la juste formule en parlant de «son pessimisme inconditionnel - sorte de dandysme funèbre et monteverdien - chevillé à son âme toscane.»
    Lorenzo Pestelli, Le long été. Préface de Nicolas Bouvier. Postface de Jil Silberstein. Biobibliographie de Jean Richard. Editions Zoé, 545 pp.

  • La télé au scanner critique

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    La critique de la télévision est vitale pour la démocratie. En 1997 paraissait un petit livre virulent de Pierre Bourdieu, à ce propos, qui stimula le débat. Avant lui, Karl Popper et d'autres avaient entrepris une lutte qui en appelle à la lucidité de chacun et à une nouvelle éthique pour tous...

    D’aucuns se réclament de la liberté pour affirmer que si la télévision, aujourd'hui, paraît souvent si médiocre, c'est parce qu'elle se conforme bonnement au goût du plus grand nombre. Ainsi le petit écran ne ferait-il que refléter une sorte de démocratie directe,correspondant au libre jeu de l'offre et de la demande.

    Or tel n'est pas, bien entendu, l'avis de tous, à commencer par ceux qui se font une plus haute idée de la démocratie que celle d'un marché soumis à la loi du grand nombre. 

    Ainsi le penseur autrichien Karl Popper, prophète libéral de la «société ouverte» décédé en 1996, a-t-il consacré l'un de ses derniers textes à défendre «une loi pour la télévision», où il recommandait notamment l'octroi d'une sorte de patente pour les responsables d'émissions télévisées, dont le maintien serait soumis au contrôle d'un équivalent des Conseils de l'ordre. 

    telerealiteb-746fa.jpg«La télévision est devenue aujourd'hui un pouvoir colossal, écrit Karl Popper; on peut même dire qu'elle est potentiellement le plus important de tous, comme si elle avait remplacé la voix de Dieu.» 

     

    Le premier reproche que fait Karl Popper à la télévision est d'instiller la violence au sein de la société, la comparant à la guerre en cela que l'une et l'autre font subir une «perte des sentiments normaux qui sont le corollaire d'un monde bien ordonné» où le crime reste «une exception remarquable». 

    À cause de la banalisation quotidienne de l'horreur, la télévision est en outre accusée, par le penseur, de rendre de plus en plus difficile la perception de la différence entre réalité et fiction. 

    Quel rapport avec la démocratie ? Leplus évident selon Popper, pour qui le devoir d'éducation à la non-violence fait partie des bases fondamentales de la démocratie. 

    «La démocratie consiste à soumettre le pouvoir politique à un contrôle», rappelle Karl Popper, en ajoutant aussitôt que «la démocratie ne peut subsister durablement tant que le pouvoir de la télévision ne sera pas complètement mis à jour». 

    Quand il clame que «nous éduquons nos enfants à la violence», Karl Popper (qui a lui-même été éducateur entre 1918 et1937, et collabora longtemps avec le psychologue suisse Alfred Adler) se réfère explicitement aux travaux antérieurs et plus systématiques de John Condry sur les ravages de la télévision dans la société américaine, et notamment sur la psychologie des enfants et des adolescents.

    Dans l'essai intitulé Voleuse de Tempsservante infidèle, Condry rappelle notamment que «l'enfant américain passe en moyenne quarante heures par semaine à regarder la télévision ou à jouer à des jeux vidéo», stigmatise la démission de la famille et de l'école, et plus encore la visée essentiellement mercantile de la télévision américaine, instrument publicitaire faussant systématiquement l'image de la réalité.

    Et de souhaiter, pour sa part, une réaction individuelle des parents et des enseignants contre l'invasion du milieu éducatif par la télévision. 

    Lorsque Popper en appelait à une nouvelle éthique de la responsabilité, il visait évidemment ceux- là même qui font la télévision. Et tel est, aussi, l'objet principal des deux discours virulents prononcés par le sociologue français Pierre Bourdieu au Collège de France, dûment télévisés (sans considération, cette fois, du trop fameux«attention span» qui fait raccourcir de plus en plus le temps de parole!) et retranscrits dans un petit livre également utile à la réflexion. 

    tele-realite22.jpgCe que Bourdieu dit du conformisme croissant régnant dans les sphères médiatiques (car la télévision n'est pas seule en cause), de l'interférence permanente du commercial et de tout ce qui relève des jeux de pouvoir dans l'exercice de la profession, de l'autosuffisance narcissique du milieu et de son déficit déontologique, du nivellement de la qualité par crainte de perdre des téléspectateurs, et de l'abaissement progressif de la qualité du travail lui-même, recoupe d'ailleurs la réflexion de Karl Popper (non cité dans sa bibliographie) sur la responsabilité de la corporation et, surtout, sur les implications antidémocratiques de la dictature de l'audimat. 

    Karl Popper. La Télévision: un Danger pour la Démocratie Le. même volume contient un essai de John Condry intitulé Voleuse de Temps, servante infidèle, et une postface de Jean Baudouin, Vers la Société ouverte. Livre de poche 10/18, 93 p. 1996. 

    Pierre Bourdieu: Sur la Télévision, suivi de L'Emprise du Journalisme. Liber Editions, 95 p. 1997.

      

    Arrêt sur pas d'image

    Panopticon99.jpgQu'arrive-t-il lorsqu'on cesse deregarder la télé? Nous osons l'affirmer par expérience réitérée quoique nonsystématique: on n'en meurt pas. Mais encore? Eh bien, c'est à cette questionque répond le nouveau roman de Jean-Philippe Toussaint, cet auteur belgermnimaliste devenu célèbre en évoquant son spleen d'enfant du siècle dans sasalle de bains. En l'occurrence, le narrateur de La Télévision, resté seul à Berlin cet été-là pour écrire un essai sur les rapports de l'artiste et du Prince, à partir d'un épisode de la vie de Titien, raconte ce qui lui est arrivé depuis qu'il a cessé de regarder la télévision.

    Or tout se passe comme si le cher homme redécouvrait le monde et ses lumières, ses bruits et ses silences, et la vacance du temps surtout qu'il réapprend à meubler. Bien entendu, l'écrivain stylise et force la note, mais on prend un plaisir certain à son évocation frottée d'humour, outre qu'il développe toute une réflexion pertinente sur le type de rapports que la télévision nous fait entretenir avec le monde, par contraste avec les médiations artistiques. 

    Jean-Philippe Toussaint: LaTélévision. Minuit, 270 p.

      

    Romilly.jpgLe grain de sel d'une l'humaniste

    On connaît le noble combat de Jacqueline de Romilly pour la défense des humanités classiques, peu compatibles avec les records d'audimat. Mais au fait, comment Madame l'Académicienne s'y prendrait-elle aujourd'hui si tant est qu'elle avait des enfants à éduquer? Les laisserait-elle regarder la télévision? 

    «A vrai dire, je ne crois pas que l'interdiction soit la solution. La télévision fait partie de notre monde, et d'ailleurs il s'y voit maintes choses intéressantes. Quant aux émissions vides, stupides ou néfastes, il faut apprendre à leur résister. C'est affaire de contrepoids. Ce qui est essentiel, à mes yeux, c'est que les parents donnent à leurs enfants des contrepoids: par la discussion critique, par les livres, les jeux, les activités variées. »

    L'ambiance familiale est déterminante à cet égard. Si les parents gobent tout et regardent passivement n'importe quoi, les enfants risquent évidemment de les imiter...» . 

     

    La griffe de Gore

    Satire mordante de la culture télévisuelle et de la société américaine, Duluth, roman de Gore Vidal (disponible en poche), joue brillamment sur la confusion systématique de la réalité et de la fiction, mêlant personnages du petit écran et individus «réels». De Dallas à Duluth, suivez son regard...


    Contrepoint, ce 23 mai 1915.

    Vingt ans après, quoi de changé en meilleur ? Ou en pire ? La persuasion clandestine, aux States, n'a cessé d'étendre son pouvoir médiatico-mensonger et d'accentuer sa chute schizophrénique vers plus de vulgarité et plus de vertueux simulacre, jetée dans une guerre concurrentielle sans merci et pour dire la même chose. Quant au Vieux Monde, de BBC en ARTE, il sauve parfois l'honneur en dépit du glissement progressif du service public vers la démagogie consumériste. Interdire la télé à nos kids ? Surtout pas ! D'ailleurs ils ont mille autres dérivatifs, meilleurs ou pires, sur la Toile ou ailleurs. Aux dernières nouvelles, les séries télé suscitent un regain d'intérêt, lié à leur qualité sporadique mais réelle. J'ai fini cette nuit, à 4 heures du mat, de regarder la deuxième saison de Broadchurch, émotionnellement très prenante et démêlant, comme Breaking bad, l'imbroglio de hantises et de dérives contemporaines bien réelles, non sans créativité du point de vue de la réalisation. Bons scénars, dialogues affûtés, interprétation de premier ordre. On peut y accéder par Netflix ou par le double coffret de DVD's sans pub... 

  • Après Shoah, au-delà de la haine

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    Le 8 janvier 1987,dans Le Matin, le sieur JLK revenait sur le film Shoah, de Claude Lanzmann, et sur la polémique qu’il suscita, notamment en Pologne. Un article et un édito qui lui valurent la menace d’une plainte en justice, finalement retirée…

     

    L’article de JLK :

     

    Il faut absolument voir Shoah, le film de Claude Lanzmann consacré au génocide du peuple juif par les nazis. Mais ne pas en tirer que les leçons qui nous arrangent...

     

    J’aimerais témoigner ici, très personnellement, de l’expérience bouleversante qu’a représenté pour moi la première vision de Shoah , au printemps de l’an dernier. Deux soirs de suite, nous sommes « descendus » à Genève, ma compagne et moi, pour assister aux neuf heures de projection du film. La question lassitude ne s’est pas posée une fraction de seconde Et depuis lors, c’est sans doute l’ouvrage cinématographique que nous aurons raconté le plus souvent à nos amis, comme s’il s’agissait d’un événement auquel nous aurions physiquement participé - comme si nous avions vécu Shoah.

     

    Pour l’essentiel, nous savions déjà ce que racontent, en témoignages alternés, les victimes rescapées et les bourreaux (filmés à leur insu par une caméra invisible) qui répondent à Claude Lanzmann. Mais jamais nous n’avions réellement intériorisé cette inimaginable réalité. 

     

    Or c’est, à mes yeux, le premier mérite de Shoah, que de faire entrer en nous ces voix, ces regards et ces visages, dont nous retiendrons longtemps certains des noms. Et cela sans pathos, sans l’appui d’une seule image « insoutenable » ni l’ombre des effets dramatiques à la manière d 'Holocauste

     

    images-7.jpegEn outre, la méthode d’investigation de Claude Lanzmann est aussi exceptionnelle qu’inédite, qui tend a cerner progressivement les faits en faisant se recouper les dépositions. Ainsi, patiemment mis en confiance par l’enquêteur (qui s’est présenté à lui comme un banal chercheur enhistoire), l’ex-SS de Treblinka, Franz Suchomel, va-t-il compléter let émoignage d’Abraham Bomba, coiffeur Juif du camp. Celui-ci, interrogé dans son échoppe, en Israël, mime les gestes avec lesquels, en toute hâte, il rasait les futurs suppliciés. Et celui-là de raconter comment, à l’autre bout de la « chaîne », il réceptionnait les cadavres à la sortie de la chambre à gaz, agglutinés «comme des pommes de terre ».

     

    Un mythe?

    D’aucuns ont proposé, à l’occasion de la triste « affaire Paschoud », enseignante lausannoise d’extrême-droite qui avait émis des doutes sur l’ampleur du génocide, de montrer Shoah dans les écoles. Ils avaient mille fois raison. Et probablement eût-il été plus éclairant — et pédagogique — d’inviter alors Mariette Paschoud à s’expliquer clairement sur ses « doutes » en la confrontant aux témoignages sans haine de Simon Srebnik ou de Filip Muller, ou encore à celui de tel haut responsable allemand des trains de la mort, au lieu de la traiter comme une pestiférée. 

     

    Questions

    Enfin il y a, je crois, un bon usage de Shoah, qui ne passe pas forcément par l’adhésion aveugle à toutes les interprétations de Claude Lanzmann. Ce n’est pas, ainsi, entamer l’immense mérite de celui-ci que de poser, à propos de son film, trois questions. 

     

    1. Les juifs furent-ils les seuls à être exterminés par les nazis ? C’est ce qu’on pourrait croire en voyant Shoah. Nous comprenons, évidemment, le point de vue exclusif du réalisateur. Mais une contribution à la connaissance aussi décisive peut-elle être sélective ? Et le massacre des tsiganes, homosexuels et autres « dégénérés» devait-il être passé ici sous complet silence ?

     

      2. L’image des Polonais que reflète Shoah correspond-elle fidèlement à la réalité ? On sait que le film a fait scandale en Pologne, dont les autorités ont protesté avec véhémence. Mais ce que le public occidental ignore, c’est qu’en dépit de sa focalisation tendancieuse, le film de Lanzmann a suscité un débat de fond, comme en témoigne Jean-Charles Szurek dans une étude substantielle ( «L’autreEurope», No 10. Août 1986.  Shoah , de la question juive à la questionpolonaise).

     

    Il en ressort, d’une part, que l’indifférence de la majorité des Polonais au sort des juifs paraît indéniable mais, d’autre part, qu’une nouvelle prise de conscience du problème s’affirme très vivement aujourd’hui, dont Lanzmann ne rend aucunement compte. 

     

     3. L’assimilation du vieil antagonisme entre juifs et chrétiens, et de l’antisémitisme païen de l’idéologie nazie, est- elle légitime ? Et le plan général du film, qui établit une relation linéaire de cause à effet entre l’apparition des ghettos et la solution finale, est-il effectivement défendable ? Ces trois questions ne visent pas, une fois encore, à minimiser la portée de Shoah, mais devraient nous inciter, au-delà de la haine, à tenter de mieux comprendre le processus « opaque et mystérieux » qui a conduit tant d’innocents à la mort.

     

    L’édito de JLK :

     

    images-5.jpegLa spirale du meurtre

     

    Du génocide perpétré par les nazis contre une partie de son peuple, le philosophe Vladimir Jankélévitch parle comme d’un « crime imprescriptible ». Le pardon, selon lui, est mort dans les camps de concentration. 

     

    Et de même Elie Wiesel ou Bernard-Henri Lévy concluent-ils au caractère « absolu » et unique de l’Holocauste. 

     

    Humainement, on peut comprendre le ressentiment à vie de ceux dont les familles ont été décimées ou qui sont descendus, eux-mêmes, dans les cercles de l’enfer hitlérien. En outre, d’un point de vue plus profond, comment ne pas reconnaître la monstruosité fondamentale et sans pareille d’une idéologie niant l’essence humaine de tout un peuple. 

     

    Cela étant, comment ne pas voir, aussi, que cette notion de crime imprescriptible établit une hiérarchie dans l’horreur qui fait peser certains martyrs plus lourd que d’autres.

     

    Et pourquoi les victimes de Lénine, de Staline et de Brejnev (car le goulag n’est pas qu’un cauchemar du passé) seraient-ellesmoins à pleurer que celles d’Hitler ? 

     

    Or, au-delà des compassions sélectives,rappelons-nous, en écoutant les témoignages de ceux qui sont revenus de l’autre bout de la nuit, dans Shoah, rappelons-nous qu’il y a une communion de tous ceux qui souffrent. 

     

    Vomir les juifs en leur imputant la mort du Christ, c’est trahir celui-ci, qui fut le premier à étendre la notion de « peuple élu » à l’humanité tout entière. Et de même que le pardon nous rend plus humains que la loi du talion, de même la considération égale de toute souffrance peut-elle seule nous garder contre la spirale du meurtre….

     

    Contrepoint, ce 22 mai 2015.

    Au lendemain de la parution de ces articles, un tract circulait dans les rues de Lausanne m’attaquant au prétexte que je minimisais le génocide du peuple juif. À lire entre les lignes : JLK crypto-antisémite. Et les auteurs du tract, un Juif d’extrême-gauche et sa femme, de me menacer d’une plainte en justice. En coulisses, je m’attachai à calmer le jeu en expliquant à ces « camarades » qu’ils se trompaient de cible, après quoi nos avocats respectifs convinrent du fait que mes papiers n’étaienten rien ce qu’on les accusait d’être. À la même époque, rencontrant le chasseur de nazis Simon Wiesenthal qui venait de publier ses mémoires, je lui demandai s’il trouvait normal qu’Elise Wiesel se fut opposé à la mention, sur le mémorial de la Shoah à New York, de l’extermination des gitans, homosexuels et autres « sous-hommes » par les nazis. Or Simon Wiesenthal me répondit que non : qu’il trouvait cet « oubli » indéfendable. Encore un crypto-antisémite ?

     

  • Panopticon poétique

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    RANSMAYR Christoph. Atlas d’un homme inquiet. Traduit de l’allemand par Bernard Kreiss. Albin Michel, 458p.

     

    Au bout du monde

    -     Que les histoires se racontent.

    -     Sur un bateau à destination de Rapa Nui, l'île de Pâques.

    -     Navigationmouvementée. Le Pacifique pas du tout calme.

    -     Tout de suite l’univers physique est très présent.

    -     Un homme « effroyablement maigre » parle au Voyageur.

    -     Evoque le peuple de Rapa Nui, qui a peuplé les îles de milliers de statues de pierre.

    -     Leshabitants étaient sûrs d’être seuls au monde et ne se rappellent pas leurorigine.

    -     Parle un mélange d’anglais, d’espagnol et d’une langue inconnue. L’île est assimilée, à sa découverte, au séjour d’un dieu.

    -     Lequel, Tout Puissant, se nomme Maké-Maké…

    -     Son père est anglais et sa mère Rapa Nui.

    -     Manger lui est très pénible.

    -     Les statues s’appellent moaïs.

    -     Des figures tutélaires d’un culte oublié, qui sont devenues symboles de puissance.

    -     L’homme très maigre estime que la faim a été le destin de ce peuple.

    -     Dont les habitants ont épuisé les richesses naturelles et ont fini par s’entre-dévorer. Avant d’être exploités par les Péruviens dans des mines de guano.

    -     La quête de la faim est assimilée, dit-il, à une quête du corps astral. 

    -     Le Voyageur se concentre ensuite sur la présence des sternes fuligineuses, dont l’homme très maigre dit que ce sont des oiseaux sacrés.

    -     Ils portent des noms étonnants : le puffin de la nativité, le fou masqué ou le pétrel de castro.

    -     La présence des oiseaux sera récurrente dans ce livre.

    -     Le Voyageur-poète y apparaît comme un témoin sensible. « J’étais là, telle chose m’advint ».

    -     Mélange de récit de voyage et d’évocation poétique mais sans fioritures.

     

    -     Chant de territoire. 

    -     Le Voyageur se retrouve sur la muraille de Chine enneigée.

    -     Où il avise la silhouette d’un type s’approchant.

    -     Un Mr Fox anglais de Swansea, ornithologue, qui a vécu avec Hong Kong avec sa femme chinoise et répertorie des chants de territoire des merles.

    -     Classe les chants en fonction des sections de la muraille, chaque territoire ayant samodulation.

    -     Le chant d’une grive marque l’au revoir des deux hommes. 

    -     Une atmosphère étrange et belle se dégage de cette rencontre. La merveille est partout, très ordinaire en somme et prodigue en histoires. 

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    -     Herzfeld

    -     Chaque récit commence par « Je vis »…

    -     « Je vis une tombe ouverte à l’ombre d’un araucaria géant »…

    -     Cettefois on est dans l’état fédéral brésilien de Minas Gerais.

    -     On enterre le Senhor Herzfeld.

    -     Dont le Voyageur a fait la connaissance deux jours plus tôt.

    -     Le fils d’un fabricant d’aiguilles à coudre du Brandebourg, exilé à la montée du nazisme.

    -     Herzfeld a commencé à lui raconter sa vie.

    -     Puis est mort la nuit suivante.

    -     L’évocation de la mise en bière du Senhor Herzfeld, et son enterrement, forment le reste de l’histoire.

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    -     Cueilleurs d’étoiles 

    -       Le récit commence par la chute d’un serveur et de son plateau chargé de bouteilles sur une terrasse  jouxtant un café des hauts de San Diego.

    -     Le serveur se retrouve par terre alors que tous alentour scrutent le ciel.

    -     Ila buté sur le câble d’alimentation d’un télescope électronique.

    -     Tous scrutent la Comète. 

    -     Dont le passage coïncide, ce soir-là, avec une éclipse de lune.

    -     Et le serveur, aidé de quelques clients, ramasse les éclats de verre qui sont comme des débris d’étoiles.

    -     Ce pourrait être kitsch, mais non.

    -      

    -     Le pont céleste.

    -     On voit des cônes de pierre noire sur lesquels déferlent des dunes.

    -     Le Voyageur se trouve quelque part au Maroc, dans un lieu dominé par les tumulus mortuaires d’une civilisation disparue.

    -     Là encore, le lien entre un lieu fortement chargé, et le passage des humains, est exprimé avec un mélange de précision et de poésie très singulier.

     

    -     Mort à Séville.

    -     Le dimanche des Rameaux, dans les arènes de Séville, se déroule un dernier combat entre un cavalier porteur de lance et un taureau. 

    -     La suite des figures est marquée par l’hésitation du taureau et  la blessure du cheval, puis du public jaillit la demande de  grâce, d’une voix unique.

    -     L’affrontement est évoqué avec une sorte de solennité, sans un trait de jugement de la part duVoyageur.

    -     C’est très plastique et assez terrifiant.

    -     Et cela finit comme ça doit finir.

    -     Sans que rien n’en soit dit.

     

    -     Fantômes. 

    -     On passe ensuite en Islande, où le Voyageur croit voir des fantômes.

    -     Se trouve là en compagnie d’un photographe, familier des légendes islandaises,nourries par les proscrits relégués dans cet arrière-pays.

    -     Lui raconte celle, saisissante, du bandit à qui le bourreau a coupé une jambe pour l’empêcher de se sauver, et qui a appris a courir en faisant « la roue ». Une roue humaine qui terrifie les passants quand elle leur fonce dessus…

    -     Où il est question de la peur du noir et des « diables de poussière ».

    -      

    -     Extinction d’une ville.

    -     Le Voyageur se retrouve au sud de Sparte. 

    -     Ila été jeté de sa moto par il ne sait quoi.

    -     Puis remarque, dans la nuit, que les lumières de la ville de Kalamata sont éteintes.

    -     Ensuite il rejoint un café en terrasse où il découvre, à la télé, qu’un séisme vient d’avoir lieu dans la région.

    -     Quia provoqué se chute et l’extinction de la ville.

    -     Cela encore raconté sans le moindre pathos. J’étais là, telle chose m’advint. 

    -     Maisrien non plus de froidement objectif là-dedans.

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           À la lisière des terres sauvages.

    -     Dansun asile psy autrichien, une jeune femme s’apprête à faire du feu avec du papier et des copeaux invisibles.

    -     On voit la scène, très développée ensuite.

    -     Sous le regard d’une gardienne dans une cage de verre.

    -     La jeune femme entend une voix qui lui dit : « Tu ne doit pas tetuer »…

    -      

    -     Tentative d’envol.

    -     Au sud de la Nouvelle Zélande,cen terre maorie, le Voyageur observe un jeunealbatros royal en train d’essayer de s’envoler.

    -     L’occasiond’une longue et épique digression sur la vie des albatros, telle que la luiévoque un ancien chauffeur d’autocar devenu ornithologue après la mortaccidentelle de sa femme. 

    -     Formidablerécit ponctué de nouvelles diverses en provenance du monde des humains.

     

    -     Le Paon.

    -     À New Delhi, son chauffeur de taxi lui évoque l’imminente pendaison du meurtrier d’Indira Gandhi.

    -     Une certaine psychose règne, liée àl’attentat qui a provoqué le massacre de milliers de sikhs.

    -     Atmosphère de pogrom.

    -     Le Voyageur veut se rendre au Rajasthan et à Jaïpur.

    -     « Et c’est alors que je vis le paon ».

    -     Une apparition qui rappelle celle du paon de Fellini, dans Amarcord

     

    -     L’attentat.

    -     Le Voyageur se retrouve à Katmandou, dont les frondaisons des arbres sur le boulevard central, sont occupées par des milliers de renards volants.

    -     Plusieurs membres de la famille viennent d’être tués, et le nouveau roi se trouve probablement dans la limousine d’un convoi.

    -     Au moment de l’attentat auquel assiste le Voyageur, une nuée de renards volants obscurcit le ciel. 

    -      Où le Voyageur croit voir un écho significatif aux événements en cours…

     

    -     Attaque aérienne.

    -     On se trouve maintenant sur les hautes terres boliviennes.

    -     Où le Voyageur chemine avec des amis, un biologiste bavarois et sa compagne italienne.

    -     Quand surgissent des chasseurs qui volent en rase-motte au-dessus d’eux, la jeune femme leur lance en espagnol : No pasaran.

    -     Il faut préciser qu’un nouveau dictateur s’est installé en Bolivie. 

    -     Mais le pilote a vu le geste de défi de la jeune femme et fait demi-tour et canarde le trio.

    -     Se non è vero… io ci credo purtoppo.

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    -     Plage sauvage.

    -     Un vieux type au crâne rasé, sur une plage brésilienne, semble rendre un culte privé à une femme dont il tient la photographie près de lui.

    -     Et soudain son parasol s’envole.

    -     Le Voyageur va pour l’aider, mais un jeune homme sort de la forêt et secourt le vieux.

    -     Sur quoi le Voyageur lance « Amen ! Amen ! » à l’océan.

    -     Toutcela toujours étrange et vibrant de présence.

    -      

    -     Homme au bord de larivière

    -     Untype repose en maillot de bain au bord de la Traun, rivière de haute-Autriche.

    -     Quelquesenfants veillent sur son demi-sommeil, claquant des mains pour tuer les taonsqui lui tournent autour.

    -     Les taons morts sont recueillis dans des sachets de feuilles.

    -     Lorsque le type se réveille, il compte les taons et distribue des piécettes à sesgardiens du sommeil.

    -     Etrange et belle scène d’été.

    DSC_0691.JPG      

    -     Le souverain des héros.

    -     Au sommet de l’île d’Ios, dans les Cyclades, le Voyageur découvre les stèles blanches du tombeau d’Homère (92-97) et médite à propos de ce monument au « plus grand poète de l’humanité ».

    -     Il y voit un monument « à la mémoire d’un chœur de conteurs disparus »,tout en évoquant merveilleusement ce lieu que je me rappelle comme de ce jour-là après la baignade… 

     

    -     Un chemin de croix.

    -     Sur la route de Santa Fe, à bord d’une Cadillac bordeaux qu’il a louée, le Voyageur croise une procession entourant un porteur de croix, dont les pèlerins le chassent bientôt à coups de pierre.

    -     Peu après il rencontre un deputy sheriff qui lui explique que ces penitentes procèdent parfois à de véritables crucifixions, parfois fatales au crucifié volontaire,mais absolument illégales… 

     

    -     D’outre-tombe.

    -     À Mexico, le Voyageur observe une petite accordéoniste jouant sur le trottoirdans un entourage de squelettes et de têtes de mort et de cercueils en chocolatmarquant la fête du Jozr des Morts.

    -     Le voyageur se rappelle alors une jeune Indienne sur une fresque, visiblementdestinée à un sacrifice rituel à l’ancienne cruelle façon. (p.104)

    -     Chacunde ces récits se constitue en unité, cristallisé par le regard du Voyageur etplus encore par son art de l’évocation, à la fois réaliste et magique. 

    -     On pense à Werner Herzog, en moins morbide, ou à Sebald, en plus profond. 

     

    -     Déplacement de sépultures

    -     Sur l’Île de Robinson Crusoë, quatre mois après un tsunami.

    -     Un homme s’affaire à mettre de l’ordre dans les tombes dévastées par l’eau.

    -     Le Voyageur se trouve là sur les traces d’Alexandre Selkirk, le boucanier dont s’est inspiré Daniel Defoe. 

    -     Unrécit qui suggère physiquement la mêlée des vivants et des morts.

    -     L’alerte donnée par une petite fille a permis de limiter le nombre de morts en ces lieux.

     

    -     Prise accidentelle

    -     Suit le récit du sauvetage, par un pêcheur de homards furibond, du bateau à bord duquel le Voyageur se trouvait.

    -     Le pêcheur maudit le ciel à cause de sa pêche calamiteuse : Un seul homard dans 59 casiers. 

    -     Mais en arrivant au port, de rage, il remet le homard unique à l’eau…

     

    -     Dans les profondeurs 

    -     Avec d’autres whale watchers, le Voyageur observe une baleine « timide » qui a l’air de rêver au-dessous de lui, son aile reposant sur son baleineau…

    -     Ensuiteil éprouve une vraie terreur lorsque la baleine s’approche de lui. On pense àMoby Dick, au fil d’une évocation de ces immensités marines…

    -      

    -     La reine de la jungle 

    -      Il voit un veau mort dans une clairière d’herbe entourée de jungle.

    -     La chose se passe dans l’Etat fédéral brésilien de Sao Paulo.

    -      Le proprio est un Allemand émigré qui a importé des vaches du Simmental.

    -      La forêt vierge perçu comme une entité vivante que l’Allemand a combattu pendant des années.

    -      Récit de ses tribulations.

    -      Et soudaine apparition d’un anaconda de sept ou huit mètres traversant lentement la route.

    -      Telle étant la reine de la jungle.

    -      Dont un train routier lui fonçant dessus aura probablement brisé les vertèbres, quoique le serpent continue d’avancer… 

     

    -      La transmission

    -      Histoire du batelier Sang, sur le Mékong, dont le fils conduit depuis trois jours le bateau sur lequel se trouve le Voyageur.

    -      Quand il y a un danger, son père lui pose la main sur l’épaule, sans un conseil de plus.

    -      Le fils connaît chaque remous du fleuve par son nom ancien.

    -      L’histoire de Sang recoupe celle des bombardements sur le Laos, dont l’intensité à dépassé ceux de l’Europe à la fin de la guerre.

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    -      L’Adieu

    -      Sur un banc de la place du marché d’un bourg autrichien, un vieil homme, prof retraité et veuf, reste là avec une amie et fait parfois semblant de dormir.

    -      Cette fois pourtant,il peine à se réveiller, jusqu’au moment où l’on constate qu’il ne fait plus semblant du tout.

    -      À la morgue, une larme versée par le Voyageur nous fait comprendre qu’il vient de perdre son père. 

          

    -      Dans l’espace cosmique

    -      Le Voyageur se retrouve couché dans un canot à fond plat, conduit par un Maori dans une sorte de labyrinthe à ciel ouvert.

    -      Puis le canot s’échoue sur un matelas spongieux formé d’insectes morts. 

    -      On retrouve là les sensations à la fois physiques et et quasi métaphysiques évoquées par Coloane ou Sepulveda au contact de la nature sauvage.

     

    -      Drive au Pôle Nord

    -      Récit d’une tout autre tonalité, dont un joueur de golf de l’Illinois est le sujet.

    -      Natif de Riga, il a émigré aux States après la déportation de son père par les Soviétiques.

    -      Débarqué au pôle nord à bord d’un brise-glace atomique, il va tirer dix coups sous le regard interdit du Voyageur, dix balles de golf dans la neige, à proximité du drapeau russe…  

     

    -      Retour au bercail

    -      Le long d’une rivière canadienne, en Ontario, le Voyageur assiste à la remontée problématique des saumons qui vont se heurter à l’obstacle d’une cascade asséchée.

    -      Désignant la« saloperie da cascade », un pêcheur n’en fait pas moins la cueillette de quelques saumons survivants… 

     

    -      Courants contraires

    -      Au Cambodge, le Voyageur assiste au feu d’artifice sur le Mékong, à l’occasion de la fête de l’eau à Phnom Penh, avant d’évoquer les effets de la mousson sur les crues des cours d’eau et des lacs. 

    -      Cette évocation recoupe celle des massacres imputables aux Khmers rouges.

    -      Très remarquable récit là encore.

     

    -      Le travail des anges

    -      Le Voyageur se retrouve à Trebic, près de l’église Saint Martin et non loin du cimetière juif dont s’occupe le vieux Pavlik, ancien instituteur non juif.

    -      Il est là comme un gardien de mémoire, car il est question de désaffecter ce cimetière où reposentplus de 11.000 Juifs.

    -      Il est visiblement marqué par la réflexion selon laquelle les anges du Tout Puissant ont regardé passer les trains de déportés vers les camps d’extermination sans broncher.

     

    -      Dans la forêt de colonnes

    -      Devant la citerne géante de Yerebatan, en la basilique souterraine de Justinien, au milieu de la forêt des colonnes, le Voyageur observe le curieux manège d’un visiteur qui s’immerge après avoir jeté une pièce dans l’eau, qu’il entreprend ensuite deretourner.

    -      Scène étrange en ce lieu, comme beaucoup d’autres scènes de ce livre en d’autres lieux… 

     

    -      La beauté des  ténèbres

    -      Le Voyageur se décrit lui-même en train de scruter, avec ses instruments d’astronomie, la galaxiespirale de la Chevelure de Bérénice, qui a mis quelque 44 millions d’annéespour arriver du fond de l’espace à cet observatoire pseudo de Haute-Autriche.

    -      La séquence est assezvertigineuse, finalement traversée par le cri d’une chouette hulotte rappelant  que le ciel communique avec la terre…

     

    -      Tombé du ciel nocturne

    -      À Jaipur cette fois,du toit en terrasse de l’hôtel dit Le Palais des Vents, le Voyageur assiste àl’envol de milliers de cerfs-volants à l’occasion de la fin de l’hiver.

    -      Le récit de la chute d’une roussette, blessée par l’armature aiguisée d’un cerf-volant, corse le récit de manière significative, comme l’épisode des renards volants…

     

    -      Le pianiste

    -      Il y a du conte très plastique, à la japonaise, dans cet épisode faisant intervenir un très petit pianiste, assis comme un enfant à un grand piano, tandis que l’air extérieur vibre au chant des cigales.

    -      Le reste se ressent plus qu’il ne se décrit, comme souvent au fil de ces pages subtiles, à la fois réalistes et irréelles. 

    -       

    -      La chance et l’océan calme

    -      Le Voyageur, dans un quartier populaire de Valparaiso, observe un type qui lui semble un vendeur de billets de loteries au vu du collier de tickets qu’il porte autour du cou. 

    -      Or ces billets ne sont pas à vendre mais représentent la collection des billets non gagnants rassemblés par le type en question.

    -      Tout cela sur fond de réalité chilienne non détaillée au demeurant…

     

    -      Les règles du paradis

    -      Suit le plus long récit du livre, de presque vingt pages, évoquant la saga fameuse des révoltés du Bounty, alors que le Voyageur se trouve sur l’île perdue de Pitcairn où les mutins ont fini par débarquer et crever après moult tribulations.

    -      L’on en apprend plus sur l’aventure de Fletcher Christian et de ceux qui l’ont assisté, puis le Voyageur interroge certains des descendants des forbans et se balade le long des falaises à-pic del’île.

    -     Il y a là-dedans unmélange de souffle épique et de sauvagerie où les fantasmes paradisiaques  à la Rousseau en prennent un rude coup. 

    -     Tout cela très fort, toujours inattendu et intéressant, d’une expression limpide et comme nimbée d’étrangeté ou de mystère. 

    L'on est ici à mi-parcours de ce livre sans pareil.

     

    La face cachée du salut

    -      L’apparition d’un gilet de sauvetage rouge, au bord d’un champ d’épaves de l’Océan indien, prélude à l’évocation du drame qui a coûté la vie à l’équipage d’un cotre disparu. Dont l’épave seule, intacte, réapparaît ensuite. Geste rituel d’une Hindoue versant de l’eau du Gange dans l’eau où reposent les noyés.

    Le non-mort.

    -      Ensuite on se retrouve sur la Place Rouge, à Moscou, où sept couples de jeunes mariés attendent de se pointer dans le mausolée de Lénine.

    -      Diverses considérations devant la dépouille irréelle du révolutionnaire devenu dictateur.  

    -      Visiteurs au Parlement.

    -      Après la visite à la momie russe, le Voyageur observe un vieux type, pieds nus, dans la file des curieux se pressant à l’entrée du Reichstag de Berlin.

    -        Les pieds nus de l’original intriguent une petite fille et mettent en évidence, sans peser,  l’aspect étrange voire absurde de cetteprocession.

     

    Nu dans l’ombre

    -      De nombreux récits du recueil ont une connotation politique. Sans discours à ce propos.

    -      Ici, c’est un homme nu, dans la cours d’une prison psychiatrique, à l'époque de la Grèce des colonels.

    -      Le cri du type déchire et signifie, sans besoin d’autre commentaire. 

    -      Cependant la scène est minutieusement détaillée, avec quelque chose de très oppressant.   

    jaipur03.jpgUn requin dans le désert

    -      Sur une route côtière de la mer Rouge, le Voyageur remarque un arbre couvert de petits fanions, lui rappelant les drapeaux de prière tibétains. Mais la comparaison s’arrête là car ces chiffons n’ont rien de sacré.

    -      Puis on se retrouve au marché aux poissons d’Al Hudaydah, et ensuite sur les lieux d’un accident de triporteur dont le conducteur débite le requin qu’il transportait, qu'il revend aux badauds.

    -      Sang

    -      Le Voyageur se remémore son enfance en Autriche, après le massacre, par la police, d’un garçon sauvage du lieu.

    -      Ivre, le lascar avait profané un monument aux morts de la guerre, et les anciens combattants l’ont dénoncé. 

    -      Le Voyageur était alors enfant de chœur, et il évoque le drame à la manière d’un Thomas Bernhardd ans ses récits de faits divers.

    -      Les traces de sang dans l’église ont marqué la mémoire du narrateur.

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    -      Arche de lumière

    -      Le Voyageur se retrouve à Sydney où il observe l’ascension de l’arche gigantesque du HarbourBridge, par un type dont il croit qu’il va se suicider.

    -      Puis la ville est frappée par une panne d’électricité géante.

    -      Il croit voir« la phase terminale d’un chemin de vie ».

    -      Mais c’est comme uneerreur d’optique, ou comme une façon d’accommoder la vision, fréquente chez CR.   

    -      Seconde naissance

    -       À bord d’un brise-glace russe à l’arrêt sur labanquise, un pilote d’hélico convie ingénieurs et matelots à fêter sa seconde naissance après le crash de son appareil.

    -      Cela se passe vingt ans après le récit de la découverte de la Terre François-Joseph, que CR aévoquée dans Les effrois de la glace etdes ténèbres.

    -      Très belle évocation d’une ourse polaire et de ses petits (p.274)      

    -      Le dieu de glace.

    -      Le Voyageur évoque le désarroi d’un petit garçon qui voit fondre la tête d’un bonhomme de neige conservé dans un congélateur.

    -      La scène se passe devant un manoir du comté de Cork.

    -      Le père et le fils finissent par éclater de rire à la vision de la tête fondue. 

    -      On n’en saisit pas moins l’importance magique  de cette tête de neige…

    -      Le prêcheur.

    -      Se la jouant Jésus et les marchands du temple, un prêcheur invective les petits commerçants ukrainiens et caucasiens dont les cahutes envahissent la pelouse du grand stade du Dixième anniversaire, construit en mémoire du soulèvement de Varsovie.  

    -      La scène est assez emblématique, typique de la Polognes de la fin des années 80.

    -      Je me rappelle une manifestation patriotique monstre dans le même stade, pendant les années de plomb.  

    -      Un photographe.

    -      Un cantonnier en train de creuser une fouille, devant une maison bleu pâle de la ville dominicaine de Puerto Plata, est prié par une dame de la prendre en photo avec deux types.

    -      Une pancarte vient d’être posée devant la maison, annonçant l’ouverture d’un cabinet d’hypnotiseur.

    -      Le cantonnier, après avoir tenu l’appareil de photo en ses mains, se dit que peut-être sa vie auraitpu être tout autre… 

    -      Là encore, la banalitéd’une scène se charge d’étrangeté et de sens plus profond.    

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    -      Pacifico, Atlantico.

    -      Le Voyageur se retrouve à 3400 mètres d’altitude, juste au-dessous du cratère de l’Irazu, le volcan le plus dangereux du Costa Rica.

    -      Il se trouve là dans l’espoir de voir l’oiseau quetzal, mais le brouillard est au rendez-vous.

    -      Il est aussi question du pèlerinage à la Vierge noire, la Negrita.  

    -      Love in vain.

    -      Dans une clairière de la mangrove, sur la côte est de Sumatra, le Voyageur surprend une scène un peu surréaliste de karaoké sans public, dont le chanteur (aveugle) interprète un tube des Rolling Stones, 

    -       Comme à chaque fois, ce n’est jamais le pittoresque qui est recherché par le Voyageur, mais l’étrangeté, le mystère, la magie d’une situation où nature et culture ne cessent de s’interpénétrer. (p.300)

     

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     (À suivre)

     

  • Nabokov l'enchanteur

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    Flash-back sur deux livres illustrant les débuts éblouissants et l'apogée de l'immense écrivain russo-américain: «La Vénitienne» et la réédition de trois chefs-d'œuvre. Une fête de la sensibilité, de l'humour et de l'intelligence nourrie d'expérience. Retour en février 1991.

     

    Il est certains êtres qu'une grâce particulière semble avoir touchés, en cela qu'ils continuent de diffuser, malgré les pires avanies, comme une aura qui nous évoque la lumière mythique du paradis terrestre.

     

    Et tel est Vladimir Nabokov en ses premiers écrits de 1921 à1928, dont les merveilleuses bigarrures nous rappellent ce matin du monde où nous étions poulain dans une prairie lustrale. Autant dire que nous hennissons d'enthousiasme à telle lecture, tout en sachant que ce monde nous a été arraché. Et de même une nostalgie lancinante mêle-t-elle son ombre aux diaprures irisées des pages du jeune exilé qui reflètent son enfance heureuse, avant que deux fanatiques d'extrême-droite n'assassinent son père, très respectable ministre libéral, avant la Grande Guerre, avant la Révolution, avant le Déluge en somme. 

     

    De Nabokov, on se fait souvent une idée sommaire, liée à la gloire sulfureuse de Lolita ou au prodigieux numéro du vieux magicien sarcastique improvisant génialement sur le plateau d'Apostrophes en sirotant un chaste thé. Quand on saura que ledit breuvage était en fait un solide whisky planqué dans une théière, et quel'improvisateur ne faisait que lire des fiches soigneusement établies, y aura-t-il de quoi conclure à la mystification? 

     

    Nabokov7.jpgOui et non. Car s'il est vrai que celle-ci est un thème nabokovien par excellence, il n'en est pas moins certain que l'art et ses beaux reflets sont plus «réels» aux yeux de Nabokov que le tout-venant du quotidien. C'est d'ailleurs le thème de La Vénitienne, la plus importante de ces nouvelles de jeunesse, qui évoque l'amour fou d'un vilain jeune homme pour une femme à la fois réelle et figurée sur un tableau. 

     

    «L'art est un miracle permanent», écrivait en outre le jeune Nabokov dans l'un des deux brefs essais reproduits au début du recueil. 

     

     Est-ce àdire que Nabokov méprise la simple vie et lui préfère les sublimités esthétiques? Le prétendre serait ne rien voir de l'extraordinaire effort d'absorption qui prélude dans son œuvre à la transfiguration poétique. 

     

    Cynique, Nabokov? Sans doute sa superbe orgueilleuse en a-t-elle effarouché plus d'un (à commencer par Nina Berberova, qui le décrit ences premières années 'd'exil dans C'estmoi qui souligne), et les grands romans de la maturité n'ont cessé demultiplier les écrans en trompe-l'oeil. 

     

    Or c'est le premier intérêt de ces écrits de jeunesse que de nous révéler un Nabokov d'avant la légende, certes monstrueusement doué mais à la fois très émotif (la romantique évocation d'un amour de jeunesse comme amplifié en effusion cosmique par la soif de tout sentir du jeune écrivain, dans la magnifique nouvelle intitulée Bruits), très vite en possession de presque tous ses moyens mais laissant voir, par certaines failles de ses masques, des blessures inguérissables. 

     

    Sous les sarcasmes gogoliens du dandy errant de Zermatt à Berlin ou de Nice à Londres, sachons alors redécouvrir la voix d'un homme qui eut la classe de ne jamais pleurnicher après avoir tout perdu. Il est significatif que la première nouvelle russe publiée par Nabokov, en sa 22e année, raconte les tribulations d'un lutin chassé de la forêt russe par «un arpenteur insensé» et se transformant en «homme comme il faut». Lui faisant écho, l'histoire fabuleuse du dragon resurgissant dans une banlieue industrielle et devenant l'enjeu d'une absurde campagne publicitaire signale le même thème d'un désenchantement essentiel lié aux séismes de la guerre et de la Révolution.

     

    Certes Nabokov en voulait férocement aux communistes, et trois nouvelles en témoignent assez dans ces pages. Ainsi le marchand de tabac en exil d'Ici on parle russe se venge- t-il en séquestrant un agent du Guépéou dans sa baignoire, après un procès privé en bonne et due forme, tandis que le coiffeur, dans Le rasoir, hésite à trancher la gorge du «bouffon triste» quis'est pointé chez lui par hasard et en lequel on identifie Lénine. 

     

    Mais la nostalgie de Vladimir Nabokov ne se limite pas à la patrie perdue, où n'importe quel faiseur peut désormais faire figure d'écrivain national s'il se plie aux directives du pouvoir (un terrible Conte de Noël), ni non plus à une civilisation qu'il a vue se décomposer après que la deuxième tuerie du siècle l'eut chassé en Amérique. Lui qui a chanté comme personne la verdeur de l'amour se nourrit aux sources d'un exil fondamental lié à la condition humaine. Ainsi les reflets de paradis qui scintillent dans son œuvre font-ils allusion au monde enchanté de son enfance, lequel n'est lui-même que le reflet d'un matin primordial, imaginaire et donc plus-que-réel.

     

    Vladimir Nabokov. La Vénitienne et autres nouvelles. Traduction du russe de Bernard Kreise et del 'anglais de Gilles Barbedette. Gallimard, 208 p. 

     

    Le DonLolita et Pnine. Réédition de trois chefs-d'œuvre de Nabokov en collectionBiblos. Gallimard, 1040 p.

  • Mémoire vive (87)

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    À La Désirade, ce jeudi 30 avril. – De terribles nouvelles nous arrivent, jour après jour, du Népal où le séisme et ses répliques auraient fait plus de 7000 morts et des dizaines de milliers de blessés, mais qu’en dire ? Des rescapés suisses se plaignent de n’avoir pas été pris en charge assez rapidement par les services officiels de la Confédération, alors que l’ambassadeur en place et son équipe se démenaient au mieux, mais comment en juger à distance ? 

    Chaque année aligne, à côté des guerres imputables aux hommes seuls, ses catastrophes naturelles, et c’est chaque fois la même émotion, aux degrés variables selon de multiples critères, mais là encore qu’en dire; et n’est-ce pas une autre platitude que de se le demander ? 

    Dans l’immédiat, cependant, nous nous inquiétons de savoir si notre voisine Maritou, en retraite spirituelle du côté de Katmandou, est bien rentrée avant la tragédie, et si l’hôpital de Lukla, fondé par sa sœur, la célèbre guide de montagne paraplégique, a échappé à la destruction ? 

    °°°

    Critiquer les médias, quand on en a été ou qu’on en est encore tant soit peu, revient plus ou moins, prétend-on,  à « cracher dans la soupe », formule de protection qui n’interdit aucune critique d’autres milieux de la part desdits médias. 

    Le chic est d’y célébrer un Karl Kraus, grand contempteur de la fausse parole médiatique, mais en Autriche et au début du siècle, donc ça passe ; en revanche un Philippe Muray sera plus suspect, dûment taxé de réactionnaire jusqu’à sa mort, après quoi la récupération se fera, comme celle d’un Guy Debord.

    Même remarque, évidemment, à propos des milieux littéraires ou universitaires, où le ton pincé, la prétendue solidarité ou la prétendue objectivité scientifique tiennent lieu de censure ou, plus exactement, d’autocensure...

    °°°

    11156295_10206492068847349_3024960367690975455_n.jpgOn ne veut pas le voir, mais je le constate en rééditant sur la Toile, ces jours, des papiers que j’ai égrenés durant ces trois ou quatre dernières décennies dans les journaux auxquels j’ai collaboré : que les rubriques consacrées à la culture, et plus précisément à la littérature, en Suisse romande, se sont dégradées, affadies, étiolées, sous l’effet du conformisme et de l’acquiescement au culte croissant du grand nombre et de la facilité, et ce qui me frappe est la rapidité avec laquelle tout cela s’est produit. 

     La vraie critique littéraire ou la vraie chronique personnelle, argumentées et personnelles, sont pratiquement en voie de disparition au profit du papier vite bricolé et conforme à la tendance dictée par la boucle médiatique, dans une forme de plus en plus proche de la note zappée, voir du buzz. 

    À ce nivellement correspond l’effondrement des jugements fiables, au bénéfice d’opinions de moins en moins fondées, relevant du on-dit et relayées par les réseaux sociaux devenus le haut-lieu du caquetage.  

    °°°

    Ce 1e mai. - On a dit beaucoup de bien du film TaxiTéhéran, du réalisateur iranien Jafar Panahi, qui a même décroché l’ Ours d’or au festival de Berlin, mais c’est avec une perplexité partagée que nous sommes sortis ce soir du cinéma, avec Julie, tant ce faux documentaire relève du second degré voire du message codé. 

    Certains commentateurs se sont pâmés devant la réalisation, alors qu’elle me semble relever d’un minimalisme juste bon à flatter les cinéphiles, à cela s’ajoutant la représentation du cinéaste par lui-même, genre mise en abîme, à la limite de la complaisance. 

    On veut bien que ce traitement « par défaut » d’une situation soumise à un totalitarisme larvé relève d’une ruse subtile, et notamment en exposant les interdits pesant sur le cinéma iranien par le truchement d’une crâne petite fille qui se met à filmer le filmeur en rappelant à celui-ci les conditions auxquelles doit se soumettre un film « commercialisable » en Iran, mais nous n’en sommes pas moins restés sur notre faim, faute de substance en rapport avec ce que vivent les Iraniens, dont un autre film tourné il y a quelques années de manière clandestine, par une jeune réalisatrice, dans un taxi de Téhéran ( !), rendait compte de façon plus explicite et percutante. 

    Mais bon : il semble qu’on ait célébré le réalisateur en danger plus que son ouvrage, et le fait que les censeurs du cinéma iranien y trouvent un caractère encore trop subversif en dit plus long que le film lui-même… 

    °°°

    Recyclant un entretien avec Jacques Mercanton, je tombe d’accord avec ce qu’il me disait sur la « culture de masse », relevant selon lui de l’impossibilité même. De fait, je le crois aussi, il ne peut y avoir que de la sous-culture ou que de l’inculture de masse, toute masse ne pouvant que diluer les particularités d’une culture de qualité. C’est valable, me semble-t-il, autant pour les régimes totalitaires que pour la société de consommation.

    °°°

    David-James-Poissant.jpgLa critique américaine a situé les nouvelles du jeune David James Poissant dans la filiation de Raymond Carver et de Tchekhov, mais je demandais à voir, et le fait est que les meilleures des onze nouvelles du recueil intitulé Le Paradis des animaux méritent autant d’attention que d’éloges, même si le rapprochement avec les deux auteurs (surtout Tchekhov) se discute. 

    Ce qui est sûr, au demeurant, c’est que ce jeune auteur a son univers propre, avec ses personnages cabossés et une manière bien à lui, âpre et chaleureuse à la fois, de filtrer les émotions et de peser où ça fait mal

    En outre il y a, là-dedans une charge symbolique et une intensité poétique assez rares chez les auteurs de cette génération. L’observation rappelle en effet celle d’un Carver ou d’un John Cheever, ou encore, du point de vue des relations entre pères et fils, aux premières nouvelles de Bret Esaton Ellis traduites sous le titre de Zombies. 

    Quant à Tchekhov, on l’invoque désormais dès qu’un auteur fait preuve d’empathie ou qu’une atmosphère se nimbe de mélancolie bluesy. Carver a été dit le « Tchekhov américain », et l’on a remis ça pour Alice Munro…

    °°°

    Unknown-1.jpegC’est un bonheur immédiat et sans mélange que nous vaut la lecture du Saint-Loup de Philippe Berthier, relevant de l’approche littéraire la plus généreuse et la plus pénétrante, appuyée par d’innombrables citations opportunes, entre autres mises en rapport, d’un personnage majeur de la Recherche proustienne dont on apprend illico, par l’auteur, qu’il a été positivement « oublié » par les auteurs du récent Dictionnaire amoureux de Marcel Proust, à savoir Jean-Paul et Raphaël Enthoven, qui ne lui accordent pas une entrée…

     

    À l’opposé de certains proustologues ou proustolâtres, qui n’en finissent pas de chipoter sur l’identification ou la non-identification du Narrateur et de Marcel (cité trois fois par ce prénom dans le texte), Philippe Berthier prend tranquillement le parti de dire que Marcel le Proust et Marcel le Narrateur lui parlent de la même voix - même si le Narrateur est la cristallisation de trente-six Marcel divers et même changeants à travers le temps - et qu’autant que les deux avatars de l’écrivain et de la personne, le touche le personnage de Saint-Loup composé, lui-même, de plusieurs « modèles » et se transformant radicalement du début de la Recherche au Temps retrouvé.   

    Dans un long passage mémorable du Temps retrouvé, le Narrareur se livre à une méditation très révélatrice sur les rapports entretenus par le romancier avec la « vie réelle » et avec les personnages qu’il « tire » de celle-ci, au gré d’opérations « transformistes » dont la seule justification finale est l’œuvre, sans considération de ce que pourront ressentir les personnes « épinglées » comme des papillons ou victimes de ce qu’ils taxeront peut-être de méchanceté ou de plus profonde cruauté – plusieurs amis de Proust ont ainsi poussé de hauts cris ou l’ont fui à jamais... 

    En ce qui concerne Saint-Loup, le personnage a été inspiré à Proust par divers de ses amis, mais l’important n’est pas tant là, car Robert occupe une place tout à fait singulière et privilégiée, dans le cercle des proches de Marcel, incarnant à la fois un mentor, tout au moins au début de leurs relations, un objet de fascination sociale et esthétique, mais aussi une sorte d’ami unique qui ne deviendra jamais vraiment un amant :l’incarnation de la beauté et de la noblesse, de la France chevaleresque et du courage, de la séduction sous l’aspect d’un « homme à femmes » et de la complexité quand Marcel découvrira les nouvelles mœurs (jamais avouées) deson ami. 

    L’amitié selon Proust : c’est un des thèmes abordés par l’auteur, et avec toutes les nuances et la lucidité requises ; et l’homosexualité, bien entendu, avec une compréhension de ce qui échappait complètement au pauvre Gide : à savoir que le déni de Marcel, qui s’offusque bruyamment de ce qu’on puisse le taxer de pédérastie, autant que la morgue avec laquelle Saint-Loup répond à Marcel quand celui-ci le sonde à ce propos, jurant que ce ne sont pas « des choses dont il a le moindre souci », ne procèdent ni de la peur conformiste du jugement bourgeois, ni non plus du refus de tout simple coming out, mais du refus orgueilleux d’être classé et réduit à cela, soumis à cette détermination stricte et au sempiternel jugement moral ou social, sans parler de la vision proustienne des homosexualités, aussi complexe, paradoxale voire délirante que la vision des juifs selon Céline…

    °°°

    Ce que je ne supporte pas, et de moins en moins, ce sont les généralités : « Moi je n’ai rien contre les étrangers,mais… » ; « enfin les Juifs, tu sais quand même… » ;  « d’ailleurs les homos, faut les comprendre, pourtant… » ; « et de toute façon, on est bien d’accord, les femmes… » ; « mais tu ne vas pas nier que les Grecs et le travail… » 

    °°°

    S’agissant des séries télévisées, il est intéressant, par delà les situations standard, les clichés et les redites, de relever ici ou là tel trait original ou telle trouvaille, ou, comme dans Breaking bad, le développement d’un grand thème (le mal commis au nom du bien) tel qu’il pourrait être traité dans un roman.

    °°° 

    Philippe-Sollers-photo-Sophie-Zhang-artpress-fevrier14.jpgEn (re)lisant Femmes de Philippe Sollers, je me dis que ce n’est pas vraiment un roman mais une espèce de chronique-essai avec quelque chose du plaidoyer pro domo de quelqu’un qui n’a de cesse de se situer au-dessus des autres et de tout, affichant cyniquement son je m’en foutisme et s’en félicitant à tel point que rien ne devrait pouvoir l’atteindre. 

    Posture décidément trop confortable à mon goût, sans parler des développements sur les femmes et l’établissement fatal, n’est-ce pas, d’un matriarcat mondial, qui me semble relever du délire, voire de la fumisterie.

    °°°

    On a pu croire, à un moment donné, que le sociologisme, en matière de littérature (dans le sillage de Pierre Bourdieu) représentait l’expression par excellence de l’esprit philistin en matière de critique littéraire, et le fait est que cette forme de positivisme pachydermique, consistant à faire découvrir autant de couteaux à autant de poules dans la basse-cour du royaume des Lettres, n’a pas fini de nous mettre en joie par ses façons d’arpenter le Champ à la manière de Bouvard et Pécuchet.         

    Mais comment ne pas s’incliner, plus bas encore, devant les recherches exquises et combien enrichissantes pour ses sectateurs subventionées, menées au nom de la génétique littéraire, apothéose de la bricole et de la broutille.

    JedemTierchen sein Plaisirchen, remarquait jadis notre sage Grossmutter ;jawohl : à chaque bestiole sa babiole ; et c’est donc avec indugence qu’il s’agit de considérer les chercheurs de nos facs de lettres et autres pôles de compétence adonnés à la classification scientifique des encres et papiers utilisés par tel auteur (ou telle auteure ou autrice) et à la description non moins méticuleuse de chaque étape et de chaque état de chaque chantier et de chaque campagne d’écriture ponctués d’autant de séquences suspensives (absorption de telle tisane  ou décompensation sur Youporn) de l’écrivant (à distinguer de l’écriveur) dont sera rappelé la marque des bretelles ou des jarretelles au moment de l’ascèse de création…   

    °°°

    Ceci de Philippe Sollers, dans Femmes, qui me semble crânement filé : « Il y a un syndrome de l’écrivain comme il y en a eu un du prêtre…Très différent de celui de la vedette du show-business… Plus essentiel, viscéral, osseux… Portant sur le nerf de base, sur la fabrique tissée du revers… En compétition directe avecle four matriciel…Aucune mère ne s’y trompe…Pas plus celle de Sophocle qu’une autre…Toutes les oeuvres importantes sont des traces de cette lutte acharnée…Pour parvenir à l’air libre, naître, sortir loin au-delà de la naissance physique ; parler quand même par de la la parole injectée…Montrer qu’on n’est pas né comme ça, pour faire nombre, qu’on ne meurt pas dans l’arithmétique dictée…Que ça se sache au moins, le crime d’exister ; que ça se marque et remarque… Pour un bout de temps…Pour l’éternité »… »

    Mais oui, mais oui, et ça a beau suinter son freudisme, on se dit : et s’il y avait du vrai « quand même » ? Cependant on s’interroge aussitôt sur la « fabrique tissée du revers », et le « crime d’exister » fait sourire les tribus d’hier sur les îles et d’aujourd’hui dans les campagnes acculturées - enfin quoi, littérature quand tu nous étreins…

    °°°       

    2706627136.jpgIl y a les livres possibles, et ils sont légion, mais plus rares sont les livres vrais.        

    Or Le silence des chysanthèmes du compère Bertrand Redonnet représente, à mes yeux, le type même du livre à la fois nécessaire et vrai, mais non moins décalé, au meilleur sens du terme, ou disons : décentré par rapport au vortex médiatico-littéraire, d’une vérité qu’on pourrait dire hors du temps et de partout en dépit de son ancrage très précis dans une époque (entre les années 50 et nos jours) et une terre particulière (les âpres campagnes de l’Ouest français ouvertes sur l’océan) que le jeune Bertrand a connu en tant que petit prolo de ferme.

    « Redonnet tout le monde s’en fout », clame la 4de couverture par manière d’anti-publicité ressentimentale, et l’on pourrait dire aussi pour consoler l’auteur, que de Jules Renard, de Louis Guilloux, de Raymond Guérin ou de Fred Deux, auxquels il est plus ou moins apparenté, « tout le monde » n’a guère plus à foutre. 

    Or je lis ceci qui sonne immédiatement vrai à mes portugaises vaudoises : « Mes paradis perdus sont tous habités par le sifflement effarouché des merles, les pinsons et leurs nids de lichen, les mésanges acrobates, les crêpes sucrées de février, les alexandrins romantiques des leçons de récitation et le triangle des grands oiseaux sauvages, sublimes bohémiens du déclin des jours qui traversaient le ciel de novembre à l’heuremême où, dans les cours de ferme, un couteau rutilant tranchant l’artère d’un gros goret ». 

    Ou je lis cela qui remue ma prime adolescence :« J’étais le pâtre de l’été et le silence des champs et le bleu du ciel sur lequel tournoyaient les cossardes, séduisaient mon âme d’enfant. Une âme de solitaire, ou plutôt une âme de sauvage qui se plaisait à louer la solitude tant je me délectais déjà des strophes de Lamartine et de Musset, faisant miens leurs chants sublimatoires de la lune et de la nature et tout enclin à vivre les mélancolies jouissives de l’esseulé ».

    Et cela encore : « Au pays de mes enfances, monde d’avant le faux monde, des couvrailles aux métives, le paysan était un jardinier dont les bras ne creusaient la terre que pour la survie de son clan, tapi dans deux pièces chauffées par le bois, par lui chaque hiver prélevé sur ses bois. Le pain contre le blé, le vin contre la vigne et l’eau au fond du puits ».

    Et cela aussi : «Moi, j’aimais mon monde. C’était un monde où il manquait tellement de choses que tous les rêves y étaient permis. Il suffisait d’ouvrir des portes et des livres, d’écouter les arbres lutter avec le vent, de marcher pieds nus dans la rivière, de savoir jouer avec la lumière des champs et la pénombre des bois. Il suffisait d’avoir le goût du jeu. Un jeu qui ne s’achetait pas encore dans les vitrines surchargées d’inutilités,un jeu dont la qualité s’inventait et qui ne se mesurait pas à l’aune du porte-monnaie ».

    Et ce n’est que le début du récit d’un rejeton mal coifféd’une grande fratrie paysanne sans le sol, mère révoltée mais confiante en l’école laïque et dotée d’une voix de chanteuse de cabaret, père aux abonnés absents que le fils réinventera à sa façon, De Gaulle à la radio sur l’Algérie, meule de foin à laquelle le garçon fout le feu pour marquer sa présence, et le salut par l’instituteur et les livres, le savoir qui libère et la vie rugueuse qui s’ensuivra…

    Unknown-8 2.jpegSacré Redonnet ! Bien sûr qu’on se fout de toi, mais je te revaudrai ça vu que ton livre, là, je ne vais pas le lâcher de si tôt…

     

    °°°

    Je me tiens, depuis quelque temps, au seuil du Purgatoire de Dante. Non pas que j’hésite ou que je regimbe : c’est juste que j’attends d’être prêt. L’Enfer n’a été qu’une étape, et la pire, mais c’est souvent à ces visions dites « dantesques » qu’on en reste, comme le remarque d’ailleurs Victor Hugo, qui voit surtout le Dante justicier : «  Le Purgatoire et le Paradis ne sont pas moins extraordinaires que la Géhenne, mais à mesure qu’on monte on se désintéresse ; on était bien de l’enfer, mais on n’est plus du ciel ; on ne se reconnaît plus aux anges ; l’œil humain n’est pas fait peut-être pour tant de soleil, et quand le poëme devient heureux, il ennuie ». 

    Or je voudrais faire le pari contraire : que Dante n’a fait que passer, et qu’à présent il s’agit de se dépasser…  

     

    °°°      

    Unknown.jpegAyant découvert la richesse et les qualités, tout à fait insoupçonnées, du point de vue de l’art de la narration ou du dialogue, des meilleures séries télévisées, de The Wire à Breaking bad, ou de Borgen à Six feet under, en passant par Luther, les Soprano ou Twin Peaks, c’est en pays de connaissance que je me suis retrouvé à la lecture de Belleville Shanghai Express , dernier roman de Philippe Lafitte, qui emprunte à l’esthétique et à la stylisation du genre sans cesser de faire de la (bonne) littérature, en professionnel du scénario et en écrivain à part entière. 

    Evoquant le travail du protagoniste, un jeune photographe « métis » de père vietnamien et de mère française, l’on apprend que ce Vincent, autodidacte, a quelque chose d’intense et de fiévreux et que c’est un réfractaire. « Quelqu’un qui s’est déjà frotté au réel » et qui a « une dimension sociale » dans sa pratique. Ce qu’on pourrait dire, aussi, du travail de Philippe Lafitte. 

    À son cinquième roman, tous différents les uns des autres et pourtant marqués par une patte commune et plus encore par un regard, à la fois aigu et décalé, d’une plasticité sensuelle lisse mais d’une frémissante sensibilité, Philippe Lafitte, mieux que ne l’a fait un Djian dans ses sitcoms, construit le « pilote » de ce qui pourrait faire une série française combinant l’atmosphère « asiatique » des abords de Ménilmontant et l’atmosphère « occidentale » de la mégapole chinoise. 

    Personnage représentatif du youngster flottant entre deux cultures, ses potes (Jef et Karim) et sa grand-mère malade nostalgique de Saïgon, sa mère Marie-Paule et son oncle tenancier du restau Chez Qiang proche de la station de métro Couronnes, Vincent se la joue Cartier-Bresson en cadrant choses de la vie et gens qui passent,  jusqu’au jour où ELLE lui apparaît.  

    Or Line, fille de Monsieur Li, lui-même issu des campagnes chinoises et parvenu au top de la respectabilité locale en qualité d’homme d’affaires, est en principe soumise aux règles de son paternel et, plus sournoises, de son cousin voyou mafieux sur les bords. On vise donc le schéma Roméo et Juliette sur fond de rivalités asiates et de préjugés sociaux, mais tout l’art de Philippe Lafitte est d’enchaîner les plans sans peser, avec la grâce féline de la jeune femme se rêvant top model et tombant, à Shanghai, surun os.  

    C’est fin et bien filé, avec de belles lumières dans les mots et les images composées de Paris ou de Shanghai; les situations ont quelque chose de« téléphoné » mais c’est en somme le genre qui veut ça, et l’écriture, les dialogues, la découpe des séquences, le crayonné des portraits : tout fonctionne...      

    °°°       

    Toujours dans le genre série, on passe du meilleur au pire avec ce sous-produit de daube molle que représente la pathétique suite de saisons réunies sous le titre d’After par la jeune Texane Anna Todd, qui est à Barbra Cartland ce que la lavasse de fast food est à la guimauve britiche. 

    Le feuilleton en question, évoquant les relations de Tessa, étudiante fadasse en mal d’encanaillement  et d’un mauvais garçon de pacotille, le craquant Hardin, a été testé sur le smartphone d’Anna, aussitôt boosté sur la Toile (plus d’un milliard de téléchargements sur le site Wattpad) et recyclé sous forme de pavé broché aux bons soins du grand éditeur américain Simon & Schuster, dans la nouvelle catégorie des sex-sellers -Anna étant en train de plancher sur le casting du film à venir.

    Ce qui m’a tout de même éberlué, dans la présentation très complaisante qui a été faite d’After dans les colonnes de 24 Heures, c’est l’absence totale d’aucun recul critique impliquant le contenu du livre, dont le seul fait qu’il « cartonne » plus que Michel Houellebecq était relevé. 

    Mais je tenais à en savoir plus, estimant, comme Philippe Muray, que ces phénomènes d’inculture grégaire ont quelque chose de significatif, et je me suis donc procuré la chose pour vérifier ce qu’annonçait de toute évidence la simple photo de la pauvre Anna : à savoir l’expression même de la plus insondable stupidité.

    Tout de même une chose m’a fasciné dans la vie de Tessa,et c’est sa façon de tout planifier, du choix des panties qu’elle portera demain à la couleur du vernis à ongles prévu pour le surlendemain.  Je n’ai donc perdu ni mon argent ni mon temps... 

    Question sexe, les ligues de vertu américaines auront été rassurées de constater que Tessa ne dispose un condom sur le hardon de Hardin qu’au-delà de la 400e page de la première saison, au cours d’une scène riche en adjectifs tumescents et autres superlatifs extatiques. Et c’est ainsi qu’Allah débande…        

    °°°      

    talk4w.pngA la Désirade, ce dimanche 17 mai. – En recopiant/collant, sur la Toile, les petites chroniques que j’ai égrenées dans Le Matin entre octobre et novembre 1987,au fil du tour du monde que j’ai eu la chance de faire dans le sillage de l’Orchestre de la Suisse Romande, je constate que j’avais oublié maints détails de nos pérégrinations, que ces notes m’ont permis de ressusciter. C’est ainsique j’ai pour ainsi dire revécu divers épisodes effacés de ce voyage, que mespauvres mots ont fixé dans des conditions souvent compliquées par le décalage horaire ou nos constants déplacement, sans compter les obligations de présence liées à la tournée. Du moins suis-je assez content, à relire ces notes dictées au téléphone (nous ne disposions pas encore de liaisons Internet) à notre chèreArlette ou à quelque autre secrétaire de veille nocturne, de leur trouver un certain ton personnel et une tenue passable.

    °°°      

    BookJLK8.JPGDans une lettre détaillée qu’elle m’envoie après sa lecture du Viol de l’ange, mon occulte amie Giovanna B., jamais rencontrée que sur Facebook mais qui m’a déjà envoyé d’excellents biscuits milanais en 3D, me gratifie d’une vraie recension, à la fois sensible et intelligente, précise et sans complaisance (elle a eu quelque peine à traverser les premiers fourrés de ma selva oscura) où elle série d’excellentes observations touchant à la construction arborescente du roman et à ses personnages, au drame rapprochant les protagonistes et au journal du tueur, au crescendo de l’émotion et aux échappées de la troisièmes partie, sans compter divers aspects de la thématique (le viol et le suicide, l’homosexualité et les rencontres salvatrices) qui m’ont remis en mémoire de nombreuses séquence du livre que j’avais oubliées. Or ce qui me touche particulièrement est que Gio s’implique personnellement dans cette lecture et fait ainsi revivre ce livre ailleurs que dans mon oublieuse mémoire… 

    °°°         

    Christoph Ransmayr dans le préambule de La montagne volante :« Depuis que la plupart des poètes ont pris congé de la langue versifiée et recourent, à la place des vers, à des rythmes libres et à une phrase flottante articulée en strophes, le malentendu s’est fait jour ici et là, qui veut que tout texte constitué de phrases flottantes, donc de lignes d’inégales longueur, relève de la poésie. C’est faux. La phrase flottante – ou mieux : la phrase volante – est libre et n’appartient pas seulement auxpoètes. »

    Or Christoph Ransmayr est bel et bien un poète, qui fait ensuite voler ses phrases sur 350 pages envoûtantes :

     

    « Je mourus

    à 6840 mètres au-dessus du niveau de la mer

    le quatre mai de l’année du Cheval.

    Le lieu de ma mort

    se situait au pied d’une aiguille rocheuse caparaçonnée

    de glace où j’avais survécu une nuit à couvert du vent.

    La température à l’heure de ma mort

    était de moins trente degrés Celsius

    et je vis la vapeur

    de mon dernier souffle se cristalliser

    et disparaître en fumée dans la crépuscule du matin. »

  • Bestiaire de Buzzati

     

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    En 1994 paraissait ce recueil de nouvelles et chroniques inédites du grand conteur italien, consacrées au monde animal. L'occasion de se replonger dans un univers fascinant et souvent méconnu.

    La célébrité de Dino Buzzati (1906-1972) est essentiellement fondée sur Le désert des Tartares et, à un titre moindre, sur quelques recueils de nouvelles dont le plus connu s'intitule Le K. Cependant, le clan occulte des buzzatiens ne cesse de faire de nouveaux adeptes, et notamment dans notre langue où se multiplient les publications posthumes et figure la meilleure étude, à notre connaissance, de l'œuvre du grand écrivain, sous la plume de Michel Suffran. 

    Bestiaire-magique-de-Dino-Buzzati-Pavillons-poche_reference2.jpgSouvent snobé par la critique, et plus encore par l'Université qu'effarouchent le tour «populaire» de ses récits et sa langue sans apprêts — souvent traduite à la diable par surcroît — Dino Buzzati a laissé une œuvre apparemment protéiforme (de la chronique journalistique au roman, de la bande dessinée au théâtre, ou de la nouvelle à l'expression picturale) que fonde pourtant une unité organique. 

     

    L'on a parfois comparé son univers à celui de Kafka, ce qui nous paraît limité à l'«inquiétante étrangeté» de ses atmosphères. Mais bien plus pertinent nous semble le qualificatif d'auteur «pascalien» avancé par Michel Suffran, qui voit en cette œuvre une vaste méditation sur la condition humaine, la solitude, l'angoisse, la maladie, la fuite du temps, l'amour et la mort, filtrée par des histoires accessibles à tous et pétries de magie et de merveilleux, de mythes et de fables, d'êtres légendaires et de créatures engendrées par sa fantaisie imaginative. 

    Dans l'univers de Buzzati souvent marqué par l'aspect dénaturé de l'homme (sa nouvelle La création montre le peu d'empressement de Dieu à donner son bon à créer à la maquette de l'homme, qui Lui paraît «l'unique aberration de la nature, l'irréparable impureté du cosmos»), les animaux jouent un rôle important et multiple. Nullement idéalisés, ils sont les messagers du monde élémentaire et desmystères physiques ou psychiques. 

    2665147500_small_1.jpgAu plan moral, la souffrance de l'animal, plus encore que celle de l'enfant chez Dostoïevski, est pour Buzzati le symbole par excellence d'un scandale incompréhensible. Maintes fois il l'a représentée, de cette nouvelle effrayante intitulée Les gladiateurs, où l'on voit un prélat jeter, «pour voir», une petite araignée dans la toile d'un monstre de la même espèce, à la dernière chronique journalistique du présent recueil, évoquant le geste d'un conducteur de métro qui stoppe sa machine pour sauver un chien, au dam des gens «raisonnables». 

     D'inépuisables ressources 

    Par-delà l'affection naturelle que lui inspiraient les animaux (il en avait une toute particulière pour ses bouledogues, immanquablement nommés «Napoleone» et gratifiés d'un numéro d'ordre), Dino Buzzati tirait, de leur observation ou de leur projection imaginaire, d'inépuisables ressources thématiques, tantôt satirico-politiques (Le chien progressiste, ou le terrible Cas de conscience d'une sentinelles stigmatisant les privautés meurtrières de l'homme sur les espèces «inférieures»),écologique avant la lettre (Les aigles), polémique (L'arriviste chien qui devient homme et le motard dément qui devient Fauve motorisé), prophétique (L'expérience d'Askania Nova, quipréfigure le débat sur les manipulations génétiques), humoristique (La terrible Lucietta) ou magique (Le chien universel faisant écho au Chien qui a vu Dieu)... 

    buzzatioeuvre.jpgAutant dire que ce livre, préfacé par Claudio Marabini et composé exclusivement d'inédits (si l'on excepte les préoriginales dans les colonnes du Corriere della Sera,notamment), enrichit notre «rayon Buzzati» d'un élément essentiel.

    Dino Buzzati. Bestiaire magique. Textes inédits traduits de l'italien par Michel Breitman. Laffont, 337 pages. 

    Michel Suffran, Qui êtes-vous Dino Buzzati ? La Manufacture, 1988, 367 pages.

     

  • Gracq au grand chemin

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    En 1992 paraissaient les Carnets du grand chemin de  l'arpenteur du bois sacré. Promeneur au regard inspiré de poète-géographe et de penseur-historien, Julien Gracq vivifie tout ce qu'il touche par la grâce d'un style sans pareil.

     

    C'est un livre qui sent bon la littérature.Tout de suite on y est bien. Les Anglais diraient: cosy. Et pourtant on ne s'y borne pas au pantouflage, même s'il n'a rien de bousculant. En dépit de quelques piques, visant notamment, les «demi-cultivés (ou demi-barbares) de l'ère de l'audiovisuel», le Gracq que nous retrouvons dans ces Carnets du grand chemin n'est pas l'hygiéniste cinglant de La littérature à l'estomac, mais un honnête homme cheminant de par le monde et de par les livres. 

    D'un écrivain de cette hauteur de pensée et de style, l'un des derniers représentants (avec Green, l'autre Julien) de la fabuleuse pléiade littéraire française du premier demi- siècle, on serait certes en droit d'attendre une nourriture plus essentielle, ou une réflexion plus vigoureusement engagée sur notre temps. Or la lecture du monde de Gracq reste celle d'un homme discret, cultivant même le retrait, sans grands élans et cependant marquée par une singularité du regard et un bonheur d'expression qui ne laissent d'enchanter le lecteur et de faire rebondir sa propre songerie. 

     

    gracq-dekiss-GF.gifDes «lieux élus» 

    Sous ses dehors de casanier en douillette, Julien Gracq a beaucoup marché, pas mal voyagé non plus, et l'art avec lequel il restitue le ton de ses «lieux élus» est souvent incomparable. Voici la Sologne aux villages peuplés de «réfractaires minutieux», l'Ornans de Courbet dont «toutes les maisons se serrent pour venir boire ensemble à la rivière si pure avec ses chevelures d'herbes lissées par le courant», Lucerne «sous une noire pluie d'orage» dont il évoque la magie rétro, Richelieu en Touraine qui lui rappelle le gourbi d'Alger par son délabrement, la forêt de Fontainebleau revisitée comme une «cité des arbres» dont il détaille les avenues et les carrefours, ou ce «petit Eden riverain» des bords du lac de Neuchâtel qui lui inspire ces lignes: «Les eaux du Léthé d'Europe se rassemblent là, dans les lacs au bord desquels le troisième âge attend la fin aussi paisiblement que l'appesantissement sans drame d'une dernière saison.» 

    Un passant profond 

    Admirable dans l'évocation des lieux,Julien Gracq n'est pas moins heureux dans sa ressaisie des moments d'effusion du passant profond. «Je me sens toujours animé d'une espèce d'allégresse quand je me trouve sur la route à la fin d'un de ces grands coups de vent d'ouest criblés de soleil qui marquent de leur signe sur toute une province la journée époumonée», note-t-il ainsi, et l'on remarquera, d'une façon plus générale, le profond assentiment qui relie l'écrivain au monde et à la vie terrestre, par opposition (c'est lui qui le souligne d'ailleurs) à toute une littérature contemporaine du dénigrement. 

    Les claviers actionnés dans ces Carnets du grandchemin sont multiples. Le géographe y croise le romancier et son œuvre (à propos d'Un beau ténébreux ou de ses rapports avec le surréalisme), le lecteur pénétrant (de Mandiargues, Nabokov, de Baudelaire à la «sensualité liturgique» ou de l'Evangile dont il affirme l'unité de voix) nous intéresse autant que l'historien ou que l'humaniste. Mais c'est à des observations plus spontanées, ou plus ingénues, que tient aussi l'attrait souvent inattendu de ce livre. Ainsi de ce que Gracq dit, par exemple, de l'évolution de la dégaine des Anglaises, qui n'ont plus rien aujourd'hui de «l'ancien troupeau de cheftaines prudes et fagotées» d'avant-guerre; ou de la fascination exercée par le pin sur les peintres japonais et chinois qui reproduisent «jusqu'à la satiété cette élégance sèche et ligneuse, où la feuille partout régresse vers la branche, la ramure vers le squelette, et qui semble faire un signe de connivence au pinceau encré»...

    Toutes notations marquées au sceau d'une écriture dont la haute précision le dispute à l'ondoyante fluidité, avec une espèce d'aura fondant l'unité du livre et le bonheur rare du lecteur. 

     

    Julien Gracq. Carnets du grand chemin.  José Corti, 308 pages.

    (Cet article a paru dans 24 Heures en date du 1o février 1992)

  • Ceux qui vident leur sac

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    Celui qui a trop à dire de peur que ça se sache / Celle qui se retient de parler au répondeur cancanier / Ceux qui en ont gros sur le sac de patates / Celui qui va TOUT DIRE dans son roman ça c’est sûr et le monde en tremble déjà touche du bois mon pauvre toi / Celle qui avait un pied humain dans son sac Vuitton et ça n’a pas passé à la douane de Narita / Ceux qui ont fourré toutes leurs emmerdes dans le même sac dont le poids a été jugé excessif par le syndicat des porteurs / Celui qui se planque dans le vide-poche / Celle qui se retrouve dans le vide-ordures de l’immeuble C8 de la Cité des Bosquets au motif qu’elle a dépassé la date de préemption en sa qualité de barquette d’asperges oubliée dans le congèle des intellos du 17e/ Celui qui n’a rien à dire à l’inspecteur Barnaby qui d’ailleurs ne comprend pas le suédois / Celle qui va se lâcher à l’interrogatoire du sergent Troy qui l’a chopée la main dans le sac / Ceux qui se disent frères de sac et de corde à sauter / Celui qui a entendu dire que les Japonais ne révèlent que le 17% de ce qu’ils savent et je précise : les journalistes japonais, et encore : le 83% des journalistes japonais /  Celle qui ne mettra dans son sac vide que le dernier roman de Marc Levy qui ne pèse pas lourd comme on sait / Ceux qui ont le cœur lourd et pas de sac de couchage/ Celui qui retrouve son dentier dans le sac de l’aspirateur performant / Celle qui a échappé au sac de Rome piégé par le beau maffioso à ce qu’ont révélé les médias / Ceux qui ont désamorcé l’imbécile qui faisait le sac dans le parc Monceau   / Celui qui est prié de faire son sac dans l’heure après qu’il a transgressé la règle de l’Entreprise où chacun garde ce qu’il en sait pour soi / Celle qui observe en souriant sardoniquement la mise à sac du squat des skaters qu’elle a toujours snobés en sa qualité de rouleuse de patins / Ceux qui ont tout dit au Padre Muto qui afini par cafter à Radio-Vatican qui en a fait un buzz d’enfer, etc. 

     

    Image: Philip Seelen

  • Avec notre bon souvenir...

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    Unknown-6.jpeghaiku02.jpgimages-8.jpegAlikGriffin_Santa_Monica_Pier_HDR_s.jpgLe 22 novembre 1987, le sieur JLK tirait le bilan du tour du monde de l'Orchestre de la Suisse romande qu'il avait eu l'heur d'accompagner, plus de vingt jours durant, du Japon en Californie, en chroniqueur musicalement à peu près inculte du Matin. 

    L'invitation de l'OSR relevait de l'expérience humaine et du témoignage, sur la vie d'un orchestre et son premier retour au Japon, tout au souvenir du grand Ansermet, plus que du rapport mélomaniaque ou de la claque publicitaire...  

    C’est une belle aventure qui s’est achevée jeudi dernier avec le retour de l’Orchestre de la Suisse romande en ses pénates. Or s’impose, en premier lieu, de dire l’immense mérite de tous les artisans de cette réussite, du maestro Armin Jordan aux garçons d’orchestre, en passant par les organisateurs, Ron Golan en tête, qui ont surmonté moult difficultés considérables, pour finir avec les musiciens de l’orchestre, parfois soumis à de très rudes efforts physiques, et qui n’en ont jamais laissé rien paraître, ou presque.

    Qu’on n’imagine pas, à cet égard, que ce premier tour du monde de l’OSR fut tous les jours une partie de plaisir pour la plupart des membres de l’orchestre. Si tous n’auront pas subi, avec la même intensité, les redoutables effets du « jet lag », du moins les fatigues liées aux interminables déplacements furent-elles largement partagées. À quoi s’ajoutent les conditions parfois défavorables,  tenant à la qualité du public public ou à l’acoustique des salles dans lesquelles tel ou tel concert se sera déroulé, aux Etats-Unis notamment. 

    olivier-rivaux-par-Alcala.jpgLes plus résistants, dans la foulée, n’auront certes pas manqué de consacrer le peu de temps que leur laissait ce marathon (dix-sept concerts en une vingtaine de jours) a la découverte d’un peu de Japon ou d’un soupçon de Californie. Mais il en est d’autres qui se sont sentis réduits à l’état de «bêtes de concerts», frustrés de l’enrichissement qu’aurait pu signifier un tel voyage dans des conditions moins soumises aux lois de la rentabilité... 

    Au demeurant, le fait même de la tournée est généralement apprécié, qui représente l’occasion, pour les musiciens, d’apprendre à mieux se connaître et de jouer ensemble dans des conditions plus stimulantes qu’à l’ordinaire. Dans cette perspective, l’observateur non initié que je suis aura pu évaluer l’importance, pour l’orchestre, de l’acoustique de chaque salle et de la qualité du public.  

    IMG_8959_HDR_11x18_Tom Ginn_ps2_sm.jpgNul hasard, ainsi, que les meilleurs concerts de la tournée aient été le premier de la série japonaise, à Matsudo, devant un parterre de lycéennes enthousiastes, et les deux derniers à Tokyo, dans d’admirables salles bondées d’un public rappelant le chef jusqu’à sept ou huit fois. 

    Cela étant, à l’exception du concert un peu terne de Torrance, dans une salle sonnant médiocrement et garnie d’un public quasiment grossier, jamais je n’aurai ressenti, pour ma part, le moindre sentiment de lassitude routinière,et moins que jamais à l’écoute du énième Boléro, magnifiquement enlevé pour la, clôture du dernier concert de San Francisco. 

    Privilège exceptionnel, soit dit en passant, que celui du Béotien côtoyant quotidiennement la tribu protéiforme de l’orchestre et découvrant, au-delà des particularités et des différences, le même amour de la musique et le même sérieux, enfin le même respect amical pour le sachem Armin Jordan. 

    Kremer_Argerich_230880103.jpgEt quelle fête, aussi, que d’entrer progressivement dans la substance vive de la musique en détaillant, un peu mieux chaque soir, l’étoffe sonore de telle partie des cordes ou la rutilance de telle sonnerie de cuivres, tel éblouissant dialogue du piano de Martha Argerich et du basson de Roger Birnstingl, ou tel formidable soulèvement d’ensemble de tous les registres soudain empoignés comme une pâte fluide et vigoureuse à la fois, enfin quelle leçon que d’assister au work in progress du chef avouant, sans fausse modestie, son insatisfaction (pour la symphonie de Brahms par exemple) ou ses doutes...

    Inoubliable souvenir de l’émotion nous prenant à la gorge dès la première mesure du concerto de Sibelius où retentit la voix lancinante, fragile et fougueuse à la fois, du violon de Gidon Kremer. 

    Souvenir d’une fin de soirée passée dans une cave à jazz du quartier chinois de San Francisco, avec le hautboïste Bernard Schenkel. 

    Souvenir d’une journée merveilleuse en compagnie des violonistes Monique Westphal et Hans Reichenbach, à revisiter pour la deuxième fois le fabuleux Musée Norton Simon de Pasadena. 

    downtown-san-francisco-ariane-moshayedi.jpgSouvenir d’une nuit à refaire le monde et à comparer les mérites de l’Europe et de l’Amérique, avec l’ami Kevin Brady et sa dulcinée, avant le lever du soleil sur le Pacifique. 

     

    Et tant d’autres bons et beaux moments, qu’il vaudrait mieux dire en musique... 

    jordan_armin.jpgLe bilan du Maestro

    Il est, sans doute, de plus grandes stars de la baguette que lui. Mais yen a-t-il beaucoup qui, dans leur orchestre, suscitent autant de fraternelle estime qu’Armin Jordan? 

    Un Ansermet ou un Sawallisch ont assurément marqué les musiciens de l’OSR. Cependant, Armin Jordan incarne actuellement l’homme qu’il faut à l’Orchestre de la Suisse romande, avec sa sensibilité tout en finesse, sa psychologie, son exigence, son engagement personnel très impressionnant et ses vertus de medium et de catalyseur. 

    « Je ne suis pas une vedette qui sesoucie d’abord de sa carrière. Ce qui m’importe avant tout, c’est de travailler le plus possible avec le même orchestre, car je crois que c’est ainsi qu’on peut vraiment progresser. Ce qui me gêne actuellement, c’est que qu’avec la multiplication des moyens de communication on dispose de références qui fondent de véritables préjugés musicaux. On croit qu’il faut jouer Brahms comme ceci, parce que telle est la perfection. Et pour la même raison, les orchestres se mettent tous à jouer de la même façon. 

    En ce qui me concerne, ce n’est pas tant de l’interprétation que je me soucie que de la sonorité de l’orchestre. Le son d’un orchestre, c’est en somme sa « voix » propre, la signature de sa personnalité. Et c’est ce que je me suis efforcé de travailler particulièrement pour cette tournée. Plus qu’une affaire de prestige ou de renommée, la tournée m’apparaît comme l’occasion d’un bilan. »

    Après le dernier concert de San Francisco, mardi dernier, Armin Jordan s’est fait acclamer, debout, par ses musiciens. De son côté, il tient à leur rendre hommage pour la qualité de leurs prestations. 

    « J’ai la chance d’avoir bénéficié du rajeunissement considérable de l’orchestre, ces dernières années. A l’heure qu’il est, nous avons une équipe remarquable de jeunes solistes dont l’enthousiasme est stimulant. Le métier de musicien d’orchestre a un aspect très physique qu’on oublie parfois. D’où l’usure inévitable. Mais je crois que nous pouvons être contents de l’état actuel de l’OSR, sans tomber dans l’autosatisfaction. »

     

    (La suite de ces chroniques a paru dans Le Matin, entre le 16 octobre et le 22 novembre 1987).

  • Suites californiennes

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    En octobre 1987, le sieur JLK se trouvait en Californie, accompagnant l’Orchestre de la Suisse romande en tournée mondiale. Avec le chef Armin Jordan, deux solistes incomparables: Martha Argerich et Gidon Kremer. Suite des chroniques  égrenées tous les jours pour La Tribune - Le Matin, au Japon puis en  Californie…

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    1.  Bouchées doubles

    Cela fait beaucoup. Il en est même qui disent qu’il y a trop. Qu’on se représente un peu: après treize jours de marathon, ponctués de concerts et de milliers de kilomètres de déplacements quotidiens, il leur a fallu quitter ce Japon auquel beaucoup commençaient à s’attacher.

    Sur quoi ce fut le premier déportement jusqu’à Narita, qu’une garde armée jusqu’aux dents continue de surveiller comme un camp retranché. Puis l’attente dans le no man’s land partout pareil, aux sandwiches évoquant le goût du néant. Et cette vision réitérée d’un violoncelliste allemand n’en finissant pas de poursuivre tout seul sa partie d’échecs, debout et lointain au milieu des foules variables. Et cette autre photo sur le vif : d’Armin Jordan commandant un cognac de plus et s’entretenant avec ses musiciens. 

    Puis le gros avion. La sale fumée. Le film idiot. L’impossible sommeil. Divers spectacles nuageux, et soudain de folles fleurs urbaines jetées sur les pentes inclinées : sans doute un bout de San Francisco, avant l'ultime dérive côtière vers le sud.

    Et de la neige, une bataille de coussins relevant de l’épopée aérienne et décontenançant définitivement nos chères hôtesses nippones. 

    885cebb0-a09c-41ed-8d2b-b0fa14bfae13.1.13.jpegPuis la joyeuse désorganisation californienne. Les quolibets du tromboniste de France méridionale à la caporale douanière de service, et toutes sortes de bulles ensuite, mais réjouissantes à vrai dire: le soussigné se pointant dans une chambre déjà occupée par le diable sait qui ; le premier violon concertiste surgissant en bermudas de l’ascenseur, à seule fin de se jeter dans la banale piscine. Et plus tard : le bain réparateur d’une tripotée de musiciens dans les rouleaux furieux de Santa Monica, et cet invraisemblable crépuscule rose abricot et vert céladon, comme au cinéma. 

    Ou bien encore l’Europe revenant par bouffées au Musée Paul-Getty de Malibu. Toute une peinture en vérité, mais comment en dire la nuance ? A vrai dire la question ne se pose pas, car ce soir-là les musiciens de l’Orchestre de la Suisse romande avaient d’autres chats à fouetter : à peine arrivés à Los Angeles, c’est à Costa Mesa, hier soir, qu’ils donnaient leur premier rendez-vous aux mélomanes de Californie. 

    Ah ! mais comment font-ils ? N’y a-t-il pas trop à la fois ?

    rechte_spalte_gross.jpg2. Musique vivante

    Il y a diverses façons d’entrer dans une œuvre musicale, qu’on se fie à sa seule émotion ou qu’on s’affaire à en décortiquer savamment la structure, qu’on en détaille les parties ou qu’on l’embrasse comme un tout. 

    Or, à vivre avec un orchestre en tournée, à fréquenter les musiciens avant et après le concert, à faire chaque jour de nouvelles connaissances et à partager ces moments de pure magie qui, de loin en loin, nous font oublier tout ce qui pèse ou qui grince, à vivre tout cela très pleinement depuis une quinzaine de jours, je ne saurais beaucoup mieux dire, avec mes pauvres mots, toute la gamme des sentiments nouveaux suscités par l'affinement de ma perception des œuvres, mais du moins puis-je mieux me figurer les multiples composantes qui font qu’un concert prend ou non, ressemble à un autre ou relève de l’incomparable. 

    Norton-Simon-Museum-2.jpgJeudi soir à Pasadena, après une balade quasiment estivale dans les collines des hauts de Hollywood aux folles masures, j’ai faussé compagnie à mes compagnons de route le temps de découvrir, ébahi aux anges, la prodigieuse collection du Norton Museum, avant de me pointer au concert. 

     

    Au programme figuraient la Deuxième symphonie de Brahms, dans laquelle je commence à peine à me diriger, la Rhapsodie espagnole et la Valse de Ravel. 

    Quoique lessivé par le manque de sommeil et pour ainsi dire abruti par l’intempestive transplantation, du Japon aux States, je jubilais encore d’avoir retrouvé, dans cet univers sans passé et splendidement chaotique, la « musique » de Botticelli et de Rembrandt, des Utrillo les mieux choisis (tout l’opposé de la surabondance clinquante de chez Paul Getty) ou des séries de Rouault et de Klee entre cent autres exposées comme à peu près nulle part. 

    Donc j’étais bien. Ça fonctionnait assez super, selon l’expression consacrée des branchés à cheveux rouges et dents bleues de Los Angeles. La salle sonnait plutôt convenable. Le public faisait un peu croquant avec ses applaudissements entre les mouvements. Jordan gratifia même tout un déferlement de retardataires d’un regard inhabituellement noir - à croire que les moquettes et les closettes sont plus respectées en ces lieux que les mânes de Brahms... 

    Mais finalement quelque chose s’est passé, là aussi, malgré la piètre concentration de l’assistance et la fatigue des musiciens: quelque chose qui tient à la fois à la maîtrise de plus en plus libérée des deux œuvres de Ravel par le Maestro et son orchestre, et à l’originalité propre de cette manière de sculpture sonore aux mille chatoiements et résonances, dans quoi l’on se plonge et replonge comme en un bain de jouvence.

    Liszt-caricature3.gif3. L'envers du vitrail

    Ils viennent des quatre vents et n’ont pour dénominateur commun que de faire métier de musicien d’orchestre. Races et nations panachées, ils se distinguent les uns des autres par l’âge et le caractère, ou leurs idées et leurs goûts. 

    La tendance au perfectionnisme désincarné pourrait le faire oublier, mais un orchestre n’est pas une cohorte d’anges dont les relations baigneraientdans l’huile d’onction. Ses membres se connaissaient bien plus mal qu’on ne se le figure. D’où l'intérêt notable d’une tournée, qui les réunit un peuplus étroitement que d’ordinaire, les stimule et les fait, parfois, se surpasser. 

    Fellini comparait l’orchestre à une réplique de société ; et c’est l’évidence même, avec l’antagonisme de toujours et de partout qui oppose les cordes et les souffleurs. Mais passons sur une psychologie de l’instrumentiste par trop sommaire, tout en relevant, à l’OSR par exemple, que les extravertis et les bonnes natures sont effectivement de cuivre, et les plus délicats, voire les moins voyants, de bois. 

    mahler-flemmskeuden.jpgAu demeurant, certains franchissent la redoutable ligne de démarcation. On sait un violoncelliste, à particule et profil de chef indien, fort assidu aux conciles arrosés de l’ennemi, et sans doute est-il d’autres cas de transgression inverse. D’ailleurs il n’y a pas que les clans,mais les tronches aussi, même si les plus fameuses ont rejoint aujourd’hui la légende. Disons alors : des personnages.

    Le violon dandy à bouc freudien qui s’adonne à la parapsychologie et que deux courtisanes, durant une tournée, plumèrent comme un pigeon. Ou son jeune compère aux yeux doux et à la très ample bedaine, dont la science culinaire n’a d’égale que celle du vétéran, violon lui aussi, dont on raconte la folle érudition en matière d’électrons et de nébuleuses. Ou bien le trombone facétieux. La fougueuse violoncelliste roumaine ou le cor aux allures de barde à longs cheveux bohèmes. 

    Ceux qui se détestent et ceux qui s’aiment. 

    Enfin autant de fragments plus ou moins bien assortis du vitrail dont la musique ne nous montre jamais que la face claire...

    spot-de-surf-monde.jpg4. Minutes heureuses

     Y a-t-il rien de plus « exciting » que la vision de vingt surfeurs aux silhouettes de fulgurantes otaries se détachant sur le fond mandarine du Pacifique au crépuscule ? Du moins le monde semble-t-il, alors, appartenir à cette jeunesse féline et très lisse filant à la crête des vagues comme on dirait que tout glisse en Californie, avec la même aisance de surface.

    C’était samedi dernier du côté de Santa Barbara, au soir d’une journée placée sous le signe de la qualité, après l’assez affreux vendredi 13 de la veille, dont le concert avait trahi la lassitude des musiciens interminablement trimbalés dans les encombrements de l’inhumaine galaxie de Los Angeles, et confrontés à la méchante acoustique d’une salle peu garnie, au public rustaud de surcroît. 

    Ainsi, succédant à l’horreur, ou presque : l’embellie en crescendo, avec le parcours d’une Riviera à l’italienne et la découverte, au cœur de la ville évoquant les colonies ibériques, du plus extravagant théâtre qui se puisse imaginer. 

    IMG_8959_HDR_11x18_Tom Ginn_ps2_sm.jpgQu’on se représente une place telle qu’il y en a à Séville ou à Grenade, avec ses façades multicolores, ses arcades et ses mezzanines. Tel étant, vu de l’intérieur, le décor en trois dimensions flanquant les travées de fauteuils de l’Arlington Theater, duquel on découvre en levant les yeux un ciel peint bleu nuit, aux étoiles incrustées plus vraies que nature. 

    Et que celui qui en doute renonce à me croire si j’ajoute qu’un oiseau surgit d’une fenêtre en plein concert, pour virevolter au-dessus du public, tournoyer autour du Maestro sans le distraire (!) avant de disparaître je ne sais où...

    Ce que je ne puis guère ignorer, en revanche, c’est que le concert de ce soir-là, malgré l’acoustique assurément déficiente, fut éclatant autant qu’apprécié par un public saluant l’interprétation de la 5e symphonie de Chostakovitch par le Standing Applause, signifiant, spectateurs debout, l’ovation de nos usages. 

     

    Où l’on voit qu’à la pluie succède le beau temps, les jours avec aux jours sans

     

    golden_gate_bridge.jpg5. En manque d’Europe 

    Dans les couloirs feutrés de cet immense hôtel de San Francisco, on entend, de loin en loin, la voix d’un hautbois ou celle d’une clarinette, ou encore un violoncelle reprenant inlassablement le même bout de phrase -  de Bach je crois bien.

    Bribes de mélodie, comme autant de fragments d’une mosaïque à peine entrevue. Car il est dit aussi que la plupart des musiciens n’auront à peu près rien vu des pays traversés de ce tour du monde.

    Avant-hier ils étaient sur le campus de l’UCLA, à Los Angeles, où l’OSR jouait dans une espèce de basilique italienne qu’il y a là. 

    downtown-san-francisco-ariane-moshayedi.jpgTrès beau concert au demeurant, avec une Cinquième symphonie de Chostakovitch dont certaines parties massives, ressortissant au réalisme socialiste le plus évident, me rebutent encore à vrai dire, lors même que ses beautés extrêmes, de violence déployée et de lyrisme si délicat, se dessinent de mieux en mieux dans la version détaillée et intense, engagée, qu’Armin Jordan nous en propose avec ses musiciens.

    Quant au Concerto pour piano de Ravel, j’avoue que j’ai passé cette fois à côté, prêtant mon attention à la partie orchestrale plutôt qu’à la soliste. Or, sans minimiser l’évidente virtuosité de Cécile Licad, je n’ai rien retrouvé avec elle, pour ma part, de l’émotion pure, légère et un peu sorcière que suscite Argerich, autant dans le tonitruant que dans le subtil et le lent.

     

    Sur quoi ce fut un ravissement, une fois de plus, de suivre les évolutions de L’oiseau de feu, qui m’évoquent les antinomies fondamentales de notre civilisation d’Europe ancienne, où la sarabande dionysiaque alterne avec les mélodies apolliniennes.

    images-9.jpegCe lundi était donc jour de congé. Tandis que les plus scrupuleux répétaient dans leur carrée, les autres auront essaimé vers la baie, les collines à funiculaires, les maisons victoriennes ou les quartiers à marchés bigarrés.

    De ma fenêtre du 57e étage, on ne voit certes pas ce que Ramuz apercevait de la sienne à La Muette. It’s a long way from Frisco to Lavaux…

    The-Mission.jpgCependant cette ville se laisse parcourir à pied, baroque jusqu’au délire et conçue à vues humaines. Ainsi l’Europe, qui nous manque parfois tellement, affleure-t-elle ici un peu partout…

  • Fugues nippones

     

    Memory-Lane-Shinjuku-Tokyo-1.jpg

    En octobre 1987, le sieur JLK se trouvait à Tokyo, accompagnant l’Orchestre de la Suisse romande en tournée mondiale. Avec le chef Armin Jordan, deux solistes incomparables: Martha Argerich et Gidon Kremer. Premières chroniques  d’une série égrenée tous les jours pour La Tribune - Le Matin, au Japon puis en  Californie…

     

    1. Passe l’oiseau musique

    « Comment expliquer ce qui nous touche dans le vol d’unoiseau ? Et Pourquoi vouloir tout comprendre par la seule raison ? Cette tendance actuelle à disséquer froidement ce qui relève des sentiments me frustre beaucoup. Les critiques me font parfois penser à ces enfants qui, pour voir comment ça marche, vont mettre leur nez dans les mécanismes qu’ils finissent évidemment par gripper. Leur tort est de ne s’intéresser qu’au détail, et pas assez à l’ensemble. Par contraste, je crois qu’une artiste de la sensibilité de Martha Argerich peut nous aider à. développer une approche plus intuitive des choses. Mais je reste, quant à moi, tout à fait incapable d’expliquer rationnellement pourquoi le jeu de Martha est ce qu’il est... »

    gidon-kremer-540x304.jpgDes propos tout empreints de sincérité que ceux-là, tenus à Genève en conférence de presse préalable par le violoniste Gidon Kremer en présence d'une cinquantaine de journalistes aux questions pointues, voire mordantes. 

    À souligner, alors, les affinités sensibles des deux solistes et du chef de l’OSR Armin Jordan, qui, avec le mélange d’humour jovial et de pénétrante subtilité qui le caractérise, se livra lui aussi à une manière de profession de foi : « Nous assistons aujourd’hui à la multiplication, par les médias et les enregistrements de toute espèce, de la musique diffusée. La musique elle-même y perd cependant, car à présent tout se ressemble. Pour ma part, je m’oppose à cette uniformité ; et c’est pourquoi j’ai choisi les deux solistes de cette tournée : ils ne jouent pas comme les autres... » 

    argkreB.jpgQuant à la « ligne » présidant aux choix du programme établi pour ce premier tour du monde de l’OSR, Armin Jordan l’a située dans l’optique de l’affirmation d’une certaine identité. « La chance de l’OSR est d’avoir eu le même chef de longues années durant, en la personne d’Ernest Ansermet. Or, le secret d’Ansermet ne tenait pas seulement à une affaire de style ou d’interprétation, mais surtout au soin extrême qu’il apportait à la sonorité de l’orchestre. » 

    Et l’actuel timonier de l’OSR de rappeler que la musique française demeure l’élément dominant de cette identité fameuse, tout en rendant hommage aux successeurs d’Ansermet (de Paul Klecki à Horst Stein, en passant par Sawallisch) qui eurent le mérite non négligeable d’explorer les mondes de Mahler et de Bruckner, entre autres. 

     

    Unknown-7.jpegAvec malice, Armin Jordan note également en passant que la musique suisse est absente du répertoire de la tournée, l’ambassade en l’occurrence se bornant, question prestige national, à l’exportation d’une phalange composée pour moitié d’étrangers, et de deux solistes étrangers eux aussi quoique domiciliés dans notre pays. Une formule qui ressortit, en somme, à l’identité helvétique, n’en déplaise aux partisans bornés d’on ne sait quelle « pure Suisse »... 

    C’est d’ailleurs sur ce terrain miné des préjugés nationaux que le maestro s’est montré le plus subtil, comme un journaliste l’interrogeait à propos d’un présumé « racisme » de la Suisse envers les musiciens japonais,insuffisamment représentés dans nos orchestres. 

    Ainsi, sans s’attarder à des chiffres et autres faits, qui attestent la présence notable des interprètes nippons en Suisse (sans compter le chef de la Tonhalle de Zurich), Armin Jordan a-t-il évoqué les tensions procédant de l’amour voué à la culture occidentale par les Japonais, auquel se mêle forcément une certaine jalousie, comme il en va de toute passion marquée par un certain déséquilibre. Cela pour dire que notre civilisation est supérieure à celle de l’Empire du Levant ? Evidemment pas ! Mais nous reviendrons, au fil de notre périple, sur cette question passionnante de la compréhension (réelle ou prétendue) entre cultures si foncièrement différentes.

    C’est en effet à un petit rendez-vous quotidien que nous convions l’honorable lecteur, et ce dès lundi. En attendant, Sayonara !

     

    images-5.jpeg2. À la criée  

    C’est déjà novembre mais il y a ces jours, dans l’air deTokyo, une espèce de tiédeur d’été indien. Pourtant c’est le moindre des étonnements de quiconque y débarque pour la première fois. Parce que c’est un monde positivement éberluant que Tokyo, dont les images toutes faites qu’on enpeut avoir valdinguent aussitôt qu’on y plonge.

    Aux idéogrammes près, on se croirait d’abord aux States. Les bildingues, les parkingues enterrés ou empilés et les néoquartiers à shoppingue: tout y est. Sauf qu’il y a ici des congrès de grillons et de drôles d’oiseaux moqueurs dans les arbres ; et toutes sortes d’arbres en vérité, avec des feuilles en forme de cœurs ou de petits éventails ou de larmes de lézard ; et d’adorables enfants qu’on croquerait tout crus si l’on était ogre, et des collégiennes en uniforme de matelotes mille fois plus mutines et lutines que nulle part ailleurs, et des balayeurs à gants blancs qui ramassent le mégot avec un soin de pharmacien ; et puis, en dépit du sentiment d’écrabouillement qu’on éprouve illico devant son hétéroclite immensité, Tokyo vous immerge dans son inimaginable potage. 

    L’autre matin aux très petites heures, c’est dans les halles ruisselantes du marché au poisson de Tsukiji qu’avec deux amis violonistes de l’OSR, encore un peu hébétés par le considérable voyage de la veille, nousavons commencé de flairer ce Tokyo- là. 

    Pas facile de suggérer en trois mots l’atmosphère onirique des lieux. Qu’on se figure cependant un assez vaste labyrinthe couvert annoncé d’abord par une vraie puanteur d’œufs pourris, tournant ensuite à l’odeur de grand  large tandis qu’on en traversait les allées surencombrées par tout un populo de gueules shakespeariennes maniant charrettes à bras et bécanes pétaradantes, jusqu’au quai fluvial où s’alignent des centaines de thons et d’espadons et de requins fumant leur vapeur de glace, comme un peu martiens à leur corps défendant, la tête ouverte et les entrailles inspectées à la loupiote. 

    Or le summum de cette scène en somme banalissime d’un boulot répété toutes les aubes par ces types l’exécutant sans un geste d’impatience envers ces voyeurs de partout que nous sommes, ce summum donc tient à la litanie gutturale qui s’élève tout à coup des petits tréteaux sur lesquels se fait la criée, évoquant une sorte de terrible cantilène primitive à la survie qui rappelle à chacun Dieu sait quoi d’oublié depuis la nuit des temps.

     

    3. La  massue et l’arc

    Après deux oui trois jours passés à Tokyo, pour peu du moins que vous vous écartiez des parcours fléchés, il vous arrivera sans doute de maudire cette ville assassinante et le Japon multitudinaire avec, quitte à vous y replonger le lendemain pour vous démantibuler de véhémence enthousiaste.

    images-14.jpegHier soir je me baladais dans l’inimaginable quartier chaud de Shinjuku, à côté duquel Pigalle vous a des airs de foire de sous-préfectiure à tire-pipes, et tout soudain, seul gaiyïn, comme on appelle ici l’étranger, dans ce délirant charivari de mégaphones et de néons hallucinogènes et d’odeurs en pagailles et de regards grouillants desquels je me constatais absolument exclu comme par je ne sais quel décret général, me saisit l’impression que je n’avais au fond strictement rien à fiche en ces lieux, pas plus que dans les sables hostile de Gobi ou que sur Mars.

    mi_ima_4532946185.jpgSe sentir dépaysé n’a rien que de très banal en voyage, mais se découvrir en somme superflu, quand on se figure à peu près le centre du monde : voilà qui a de quoi vous faire subir l’équivalent psychique d’une de ces secousses sismiques bisanuelles de force 5 qui relativisent, d’une autre façon, les certitudes du Japonais le plus sûr de lui.

    Or, quelques heures plus tôt, après cet autre parcours des extrêmes nous conduisant à Yokohama par la terrifiante grisaille des banlieues et les bigarrures de Chinatown, j’avais cru partager, avec le public formé de ces mêmes Japonais, la même émotion à l’écoute du Concerto pour piano de Ravel, le même état de grâce atteint sous lecharme d’une Argerich des grands soirs, et le même enthousiasme à voir ensuite Armin Jordan faire jaillir, en sourcier sorcier, la stupéfiante matière sonore des dernières mesures de La Valse

    Et ainsi de suite : d’un coup de massue à son contraire délicat ; des ignobles bandes dessinées sado-maso dont se repaissent vos graves voisins de métro semblant lire quelque texte sacré, à leurs manière si raffinées par ailleurs; ou des gueules de crapules fascistoïdes des fanatiques vociférant à journée faire sur leurs car de propagande, en plein Ginza, aux visages recueillis des bouquinistes du quartier de Kanda où le livre est LeVénéré.

    Reste alors à admettre que ces antinomies constituentles éléments de bases les plus immédiatement perceptibles de la substance japonaise, en attendant de mieux en saisir la chimie subtile. Au lieu de répondre par la massue d’un jugement prématuré, imaginons que ces tensions soient celles d’un arc dont nous aurions à apprendre l’art difficile.

     

    images-10.jpeg4. Souvenirs du patron 

    Les musiciens de L’OSR qui l’ont connu évoquent le souvenir du patron, alias Ernest Ansermet, dit aussi le Vieux, avec la même tendresse respectueuse que les mélomanes japonais se rappelant la tournée de1968. Chroniqueur musical très écouté des Mainichi Newspapers, Tokichiku Umezu relève que si l’OSR a toujours beaucoup de fans au Japon, c’est d’abord grâce au rayonnement de son fondateur, dont la «philosophie » est encore étudiée avec attention par les musicologues nippons. Et le fameux critique de signifier l’intérêt avec lequel il a suivi l’évolution de l’OSR, notamment du fait qu’Armin Jordan, avec son tempérament propre,semble celui des successeurs d’Ansermet le plus soucieux de revivifier son héritage.

    « Dans sa façon de diriger, ce qui frappait le plus chez le patron, c’était son sens profond de la pulsation », me confiait le clarinettiste Georges Richina dans le train de Sendai à Tokyo. Très propices, soit dit en passant, aux conversations documentaires impromptues, ces interminables trajets où, sans frac ni trac, la tribu itinérante vous montre son visage multiple au naturel. Or le patron aussi avait plusieurs visages. «C’était un homme d’une carrure intellectuelle hors du commun, mais qui savait se mettre à la portée de chacun », se souvient encore le clarinettiste. 

    Et le maître percussionniste Pierre Métral, sosie de l’écrivain Vladimir Volkoff en plus rond qu’on voit trôner au milieu de la phalange, de se lancer dans la conversation avec diverses anecdotes piquantes. Le patron se chamaillant avec Stravinski qui lui reprochait de mettre trop de sentiment dans une oeuvre qu’il voulait, lui, toute glaciale et métronomique : « On aurait dit de vrais gamins ! » Ou bien Ansermet, les yeux baissés sur sa partition, ronchonnant dans sa barbiche, durant une répétition, sur telle partie des flûtes, manquant décidément de « couilles » à son gré, puis relevant lentement les yeux et, sous le regard courroucé des deux dames si terriblement impliquées, se mettant à rougir tant et plus de confusion penaude...

    Unknown-6.jpeg5. Lettre de non-retour

    Ma bonne amie,

    Tu attends mille suavités épistolaires, mais ce n’est pas à publier dans un journal, comme tu mérites mieux que Lady Di, qui fait ce soir du flafla aux lucarnes japonaises, et que je ne saurais me prendre pour le pauvre Charles, quoique également philanthrope à mes heures. 

    Mais ce que je voulais te dire en tout cas, c’est que vous me manquez, les pimprenelles et toi. Le Japon est en effet méchamment frustrant pour un papito séparé de ses petites filles : il y en a tant ici de si choutes ; et comme c’était aujourd’hui je ne sais quelle fête et que les kimonos pullulaient dans les rues de Tokyo, je ne pouvais que me sentir bien seul à contempler ces élégantes déambulations.

    Cependant je serais hypocrite de ne pas t'avouer qu'un premier parcours de la nébuleuse gagne à se faire en soliste, quitte à marcher des heures dans la touffeur archipolluée, à se perdre lamentablement dans les nœuds subferroviaires ou les impasses à lanternes et silhouettes gesticulantes ne laissant d’évoquer le terrible Mitsuhirato du Lotus bleu, et à friser le plus souvent qu’à son tour la déflagration nerveuse. Ah ! mais comment diable ces gens- là tiennent-ils le coup ? Sont-ce des anges ou des zombies ? 

    rikugien1.JPGOù tu te serais senti à ton aise en revanche, cet après-midi, c’est dans le jardin bien peigné de Rikugien. Sous le ciel plombagin cela sentait l’immémoriale alliance, rien qu’à voir s’harmoniser la géométrie d’évidente observance spirituelle et la prolifération des arbres aux ombres rousses bondées de corneilles en verve. Note qu’à ce propos, c’est bien joli de parler de jardins japonais, vu que la plupart des habitants de Tokyo n’y ont pas droit, conglomérés qu’ils sont dans leurs niches à chiches mesures de tatamis. Or il faut les voir, les jours fériés, processionner en cohortes dans les allées du jardin zoologique ou canoter sur l’étang d’Ueno, croquant leurs machins sucrés ou leurs trucs grillés, ou bien encore se retrouver dans le dédale de quelque sublime grand magasin (ouvert le dimanche et tenant lieu aussi d’espace d’intercommunication avec coin musée et tutti quanti culturels) aux dénivellations et reflets substitutifs de mer et montagne.

    Tout à l’heure ainsi, dans le palais de cristal du nouvel Hankyu de Ginza, je m’amusais à présélectionner ce qui te ferait plaisir d’entre tant de merveilles : ambres et porcelaines, soieries et perles péchées à la main par tu sais quelles plongeuses nues à lunettes de motocyclistes. Bref, il y a là tant de vraies belles choses qu’on en redécouvre l’originelle Tentation. 

    Autant te recommander, alors, de ne pas faire trop de folies ces jours, puisque je m’en charge. Enfin je ne vais pas tourner plus longtemps autour du pot de saké, ma bonne amie : il devrait y avoir moyen, avec nos réserves d'écureuils, de vous combiner vite fait un triple aller simple. Tu auras compris que, pour ma part, je jette ici de nouvelles racines. Merci de l’annoncer avec ménagement à mon calligraphe en chef, et recommande à nos mères de bien s’occuper du gommier.

    Ton samouraï

    2CB427A97-F49E-2DF6-2405BE6D0A9612B2.jpg6. Féminin singulier

    Une fois dans ma vie, ainsi, j’aurai siégé toute une séance au milieu d’à peu près mille femmes. J’en suis encore tout chose. Cependant, qu’on ne s’imagine pas d’extravagance de lupanar ni même la moindre équivoque, en dépit de la centaine de travestis qui se trémoussaient alentour. Car s’il y avait du kitsch délirant dans les déguisements à transformations fulgurantes de ces dames, jamais n’auront été franchies les bornes du plus sourcilleux comme il faut.

    D’ailleurs c’était au point de manquer de chair, si j’ose dire, et plus encore d’humour, comme il en va des olympiades de majorettes ou des séminaires intercontinentaux de tribades d’affaires; et puis cela s’est réchauffé quelque peu, avec la transition de l’espèce de revue musicale endiablée sur quoi cela s’ouvre, au morceau de vaudeville qui lui succède, où il m’a semblé qu’il était question d’un cadavre de vieille ganache se relevant de son cercueil pour s’adonner à toute une zizanie familiale non moins que posthume.

    taka-10.jpgTel étant l’ordinaire du Takarazuka, cette forme d’expression théâtrale spécifiquement japonaise, quoique faite du bric et du broc d’un peu partout, qui a cela de particulièrement singulier de ne mobiliser que des femmes pour des femmes.

    Bien entendu, les japonologues m’objecteront qu’il est rustaud de manifester son intérêt prioritaire au Takarazuka, quand on n’a encore rien vu du Bunraku, du Kabuki ou suprême, à goûter les yeux au ciel : du Nô.

    Toucher au Nô de si près et se laisser distraire par d’avérées perruches : voici pourtant quelle misérable misère est la mienne... Mais je vais aggraver mon cas en affirmant qu’avant les temples et les musées, ce sont les salles d’attente des gares, les préaux des collèges, les jardins municipaux, les stades et les librairies, les abords de port et les marchés qu’il me semble très nécessaire de flairer en premier lieu dans un pays dont on ignore jusqu’au premier katakana, ce que nous dirions l’initiale de l’abécédaire.

    Et de même le Takarazuka me semble-t-il annoncer, comme entre les lignes, le rôle bien singulier du féminin japonais, et sa place très limitée et délimitée. Pour une fois, paraissent-elles signifier, c’est nous qui nous raconterons le Prince Charmant et le Rajah, la Samba et la Geisha, la victoire de l’Eventail sur le sabre du Samouraï...

     

    eikoh-hosoe-yukio-mishima-ordeal-by-roses-6-1961-1962.jpg7. Notes d’un barbare

    Que mon hôte plus qu’estimable daigne ne point insister, mais je n’oserai le suivre ce soir chez cette dame geisha dont il eût aimé me faire le rarissime honneur. Car je me sens encore trop plouc, mille fois trop lourdingue pour me risquer dans ces embuscades de la Haute Manière.

    Déjà que je me constate barbare dans le plus humble estaminet de bambou, que je m’emmêle les baguettes entre tempura et sashimi, et que je me fais morigéner en douceur à l’entrée des temples et des bains publics pour ne savoir jamais très bien où et comment larguer mes pompes...

    Unknown-9.jpegAlors que mon hôte plus qu’honorable vise un peu le tableau : cette sorte de phoque chez une geisha, non mais des fois ! 

    En débarquant au Japon, j’avais encore la mine de celui qui donne partout le ton depuis des myriades de lunaisons. 

    Sans doute n’étais-je pas tout à fait ignorant de vos arts subtils, non plus que de vos lettres. Cependant, j’étais fort loin, alors, de me représenter que le quidam lui-même fût à ce point policé, et pas qu’au seul sens policier de la convenance collective, qui donne à vos cours de collèges leur aspect de carrés enrégimentés. Plus précisément, je ne m’attendais pas à découvrir dans les moindres choses et attitudes, ou autres prodiges d’agrément et d’exactitude, un pays si cultivé. Mais pas au sens borné de la culture : bien plutôt dans l’acception de l’agriculture ou, mieux encore : de ce vieil habitus humain qui fait les civilisations abouties s’occuper et se préoccuper du tout autant que de la partie. 

    Enfin je me figurais, cher hôte plus qu’appréciable, que de notre musique le Japon ne s’était entiché qu’en surface, par mimétisme accapareur et sans l’entendre vraiment assurément. 

    Mais là encore, nuance : parce qu’il faut écouter les Japonais écouter Sibelius ou Ravel, Argerich ou Kremer, avec cette attention et cette ferveur, cette qualité d’émotion qui pourraient également nous en remontrer. 

    haiku02.jpgAu demeurant, ne me croyez pas, cher hôte considérable, obtus et niais au point de vous imaginer taillés, vous autres Japonais, dans une étoffe de meilleure qualité que la nôtre. 

    Or je me tais, tout résolu que je suis, ce soir, à me montrer un peu moins mal élevé... 

     

    8. Palimpseste japonais

    Le Japon, c’est d’abord une kyrielle d’images en vrac évoquant les mille morceaux d’un puzzle défait. 

    Souvenir de la panique feutrée du départ, au moment d’entr’apercevoir la personne qu’on aime par le hublot du zinc en train de s’ébranler. Parenthèse d’une première étape à sourires Swissair. Vision d’une Indienne en jeans, à Londres, fouinant dans la librairie de l’aérogare de transit et jetant son dévolu sur l’humoriste Roald Dahl. Good choice, Martha Argerich... Première apparition de l’Orchestre de la Suisse romande en tenue plus que décontractée. Monstre jumbo. Décollage toujours invraisemblable quoique banalissime. Salamalecs aux voisins du grand voyage. « Ah ! bon, vous nous accompagnez chez les ping-pong ! » Cela dit avec un accent vaudois préludant à la jovialité du périple ; et, mille bornes plus loin, j’ouvrirai la fiole de pinot gris de chez Chaudet que je destinais à Georges Baumgartner, alias Emile Nakanami, notre correspondant à Tokyo : rien de mieux comme sésame amical, puisque me voici tutoyer le tuba Pierre Pilloud, grand lecteur de Maupassant devant l’Eternel, le trompettiste Michel Debonneville et le tromboniste Edouard Chappot. Mais quels « torailleurs» ils auront donc faits, ces sacripants, et que la Sibérie est vaste, et longue la descente sur le Fuji aux neiges bleutées... 

    rechte_spalte_gross.jpgRépétition d'orchestre

    Ensuite de quoi les premières impressions qui vous assaillent illico à Tokyo trompettent et violinent et grincent et criaillent un peu à la manière de l’orchestre en répétition, mélange de kaléidoscope visuel et d’odeurs panachées, de gigantisme écrabouilleur et de bonne vie grouillante et stimulante. 

    Alors on se rappelle forcément Fellini. Déjà on sait que l’orchestre réalisant si splendidement la notion d’ensemble au concert, se subdivise en coteries et autres groupuscules que déterminent le registre et la nation (l’OSR étant un vrai melting-pot à cet égard) ; ou encore l’âge ou les simples affinités électives.

    Avec les violonistes Michèle Rouiller et Bernard Sciolli, nous avons passé notre premier soir dans un petit troquet japonais, à croquer du poisson cru et à causer d’un peu tout ; et tôt l’aube le lendemain, après deux heures de sommeil à peine (sacrés effets du décalage horaire...), nous nous sommes retrouvés dans l’embrouillamini à litanies polyrythmiques du marché aux poissons de Tsukiji. Et le même jour, à la première répétition, j’aurai commencé à lire entre les lignes de l’orchestre, si j’ose dire. Musiciens s’exerçant tout seuls dans les travées de velours pourpre du Hitomi Memorial Hall. Clin d’œil au vol à l’ami souffleur Pierre Pilloud, colosse qu’on dirait taillé dans le bois des personnages d’Auberjonois ou de Ramuz. Vague rumeur selon laquelle certains musiciens trouveraient cette répétition superflue. Et pourtant l’évidence que tous y sont très engagés. 

    prova orchestra  3.jpgDes « fonctionnaires» vraiment ? Encore un cliché à retoucher ; et m’y aideront notablement nos interminables déplacements en pullman, en train ou en avion, au fil des bonnes et belles conversations que m’auront accordées les hasards de ce voyage au Japon avec les anciens, qui se rappellent le temps du Vieux, comme ils appellent Ansermet, ou avec la jeune garde notamment incarnée par le hautboïste Vincent Gay-Balmaz ou par le timbalier breton Yves Brustaux — chaque jour nous réservant à vrai dire de nouveaux étonnements, comme celui de tomber tout àcoup sur le violoniste Drasko Pantelic, avec lequel, après trois minutes, dans la cramine nocturne de Sapporo, nous avons commencé à parler des MigrationsdeTsernianski, son compatriote, de La bouche pleine de terre et d’un certain Dimitri, éditeur à Lausanne...

    De la même façon, ces premiers jours de fugues nippones n’auront été qu’un premier survol trop fugace du Japon, qui nous aura permis toutefois de bousculer le paravent des clichés. 

    Un monde complètement déshumanisé que le Japon contemporain, dont les habitants ne seraient que des robots soumis à la loi d’airain de l’efficacité ? C’est ce que pourraient faire croire, assurément, certaines visions matinales de foules hébétées, dormant debout dans le métro ; ou ces cortèges d’écoliers en uniforme noir défilant au sifflet ; ou ces dédales architecturaux dont les élans futuristes n’ont d’égale que la transparence, avec ces ruches, ces millions de niches à bureaucrates mêmement peignés et cravatés ; et tout autant de procédures paperassières qui vous attendent à la première tractation. Cela vu de loin. Car dès qu’on s’approche, et même au tout premier regard, c’est partout la surprise. Par delà l’uniformité : l’insoupçonnée variété des visages. Au pied des façades archilisses, la prodigieuse ondulation des petites boutiques, salles à boire et à jouer. 

    takarazuka-lgh.pngEt à tout moment, les opposés. Le conformisme oppressant et le baroque éruptif. La mornitude des banlieues étendant leurs clapiers à l’infini et l’alacrité festive des jardins publics et autres lieux de rencontre. L’affabilité et le raffinement formel omniprésents, mais aussi les signes d’une violence latente et contenue, avec les exutoires variés de l’alcoolisme de groupe, les établissements à hôtesses maternantes ou de la surconsommation moutonnière, du sport ou des inénarrables bandes dessinées qui débagoulent partout leurs images puériles et sadiques, ou d’une pornographie d’autant plus surréaliste que la convenance interdit la figuration des « parties », d’où ces blancs vertigineux ou s’engouffrent les fantasmes... 

    Jun-6.pngUn pays sous un masque.

    Cependant je comprends notre correspondant Emile Nakanami, alias Georges Baumgartner,  qui aime le Japon. Fût-ce avec lucidité. Et du moins a-t-il, lui, le considérable mérite de s’affairer à un patient et constant, voire défrisant décodage. Car s’il est un monde à lire comme un palimpseste, c’est de toute évidence le Japon.

    9. Hommage à la musique

    À les voir ainsi du beau côté, tout lustrés, comme autant d’hirondelles rassemblées pour l’envol, on oublie le plus souvent, quand encore on ne l’ignore pas simplement, ce que représente au vrai la vie d’un musicien d’orchestre, et la somme de labeur et d’exercices réitérés que suppose la charge de chaque pupitre, sans parler des efforts positivement athlétiques que requiert un seul concert.

    Je regardais l’autre soir les musiciens de l’OSR, dans le train véloce les ramenant à Tokyo de Nagoya où ils venaient de conquérir une salle à peu près pleine d’un peu moins de 3000 places, avec un programme combinant le Prélude à l'après-midi d’un faune et le Concerto pour piano de Ravel, puis, en seconde partie, une assez époustouflante interprétation de la 5e Symphonie de Chostakovitch. Après le grand braoum évocateur ô combien d’affres guerrières, il fallait voir le visage, encore malaxé par la concentration, ruisselant de sueur et laissant enfin libre cours à un bon sourire, du maestro Armin Jordan. 

    Or je me sentais un peu, dans les rangées de sièges réglés sur la position sleepwell, comme le reporter au front parmi les héros vannés. Et c’est pourtant à ce moment-là que nous nous engageâmes avec mon voisin, le violoniste Jürg Aeschlimann, dans une longue conversation sur les inquiétudes que peut inspirer l’avenir du Japon et, aussi, sur le métier de musicien et ses exigences. gidon-kremer-540x304.jpg

    Témoignage sans rien de pleurard au demeurant, dans la mesure où les efforts et autres sacrifices consentis ont pour contrepartie de non moins appréciables satisfactions. En l’occurrence, c’est par exemple le bonheur rare de jouer le Concerto pour violon de Sibelius avec Gidon Kremer dont tous s’accordent à relever, par-delà sa fabuleuse virtuosité, la qualité de l’émotion qu’il suscite à chaque fois, touchant à une sorte de grâce. 

    Bel hommage, en vérité, du musicien d’orchestre souvent bardé de prix,mais qui reste tout de même en retrait par rapport au soliste. Disons alors :bien plus qu’à une star — notion passablement ridicule au regard de la merveilleuse gentillesse de Kremer — hommage a la musique.

    A Gidon Kremer, dimanche après-midi, avant le premier des deux concerts de Tokyo, dans la somptueuse salle du Suntory Hall, Armin Jordan a dit lui aussi, de la part de tout l’orchestre, sa reconnaissance. Or, prenons ce terme de reconnaissance au sens d’une vraie rencontre, laquelle nous fait, ensemble, reconnaître une réalité qui nous dépasse, par-delà les barrières de nations et de religions, de cultures et de mœurs et de toute différence, à l’enseigne d’une alliance scellée par la musique. 

     10. Triomphe mérité

     

    suntory.jpgAu Milieu de l'épouvantable boucan de Tokyo, ce sont deux conques immenses où l'on entend le silence et la moindre note, goutte de cristal de harpe ou pizzicato, avec une sorte de netteté chantante, à la fois pleine et propice à la nuance et au détail.

    Dimanche, au Suntory Hall, qui compte au nombre des meilleures salles du monde à ce qu’on dit, le gratin de la métropole japonaise a fait fête à l’Orchestre de la Suisse romande, à son chef Armin Jordan, passionnément engagé, et à un Gidon Kremer simplement bouleversant dans le Concerto pour violon de Sibelius, suivi d’une éclatante interprétation de la Cinquième symphonie de Chostakovitch; et hier soir, devant un public plus juvénile, au Hitomi Memorial Hall, le même enthousiasme a salué un concert non moins remarquable, dont le programme, d’une superbe polychromie orchestrale, alliait la fougue et la grâce vibrante de Martha Argerich, et la maîtrise de plus en plus habitée de l’OSR, particulièrement saisissante de précision, mais aussi de liberté dans La valse et, cette fois plus que les précédentes, dans la Rapsodie espagnole de Ravel. À signaler en outre que la Télévision japonaise était présente au concert d’hier soir, avec une escouade de cameramen travaillant, s’il vous plaît, la partition à l’appui ! Ainsi, ce sont des millions de Japonais qui pourront revivre ce grand moment, assez cher payé toutefois, la place en milieu de salle revenant à quelque 150 francs suisses.

    Avec la bonhomie malicieuse qui lui est propre, Armin Jordan remarquait avant-hier, durant le raccord, avec un clin d'oeil aux journalistes présents, qu'il fallait décidément faire un sort à l'antienne de la critique selon laquelle l'OSR jouerait mieux à l'étranger qu'en ses murs. À son dire à lui, la vérité vraie serait plutôt que les salles sont meilleures hors de nos frontières... Boutade évidemment, car il va de soi qu'un orchestre n'a pas avantage à cafouiller en de tels lieux. Or c'est trop peu dire que l'Orchestre de la Suisse romande a merveilleusement résonné en l'occurrence. de fait, jamais il ne nous aura donné ces derniers jours, autant qu'à Tokyo, le sentiment d'être porté, vigoureux et chatoyant, précis dans chaque détail et fondu en unité.

     

    images-15.jpeg11. Bleu au coeur et sourire jaune

    Lorsqu’il pleut à Tokyo et que vous n’avez rien pour vous abriter, il suffit d’invoquer les dieux. Pour autant que ceux-ci vous aient à la bonne, vous ne devriez pas trop tarder à voir un parapluie vous tomber du ciel, ou plus exactement vous apparaître délicatement posé au pied de l’arbre à kaki, dont chacun sait les virtualités bénéfiques.

    Puissé-je ne pas perdre le parapluie des dieux nippons ! En tout cas, au Japon, il paraît définitivement exclu de perdre ou d’oublier quoi que ce soit. Moi qui n’ai pas de tête, et qui pourrais ouvrir un bazar dans les milliers de ruelles à brocante de Tokyo, avec tout ce que j’ai égaré et semé à travers les années, j’ai vu me revenir ainsi mon imperméable du supertrain où je l’avais laissé, mon portefeuille paumé dans un pullman et d’autres bricoles dont je croyais pouvoir m’alléger ; et je ne parle pas de l’Opinel que les vigiles de je ne sais plus quelle aérogare m’ont confisqué avec tous les couteaux suisses de l’orchestre, dans la crainte manifeste d’un attentat à l’arme blanche... 

    0.jpgÀ l’instant de partir, c’est alors un sentiment composite qu’on éprouve. Miracle et malaise, ravissement et besoin de ruer dans les brancards, amour et sursaut de recul. Dans cet océan de sourires, on eût aimé de temps à autre un coup de gueule, que sais-je une bonne prise de bec, un crépage de chignon soigné. Mais non ! Le Japon se tient bien, il ne vous fauchera rien, il vous assassinerait avec une révérence, il est parfait ce maudit Japon. Et cependant, tout n’est pas perdu, je crois. 

    kuniyoshi-chanoyu.jpgCar ce Japon si bien léché et peaufiné s’adonne à des lectures inimaginables de cruauté et de lubricité puérile ; ce Japon de l’Harmonie est une surface de laque sous laquelle grouille un chaos grimaçant ; ce Japon qui nous séduit nous épouvante à la fois - et peut-être est-ce cela aussi qui, finalement, nous le fait aimer ? 

    Repoussoir de nos propres particularités, miroir étincelant de la différence, découverte de soi par des sentiers jusque-là insoupçonnés : tel est enfin, à mes yeux, ce Japon que je quitterai tout à l’heure avec un bleu au cœur, un sourire un peu jaune... 

     

    (Cette dernière Fugue nippone a paru dans Le Matin en date du 11 novembre 1987 – avant une série de Suites californiennes)

     

     

  • Mémoire des invisibles

    Soljenitsyne88.jpg

    Dans Les invisibles, paru en 1992, Alexandre Soljenitsyne, mémorialiste providentiel des martyrs du communisme achève de raconter la guerre secrète qui aboutit à la publication de L'archipel du goulag. Une chronique souvent poignante, aux figures inoubliables.

     

     

    Les convulsions du postcommunisme tendent à faire oublier, aux têtes de linottes occidentales, ce que fut le régime politique et social le plus désastreux du siècle, que d'aucuns se prennent déjà à regretter. Or, les mémoires se rafraîchiront à la lecture du nouveau livre formidablement tonique d'Alexandre Soljenitsyne, où l'on assiste au combat souterrain de héros anonymes tous voués à la défense de la même cause: faire connaître au monde la vérité sur le goulag et en finir avec Léviathan. 

     

    Si l'ouvrage relève d'abord du témoignage historique, c'est souvent avec l'intensité d'un thriller qu'il nous captive. Nous y rencontrons de magnifiques personnages, surtout féminins, qui nous revigorent par la fougue et le désintéressement de leur engagement. Des lendemains de la mort de Staline à la nouvelle glaciation du sinistre Brejnev, nous revivons, au jour le jour, le combat d'un écrivain contraint de planquer à mesure tous ses papiers et de multiplier ses ruses de Sioux pour survivre. 

     

    De fait, celui qui a résolu de rendre voix aux millions de victimes muettes du goulag a mis au point une stratégie qui implique plus d'une centaine de personnes éparpillées aux quatre coins de Moscou et des steppes, jusqu'en Estonie, en Autriche, aux Etats- Unis, en Suède et à Paris. Ainsi a-t-il pu réunir, et préserver de la destruction, les archives de son immense mémorial-réquisitoire. L'archipel du goulag nous fut-il parvenu sans cette prodigieuse organisation clandestine? Rien n'est moins sûr! Et comment ne pas penser que la face de l'Histoire en eût été changée?

     

    Nous savions déjà, pour avoir lu Le chêne et le veau (Seuil, 1975),qu'Alexandre Soljenitsyne a mené son combat souterrain en véritable chef de guerre. Mais des visages et des noms manquaient encore à tous ceux qui l'ont aidé et dont il ne pouvait parler tant que cela représentait un danger pour eux. Ecrit, à chaud durant l'exil zurichois de l'écrivain (le manuscrit est daté de 1974-1975), le livre bouillonne de lave existentielle. 

     

    Aussitôt y apparaissent de vrais personnages de romans, tel Nikolaï Ivanovitch Zoubov qui avait 22 ans à la Révolution, a passé par les camps et montre des talents exceptionnels pour la conspiration. Ainsi fabrique-t-il des caissettes à double fond dont Soljenitysne se servira pendant des années pour planquer les minuscules feuillets de ses manuscrits. D'abord très isolé, luttant contre le cancer puis en butte aux déboires de son premier mariage (sa femme conçoit une véritable phobie jalouse à l'égard de L'archipel), Soljenitsyne trouve peu à peu des soutiens auprès d'anciens zeks qui s'enthousiasment pour ses premiers écrits, parfois imprudemment. Ainsi l'engouement insouciant de l'un d'eux provoque-t-il, en 1965, une première descente dramatique du KGB. Mais le réseau de la «Cause» est déjà solidement ramifié, jusqu'en Estonie où, deux hivers durant (65-66 et 66- 67) Soljenitsyne va travailler d'arrache-pied, produisant jusqu'à vingt-cinq pages par jour du manuscrit de L'archipel...

     

     

    Répartis par cercles concentriques et s'ignorant les uns les autres, les membres du réseau clandestin ont pour point commun le même dévouement et le même courage: «Tous ne pensaient qu'à une chose: casser la gueule au pouvoir en place.» Les plus belles figures du mouvement sont des femmes. Telle Elizaveta Denissovna Vioronianskaia, dite Queen Elisabeth, ou encore Kiou, qui vit dans un antre putride à la Dostoïevski et dont l'imprudence (elle note tout dans son journal) lui vaudra une horrible fin — sans doute a-t-elle été «suicidée» par le KGB —, provoquant la publication en catastrophe de L'archipel du goulag. Telle aussi Lioucha Tchoukovskaïa, inappréciable chef de réseau et Paganini de la dactylographie, mais se chamaillant avec l'écrivain qu'elle estime prendre des positions trop droitières dans «Août 14». Telle encore Natalia Stoliarova, fille de déporté et de terroriste (sa mère a fomenté un attentat contre Stolypine), qui se dévoue sans compter et dont l'écrivain cite une lettre bouleversante. 

     

    Une ferveur partagée 

     

    Telle enfin la bienfaisante Alia, de vingt ans la cadette de l'écrivain et qui va s'identifier à son œuvre avant de devenir sa seconde épouse. Et tant d'autres figures, des Estoniens que Soljenitsyne chérit particulièrement, aux étrangers qui à Paris (Nikita Struve), à Zurich (l'avocat Fritz Heeb) ou à Vienne (la traductrice Lisa Markstein) assurent sa base logistique, ou à ces «gamins de Russie» qui se vouent à la diffusion de L'archipel du goulag en URSS, sous le manteau. 

     

    Sans doute est-ce parce qu'il est croyant que Soljenitsyne accentue le côté miraculeux de sa victoire. Mais aussi, l'on relèvera comme une sorte de faiblesse étrange dans le comportementdu KGB à son égard. Lui-même remarque d'ailleurs qu'avec lui «ils ont toujours été comme paralysés, ils ont toujours manqué de jugeote et de célérité dans les réactions les plus simples, les plus élémentaires». 

     

    Notons enfin, pour ceux qui se sont fait de Soljenitsyne l'image d'une espèce d'ayatollah revêche, que son témoignage, d'une constante équité, nous touche au contraire par sa grande humanité. Généralissime menant sa bataille avec un soin sourcilleux du moindre détail (mais il en allait d'une mission surhumaine et de la vie de ceux qui l'aidaient!), Alexandre Soljenitsyne n'en apparaît pas moins ici, pourl'essentiel, comme un homme qui, autant que ses «invisibles», fait honneur à notre pauvre espèce et nous rend confiance. . . „ 

     

    Alexandre Soljenitsyne. Les invisibles. Traduit du russe par Anne Kichilov. Fayard, 307p.

  • Haldas et l'Islam

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    En 1990, après la parution de son Intermède marocain, j’avais rencontré l’écrivain genevois septuagénaire dont les propos trouvent aujourd’hui une nouvelle résonance…

     

    Où en sommes-nous de nos rapports avec ceux que nos ancêtres appelaient les «infidèles»? L'antiracisme qu'affichent nos discours est-il réellement vécu? Comprenons-nous vraiment nos frères humains du monde arabo-islamique, ou ne faisons-nous que nous rassurer en célébrant leur «différence»? Et d'abord, connaissons-nous les tenants historiques, culturels et religieux de cet abîme qui nous sépare à l'évidence?

    À ces questions, Georges Haldas nous confronte par de multiples exemples vécus, dans son Intermède marocain, chronique de voyage évoquant deux séjours au Maroc. Sans tricher, Haldas fait état de son allégresse à la découverte, mais aussi de ses réticences, voire de ses coups de gueule. 

    En plein Genève, à deux pas de l'Arve torrentueuse, il est un petit établissement algérien tenu par un monsieur très digne, Saïd de son nom, où Georges Haldas se retrouve tous les matins, dès l'aube, pour y écrire jusqu'à midi. C'est là que nous l'avons rencontré.

     

    A quoi votre intérêt pour le monde arabo-islamique tient-il?

    D'abord au fait que nos racines y plongent. Ensuite, il y a longtemps que je suis préoccupé par ce paradoxe douloureux: que le berceau des trois religions monothéistes soit aujourd'hui l'arène du meurtre, avec la tragédie qui oppose Israël aux Palestiniens et la mosaïque sanglante du Liban. Et puis il en va de notre avenir, par rapport à la formidable poussée du monde musulman.

    — Pourquoi parlez-vous si peu, dans ce livre, de l'aspect politique des relations Occident-islam? Crainte de prendre position?

    Je raconte un premier contact avec le monde arabo-islamique, comme pourrait le vivre n'importe quel quidam. J'ai fait table rase de tout ce que je savais par mes rencontres et mes lectures, pour être plus perméable au décor, aux êtres et aux choses. Je n'ai pasvoulu faire une enquête socio-politique. Quand on fait une enquête, on a souvent une arrière-pensée: l'hypothèse qu'on veut vérifier. Mais la réalité est toujours plus riche, plus complexe que ce qu'on pense: Tenez, il m'aurait été facile de faire un baroud démagogique sur la perfidie de Hassan, et tutti quanti. Ou parler de l'intégrisme islamique: dire que c'est, à mes yeux, le nazisme de l'islam! Applaudissements assurés! Et l'au- rai-je expliqué pour autant? D'ailleurs est-ce tout l'islam? Voyons! Bref: plus qu'assener des convictions, je voulais dire mes réactions brutes, spontanées, et poser des questions. Je crois que ce sont les questions qui retient les hommes, plus que les réponses. En outre, le seul moyen d'entrer en vraie relation c'est d'affirmer d'abord ses différences. Voilà pourquoi je n'ai pas camouflé mes réactions parfois violentes.

    Quel a été votre impression dominante?

    Haldas.jpg  La distance qui nous sépare. A la fois physique et psychique. Et dans l'avion déjà, ce steward marocain toisant un brave touriste vaudois qui l'apostrophait en arabe: un gouffre. Mais comment l'expliquer? En remontant aux sources. Il m'a toujours semblé qu'il y avait une plus grande distance entre le croyant musulman et Allah qu'entre un juif et Yahvé, ou que dans le rapport liant le chrétien au Christ. Moncef Marzouki, dans Arabes, si vous parliez, un livre plein d'auto-ironie, de cœur et de courage, dit que l'islam est une civilisation du non-dit. La relation d'Allah et du croyant est plus proche de la relation maître-serviteur que de la relation père-fils qui domine chez les juifs et les chrétiens. Ce non-dialogue avec Allah, remplacé par une obéissance inconditionnelle, fait qu'il y a un non-dialogue avec soi-même. Donc peu d'autocritique. Peu d'aveux personnels. Difficultés entre l'homme et la femme. Difficulté au niveau du dialogue démocratique. Tout se tient!

     Le ressentiment que vous avez souvent senti vous-même, de la part des musulmans, ne découle donc pas que du colonialisme?

    Sûr que non! Car il ne faut pas oublier un autre choc, bien plus ancien. Le fabuleux rayonnement du monde arabo-musulman s'est arrêté au XIIIe siècle. Cela a créé un traumatisme. Depuis très longtemps, les musulmans ont un double complexe. Complexe d'infériorité, parce qu'ils regardent l'Occident comme le foyer du progrès et de la prospérité. Et en même temps mépris de l'Occidental pour toutes ses perversions. Vous le ressentez encore dans le. regard des gens, d'ailleurs tissé de mille nuances contradictoires. Une certaine jalousie. De la curiosité. Le rejet. La crainte. Ou le désir de mieux connaître. Un élan de chaleur. Et puis il y a tant de reT gards différents, jusqu'au non-regard des femmes, qui débouche sur un autre abîme encore...

     Haldas4.JPGEst-ce à dire que toute relation soit faussée?

    Pas toujours. Avec celui que j'appelle Ali, une relation de confiance s'est établie. Ce garçon, en rupture avec son milieu, est venu spontanément vers moi et m'a fait la confession de sa vie perdue. Il m'a dit le Maroc sans espoir, où la jeunesse n'a pas d'avenir. A cause du marasme économique, de l'arbitraire du pouvoir, de la corruption. Il y avait quelque chose en lui de vaincu et de transparent. Il disait qu'il y a un Dieu pour tous: énormité pour un musulman! La famille ne buvait pas de vin; il est allé m'en acheter lui-même et en a bu avec moi! C'était l'homme du malheur, du dénuement. Et c'est le seul qui s'est confessé.

    Autre impression marquante? 

    Le rapport avec le temps. Dès le premier jour aussi, avec l'épisode des passeports (ah, les emmerdeurs!), j'ai constaté ce fait qui détermine toute une vision du monde. Chez les juifs, le temps est conditionné par l'attente d'un messie. Pour les chrétiens, le temps est ponctué par l'avant et l'après. Chez les musulmans, l'heure du jugement arrivera quand elle arrivera: seul Allah la connaît. Par conséquent, il n'y a pas une durée continue, mais chaque moment est tangent avec l'éternité. Conséquence terrestre: si vous demandez à un musulman à quelle heure part l'autobus, il dira que ça dépend de Dieu, s'il le veut bien! Quelle leçon pour nous, soit dit en passant. Du point de vue politique, la chose explique l'aspect sporadique des révoltes dans ces pays. Ce sont des explosions dans l'instant, sans suite durable.

    Sauf pour les Palestiniens...

    Mais les Palestiniens se réclament du socialisme. Ils ont un projet qui est en rupture avec leur culture séculaire. Cela dit, ce n'est pas un hasard si les idéologies d'importation européenne ont finalement foiré dans les pays arabo-islamiques...

    Qu'espérez-vous pour l'avenir?

    Ce que.je souhaiterais, c'est que, par-delà ces énormes différences qu'il y a entre Occidentaux et Arabes, on trouve un modus vivendi qui permette aux différences de n'être pas meurtrières. Marzouki pense que la seule issue pour ces pays réside dans la démocratie, tout en affirmant qu'elle est aussi improbable que la floraison du jasmin sur un iceberg! Selon lui, la réaction des musulmans inspirés par l'Occident, socialisme compris, a été un désastre. Mais l'intégrisme, qui se réfère au «véritable islam», repose lui aussi sur un mythe funeste. En ce qui me concerne, je suis heureux que s'écroule, actuellement, le système de références antinomiques et réductrices qui réduit l'homme à un animal politique. Je suis content de voir voler en éclats certains des schémas auxquels j'ai moi-même souscrit. Non, la réalité n'est pas si simple: vous le voyez dans une goutte d'eau, et vous l'éprouvez à la première rencontre, qui contient en germe toutes les autres.

    Georges Haldas, Intermède marocain. Editions L'Age d'Homme, 1989.

     

     

  • Ceux qui n'y peuvent rien

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    Celui que les dernières nouvelles de Lampedusa laissent sans voix / Celle qui ne sait comment leur venir en aide / Ceux qui n’ont même pas les moyens de moyenner / Celui qui cherche à repérer l'île de Lampedusa par Google Earth / Celle qui rédige un mandat de cent francs sans savoir à qui l’adresser / Ceux qui répètent que si l’on en sauve cent il en vient mille derrière / Celui qui affirme que Nostradamus l’avait prédit / Celle qui prétend que les pays d’où viennent ces individus n’ont qu’à « gérer le dossier » / Ceux qui affirment que le Capital prédateur est le seul responsable de tout ça / Celui qui optera plutôt pour la Baltique à l’été prochain / Celle qui trouve que les médias du canton pourraient quand même se montrer moins négatifs / Ceux qui ne vont pas se «serrer la ceinture » pour autant / Celui qui voit là une des séquelles du complot américano-sioniste / Celle qui parle du « retour du refoulé » à son psy d’origine syrienne / Ceux qui préfèrent lire After en attendant de se faire d’autres aftères / Celui qui évoque Frantz Fanon et ses Damnés de la terre hélas oubliés à l’heure qu’il est / Celle qui parle de se rendre à Lampedusa juste « pour voir »  / Ceux qui se demandent ce qu’on va faire de « tous ces basanés » entre Obwald et Nidwald / Celui qui affirme que ça ferait moins de vagues si ces bateaux coulaient avec des seniors suisses / Celle qui estime qu’il faut accueillir ces miséreux mais les tenir à l’œil / Ceux qui demandent « mais que fait l’Europe ?» après avoir refusé d’y entrer / Celui qui à la page 444 de la première saison d’After constate avec soulagement que Tessa enfile une capote sur le hardon de Hardin /Celle qui trouve qu’on devrait distribuer After aux populations africaines afin de les encourager à se protéger / Ceux qui ne connaissent le nom de Lampedusa que par le Guépard de Visconti / Celui qui se fait des couilles en or en trafiquant ces galeux / Celle qui refait sa garde-robe avec les gains de son amant Pedro passeur à risques / Ceux qui en font un problème de conscience à chaque fois qu’ils passent à la télé / Celui qui écrit un poème sur les migrants et un autre sur sa chatte Loana / Celle qui prie le Seigneur afin qu’Il permette à ces malheureux de marcher à leur tour sur les eaux / Ceux qui se taisent pour éviter d’en rajouter,etc.

  • Borgeaud l'oiseleur

     

    topelement.jpgEn 1997 paraissait, sous le titre alléchant de Mille Feuilles, le premier de quatre tomes réunissant les proses éparses (sur la vie, Paris, peintres, romanciers, hauts lieux et riches heures) de l'écrivain, décédé en décembre 1998. 

     «  L’ écriture est un art d'oiseleur, et les mots sont en cage avec des ouvertures sur l'infini», écrivait Charles-Albert Cingria, dont on pourrait reprendre la belle définition pour qualifier la démarche de Georges Borgeaud, lequel fut son compère occasionnel et représente assurément son plus évident héritier littéraire. Tous deux partagent en effet, en catholiques gourmands, le goût et l'art du grappillage heureux dans les vignes du monde, tous deux sont de merveilleux causeurs que nourrissent indifféremment les plus simples choses dela vie ou les livres, les oeuvres d'art, le génie des lieux ou les minutes heureuses de notre déambulation terrestre. 

    L'œuvre de Cingria fut peut-être plus foncièrement originale que celle de Georges Borgeaud, apte à ravir en revanche un plus large éventail de lecteurs. Ceux-ci connaissent évidemment ces «classiques» que figurent Le Préau (Gallimard, 1952), La Vaisselle des Evêques(Gallimard,1959) ou Le Voyage à l'Etranger (Grasset, 1974), relevant de la fiction autobiographique, mais peut-être est-ce ailleurs que le meilleur de l'art de la digression propre à Borgeaud aura cristallisé: dans les chroniques d'Italiques (L'Age d'Homme, 1969) ou dans Le Soleil sur Aubiac (Grasset, 1986), et enfin dans la kyrielle de textes éparpillés de journaux en revues que la Bibliothèque des Arts, par les soins de Martine Daulte, a entrepris de réunir en quatre volumes dont le premier vient de paraître. 

    images-21.jpegParlant de lui-même dans le Dictionnaire de Jérôme Garcin, où les auteurs étaient appelés à consigner leur propre bilan posthume, Georges Borgeaud notait ceci de bien significatif: «Il avait taillé la flûte dont il jouait dans le concert littéraire dans un roseau des marais de la mémoire d'où il tirait la substance de ses partitions et de ses thèmes parmi lesquels les plus obstinés: l'éloge de la solitude et du silence, de l'indépendance absolue, du vagabondage de l'esprit et du corps.» Et de se comparer au merle «dont le jabot ne contient que de brèves, mélancoliques et répétitives variations sur un ton mineur où l'amour, bien entendu, trouve ses notes mais aussi les accents de la peur, dela colère, de la protestation et les roulades de la moquerie et du rire». 

    Le chant et l'effusion 

    AVT_Georges-Borgeaud_7564.jpegC'est encore d'oiseaux qu'il est question dans la préface de Frédéric Wandelère, collectionneur d'appeaux comme l'est aussi l'écrivain,qui rappelle que le protagoniste du Préau s'appelle Passereau et souligne la récurrence du thème dans ces chroniques, de merles en buses et jusqu'au crapaud-flûte que le contemplatif du Lot écoute la nuit dans son pigeonnier.

     

    À Paris, c'est un merle qui annonce dès février le printempsà Borgeaud dans les frondaisons du cimetière de Montparnasse qu'il voit, de sesfenêtres, s'étendre sous la lune comme «une ville sainte de livre d'heures», etle préfacier note alors: «Le merle est un de ces autres passereaux, qui chanteinvisible au-dessus des tombes et se tait quand le regard, porté par desjumelles, le touche. Il marque un de ces moments d'effusion silencieuse quifont tout le prix de ces textes.» Ceux-ci sont très variés et constituent, avecles beaux (parfois très beaux) dessins de Pierre Boncompain, non seulement un recueil des écrits que Borgeaud a publiés en un peu moins de vingt ans (de 1950à 1969) à diverses enseignes (N.R.F., Gazette de Lausanne, NouvellesLittéraires, etc.), mais une sorte de florilège du goût et de chronique nonchalante ponctuée de pointes admirables. 

     

    Comme toute une famille sensible rassemblée par Jean Paulhan, Georges Borgeaud était capable d'élever le genre du libre propos (sur quelque sujet que ce fût: les escargots, les emballages, les anges, la lumière de Vermeer ou la passion des étudiants d'Urbino pour Brigitte Bardot) à un niveau qui nous les conserve jusqu'aujourd'hui en parfait état de fraîcheur. La culture n'est jamais ici brillance extérieure mais élément d'un tout vivant, sédimentation d'expériences et de sentiments éprouvés, mille-feuilles du cœur et de l'âme. Cingria, lui encore, disait qu'«observer c'est aimer»... 

    Ramuz.jpgOr Borgeaud aime beaucoup en détaillant ce qui requiert sa curiosité sous sa loupe d'enfant demeuré: sa visite à «un certain» Ramuz, le dortoir de collège catholique qu'il revisite pour évoquer la crainte romande du bonheur des corps, la balade inspirée (par quelques fioles partagées avec Jacques Chessex) qu'il restitue dans L'Embouchure aux buses, ses belles approches de peintres (Soulages et de Staël, en particulier), ou ses méditations plus personnelles, composent un ensemble frémissant d'intelligence sensible et d'alacrité cocasse, truffé de ces adjectifs inattendus ou de ces trouvailles (ces poules qui traversent le blé en herbe «comme des sampans»...) auxquels on reconnaît l'art de l'oiseleur.J

    Georges Borgeaud. Mille Feuilles, tome I. Textes réunispar Martine Daulte. Préface de Frédéric Wandelère. Dessins de PierreBoncompain. La Bibliothèques des Arts, 284 p.

  • Les fruits d'or de l'âge

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    En automne 1995, Nathalie Sarraute, avant son entrée dans La Pléiade, alerte encore malgré ses 95 ans, et comme adoucie, évoquait un Ici où la fausse parole se dissout dans une sorte de sourire entendu.

     

    Il faut lire Nathalie Sarraute en fermant un peu les yeux,comme pour discerner ces motifs incorporés dans les images à trois dimensions qu'on découvre soudain avec un mélange de surprise enfantine et de légervertige. 

     

    Plus exactement, c'est avec son oreille intérieure qu'il faut accommoder en l'occurrence, pour mieux entendre et mieux «situer» les multiples voix qui murmurent, s'appellent et se répondent dans cette nouvelle chambre pleine d'échos de la vaste maison Sarraute.

     

    Dans Enfance, il ya quelques années, Nathalie Sarraute avait grappillé, au fond de sa mémoire, tout un semis de «petits bouts de quelque chose d'encore vivant». Or un peu de temps a passé encore et voilà qu'Ici nul n'a plus même d'âge ni de souvenirs biographiques, comme si l'on avait rejoint l'œuf primordial qui serait à la fois germe de pure présence ou bulle de verbe à sa source, voire encore vaisseau spatial. 

     

    images-11.jpegLe trou noir 

     

    Avant la reprise du chuchotis chamailleux qui tisse la trame vocale de tout son théâtre, c'est tout de même par l'espèce de trou noir de la mémoire défaillante que Nathalie Sarraute nous fait guigner. 

     

    Même si le vertige du mot qui manque ou du nom qu'on cherche (je l'ai sur la langue, tenez) se vit à tout âge, l'on sent Ici que cette perte se charge d'un autre sens et comme accepté, dans cette espèce de brume fatale que forme «l'haleine de l'absence irréparable, de la disparition». 

     

    Or plutôt qu'un reniflement d'apitoiement sur soi, c'est quelque chose d'allègre qui se perçoit à l'évocation de cet Ici tout vibrant de présence où ne signifie plus «rien d'autre qu'exister». 

     

    Ici devrait «rester pur de toute parole», mais il va de soi que cela grenouille encore «un max» de tous les côtés où se perpétue le mouvement brownien des mots agités comme des «lutins curieux, excités, impatients», mots-emblèmes portés comme de petits drapeaux ou mots-banderilles qu'on fiche dans le cuir de l'autre aux arènes de la controverse, mots-pulsion ou mots-gestion, mots-devoir ou mots-savoir à n'en plus pouvoir tant qu'à la fin ils «vous pompent l'air». 

     

    Formules-clôtures Ici serait en somme le lieu d'un regard circulaire à la fois paisible et sérieux,sur la petite chaise peinarde au bord du gouffre aux deux infinis. Mais bientôt ce serait reparti pour démêler ce qui «se construit sous les mots», de nouveau l'on se sentirait le besoin de démanteler les obstacles du malentendu ou du malécouté, et toutes ces formules-clôtures dont le «bourdonnement continu produit comme un assoupissement», toutes ces expressions sonnant le creux et construisant autour de nous une façon de réalité virtuelle, toute cette fausse parole usantet abusant des mots-drame (ce mot Malheur dont tant se servent aujourd'hui pour conforter leur image de grands humanitaires) dans le bruit du siècle. Tout cela que Sarraute détaillait déjà dans Les Fruits d'or, délectable gorillage de la moutonnerie culturelle et littéraire.

     

    Ici ne serait plus enfin que «ce petit creux d'où déborde, se répand une délicate, apaisante,rassurante gaieté», non du tout lieu d'euphorie ou d'évasion mais de conscience aiguisée en pointe de diamant d'âme pure et dans le ciel il y aurait l'étincelante écharpe de mots du père Pascal, vous savez, «Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie», que traînerait un joli bimoteur, et vous essaieriez de vous rappeler les couleurs, les saveurs de la vie en cherchant vos mots... 

     

    sarraute-n1.gifNathalie Sarraute: Ici, Gallimard, 182 pages.

  • De si chers compères

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    En 1996 paraissait une suite à la trilogie mémorable de Gerhard Meier. A l'écoute de la «grande résonance» de la vie, le merveilleux écrivain de Niederbipp développait, avec Terre des Vents, une nouvelle fugue à variations où deux amis se parlent par-delà la mort. Gerhard Meier, quant à lui, est décédé le 22 juin 2008. 

    C'est, au sens le plus strict, une œuvre extraordinaire que celle de Gerhard Meier, en cela que sa vocation essentielle paraît de sortir de l'ordinaire à un moment donné pour s'affirmer dans sa lumière d'éternité. 

    S'arracher de l'ordinaire à l'état d'éclaireur, au sens propre là encore, quand on a passé un tiers de sa vie dans une fabrique de lampes, ne signifie pas forcément jeter mille feux d'esbroufe, bien au contraire: amorcée la cinquantaine passée, l'œuvre de Gerhard Meier apparaît comme l'expression naturelle d'un profond besoin d'écrire vrai. 

    Sans artifices, mais non sans grand art aussitôt placé, l'écrivain a cristallisé ce qu'il avait à dire par le truchement de mémorables évocations de balades et autres conversations auxquelles s'adonnent deux amis à la vie à la mort: les fameux Baur et Bindschädler, Dupond- Dupont philosophes qu'on pourrait dire aussi des Bouvard et Pécuchet romantiques, dont les entretiens se sont amorcés au cimetière d'Amrain avec L'Ile des Morts, ont continué dans Borodino et se sont achevés avec, à la fin de La Ballade de la Neige, la mort de Baur qu'on imaginait marquer la conclusion du cycle. 

    Or, voici que celui-ci se prolonge, pour le bonheur du lecteur, avec le retour de Bindschädler au «centre du monde» d'Amrain, localité du pied du Jura qu'on est libre d'identifier à Niederbipp, au cimetière duquel le narrateur vient d'abord revisiter la tombe de son ami Baur avant que de faire escale chez sa veuve Catherine, «légèrement vieillie mais embellie», entre autres digressions et pèlerinages oniriques. 

    Au regard superficiel, le monde qu'illustre Gerhard Meier peut évoquer une Suisse vaguement archaïque que d'aucuns trouveront même réactionnaire, pas moins hostile aux idéologies du progrès et au blabla intellectuel que ne l'était Robert Walser dans ses considérations de franc-tireur. 

    La rêverie lyrique de Terre des Vents rappelle d'ailleurs les conversations de Walser et Carl Seelig au long de leurs promenades, et le terme musical de ballade désigne mieux encore le genre de ce livre ouvert aux vents du temps et des grands espaces, que sous-tend une basse rythmique à la manière de L'Ecclésiaste.

    En ces temps de déshumanisation mondiale, l'extraordinaire apport de Gerhard Meier ressortit simplement à la transmutation du plus ordinaire, dans une sorte de coulée musicale limpide, lumineuse et tonique à la fois. De fait, nulle morosité dans cette suite d'élégies entrecoupées de digressions plus mordantes: qu'il parle des arbres à la frémissante présence tutélaire, mais que menacent les pluies acides, d'un jeune suicidé dans son cercueil «souriant comme lorsqu'on a fait une bêtise», du cidre frais qui paraît être «de la lumière d'automne liquide» ou de telle horloge simulant «quelque chose comme le temps de l'univers» pendant qu'au-dessus d'une île mythique brillent «des étoiles ranimées par un vent venant du cosmos», l'écrivain ne cesse de vivifier et d'agrandir les motifs de son timbre-poste provincial aux dimensions d'un plus ample territoire sensible et spirituel, reflet de ce monde intérieur «où tout est intact alors que le monde réel ne cesse de se dégrader».

    Gerhard Meier. Terre des Vents. Traduit de l'allemand par Anne Lavanchy. Editions Zoé, 125 pages.La trilogie Baur et Bindschädler est disponible en un volume, également chez Zoé.

     

     

  • Au Luxembourg ce matin

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    Les gros nuages saturés d’encre du lever du jour s’étant dissipés, voici le premier soleil dardant entre les feuilles des feuillus…

    Or, saluant au passage le sombre Beethoven de Bourdelle dans la pénombre mordorée de l’antichambre végétal, puis le Verlaine non moins grave se dressant un peu plus loin dans un cercle de fleurs florales, je me détends en regardant longuement, un peu plus loin, la souple, lente, ondulante et muette gesticulation de quatre adeptes du Taï-chi et de leur jeune maître chinois tout de noir vêtu…

    Tout à côté m’intrigue la Tonnelle Rolls qu’on vient d’installer, reproduisant en bois, et au format, une Silver Ghost, conçue par l’artiste Dimitri Tsykalov dont le projet déclaré est de xylophiliser le monde des machines en le ramenant à la nature. Des plantes grimpantes à fleurs, des lierres véhéments, des verdures de toute sorte vont ainsi proliférer sur la carène de bois de la Rolls qu’un jardinier diligent prendra soin d’arroser tous les matins. Pour ma part je souris en relevant le nom du menuisier qui a réalisé l’objet : un certain Boulanger…

    Luco6.jpgLe Luxembourg le matin est une oasis de vitalité radieuse. Tout le monde y court sans considération d’âge. Une très vieille Chinoise vêtue de vert s’y exerce, en compagnie d’un tout frais Occidental glabre, au jeu du sabre de fer-blanc à fulgurant foulard. Un peu plus loin, devant la statue de Blanche de Castille, décédée en 1252 (sa date de naissance est effacée), une autre alerte vieillarde à profil d’Indienne, en tenue de soie vieux rose, se livre elle aussi à toute une gestuelle énigmatique...

    Luco3.jpgEnsuite, le long des allées ponctuées de statues de reines et de figures mythologiques, je constate pour la première fois que leurs têtes se hérissent de fines pointes évoquant d’abord des bâtons d’encens et qui sont à l’évidence de métal tenace. Mais de quoi s’agit-il au juste ? Sont-ce des paratonnerres ? Ou peut-être des antennes permettant à ces êtres d’un autre temps de communiquer avec le nôtre ? Je m’interroge et puis, à considérer l’immaculée blancheur de la reine Mathilde, décédée en 1082 (date de naissance également effacée), me vient l’idée prosaïque que ces aiguilles sont probablement destinées à éloigner les pigeons. Oui, ce doit être cela : le Luxembourg reste très prisé des pigeons dont le roucoulement hante le feuillage des feuillus, mais nul d’entre eux ne se voit à l’instant sur aucun occiput d’aucune reine statufiée…



    On est là comme hors du monde, au milieu de ces figures de pierre et de cette nature fraîche, et pourtant un peu plus loin, aux grilles du Jardin donnant sur le Boul’Mich, ont été accrochées de grande photographies, à l’occasion de 30 ans de Reporters sans frontières, qui nous ramènent aux tribulations du XXe siècle.

    La première à me frapper est cette image de Marc Riboud datant de mai 68 et représentant un front de manifestants, drôlement allurés pour certains et brandissant des couvercles de poubelles en guise de boucliers, face à un seul flic casqué. Cela me rappelle notre équipée de camarades Helvètes, débarqués à la Sorbonne aux petites aubes en caravane de 2CV, avec notre stock de plasma sanguin destiné aux présumées victimes des CRS…

    Luco34.jpgEt voilà d’autres images du siècle, devant lesquelles je passe en visant le faune de bronze à la pantomime comme en suspens, dont je note au passage que c’est une copie italienne d’une statue de Pompéi : telle étant la danse de l’humanité sur le volcan de la planète, soudain résumée par ces instantanés de la guerre au Congo ou du Front populaire, des foules en guerre ou des foules en fête, du fameux poulbot à baguette parisienne de Willy Ronis ou de ce gosse au cerf-volant sur un terrain vague de la bande de Gaza - enfin de tant de drames qui perdurent aux quatre vents tandis que nous baguenaudons au Luco dans le soleil candide…

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  • Un sage aux yeux mi-clos

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    En octobre 1989 paraissaient les chroniques journalistiques de Marcel Aymé. Où l’indépendance d’esprit de cet écrivain célèbre, et largement méconnu, fait florès…

    Plus de trente ans après sa mort, on redécouvre l'œuvre deMarcel Aymé (1902-1967), récemment entré dans La Pléiade, mais toujours considéré, par beaucoup, comme un aimable conteur pour enfants, dont les titres de gloire se borneraient à quelques romans popularisés par le cinéma, tels La jument verte ou Le chemin des écoliers

    Reste donc à prendre la vraie mesure de ce grand écrivain non aligné, dont la pensée droite et généreuse a passé pour suspecte. Or, lisez plutôt Du côté de Marianne pour vous convaincre de la foncière honnêteté intellectuelle et des qualités de cœur de ce sage sceptique.

    La publication de chroniques journalistiques en volume est toujours un test. De fait, reprendre des écrits liés à une certaine actualité risque d'en accuser la part circonstancielle, sinon anecdotique. Du moins certains auteurs font-ils exception, et Marcel Aymé est assurément de ceux-là. 

    Comme nous l'apprend Michel Lecureur,son commentateur le plus pertinent, c'est grâce à Emmanuel Berl , qui s'était délecté à la lecture de La jument verte,que Marcel Aymé commença de collaborer à l'hebdomadaire Marianne, lancé en 1932 par les Gallimard pour tenter d'égaler lescsuccès de Gringoire ou de Candide.

    Aymé.jpgMarcel Aymé était-il le meilleur représentant de cette mouvance républicaine et «de gauche» que prétendait illustrer le nouvel hebdo ?Sûrement pas: Marcel Aymé n'était pas «de gauche», il était insituable. 

    Terrien d'origine (un peu comme Ramuz), il se méfia toujoursdes engouements idéologiques et des pouvoirs établis, au point de ferraillertous azimuts: contre les pontes de la justice française, contre les jobards duterrorisme intellectuel, contre Hitler et contre Staline. 

    Lorsqu'un président de la République attitré lui offrit la rosette d'honneur, Marcel Aymé proposa à l'éminence en question de «se la carrer dans le train». Tel fut le style du bonhomme...

    Attention, péril...

    Mais l'important est tout ailleurs. L'important, c'est ce que dit Marcel Aymé. En 1933, par exemple. Sous le couvert d'un frotteur de parquets qui fréquente tous les milieux, le voici qui fait s'exprimer la France bourgeoise, aristocratique, puis plébéienne. Or à l'entendre, seules les filles des «maisons» sentent venir le péril hitlérien. Bon. 

    De la même façon, il règle leur compte, dans Vive la race!, aux foldingues du racisme aryen imbécile, bien avant que ne s'expriment les messieurs Sartre et Aragon... 

    Marcel Aymé, messieurs les intellectuels «concernés», souffrait de voir de jeunes Français crever famine et pointer au chômage, commel'insupportait la justice des salopards blanchissant les parents tortionnaireset chargeant une Violette Nozières. 

    Ici, nous le voyons poser son diagnostic, sans concession. Ala même époque, vous ne disiez mot... 

    Au demeurant, Marcel Aymé ne jouait pas les incendiaires. Les yeux ouverts, mais à la fois mi-clos, il distillait tranquillement sa vérité de quidam. Sage entre tous, il savait que l'Etat n'est qu'une piètre défense quand le citoyen se bat contre cela même que les bureaux ont sécrété. 

    A l'image d'un Alexandre Vialatte, il prenait toujours parti pour l'individu, contre l'institution. A l'époque de la crise, il avait observé les pieds de la France, fort endoloris. Plus tard, il eut le souci de subordonner son sens de la cocasserie et de l'impertinence à des vues résolument optimistes. 

    Bien entendu, Marcel Aymé ne croyait que modérément à la perfectibilité humaine. Ses chroniques n'en ont que plus de réjouissante lucidité. Nous les lisons d'un pied attentif, d'un cœur aimant, d'une âme furieusement reconnaissante. 

    Aymé2 (kuffer v1).jpgMarcel Aymé, Du côté de chez Marianne, Gallimard,1989.

  • Le grand air du redilemele

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    Après L'amant qui a fait entrer le chic littéraire parisien dans les grandes surfaces, la diva Marguerite, Duras en Castafiore, remettait ça devant son miroir, en mai 1991. Poses et tics àl'envi. Reflets de reflets. Garçon, un pastiche!

    En cas d'article sur le livre recommencé, montrer que l'enfant a pleuré. Que très fort elle a pleuré l'enfant qui n'avait pas de nom dans le premier livre, et que très fort aussi, l'enfant, elle a joui dans la chambre ouverte avec le Chinois. 

    Très fort que l'article dise que le Chinois à la main chinoise (la main magnifique qui a la grâce d'un oiseau mort) a lui aussi pleuré de ses yeux fermés comme dans les films (en cas de film montrer les yeux fermés), juste avant de prendre l'enfant dans la chambre dont le premier livre faisait sentir (très fort) que la ville était si proche qu'on entendait son frôlement contre les persiennes comme si des gens traversaient la chambre. 

    Mais d'abord l'article sur le livre recommencé devrait montrer quelques images du livre sans rendre compte du récit que seule la voix du livre (du livre recommencé et de l'autre), la voix aveugle, la voix sans visage, la voix silencieuse serait jamais à même de moduler. 

    Alors l'article dirait Sadec en Indochine. Dirait 1930. Il dirait Mékong l'article. Il dirait Madame française et le lecteur (en cas de lecteur) saurait très fort que ce serait la mère de l'enfant. Il dirait Paulo l'article, le petit frère différent que l'enfant aime plus que tout, Paulo battu par son grand frère que l'enfant détesterait au point de le faire mourir (très fort) dans ses livres, plus tard. Puis il dirait Morris Léon Bollée l'article et le lecteur reconnaîtrait (de l'autre livre) l'auto du Chinois grande comme une chambre de Grand Hôtel et l'article dirait aussi (très fort) la magie de ce pays indécis, de ce pays d'enfance, de ces Flandres tropicales à peine délivrées de la mer. 

    Enfin en cas d'article sur l'article, il faudrait qu'il montre fort, l'article sur l'article, ce que l'auteur (très fort) a voulu montrer en montrant avec le livre recommencé ce qu'il y a de plus fort dans l'autre livre: tout l'ouvert du désir et de la douleur. 

    Et l'article devrait pleurer. Il se mettrait à rire l'article. Et l'article sur l'article dirait: je vous aime tellement que j'ai envie de vous quitter. Alors la caméra (en cas de film) se braquerait sur la fin de l'article sur le livre recommencé et dirait: ça ressemble à une douleur.

    Et l'article sur l'article au bord de pleurer (on voit l'enfant quitter le Chinois après avoir pleuré et joui comme le Chinois a pleuré et joui du plus fort de ses forces) sangloterait à son tour: une douleur, oui, et elle ferait mal. 

    Et l'auteur du livre et du livre recommencé et du film et de l'article sur le film (en cas de film) écrirait en riant et elle pleure: souvent les douleurs elles font mal... 

    Marguerite Duras, L'amant de la Chine du Nord. Gallimard, 237 pages.

     

    (Ce pastiche a paru dans le quotidien 24 Heures en mai 1991)