L'ascèse créatrice de Fabienne Verdier
Au fulgurant premier regard on se dit que seul un dieu dansant entre ciel et terre, tourbillon d’esprit et de matière, d’un seul trait a jeté cela comme ça : comme c’est. Et c’est ce qu’on se dit : c’est comme ça. Comme l’évidence parfaite d’une pierre ou d’une feuille d’herbe : tel est l’être du monde. Cela s’impose à la vitesse de la lumière et ça n’a pas d’âge. Ou plutôt on pressent la patience des étoiles préludant au geste phénoménal prompt comme la foudre: que cela soit - que la beauté soit.
Le feu du mouvement, traversé d’un souffle cosmique et soulevant jusqu’au ciel les pigments mêlés de terre et d’eau de pluie résument l’art essentiel de Fabienne Verdier. Elémentaire et savante, puissamment physique et modulant une non moins évidente démarche spirituelle, cette peinture est à la fois abstraction pure et poésie concrète, culture raffinée et nature primordiale, figures du subconscient et constante évocation du monde visible et sensible. Aussitôt une harmonie « musicale » soulève celui qui la découvre, lui rappelant comme une cantate de Bach que l’homme est « capable du ciel », mais cet envol prend appui sur le sol de fonds inlassablement travaillés, tels les glacis des maîtres anciens ou les couleurs « montées » des figures de contemplation de Rothko ; et l’on se rappelle à la fois les contemplatifs cisterciens auxquels l’artiste rend d’ailleurs hommage explicite, comme à son mentor taoïste, dans les séries de petits formats invitant à autant de stations méditatives.
D’emblée on se le rappelle aussi, tant le parcours humain de la Passagère du silence est inséparable des efflorescences successives de son art : que tout cela n’est pas comme ça par hasard. Vingt ans d’initiation à une haute tradition, un bagne de bâtons morts auxquels insuffler la vie, un métier acquis dans les moindres détails sans cesser de lire et de penser, d’endurer la vie de caserne, humiliations et maladies, sans cesser de tout sacrifier pourtant à cet absolu pressenti et l’inspirant de loin en loin dans son « ascèse de travail » : voilà trop vite dit le chemin de Fabienne Verdier, la dernière sans doute à se croire aujourd’hui arrivée. N’imaginez pas une illuminée « zen » à sa lévitation New Age, mais une artiste lucide et joyeuse, humble et non moins fière de son travail, vénérant ses papiers de 30 ans d’âge et rusant, avec l’aide de son compagnon de vie et les conseils hérités du vieil Archimède, en sorte de faire plus légèrement danser son sacré pinceau de 40 kg…
Or l’œuvre est là qui nous parle à sa place. Voici Levitas ou telle herbe folle d’un seul geste fluide et fécond contenant tout le vibrant mystère végétal. Ou tournoyant sur elles-mêmes dans un azur velouté à la Vermeer, voilà les douces, rouges créatures volatiles, traces d’anges ou nuages issus des rêveries de Bachelard, dont le mouvement suggère la courbure de l’espace et du temps - et voyez là-bas la sublime vision sur fond d’or en danse rose d’un dieu Sans consistance, où le vide et le sentiment de plénitude fusionnent en beauté.
Entretien avec Fabienne Verdier
«Je tends à maîtriser le lâcher-prise… »
- Comment avez-vous conçu cette exposition ?
- Elle doit tout à l’initiative d’Alice Pauli, qui a découvert mon travail après la parution de Passagère du silence, m’a rendu visite à mon atelier, a acquis l’une de mes œuvres et m’a proposé de m’accueillir. Cela m’a mise en grande confiance, et d’autant plus qu’Alice a travaillé avec Mark Tobey et Julius Bissier, deux artistes également proches de la source orientale et d’un art conçu comme une démarche spirituelle. Je me sentais donc un peu chez moi en découvrant sa galerie. L’ensemble présenté à Lausanne englobe le travail d’une année, aussi acharné que jubilatoire.
- Que représente ce saut de la calligraphie à la peinture ?
- L’élément pictural réside déjà dans la calligraphie, qui exige une gymnastique mentale très particulière et un immense travail préparatoire qui m’a ramené, après mes débuts décevants à l’école des beaux-arts, à ce qu’on pourrait dire l’ossature du monde. Ce travail d’une durée de vingt ans, sous la direction de mon maître, m’a permis d’acquérir un savoir-faire qui me permet aujourd’hui de maîtriser le lâcher-prise, si j’ose dire. Ma peinture actuelle exprime, je crois, cette nouvelle prise de risque.
- Comment vous situez-vous par rapport à l’art contemporain ?
- L’abstraction « spontanée », telle que je la pratique, ne me détache pas du monde « concret », mais s’efforce de traduire de manière libre, intuitive et dégagée de tout naturalisme, autant que du langage articulé, l’ossature cachée des choses. A cet égard, je me distingue de ce qu’on appelle l’abstraction lyrique, qui donne trop de part au contingent et à l’art comme fin en soi, alors que je cherche à traduire un émerveillement vécu dans la nature, à capter les forces élémentaires du geyser qu’il y a en nous, à restituer l’essentiel dont sont porteurs les plus humbles choses.
- Votre peinture permet-elle le repentir ou la retouche ?
- Jamais. Mais je détruis ce qui est imparfait ou sans vie. Mon fils de 11 ans m’y aide avec une autorité redoutable (rires). Chaque tableau est le fruit d’un seul trait de pinceau. Lequel pinceau est de ma fabrication, tenu à la verticale. Lorsque j’entre en « ascèse de travail », mon atelier se transforme en véritable champ de bataille. C’est de ce chaos que naît l’harmonie…
Fabienne Verdier. Passagère du silence. Albin Michel, 292p. Et aussi : L’unique trait de pinceau. Calligraphie, peinture et pensée chinoise. Albin Michel, 175p.
Cette rencontre s'est passée à Lausanne, à l'occasion de la première exposition de Fabienne Verdier à la Galerie Alice Pauli.

«Je tends à maîtriser le lâcher-prise… »




« Je veux les matrones à dix heures pile. Tu les fais aligner dans le studio 7 et je les veux maquillées à outrance mais sans coulures. Ensuite tu m’accompagneras au studio 3 où j’ai quelques nouveaux fortiches à chapitrer » 


Comme Nuvem, le dernier opus de Basil da Cunha a été tourné dans un bidonville lisboète avec un comédien professionnel (José Pedro Gomez, célèbre au Portugal) dans le rôle principal, entouré d’« acteurs » issus du biotope populaire, d’un naturel et d’une présence saisissants. Rien pour autant du « document social » dans cette fiction oscillant entre réalité et rêve, dont le protagoniste, docker quinqua, alcoolo sur les bords, rêve de se « refaire » en Suède. Or voici qu’il découvre que ses économies en vue du chimérique voyage ont été dépensées par sa femme pour l'achat d'une machine à laver de rêve.
Cela pour le canevas anecdotique, sur lequel le réalisateur brode un véritable poème crépusculaire, fraternel et lyrique, finissant sur une scène de partance à la Fellini. Par ailleurs, la poésie crépusculaire de Basil de Cunha gagne à chaque nouveau film en densité et en simplicité, sa narration tend à se faire de plus en plus intensément cinématographique, c’est-à-dire que ce qu’il raconte passe essentiellement par l’image, les cadrages, la musique des plans, le jeu des dialogues (qui sonnent de plus en plus juste) et de la bande son, dans une fusion d’une beauté plastique épurée qui rappelle aussi les images et les cadrages du Pedro Costa de Dans La chambre de Vanda.
Beauté de l’image, montage ressaisissant la narration, émotion dégagée par cette destinée solitaire, dont la mélancolique saudade est accentuée par un(excellent) groupe de fado: belle tranche de vie et de 7e art que ce film d’auteur en parfaite fusion de contenu et de forme, qui laisse augurer d’une vraie carrière de cinéaste indépendant. Basil da Cunha vient d’ailleurs de finir le tournage de son premier « long »…
Ainsi aura-t-on vu affluer l’autre soir, en notre bonne ville de Lausanne, moult Rolls, fourrures et fracs attirés, comme les mouches bleues par la chose que vous savez, à l’annonce de l’ouverture d’une nouvelle galerie branchée, dont la première exposition illustre le summum de la chiennerie pseudo-artistique. Or que voit-on dans la porcherie modèle de Rachel Lehmann, sise dans les anciens entrepôts du Flon où il est désormais de bon ton, ma chère, d’aller s’encanailler ?
Ou bien ce sont de petits chiens et autres pourceaux de bois sculpté, d’un kitsch attendrissant, qu’un artisan de chez nous réaliserait pour deux ou trois tickets (on sait que Jeff Koons ne fait rien de ses mains et s’en vante) et qui sont proposés ici à 85.000 dollars pièce. Le bouquet, c’est le mot, étant atteint par une brassée de fleurs de bois polychrome, que l’amateur aura emportée pour 149.000 dollars, TVA comprise.