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  • La vibration de lire


    L’Auteur démasqué (6)

    Ce texte est extrait du livre de Louis Calaferte intitulé Les fontaines silencieuses, paru à L'Arpenteur. Personne n'a trouvé la bonne réponse.

    « Cet incomparable émoi que de se baigner dans la lecture. Eau salvatrice – où reprendre force et conscience ; où retrouver ce qui est racine nous appartenant ; d’où surgir à neuf pour d’irrépressibles envolées. – Celui-ci, qui a donné son talent à ma voix secrète ; ses idées confortent les miennes ; sa sensibilité en tout m’identifie et, par surcroît, m’enseigne, me convie en m’aidant à devenir libre davantage, c’est-à-dire plus audacieux, plus fondé sur moi-même, mieux préparé aux essences de la Vie. – Lecture qui me fait Force. – Son souvenir, capable de métamorphoser les plus pénibles instants de misère morale. Tel livre, ce jour-là, accompagna notre détresse ; nous fit la surmonter, nous tirant vers ce réel absolu qu’est l’imaginaire, où réside toute capacité d’épanouissement. – Livre de jadis qui sait encore, a retenu qu’il faisait dehors, dans la rue, chaud ou froid,terreux ou ensoleillé ; de quel vert étaient les feuillages des arbres du jardin public ; quelle saveur troublante et enfantine imprégnait le regard entr’aperçu de la jeune fille aux jambes fines. – Livre de la vibration. Livre de la coloration. Livre de la révélation. Livre de la totalité d’être. Sans cesse je suis à ta recherche, moi, éternelle jeunesse de l’initiation. »

  • Une douce dinguerie


    Gérard Guillaumat dit Bobby Lapointe.

    C’était une belle et bonne idée que de revisiter, plus de trente ans après la disparition ( à 50 ans, en 1972) du plus poétiquement loufoque des auteurs de chansons français, le bric-à-brac délirant de Bobby Lapointe où se bousculent vocables et rimes ou rythmes guillerets, saillies lutines et trouvailles mutines. Or la lecture tout en finesse qu’en a tiré Gérard Guillaumat est belle et bonne aussi, qui doit un peu au compagnonnage de l’ami metteur en scène Jean-Louis Hourdin, et beaucoup à l’accordéoniste Victor Zucchini dont les fastueuses diaprures du jeu et la malice de la présence s’accordent parfaitement. Egalement bienvenue est la participation, plus occulte, de Bernard Dimey pour trois textes magnifiques (L’enfant maquillé, qui donne le premier « la », Si tu me payes un verre et Je vais m’envoler), tonton Georges (Brassens, dont la poésie si limpide fait toujours du bien) et tata Marguerite (Duras, pour un éloge de l’alcool un peu plus empesé), ainsi que Luis Arti pour l’émouvant Je t’aime.
    Si les textes des chansons de Bobby Lapointe « tiennent » pour la plupart à la lecture, et notamment les plus déjantés dans l’invention verbale, tels J’ai fantaisie, Embrouille minet ou Ta Katie t’a quitté, le fait reste que la seule lecture ne donne pas tout de l’art de Lapointe, où la mélodie, le rythme et les ornements hirsutes de la musique comptent aussi beaucoup.
    La traversée des « copains d’abord » n’en est pas moins agréable, qui ravit à l’évidence le public aux tempes argentées…

    Lausanne-Vidy. Sous chapiteau, jusqu’au 14 mai. Tlj à 20h sauf le dimanche (17h) et le lundi (relâche). Location : 021 619 45 45 et www.vidy.ch. Durée : 1h. 20

    Photo: Mario del Curto

  • Le livre objet magique


    Entretien avec Teresa Cremisi

    Après des années passées dans le saint des saints de l’édition littéraire parisienne, au titre de bras droit d’Antoine Gallimard, Teresa Cremisi a crée la surprise, l’an dernier, en reprenant la direction des éditions Flammarion et de la nébuleuse éditoriale attachée à cette enseigne.
    - Comment le livre vous semble-t-il se porter aujourd’hui ?
    - Ecoutez, la fin du livre est annoncée, autant qu’il m’en souvienne, depuis l’apparition de la radio, puis de la télévision, plus récemment avec l’explosion de l’internet, mais finalement il reste ce qu’il est : un produit quasi parfait. Nomade, de coût modéré, assurant à chacun connaissance ou divertissement, il ne peut être remplacé par tel ou tel moyen lié aux nouvelles technologies. Sa diffusion en ligne, redoutée par d’aucuns, lui ouvre une immense bibliothèque, impliquant seulement un contrôle rigoureux des droits, pour la défense des éditeurs autant que des auteurs. On a parlé de son remplacement par l’e-book ou le livre enregistré, mais là encore ce ne sont que des extensions. Le livre a donc encore une longue vie devant lui.
    - Que pensez-vous de la pléthore des publications de la rentrée ? Ne va-t-on pas vers une saturation dommageable pour tous ?
    - Le phénomène est typiquement français, initialement lié à la saison des prix littéraires. Pour le moment, le marché n’accuse pas d’effets négatifs de ce phénomène, mais je crois que les éditeurs, progressivement, par réflexe de défense, vont freiner le mouvement. Il est certain que de cette surabondance découle une certaine déperdition, autant pour les premiers romans que pour des auteurs peu médiatisés. Mais c’est également un gage de diversité.
    - La « starisation » des écrivains vous semble-t-elle une bonne chose ?
    - Ce n’est pas un phénomène nouveau, même s’il est amplifié par la télévision. Mais certains livres s’imposent sans battage, et je n’obligerai jamais un auteur à paraître. S’il préfère rester à l’écart, cela ne m’empêchera pas de le défendre si je crois en son livre.
    - Auriez- vous « géré » le lancement du dernier roman de Michel Houellebecq tel qu’il l’a été, si celui-ci n’avait pas quitté Flammarion pour Fayard ?
    - Certainement pas ! Non, nous nous serions contenté d’annoncer la parution du livre, sans entretenir ce « cirque » finalement contre-productif pour le roman autant que pour l’auteur.
    - Quelle marque personnelle aimeriez-vous imprimer au catalogue de Flammarion ?
    - Il y a d’abord une grande tradition à perpétuer, puisque la maison a été celle des Braudel, Duby et autres Furet, fleurons de la science historique. En littérature, nous allons relancer un travail de prospection plus soutenu. Une nouvelle collection me tient aussi à cœur, intitulée Café Voltaire et dans laquelle nous publierons des essais d’écrivains que nous apprécions.
    - La lectrice passionnée que vous êtes n’est-elle pas phagocytée par la gestionnaire ?
    - L’édition a cela de particulier que vous ne pouvez publier de livres sans vous y intéresser. C’est cela aussi le livre : c’est un bien immatériel qui se transmet sous cette forme toute simple, qu’on ne peut améliorer. Pour tout dire, le livre est un objet magique…
    Cet entretien a paru dans l’édition de 24Heures du 28 avril.
    Photo de Janine Jousson.

  • Bêtisier ramuzien


    Ils l’ont écrit en français...

    Genre philistin mal informé (Ramuz a fait ses lettres à Lausanne)
    « Ramuz passa une licence de lettres à la Sorbonne, retourna à ses montagnes et à ses alpages. Il n’échappe pas au pire tic des écrivains à la campagne, qui consiste à chercher (et à trouver, hélas !) un style approprié à leurs récits ». Jean Dutourd, Le point.

    Genre stylistement stylé
    « Avec Ramuz tout est dit, même le plus difficile, surtout le plus difficile. Mais il y a un hic : le style. Chaque nouveau livre de M. Ramuz est écrit plus barbarement que le précédent ». Edmond Jaloux.

    Genre corps d’armée académique

    « Ramuz saccage sans vergogne la grammaire et la syntaxe. Entre tous les écrivains de notre temps, il est probablement celui qui s’est acquis la plus solide réputation de mal écrire (…) La langue de M. Ramuz est, si l’on veut, une force de la nature ; mais il manque, en face d’elle, une puissance capable de l’assimiler et de lui donner sa valeur comme élément de la civilisation française (…) Faute d’ordre au centre et à la tête, le désordre se développe naturellement aux extrémités du corps français ».
    André Rousseaux, Le Figaro.

    Genre c’est patois c’est que moi
    « De tous les gens qui écrivent en patois, M. Ramuz est certainement celui qui écrit le plus mal (…) Quelle chute dans la noir charabia. Ernest Tisserand

  • Relire Joyce


    La solitude et la mort
    par Claire Julier


    James Joyce a quitté l’Irlande en 1904. Exilé par choix, il marche à reculons, les yeux fixés sur son passé. L’Irlande est le lieu de mémoire, celui de l’écriture. Le monde de Gens de Dublin est inséparable du monde du Portrait de l’artiste et d’Ulysse. Après avoir écrit des poèmes, des pièces de théâtre et des critiques, Joyce se met à la nouvelle. Gens de Dublin, écrit de 1903 à 1906, n’a pu paraître à Londres qu’en 1914, deux nouvelles étant jugées licencieuses et l’ensemble pouvant heurter les Dublinois tant les portraits sont frappants de ressemblance.
    Dans une préface écrite en 1921, Valéry Larbaud présente ainsi le recueil : […]« Par la hardiesse de sa construction, par la disproportion qu’il y a entre la préparation et le dénouement, Joyce prélude à ses futures innovations, lorsqu’il abandonnera à peu près complètement la narration et lui substituera des formes inusitées et quelquefois inconnues des romanciers qui l’ont précédé : le dialogue, la notation minutieuse et sans lien logique des faits, des couleurs, des odeurs et des sons, le monologue intérieur des personnages, et jusqu’à une forme empruntée au catéchisme : question, réponse ; question, réponse. »
    Amours non avouées, passions contenues, humiliations tues, l’histoire de l’Irlande en toile de fond, Dublin au premier plan : employés aux écritures, employées de maison, tenancières de pension de famille, boutiquiers qui « montent la garde auprès de barils de têtes de porcs », étudiants désargentés, écoliers qui font l’école buissonnière, curés de la paroisse, jésuites chargés de cours, chanteurs de rues qui égrènent d’anciennes ballades sur les troubles du pays, discoureurs politiques, buveurs de stout, inadaptés sociaux – une faune qui rit, s’amuse, prie, gaspille, s’enivre ou attend la rencontre qui changera le cours de la vie. Petits évènements – virées au bar du samedi soir, réceptions rituelles, promenades dominicales, jeunes gens en goguette, soirées musicales impromptues, jeux adolescents de Peaux Rouges – peinture naturaliste d’une cité fourmillante, haute en couleur, animée, que Joyce croque avec une clarté absolue et une ironie mordante.
    Plus on avance dans le récit, plus chaque mot fait sens. Les niveaux de lecture deviennent multiples. Les personnages semblent sûrs d’eux sous le regard des autres mais ils sont pris de tremblements lorsque – à un silence, un son, un mot – ils pressentent leur vrai moi. La réalité les envahit comme une révélation. Leur nature secrète leur apparaît alors pitoyable.
    La solitude est omniprésente dans ces reproductions de vies étriquées, aigries, soupçonneuses, sans envergure, sans espoir. Oui, la solitude se décline à chaque page : celle du jeune garçon qui ne peut pas aller à la kermesse parce que son oncle arrive trop tard pour lui donner de l’argent ; celle du poète incompris qui ne parvient pas à calmer les pleurs de son nourrisson; celle de l’employé humilié par tous au bureau, puis par ses amis au pub et qui, lorsqu’il rentre chez lui, se venge en frappant son jeune fils ; celle des deux galants qui séduisent une servante ou celle de deux jeunes garçons qui sont à la fois attirés et terrifiés par les propos d’un pervers ou encore de la mère qui cherche à tous prix – quitte à y perdre sa dignité – à ce que sa fille soit payée pour sa « prestation » musicale.
    Elle atteint son apogée dans la dernière nouvelle - Les morts (The Dead) - où lors d’une fête annuelle, une femme révèle à son mari qu’elle a vécu l’intensité de l’amour avec un jeune homme aujourd’hui disparu. Mort pour elle. John Huston poussé par le désir d’entendre une dernière fois un texte aimé l’a magnifiquement mis en scène dans son ultime film. (Gens de Dublin, 1987)
    « Oui, les journaux avaient raison, la neige était générale en toute l’Irlande. Elle tombait sur la plaine centrale et sombre, sur les collines sans arbres, tombait mollement sur la tourbière d’Allen et plus loin, à l’occident, mollement tombait sur les vagues rebelles et sombres du Shannon. Elle tombait aussi dans tous les coins du cimetière isolé, sur la colline où Michel Furey gisait enseveli. Elle s’était amassée sur les croix tordues et les pierres tombales, sur les fers de lance de la petite grille, sur les broussailles dépouillées. Son âme s’évanouissait peu à peu comme il entendait la neige s’épandre faiblement sur tout l’univers comme à la venue de la dernière heure sur tous les vivants et les morts. »

    James Joyce, Gens de Dublin, traduit de l’anglais par Jacques Aubert, 250 pages, Editions Folio.

    Cet article a paru dans le numéro 70 du Passe-Muraille, venant de paraître en cet avril 2006.

  • La noisette du sentiment

    L'Auteur démasqué (5)

    Ce texte est extrait de Talent de Jacques Audiberti, étourdissante suite de proses parue à la LUF en 1947. Nul n'a identifié l'Auteur, ce qui me fait insister virulemment sur la nécessité de relire ce merveilleux écrivain, auteur notamment de Monorail, Marie Dubois ou du bouleversant Dimanche m'attend, tous publiés chez Gallimard, sans parler de son théâtre et de sa poésie. 

    Les hommes mangent les poissons et les anges mangent les hommes.
    Certains affirment les Anges venir des poissons et les Chérubins des oiseaux. Les Trônes viendraient des membres, les Dominations de la réflexion. Et les Archanges, les splendides archanges aux grandes ailes pareilles à des toitures tavillonnées de couteaux vermeils, les archanges qui mangent à mort le galet des plages solaires et le blé des lunes assyriennes, les archanges ne sont pas issus des anges, mais des astres.
    Les divers ordres de nature dévient les uns des autres par le don et l’effort de la volonté. Mais ils se dévorent les uns les autres pour que soit assumée sans fin la palpitation vivante du grand Seigneur reclus à former ce monde.
    Les Principautés viennent de la chaleur et de l’espérance. Les Puissances viennent de la faiblesse et de la pitié. La nageoire, soudain, pousse sur l’os aride et l’œil, comme un fruit, germe sur le bambou. Les sucs se hâtent dans les conduits. La mer, toute surprise, un jour, voit s’ouvrir un caillou qu’elle croyait compact et d’où sort, qui sourit à la matinée bleue, un alérion replié qui ne se hâte à se déplier. Des sauces épaisses ruissellent des commissures. Les fourchettes à trois dents s’enfoncent, circonspectes, dans la chair des substances, bouillonnantes, soudain, à l’endroit de la piqûre. Des santés sont portées. Cana débouche la bordelaise. Un rayon contourne et galonne une cruche. Violent la noisette et fracturent la pomme les plus belles mains qui jamais sauvèrent et bénirent l’air. La noisette du sentiment, la pomme d’Adam.    

  • L’Auteur démasqué (4)


    Ce texte est tiré de Plume d'Henri Michaux. Il n'a été identifié qu'avec l'aide d'un moteur de recherche, au déni des règles élémentaires quoique non écrites du jeu papou. Nul ne recevra donc de récompense.

    Un fromage lent, jaune, à pas de chevaux de catafalque, un fromage lent, jaune, à pas de chevaux de catafalque, circulait en lui-même comme un pied du monde. C’était plutôt une énorme mamelle, une vieille meule de chair et, accroupie se tenait sur une région immense qui devait être terriblement moite.
    Sur la gauche descendait la cavalerie. Il fallait voir les chevaux freiner sur leurs sabots de derrière. Ces cavaliers si fiers ne remonteraient donc jamais ? Non, jamais.
    Et le chef faisait force gestes de protestations, mais sa voix était devenue si petite qu’on se demandait qui aurait accepté de tenir compte de ce qu’il disait, comme si un grain de riz s’était mis à parler.
    Enfin ils parurent s’embourber et on ne les revit plus. Puis, tout à coup, comme un déclic, comme un débrayage se fit dans l’énorme chose molle et des débris rejetés de tous côtés se forma après un certain temps un ruban si long que toute la cavalerie aurait pu passer à grande allure.

  • L’Auteur démasqué (3)

    La cuisson du riz


    Ce texte est signé Marguerite Duras. Il est extrait de l'intéressant album, très richement illustré, que Jean Vallier a publié sous le titre de Marguerite Duras, La vie comme un roman, chez Textuel. 


    Ecoutez, le riz, voilà comment il faut le faire, une fois pour toutes retenez ce qu’on vous dit. D’abord pour tous ces plats il faut du riz dit « parfumé » en sac de plastique, sans marque, qu’on achète dans les boutique d’alimentation vietnamiennes. Même ce riz il faut le laver. Raison de plus de laver l’autre riz, celui qui a une marque, qui est bien empaqueté et vanté à la Télé ! Il faut le laver à plusieurs eaux, le frotter dans les mains sous l’eau pour enlever le reste de son qui l’enrobe et la poussière et l’odeur du sac de jute – l’odeur dite de « cargo » - qui est celle de pétrole. Oui, sentez le riz pas lavé et sentez le riz lavé, vous verrez la différence. Laver le riz entre quatre et sept fois pour être sûr. Pour le cuire, voici : mettez le riz lavé dans l’eau froide. Et dans les proportions – sacrées – suivantes : 2 hauteurs d’eau pour une hauteur de riz. Pour 4 cm de riz mettez 8 cm d’eau froide : Tout est là. Faites bouillir le riz et puis mettez-le sur un diffuseur au feu le plus doux qui soit. Couvrez la casserole bien hermétiquement. Au bout de quelques minutes regardez le riz. Mettez un tout petit peu d’eau froide, remuez le riz, aplanissez et remettez le à cuire. C’est très rapide – En tout 5 minutes ou peut-être moins. En Indochine on le fait dans des pots de terre cuite. On n’y touche pas pendant la cuisson. Contre le fond du pot il se forme une sorte de galette de riz brûlé que les enfants mangent avec de la mélasse. Encore un conseil. N’achetez jamais de riz glacé…

  • Un débat inepte (Post scriptum)

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Sur L'enfant d'octobre de Philippe Besson

    Un débat assez inepte se développe ces jours, dans les médias, à propos du droit d’un romancier à se servir d’un fait divers pour en tirer une fiction. Le prétexte en est le dernier roman de Philippe Besson, L’enfant d’octobre, qui réinvestit à sa façon la mémorable affaire Villemin.
    Je n’ai pas encore lu ce roman et ne saurais donc en juger quoique, me rappelant les livres précédents de l’auteur, et considérant la minceur de celui-ci, je doute un peu qu’il fasse vraiment le poids. Ce qui est sûr, en attendant, et c’est pourquoi le débat lancé me semble inepte, c’est qu’on est très mal parti en discutant le droit d’un romancier à s’inspirer d’un fait divers « réel », le  seul et unique problème étant évidemment ce qu’il en fait.
    Bien entendu, le roman ne saurait être réduit à l’ universel reportage que stigmatisait Mallarmé, mais exclure la substance « reportage » du roman en général équivaut à se priver de milliers de pages intéressantes, dont je ne citerai à la volée que le « reportage » traitant de la genèse et du développement du journalisme moderne dans Les illusions perdues de Balzac, ou cet autre « reportage » signé Philip Roth, dans Pastorale américaine, consacré à la fabrication des gants de peau dans une petite entreprise familiale de Newark, vers les années 50.
    Le rôle de la littérature se borne-t-il à nous renseigner sur la fabrication des gants de peau dans le New Jersey ? Peut-être pas. Mais je n’aimerais pas non plus que le roman ne fût qu’une combinatoire narrative ou qu’une fantasmagorie de lettreux claquemuré. On se gardera de demander au professeur Mallarmé, sujet aux rhumes et aux rhumatismes, d’écrire Crime et châtiment ou Le bruit et la fureur, « basés » tous deux sur des faits divers  et que le professeur Nabokov conchie pour cela même avec la même impériale mauvaise foi , pas plus qu’on ne demandera à James Ellroy, qui a tiré du fait divers du meurtre de sa mère ce formidable roman-repotrage que représente Ma part d’ombre, tel poème cristallin de Mallarmé ou tel génial roman « non réaliste», ou prétendu tel,  de Nabokov. Mais pourquoi donc se priverait-on des uns ou des autres, comme si l’éléphant de la ménagerie excluait le calao ou la belette ?
    Quant à la question « éthique » se rapportant à l’usage que font les romanciers du « réel », elle relève essentiellement, en l’occurrence, d’une morale à la petite semaine démagogique, assez typique de la logique médiatique, à l’enseigne de laquelle le fait divers n’est le plus souvent traité que dans son vampirique sinon putanesque usage quotidien, qui exclut a priori toute réflexion et toute interprétation incarnée (le propre du vrai romancier) et par conséquent toute position éthique…

    Post Scriptum

    Emotion et justesse: ainsi Thierry caractérisait-il, dans les commentaires de ce blog, L'enfant d'octobre de Philippe Besson, que je viens de lire à mon tour avec le même sentiment final dissipant mon scepticisme. La version de l'écrivain est-elle la bonne ? Nul n'en sait rien, mais son portrait d'un couple farouche, et farouchement lié bien au-delà de la mort de Grégory, est tout à fait plausible. A fines touches précises, évitant tout sensationnalisme, visiblement bien documenté, Philippe Besson reconstitue ce drame en eaux glauques par un jeu de contrepoint faisant alterner le récit des faits et la voix de Christine Villemin. Celle-ci a dit ne pas se reconnaître dans cette voix, et sans doute est-ce la partie la plus délicate du livre, dans la mesure où le personnage, tel qu'il apparaît du dehors, ne correspond pas tout à fait à ce monologue très sensible et un peu trop littéraire peut-être ? Mais on peut le prendre, aussi, comme une voix tout intérieure, et pourquoi ne pas prêter cette lucidité douloureuse à cette femme soumise à toutes les épreuves ? Ce qui est sûr, c'est que Philippe Besson rend très bien l'épouvantable gâchis de cette sombre affaire, que les médias ont contribué à embrouiller plus encore. Le romancier en tire une sorte d'épure pleine d'empathie à l'égard du couple Villemin, sans l'angéliser pour autant. Le cadre social sinistré, la jalousie, la haine suscitée par les deux jeunes gens, puis l'emballement judiciaire et médiatique: tout cela est rendu avec clarté. On n'est ni chez Bernanos ni chez Dostoïevsvki, mais les médias sont mal venus de remettre en cause le principe même de ce livre, à mes yeux fondé sur une démarche légitime. Fallait-il changer les noms des protagonistes, comme lorsque Jules Romains fait de Landru un Quinette ? Le débat paraît vain s'agissant d'une telle affaire, interprétée sans la mauvaise curiosité et le vampirique goût du sang qui en a marqué les développements médiatiques. Le même problème se posait à Emmanuel Carrère quand il s'est intéressé au mythomane criminel Jean-Claude Romand pour en tirer L'adversaire, et la même solution semblait également défendable. Enfin, Philippe Besson me semble beaucoup plus juste, en l'occurrence, par son empathie et sa réserve, qu'une Marguerite Duras en son obscène numéro du Forcément sublime...

    Philippe Besson. L'enfant d'octobre. Grasset, 2006. 

  • Le cimetière des oiseaux

    L’Auteur démasqué (2)

    Ce texte est tiré du Jugement dernier, premier chapitre du Lotissement du ciel de Blaise Cendrars, paru dans le 12e tome des Oeuvres rééditées chez Denoël. Personne n'a identifié l’Auteur avant Minuit. Conformément à la règle du jeu papou, le lauréat suivant recevra deux livres.

    « Personnellement, ce qui me frappe le plus chez les oiseaux ce sont leurs yeux avec leur regard d’outre-monde ou d’outre-tombe, car où est le cimetière des oiseaux ? N’avez-vous jamais été frappé de ce regard impersonnel, voire d’éternité que l’Oiseau ne fait pas peser sur vous mais avec lequel il vous transperce comme si vous n’étiez pas opaque et qu’il visât derrière vous votre âme, votre ombre et qu’il s’entretînt, prêt aux épousailles, prêt à s’envoler dans l’immortalité, avec votre double ou à crever pour les manger les yeux de votre ange gardien ? Il n’y a pas plus étranger à ce monde que l’oiseau, car où est le cimetière, l’ossuaire des oiseaux ? »

  • Le grand match


    L’Auteur démasqué

    Ce texte est tiré de Passe-Temps II, de Paul Léautaud, paru au Mercure de France. Joël Perino, qui l'a identifié, recevra deux livres pour l'avoir désigné.

    C’est la Vie, la chère Vie, avec un grand V, pour sûr, que j’appelle ainsi. Je vous le demande : quel nom pourrait convenir mieux à l’agréable existence que nous menons, et quand je dis : que nous menons… c’est plutôt : qui nous mène, qu’il faudrait. Compétitions sur toute la ligne, ambitions de toutes sortes, brillantes et pas chères, mille départs à chaque instant vers des buts qu’on se plaît à croire différents, tout à la va-vite, hommes et choses, idées et œuvres, paroles et gestes, désirs et actions, oui, la vie d’aujourd’hui, énervée, surexcitée et trépidante, c’est bien là le grand match, l’unique et général match, le suprême et le définitif. On a beau faire, chercher à tirer au flanc, prétexter des blagues : un père mort ou une mère retrouvée, on en est tous, bon gré mal gré, les uns commençant à s’entraîner, les autres roulant déjà loin, et c’est un tel train qu’il semble parfois qu’on entende, tout autour de soi, le vaste et prodigieux psss… de la vie qui file, file – ah ! à ne la rattraper jamais.

  • Avant l’aube


    Sur la route du Tôkaidô, avec Pierre Michon
    Les Japonais avaient leur pèlerinage de poètes comme les musulmans ont celui de La Mecque ou les chrétiens les chemins de Compostelle, qu’ils appelaient la route du Tôkaidô, reliant en cinq cents kilomètres les deux capitales de Kyoto et d’Edo.
    «Ce n’est pas pour son grand rôle politique que cette route nous est connue», écrit Pierre Michon dans la belle préface au recueil de chroniques que Pierre Pachet vient de publier chez Denoël sous le titre de Loin de Paris, «mais parce que, une fois au moins dans leur vie, les lettrés se sentaient tenus d’emprunter cette route, et d’y méditer à leur façon sur chacune des cinquante-trois étapes qui la jalonnaient. Ils s’y remémoraient tel poème, y voyaient tel arbre, tel oiseau, telle auberge que leurs prédécesseurs avaient mentionnée; ils versaient à l’endroit convenu les larmes qu’un très ancien poète avait versées; il leur arrivait d’attendre longuement à une étape que le vent se mette à souffler dans la direction exacte décrite cent ans plus tôt, et qu’il emporte cette feuille de pêcher qu’il avait emportée cent ans plus tôt. Leur cœur alors se serrait sans qu’ils sachent pourquoi, disaient-ils, ils reprenaient leur bâton et allaient se serrer le cœur à l’étape suivante. Parfois même ils avaient une émotion nouvelle que les anciens n’avaient pas eue, saisissaient une conjonction inédite d’arbre et d’oiseau et de saison. Et ceux qui venaient après eux en faisaient usage.
    Cela me serre le cœur de lire ces lignes en ce moment précis d’avant l’aube, cette seule expression me rappelant le titre, Avant l’aube, d’un des recueils de carnets de L’Etat de poésie de Georges Haldas.
    Sur une voie de la mémoire semblable à la route du Tôkaidô, Pierre Michon se rappelle deux ou trois choses qu’il doit à Pierre Pachet, et par exemple de lui avoir commenté un fragment d’Héraclite et de lui avoir appris à reconnaître les corneilles mantelées.
    Le fragment d’Héraclite était celui-ci:» A Priène vécut Bias, fils de Teutamès, qui avait plus de part au logos que les autres». Alors Pierre Michon de s’interroger: «Est-ce que ce Bias parlait plus justement ou véridiquement que les autres? Est-ce qu’il avait un plus grand éclat dans le discours des autres, une plus grande réputation? Est-ce que ça veut dire, demandai-je, que Bias est beau parleur ou qu’on parle bien de lui?» Et Pierre Pachet de répondre: «Non, non, c’est sûrement autre chose. Héraclite n’aurait pas déplacé son gros cul pour si peu».
    Notre Tôkaidô est l’univers. A Tokyo les oiseaux m’ont conduit dans le jardin public où pleurait le vieil homme de l'inoubliable Vivre de Kurosawa, des chèvres m’ont rappelé dans les Langhe l’âcre odeur de certaines pages de Travailler fatigue de Pavese, à Sils-Maria mon cœur s’est serré le long du lac de cristal dont les eaux m’ont rappelé La montagne magique, à Soglio m’est revenue la voix grave de Pierre Jean Jouve, et de station en station ainsi je pourrais refaire à l’instant ma route du Tôkaidô sans me bouger le fondement plus qu’Héraclite. Ainsi le Tôkaidô est-il le chemin de nos Riches Heures, et tous les possibles se concentrent en celle-ci, d’avant l’aube…

  • Une idée de roman

    Sur Le rapport Amar, de Jérôme Meizoz
    Le premier roman de Jérôme Meizoz, intitulé Le rapport Amar, n’est à vrai dire qu’une idée de roman. Bonne idée, au demeurant, tant par la construction que par la substance signifiée. Hélas les protagonistes ne sont que des idées de personnages, et le drame s’en tient lui aussi à la seule citation de faits, dont l’enchaînement se trouve à tout moment freiné par le discours savant, voire savantasse, signalant une folie académique qui pourrait elle aussi nous captiver si elle ne restait absolument désincarnée.
    Bruno Lesseul, passionné par le déclin des langues orales et l’hégémonie de la langue française au détriment des dialectes, est accusé d’avoir cannibalisé son amie brésilienne Juliana, spécialiste du fameux candomblé, après l’avoir entraînée dans une relation sado-masochiste entrecoupée de doctes échanges. Le bon docteur Tissot, qui ne fut pas que le contempteur du vice solitaire, avait mis en garde les gendelettres contre certaines maladies, mais l’obsession « ethnocidaire » de Bruno a de plus obscures racines qui eussent fait saliver la doctoresse Dolto, citée dans la foulée…
    Le « roman » est tissé par les diverses pièces du rapport où voisinent éléments d’expertise, carnets de Bruno, bribes de récits liées à un voyage au Brésil, lettre de Juliana ou témoignage d’une péripatéticienne, notamment. Tout cela, une fois encore, pourrait être passionnant, comme l’est Feu pâle, le chef-d’œuvre de Nabokov fondé sur un montage philologique. Or, autant Jérôme Meizoz « vit » sa recherche dans ses essais, autant le chroniqueur-prosateur de Morts ou vifs et des Désemparés peut toucher juste, autant lui échappe ici son objet faute d’énergie narrative et plus encore de toute empathie.
    Jérôme Meizoz. Le rapport Amar. Editions Zoé, 2006, 87p.

  • Lectures ferroviaires (2)


    Villa Amalia, paradis précaire
    L’intercity à deux étages glissait du sud au nord à travers un décor de petits jardins assoupis et de roseaux et de canaux – c’était la région de Bienne où Robert Walser a tant flâné -, tandis que la protagoniste de Villa Amalia, passant par Bienne elle aussi, s’en allait maintenant vers les Grisons et l’Engadine, le lac de Côme et, plein sud, jusqu’à Naples et l’île d’Ischia…
    Lorsque j’ai changé de train à Olten, cette ville industrielle dont on ne voit de la gare que des entrepôts et des câbles, Eliane Hidelstein, alias Ann Hidden, avait déjà avoué à son ami homo Georges, à qui elle avait fait croire d’abord qu’elle partait pour le Maroc et le désert , que non : qu’elle se trouvait à l’instant à Ischia où il lui semblait tout reconnaître et être reconnue de tous. Après quoi, mon train suivant se dirigeant vers l’Engadine, Ann remontait en Bretagne chez sa mère impossible et retrouvait, pour tout en liquider, sa maison de Paris et l’homme qu’elle avait largué pour sa trahison et « tout le reste », qui lui chialerait dans le gilet en ne parlant que de lui et lui proposerait de lui payer un psy pour l’«’aider »…
    Or Anne Hidden, qui deviendra l’Anna de la villa Amalia, longue maison jaune au toit bleu qui surplombe la mer et dont elle fera son paradis de quelque temps, n’a pas besoin d’être aidée mais seulement de se retrouver, elle, que son père a abandonnée petite tout en lui léguant la passion de la musique, entretenue chez elle jusqu’au génie.
    C’est donc l’histoire d’une rupture radicale (Ann Hidden tirant prétexte de l’infidélité du médiocre Thomas pour tout bazarder de leur vie passée) que raconte Pascal Quignard dans Villa Amalia, roman très elliptique, à fines touches hypersensibles, qui se déroule un peu comme un film mental tout en donnant, aux lieux nommés et aux moments les plus denses, un relief d’une saisissante présence. Le lecteur brûle ainsi de découvrir à son tour les bords de l’Yonne à Teilly ou tel petit port de l’île d’Ischia, sans parler de la terrasse de la villa Amalia.
    Il en va finalement de la possibilité d’une île de liberté créatrice et de plus justes relations entre les gens, de reconnaissance mutuelle et de passion partagée pour cela simplement qui est ou pour la musique plus précisément dans le vertige de laquelle se perdre et se retrouver. Cela s’effiloche un peu sur la fin, mais on dirait alors que l’auteur, s’en tenant à une possibilité de roman, en laisse la conclusion à chacun. Ainsi ce beau livre module-t-il une sorte de rêverie esthétique, ponctuée de vues profondes sur la vie ou la musique, parfois cédant à certaine préciosité ou certaine solennité sentencieuse, mais laissant une trace délicate, en fort contraste avec les platitudes et la vulgarité au goût du jour.
    Le paradis de Villa Amalia reste évidemment précaire, sans relever pour autant de la chimère trop dérisoire : une cacahuète avalée de travers suffit à en ruiner l’harmonie apparente en coûtant la vie à une enfant qui semblait à vrai dire vouée à un destin bref, mais la musique rejaillit comme Anna rebondit au gré de ce qui pulse et danse en elle, comme pulse et danse l’écriture de l’auteur…

    Citations notées sur les tablettes du train :
    « L’air de Paris sentait son odeur si particulière, putréfiée, charcutière, mazoutée, épouvantable ».
    « C’était une femme entièrement à sa faim, à son chant, à sa marche, à sa passion, à sa nage, à son destin ».
    « Il y a une extrême tendresse répugnante, excessive, malodorante, osseuse, chez les vieilles gens».
    « Ceux qui ne sont pas dignes de nous ne nous sont pas fidèles ».
    « Le chagrin est plus ancien et presque plus pur en nous que la beauté »
    « C’était une petite enfant dont le visage était la nostalgie même ».
    « Les œuvres inventent l’auteur qu’il leur faut et construisent la biographie qui convient ».
    « Cela sentait la pluie, la laine mouillée, la craie, la poussière, l’encre fade, la transpiration très aigre des jeunes garçons ».
    « En vieillissant je suis devenue butineuse ».

    Pascal Quignard. Villa Amalia. Gallimard, 297p.

  • La brute bluesy

    L’autre face de Steven Seagal  
    Non ce n’est pas un homonyme ni un clone : c’est bien LE Steven Seagal, castagneur bas de plafond du cinéma d’action, s’imposant dans le monde du blues avec une pêche qui a déjà sidéré à la sortie de son premier album, Song from the Crystal Cave. Et c’est reparti pour un périple mêlant compositions originales et hommages aux légendes du genre, à commencer par Howlin Wolf dont le Red Rooster est de la meilleure barrique. Il faut dire que le crack de Memphis  s’entoure de pointures de non moins fameuses tailles, tels Bo Diddley et Koko Taylor, Ruth Brown ou Bob Margolin.
    Le son de base de l’album est une splendeur, sans que son évidente référence aux « maîtres » de Steven Seagal, de Robert Johnson à Lightning Hopkins, entre autres Curtis Mayfiled ou BB. King ne fasse jamais resucée kitsch, tant les musiciens qui l’entourent boutent un feu du diable  à ses interprétations, entre guitares sonnant à la Hendrix et voix plus « soul ».
    La voix de Steven Seagal est elle-même étonnante de plasticité, entre lyrisme feutré  à la Dylan (l’initial She dat pretty) et intonations plus « archaïques » dans telle bien belle reprise de Hoochie koochie Man de Willie Dixon.  
    Avant la tournée européenne de ce surprenant transfuge, annoncée dès septembre à l’Olympia de Paris, avec une escale suisse le 17 septembre, cette galette est à savourer par tous ceux que le blues met k.o.
    Steven Seagal & Thunderbox. Mojo Priest. EMI.

  • Du plagiat


    La victoire sans enjeu de Dan Brown
    Est-il important que Dan Brown, l’auteur du Da Vinci Code, ait obtenu gain de cause au détriment des deux auteurs qui l’accusent d’avoir plagié leur ouvrage ? Ceux-ci, qui n’ont vendu « que » 2 millions d’exemplaires de leur titre, se seraient-ils pareillement acharnés s’il n’avait pas dépassé, lui, les 40 millions d’exemplaires ? Et le juge n’a-t-il pas fait une fleur à Dan Brown du seul fait de son mondial succès ? Le verdict de non-plagiat est-il un progrès en matière d’honnêteté intellectuelle ? Pour ma part, je n’en crois rien, mais il faut dire que je me fais une idée très particulière du plagiat. Plus précisément, le plagiat qui compterait à mes yeux est impossible.
    A mes yeux, le plagiat est impossible parce qu’il est impossible à quiconque de me voler une phrase, autant que de me dérober un œil ou le son unique au monde (in the world) de ma voix. L’envie, disait à peu près Virgina Woolf, n’apparaît que chez les gens qui oublient qu’ils sont uniques. Dans cette optique, l’idée qu’on puisse être quelqu’un et produire un objet « signé » en s’appropriant l’objet « signé » de quelqu’un d’autre est une aberration physique et métaphysique. Le style est ce qui nous « signe ». C’est à la fois notre peau et notre ADN spirituel, notre odeur et notre « flaque ». Francis Bacon, le peintre, parlait de la « flaque » à propos de l’ombre-aura que chacun de nous projette et qu’un peintre essaie de rendre dans un portrait. Céline a sa flaque qui n’est réductible ni à celle d’Albert Paraz, qui lui est proche, ni à  celle de quelque plagiaire que ce soit.
    Le problème avec Dan Brown, c’est qu’il n’a pas de style. Comme des milliers d’auteurs contemporains, c’est un façonnier de phrases sans âme ni chair dont le seul ressort est, précisément, le ressort. Le but de Dan Brown est de faire tourner les pages au lecteur. Une intrigue, un sujet « brûlant », des péripéties en cascades y pourvoient. J’ai constaté après vingt pages du Da Vinci Code que « ça » fonctionnait pilpoil, tout en m’ennuyant à crever faute du moindre style et donc de la moindre signature, de la moindre peau et de la moindre voix.
    Parle-t-on de littérature ? Nullement : on parle de plots (en anglais : plot signifie aussi intrigue, suspense, ce genre de choses) et c’est sur un éventuel emprunt de plots que devait statuer le juge. Mais la littérature, puisqu’on en parle, est toute faite d’emprunts de plots. Tout Shakespeare est fait de matériaux empruntés à gauche et à droite, comme la moindre statue est faite de pierres arrachées à telle ou telle carrière. Comme disait l’autre, qui s’imaginait toucher aux abysses de la pénétration: tout a été dit, et tout est donc plagié…
    Mais non : rien n’a été dit comme toi, qui te prénommes Pascal ou Alina, Ludwig van ou Yasunari, Juan ou Amadou, l’écris à l’instant, toi l’unique sans autre propriété que ton paraphe de buée…

  • Au jour le jour

    Notes à la volée

    A la fois passionné et constamment exaspéré par le personnage, et presque chaque phrase de Céline. Le type du hâbleur celte. Celui qui la ramène. Le mec. L’homme à qui on ne la fait pas. Le cynique. Picaro trouillard. Un peu tout ça.

    ***

    En resongeant à ce que me disait Nancy Huston à propos de Tzvetan Todorov et de ses rapports avec son enfant, je me dis que le sens est donné à notre vie par l’attention et le souci qu’on lui consacre. Elle voyait cet homme tout faire pour l’enfant dont la mère était absente. De la même façon, la relation entre ma bonne amie et moi s’est énormément consolidée par l’attention respective que nous avons consacrée à nos filles, jusqu’à maintenant.

    ***

    Celui qui n’a plus de goût pour la vie. Celle qui se fixe des programmes. Ceux qui se taisent.

    ***

    Evoquant la «contemplation du temps» à laquelle s’est livré Proust, Edmond Jaloux écrit «qu’on voit aussi à quel point nos sentiments sont, en quelque sorte, des mythes créés par nous-mêmes pour nous aider à vivre, des heures de grâce accordée à notre insatiabilité affectueuse, mais des heures qui n’ont pas de lendemain, puisqu’il nous est parfois impossible de comprendre, quand le vertige que nous communique un être est terminé, de quoi était fait ce vertige».

    Cela me fait penser à mes anciens amis, que je tiens pour morts parce qu’ils se sont comportés, avec moi, comme des morts, ou plus exactement: de façon moins vivante que des morts, car mes morts, mon père, Reynald, Edouard, ma mère, mes chers morts, eux, vivent.

    ***

    Le samedi soir à la télévision, symbole de la complète stupidité.

    ***

    En songeant à la notion d’engagement, par rapport à ce que je voudrais dire du soutien des intellectuels et des artistes à la cause des requérants d’asile déboutés, je me dis que l’engagement strictement politique, au sens de la gauche opposée à la droite, est aujourd’hui dépassé ou insuffisant. J’ai vu quel alibi il pouvait constituer pour des médiocres en mal de pouvoir et pour des ratés se repliant sur ce fonds de commerce. La bonne conscience se sera par ailleurs accommodée de causes indéfendables, du régime cubain aux dictatures africaines de tout acabit, entre tant d’autres.
    L’engagement est avant tout, me semble-t-il, une affaire d’hominisation ou d’humanisation et de civilisation, au sens d’une avancée progressive de ce qu’il y a de meilleur en l’homme. Or certains auteurs et artistes, qu’on pourrait dire de droite, ont parfois été plus engagés dans cette voie de l’hominisation et de la civilisation que des auteurs présumés de gauche – je pense à Proust et à Flaubert. Par ailleurs, des auteurs tels que Shakespeare ou Goethe étaient-ils de gauche ou de droite? Il semble décidément incongru, ne serait-ce que de poser la question. A ce propos, un John Cowper Powys a bien montré en quoi la littérature témoignait de ce qu’on pourrait appeler l’histoire du progrès humain, d’Abraham à Sophocle, et de Virgile à Dante, de Rabelais à Balzac.
    A propos de Sophocle, l’histoire d’Antigone me semble symboliser une fois de plus le conflit entre les «lois non écrites du cœur» et la raison d’Etat, que le débat sur l’asile réactualise; et c’est passer d’une notion trop étroite de l’engagement au sens des années 60, à celle qui me semble retrouver aujourd’hui un sens.

    ***

    A certains moments il n’y a que ça de vrai: une ligne après l’autre, une ligne après l’autre. C’est cela qui me relie à moi-même: une ligne après l’autre.

    ***

    «Nul n’est mon rival, doit être la formule inconditionnelle». (Louis Calaferte).

    «Notre seule honorable mesure est celle de l’amour et de la compassion.». (Louis Calaferte)

    ***

    Le prof à sa fenêtre qui se demande s’il ne devrait pas manifester avec les jeunes gens qui défilent dans la rue, etc. Politiquement correcte est la bonne conscience. (De l’intellectuel suisse bon teint)

    ***

    Je me dis souvent que je vis entouré de morts, mes chers disparus, mais aussi les amis perdus et pas mal de morts-vivants qui remuent alentour, lesquels me semblent à vrai dire moins vivants que les morts qui sourient en moi.

    ***
    Ma bonne amie ne cesse de m’émouvoir. Elle est essentiellement elle-même. Elle est toujours juste. Toujours elle-même et juste.

  • To blog or no to blog

    A propos de Riverbend et de la blogosphère. 666e note de ce blog.
    D’aucuns se sont émus, ces derniers temps, du fait que le blog d’une jeune Irakienne fût nominé pour l’attribution d’un prestigieux prix littéraire anglais : le Samuel Johnson Prize de la BBC-Four, récompensant les ouvrages hors fiction et doté de plus de 40.000 euros, pour lequel 19 autres titres sont en lice, l’attribution étant fixée au 14 juin prochain. Etait-ce à dire que, désormais, les prix littéraires consacreraient n’importe quoi par conformité à l’esprit du temps ? Un blog aurait-il donc quoi que ce soit à voir avec un vrai livre ?
    Or justement, c’est un livre, tiré d’un blog, intitulé Bagdad brûle et racontant, de l’intérieur, trois ans d’occupation, de massacres et d’attentats, qui a été sélectionné en l’occurrence. Sous le pseudonyme de Riverbend, une jeune universitaire  de Bagdad a entrepris, dès le 17 août 2003, de décrire au quotidien ses craintes et ses colères dans l’Irak occupé. Ayant perdu son poste de programmatrice en informatique, du fait de l’impossibilité de se déplacer dans la ville en feu, la jeune femme s’est attelée à la rédaction de ce blog pour témoigner de ses tribulations au jour le jour. Or on notera qu’à la même époque Elisabeth Horem, épouse de l’ambassadeur de Suisse à Bagdad, entreprenait la même démarche, dont elle tira le journal intitulé Shrapnels, paru chez Bernard Campiche en 2005. Quelle différence entre les deux ?
    Dans un cas comme dans l’autre, l’écrit reste la base des deux démarches, dont l’une est propagée dans les grands espaces du web tandis que l’autre restera confinée dans les pages d’un livre. Mais  le blog remplace-t-il le livre ? Nullement, et la meilleure preuve en est que Bagdad brûle atteindra le grand public par les voies traditionnelles de l’édition.
    Cela étant, on relèvera deux atouts de ce nouveau moyen de communication que représente le blog, non négligeables et loin s’en faut. En premier lieu, c’est l’extension de la diffusion  du « message », qui fait que les notes de la jeune Irakienne peuvent être lues simultanément dans le monde entier. En outre, c’est le caractère interactif du blog, qui permet à quiconque de réagir dans l’instant aux écrits de la jeune femme, et à celle-ci d’être confortée, encouragée peut-être ?
    La littérature de demain va-t-elle se trouver modifiée par les blogs ? Ce n’est pas impossible, dans la mesure où l’instrument correspond à une nouvelle perception du monde, immédiate et globalisée. Mais comme il en va du téléphone ou de la télévision, c’est l’auberge espagnole : à message débile, réponse inepte ; à parole sensée, échange souvent gratifiant. Autant dire qu’on espère plutôt que les blogs soient modifiés par la littérature…

    C’est d’ailleurs ce qu’on voit déjà : si le papotage est exponentiel dans la blogosphère, les îlots de parole originale résistent étonnamment. Un véritable archipel créatif se développe, dont les atolls se relient les uns aux autres par mille liens et lignes. De grands écrivains, comme un John Updike, ont innové naguère en ouvrant leur site-atelier « en ligne », mais le blog permet aujourd’hui plus de légèreté et de souplesse dans  l’échange. Tout à l’heure cette chronique sera casée sur le blog du soussigné. Avant d’être publiée dans 24 heures, elle aura atteint l’Australie où la lira tel ami Jef, tandis que nous dormirons tous, et peut-être Rachid, l’exilé irakien francophone  à Sapporo, sera-t-il intéressé de constater qu’un plumitif suisse signale la chronique de Riverbend que les Anglais ex-coloniaux ont nominée ?  Le blog est une bouteille à la mer dont les messages disent (parfois) la ressemblance humaine...

    Cette chronique a paru dans l'édition de 24Heures du mardi 4 avril, en complémenet d'une page entière consacrée à la blogosphère.