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  • Ceux qui la sentent passer

     

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    Celui qui sait par cœur toutes les notes de La Flûte enchantée / Ceux qui voient la musique en couleurs et notamment Messiaen et Debussy mais aussi Dutilleux et Arvo Pärt / Celui qui échappe au canard du doute à lèvres de vermouth en se repassant le 4e Concerto brandebourgeois / Celle qui se rappelle l’ami disparu avec lequel on écoutait le Göttingen de Barbara / Ceux qui te répètent qu’ils te reçoivent 5 sur 5 et dont le regard dit tout le contraire / Celui que Vivaldi met en joie alors qu’il n’est qu’épicier non mais t’y comprends quelque chose ? / Celle qui sait les pouvoirs érogènes des ragas de l’Inde / Ceux qui ne se doutent pas qu’ils ont l’oreille absolue et ne semblent pas en souffrir à vue de nez / Celui qui écoute le doux murmure des nonnes à la sieste / Celle qui prête son oreille à un mendiant aveugle qui lui sourit en entendant tomber la pièce / Ceux qui sont à l’écoute des démunis aux heures réglementaires / Celui qui fait semblant de ne pas entendre son heure sonner / Celle qui entend ce que lui disent les lèvres du sourd-muet aussi salace que bien foutu / Ceux qui laissent dire en souriant comme le bourreau qui retient le couteau pour le plaisir / Celui qui mâche du chewing-gum alors que la chanteuse de fado mime le désespoir de celle que son macho plaque pour une Islandaise rousse mais friquée de passage au Barrio Alto / Celle que son père richissime veut absolument faire opérer pour qu’elle devienne le soprano dramatico de ses rêves / Ceux qui écoutent la radio des voisins mais baissent la voix pour critiquer leurs émissions à la con / Celui qui a ce qu’on appelle deux voix dont il use parfois dans les soirées récréatives / Celle qu’on appelle le rossignol de la ZUP / Ceux qui dérogent à leur vœu de ne jamais manger d’oiseau en se tapant de temps en temps un bonne paire de cailles tirées les dimanches de brume / Celui qui entend la musique de l’ascenseur sans se douter que c’est du Monteverdi First Class / Celle qui laisse s’épancher la concierge avant de lui faire comprendre que son appareil audio n’est pas branché / Celle qui sait la partition de Violetta par cœur mais n’a pas encore trouvé l’homme qui la fera souffrir comme dans La Traviata / Ceux qui n’écoutent que leur courage hélas peu causant chez des retraités finlandais en saison morte, etc.


    Image : Lucian Freud, La Mère.

  • Du romancier au prêcheur

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    Propos sur Dostoïesvki, Tchékhov et Zinoviev, en marge de la lecture de 2084 de Boualem Sansal et de La Supplication de Svetlana Alexievitch.

     

    On sait que Dostoïevski ne s'intéresse qu'à l'essentiel. Que jamais, comme Balzac, il ne s'attarde aux activités sociales ou professionnelles de ses personnages; que la nature n'a pas du tout la présence irradiante des romans de Tolstoï; enfin que les décors de ses romans sont jetés à grands traits, et que les descriptions "réalistes" y sont rares. 

     

    Dostoïevski.jpgOr, par contraste extrême, certaines scènes de son théâtre se chargent soudain de détails quasi "véristes", et c'est ainsi que, dans la deuxième partie des Frères Karamazov, le chapitre intitulé Hystérie à l'isba, où l'on voit Aliocha se pointer dans le logis calamiteux de l'ex-capitaine Nikolaï Sneguiriov, qui se surnomme lui-même Labibine, pour ses penchants à la fuite dans l'alcool, entouré de femmes infirmes ou mal embouchées, à quoi s'ajoute un môme criseux et maladif de neuf ans, nous confronte soudain à l'abîme des bas-fonds de la Russie sociale et spirituelle que documenteront autrement un Tchékhov ou un Gorki, sans qu'on puisse parler ici de témoignage social comparable à celui que Dostoïevski à ramené du bagne avec ses Souvenirs de la maison des morts

     

    Bien entendu il y a, dans cette incursion en plein gâchis de misère, une intention illustrative du romancier, comme il y en a chez Zola ou chez Dickens, mais il y a autre chose aussi qui dépasse le constat "objectif" de la mouise russe pour nous entraîner dans un tourbillon où la compassion se heurte à l'orgueil teigneux des humiliés, sans une once de "pitié" bourgeoise à la Zola précisément. 

     

    La bonne volonté candide d'Aliocha, immédiatement tournée en bourrique, va se trouver bousculée par un tourbillon d'observations et de sentiments contradictoires que n'importe quel individu, aujourd'hui encore, peut ressentir à l'approche des humiliés et des offensé de notre époque, quels qu'ils soient. 

     

    Surtout il s'agit d'autre chose encore, qu'un Victor Hugo a exprimé dans L'homme qui rit, plus fortement encore que dans Les Misérables, qu'on pourrait dire la condition humaine au dernier état de la déréliction, que n'importe quel lecteur sensible peu éprouver ici dans sa chair bien plus que dans sa "conscience sociale".

    Tchekov2.jpgTchékhov sans programme . - Au critique socialiste qui reprochait à Anton Tchekhov de ne pas "dénoncer" assez explicitement le mal social qu'il peignit mieux que personne dans ses récits, l'auteur de l'inoubliable Salle 6, entre tant d'autres récits du bout de la nuit russe, répondait que l'écrivain qui entreprend de décrire des voleurs de chevaux, s'il a bien fait son job, n'a pas besoin de conclure en disant qu'il est mal de voler des chevaux. De la même façon, Tchékhov s'est toujours garder de délivrer un message.

     

    Dans le même ordre d'idées, il va de soi que le Dostoïevksi qui continue de nous prendre à la gorge et au coeur, cent quarante ans après sa mort, n'est pas le réformateur social ou le prophète slavophile du Journal d'un écrivain, ni le moraliste orthodoxe sempiternel que nous retrouvons chez Soljenitsyne, mais le romancier-médium capable de nous faire ressentir le désarroi d'un petit garçon ou d'une jeune fille avec la même pénétration qu'il sonde les entrailles d'une femme éperdue d'amour ou d'un terroriste.

     

    Zinoviev.jpgDe la même façon, ce que nous retenons, trente ans après la lecture des Hauteurs béantes ou de L'Avenir radieux d'Alexandre Zinoviev, ne tient pas aux "idées" politiques de l'écrivain, et moins encore à sa qualité de prophète (il voyait le communisme durer 1000 ans), mais aux innombrables composantes humaines d'une société malade de son idéal trahi. Dès que Zinoviev, d'ailleurs, s'est exprimé dans les médias en tant que porteur d'opinions, ce fut pour dire tout et son contraire. 

     

    815314-l-ecrivain-belarusse-svetlana-alexievitch-pose-a-minsk-le-14-novembre-2014.jpgEntre supplication et "message"

    Dans la tradition russe du témoignage en vérité  fondé sur la pitié et le refus de l'abjection, les livres de Svetlana Alexievitch ont cela de particulier que, sous la forme de concerts de voix, au ras des faits (que ce soit les guerres d'hier ou les désastres écologiques-sociaux d'aujourd'hui) mais bien au-delà du langage unidimensionnel des médias et du journalisme, l'écrivain sonde la douleur humaine et fait parler les humiliés et les offensés. Comme L'Archipel du goulagLa supplication relève du poème, et c'est ce qu'on se dit aussi des fictions d'un Boualem Sansal, dépassant les certitudes idéologique.

     

    Cependant, il est intéressant et révélateur, dans le cas du romancier algérien, de comparer ce qu'il filtre de vérités humaines dans le tissu de contradictions d'un roman tel 2084, et le message que l'auteur, sollicité par les médias, délivre avec une certitude comparable aux vues péremptoires d'un Dostoïevski dans son  Journal d'un écrivain ou d'un Soljenitsyne dans ses prêches plus ou moins inspirés. 

     

    4784493_7_77a7_l-ecrivain-boualem-sansal-a-paris-le-4_0bdf7cc333484f14fb1e5549215bbb89.jpgQue Boualem Sansal peigne un monde plombé par une sorte de secte mondiale para-islamiste après la victoire des Croyants sur les Mécréants, sous forme de fable d'anticipation à la manière de La guerre des salamandres de Karel Capek ou de 1984 de George Orwell, est une chose. 

     

    Mais on sera plus réservé (comme on a pu l'être avec Zinoviev ou Soljenitsyne faisant la leçon au monde, sans parler du Céline délirant d'antisémitisme) sur ce qu'il dit aujourd'hui dans les médias, en idéologue catastrophiste soudain sentencieux, à savoir que la "religion" islamiste va dominer le monde, que les Lumières n'ont plus cours dans un Occident délétère, alors même que Daech & Co sont voués à disparaître. 

     

    La plus grande menace visant notre monde est-elle vraiment la "religion" ? Et de quelles Lumières parle-ton, quand on perd de vue les nuances de la réalité et la complexité humaine ?  

     

  • Un poème apocalyptique

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    À propos du dernier chef-d'oeuvre d'Alexandre Sokourov. À voir 7 fois sur DVD !


    Il est rare, et même rarissime aujourd'hui, qu'une oeuvre d'art développe une quête de sens rigoureuse au moyen d'une forme conjuguant les images et les mots, une vision de poète comme prolongée par les échos sonores du monde extérieur et d'une conscience en train de se parler, la réinterprétation profonde d'une destinée mythique et la rencontre du démoniaque et du sublime - or tel est le miracle, telle est la merveille du Faust d'Alexandre Sokourov, assurément le plus abouti, dans son expression formelle (à la hauteur de La Mère et de Père et fils, mais encore plus poussé dans sa composition "picturale" et son travail, inouï, sur la bande son) et le plus profond dans son approche de la figure prométhéenne du savant préfigurant, dans les derniers plans, la quête de puissance de l'homme contemporain. Le film conclut d'ailleurs une tétralogie modulant de multiples aspect de la volonté de puissance, dont Staline, Hitler (dans le saisissant Moloch) et l'empereur japonais Hiro Hito constituent les figures historiques. En l'occurrence, la fable ancienne du Dr Faustus, reprise par Goethe, est assez fidèlement (sauf pour l'épilogue) revisitée par Sokourov, qui combine plus précisément le premier et le deuxième Faust du poète allemand

    Faust08.jpgS'il a décroché le Lion d'or de la 68e Mostra de Venise, en 2011, cet indéniable chef-d'oeuvre a été projeté en catimini en nos contrées, conformément à la logique marchande et décervelante de l'Usine mondiale à ne plus rêver - alors que Faust est lui-même un prodigieux rêve éveillé sans que l'intelligence du sujet ne soit jamais diluée par son expression. Comme souvent aujourd'hui, c'est par le truchement de la version en DVD qu'il nous est donné de pallier les lacunes de la distribution, et l'on appréciera particulièrement, dans les suppléments de cette édition, les explications de deux germanistes français de premier plan: l'historien Jean Lacoste et le philosophe Jacques Le Rider .

    Faust09.jpgEn outre, le DVD permet à chacun de voir le film au moins sept fois, 1) Pour la story découverte en toute innocente simplicité; 2) Pour l'image (le formidable travail de Bruno Delbonnel) qui contribue pour beaucoup au climat du film entre réalisme poétique et magie symboliste; 3) Pour la bande sonore, reproduisant le marmonnement intérieur continu de Faust et constituant un véritable "film dans le film" où voix et musiques ne cessent de se chevaucher; 4) Pour la conception des personnages, avec un usurier méphistophélique extrêmement élaboré dans tous ses aspects, et une Margarete angéliquement présente et fondue en évanescence (rien au final de l'"éternel féminin" qui sauve), sans oublier Faust lui-même en Wanderer nietzschéen; 5) Pour la thématique (les langueurs mélancoliques de la connaissance tournant à vide, le désir et nos fins limitées, le sens de notre présence sur terre, l'action possible, etc.) 6) Pour le rapprochement éventuel de cet itinéraire initiatique avec des parcours semblables - on pense évidemment à Dante visitant l'Enfer avec Virgile, et pour l'interprétation détaillée de la pièce de Goethe ; 7) Pour la story revue dans toute sa complexité de poème cinématographique, où tout fait sens...

    Faust01.jpg1) LA STORY. PAS LOIN DE GOETHE - C'est du haut du plus pur azur qu'on tombe d'abord en chute planante: d'un ciel à nuées où se trouve suspendu un miroir magique dont se détache une espèce de ruban-oiseau qui plonge sur un paysage de hautes montagnes rappelant les décors romantiques à la Caspar David Friedrich, jusqu'à un bourg entourée de murailles, tout là-bas. Et voici que, soudain, en gros plan obscène, apparaît un vilain boudin sexuel masculin au-dessus duquel, dans un ventre éviscéré, deux hommes sont en train de détailler les organes. On distingue aussitôt un coeur dans la main de celui qui est nommé Docteur Faust par son assistant, du nom de Wagner, naïvement inquiet de savoir si l'âme du cadavre est dans ce coeur, dans la tête du cadavre ou dans ses pieds. Du même coup nous entrons dans la pensée de Faust par le truchement de son marmonnement, qui nous apprend qu'il a faim, qu'il en a marre, qu'il a le sentiment d'avoir fait les plus savantes études de physiologie et de théologie et de philosophie pour rien. Et de transporter alors sa famine mélancolique dans le cabinet voisin de son père chirurgien-mécanicien en train de torturer un malheureux sur un chevalet, reprochant à son fils de se poser trop de questions et de ne pas travailler assez. Mais Faust, n'en pouvant plus des scies paternelles (un plan très singulier rappelle dans la foulée le rapport père-fils du film Père et fils) se pointe chez un usurier auquel il propose une certaine bague très précieuse, que le type - à gueule immédiatement inquiétante de diable (!) maigre - refuse de monnayer, poussant donc Faust à regagner son logis. Or c'est là que, peu après, le personnage sapé en gentleman le rejoint pour lui rendre la bague oubliée, siffler au passage une fiole de ciguë préparée par Wagner pour un usage qu'on devine réservé à Faust, et saisir le scientifique docteur de stupéfaction en survivant contre toute attente. Des traits humoristiques vont ponctuer, dès ce moment là, les menées de Méphisto que la ciguë ne tue pas mais fait venter affreusement et chier à grand fracas - ce qu'il fera loin des regards, dans l'église voisine. Ensuite, c'est dans une sorte de grande piscine-buanderie pleine de femmes mouillées et plus ou moins nues que le tentateur entraîne Faust, qui va remarquer l'adorable Margarete tandis que Méphisto, en butte aux moquerie de ces dames, baigne son corps immonde à torse informe et très gros derrière d'âne sans fesses, queue de cochon, et "rien devant". Dans la rue retrouvée par les deux compères, on voit au passage le père de Faust, en train de se débarrasser d'un mort, se déchaîner soudain contre l'usurier qu'il a visiblement "reconnu", mais Faust n'a plus désormais que la douce figure de Margarete en tête, qu'il fera tout pour retrouver avec l'aide de son démoniaque associé. Cela ne se fera pas avant que, dans une trépidante taverne remplie d'étudiants, une querelle provoquée par Méphisto, n'aboutisse au meurtre involontaire de Valentin, le frère de Margaret, par un Faust évidemment manipulé. Le désir fou de passer n'était-ce qu'une nuit avec l'angélique jeune fille le conduira plus tard à signer le pacte qu'on sait de son sang, bref tout ça suit d'assez près le canevas du drame goethéen et de l'opéra, plus connu du public français, de Gounod, mais c'est sur la fin, après la nuit d'amour peuplée de démons, la fuite à travers une faille dantesque en compagnie d'un Méphisto en armure, et l'anéantissement physique du Diable (après la mort de Dieu, on ne va pas faire de jaloux) par Faust à coups de pierres, que le héros, de plus en plus prométhéen de dégaine, genre moine nietzschéen à chevelure romantique, se retrouve sur le finis terrae d'un volcan bientôt transformé en glacier - et c'est parti pour Dieu sait où, à l'enseigne d'une volonté de puissance soudain déchaînée contre laquelle l'écho de la voix de Margarete ne peut visiblement rien...


    2. UN POEME VISUEL. SOKOUROV PEINTRE.
    La première surprise du Faust de Sokourov, visuellement parlant, tient à son format: comme d'un écran de télévision rectangulaire, aux angles arrondis, intégré dans un fond noir. Il y a là comme la mise en abyme d'une lanterne magique. L'effet est immédiatement saisissant quand le regard plonge du ciel vers le décor peint des montagnes et du bourg où va se passer l'histoire, évoquant Brigadoon. Dès qu'on pénètre, ensuite dans le cabinet de dissection du physiologiste, l'hyperréalisme onirique kitsch vire au réalisme clair-obscur des maîtres flamands où les bruns marrons et les verts morbides donnent le ton. On a parlé de Jérôme Bosch à propos de l'esthétique du film, mais ses composantes fantastiques (notamment le corps de Méphisto et les démons de la scène d'amour) ou symboliques (une cigogne dans la rue, un lapin dans église) me semblent plutôt obéir à une logique onirique autonome, dont les multiples références (aux visages de Rembrandt ou aux écorchés de Goya) sont toujours intégrées, par delà la "citation" appuyée. Par ailleurs, les cadrages et l'image de Bruno Delbonnel (chef op d'Amélie Poulain, soit dit en passant) s'inscrivent parfaitement dans le langage de Sokourov, avec un côté vieux "livre d'images" convenant à merveille au sujet. Enfin, et c'est l'essentiel du point de vue du traitement des images en vue de leur effet sur la tonalité psychologique, symbolique ou métaphysique des séquences , le travail sur les couleurs (inspiré par les théories de Goethe) émerveille, comme souvent chez Sokourov, par sa façon de rendre naturel le plus extrême artifice. Comme un Kaurismäki, ou comme un Pedro Costa, mais dans son registre poétique propre imprégnant tous ses films de la même douceur mélancolique, Sokourov est un peintre de cinéma autant qu'il est musicien et poète de cinéma. Le choc visuel de certaines séquences, comme la reptation des protagonistes dans le "terrier" du Diable, ou l'irradiation soudaine du visage de Margarete, confinant à une apparition mystique, modulent tous les registres de la narration, entre le démoniaque (jamais gore pour autant et le sublime (évitant la suavité sulpicienne). Enfin il faudrait parler longuement du regard posé par Sokourov sur la nature, qui ressortit ici au romantisme allemand autant qu'à l'effusion russe.

    Faust02.jpg 3. UN POEME MUSICAL. A spiritual voice.
    Tous les films d'Alexandre Sokourov ont cela de particulier que leur bande sonore déploie comme une espèce de film dans le film, parcouru par une espèce de voix murmurante dont le meilleur exemple est peut-être Spiritual voices où la voix de Sokourov évoque (notamment) la vie de Mozart sur fond de paysages imperceptiblement mouvants. Dans Faust, le marmonnement du protagoniste se module dès la première scène de la dissection où Wagner le harcèle à propos de la localisation de l'âme humaine dans le corps, et va se poursuivre sans discontinuer en multipliant les citations directes du texte de Goethe. Or son murmure se combine, naturellement, avec les voix de tous les protagonistes, à commencer par les sarcasmes et les pointes, les piques, les vannes et autres méchancetés de Méphisto oscillant entre séduction et bouffonnerie, cajoleries et menaces. À part ce concert de voix, on remarquera aussi la fonction "spatiale" de la bande sonore, qui ne cesse d'élargir le champ et sculpte pour ainsi dire l'espace de la représentation, faisant éclater et interférer le mental des personnages et leur entourage. En parfaite fusion avec l'image, le "bruit du film" contribue pour beaucoup, enfi, à la magie de l'oeuvre, sans diluer son intelligibilité

    Faust14.gif4. DRAMATIS PERSONAE. Les protagonistes et leurs interprètes.
    Les adaptations de textes littéraires au cinéma sont souvent décevantes, par édulcoration, notamment dans le traitement des personnages. Rien de cela dans le Faust de Sokourov, dont le protagoniste est à la fois crédible et dessiné comme en ronde-bosse, tout en découlant d'une interprétation très personnelle. Le Faust de Sokourov (campé à merveille par Johannes Zeiler à la dégaine d'intello romantique inquiet et volontaire, genre Streber goethéen) apparaît immédiatement comme un type physiquement affamé et métaphysiquement insatisfait, comme tiré en avant par on ne sait quelle force. Savant renommé, il a le sentiment que toutes ses études n'ont servi à rien. Il y a chez lui du nihiliste tenté par le suicide et du conquérant en quête d'il ne sait trop quoi. D'entrée de jeu, il est prêt à mettre en gage une bague magique à pierre philosophale, auprès d'un usurier qui le bluffe en lui faisant comprendre que la sagesse ne fait plus recette alors que lui-même "veut tout". Quand il voit, peu après, le même personnage survivre à la ciguë, c'est parti pour la sainte alliance à l'envers (et à tâtons avant la signature du pacte), qui le mènera dans le lit de Margarete et bien plus loin: au bord du monde dont on sent qu'il s'impatiente de le conquérir.

    Caspar02.jpgJe ne sais si Sokourov est ferré en théologie, mais son Méphisto est un avatar satanique fascinant (dans lequel se coule sinueusement un Anton Adajinsky à figure et corps de spectre expressionniste), à la fois suave et insidieux comme une vieille maîtresse, entreprenant et mesquin (on se rappelle le démon "de petite envergure" de Fédor Sologoub), visqueux et vicieux. Plus on essaie de s'en débarrasser plus vite il revient comme l'éclair, entremetteur et semeur de trouble. On sait que le "diabolo" est le grand disperseur par vocation et le vampire des âmes; il a ici quelque chose de gogolien et de judéo-allemand aussi bien question cinéma, du côté de Murnau; et l'allusion se prolonge avec la création, par Wagner l'acolyte, de l'homoncule dans son bocal. Enfin, la jeune Margarete (Isolda Dychauk) est vue, par Sokourov, comme une créature infiniment douce, soumise à sa mère acariâtre et à la sainte religion, mais néanmoins sensible à l'amour et répondant aux avances du prestigieux docteur Faust. Dans une séquence bonnement irradiante, où son visage semble appeler et réfracter une lumière pour ainsi dire divine, mais à vrai dire plus proche des extases du New Age que de l'iconographie chrétienne, Sokourov joue merveilleusement de ce qu'on peut dire le fantasme pur de la beauté féminine, comme tant de peintres se sont employé à représenter la Laure de Pétrarque ou la Béatrice de Dante. Un commentateur des Inrocks y a vu une icône orthodoxe. On ne saurait en être plus loin! On est bien plutôt ici dans l'idéalisation romantique plus ou moins wagnérienne, et d'ailleurs le corps de Margaret ne sera guère plus incarné lors de la nuit fameuse, réduit à d'évanescentes chairs et à un triangle de mousse blonde.
    Enfin: pas une mégastar là-dedans, mais des comédiens de haute volée et merveilleusement dirigés (dont Hanna Schygulla) distribués dans ce qu'on peut bien dire un casting de rêve, en détournant le cliché de l'expression purement commerciale et pour mieux souligner la fusion parfaite des interprètes et de leurs personnages.

    Faust022.jpg5. UNE QUÊTE DE SENS. Thèmes et variations.
    À un siècle de distance, le Faust de Sokourov n'a plus rien du vieux savant à dégaine expressionniste de Murnau qui vend son âme à Méphisto pour recouvrer sa jolie tournure de jeune homme: c'est un pur romantique travaillé par le désenchantement et la mélancolie, et qui cherche autre chose, ou plus précisément: un sens à sa vie. Il y a chez lui du Werther scientifique qui enrage, auprès de son père pragmatique et terre à terre, de constater la vanité de son savoir supérieur, alors qu'il crève la dalle et que la société environnante se débat entre imbécillité dévote et peste homicide, misère et famine. Lorsqu'il voit Méphisto, déguisé en usurier, lui rire au nez alors qu'il lui propose en gage une bague à chaton en pure "pierre philosophale", et lorsqu'il entend le ricanant (Thomas Mann reprendra ce ricanement comme un trait dominant de son démon à lui, dans le Docteur Faustus) lui dire que ce genre d'objet ne fait plus recette et que lui ne s'intéresse qu'à "tour prendre", on comprend que le Streber goethéen (celui qui aspire à...) a trouvé son double négatif puisque lui aussi rêve de "tout prendre", à savoir: de changer la vie, de concevoir un homme nouveau et tutti quanti, musique pré-nietzschéenne en somme. Dans son parcours, ce Faust déjà moderne, préfiguration des anti-héros de l'absurde, n'est même plus tenté par l'éternelle jeunesse, mais se contente d'une nuit avec l'angélique Margarethe, dont le moins qu'on puisse dire est qu'elle n'aura rien de bien voluptueux. C'est en effet ailleurs, au bout du monde, dans un désert de glace et de feu à la Caspar David Friedrich que notre surhomme en puissance est entraîné par Méphisto et, plus encore, par une force démentielle qui le retourne contre son guide (la lapidation du Diable vaut son pesant d'humour) pour arriver à ses improbables fins. On l'imagine finalement dans la posture du fameux personnage de Friedrich, précisément, mais plus que contemplatif: conquérant. Fort heureusement cependant, le film ne propose aucune conclusion ni thèse quelconque - nous sommes ici dans l'ordre de la poésie et non de la démonstration -, se contentant d'indiquer la flèche d'une énergie prométhéenne en quête d'une action concrète.


    Faust01.jpg6. UN POEME METAPHYSIQUE. Nous serons comme des dieux.

    On a dit Alexandre Sokourov le "disciple" d'Andréi Tarkovski, alors que les univers de ces deux grands cinéastes russes n'ont que peu de points communs, tant pour le contenu de leurs films que pour leur langage, leur rapport au symbolisme ou leurs façons respectives d'aborder quelques grands thèmes récurrents-il ne serai que de comparer Solaris et Faust... Pour la mise en espace de son Faust, ou plus précisément pour les "dédales" architecturaux ou souterrains que ses personnages empruntent, le rapprochement avec Murnau serait plus judicieux, mais il me semble que c'est plutôt du côté de la littérature qu'on trouvera des sources ou des échos à ce film. Les deux Faust de Goethe sont évidemment la composante littéraire la plus manifeste du "texte" du film, mais la référence à Dante me paraît également pertinente, à cela près que la Béatrice de ce Faust n'obéit qu'à un Dieu clérical conventionnel, avant que la voix de l'"éternel féminin" se perde finalement dans les nuées...

    Caspar01.jpg7. LE POUVOIR EN QUESTION. Prélude à la tétralogie.
    La méditation catastrophiste sur l'aspect apocalyptique des temps actuels, perçus dans la double acception de l'Apocalypse - signe de fin du monde et de refondement -, court à travers les quatre films de Sokourov, dont le dernier occupe à vrai dire la place d'un prélude. Une fois encore, cependant, le réalisateur ne développe pas un discours à caractère philosophique ou théologisant, mais déploie une sorte de poème méditatif à la fois onirique et très incarné. Le film s'ouvre sur un plan doublement obscène de sexe blessé et de tripes dégoulinantes, où la question de l'âme humaine est immédiatement posée par le factotum de Faust, ce Wagner servile et niais qui créera tout de même, en lieu et place de son maître, l'homoncule en bocal. Or, quand celui-ci se fracasse sur un geste intempestif de Margarethe, évidemment effrayée par le monstre à tête de têtard, Faust court déjà bien loin de là vers son destin- mais l'apprenti sorcier n'aura pas dit son dernier mot aux aurores de l'Avenir Radieux et de ses lendemains qui chantent...

  • Les petites résurrections


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    En lisant La pipe qui prie et fume de Maurice Chappaz


    Pour Michène Chappaz


    Le petit jour serait revenu « par la fente des volets et la porte demi ouverte », et avec lui l’écriture. L’écriture, éteinte quelque temps « comme on souffle une bougie », se serait rallumée et aurait éclairé les parois de la maison de bois, là-haut sur la montagne, sur cette « île défoncée », délivrée dans les vernes, une « escale de chats sauvages », au lieudit Les Vernys, en été 2004, le 19 août à l’aube, lieu désiré de silence et de retrait, mais en revenant l’écriture en son Fiat Lux aurait accusé un léger tremblement d’âge : « La vieillesse signifie éboulement dans la mémoire et durcissement des services. Les os se cassent, les sentiments pourrissent. Oui, nos défauts s’accusent, tonifiés par nos qualités mêmes. Exister nous tue » ; et revenant à ce qui pourrait être le dernier jour, en cette aube qui sent le soir, l’écriture revient à son premier souffle, au temps d’Un Homme qui vivait couché sur un banc où la fumée signifiait déjà la combustion première de la poésie : « Il est temps d’entrer dans ce monde, d’allumer une cigarette et de tirer sur la fumée, sur le feuillage tremblant et bleu de l’air maintenant. Il s’agit de s’infuser ce qui est, et cet air du matin on le boit. » Et cela encore qui s’impose pour fumer et prier tranquillement : « Moi je m’étends sur un banc pour toute la journée. Rien faire, absolument rien faire »…
    Or tant d’années et de paquets de tabac après, autant dire la fumée d’un petit train et les étapes d’une septantaine de gares, la mémoire défaille un peu dans ses éboulis et les os avertissent: « Se glacent les pieds infatigables, tout ce qui tremble, tout ce qui ressemble à une goutte de sang, comme le veut l’Eternel, se fige ». Et dans la maison de bois, un autre soir, sept jours plus tard : « Je m’immobilise devant la nuit : elle entre, le chalet disparaît. On n’existe plus mais on devient l’infini qui se personnalise en vous. Ma pipe peut-être me filme ». Et le film écrira ce lieu, cette maison du silence et du temps suspendu, comme partout quand on fait attention, ce lieu de parole fumée et de présence, le chalet et autour du chalet les terrains et les bornes, le temps passé dans les bornes et au-delà, Spitzberg et Tibet, Corinna et famille, en cercle élargis ou resserrés, spiralés du petit au grand récit et retour, mers et nuages en tourbillons, aux Vernys et partout, ici et quelque temps encore à fleur d’écriture mais dans les bornes se rapprochant d’un corps : «Je devine en moi la grande usure. La vie est noire et belle et une louange la plus grande attend en nous. L’Eternel est aux aguets ».

    Chappaz.jpgLes questions reviennent
    Le poète continue à fumer malgré les interdictions. En attendant les prochaines : interdiction de respirer, interdiction de rêver, interdiction de se poser des questions. Même pas ces trois-là : « Qui sommes-nous ? – D’où venons-nous ? – Où allons-nous ? ». Même pas ça : surtout pas ça !
    Cependant l’écriture est revenue comme l’herbe au printemps ou les enfants, sans crier gare, et le train des jours y va de sa petite fumée, réjouissant les enfants et les Chinois. « Il a cessé de fumer », disent ceux-ci vers l’âme de celui qui vient de « casser sa pipe », comme disait le peuple de nos enfances. Mais l’image est à reprendre au début de l’écriture, quand on s’est déclaré poète et fumant évidemment, comme Rimbaud sa terrible pipe d’illuminé voyant. Première pipe de tête de bois ou de maïs à trois sous, d’écume ou culottée par les siècles de nuits de bohème douce : première fournaise dans les romantiques cafés d’hiver estudiantins, premiers foyers des amis, première fumée des questions éternelles : d’où venons-nous nom de Dieu, et qui sommes-nous, pour aller où ?
    L’enfant, déjà, petit, peut-être devant l’oiseau mort, s’est demandé : « Est-ce qu’il y a quelque chose après ? » Et rien ensuite n’épuisera la question tant que durera, mêlée, la louange infinie de ce qu’il y a ici et maintenant, qui ne saurait non plus s’épuiser dans la beauté des choses et de tout ce qui est donné : «Nous sommes nous-mêmes à la fois une tige d’herbe ou une goutte d’eau et puis une apparition du divin, sinon nous n’existerions pas ». Et voici qu’une pipe devient une caméra, décidément on aura tout, et le délire continue, de ce Rimbaud dont on dirait du Chappaz : « En quelque soir, par exemple, que se trouve le touriste naïf retiré de nos horreurs économiques, la main d’un maître anime le clavecin des prés ; on joue aux cartes au fond de l’étang, miroir évocateur des reines et des mignonnes, on a la sainte, les voiles, et les fils d’harmonie, et les chromatismes légendaires, sur le couchant ».
    Je relis la phrase en pensant à Jean-Sébastien Bach : « La main d’un maître anime le clavecin des prés », et je me demande comment rester « capable du ciel » au milieu de « nos horreurs économiques ».

    Du sauvage imprimatur
    Que nous sachions, les animaux ne fument pas, ni ne prient, étant eux-mêmes toute consumation et toute présence, avant la dérogation de l’écriture qui est à la fois fumée et prière.
    Encore heureux : notre corps nous ramène aux animaux, qui nous ramènent à la Genèse et à l’ « immense paysannerie» qui est de partout et non seulement de la région régionale.
    Le sauvage est un style, immédiatement identifiable et d’abord à cela qu’il s’écarte et se sauve de nous. Mais le sauvage est en passe de se dénaturer. Son indépendance inquiète et contrarie. « On nous relance des nouvelles policières : SURPOPULATION DES RENARDS – MEFAITS DES FOUINES – HALTE AUX CHATS ERRANTS ! » Et voici le loup revenu des pays sauvages et décimant troupeaux et poulaillers tandis que, jusqu’en ville, le renard fait les poubelles.
    « Cela ne signifie pas une revanche mais une panique chez les bêtes, plaide le poète. Elles ont quitté prés et bois pour fouiller les banlieues ». Bientôt le renard donnera la patte et se fera photographier avec un Adam cravaté, et quelque chose sera perdu. Quoi ? Une beauté sera perdue.
    Beauté du sauvage, mais plus profonde que seulement esthétique : « Elle me saisit tellement quand je surprends les bêtes sauvages –biches, cerfs, chamois ici même, qui traversent avec un tel incognito les pentes, s’effacent toujours. Elles ont un abîme dans les yeux dès qu’elles nous aperçoivent et se sauvent.
    « Se sauvent, oui. Qu’est-ce qu’elles emportent ? Un autre monde et la beauté introuvable dont elles nous ont laissé l’impression par cette allure où s’est profilée la peur… Et une si inviolable différence. »
    Les oiseaux à tout moment, les plus proches et les plus différents : « Si ironiques, si joyeux, si aveugles, ce qu’inventent les oiseaux ». Ou ces envols de martinets « qui ne peuvent vivre qu’en vol à cause de leurs longues ailes si étroites. Ils n’arrivent pas à repartir s’ils se posent sur le sol car leurs courtes pattes aux longues griffes ne leur autorisent que des parois verticales ou le tronc des arbres ».
    Si différent, le martinet, que la cage le tuerait. Mais les autres bêtes sauvages aussi, « dès qu’elles s’apprivoisent, c’est fini. Il leur manque le grand frisson du paradis antérieur. Où on ne mourait pas car on ne savait pas qu’on mourrait. Nous, c’est cette connaissance que nous leur apportons. On a perdu le miracle de vivre, d’être toujours dans l’éternel. Et ainsi la beauté, comme l’amour, est liée à la mort. Et tout est lié à la mort nous masquant quelque chose qui a eu lieu avant elle. »
    Puis revenant à la revenante écriture : « Ecrire, c’est retrouver l’imprimatur des bêtes sauvages ».
    Et la méditation de ce 22 août aux Vernys, juste voilée d’un soupçon de mélancolie, de s’achever sur ces mots : « Il faudrait pratiquer la morale ou la vertu d’instinct, comme les éperviers ou les lièvres. Les lièvres qui se promènent, l’épervier qui fauche le lièvre.
    « Je rumine ça comme une bête avec ma pipe qui prie et fume.
    « Où vais-je après cette vie ?
    « Le ciel est voilé avec une seule étoile telle un noyau et tout autour le fruit noir des forêts ».

    Chappaz2.jpgLes vérités mesurées
    Une autre quête de vérité l’occupe ces jours, ladite vérité fixant en vieux langage juridique la mesure du bien. L’occurrence terrestre de ces beaux grands mots de bien et de vérité découle d’un catholicisme romain qui ne fléchira jamais, solide sur ses bases et pourtant ouvert aux grands vents d’ailleurs, comme les stupas tibétains des hauts cols d’Himalaya.
    Les vérités, repérées sur le terrain et inscrites au cadastre, distinguent « ma » terre de la tienne. C’est du précis fait avec de l’aléatoire, c’est une apparence de contrat palliant tous les désordres, on se rappelle la brouille de deux Ivan et les tricheurs qui s’en venaient nuitamment déplacer les bornes, les palabres et les rognes séparant maisons et villages, un côté de la vallée et l’autre, ceux d’en bas et ceux d’en haut. Du bas Maurice est monté vers le soleil des hauts, il y avait là des mayens tombés en ruine, tout a été rêvé et conçu pour la femme et la progéniture, et maintenant qu’on approche de la nonantième gare on reste soucieux de son bien, ainsi passera-t-on bien un mois et plus à mesurer cette terre qui « zigzague entre six ou sept mayens voisins, se suspend à leurs toits, s’accroche à des filets d’eau ».
    À l’époque malade d’inattention et d’à peu près le poète répond par le mot à la fois précis et juste, qui dit le vrai et le chante aussi bien : « Angles, encoches, marteaux d’une vaste pente d’herbes devenues sauvages, ici ou là parsemées d’armoises et où on dégringole d’un piédestal d’aubépines roses qui semblent blanches vers des mélèzes et des sapins toujours « à moi ».
    L’inventaire pourrait sembler dérisoire à un citadin sans mémoire ou sans « bien », mais le royaume du poète est aussi de ce monde, au milieu des siens, dans cette religion du verbe qui est aussi de la terre.
    « Il faut prendre des précautions avec « le bien ».
    « Je le savais. Seuls les paysans ont une religion et une patrie. J’ai moi-même fait deux fois avec mon oncle le tour de ses lopins, l’ultime fois, deux mois avant de mourir. Corberaye, les Rosay, les Zardy, Planchamp, Profrais, le Diabley, les Maladaires, des champs, des prés, des « botzas » inatteignables, indiqués, détaillés du doigt. La litanie ne s’épuise pas. Il avait été à la messe, le matin, avec moi, lui me confiant avant d’entrer dans l’église, regardant le cimetière : il n’y a qu’une bonne mort, la mort subite ».
    Et le poète de constater : « Le bonheur d’exister a une de ces saveurs », avant de s’interroger un peu plus loin : « Qu’est-ce que la possession de la vie ? »
    On imagine l’ami, Gustave Roud, souriant à celui qui oserait dire « mon arbre » ou « mon herbe », mais il faut entendre ce possessif dans l’ensemble humain de cette « immense paysannerie » de montagne marquée par le pays autant qu’elle l’a marqué.
    « Ces terrains et leurs limites s’entremêlent avec les limites de ma vie, soit celles inscrites par les années et qui précèdent le vide dont les brumes m’envahissent déjà : on tombe littéralement en enfance, même sans sénilité ».
    Avec l’écriture revenue revient le souvenir de l’arrivée en ce lieu avec Corinna, où ils auront toujours été si heureux, et le trait d’ombre revient avec, « le bonheur passe comme un coup de faux », le souvenir de Corinna jeune soudain précipitée vers l’abîme et retenue in extremis par quelque invisible main, ou ce cri tout à la fin, en 1979, du dernier instant de Corinna faisant écho petit au cri du Christ sur la croix, tout est mêlé, on est marqué par cette invraisemblable « affaire » de Messie : « Il a découvert Dieu en nous. Et il nous a emmenés avec lui sans discussion », il faut naître et renaître tous ces jours que Dieu fait : « Nous passerons comme un coup de vent dans l’éternité, avec une âme toute fraîche et un corps recommencé ».
    La question de la foi est elle aussi cernée d’ombre et à tout instant elle meurt et renaît. Le poète se retire doucement aux Vernys. Il arpente son royaume comme le Père au premier jardin. Il prend ces notes en été 2003 et 2004, puis il les réécrira en été 2007 et 2008. « Et on a ou on n’a pas la foi. Elle se relie à l’enfance, à ce qu’on a reçu alors sans le savoir. Quelque chose qu’on a encaissé comme un coup de pied de vent ».
    On a ou on n’a pas la foi mais rien n’est assuré de toute façon, pas plus que sur un vaisseau pris dans les glaces, comme on verra dans les notes suivantes.
    « On est tout à la fois croyant et incroyant. Le choix se fait sans cesse et presque à notre insu, dans le dédale de l’âge où je trébuche,. L’espoir même que j’ai et les miettes de la beauté du monde qui s’éparpillent en moi… des nuages dans le ciel aux arbres sur la terre qui attendent le cri du corbeau, tout me fait sentir mon rapprochement avec les bêtes. Il me semble arriver au bout d’un corridor.»
    Et me reviennent, au bout du long corridor fleurant les siècles, dans la cuisine du Châble, un soir d’hiver de janvier 2007, ces mots du poète un peu bronchiteux, engoncé dans une espèce de vieux manteau de cheminot : «Je crois qu’on ne peut évoquer le paradis qu’en relation avec ce qui est visible ici bas, fugacement, par intermittence. Cela peut n’être qu’un visage dans une gare, un brin d’herbe frémissant, l’inattendu d’un nuage ou une goutte de pluie qui tombe dans une sorte de transparence obscure, et vous entendez aussi le bruit infime que cette goutte de pluie fait en touchant terre. Je dirais ainsi que l’image du paradis, telle que je me le représente, serait comme une surprise à l’envers… Le paradis est aussi exigeant que l’enfer ! Cendre et alléluia… Tout à coup l’innocence ! »

    Widoff25.JPGLes petites résurrections
    La foi ne serait rien pour la poésie, au demeurant, sans cette attention incarnée que manifeste le travail d’écrire. « Le péché capital, écrit ainsi le poète, le seul péché est le manque d’attention. Le temps présent se précipite telle une chute d’eau. Hâte-toi de puiser ! C’est-à-dire : sois attentif ». Or, l’attention ne se borne pas, cela va sans dire, à la consommation passive. Il n’y aura création ou recréation, il n’y aura transmutation, nouvelle forme, petite résurrection que par ce processus de consumation qui fait de chaque heure une Riche Heure possible et toute l’œuvre, alors, du poème au récit, des premiers mots d’Un homme qui vivait couché sur un banc ou de la première page de Testament du Haut–Rhône, aux dernières de La Pipe qui prie et fume, des lettres aux journaux, sous toutes les formes enfin, se déploie comme un Livre d’Heures qu’enlumine, sous l’effet d’une espèce de sainte attention, le même verbe du même homme mêmement habité à vingt et nonante ans.
    On reprend ainsi Testament du Haut-Rhône au tout début : « Je loge à quelques lieues seulement de la forêt, au bord d’une prairie où les eaux s’évadent. Par les fenêtres ouvertes de ma demeure de bois (qui me porte et toute une famille d’enfants déguenillés, en train maintenant de dormir) on entend les clochettes d’un troupeau de chèvres qui se déplace sur les pentes ainsi qu’une eau courante ou un nuage de feuilles sèches ».
    Le livre s’est ouvert sur le petit jour, il se refermera au bord de la nuit, la nature continuant de murmurer et bien après nous : « Les oiseaux, les feuilles en train de chuchoter, forêt ou rivière, les eaux et les ciels s’envolent sur la page blanche qui noircit. Quelle cuisine de nomade ! La création glapit, fume. Et puis ce dilemme : ou une goutte de sainteté, ou la passion démoniaque ».
    Car le temps vient, avec cette « possession », cette aveugle fuite en avant, ce collectif emballement que le poète a toujours combattu, sa guerre dès le début, et pas tant une guerre au progrès qu’au saccage et au gâchis -, le temps vient d’une apocalypse, cette « dérive collective, au dernier instant de l’examen de conscience avant le naufrage », mais non tant obscure fin des fins que temps de révélations.
    « Message à toute la société des hommes dont la réussite est un abîme », relance alors le vieux fol insulté naguère par les chantres agités de ladite réussite, qui se demande à présent si ce vingt et unième siècle héritier de tout ce qu’il déteste n’est pas « acculé à un grand acte mystique ? »
    Est-ce qu’on sait ? On peut se rappeler le philosophe russe Léon Chestov interrogeant le paradoxe d’Eschyle : et si ce que nous appelons la mort était la vraie vie, et ce que nous appelons la vie une sorte de mort ?
    Ce que nous avons sous les yeux, ce que le poète voyant s’ingénie à nous faire sauter aux yeux ne procèderait-il pas de la même sainte attention qui anime le mystique ?
    En septembre 2004, le poète se risque à répondre au bord de la nuit: « Le mystique substitue à la racine l’invisible au visible, nous deviendrons cet inconnu que seul le Créateur connaît. Son œil remplace le nôtre. Le rien, en tout, devient saveur et joie en nous. Il faut accepter un absolu où l’on meurt. Je ne puis y songer qu’en disant le fameux Merci à l’instant qui me sera donné ».
    Est-ce à dire, en langage du vingt et unième siècle, que le poète « se la joue » gourou ?
    Je ne le crois pas. Je le crois plus humble et plus juste, mieux à sa place dans la « contemplation active » dont parlait Marcel Raymond, ni mystique ni moine non plus mais à sa façon éminent spirituel défiant la raison et squatter de couvent invisible, dans un temps « si difficilement plus facile » à habiter que celui des battants de la réussite : « Dans ces cellules comme des tombes où l’existence, respiration après respiration, se tisse, se décante. Où l’on vogue sur le flux et le reflux des prières, des hymnes chantées d’heure en heure : on s’insuffle déjà sa future vie, on tente se résurrection ».
    Remarquable formule : « On tente sa résurrection ».
    Et d’ajouter : « Maintenant ».
    Rappelant du même coup la réponse que faisait Ella Maillart, l’amie de Chandolin, quand on lui demandait l’heure : « Il est maintenant ».

    Par delà la nuit cruelle
    Et la ville là-dedans ? Et les villes ? Et les multitudes humaines ? Et le journal de l’effrayante espèce qui s’est tant massacrée dès l’an 17 de ce siècle là où le poète vint au monde ?
    Comme un rappel de ce « journal » que Maurice Chappaz n’oublie pas, ni ses semblables en transit sur notre planète perdue dans l’Univers, s’enchâssent alors quelques pages d’un autre journal, de la main d’un commandant de marine du nom de de Long, notant jour après jour le calvaire d’une poignée d’hommes échappés au naufrage, fin 1881, du vaisseau La Jeannette broyé par les glaces dans l’immense delta de la Lena, émouvant accompagnement du voyageur Chappaz au long de la nuit cruelle endurée jour après jour par l’équipage crevant de faim et de froid trente jours durant, « pauvres moineaux humains » dont les âmes « se perdent dans la surprenante beauté du monde ».
    E la nave va. La vie continue dans l’alternance du poids du monde et du chant du monde. « On meurt, on va être rapatrié en Dieu. Outre-tombe, j’habiterai tout ce que j’ai été : ce nuage, cette source, ces rues, ces prés, cette maison… »

    Chappaz12.JPGEt Michène fera
    quelque chose de chaud…
    « Partir à la recherche du paradis terrestre, voilà ce que j’ai tenté toute ma vie, sans savoir et sans comprendre », note Maurice Chappaz en été 2004. Mais dès le tournant du Testament s’était marqué le désenchantement : « Nous portons en nous l’agonie de la nature et notre propre exode ».
    Le monde « paysan-paysan », tout semblable à celui des Géorgiques, dont le nonagénaire révise la traduction en 2008, représentait une totalité « jusqu’aux astres » que le poète a vu se défaire et se corrompre.
    « Cependant », me disait-il ce soir de janvier 2007, dans la cuisine de L’Abbaye, et c’était à propos de Gustave Roud, mais cela vaut autant pour lui, « au moment où un pays disparaît et meurt, il y a une parole qui émerge ».
    Celle de Maurice Chappaz, loin d’un renfrognement de refus et de repli, relance à tout moment de nouvelles pousses. «Malgré tout je crois à la vie », me disait-il encore ce soir-là. Je suis né dans un mouvement. Je suis resté fidèle à mon origine, tout en m0adaptant au monde en émergence. Je lis ainsi les journaux, pour me tenir au courant du changement de civilisation et même de l’abîme. Nous devenons comme des chats sauvages apprivoisés par la mort ».
    Enfin voici, dans La pipe qui fume et prie que j’aurai traversé en cet été indien 2009, voici noté en septembre 2004 et réécrit en 2008 au lendemain de ses nonante ans : « Michène trie, retrie une à une les groseilles, choisissant celles dont la robe rouge résiste. Hantise du pourri, du moisi. Si rares ces petits fruits déjà récoltés par les oiseaux ».
    Et je revois à l’instant, en cette fin d’octobre 2009, la neige apparue sur les cimes de la Savoie d’en face, je nous revois ce soir de janvier 2007, à l’Abbaye du Châble, dans la cuisine où le nonagénaire tout frais émoulu m’avait parlé sept heures durant au dam de Michène le trouvant « peu bien », je revois, dans le tourbillon des volutes de temps fumé, du livre revenu avec l’écriture de la vie où nous nous retrouvions ce soir-là, je me rappelle les regards attentifs et les gestes attentionnés de Michène Chappaz nous préparant ce « quelque chose de chaud » qu’avait demandé son poète dont je note encore ces derniers mots :
    « Notre vie avec ses oeuvres ne dure pas plus qu’un paquet de tabac, y compris le pays où j’attends : telle la petite fumée qui s’échappe comme si j’étais cette petite fumée au moment où la pipe reste chaude dans la main après avoir été expirée.
    « Les années s’éteignent.
    « Je savoure la dernière braise ».

    La Désirade, octobre 2009.

    Nota bene : Ces pages sont inspirées par la lecture de La Pipe qui prie et fume, paru en octobre 2008 à l’enseigne des Editions de la revue Conférence, avec un très bel ensemble de gravures de Pierre-Yves Gabioud.



  • Chemin faisant (124)

     

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    Droit de réserve. - « Sils-Maria me permet de dire FUCK » a déclaré, sur je ne sais quelle estrade médiatique,  l’actrice Kirsten Stewart à propos du film dans lequel elle tient le second rôle.

     

    Quant à Juliette Binoche, dans le même beau et lent film d’Olivier Assayas cristallisant la mélancolie de l’âge glissant en nous son serpent de brume, elle dit à un moment, en anglais, « I had a dream », relançant la formule de Martin Luther King.

     

    Avant la projection du film, le publicité dela firme ORANGE s’exclame, comme Barack Obama un jour déclaré historique par les médias, « Yes we can », ou quelque chose dans ce goût-là. Formules d'époque...

     

    Unknown.jpegLe serpent de  brume descend des hauteurs de la Maloja et se coule sur « l’un des plusbeaux paysages du monde », autre formule rebattue par la pub, et l’on voit Chloë Grace Moretz, incarnant une jeune star devenue célèbre dans les films de SF, et réputée trashy sur Internet, se conduire en fille stylée lors d’une aubade de musique de chambre dans un salon du prestigieux Waldhaus de Sils où Thomas Mann reluquait de jolis grooms, ainsi qu’il le consigne dans son Journal. La jeunote craquante pense FUCK de tous ses  yeux, au milieu de l’assistance « la plus guindée du monde », comme ne le dit pas la pub, mais elle n’en dit rien..

    Au droit  désormais imprescriptible de dire FUCK s’associe ainsi,dorénavant, le droit non écrit de ne pas dire FUCK…

     

    Souvenir du val Fex. – Nous avons failli perdre notre première petite fille, il y a trente ans de ça,  à l’hôtel du Val Fex dont l’absence de barreaux d’une barrière de la terrasse du deuxième étage permettait à un enfant de deux ans de s’aventurer sur la corniche surplombant une dalle de béton, cinq mètres plus bas : mort assurée au milieu de « l’un des plus beaux paysages du monde ». La mère et le père, ce jour-là, s’avancèrent sur des patte de colombe pour cueillir leur merveille au dam du dieu maléfique.

     

    Dans le film d’Assayas, l'aura du paradisiaque val Fex revêt également sa part d’ombre, et c’est en redescendant sur Sils-Maria que Maria Anders (Juliette Binoche à la ville) perd son assistante et jeune amie qui a découvert (ou cru découvrir) sa liberté en lâchent le (trop) fameux FUCK. Le film pourrait s’achever à ce moment-là. Mais la vie continue…

     

    images-4.jpegOmbre et lumière. – Friedrich Nietzsche, philosophe et poète génial mais homme de constitution physique plutôt fragile (d’où ses cantilènes au dieu solaire et à l’Athlète surpuissant à venir), pourrait dire FUCK en découvrant le culte convenu qui lui est voué, lequel lui vaudrait le déboulé des paparazzi en cas de retour. Mais ce furieux fils de pasteur se comportait selon son époque, comme la Maria quadra du film se comporte selon la sienne, qui éclate de rire lorsque Valentine lui parle du jeu « surpuissant » de la jeune star délurée qui va lui donner la réplique.

     

    Dans la peinture chinoise, le philosophe et poète se trouve toujours en position mineure, tout enveloppé par la grandeur de la Nature. C’est ce que rend aussi, à sa façon, le film probe et mélancolique d’Olivier Assayas, dont la « musique » s’accorde si bien à la majesté splendide, mais ombrée d’ombre,  de Sils-Maria…

  • Chemin faisant (123)

     

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    Suave obscénité. – Mais que dirait l’imprécateur de tout ça ? Vous imaginez Nietzsche débarquant dans ce mausolée à sa mémoire ? Vous vous le figurez devenu touristique attraction cinq étoiles ? Vous voyez Zarathoustra s’incliner poliment devant la pieuse procession des professeurs venus vérifier la platitude de sa Table et l’arrondi de son pot de chambre, sans parler de la multitude convoquée par les Tours Operators ? 

     

    Voilà ce que je me demande en captant, au Samsung Galaxy III, ma propre image en surimpression de sa mortelle marmoréenne effigie. Et du coup me vient l’envie d’arracher et de lacérer - de jeter au feu de Dieu cette trop belle tapisserie !

     

    Les enfants crèvent à Gaza  au nom du triple Unique Dieu se faisant la guerre à lui-même par furieux croisés interposés, et nous faisons du plus lucide contempteur de tout ça une momie sous verre, de son Inferno mental un chromo sulpicien…    

     

    20140824_170539.jpgSilence : on acclimate. – À l’admirable petit musée Nietzsche de Sils-Maria (un petit musée ne peut être qu’admirable), on est prié de lire attentivement les coupures de presse des années 30 établissant, de docte source notamment juive, la non-responsabilité du philosophe Friedrich Nietzsche dans le soutien des nazis, au contraire de sa sœur Elisabeth, cette diablesse photographiée serrant la patte du Führer.

     

    Tout cela est très bien : on est rassuré. Tout d’ailleurs dans le petit musée (l’admirable petit musée) est fait pour rassurer le chaland même nonchalant en ces matières, le guide du groupe de retraités de gauche de passage précisant que des textes du Maître prouvent son rejet du nationalisme, du racisme et de l’antisémitisme. Ce qu’on a fait de sa pensée est autre chose. Passons à l’étage voir sa chambre à coucher.

     

    20140824_171912.jpgLe chemin de derrière. – Quant au lecteur du Gai savoir, qui sait que la contradiction à n’en plus finir est constitutive du génie nietzschéen, et que toutes les récupérations sont possibles à partir de là, il n’en finit pas, lui non plus, de prendre le chemin de derrière qui mène aux rochers grisons ou grecs et à la lumière, le chemin de l’éternel CONTRE, le chemin de colère et d'amour du Christ et du doute, le chemin des grands bois philosophiques et des échappées de la poésie qui ne s’arrêtera pas au trop beau Panorama, autre semblant décrié par ce râleur mal coiffé de Schopenhauer.

     

    L’aube et la fin de journée, à Sils-Maria, ne sont cotés ni en Bourse ni affiliés à aucune école de pensée. Le chemin de derrière, passé l’angle de la maison du philosophe, accède aux promontoires d’où se découvrent les petits lacs d’azur, miroirs du ciel, et les îles boisées, refuges des rêveurs. De là-haut, apaisé, reconnaissant, on se dit que la beauté du monde n’est pas qu’une illusion...

     

  • Chemin faisant (122)

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    Des mots pour le dire. - Le silence de l’aube et des fins de journées, à Sils-Maria, semble l’expression même de l’harmonie sereine qui règne autour des lacs cristallins dans lesquels se reflètent les montagnes, et l’on hésite à donner dans le tourisme littéraire, mais aprèsThomas Mann évoquant « le plus beau séjour du monde », Hermann Hesse et Rilke on trouvé les mots les plus sensibles pour traduire la magie de la Haute-Engadine. Pourtant c’est Nietzsche, sans doute, qui aura su le mieux en parler au moment même, en juillet 1881, où il concevait Ainsi parlait Zarathoustra, confiant à Peter Gast dans une lettre: « Le soleil du mois d’août est au-dessus de moi. L’année avance. Par delà monts et forêts, tout devient plus calme, plus paisible. À l’horizon se forment des idées telles que je n’en avais jamais eu de semblables »…

     

    20140824_171244.jpgUne illumination. – Et le poète de relayer le penseur dans sa fameuse évocation de Sils-Maria :

    « J’étais assis, attendant sans attendre,

    au-delà du bien et du mal, savourant

    tantôt la lumière, tantôt l’ombre :

    Tout n’étant que jeu : le lac, le midi, le temps suspendu.

    Et c’est alors, ô mon amie, qu’un se fit deux

    Et Zarathoustra passa à côté de moi »…

     

    20140824_165655.jpg20140824_171345.jpgRoyaume d’un génie. – Et Meta von Salis de commenter à son tour cette symbiose profonde d’un génie qu’on pourrait dire de la « musique pensante » et de ce lieu bonnement reconnu par lui : « Pour moi,Nietzsche est lié à Sils aussi indissolublement qu’Héraclite au sanctuaire de la déesse d’Ephèse.

    Lui, l’homme le plus fier et en même temps le plus sensible de notre siècle, est entré, comme dans son royaume, dans le monde silencieux des montagnes de Haute-Engadine qui entourent le village de Sils-Maria. Là, formes et couleurs sont en harmonie et les parfums du sud planent comme une promesse sur les cimes »…  




  • Chemin faisant (121)

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    20140824_102541.jpgSirène d'Engadine-  Le petit livre de l’amie Corinne figurait au milieu de la vitrine de la librairie hélas fermée ce dimanche matin-là, mais je l’ai pris comme un signe avant de m’embarquer pour le val Sinestra.

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    Sacrée chèvre de Corinne, avec sa chevrette de fille, me rappelant soudain, devant cette devanture pleine des ouvrages célébrant la culture locale, notre périple de Toronto à Trois-Rivières, je ne sais plus combien d’années il y a de ça…

    Corinne Desarzens à la table ronde des auteurs du Salon francophone de Toronto : tout un poème que les envolées de cette cavale de la plume, notre avatar féminin de l’impro fuguée à la Cingria, merveille de pronatrice capable d’écrire tout un livre sur les araignées ou sur les citrouilles d’Alloween, le gris du Gabon ou son dernier bon ami.

    La descente du Saint-Laurent en Impala de louage en compagnie de cette dingo de Corinne ! Sa mine quand, à l’aéroport de Montréal, j’ai sorti d’un sac une courge ornée d’une araignée, mon cadeau pour elle trouvé au marché de Montréal, après avoir annoncé « une bombe » à la douanière qui me demandait ce que contenait ledit sac ! La mine de la douanière m’invectivant pour ma très mauvaise plaisanterie - ah oui ce devait être en 2002…

    20140824_115102.jpgLe sentier des poètes.-  Vous qui vous engagez sur la route forestière du val Sinestra, laissez toute espérance de vous y aventurer sans crainte et tremblement. Dieu sait que, durant nos équipées montagnardes de youngsters à 2CV, entre Valais et Dolomites, nous aurons frôlé gouffres et précipices, mais avec les années on oublie que la Suisse a gardé, dieux et démons merci, un fonds de sauvagerie à la fois impressionnant e tréjouissant, et des routes aussi précaires qu’au Pérou sommital ou en Afghanistan.

     

    Or l’apparition, au fond du val Sinestra, d’un grand hôtel romantique, à peu près vide ces jours mais restant bel et bien accueillant  aux marcheurs férus de nature ou de métaphysique, et autres groupes de méditation plus ou moins transcendantale, avec cette échappée latérale indiquée par un panneau de bois au libellé Sentier des poètes

    20140824_144537.jpgGuarda che bello ! – Corinne Desarzens a détaillé, merveilleusement, les beautés des façades des maisons engadinoises, dont les habitants ont à cœur, plus que nulle part ailleurs en Suisse, de restaurer régulièrement inscriptions et ornements. De ce conservatisme, au meilleur sens du terme, Guarda figure la plus belle illustration collective, sans pour autant donner dans le village-musée réduit à l’attraction conventionnelle.

    20140824_105720.jpgL’art populaire survit en ces lieux point trop encore pourris par le tourisme à pacotille d’importation, et quelques beaux visages d’un autre temps, comme sculptés dans le bois, apparaissent encore ici et là, mais on n’en sent pas moins la fin d’un temps, non sans mélancolie. Cependant quelle beauté  aux façades, et quelle harmonie aussi dans l’agencement intérieur des maisons aux beaux vieux meubles, aux lambris ornés et aux plafonds sculptés. Là encore, quel héritage précieux de l'ancestrale civilisation alpine nous reste ici et là en dépit de trop de saccage…  

     

  • Chemin faisant (120)

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    Magie des noms. - D’un côté s’ouvrait là-bas le plein sud du nord en Haute-Engadine, mais j’avais en projet de pousser d’abord une pointe en ce val Sinestra dont la musique du seul nom m’attirait, en repassant par Guarda aux maisons enluminées, et me voici donc glissant le long de l’Inn en me remémorant mon dernier passage, à Sent, au backpacker tenu par le jeune Jonas.

    abschnitt_1397_2.jpgOr le nom de Jonas me hantait depuis quelques jours, passant des heures, tout en conduisant,  à capter les notes vocales  d’une nouvelle dont le protagoniste porterait ce nom mythique. Sur quoi, saluant au passage les vestiges du Palace pour curistes fortunés, au bord même de la rivière, je me suis retrouvé  plongé dans le bain bouillant de Scuol, face aux monts boisés en contrefort du Parc National.

     

    schloss-tarasp.jpgGenre backpacker. – Je ne sais si le backpacker pour routards alpins, dont les chambres individuelles se louaient il y a un lustre 55 francs la nuit, existe toujours à Sent, mais c’est au même prix que, bien mieux à mon goût que les trois ou quatre étoiles du lieu, je me suis trouvé une carrée dans le grand hôtel décati du Quellenhof,dont le personnel semble réduit à un couple de Kosovars et les clients à une quinzaine de randonneurs souriants.

    Nulle radinerie de ma part dans ce choix modeste d’un vieil établissement sans confort standardisé, mais au rêveur solitaire suffisent un bon lit et une bonne table, une bonne connexion à l’Hypertexte mondial et une belle vue par une grande fenêtre sur les monts et le ciel.  

    Jonas contre Kafka.- Ce qu’il y a de bien dans la fiction c’est qu’on y  est plus libre que dans un récit en première personne, par le truchement des personnages. Ainsi, tout en relisant la Lettre au père, de Kafka, n’aurai-je cessé, en parcourant les Grisons, de penser à ce Jonas en lequel je vois l’opposé souriant du narrateur de l'atroce missive, en fils ni soumis ni ressentimental mais fondant sa liberté sur une façon de renaissance personnelle sous immunité acquise. J’avais commencé à raconter Jonas à mon ami Sergio, j’ai continué de le décrire à Robert Indermaur, j’en ai parlé à ma bonne amie et au jeune Maveric sur Facebook, enfin demain je l’arracherai au papier…   

     

     

  • Chemin faisant (119)

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    Monuments naturels,etc. – C’est entendu, les gorges vertigineuses au fond desquelles serpente l’ancien chemin muletier de la Via Mala ont quelque chose de saisissant, et l’imagination y ajoute si l’on se rappelle les anciens récits de voyageurs traversant les Alpes par ces sinistres défilés propices à tous les traquenards, mais bon : la horde des visiteurs affluant en cette fin de matinée aux lieux nouvellement équipés de kiosques et buvettes, entre autres ascenseurs nickelés et passerelles dernier cri, ne pouvait que me faire décamper vers les cols et, plus précisément en l’occurrence, vers l’Albula aux décors wagnériens à ronflantes bandes de motards se la jouant équipée sauvage…  viamala-1.jpg

     

    Stress et grands espaces. - Trois sortes de bandes sont en effet à redouter le long des routes plus ou moins étroites des cols helvétiques, à savoir : les motards, les frimeurs à voitures de collection et les vélocipédistes groupés en essoufflés essaims. 

     

    20140823_164009.jpgOr la montée à l’Albula, côté vallée du Rhin, est d’une étroitesse et d’une sinuosité telles que, sous la constante pression nerveuse des dépassements intempestifs des uns ou des déploiements en danseuse des autres, le parcours en devient réellement stressant – ce qui est un comble dans un environnement d’une telle revigorante sauvagerie.

     

    Comme il en va de nos plus hauts cols,  du Klausen au Nufenen, l’Albula déploie en effet un décor de grands espaces sommés de créneaux de roche où s’accrochent des lambeaux de brouillards, tandis que le regard se perd, de part et d’autres de la longue prairie de passage longtemps enneigée, vers de majestueux arrière-plans d’autre montagnes et  vallées.

     

    20140823_164504.jpgAux marches du Sud. - Passés les hauts gazons pelés de l’Albula rappelant d'autres déserts et sierras d’altitude, la descente vers l’Engadine est ensuite d’une détente parfaite, d’emblée annoncée par la présence de très placides ruminants cheminant paisiblement au milieu de la route, au dam des impatients. Et qu'ils klaxonnent ! Et qu'on les emmerde ou qu'on les encorne  !

     

    Du coup l’on sourit en pensant aux interminables files de voitures immobilisées au portail sud du tunnel routier du Gothard, ainsi que le rappelle à tout moment la radio de bord, puis l’on se laisse tranquillement aller sur la route enfin bien large et bien souple descendant en élégantes courbes jusqu’à la pelouse de vaste golf de la douce Engadine...   

     

  • Chemin faisant (118)

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    Contre l’utilitarisme.- Nous nous indignons de concert, ce matin, au breakfast que nous partageons  avec Robert dans la cuisine de l’arche séculaire d’Almens dont la table à plateau vert se dit Tisch ou tavola, contre l’imbécile remarque récente d’une députée UDC argovienne affirmant que l’apprentissage du français n’est plus nécessaire dès les petites classes, comme le veut la pratique confédérale, au motif que l’usage du français n’est utile qu’à des élites. Or cette notion d’utilité, dans un sens d’efficience à l’américaine, trahit la pauvre vue pragmatique et centralisatrice des populistes alémaniques impatients de discipliner ces étourneaux de Latins.

    Ist es so nötig, dass Robert Indermaur mit mir vom Anfang auf französisch spricht ?  Davvero, lo vedo ovviamente felice di parlar francese ! Et du coup je me rappelle la mise en garde de Dick Marty,  politicien suisse et grand juge des plus estimables et lucides, qui déplore la dégradation du multilinguisme helvétique à tous les étages de la société, jusque chez les conseillers nationaux qui ne s'entendront bientôt plus qu'en anglais...

     

    L’alibi de l’élitisme. – Hier soir, dans la bibliothèque de la fée des lieux, ancienne libraire, j’ai relevé la présence du livre de Joël Dicker traduit en allemand, et ce matin à l’éveil j’ai repris en allemand la lecture des Leute von Seldwyla de Gottfried Keller, cet autre grand démocrate suisse, auteur du génial Henri le vert évidemment traduit en russe mais peut-être pas en romanche – il faudrait vérifier.

    Robert Indermaur le Grison ne parle pas le romanche avec ses enfants – je l’ai aussi vérifié -, mais c’est un autre problème que celui de la défense du multilinguisme helvétique, même si la préservation du romanche en participe évidemment.

     

    Par delà les chauvinismes locaux ou les frissons identitaires, ce qui compte à mes yeux est de maintenir à tout prix l’exercice et l’expérience unique d’une culture composite non centralisée, dont le multilinguisme est une base. Taxer d'élitisme l'apprentissage même de la diversité est d'une myopie de taupe à oeillères de bois. I really do like english very match, mais l’impérialisme d’une prétendue nouvelle lingua franca, maquillant une pensée unique et une culture purement utilitaire: no thanks. 

     

    20140823_135151.jpg Au tableau vert. – La table de la cuisine des Indermaur est un tableau noir de couleur verte sur lequel l’ancien instituteur (en fait il n’a exercé que peu de temps, avant de vivre de sa peinture) inscrit à l’instant les noms de quatre peintres actuels qu’il estime, que je note aussitôt dans mon carnet volant. C’est sur ce tableau que lui et les siens n’ont cessé de préciser leur pensée par des croquis et autres inscriptions. Chacun de ses enfants, une fois marié, a eu droit à une table-tableau de ce genre.  Tout cela me ravit aux anges car j’ai un vieux faible pour la Suisse institutrice dont Thomas Platter, le chevrier devenu grand humaniste, est à mes yeux le parangon.

     

    viamala-1.jpgAuch werde ich bald die Via Mala besuchen. Robert m’a recommandé de voir les nouvelles installations de l’extraordinaire gorge alpine, où coule l’une des deux rivières promises au nom commun de Rhin, et qui servait de passage aux muletiers transitant du Nord au Sud à travers notre pays. La Via Mala, sente maudite, m’attend là-bas au pied de farouches falaises, serpentant entre des vasques d’une eau cristalline comme nulle part ailleurs.

    Telle étant la reconnaissance du génie d’un lieu : d’affirmer qu’il n’a nulle part ailleurs son pareil…

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  • Chemin faisant (117)

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    L'enfant aux oiseaux.  – Lorsque je suis tombé sur cette peinture après en avoir passé des centaines en revue, j’ai su que je repartirai avec comme, à Sheffield l’an dernier, je suis reparti avec The Falling Man de Neil Rands semblant tomber du ciel devant les mégalithes de Stonehenge, qui surplombe désormais ma table de travail.

     

    2254988818.jpgÀ quoi cela tient-il que certaines peintures, comme certaines musiques aussi, nous semblent avoir été peintes ou écrites pour nous ? J’entends pour la millième fois le mouvement lent de la sonate posthume de Schubert, et je me dis : c’est ça, ça c’est pour moi. Et de même, devant ce jeune dormeur éveillé dans son lit survolé par les ombres d'oiseaux de Dieu sait quel augure, me suis-je dit : voilà…

     

    Passeur de sens. – Pendant que je regardais son tableau, Robert m’a raconté une émouvante histoire évoquant les liens d’une petite fille avec un corbeau, qui a marqué à l’époque (ma toile date de 1986) l’apparition d’oiseaux dans sa peinture.  Or cela me touche de penser que le rêve éveillé du jeune garçon aux oiseaux se trouve lié aux visions poétiques de Günter Eich, l’auteur de la nouvelle en question, remarquable écrivain expressionniste autrichien hélas peu traduit en français mais dont l’œuvre est marquée au sceau du tragique contemporain et de la révolte contre l’infamie - inscrite dans la restauration lyrique et critique de la langue allemande d’après-guerre. 

    « La main aveugle qui, amoureusement, sent une fleur à tâtons, la voit mieux que l'œil qui enregistre des jardins entiers dans l'indifférence »,écrivait  Günter Eich, ou encore :« Les images passent et la douleur demeure »…

     

    10373678_10204665049092997_3066348123066125052_n.jpgEcce Homo. – Depuis quarante ans m’accompagne un petit livre de Léon Chestov intitulé La nuit de Gethsémani, dont mon ami Dimitri m’a dit qu’il lui avait sauvé la vie lors de son arrivée en Suisse, lui apparaissant un jour de désespoir dans une vitrine de librairie à Neuchâtel. Or cette méditation de Chestov sur Pascal et son injonction à refuser le monde est marquée par une phrase en forme de croix : « L’agonie de Jésus durera jusqu’à la fin du monde – et, par conséquent, il ne faut pas dormir tout ce temps-là ».

     

    Et c’est à cette phrase du grand philosophe juif aussi proche du Christ que l’était la Juive Simone Weil, à deux mille ans de crucifixions invoquant parfois le nom du Christ pour justification, à cette agonie sans fin de l’homme crucifié à travers le monde que m’a confronté soudain cette autre peinture de Robert Indermaur dont j’ai su, tout de suite,  qu’elle m’accompagnerait elle aussi…

     

     

  • Chemin faisant (116)

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    Nos vies antérieures. – À l’atelier de Paspels où nous sommes redescendus, le soir, nous feuilletons le livre d’images des grandes toiles de Robert en parlant d’un peut tout. À un moment donné, l’artiste revient sur notre conversation de tout à l’heure, à Almens, rapport à ce que furent peut-être nos vies d’avant-celle-ci.

     

    Tandis qu’il me racontait ses équipées de nomade de vingt ans en Afghanistan encore épargné par  la guerre, je lui avais parlé de ma certitude d’avoir vécu à Sienne et Arezzo avant de m’y pointer pour la première fois, lui citant alors mon trisaïeul toscan, prêtre à Ulrichen dans le Haut-Valais, dont la Faute contraignit notre arrière-grand mère à quitter les lieux ; et lui de trouver cette trace de mémoire toute naturelle, voire évidente, alors que la métempsyose est encore autre chose évidemment.

    20140822_205842.jpgJe lui dis alors que ce que j’aime dans sa peinture est qu’elle fait penser sans mots, danser l’imagination sans concepts, foisonner les associations de sentiments et d’idées sans brides logiques ordinaires, comme dans les rêves. Etnous voici devant sa grande toile aux îles en voie d’immersion, ou comme saisies dans les glaces de quelle mémoire, dont il me dit qu’elle a surgi de ses souvenirs du Yucatan…

     

    Veine d’or. – Robert Indermaur n’est jamais tout à fait symboliste, pas plus qu’il n’est vraiment réaliste ou expressionniste. Il m’a dit que Varlin et Hodler, mais aussi Lucian Freud et Francis Bacon, comptaient au nombre de ses pères occultes. Or tous échappent également aux classifications strictes.

     

    20140822_175812.jpgEt nous voici devant ce garçon au maillet de mineur, sous le filon d’or apparu au tréfonds des galeries, mais comment ne pas voir que c’est d’autre chose que d’un symbole qu’il s’agit ? Alors Robert de me raconter son souvenir d’enfant dans une carrière à cristaux et autres minerais précieux. Et moi de lui parler de la mélodie qui nous traverse. Et lui, fièrement insistant, de me faire remarquer que la veine dorée de son tableau est vraiment de l’or vrai, comme en utilisaient les Siennois ou les Byzantins…

     

    Théâtre urbain.– Voyageur à tous les sens du terme, qui me raconte son désir passé des’établir au Kénya, Robert est à la fois homme des bois et des gorges, artiste et non moins artisan, coureur des cimes à la dégaine de Guillaume Tell et chroniqueur visionnaire de la grande ville.

    Et puis il y a chez lui une espèce de metteur en scène à la Fellini, dont la petite scène installée dans un coin de son atelier n’est que l’extension  du théâtre qu’il a fondé naguère à Coire avec sa femme, et voici qu’il passe en revue les scènes de rue qu’il a reconstituées dans une série faisant suite à celle, mémorable, de People’s Park.

     20140822_175645.jpgEn reflet dans le miroir de la rue, c’est alors cette femme arrêtée dont le visage se dédouble, comme dans un soudain vertige…

  • Chemin faisant (115)

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    Sur la hauteur. - La grande maison tricentenaire , adossée à une forêt d’arbres immenses de type« vénérables », est la plus haut placée du village d’Almens et sa vue donne  sur toute la vallée et jusqu’à d’autres montagnes en enfilade bleutée.

     

    20140823_085754.jpgÀ  la table jouxtant la fontaine d’eau de source et le monumental poirier de plus de trois cents ans lui aussi, Robert évoque l’origine des nombreux châteaux se dressant sur les promontoires de cette contrée du Rhin alpin, de Rhäzuns à Tiefencastel, lieux de passages vers les cols et de péages fondant autant de pouvoirs locaux et de fortunes des grandes familles dont les noms sonnent encore, tels les Von Stampa ou les Von Planta ; et de me rappeler encore que, dans un autre château tout proche s’est déroulé un épisode sanglant de la saga du fameux pasteur politicien chef de Guerre Jörg Jenatsch, mort assassiné à Coire (en 1639) après avoir expulsé les Français des Grisons avec le soutien du roi d’Espagne… 

     

    rhazunsschloss.jpgGuerre et paix. – On oublie trop souvent que l’histoire de la Suisse a été marquée par d’incessants conflits, à caractère souvent religieux, que notre pays fut longtemps pauvre et que, du service mercenaire européen aux émigrants des siècles plus récents, le Suisse n’a pas fait que traire sa vache et soupirer de béatitude selon l’expression de Victor Hugo.

     

    20140822_201421.jpgN’empêche que, cette fin d’après-midi sereine chez les Indermaur, je me dis qu’à découvrir cette grande maison vibrante de passé, ce jardin tout bien entretenu, l’atelier et ses outils, les chambres aux lambris boisées où ont grandi les trois enfants, la bibliothèque dont le choix doit quelque chose à l’ancienne libraire que fut Madame,  je retrouve toute une civilisation alpine de nos pères et aïeux,  commune aux quatre coins de ce pays composite à multiples langues et coutumes.

     

    Robert Indermaur lui-même représente, en somme, l’opposé du plasticien branché alors même que sa peinture hante le fantastique urbain. Mais sa façon d’improviser un repas léger en un tournemain, de déboucher un vin toscan pour l’arroser, son naturel débonnaire enfin ressortissent à la même culture sans apprêt qui fait valoir les beaux et bons objets, cette fontaine ou ces cercles de sièges  divers où se retrouver, ce biotope aux nénuphars et, ça et là, ces figures de bronze surgissant des bosquets ou des fusains comme autant de présences tutélaires…

     

    20140822_184550.jpg20140823_115130.jpgDe l’eau au moulin. – La maison des Indermaur fut jadis un moulin, comme le rappelle le lieudit Mühle, mais la grande pierre ronde de l’ancienne meule restant là pour le décor sans ostentation, ou la pierre granitique de l’escalier d’entrée, fleurant également l’établissement  séculaire, n’excluent pas pour autant la meilleure connexion à l’Internet.

     

    20140822_201457.jpgOr c’est par ce réseau-là que nous avons appris, ce jour même, que tel PDG de la multinationale Nestlé avait affirmé sur le ton de celui qui a le sens des réalités, au dam des rêveurs attardés que nous sommes, qu’il faudrait envisager sérieusement, bientôt, de privatiser l’eau de la planète, étant entendu que l'accès à l'eau n'est en rien un droit humain.

     

    Pour notre part, improductifs notoires tels que le sont artistes et écrivains aux yeux des grands responsables de la Firme suisse par excellence, nous nous serons contentés d’assister au déclin du jour devant la fontaine gaspillant généreusement son eau de source non encore cotée en Bourse…

     

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  • Chemin faisant (114)


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    10312966_10204630896959215_696432230561119510_n.jpgRobert le Mensch. – Solide sur ses pattes, franc de collier, les yeux clairs et la poigne ferme, Robert Indermaur, en son atelier de Paspels dont la porte est sommée d’un géant arqué, n’est pas du genre à poser à l’artiste : il l’incarne tranquillement et tout autour de lui semble la projection, sous forme d’objets, de « Figuren » comme il appelle ses sculptures, de toiles immenses bien rangées dans son vaste atelier aux vastes baies ouvertes sur le vaste ciel , de personnages de toutes formes et de toutes matières, de plantes de toutes essences et jusqu’au baobab  jouxtant la petite scène de théâtre installée là - la projection donc de sa puissance créatrice rayonnante, qui  absorbe le vivant et le réfracte et le magnifie. 

    Mais l’essentiel est, me semble-t-il, dans ce qu’on pourrait dire le noyau de sa présence : son être de Mensch.

     

    10570402_10204631354290648_8814071689730218919_n.jpgTravail d’abord. – La présence de l’artiste est signalée, aux passants, par les sculptures dominant et entourant son atelier, mais attention : on ne le dérangera pas comme ça. Pas du tout qu’il lésine sur la relation vivante ou qu’il y ait chez lui du misanthrope, mais le travail prime et ces jours il sera pris, très pris, de l’aube au crépuscule il sera pris tout entier par ses « Figuren », justement, qu’il installera l’an prochain à Bad Ragaz dans une grande exposition triennale.

    Ce qu’il m’évoque en me faisant l’honneur d’une première visite dans l’ancienne ferme qu’il a transformée en atelier, dont une partie fut autrefois la poste locale dont témoigne, à l’entrée, un charmant guichet. Et de faire défiler ensuite sous mes yeux émerveillés, après un bon café accompagné de Läkerli (ces biscuits bâlois qu’il appelle des Blocherli) , une première série de très grandes toiles anciennes ou plus récentes dont je ne connaissais qu’une partie  - l’essentiel des autres se trouvant dispersées chez des collectionneurs de divers pays, de Suisse en Californie ; et chaque toile de susciter tel ou tel récit ou anecdote dont j'aurai tant et plus à raconter dans le livre que, déjà, je lui ai dit que j’aimerais lui consacrer.

     

    10649472_10204631505334424_116820494704896784_n.jpgLe poirier tricentenaire.– Le jour déclinant, c’est ensuite à Almens, à trois coups d’ailes en contrehaut de là, que nous nous retrouvons pour un frichti improvisé – en l’absence de la fée des lieux - devant l’arche tricentenaire des Indermaur flanquée d’un formidable poirier du même âge. Et là encore, partout, autour de la maison et dans chaque pièce, sur les terrasses et au bord du petit étang aux esturgeons, vers le torrent d’à côté où suspendus à la Porte du Vent : partout ces « Figuren » de tous formats -  cet équilibriste là-haut dont la barre se découpe dans le ciel ou ce danseur bondissant, cette femme hiératique ou cet homme de bronze sur le flanc duquel s’est posé, magiquement, un grand papillon de nuit en forme de cœur...  

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  • Mémoire vive (91)

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    Paul Valéry : « Chaque pensée est une exception à une règle générale qui est de ne pas penser ».

    À La Désirade, ce 3 août 2015. – En recopiant à la main les pages dactylographiées de La Vie des gens, je mesure la sûreté de plus en plus flexible et poreuse de ma prose ; et cela même si, du point de vue de la narration, je n’ai pas du tout le souffle d’un storyteller à la Joël Dicker, dont je me réjouis d’ailleurs de lire le nouveau roman.

    °°°

    Pour nombre de philosophes contemporains, ou plus exactement de profs de philo (ce qui ne revient pas tout à fait au même…), le terme de « métaphysique » fait office de repoussoir, comme s’il s’agissait d’une vieille guenille plus ou moins obscène. 

    Or il faut l’entendre, dans l’esprit de Rozanov ou d’une pensée contemporaine en phase avec la connaissance (ou l’inconnaissance) actuelle, au sens pour ainsi dire littéral d’ « après » la physique, qui est elle-même « après » ou « avant » on ne sait quoi...

    °°°

    Une journée n’est pas perdue s’il nous est donné de rencontrer un nouvel artiste, un vrai, tel que le cinéaste Michael Hanecke dont j’ai vu, hier, le film qu’il a consacré au multiple meurtre commis, dans une banque de Berlin, par un jeune homme explosant soudain sans raison apparente, dont le cinéaste tâche d’imaginer, sinon de comprendre, comment il en est arrivé là, dans cette suite des 71 Fragments d’une chronologie du hasard relevant à la fois de la réalité et de la fiction. 

    On y voit (leitmotiv) un jeune Roumain errer dans les rues d’une grande ville, vivant de petits chapardages ; un vieil homme qui se pointe dans une banque où il se fait rabrouer, au guichet, par sa propre fille ; une petite fille complètement repliée sur elle-même ; un joueur de ping-pong aux gestes compulsifs ; la ville comme un dédale ; des jeunes gens qui jouent au fric et l’apparition d’un revolver ; le jeune garçon qui fait de l’équilibre au bord d’un quai de métro ; le revolver qui change de mains ; le vieil homme qui échange un téléphone virulent avec sa fille tandis que la télé vomit ses images de guerre ; un couple face à face au bord de l’explosion ; le jeune garçon, Roumain, devenant sujet de reportage à la télé ; un autre couple le recueillant ensuite - enfin un puzzle se constitue, qui prend (en partie) son sens dans la déflagration finale du coup de folie du jeune homme. 

    Or Michael Hanecke explique bien le sens de sa démarche, accordée au sentiment que nous vivons dans une société de communication surdéveloppée dont beaucoup de membres ne communiquent, précisément, plus du tout.

    °°°

    Rhétorique d’époque – années 60-70 : la gauchiste toujours un peu furieuse parlant, avec sérieux et volupté dans le sérieux, de « surdétermination au sens althussérien », et quand on l’interrompt : « C’est moi qui parle, je n’ai pas fini », avant la conclusion « selon mon analyse ». Ou pour être juste : la, ou le gauchiste…

    °°°

    Je crois que La Vie des gens vaut par ses touches, qui n’appellent pas forcément de développements mais qui sollicitent l’imagination du lecteur. C’est un roman elliptique et largement ouvert ; c’est plus encore une rêverie.

    °°°

    Les messages affluent de toute part à qui est attentif.

    °°°

    Les intellectuels en vue, et surtout les « philosophes », comme s’intitulent aujourd’hui les profs de philo impatients de se pointer sur les plateaux de télé, ne sauraient recourir aujourd’hui aux concepts désuets du Bien et du Mal. Il s’agit bien plutôt de déconstruire ces notions, n’est-ce pas… 

    °°°

    Le camarade Jacques Vallotton, dans son récit intitulé Jusqu’au bout des apparences, m’épate par le côté terre à terre de son observation, qui me rappelle la Sachlichkeit de mon cher Otto Frei, lequel me reprochait toujours (à raison) de ne pas être assez concret. 

    C’est d’aillleurs grâce à ses conseils (au dam de Dimitri, qui ne m’a jamais bien conseillé) que j’ai remanié Le Pain decoucou pour le meilleur. 

    Cela étant, ses livres à lui péchaient sûrement par manque de fantaisie et de poésie, comme je le dirai du récit de JacquesVallotton.

    Ce lundi10 août. – C’est parti pour l’opération radiologique à l’accélérateur linéaire, que l’on va programmer dès ce jeudi avec le spécialiste de La Providence. Un nouveau scanner doit permettre, lundi prochain, de localiser très précisément la zone à irradier, et ensuite ce seront trente-neuf séances d’affilée. Comme je le disais hier à nos amis, je ne crains pas vraiment la mort, tout en étant férocement décidé à me battre pour rester en vie.

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    Arbor5.jpgVoltaire :« Mon Dieu, gardez-moi de mes amis. Quant à mes ennemis, je m’en charge ». 

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    L’émission Temps Présent de ce soir était consacrée aux drogués du sexe, où l’on a présenté les choses de manière totalement édulcorée et insuffisante, à partir d’un cas peu probant, voire insignifiant. Il suffit d’observer ce qui se passe sur Internet pour se faire une idée de l’Obsession, omniprésente, de milliers voire de millions d’esclaves du fantasme, bien plus inquiétante que la manie de certains « athlètes » de la partie. 

    En fait, ce genre de reportages bâclés relève essentiellement du voyeurisme, entretenu par ces petits bourgeois moralisants que sont pour la plupart les gens de médias.

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    L’Institution de douceur, dont il est question dans La Vie des gens, est une déclaration de guerre à la stupidité et à la vulgarité. Il s’agit de s’opposer à tout prix à l’esprit de destruction et de violence, de dénigrement et de ricanement.

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    Je devrais faire plus attention à ne pas m’exposer trop imprudemment sur Facebook.Il suffit, en somme, de rester à la fois naturel et distant, sans tolérer aucune indiscrétion d’ordre personnel. Sus aux complicités prématurées ou non désirées…

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    Le roman est une forme de réponse aux questions posées par la vie, modulée par une façon de rêverie où se parlent divers personnages.

     

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    J’ai un peu de peine à réaliser que « j’ai le cancer ». Ce n’est pas vraiment que cela ne me concerne pas, mais je sens plus fortement « la vie », en moi, que « la maladie ».

    En fait il me suffit de retrouver « ma phrase » pour me sentir bien portant. Dès que j’écris, c’est parti : je redeviens « immortel »..

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    La Vie des gens pose la question du roman actuel et de ses modulations possibles, entre naïveté et lucidité. 

    BookJLK8.JPGDans Le viol de l’ange, déjà, je posais la question du roman et des nouvelles modulations possibles de sa forme, liée à de nouveaux types de communication, avant même l’apparition des réseaux sociaux.

     

    Or ceux-ci sont pris en compte dans La vie des autres, autant que les multiples aspects nouveaux de l’information simultanée. 

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    La jalousie est l’une des tares constantes affectant les relations humaines dans le milieu littéraire, où chacun joue son verbe contre celui des autres. 

    Or je me pose la question : pourquoi diable ne suis-je jaloux de personne ?

    Réponse en toute lucidité modeste : parce que je suis unique. Ainsi que le notait Virginia Woolf : telle est la base de l’aristocratie naturelle.

     

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    Proust2.jpgEn lisant, dans son ouvrage intitulé Saint-Loup, les pages tellement éclairantes de Philippe Berthier sur Proust, et plus précisément celles qui touchent à l’amitié, notamment à propos des relations de Marcel avec Saint-Loup, je me rappelle que cet imbécile de B. G. a parlé un jour de moi comme d’un « artiste de la brouille ». 

    Or je retrouve, dans les observations de Berthier à propos de M.P., des traits indéniables de ma propre intransigeance en la matière, en plus débonnaire et en moins mondain sans doute en ce qui me concerne. 

    Ce samedi 22 août. – La rentrée littéraireest annoncée sur de pleines pages du Monde,du Temps et de 24 Heures, mais je dois dire que c’est dans mon propre (ex)journal que la présentation est la plus tapageusement superficielle, indiquant, dans une série d’encadrés juteux, les premiers tirages annoncés des titres les plus vendeurs, classés en « champions » et en « challengers ».Voilà où nous en sommes donc : sous la forme d’une sorte de surenchère sportive « à blanc », dans la retape à la solde des services commerciaux et publicitaires, qui n’en demandent même pas tant.

    °°°

    Le roman, je veux dire : mon roman, La Vie des gens, vaut aussi par ses ellipses et ses blancs, relevant de l’imaginationdu lecteur. Tout n’y est pas dit, mais l’essentiel est suggéré. 

     

    Ce lundi 24 août. – Ayant reçu ce matin le nouveau roman de Joël Dicker, j’en ai lu les 50 premières pages d’une traite, qui m’ont d’abord emballé, comme à la découverte de La Vérité sur l’affaire Harry Quebert, dont on retrouve la ligne claire et le dynamisme de la narration, avant l’irruption des premiers adjectifs exclamatifs annonçant que tout est super au paradis des formidables ados américains, fils de parents super dans leurs villas formidables

    Cinquante pages de plus et j’étais édifié par rapport à ce glissement du romancier dans les eaux insipides de la niaiserie-qui-positive. 

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    Après le cap de la centième page du Livre des Baltimore, j’ai le sentiment que le dynamisme narratif remarquable de La Vérité sur l’affaire Quebert est retombé et se dilue dans une espèce d’insignifiance flatteuse, mais je peux me tromper ; surtout, je dois lire ce roman jusqu’au bout pour m’en faire une idée fondée - surtout ne pas me laisser déstabiliser par les POUR et les CONTRE qui se manifestent déjà sur Facebook, de la part de gens qui n’ont pas encoreeu le livre en main… 

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    JulesRenard, en 1898  : «Littérature française, tire ta langue : elle est bien malade . »

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    Je ne vais pas trop m’acharner sur Le Livre des Baltimore, dont la rutilante niaiserie me sidère, mais j’estime pourtant nécessaire, ne serait-ce que par respect pour le talent du jeune égaré, de dire exactement ce que j’en pense, pièces en mains. 

    On m’a estimé digne d’en juger lorsque je me suis enthousiasmé à propos de La vérité sur l’affaire Quebert; Joël m’a même baptisé The King dans nos échanges personnels, et c’est donc par loyauté, et sans aucune Schadenfreude, que je vais exprimer ma déception en détaillant ses raisons. 

     

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    La série Newsroom, consacrée à l’aperçu des comportements d’une brochette de journalistes – dont un présentateur vedette – dans une grande chaîne de télé new yorkaise, est admirablement cadrée et dialoguée, par rapport à l’actualité et aux ambitions de ladite rédaction en matière de transparence et d’honnêteté journalistique, où la patte du scénariste-dialoguiste Aaron Sorkin fait merveille. Je dirai carrément : un auteur, plus encore qu’ un grand pro, l’égal d’un écrivain de premier ordre. 

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    D’une façon générale, je lutte contre le froid. Dès que je sens le froid chez quelqu’un, je me braque et me blinde, prends la tangente ou me retire, ou alors me défends toutes griffes dehors – attention ça mord !

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    Ce que me disait Richard Dindo à propos des critiques de cinéma zurichois: des perroquets. L’impression qu’il avait, en entrant dans une salle pour leur présenter un film : de se retrouver dans une crevasse. 

     

    Le même froid quej’ai éprouvé, parfois, au contact des spécialistes de cinéma, aux festivals de Soleure ou de Locarno, ou de certains fonctionnaires de la culture, profs de lettres bien-pensants et autres idéologues de tous bords : ce froid mortel. 

     

    Ce samedi 29 août. – J’ai mis ce matin le point final à La Vie des gens, à la page 210, comme prévu par ma « contrainte ». 7 chapitres de 30 pages= 210 pages. 

    À présent je vais travailler à la révision complète et détaillée de la chose, en affinant chaque phrase si besoin est. 

    Et voilà : une nouvelle boucle s’est refermée, et vraiment je me sens allégé,délivré d’un poids. Mais après ? me dis-je aussitôt, songeant aux manuscrits que j’ai laissés en plan, de La Fée valse à Mémoire vive, en passant par mes Notes en chemin, sans parler des Tours d’illusion prêt à la publication. Eh bien, reprendre tout ça sur le-champ me fera couper à l’ordinaire déprime du post partum

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    Je reviens à Jules Renard, par L’écornifleur,comme à une base hygiénique revigorante, à la fois surexacte et probe, tonique et non moins déplaisante par son cynisme. Mais la littérature n’est pas toujours bonne à plaire, et cet auteur sec et vif est le meilleur antidote à la sentimentalité vague et au mensonge. 

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    La stupidité et la vulgarité – autant que la platitude et la hideur – règnent dans le nouvel univers virtuel de la communication de masse, où des millions de voyeurs se regardent se regarder et des millions de jacteurs s’apostrophent sans s’écouter. 

    À La Désirade, ce lundi 31 août. – J’ai assisté aujourd’hui au mariage de mon neveu Sébastien, naguère disciple d'un chamane de la jungle péruvienne, et de sa belle Taïwanaise, créatrice de mode. La cérémonie s’est déroulée à l’Hôtel de Ville de Vevey, où la débonnaire officière de l’Etat- civil ne semblait pas vraiment étonnée d’entendre de l’anglais traduit du chinois, après quoi nous étions attendus sur la terrasse des Trois-Couronnes pour un apéro où, en compagnie du père de la mariée à dégaine de pirate, je me suis passablement cuité, au point de ne pas bien me souvenir de mon retour à La Désirade, plus ou moins soutenu par Lady L., jusqu’à mon réveil de tout à l’heure (il est 1 heure du matin), où je me suis relevé pour écrire un peu et lire la préface aux Œuvres du naturaliste Jean-Marie Pelt..

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    Gustave Thibon : Le grand amour : celui que ses blessures font inaltérable. »

  • Mémoire vive (90)

    Jean Dubuffet : « L’homme de culture est aussi éloigné de l’artiste que l’historien l’est de l’homme d’action ».

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    J’étais un peu triste, l’autre soir à Amsterdam, triste et furieux contre moi-même après avoir constaté que j’avais oublié, sur un banc de la Verhulststraat, ma tablette magique iPad Mac leNomade.

    Unknown-10.jpegJ’étais triste parce que s’y trouvaient une trentaine d’images de la vie captée, deux heures auparavant, dans le délire vibrionnant et soleilleux du Vondelpark où tourbillonnaient des milliers de jeunes gens en fleur de tous les âges; et furieux à l’idée d’avoir manquéd’attention durant cet espace-temps de rien du tout.

    Ensuite, n’y croyant guère, je m’étais pointé le lendemain et le surlendemain au Bureau des Objets Perdus, où la même dame accorte m’avait présenté deux tablettes paumées par telle ou tel autre écervelé ; et lorsque je regagnai La Désirade j’avais plus ou moins fait mon deuil du Nomade quand un téléphone d’Amsterdam, trois jours plus tard, m’apprit, par la voix d’une certaine Aimée, diplômée à New York en technologie de la mode et coach spirituel à l’international, férue de yoga et de développement personnel, qu’elle avait retrouvé et pris soin de ma tablette dont j’avais, entretemps, fait mettre toutes les données à la corbeille...

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    garcin.jpgÀ propos de corbeille, en lisant les Vétilles de Christian Garcin, dont je me sens proche à divers égards, à la fois pour la forme kalédidoscopique de ce recueil et pour la « musique » méditative qu’il y filtre, sans parler de nombreux recoupements relevant du nomadisme lecteur ou voyageur, je note ceci : « Le rêve est la corbeille sur l’écran de l’ordinateur : grâce à lui on se débarrasse de certains souvenirs, qui sinon encombreraient la mémoire ».

    Puis je lis ceci encore, sous la plume de Garcin, rapport au rêve: « Plongeant chaque nuit dans cette eau noire du sommeil, j’y pêche parfois sur le réveil, à l’approche de la surface, des images qui sont comme des souvenirs oubliés ». 

    Or les images que je pêche« sur le réveil », pour ma part, sont plutôt des souvenirs à venir, ou des messages d’une mémoire dont je n’ai aucune conscience claire et qui est, comme celle de Proust, ni du passé ni du présent mais d’un temps hors du temps que les mots font émerger, et là Garcin cite Pascal Quignard pour faire le joint : « L’écriture est au langage ce que le rêve est à la vie.

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    Unknown-11.jpegEn lisant, dans la nouvelle Histoire de la littérature en Suisse romande, les pages consacrées à ces dernières décennies, je suis sidéré par leur platitude et leur propension générale au blanchiment du texte, contre tout engagement réel et personnel et au dam de tout contenu non convenu.

    C’est là le règne de la pseudo-objectivité pseudo-scientifique, sur fond d’intense grenouillage provincial, où ces messieurs–dames distribuent leurs bons points en prétendus spécialistes autorisés. Le ton général est docte et morne, c’est le règne des cuistres de facs fondus en sociologisme littéraire et des patronnesses commises à la surveillance du littérairement correct. Tout ce qui dépasse les cadres de ce formatage académico-mondain est scrupuleusement ramené à la norme admissible.

    Assez significativement en outre, les prétendus spécialistes se raccrochent, en ce qui concerne la littérature la plus vivante de ces dernières années, aux références précuites dont Wikipedia sert désormais les raccourcis à foison.

    Bref, il y a là, comme en creux, et à reconstituer dans un roman satirique, le portrait de groupe d’une poignée de caciques des pouvoirs universitaire ou médiatique assez significatifs d’une mentalité culturelle suissaude à la fois sourcilleuse et confite de pleutrerie.

    Mais que peut-on demander de plus à des pharmaciens, selon l’excellente typologie de Ludwig Hohl, que de rédiger de petits formulaires et de classer de petits flacons sur de petits rayons bien protégés de toute poussière ?

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    pic061205-cheever100.jpgJe lis ces jours Falconer de John Cheever, l’un de ses derniers romans évoquant la (sur)vie du junkie fratricide Farragut dans la prison éponyme, et je lis en parallèle Avec les chiens d’Antoine Jaquier, qui s’attache aux effets collatéraux liés à la sortie de taule d’un tueur de jeunes garçons rappelant évidemment « notre » sadique de Romont.

    John Cheever est un grand écrivain, le meilleur nouvelliste américain du second demi-siècle, dont l’extrême porosité sensible et l’intelligence des comportements humains,en interaction avec l’évolution de la société, fondent l’observation tous azimuts et, aussi, la narration aussi férocement précise qu’ombrée de folie sur fond de tendresse. J’ai découvert John Cheever bien tardivement, et j’en aurai bientôt tout lu après avoir lu toutes les nouvelles d’Alice Munro, autre observatrice pénétrante de l’humaine engeance.

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    images-1.jpegÀ côté de ces deux-là, à son deuxième livre, Antoine Jaquier pourrait faire encore petit garçon, surtout qu’il s’attaque à un sacré morceau. L’approche d’un tueur pervers, dans un roman qui n’est pas un polar, et même en modulant les point de vue alternés du père d’un des garçons assassinés et du seul survivant des crimes de « l’ogre de Rambouillet », n’est pas une sinécure, mais Jaquier s’y est risqué et je suis très curieux de voir comment il tire son épingle de ce jeu dangereux.

    En tout cas, dès les 33 premières pages du livre, on est pris en crescendo malgré le cadre un peu sage du présent de l’indicatif et le côté très factuel de la narration ; mais dès le récit du garçon réduit à l’état de chien terrorisé-fasciné par celui qui l’a kidnappé, quelque chose se passe et le roman devient prenant – mais à plus tard le « bilan ».

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    Ce qu’attendant je lis, aussi, L’autre Simenon de mon compère Patrick Roegiers, grand tempérament d’écrivain lui aussi , et par « le fond » et par « la forme ». 

    Celle-ci bouillonne dès les premières pages de cette évocation de la Belgique fasciste des annés 40, à commencer par un flamboyant portrait de Léon Degrelle, tribun rexiste préparant le terrain de la collaboration, avant l’invasion allemande, en cristallisant tous les mécontentements du populo wallon d’avant guerre et dont un discours de vélodrome séduit tout à coup le frère cadet de Georges Simenon.

    Mais là encore, j’attends d’avoir achevé la lecture de ce nouveau roman de Roegiers, à paraître chez Grasset, avant de nouer la gerbe de mes notes. 

    patrickroegiers.jpgD’emblée, cependant, l’écriture de l’ami Patrick fait florès dans sa manière franco-flamande d’expressionniste extraverti, qui ponctue sa narration de couplets rappelant les chœurs ou les ritournelles de L’Opéra de quat’sous…

     

     J’écris « l’ami Patrick » en dépit de l’aspect sporadique de nos échanges, cependant poursuivis depuis notre première rencontre, au salon du livre de Balma, il y a bien quelques années de ça. C’est là aussi que j’avais rencontré Lambert Schlechter, dont plusieurs des livres m’ont enchanté depuis lors et que je retrouve sur Facebook, et là encore que j’ai fait la connaissance de François Emmanuel, autre compatriote de Simenon dont j’ai tant aimé les derniers romans.

    Or un soir, à Balma - et Daniel de Roulet présent lui aussi m’en serait témoin -, Patrick Roegiers, à une table ronde dont l’animateur avait très mal préparé ses présentations, nous surprit tous en prenant soudain l’initiative de se présenter lui-même en les termes les plus objectivement élogieux et les plus subjectivement admiratifs ! Faconde d’Eulenspiegel ! Bluff charmant que devraient imiter aujourd’hui les artistes et les écrivains dont on aimerait que la modestie les étouffât !

    Unknown-13.jpegÀ quand les grands papiers rédigés par les auteurs eux-mêmes ? Quand Jean-Michel Olivier expliquera-t-il, en pleine page du Temps, combien la parution de L’Amour nègre a marqué la littérature romande par sa thématique et sa verve langagière ?! Quand enfin JLK, génie méconnu sauf de son chien Snoopy, rappellera-t-il aux foules médusées que la publication du Viol de l’ange, roman virtuel incorporant, avant la lettre, toutes les techniques actuelles de l’inter-communication simultanée, dans le récit polyphonique d’une tragédie contemporaine, fit date lui aussi ?! 

    Mais assez parlé de lecture et assez déliré, car il faut bien écrire un peu, tout demême, et même beaucoup.

     

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    Je reviens donc, ce matin, à mon roman en chantier intitulé La vie des gens, dont je finis de recopier à la main (écriture verte sur cahier ligné de la série Paperblanks) le cinquième chapitre, intituléL’Ami secret par référence à Ruysbroeck l’Admirable : « Ah ! la distance est grande entre l’ami secret et l’enfant mystérieux. Le premier fait des ascensiosn vives, amoureuses et mesurées. Mais le second s’en va mourir plus haut, dans la simplicité qui ne se connaît pas ».

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    Dans ses Vétilles, Chistian Garcin cite Cingria s’exprimant à propos du genre romanesque :« Je hais le roman qui n’a plus aucun rôle puisque les dames sont en short et qu’il n’y a plus de société ».

    CINGRIA5 (kuffer v1).jpgOn ne prendra jamais les opinions de CharlesAlbert pour vérité gravée dans le marbre, vu qu’il le dit lui-même :« je sais bien que je dirai le contraire tout à l’heure, oui, mais tout à l’heure est tout à l’heure et ce n’est pas maintenant ».

     

    Léautaud ne comprenait rien à Proust, Nabokov dit sur Faulkner des idioties professorales, et l’on n’imagine pas Cingria, merveilleux lecteur de Chesterton, apprécier Simenon ou Houellebecq.

    À la ménagerie des lettres, on ne demandera pas au casoar de « comprendre » la hyène ni à celle-ci de frayer tranquillement avec la palombe. 

    On peut concevoir, ainsi, que les doctes pédants rédacteurs de l’Histoire de la littérature en Suisse romande réduisent le roman à succès de Joël Dicker à un roman « sur » la fabrication d’un best-seller, bel exemple de blanchiment d’une polyphonie romanesque aux composantes riches du double point de vue des signifiés et de l’epos narratif.  

    Mais les pharmaciens n’ont pas besoin de lire un livre pour en juger vu qu’ils ont la morgue assurée du dromadaire drogué au valium et la myopie de la taupe bromurisée.

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    En ce qui concerne mes écrits, les auteurs de l’ Histoire de la littérature en Suisse romande, avec le dédain digne de dignes dindons, les réduisent, au plus, au rang d’éléments anecdotiques d’un journal à digressions autobiographiques, sans un mot sérieux sur le contenu des 2000 pages publiées  de mes Lectures du monde, une ligne sur les 400 pages du Viol de l’ange loué par Michel Butor et Yves Velan, la moindre citation de mes nouvelles et autres proses poétiques de Par les temps qui courent, Le sablier des étoiles et Le maître des couleurs, entre quinze autres livres – mais de quoi je me mêle alors qu’on a tant à faire à blanchir le texte et le sous-texte !

    Dois-je d’ailleurs me plaindre d’être systématiquement boycotté, depuis quinze ans, par la patronnesse du Temps, véritable instance policière du littérairement correct, qui juge en pionne et sans aucune passion ?

    IsabelleRuf1.jpgAprès tout, j’ai écrit dans mes carnets ce que je pense de cette pétufle, et je n’ai que ce que je mérite. De la même façon, j’ai écrit plusieurs fois ce que je pensais du triste diacre présidant désormais au Centre de Rumination des Langueurs Romandes, qui donne le ton dans son cénacle de petits lettreux caqueux, et que puis-je espérer de mieux que d’être snobé par ce héron pincé ?

     Je devrais plutôt remercier ces deux-là de me fournir les éléments de deux personnages significatifs du milieu littéraire, à étoffer naturellement, dans mon roman, tant ils sont l’un et l’autre inconsistants,et que j’appellerai donc La Pétufle et le Héron coincé, ou La Berlue et le Manchon mité.

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    Quant au roman, tout au moins comme je le vois actuellement - et que les femmes soient en shorts ou en strings stricts -, il me semble une cristallisation de la pensée qui suppose un engagement plus conséquent et plus intense que le simple exercice de la notation quotidienne. 

    Celle-ci va pour ainsi dire de soi, sans effort de transposition, que ce soit dans le flux de la correspondance ou du journal (intime ou extime), alors que la fiction seule aménage un espace qu’on peut dire romanesque.

    Renard.jpgLes romans de Jules Renard - et cela vaut dès le récit autobiographique de Poil de carotte, mais bien plus avec L’écornifleur ou Les cloportes – instaurent un autre rapport, avec le lecteur, que son fameux Journal, si passionnant que soit celui-ci. Paul Léautaud, en revanche, même dans Le petit ami, ne franchit jamais la ligne rouge de la fiction, ce qui n’ôte rien évidemment à sa qualité d’écrivain.

     

    L’espace romanesque ne se borne pas à une convention de genre : c’est un lieu particulier, qui instaure une relation particulière entre l’auteur et le lecteur, à équidistance de l’un et de l’autre.  

     

    À cet égard, les « romans » d’un Philippe Sollers, dont l’espace est plus celui du récit d’autofiction ou de la chronique, comme il en va des« romans » de Céline », que du roman à proprement parler, se caractérisent en cela qu’ils ne laissent aucune autonomie à leurs personnages et que l’auteur ne cesse d’imposer saprésence au lecteur, sans truchements.  

    Rien de cela chez un Balzac ou un Simenon, purs romanciers s’il en est, mais il me semble que Proust représente un cas à part, dont la Recherche ouvre bel et bien un immense espace romanesque peuplé de personnages sculptés en ronde-bosse, comme il en va de ceux de Robert Musil ou de Thomas Mann.

    Cela noté sans esprit dogmatique aucun, pour mieux distinguer deux types de démarches non exclusives mais dont je perçois d’autant mieux, personnellement, ce qui les distingue, que je les ai pratiquées avec un égal bonheur, tout en trouvant dans la fiction une plus grande liberté que dans mes notes journalières.

    Witkacy2.jpgQuant aux deux figures tutélaires de mon premier panthéon littéraire, à savoir Charles-Albert Cingria et Stanislaw IgnacyWitkiewicz, elles sont à jamais irréductibles à aucun genre et ne peuvent donc qu’être l’objet de la plusgrande suspicion des pharmaciens et autres blanchiseurs de texte et de sous-texte.

     

    Sur quoi je retourne aux fleurs, selon la formule de Michaux : « Le matin, quand on est abeille, pas d’histoire, faut aller butiner »…

     

    °°°

    Ce qu’il y a de très intéressant, dans le roman d’Antoine Jaquier, est sa façon de montrer comment, dans la société actuelle, la violence engendre la violence, chose évidemment connue depuis longtemps et, plus original, comment le délitement des moeurs fait de tout un chacun un monstre possible. 

    À partir d’un thème central généralement traité dans un climat de pathos ou, à l’opposé, sur le ton de la froide objectivité psycho-sociologique, Avec les chiens tire une somme d’observations à la fois inattendues et révélatrices, notamment sur le rôle des femmes plus ou moins délaissées et délaissant leurs enfants dans la foulée…

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    Un reportage éberluant, sur ARTE, documente la vie quotidienne de « la plus grande famille du monde », quelque part au nord de l’Inde, fondée et chaperonnée par un patriarche hilare de 70 ans, entouré de quelque 39 épouses, 90 enfants et 33 petits-enfants, et dirigeant parallèlement une secte inspirée par la Bible mais ne reconnaissant pas la divinité du Christ (ce qui n’enchante pas le pasteur du coin), qui n’est pas sans rappeler les mormons de Salt LakeCity que la brave Lina Bögli, à la fin de ses pérégrinations autour du monde, espérait convaincre de renoncer à la polygamie avant de découvrir que ce mode de vie n’était pas, en somme, pire que celui de maintes familles ordinaires.

    Pour ma part, je suis toujours et encore émerveillé par la diversité des inventions humaines et me garderai bien de juger cette famille-là au sein de laquelle, au demeurant, je ne tiendrais pas une heure… 

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    Ma première esquisse de La vie des gens date de décembre 2013, sous la forme d’une nouvelle découlant de la lecture intégrale des short stories d’AliceMunro et prolongeant mes récits du Sablier des étoiles et du Maître des couleurs. 

    Le premier personnage qui m’a intéressé, que j’avais prénommé Edgar, évoqué par une certaine Olga – sa première maîtresse devenue son agent littéraire à l’international quand il a accédé au statut de tête de gondole -, était un écrivain devenu célèbre après la publication d’un opuscule minimaliste genre Delerm, incarnant par ailleurs un despote littéraire comme j’en ai observé quelques-uns (Philippe Delerm n’est est sûrement pas un…), vouant un culte sans partage à leur œuvre et à leur personne. 

    Cela a donné une vingtaine de pages assez sarcastiques, mais ensuite le prénom de Nemrod m’est apparu, avec l’idée de faire de celui-ci le personnage central,mais jamais présent, d’un roman choral aux multiples regards croisés surl’énergumène ; puis le personnage de Jonas, fils de Nemrod, s’est imposé en contrepoint.

    La première nouvelle, devenue chapitre d’un roman, a donc été repoussée en deuxième position, tandis que Jonas, la quarantaine passée et séjournant à NewYork chez une vieille aveugle du nom de Lady Light, ancien médecin colonial et romancière sous pseudonyme, devenait un personnage aussi important, sinon plus, dans le roman, que Nemrod. Sur cette première lancée, le roman s’est constitué en arborescence par l’intégration de multiples personnages tirés de ma mémoire affective personnelle ou de mes lectures, sur deux lignes thématiques majeures à savoir : que la vie a-t-elle fait de nous à travers les années, et comment défendons-nous notre immunité personnelle.

    Un jour, le romancier genevois Jean-Claude Fontanet me disait que ses personnages étaient des sentiments ou des idées qui demandaient à s’incarner, et c’est ça aussi que j’essaie de cristalliser par le truchement d’une vingtaine de personnages, où les femmes et les enfants comptent pour beaucoup : autant de sentiments-idées de la vie mis enrelation par le cœur, le corps et l’esprit.

    Aussi, La vie des gens est une espèce de lanterne magique à la gloire de la fiction, dont le Romancier, démiurge de la narration que j’introduis comme un personnage et qui ne se confond pas tout à fait avec l’auteur, fait son job en connivence avec les personnages en train de vivre le roman comme un jeu derôles.

     

    Aymé5.JPGDans une nouvelle mémorable, Marcel Aymé confrontait un écrivain avec ses personnages, plus ou moins furieux des rôles qu’il leur avait distribués. Pour ma part, j’imagine un premier brain storming, entre le Romancier et les personnages principaux du roman, histoire de faire connaissance et de s’entendre, plus ou moins, sur qui fera quoi et comment – il va de soi que l’Editeur prend à sa charge les frais de cette première réunion de travail…

     

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    L’élément comique de La vie des gens procède du regard croisé, porté sur un littérateur convaincu d’être le centre du monde – comme pas mal de littérateurs à vrai dire -, par de femmes et des enfants, ou de vieux sages alliés de près ou de loin au parti des femmes et des enfants. 

    Mon intention n’est pas de porter aucun jugement moral ou psychologique sur Nemrod, qui n’est pas pire ni meilleur que le fameux Eloi de Jules Renard, parangon du littérateur, mais de sourire de ses ridicules sans le réduire à ceux-ci. 

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    Sartre3.jpgIl y a quelques années de ça, la lecture du Grand mensonge des intellectuels de Paul Johnson, daubant sur les aspects« trop humains » de grands personnages tels Rousseau ou Tolstoï, Marx ou Brecht, Sartre ou Ibsen, m’avait intéressé sans me convaincre vraiment, dans la mesure où se percevait, chez l’auteur, autant que la légitime résistance àla jobardise, une sorte de revanche de la bonne moyenne contre les manifestationsdu génie.

     

    Or j’ai toujours été touché, pour ma part, d’apprendre que tel homme illustre ou tel grand écrivain, un Napoléon ou un Victor Hugo, un Proust ou un Faulkner accusaient telle ou telle faiblesse qui, loin de m’inciter à les rejeter, me faisait trouver encore plus admirable leur action ou leur œuvre. 

    Charles-Albert Cingria buvait excessivement, Montherlant courait après les très jeunes garçons, Simenon sautait trois femmes par jour, et Patricia Highsmith ne le lui cédait en rien avec ses tribades, et alors ? Alors ces braves gens ont d’autant plus de mérite d’avoir fait mieux que de se cuiter ou de se livrer à la copulation basse, pour notre chaste ravissement.

    °°°

    N’ayant jamais cherché aucune forme de reconnaissance sociale, je n’ai pas à me lamenter du fait que les « instances de consécration » locales tardent à reconnaître mon travail - et voilà tout, me dis-je ce matin, non sans me rappeler que tous, tant que nous sommes, nous avons besoin de reconnaissance, etc. 

    °°°

    Ce qui m’intéresse, dans le développement d’un roman, c’est son aspect souvent inattendu, relevant parfois des« messages » du subconscient ou d’on ne sait quoi d’autre, fantasmes ou liaisons révélatrices, délires moins absurdes qu’on aurait pu le croire.

    Dans La Vie des gens, j’aspire à une liberté de narration totale, qui n’exclut ni la vraisemblance psychologique ou sociale, ni la fantaisie, ni non plus la mise à distance humoristique, plus affectueuse cependant que méchante.

    Highsmith25.JPGPourtant je n’exclus pas la méchanceté, qui peut être tonique. Je pense aux pestes que sont une Ivy Compton-Burnett ou unePatricia Highsmith, un Martin Amis, un Gore Vidal ou un Nabokov. 

     

    Je distinguerai donc la bonne vacherie du vilain esprit de dénigrement ricaneur frotté de mesquinerie envieuse ou d’aigreur.

     

    °°°

    Je découvre, dans la préface de Maurice Pons aux Voyages de Gulliver, que Swift est le premier auteur moderne à pratiquer ce qu’on pourrait dire la satire panique, consistant à pousser l’atrocité jusqu’à l’absurde.  

    Ainsi, dans sa Modeste proposition pour empêcher que les enfants d’Irlande ne soient une charge à leurs parents et à leurs pays, suggère-t-til rien de moins, avec toute l’apparence du sérieux, que de les livrer à la consommation comme viande de boucherie. Et le préfacier de conclure : « Swift vient d’inventer un nouveau genre littéraire , la polémique par l’absurde et par l’atroce, mêlant, sous les apparences du plus profond sérieux, l’humour macabre et la souriante férocité ». 

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    Le Petit Bout de Femme de Kafka est un personnage important, très intéressant repoussoir comique en son hostilité à toute forme d’originalité et de créativité quelconque. C’est la surveillante par excellence. Pierre Gripari y voyait une incarnation du Dieu vétilleux de l’AncienTestament, mais j’y discerne aussi, dans une plus immédiate proximité, la projection du démon mesquin - petit fonctionnaire ou retraité maniaque -, de la pionne revêche, du pharmacien hygiéniste de Ludwig Hohl ou de la cheffe de projet de l’Entreprise Helvétique.

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    Il y a, dans l’élément reptilien de notre complexion psychique, un trait démoniaque qu’il vaut la peine d’observer et de décrire tranquillement. 

    L’obsession sexuelle en est un aspect, mais sûrement le plus superficiel dans ses états actuels qui font de l’extase érotique un simulacre à grimaces et, significativement, l’objet d’une exploitation commerciale voire industrielle éhontée. Or il ne s’agit pas d’avoir honte : il faut regarder la réalité en face.

    °°° 

    âne.jpgNotre frère l’âne ne cesse de nous rappeler notre condition de mortels, et pas seulement au sens où l’entendait saint François impatient de se libérer de la chienne sensualité et se morigénant lui-même par procuration : « Il faut donner à notre frère le corps un picotin suffisant, mais alors, s'il grogne, sachez qu'il faut faire sentir l'éperon à cette bête paresseuse, et que cet âne nonchalant a besoin de l'aiguillon. »

     

    Or, en ce qui me concerne, je serai plus à l’écoute de ce frère qui m’a dit à sa façon ce que, demain, le médecin me dira à la sienne.Opération ou pas ? 

    Pas de quoi s’affoler, mais notre frère l’âne a droit à nos égards, et j’entends bien faire plus attention à lui ces prochains temps.

     

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    Et si Dieu, non pas le Dieu Tout-Puissant chef des tribus et des armées, mais Dieu le fragile et le miséricordieux qui nous connaît mieux que nous nous connaissons, était la part la plus humaine de l’inhumaine création ?

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    Ce soir à la télé, que je regarde de plus en plus rarement, l’émission Temps présent consacre un reportage, hélas bien superficiel, à la question des relations de voisinage empoisonnées, relançant indéfiniment la brouille des deux Ivan de Gogol.

    Monsieur Untel se dit incapable de trouver le sommeil parce que la voisine du dessus déplace un canapé. La quasi totalité des habitants d’un immeuble en co-propriété dénoncent unanimement les menées d’une nouvelle arrivée particulièrement irascible qui monopolise l’usage de la chambre à lessive. Un couple de retraités prend en grippe ses voisins pour une question de parking et de poulailler illégal. Une femme seule se dit harcelée par un voisin qui ne supporte pas qu’elle laisse sa fenêtre ouverte. Tout cela ponctué de plaintes en justice et de procédures parfois onéreuses, sur fond de ressentiment exacerbé.

    Nous avons vécu cela en ville, avec un voisin taré dont la pompe de l’immense aquarium, le plus souvent en son absence, se mettait à siffler au point de réveiller les locataires de tous les étages. 

    Et puis quoi ? Et puis rien. J’ai menacé un jour le paltoquet de lui casser la figure, mais rien n’y a fait. Ma nièce et son compagnon, qui ont repris l’appartement, ont hérité du con, mais cela mérite-t-il une émission qui ne va plus loin que de constater que les cons le sont et le restent ? 

    Jaccottet18.jpgCe vendredi 31 juillet. – Je reviens ce matin à Philippe Jaccottet, dans Une transaction secrète, où il évoque les poètes qui lui sont proches, comme à une source ou, plus exactement en l’occurrence, comme à un sourcier veillant sur maintes sources d’autres poètes tels Maurice Scève ou Paul Celan, Hölderlin ou Rilke, et commentant leurs œuvres avec autant de pénétrantegénérosité que de rigueur jamais raide et d’originalité, tout en multipliant les références et les mises en rapport éclairantes.

    On a parfois (moi compris) taxé Jaccottet d’évanescence, mais ces textes sont d’une netteté et d’une fermeté, d’une lucidité et d’un art de la nuance qui nous font mieux percevoir, des années après leur publication en revues ou dans les journaux, la dégringolade de la critique littéraire actuelle.

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    Rozanov dans ses Feuilles tombées :« Nous n’aimons pas selon notre pensée, mais pensons selon ce que nous aimons. Même dans la pensée, le cœur vient en premier ». 

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    Matisse20.JPGUne exposition rassemblant plusieurs peintres autour de l’un d’eux (ces jours lescontemporains plus ou moins proches de matisse, chez Gianadda) est toujoursintéressante en cela qu’elle nous permet de mieux trier le tout-venant d’écolede l’œuvre unique et incomparable, parfois unique et incomparable dansl’ensemble d’une œuvre, comme ici tel petit Bonnard ou tel petit Vlaminck queje reviendrais bien dérober la nuit.

     

    Matisse18.JPGComme je l’ai vu récemment à Amsterdam, Matisse n’est jamais réductible à une école, ni Picasso non plus, même s’il y du fauvisme chez Matisse et du cubisme chez Picasso. Mais s’agissant de ces deux génies purs, je saisis mieux, devant deux natures mortes accrochées l’une à côté de l’autre, chez Gianadda, pourquoi j’aime tant Matisse et tellemant moins Picasso…

     

    Ce samedi 1er août. – La Présidente de la Confédération, socialiste soft et propre sur elle, parlait hier soir à la télé romande, assise sur un banc surplombant la vieille ville de Berne, et peinant un peu à formuler des phrases dans son français chancelant ; mais aujourd’hui, les platitudes qu’elle a débitées la vieille à l’oral se tenaient un peu mieux dans son discours bien écrit mais non moins lisse, où les mots « politique » et« responsabilité » renvoyaient vaguement à une réalité suisse, européenne et même mondiale, sans que rien ne soit dit pour inquiéter ou déplaire - pas un mot sur l’asile dont elle a la charge, juste quelques allusions à ceux-là qui se servent des initiatives populaires à seule fin politicienne, suivez mon regard mais n’en disons pas plus…   

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    Quand je parle de « froid aux mots », je pense surtout à l’idéologie et à la langue de bois qu’elle produit, tant en matière de politique que dans le discours religieux. 

    En ce qui me concerne, je l’ai toujours perçue comme un langage « dur » plaqué sur une réalité « molle ».  

    JLK79.JPGAu tournant de ma vingtième année, j’essayais de penser et de parler en marxiste, mais cela sonnait faux à mes propres oreilles,et je me suis dit plusieurs fois que le type qui parlait là n’était « pas moi ». 

    Pour une assemblée générale extraordinaire des étudiants, en automne 1968, j’avais été chargé, par le comité de la Jeunesse progressiste, de composer un texte portant sur je ne sais plus trop quoi - probablement l’instrumentalisation du savoir par la classe dominante au profit du Grand Capital-, et je m’étais enferré dans une redoutable dissertation truffée de références à Althusser et Lukacs, avec des touches de Gramsci et de Marcuse, qui avait très mal passé dans le grand auditoire bondé tant la chose était abstruse et pontifiante – et je me souviens du sentiment de dédoublement qui m’avait fait me moquer de moi-même, comme cette autre fois, la même année, où un journaliste marxisant de la télé romande m’a interviewé sur la portée des idées de Marcuse sur « les masses ».

    En revoyant la séquence dans les archives de la TSR, l’année dernière chez Pascal Rebetez, je me suis trouvé bien joli dans mon costume de velours côtelé tout neuf, et de m’entendre parler de« Marcuse et les masses » m’a cette fois attendri, alors que j’avais éprouvé, le soir de la diffusion de l’interview, cette même sensation très contrariante que « ce n’étai pas moi », confinant à l’humiliation voire au malaise existentiel…

    Par la suite, le « froid » de la langue de bois idéologique, qu’il soit question de politique ou de religion,m’a toujours paru lié à une dureté d’âme et de cœur et à certain ricanement méchant que je crains plus que tout aujourd’hui…

     

    Rozanov.jpgÀ La Désirade, ce dimanche 2 août. – En reprenant ce matin (il est 5 heures, ma bonne amie dort) la lecture des Dernières feuilles de Vassily Rozanov, je tombe sur cette page du 11 mars 1916 dont je pourrais contresigner chaque mot, ou peu s’en faut, un siècle plus tard : « La métaphysique vit non parce que les  homme « ont envie » mais parce que l’âme elle-même est métaphysique.

     

    La métaphysique est soif.

     

    En vérité elle ne tarira pas.

     

    C’est la faim de l’âme. Si l’homme savait tout « jusqu’au bout », il s’approcherait du mur (de sa compétence) et dirait : « Là il y a quelque chose » (derrière lemur).

     

    Si devant lui tout s’éclairait, il s’assiérait et dirait : « je vais attendre ».

     

    L’homme est infini. Son essence même est l’infinitude. Et la métaphysique sert à exprimer cette infinitude.

     

    « Tout est clair ». Il va dire alors : « Eh bien, je veux de l’obscur »

     

    Aucontraire tout est sombre. Il va hurler : « J’ai soif delumière. »

     

    L’homme a soif « d’autre chose ». Inconsciemment. Et c’est de là qu’est née la métaphysique.

     

    « Je veux jeter un coup d’opeil de l’autre côté. »

     

    « Jeveux aller jusqu’au bout. »

     

    « Je mourrai. Mais je veux savoir ce qu’il y aura après la mort. »

     

    « Interdit de savoir ? Alors je vais m’efforcer de voir en rêve, d’imaginer, de deviner, d’écrire là-dessus un poème. »

     

    Oui. Des vers. Eux aussi sont métaphysiques. Les vers, le don de la poésie, ont la même origine que la métaphysique.

     

    L’homme parle. Il semblerait que c’est assez. « Dis toiut ce que tu as àdire . »

     

    Soudain il se met à chanter. C’est la métaphysique, l’esprit métaphysique. »

     

    Je me demande souvent pourquoi, depuis 40 ans, je n’ai cessé de revenir à Rozanov, que Dimitri et Czapski m’ont fait découvrir au tournant de mes vingt-cinq ans.« Voilà, ce livre a été écrit pour vous », m’avait dit un soir Dimitri en me faisant cadeau de l’édition Gallimard de La Face sombre du Christ, assortie d’une longue préface de Josef Czapski. Or, cette page que je viens de lire est la réponse : à cause decette âme, à cause de la musique de cette âme, à cause de ce que filtre cettemusique, en moi, de l’âme du monde.

     

    Rozanov n’a jamais écrit de poème, mais la poésie qui émane de ses pages estincomparable, que je retrouve chez Annie Dillard, pas plus poète que le penseur russe. Mais je reprends presque tous les jours Au présent et je retrouve ce même flux de l’âme d’une personne qui participe de l’âme du monde le plus physique qui soit en apparence, dont Teilhard voyait l’incandescence.

     Je lisais l’autre jour Une transaction secrète de Philippe Jaccottet, rassemblant les écrits de celui-ci sur les poètes, et là aussi j’ai été saisi par la poésie profonde, vivante, précise,minutieuse, aimante, de ces multiples approches, plus pénétrantes les unes que les autres, qu’il s’agisse des formes sublimées de Maurice Scève ou de la seconde naissance vécue par Hölderlin, de sa rencontre d’Ungaretti ou du retour à la lumière de Rilke, entre tant d’autres modulations de l’expérience poétique « métaphysique », jusque chez de supposés matérialistes purs à la Francis Ponge.

    Il n’y a pas de grande critique, me semble-t-il, sans poésie. Rozanov cesse d’être poète quand il ferraille dans les domaines politique ou théologique, mais son âme est ailleurs. Dès qu’il donne dans l’idéologie, il s’empêtre, comme Dimitri s’y empêtrait, alors que Czapski y échappait.

    Dillard.jpgAnnie Dillard, comme Simone Weil, est une grande voyageuse à tous les sens du terme, mais qu’elle parle sciences naturelles ou tradition hassidique, formation des déserts ou scandale des malformations de naissance, par exemple chez les nains à tête d’oiseau, toujours elle retrouve cette intonation que Rozanov dit métaphysique, où la tendresse le dispute au refus de s’abaisser.

     

    La platitude de la critique universitaire actuelle, ou l’insane zapping à quoi se réduit de plus en plus le piapia culturel des médias, se reconnaissent à cela : plus trace de poésie, plus d’attention réelle, plus de chaleur, plus d’abandon généreux, plus rien que de l’habileté mécanique et répétitive, plus rien que de l’idéologie maquillée en prétendue science, plus rien que des mots d’ordre de pions policiers ou des formules publicitaires à la retape du tout est fun

     

    Une page de Philippe Jaccottet, une page d’Annie Dillard, une page de Vassily Rozanov et tout devient plus clair - sans renier l’obscur, tout devient plus réel et lumineux.

     

    °°°

    Ramallah277.jpgEt ce soir, descendant en voiture sur Les Avants, avec les chiens, direction le Sapin Président se dressant sur l’autre versant du val suspendu, j’entends, à la radio romande, le correspondant à Jérusalem Charles Enderlin, au seuil de la retraite, parler du présent et de l’avenir probable d’Israël, avec une clarté pessimiste qui semble exclure l’espérance de deux Etats et présager la probabilité d’un seul pays dans lequelles Palestiniens seront de plus en plus nombreux et voteront tandis que les jeunesIsraéliens feront de moins en moins d’armée sous des prétextes de plus en plusreligieux, avec une bombe atomique à la cave et la bénédiction des States à larabbinocratie – enfin cela c’est moi qui l’ajoute.

    Maisj’en reviens à la poésie, à savoir la vraie réalité. Non la poësie éthérée plusou moins spiritualisante qui a, le plus souvent, détourné la littérature romandede la réalité réelle, mais la musiquepensante qui traduit le plus-que réel de notre présence au monde.

    °°° 

    Czapski13.JPGRozanov est le grand poète de l’intimité, taxé de pornographie parce qu’il parle du sexe comme personne, d’antisémitisme parce qu’il aime le judaïsme comme aucun chrétien, ou d’antichristianisme pour sa façon d’accuser le Christ d’avoir stérilisé le monde. Rozanov mélange tout en écrivant n’importe où pour s’exprimer plus immédiatement (il écrit parfois sur la semelle de ses souliers,au bord de la rue des prostituées), comme Annie Dillard mélange tout, réfléchissant à la nature du Mal en visitant les lieux saints de Jérusalem ou s’interrogeant sur l’innocence d’un Dieu qu’on dit compatissant et qui semble plutôt impuissant à outrance, faible et peut-être divin à proportion de cette faiblesse.

    Enfin, de retour à La Désirade et retrouvant ma bonne amie et mes livres, j’ouvre le recueil de poèmes intitulé Halte sur leparcours, après avoir découvert en Samuel Brussell un poète qu’on peut dire aussi « métaphysique » dans ses épiphanies voyageuses, comme un Joseph Brodsky ou un Adam Zagajewski, dont je recopie ce morceau daté de mars1980, à New York, et intitulé À un poète de langue russe.

     

    « Comme la mouche sous le verre, le souvenir

    est prisonnier, l’instant est retenu dans sa

    valve,immobile. Une rencontre. La neige

    amassée en lourdes plaques sur les briques.

    La flèche de l’île perce les eaux du fleuve.

    J’en ignorais le lieu, vaste cité, l’époque,

    la marque d’une décennie. Baie éclatée,

    intérieur contenu d’une salle de café.

    Dialogue sur le fil d’une langue commune.

    Villes et fleuves lointains s’entrelacent. Son œuvre

    appartient à l’écriture cyrillique,

    sa foi a revêtu les soies des Evangiles.

    D’exil, sa mémoire amplifie les espaces

    vécus, sa propre voix s’insuffle un son nouveau,

    elle se libère de son parcours, champs de miroirs,

    fouettée, recréée de son propre sujet. »

     

    °°°

    SB-©-M.-Aznavour-200x300.jpgLa découverte d’un poète, chez l’éditeurde Rozanov (Samuel Brussell est le fondateur des éditions Anatolia) et proche, qui plus est, de Brodsky, que je lisais en novembre dernier sur les Zattere de Venise, et d’Adam Zagjewski, qui écrit de la poésie comme je l’aimerais et pas autrement – tout cela devrait non seulement m’enchanter mais me surprendre, et puis non, et puis oui puisque tout me surprend et m’enchante dans la présence irradiée de ce dimanche d’été.

     

    °°°

    Paul Valéry : « Chaque pensée est une exception à une règle générale qui est de ne pas penser ».

  • Chemin faisant (113)

     

     

    1451311_10204631507694483_6259088209245887559_n.jpgRepartir. – Après nos 7000 bornes de novembre dernier à travers la France atlantique et l’Espagne, via le Portugal, mon séjour de janvier en Tunisie et les échappées tous azimuts d’une vingtaine de films au tout récent Festival de Locarno, l’envie de me replonger dans le Haut-Pays romanche m’est venue avec celle de rencontrer enfin, chez lui, le peintre et sculpteur grison Robert Indermaur aux visions duquel je venais de consacrer une centaine de variations poétiques dans mes Tours d’illusion.

    Jusque-là, nous ne nous étions vus qu’une fois, mais je nous sentais en profonde complicité à de nombreux égards, à commencer par notre naissance, à cinq jours d’écart, en juin de la même année 1947, mais aussi pour nos goûts communs en matière d’art et de conception du monde.

    Or je me réjouissais d’autant plus de rencontrer ce descendant direct de Varlin et d’Hodler, maîtres non alignés quoique puissamment enracinés dans nos rudes terres, que le plus lamentable discours de fermeture et de pleutrerie sécuritaire repiquait depuis quelque temps dans notre pays sous l’influence d’un Christoph Blocher culminant dans la régression revancharde.      

     

    Suisse44.jpgDélire débile. – Autant dire que la lecture, en  train, de la dernière chronique de Jacques Pilet, dans L’Hebdo, intitulée Un air de délire, m’a paru aussi salutaire que le coup de gueule récent de l’ancien ministre UDC Adolf Ogi appelant lui aussi à faire barrage aux initiatives de plus en plus inquiétantes de son compère de parti. Wahsinn ! conclut Ogi - folie catastrophique!

    En pointant la rafale d’initiatives populaires que prépare l’UDC contre l’asile politique, la libre circulation des personnes, le sabordage de nos accords avec l’Europe et le rejet de la Convention européenne des droits de l’Homme,  Jacques Pilet conclut justement : « Un peuple, une nation, un Führer, tout le reste n’étant que bazar : voilà à quelle aberration mène le délire d’un homme et d’un parti ».

     

    07-08-Heimatschutz02.jpgLe château du parvenu. - En voyant défiler les paysages de notre beau pays aux fenêtres du train, j’ai pensé à nos enfants de plus en plus ouverts au monde – ne serait-ce que pour aller y travailler comme y furent contraints nos aïeux – et c’est avec un bonheur mêlé de rage que, saluant à la gare de Coire le violoneux d’Indermaur peint sur le mur, j'ai passé en mode voiture de louage pour gagner la vallée dans laquelle m’attendait mon ami l’artiste, à l’entrée de laquelle se dressent les murailles médiévales du château de Rhäzuns où Blocher le paysan parvenu se la joue  tyranneau national …

     

    10403160_10204628547620483_5941398342286536103_n.jpg

  • Chemin faisant (112)

    Tunis02.jpg

    L’étranger. - J’ai revu Taoufik trois fois durant les douze jours que j’ai passés à Tunis. Nous avons sympathisé dès la première, sur la terrasse du Grand Café du Théatre où j’étais en train de lire les Chroniques du Manoubistan. C’est lui qui m’a abordé et sans me demander, pour une fois, si j’étais Français ou Juif new yorkais. Il m’a dit avoir suivi les événements de la Manouba depuis Paris, où il enseignait l’histoire. Après quelques échanges je lui ai raconté le piratage de mon profil Facebook par ceux que j’appelais les salaloufs, le faisant bien rire;  je lui ai parlé de Rafik le mécréant ne discontinuant de les vitupérer, et c’est là qu’il a commencé d’évoquer son propre séjour chez son frère Ibrahim, la gueule qu’on lui a fait pour le manque de clinquant de ses cadeaux, et la métamorphose de sa belle-sœur Yousra, visiblement impatiente de transformer sa maison en lieu saint où lui-même se repentirait bientôt, devant tous, d’avoir épousé une Parisienne au dam d’Allah et de ses allaloufs. 

    Hippo.jpgLa deuxième fois nous nous sommes retrouvés, par quel hasard épatant, à proximité du pédiluve de l’hippopotame du zoo du Belvédère que je ne m’impatientais pas de ne voir absolument pas bouger. Taoufik était accompagné du petit Wael, son neveu de sept ans, qu’il m’avait dit inquiet de ses rapports avec Allah l’Akbar, et dont je vis surtout, pour ma part, la joie de courir d’animal en animal, jusqu’au petit de l’hippo tremblotant sur ses courtes pattes. En aparté, pendant que le gosse couratait sous le soleil, Taoufik eut le temps de me narrer la visite, chez Ibrahim, de son frère aîné l’éleveur de poulets, roulant Mercedes et pas encore vraiment remis de la chute de Ben Ali. Comme je lui avais répété les premières observations de mon ami Rafik sur l’ambiance générale de cette société où «tous font semblant », il m’a regardé sans me répondre, le regard lourd, triste et qui en disait long.

    Enfin nous nous sommes revus, la dernière fois, au souk des parfumeurs de la médina, où il venait de quitter son ami Najîb très impatient lui aussi de se trouver une femme française ; et c’est là qu’il m’a raconté le dénouement atroce des tribulations de la belle Naïma, littéralement lynchée par ses voisins, plus précisément : livrée à la police sous prétexte qu’elle avait reçu chez elle un homme non identifié comme parent. « Et c’est mon propre frère qui a fait ça ! » s’est exclamé Taoufik, qui m’avait dit la relation d’affection et de complicité, jusque dans leurs dragues, qui le liait à son benjamin : Ibrahim, que Taoufik avait surpris la veille en compagnie d’une prostituée, et qui venait de livrer Naïma aux flics, s’en félicitait vertueusement et s’en trouvait félicité par sa vertueuse épouse et leurs vertueux voisins…

    Au Foundouk El-Hattarine – Cette histoire odieuse, qui m’avait atterré autant que le pauvre Taoufik, impatient maintenant de regagner la France, m’a hanté plusieurs jours avant que, dans le même dédale du souk des parfumeurs, je ne me retrouve dans le patio de ce lieu de culture et d’intelligence que représente le Foundouk El-Hattarine.

    Tunis10.jpgÀ l’invite de l’éditeur Habib Guellaty, que j’avais rencontré à la Fondation Rosa Luxemburg, lors de la projection de La Mémoire noire d’Hichem Ben Ammar, je me réjouissais d’entendre, en lecture, le livre tout récemment paru d’Emna Belhaj Yahia, auteure déjà bien connue en ces lieux, intitulé Questions à mon pays et que j’avais acquis et lu d’une traite dans la première moitié de ma journée.  Philosophe de formation, romancière et essayiste, Emna Belhaj Yahia, dont je n’avais rien lu jusque-là, m’a tout de suite touché par la simplicité ferme et droite de son propos, qui se module comme un dialogue entre la narratrice et son double. Sans un mot lié aux embrouilles politiques du moment, ce texte limpide et sans trace de flatterie, m’a paru s'inscrire au cœur de l’être politique de la Tunisie actuelle, fracturé et comme paralysé dans sa propre affirmation. Revenant sur le paradoxe vertigineux qui a vu une société se libérer d’un dictateur pour élire, moins d’un  an après, les  représentants d’une nouvelle autorité coercitive hyper-conservatrice, l’essayiste en arrive au fond de la question selon elle, lié à l’état désastreux de l’enseignement et de la formation dans ce pays massivement incapable en outre, du point de vue des élites culturelles (écrivains, artistes, cinéastes) de présenter un front commun, identifiable et significatif. J'y ai retrouvé les questions que je n’ai cessé de me poser depuis trois ans et plus : où est la littérature tunisienne actuelle ? Que disent les cinéastes de ce pays ?  Comment vivrais-je cette schizophrénie dans la peau de mon ami Rafik ? 

    Or me retrouvant, ce soir-là, dans cette vaste cour carrée de l’ancien caravansérail où un beau parterre de lectrices et de lecteurs entouraient Emna Belhaj Yahia, j’ai été à la fois rassuré par la qualité des échanges, impressionné par les propos clairs et mesurés de l’écrivaine, et sur ma faim quand même, peut-être sous l’effet de cette lancinante et décapante lecture cessant de dorer la pilule ?

     

    Tunis2014 027.jpgL’inénarrable épisode. - J’étais un peu maussade ce matin-là. Il faisait gris aigre au Bonheur International, dont l’isolation défectueuse de ma chambre solitaire laissait filtrer de sournois airs glaciaux, mais il fallait que je fisse bonne figure, tout à l’heure, à la Radio tunisienne où j’avais été invité, avec Rafik Ben Salah, par la belle prof de lettres de la Manouba se dédoublant en ces lieux, au journal de treize heures.

    Titubant plus ou moins de fièvre le long de l’interminable enfilade d’avenues  conduisant de l’avenue Bourguiba à l’Institution en question – Rafik m’avait dit que j’en aurais pour dix minutes mais ne demandez jamais votre chemin  à Rafik Ben Salah -, je finis en nage, essoufflé, au bord de la syncope dans les studios décatis de la grande maison où l’on m’attendait avec impatience. Mon ami écrivain s’étant défilé entretemps, j’allais me retrouver seul au micro national à raconter mon séjour d’à peine douze jours. J’avais dit à la belle prof que je n'en voyais guère l’intérêt, mais elle s’était récriée et m'avait demandé "plus d'infos", aussi lui avais-je balancé par mail quelques données bio-bibliographiques concernant mon parcours terrestre incomparable et mes œuvres en voie d’immortalité. Comme tout auteur est un puits de vanité et que je reste ouvert à toute expérience, cette impro radiophonique en direct m’amusait d'ailleurs, finalement, en dépit des premières attaques de la toux . «On a dix minutes pile ! » m’annonçait à l'instant la belle prof présentatrice…

    Huit minutes plustard, j’avais à peu près tout dit, à la vitesse grand vlouf,  de mes observations et rencontres, les torturés de l’avenue Jugurtha et la soirée avec le ministre, les orgasmes de la niqabée et la sage soirée au Foundouk El Hattarine, quand ma fringante interlocutrice entreprit, pour souligner l’importance cruciale de mon témoignage, de présenter mon Œuvre et d’aligner les prix littéraires que celle-ci m'a valus à travers les années.

    Lorsque j’appris alors, par la voix de la crâne présentatrice, que je m’étais signalé dès mon premier livre, La Prophétie du chameau,  comme un jeune auteur en osmose particulière avec le monde arabo-musulman, j’étais tellement estomaqué de voir confondre mon premier opuscule (une espèce d’autobiographie soixante-huitarde romantique de tournure et d’écriture kaléidoscopique ultra-raffinée) avec le premier roman de Rafik Ben Salah, que je restai baba. Rectifier le tir en direct, alors que la dame énonçait les autres titres de mon oeuvre si tunisienne d’inspiration (Le Harem en péril ou Récits tunisiens, sans parler des redoutables Caves du minustaire), m’eût semblé la mettre en position délicate voire impossible, alors qu’elle me félicitait maintenant pour le Prix Schiller (effectivement reçu dans mes jeunes années, à l’égal de Rafik) et le Prix Comar (distinction tunisienne dont Rafik Ben Salah et Emna Belhaj Yahia ont bel et bien gratifiés), mais nous en étions aux dix minutes accordées, il me restait à dire merci pour l’honneur insigne, sourires rapides et promis-juré: la prochaine fois nous vous prendrons une heure…

    Quant à moi, rarement j’aurai tant ri (au téléphone illico, avec ce chameau de Rafik, en sortant des studios) d’une situation si cocasse et si caractéristique à la fois, en l’occurrence, d’une incurie que je n’avais pas envie, pour autant, de juger en aucune manière. La chère dame, prof de lettres cachetonnant à la radio, avait mélangé ses fiches et je n’eus même pas le cœur de le lui faire remarquer après l’émission...

    Je n’en dirai d’ailleurs pas plus. Je ne m’en sens pas le droit. Emna Belhaj Yahia est mille fois mieux habilitée  que moi au commentaire particulier ou général de l'état de la culture en Tunisie. Quant à moi j’avais hâte, la crève me prenant au corps, de lever le camp. Il nous restait juste, ce soir-là, à marquer nos adieux amicaux, à La Mamma, en compagnie de Rafik et de son amie Jihène. Nous ririons encore un peu de ce loufoque épisode, pour nous libérer du poids du monde comme il va ou, plutôt, ne va pas...

    Trois ans après la « révolution », j’aurai retrouvé la Tunisie en étrange état, mais comment généraliser de sporadiques impressions personnelles ? Mon ami Rafik Ben Salah, moins prudent que moi en tant que Tunisien helvétisé redoutant plus que jamais le retour du pire, m’a parlé d’une ambiance d’après-guerre. Je ne sais pas. À mon retour en Suisse, mon vieil ami l’historien Alfred Berchtold  à qui je faisais part de mes pensées, m’a dit comme ça: «On se sent dépassés. » Avant d’ajouter : « Mais Obama aussi a l’air dépassé ». Et le merveilleux octogénaire, que ses camarades de la communale, à Montmartre, appelaient Pingouin, de conclure : «Nous sommes tous dépassés, mais la vie continue. Avec Madame Berchtold, à l’Institution, nous nous exerçons l'un l'autre à nous réciter par coeur des poèmes...»

     

    L’épisode de Taoufik, imaginaire, découle de la lecture de Souriez, vous êtes en Tunisie, de Habib Selmi, paru chez Actes Sud/Sinbad.

    L’essai d’Emna Belhaj Yahia, Questions àmon pays, a paru en Tunisie chez Demeter et en France aux éditions de l’Aube.

     

  • Chemin faisant (111)

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    À hauteur d’enfants. - Un court métrage sortant pour ainsi dire du four, très bien cadré et pensé, très bien réalisé aussi, (magnifiques images et montage à l’avenant), apporte aujourd’hui un témoignage kaléidoscopique précieux sur la perception de la "révolution" tunisienne par ceux qui l’ont vécu entre enfance et adolescence. Les auteurs, Amel Guellaty et Yassine Redissi, sont eux-mêmes de tout jeunes réalisateurs, qui insistent, ce qui se discute, sur le fait que la révolution ait essentiellement été le fait de la jeunesse tunisienne. Le tout début de la première moitié du film tend ainsi à privilégier l’aspect festif et juvénile des manifestations. Puis s’enchaînent, sur des thèmes variés, les propos recueillis auprès d’une brochette d’enfants de 7 à 15 ans, tous issus de la classe moyenne citadine éduquée, reflétant souvent l’opinion familiale. 

    Samsung 1051.jpgOn  pense aussitôt à la série romande mémorable des Romans d’ado en regardant Génération dégage, dont les auteurs ont la même façon de faire « oublier » la caméra aux premiers cinq enfants « typés » autant qu’on peut l’être à cet âge. Il y a là Seif,le seul garçon, 9 ans, qui a son profil sur Facebook, constate que la démocratie oblige à porter le niqab ou la barbe (il trouve ça sale) et se réjouit de voir partir Ennahdha. Il y a la petite Maram, 7 ans, qui n’aime pas la démocratie au nom de laquelle on a « tué des tas de morts ». Il y a Chahrazed, 13 ans, qui ne dit que des choses pensées et sensées. Il  y a Sarra, 12 ans, qui estime que l’Etat ne doit pas se mêler de religion. Les thèmes défilent (la démocratie, la violence, la politique, Facebook, les manifs), suscitant autant de propos naïfs ou pertinents que  la sociologue Khadija Cherif commente à son tour avec beaucoup de tact et réalisme.  

     

    La vérité des « oubliés » - Dans sa deuxième partie, réalisée dans une école préparatoire mixte de Maktar, dans le gouvernorat de Siliani, le ton et le discours de ces enfants de chômeurs et de paysans pauvres changent complètement. Timides devant la caméra, les ados répondent sans hésiter, au prof qui les interroge, que c’était mieux « avant » la révolution, que les seuls changements qu’ils ont observés depuis les élections se limitent à la hausse des prix et à l’augmentation du chômage. Après une hésitation, l’un des garçons, qui daube sur les salaires des dirigeants, lâche d’un air accablé : « Ils nous ont rien laissé, M'sieur ».  Un autre, visiblement le fort en thème de la classe, qui affirme qu’il fera de la politique plus tard afin d’aider son pays,constate que même avec les meilleurs résultats les chances de poursuivre des études sont de plus en plus difficiles. Une jeune fille évoque la situation de sa famille, où son père chômeur ne parvient pas à offrir des études à ses quatre filles.

    Samsung 1049.jpgOn n’est plus ici dans l’ambiance politico-médiatique de la Tunisie des manifs, dont la fraîcheur juvénile est par ailleurs très réjouissante dans la conclusion du film, mais dans la réalité terre à terre de la Tunisie profonde, dont le regard des jeunes, fixant la caméra sans trace de cabotinage, interpelle et fait mal.

     

    Samsung 1052.jpgQuelle Tunisie ? – En un  peu plus de trente minutes, alliant un propos cohérent de part en part et de très remarquables qualités plastiques (la bande sonore et la musique de Kesang Marstrand sont également de premier ordre), Yassine Redissi et Amel Guellaty ont composé un tableau évidemment partiel mais dont les « couleurs » fortement contrastées sont d’un apport déjà considérable dans l’aperçu d’une réalité tunisienne à multiples faces.

    Samsung 1062.jpgOr à quoi ressemblera la Tunisie à venir de ces enfants confrontés, dès leur plus jeune âge, à des notions idéologiques encore abstraites et des réalités très concrètes, des débats et des manifestations vécus en famille, des tensions religieuses, des sacrifices de martyrs (l’immolation de Mohammed Bouazizi) ou des meurtres politiques (l’assassinat de Chokri Belaid)  vécus comme des traumatismes collectifs ?

    Le premier mérite de Génération dégage est de nous les montrer, ces très jeunes Tunisiens, ou tout au moins quelques-uns d’entre eux, à la veille de nouvelles élections et de nouvelles données qu’on souhaite bénéfiques à leur cher pays…

     

  • Chemin faisant (110)

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    La murène. - Ma conviction de longue date est que les mendiants nous honorent en nous demandant l’aumône. Je parle des mendiants et non des prédateurs qui vous assaillent, murènes et sangsues.

    Le long de la rue de Marseille où se mêle intimement tout un populo, ou sur l’Avenue Bourguiba où la scène de théâtre s’élargit  en fluviales dimensions, j’ai vite repéré les vrais mendiants à qui je savais que, tous les jours, je donnerais la pièce ; mais tout aussi vite fus-je repéré par les murènes et les sangsues des abords du Bonheur International.

    Au deuxième soir déjà, crevant la dalle et me dirigeant vers le restau Chez Nous qu’on m’avait recommandé, voici qu’un jeune type, la trentaine acide (le regard), plutôt bien sapé, sûrement un portable dans sa veste de cuir, m’alpague d’autorié et me lance : « Alors toi, le Français, tu es mon ami, tu me paies une bière ? J’aurais quelque chose à te proposer… ».  Et moi : « Ton ami, si tu veux, mais la bière sera pour une autre fois. Pour le moment, j’ai faim. Allez,bonsoir ! ». Et lui déjà teigneux : « Ah c’est pas un ami, ça, tu ne serais pas raciste ? »  

     

    images-4.jpegGamins à la rue. – Un autre soir, dans l’encombrement routier dantesque de l‘avenue Mohammed V, coincés dans la Twingo de Rafik pestant plus que jamais,  voilà que, surgie de nulle part, une poignée de chenapans très sales et très effrontés nous cerne soudain, dont l’un, aux grands yeux noirs terribles me rappelant les Olvivados de Bunuel, me fixe intensément en agitant le chiffon avec lequel il prétend nettoyer notre pare-brise. Mais Rafik : « Je n’ouvre pas ! »

    Et moi de sortir une pièce dont la dorure fait exploser illico mon cher râleur : « Deux dinars ! Non mais quoi encore ? Tu sais ce qu’il peut faire celui-là, avec deux dinars ? Il peut s’acheter cinq pains ! » Alors moi, tel l’imperturbable marabout : « C’est pourquoi, mon frère, tu vas ouvrir cette putain de fenêtre afin que je puisse donner, à cet enfant, ces deux dinars dont j’espère sincèrement, par Allah, qu’il ne les convertira pas en colle à sniffer »…

     

    l_mendiante.pngVrais et faux pauvres. - Au fil des jours, j’ai vu les mendiants me reconnaître, j’ai commencé de voir le visage de chacune et chacun, je leur filais la pièce sans me dorloter la conscience pour autant. On m’avait dit que de nouveaux pauvres, après Ben Ali, étaient apparus ainsi dans les rues de la capitale, et que certains groupes organisés avaient pris les choses  en main à l’instar de nos mendiants européens.

    Du moins me semblait-il identifier « mes » vrais mendiants, autant que j’avais repéré, dans l’instant, la murène du deuxième soir, à laquelle avait succédé une sangsue non moins caractérisée me revenant tous les jours avec un air plaintif, soi-disant photographe de presse (j’avais eu l’imprudence de lui payer une bière, de lui parler un peu de mon travail et de lui« prêter » vingt dinars), me guettant à la sortie de l’hôtel ou à chacune de mes rentrées et me suppliant d’acheter les photos qu'il me ferait avec son Nokia - ou alors tu me prêtes encore cent dinars…

  • Chemin faisant (108)

     

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    Les chattes, le dauphin et le bison. -  Autour des tables regroupées de la classe d’écriture créative, pour parler à l’américaine, se retrouvaient à présent une majorité de chattes, deux chiennes, un dauphin et deux footballeurs, plus un bison berbère. La belle grande prof à la coule avait eu cette idée par manière de premier tour de table: que chacune et chacun énoncerait son prénom et l’animal en lequel elle où il s’identifiait. Or la mine de la prof s’allongeait en constatant la foison de chattes pointant le museau, elle qui eût préféré visiblement de franches tigresses.

    Et de me confier en aparté : « Pas moyen de les faire sortir  de leur schémas de soumission et de leur ronron féminin. Ainsi, l’autre jour, l’une d’elles, à qui je demandais de qualifier la révolte d’Antigone, m’a répondu que cette révolte était d’un homme et pas d’une femme ! »

     

    Manouba10.jpgDans la foulée du conteur. – L’ami Rafik a captivé son auditoire en moins de deux, avec une nouvelle qui en dit long sur les relations entre hommes et femmes telles qu’elles subsistent assurément dans le monde arabo-musulman. Le Harem en péril évoque l’installation d’un jeune dentiste dans un bourg de l’arrière pays – on pense évidemment au Moknine natal de l’ecrivain -, dont les hommes redoutent à la fois les neuves pratique acquises en ville, les instruments étincelants destinés à pénétrer les bouches féminines, et plus encore le siège sur lequel les patientes semblent impatientes de s’allonger.

    Une première rumeur qui se veut rassurante évoque les mœurs du dentiste, probablement comparables à celles du coiffeur ou du photographe, mais l’inquiétude reprend quand le jeune homme reçoit ces dames à des heures de moins en moins  diurnes, pour des séances qui se prolongent.

    Manouba7.jpgAu début de la séance, les deux jeunes gens s’identifiant à des footballeurs (animaux fortement appréciés sur les stades tunisiens comme on sait), n’avaient pas vraiment l’air concernés ; mais le charme et la vivacité du récit, la saveur des mots renvoyant au sabir local, et la malice un peu salace de la nouvelle ont suffi à « retourner » nos férus de ballon rond, autant que chattes et chiennes…

     

    Théâtre méditerranéen. - Dans sa dédicace ajoutée à celle de Habib Mellakh sur mon exemplaire des Chroniquesdu Manoublistan,  le Doyen Kazdaghli évoque le « combat tunisien pour la défense de valeurs en partage entres les deux rives de la Méditerranée », et j’ai pensé alors à tous les contes populaires du pourtour méditerranéen marqués (entre tant d’autres traits) par l’inquiétude des machos confrontés à la séculaire diablerie féminine; aux nouvelles fameuses de l’Espagne ou de l’Italie picaresques ou au « théâtre » de Naguib Mahfouz. Unknown-3.jpegEt le fait est que le récit de Rafik a suscité un immédiat écho chez ces jeunes gens dont certains, en peu de temps, composèrent des compléments parfois piquants à sa nouvelle  – surtout les chattes les moins voilées…

    Cette expérience, trop brève mais visiblement appréciée par les uns et les autres, laissera-t-elle la moindre trace dans la mémoire des étudiants de La Manouba ? J’en suis persuadé. Je suis convaincu que le passage d’un écrivain dans une classe, et la lecture commune d’un bon texte, et la tentative collective  d’en imaginer une suite, relèvent d’une expériencerare et sans pareille, comme je l’ai vécu moi-même moult fois. 

    Et puis il y avait cette lumière, en fin de rencontre, ces ronronnements de chattes, cette impression de vivre un instant dans ce cercle magique que la littérature seule suscite, à l’enseigne des minutes heureuses…    

  • Chemin faisant (108)

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    Le sable aurifère. – À la fin des années 60, un étudiant en triple révolte (contre son paternel, contre le Président et contre Allah en personne) osa se dresser contre son oncle Ahmed, alors ministre de l’économie, pour lui dire que la Tunisie se prostituerait en jouant la carte du tourisme.

    L’effronté Rafik Ben Salah n’avait évidemment rien compris (ou peut-être subissait-il l’influence des idéologues tiers-mondistes de l’époque assimilant le tourisme à une forme de néo-colonialisme), mais le tourisme tunisien, notamment balnéaire, développa bel et bien d’impressionnantes infrastructures, assurant des emplois à des masses deTunisiens et présentant, aujourd’hui encore, un front de mer qui a évité le chaos des côtes italiennes,françaises ou espagnoles.  Ce qui est sûr en tout cas, c’est que des millions d’amateurs de farniente solaire gardent le meilleur souvenir de la Tunisie des plages ou des « circuits »culturels, embaumés par la fleur de jasmin.

    d138i5282h105733.jpgAu lendemain de la« révolution », en juillet 2011 où nous y étions avec Lady L., la vision des magnifiques hôtels de la côte, aussi outrageusement déserts que ceux de Sidi Bou Saïd ou de Gammarth, nous avaient réellement attristés. Quel dommage ! avions-nous pensé, sans être nous-mêmes adeptes de ce genre  de tourisme, quel gâchis pour les Tunisiens !

     

    Saison décisive. – Or les médias tunisiens y reviennent ces jours à tout moment : que la saison touristique à venir sera décisive pour l’économie tunisienne.

    On sait désormais (c’était d’ailleurs annoncé dès la fin de l’été 2011) que les« révolutions » arabes furent autant de désastres du point de vue économique.  Mais ce qui réjouit (un peu) après deux ans de gouvernement plombé (en partie) par les islamistes, c’est que l’embellie promise par ceux-ci ne trompe plus la « société civile », qui sait que la relance du tourisme fait partie des priorités d’une restauration économique.

    hotel-mehari-tabarka.jpgAinsi les médias sont-ils pleins de projets lié, entre autres, à une meilleure mise en valeur de la thalassothérapie (concurrentielle au niveau des prix) ou au développement de « maisons d’hôtes » telles qu’on les voit se multiplier de l’autre côté de la Méditerranée. Et les uns et les autres de pointer les zones polluées ou envahies de déchets, peu compatibles avec l’accueil touristique, sans parler de la hantise (heureusement  sporadique) des attaques terroristes…

     

    Une balle dans le pied. - Peu après la présentation de son film Laïcité, inch Allah ! à Tunis, en 2011, dont la projection fut sabotée par les islamistes, qui saccagèrent le cinéma et menacèrent la réalisatrice de mort, Nadia el-fani déclarait ce qui paraît une évidence : « Une destination touristique qui vote pour les islamistes vote pour sa propre mort ». Et la courageuse polémiste d’ajouter que la classe moyenne tunisienne, sans renier rien pour autant de sa culture musulmane, est parfaitement consciente de ce que seule l’évolution « moderniste », largement avancée dans ce pays désormais doté d’une Constitution presque exemplaire, peut assurer le passage d’une « révolte » d’exception à une révolution effective. 

     

     

  • Chemin faisant (107)

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    Honneur aux braves. – C’était un honneur exceptionnel, sans rien d’académique, que de pouvoir retrouver les deux Habib à la cafète de la Manouba où ils nous avaient rejoints entre deux cours – je me trouvais là avec Rafik Ben Salah et deux profs des lettres assez girondes -, tant leur double action avait relevé de la résistance à l’inacceptable. Quelques jours plus tôt,notre ami Hafedh Ben Salah, désormais ministre de la justice transitionnelle, m’avait expliqué la signification symbolique de La Manouba, creuset de l’intelligentsia d'élite, et donc de la critique possible (Bourguiba l’avait déjà à l’oeil) en pointant tout le travail incombant à son ministère avant « pour que cela ne se reproduise plus »…

    À la lecture des Chroniques du Manoubistan, il m’avait semblé découvrir, dans l’opération de déstabilisation de ce haut-lieu du savoir, la trame très embrouillée mais significative d’un complot dont Habib Mellakh souligne, en l’occurrence, le premier mot d’ordre : « bouffer de l’intellectuel ». Or j’ai bientôt compris qu’il ne s’agit pas du tout d’une lutte de classes entre lettrés « privilégiés » plus ou moins tentés par l’Occident, et purs et durs de l’islamisme radical : il s’agit d’une véritable guerre. La conclusion des Chroniques du Manoubistan éclaire d’ailleurs les accointances (plus qu’évidentes) duparti Ennahdha et des salafistes, dans la pure tradition putschiste des Frères musulmans. Rached Ghannouchi, patron d'Ennhahda, est d'ailleurs issu du mouvement et, sous ses chattemites, ne pense qu'à l'islamisation totale de la Tunisie.

    Un imbroglio. - Mais tout ne se limite pas à l’opposition du noir et blanc : les méchants islamistes d’un côté et les modernistes de l’autre. Tout est plus enchevêtré et c’est ce qu’on détaille dans la belle observation sociologique du professeur Mellakh, qui montre par exemple comment on se sert d’un chômeur pour terroriser des étudiantes (« on ne vous touche pas dans la Manouba, mais dès que vous en sortez on vous égorge – d’ailleurs vous êtes filmées ») et comment les rouages des syndicats et des médias, des ministères de l’Enseignement et de la justice, des sociétés d’étudiants et des assemblées de professeurs, se sont grippés et agrippés en fonction de mécanismes contradictoires, en tout cas loin des pratiques délibératives.

    L’idée de Habib Mellakh était lumineuse et imparable, consistant à noter jour après jour, entemps réel, les faits survenus à La Manouba. Dès le 5 decembre 2011, il observe ainsi le sit-in qui se poursuit depuis huit jours ou quelques étudiants, renforcéspar des nombreux éléments souvent pêchés dans les quartiers défavorisé,célèbrent le Jihad et la guerre et fondent le terme de Manoubistan pourréislamiser la Faculté des Lettres. Au premier regard, on se dit qu’un ou deuxniqabées entourées de cliques manipulées, ne va pas  ébranler la vénérable institution. Mais defil en aiguille, c’est une véritable guérilla qui s’instaure et paralyse lescours, avant le début du grand mouvement de solidarité des profs et des milieuxintellectuels tunisiens ou étrangers.  

    Nous avions entendu parler, déjà de ces événements, dont notre ami professeur et poète Jalel El Gharbi, peu suspect d’être un « mercenaire responsable de la décadence del a faculté », selon la phraséologie des salafistes, avait rendu compte sur son blog.

     

    Le doyen me "gifle". - Or, me trouvant tranquillement, dans la lumière de Midi, en face du Doyen Habib  Kazdaghli, j’ai tâché de me représenter la force morale et la détermination physique que cet homme d’étude, historien de formation, a dû puiser en lui pour résister aux fanatiques. Je me le suis figuré en face des deux niqabées hystériques déboulant dans son bureau, yravageant ses papiers avant que l’une d’elle, jouant la victime, prétendument giflée, se fasse conduire à l’hôpital. La scène, inouïe, mais filmée par un émoin qui a prouvé l’innocence du Doyen, fut la base d’un  procès à la fois ubuesque et de haute signification politique. Mimant devant moi ce qu’on lui reprochait, à savoir gifler la joue droite d’un jeune femme voilée se trouvant en face de lui (il a esquissé le geste par-dessus la table, bien que je ne fusse point voilé, et a conclu qu'un droitier ne pouvait bien gifler la  joue droite de son vis-à-vis sans faire le tour de la table - Allah est témoin), il nous a fait rire comme on rit des pires énormités.

     

    Au sourire des filles en fleurs

    Cependant il n’y a pas de quoi rire des événements de la Manouba. Rappelant le rôle de procureur du ministre de l’Enseignement «qui n’a fait qu’encourager les agresseurs », Habib  Kazdaghli affirme que « l’agression contre la Manouba était bel et bien  une phase d’un vaste projet voulant imposer un modèle sociétal à tout le pays en passant par la mise au pas de l’université tunisienne. »

    Un aperçu des pratiques en cours, donné le 7mars 2012 par Habib Mellakh, fait froid dans le dos "Ce groupuscule politique qui a pris en otage aujourd'hui notre faculté était composé d'une centaine de  salafistes et de membres du parti Ettahrir, arborant les drapeaux de leur partis respectifs.Ces miliciens dont certains ont été reconnus comme des commerçants ayant pignon sur rue dans les quartiers populaires voisins de la faculté et qui rappellent par leurs uniformes - habit afghan et brodequins militaires - leur comportement violent, leurs chants, les groupuscules fascistes et extrémistes qui ont défilé dans d'autres contrées, sont venus réclamer la démission du doyen élu de la Manouba"...

     

    Manouba6.jpgMais quel bel endroit que la Manouba sous le soleil printanier, et que de belles étudiantes,voilées ou pas, s’égaillaient à présent sur les pelouses en attendant de rejoindre la salle où devait se donner la lecture d’une nouvelle (corsée) de Rafik Ben Salah, Le Harem en péril,  dont elles tâcheraient d’imaginer une suite en atelier d’écriture… 

  • Chemin faisant (106)

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    Les salaloufs sévissent. - Je ne dirai pas que je l’ai cherché : pas vraiment, mais sans doute n’était-ce pas très futé, de ma part, de marquer mon début de séjour en Tunisie en diffusant, sur Facebook où je compte plus de 3000 « amis », et sur mon blog perso, qui reçoit ces temps plus de 1000 visiteurs par jour, deux textes évoquant le « niqab arme de guerre », à propos du premier livre que j’avais lu la veille, intitulé Chroniques du Manoubistan et décrivant, par le menu, les événements violent survenus à la Manouba entre décembre 2011 et juillet 2012.

    Comme j’avais trouvé l’ouvrage en question dans la vitrine de la librairie voisine, El Kitab, je n’ai pas pensé  une seconde qu’en parler serait mal pris; en revanche, ma liste du jour, intitulée Ceux qui en ont ras le niqab, aura peut-être provoqué l’attaque en raison de son ton ironique voire sarcastique, typique des chiens de mécréants  que nous sommes. En tout cas,  le fait est que, dès le surlendemain soir de mon arrivée au Bonheur International, mon profil Facebook m’était devenu inaccessible, tout en restant lisible de l’extérieur par mes amis. Quant à mon blog, l’attaque s’y montrait plus subtile, tout formatage de mes textes y étant devenu impossible.  Bref, j’avais oublié tout ce que nos amis nous avaient dit en été 2011 à propos des ruses inventées par les révoltés depuis des mois, face aux vigiles plus ou moins hackers  du pouvoir, je m’étais montré crâne et sot, imbu de ma conception de la liberté et ne pensant même pas qu’elle pût déplaire. Mais aussi, j’ai l’habitude de prendre tout en terme d'expérience et celle-ci me disait quelque chose, évidemment, sur la réalité tunisienne.

     

    L’ami de Dharamshala. – Par ailleurs je me trouvais, ces jours-là, en contact assez étroit et constant avec un jeune homme lettré, polyglotte et vif d’esprit, qui me disait lire l’immense Pétersbourg de Biély, citait la version polonaise de L’Inassouvissement de Witkiewicz, me parlait de poésie avec une espèce d’autorité de vieux connaisseur et m’évoquait une longue convalescence, suite à une très grave accident, dans une clinique de Dharamshala. Ce charmant complice étant presque aussi graphomane que moi, toute une correspondance épatante se noua entre nous, qui me donna l’idée, au soir du piratage de mon profil Facebook, de lui envoyer mes textes, assortis de leurs images, qu’il « partagerait" ensuite sur FB. Ce qu’il fit obligeamment, poussant même le scrupule jusqu’à ajouter la mention solennelle de Copyright 2014 aux textes en question. N’était-ce pas un beau pied-de-nez à mes censeurs ?  

     

    Mellakh.jpgLe Doyen piraté. - Or une semaine plus tard, à la Manouba, lorsque je racontai cette péripétie au Doyen Habib Kazdaghli, qui avait vécu les événements du Manoubistan au premier rang des affrontements avec un courage et une ténacité impressionnants, le cher homme me sourit avec un clin d’œil éloquent signifiant « bienvenue au club », lui-même ayant subi le même genre d’attaques, auxquelles il aura pallié par le truchement de tiers proches...

     

    Habib Mellakh, Chroniques du Manoubistan. Editions Ceres, 327p. www.ceres-editions.com. 

    Commandes à: Ceresbookshop.com

  • Le jeune auteur

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    …Ce qui saute aux yeux, mon petit Joël, c’est que votre premier manuscrit a un potentiel formidable, croyez-en mon expérience : il n’y en a pas dix comme ça par génération, vous avez de la Bête en vous, vous avez de la Superbête, et plus encore - et ça compte pour notre public féminin : vous avez du Fruit… mais il y a encore du travail, Jo chou, et ça c’est l’affaire de votre éditrice, nous allons revoir une page après l’autre et là je veux que vous vous donniez à fond, faut que vous fassiez sauter le bouchon…
    Image : Philip Seelen

  • Chemin faisant (105)

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    Retrouvailles. - Il est arrivé les mains dans les poches, en pull, à bord de sa propre voiture sans escorte. Je l'ai charrié sur cette apparente insouciance, puis il nous a expliqué qu'il prenait son dimanche et le laissait du même coup à ses gardes du corps, tandis que Nozhâ s'occupait de leurs petits-enfants. Nous avons pris place, avec son frère Rafik le scribe, dans le restau libanais de ces hauts de Tunis et je l'ai pressé de questions sur ce qu'il avait vécu ces derniers temps, après la divine surprise de la Constitution et son accession au gouvernement de transition.

    En fait, il n'a guère changé depuis nos dernières soirées, en juillet 2011, où son frère furieux nous annonçait les pires lendemains. J'aimais bien sa rondeur, fondée sur un grand savoir d'avocat et de prof de droit rodé sous toutes les latitudes. Je me suis rappelé un certain cours qu'il nous avait donné sur les institution suisses, arrosé de vieux Magon, et ce qu'il m'a raconté sur son entrée au gouvernement de transition m'a fait sourire. En fait, Mehdi Jomaâ, le premier ministre, lui a a tapé sur l'épaule en lui lançant comme ça: "Dis moi, Hafedh, toi qui n'a pas fait ton service militaire, ce serait peut-être le moment de servir ton pays". Et comme il hésitait, Rafik a fait valoir à son frère cadet qu'en effet il ne pouvait se dérober.

     

    Contre l'incompétence. - Moi qui ne connais rien à la politique, je ne sais s'il est fréquent qu'une équipe dirigeante qui a fait la preuve de son incompétence soit écartée du pouvoir et remplacée momentanément, par un groupe de dirigeants supposés non corrompus et non partisans, qualifiés ici de "technocrates". D'ordinaire, cette appellation est plutôt mal vue, désignant des gestionnaires froids. Or, d'après ce que m'a raconté Hafedh  Ben Salah, il s'agit  là, plutôt, de ministres de transition choisis pour leurs compétences et non pour leurs affiliations politiques, qui vont tâcher de remettre la machine économique sur les rails avant les élections de la fin de l'année. 

     

    Fils d'instituteur.  - En écoutant parler  le nouveau ministre de la Justice transitionnelle et de Droits de l'Homme, qui aura ces prochains jours pas mal de pain sur sa planche, comme on s'en doute, je pensais à cette smala pas comme les autres des Ben Salah, pas vraiment de haute bourgeoisie privilégiée puisque le père de Rafik et Hafedh était un simple instituteur menant les siens au bâtons d'âne - surtout l'insupportable Rafik, mais qui a donné une flopée de soeurs et de frères très éduqués. Je me suis rappelé l'amertume de Rafik, qui n'a jamais pardonné à son père le fait de tenir sa mère dans son état d'analphabète, même si le personnage est de ceux qui, dans la culture berbère non écrite, en savent parfois plus que les fins lettrés...

     

  • Chemin faisant (104)

    Unknown-1.jpegRosa la rouge - J'ai maudit les Chinois en longeant l'interminable muraille aveugle qui entoure leur ambassade à Tunis, sûrement aussi vaste que la place Tian'anmen, puis je suis enfin arrivé, à l'autre bout de l'avenue Jugurtha, devant cette élégante petite résidence dont l'enseigne n'était pas moins chargée de connotations historiques et politiques: Fondation Rosa Luxemburg ! 

     

    Rosa eût-elle apprécié le petit apéro déjà préparé sur la terrasse ? Sans doute ! On connaît le faible des révolutionnaires authentiques pour les douceurs: seuls les rebelles fils de bourgeois évitent petits fours et loukoums. 

    Unknown-2.jpegBref: un colosse m'avait repéré de loin, en lequel j'avais déjà reconnu Hichem Ben Ammar, qui me remercia d'avoir fait ce grand détour à pied à seule fin de voir son film, La Mémoire noire; et d'autres personnages aux dégaines impressionnantes, l'un m'évoquant Terzieff ou Artaud par sa belle tête émaciée, et l'autre de stature non moins impressionnante, mais avec plus de rondeur. "Mes protagonistes", se contenta de me lancer Hichem. Deux d'entre les  quatre apparaissant dans le film, avec lesquels un débat était prévu après la projection.

     

     

    Unknown.jpegFrères humains. - Le point commun des régimes autoritaires consiste à "bouffer de l'intello", comme le relève le professeur Habib Melkach au début des Chroniques du Manoubistan, et ce qui frappe alors, dans la répression exercée par Bourguiba contre ses "enfants", est à la fois la disproportion entre les délits reprochés aux étudiants ( pas un ne peut être qualifié de terroriste) et autres affiliés au groupe Perspectives pour la Tunisie, et leur traitement, d'une incroyable brutalité.  C'est de cela, sous tous les aspects de la relation entre militants et bourreaux, qu'il est question dans La mémoire noire, dont la portée va bien  au-delà de cet épisode historico-politique, un peu comme dans Libera me d'Alain Cavalier.

     

    463485433_640.jpgSous une loupe. - Hichem Ben Ammar ne documente pas les faits avec trop de précision. L'histoire de Perspectives est connue, et l'on peut renvoyer le lecteur au récit intitulé Cristal, de Gilbert Naccache, consigné sur des minuscules feuilles de papier cristal, ou à un autre récit qui a fait date, La Gamelle et le couffin, dont l'auteur, Fathi Ben Haj Yahia, est également très présent dans le film. Le propos du réalisateur est de faire parler ses personnages, quasiment en plan-fixes et comme  sous une loupe restituant le grain des peaux, l'éclat des regards, les frémissements d'émotion. Nullement indiscret, son regard est à la fois proche et respectueux, et les thèmes abordés (la tortures dans les caves du Ministère de l'intérieur, le bagne, les relations avec l'extérieur, la lettre bouleversante que lit une femme de prisonnier, l'avilissement inéluctable des tortionnaires, etc.) Sans trace d'esthétisme douteux, il y a du poème dans ce film aux images laissant une empreinte profonde à la mémoire Paradoxalement, en outre c'est un film qui fait du bien. "Mes personnages m'ont beaucoup aidés", m'a confié Hichem Ben Ammar. Et c'est vrai qu'on se sent plus humain en présence de ces belles personnes...

     

  • Chemin faisant (103)

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    « Père de la nation » - C’était en 1970, j’avais 23 ans et je venais de débarquer à Kairouan la « cité des mosquées », une vraie féerie nocturne. J’avais remarqué la mention V.I.P. sur la feuille de route de mon guide, Moncef, moins de la trentaine et qui m’avait accueilli à Monastir. Ainsi me collait-on un rôle notable : n’étais-je pas l’envoyé de La Tribune de Lausanne, chargé de rendre compte du séjour d’un groupe de braves quadras-sexas suisses romands inaugurant pour ainsi dire la nouvelle formule des voyages à la fois culturels et balnéaires, à l’enseigne de la firme Kuoni : plus précisément, une semaine dans l’arrière-pays, via El Djem et Matmata, jusqu’à Nefta au seuil du désert, puis une seconde semaine de détente à laquelle je ne participerais pas.

    Tunisie2.JPGMa mission revêtait donc un certain aspect publicitaire,mais j’entendais bien rester lucide et critique à propos de ce nouveau phénomène qu’on appelait le « tourisme de masse ». Mes camarades de la Jeunesse progressiste espéraient même une « lecture marxiste », mais là je ne garantissais rien, tant je me sentais en porte-à-faux par rapport au dogmatisme et aux schémas plaqués sur la réalité.

    Pour lors, je me baladais ce soir-là tout seul, dans l’univers magique, tout blanc et dont montaient de lancinantes mélopées, remarquant que de nombreux marchands avaient disposé, devant leurs échoppes, autant de radios que de petits téléviseurs retransmettant, tous ensemble, le discours paternel de Bourguiba à ses enfants soulagés de le voir enfin sortir del’hôpital…

    J’ignorais, alors,qu’en ces années le « père de la nation » faisait arrêter et torturer les étudiants rêvant d’une Tunisie plus libre. Et pour ce qui touchait aux toubabs, ce n’est que trente ans plus tard que j'appris que mon ami Rafik Ben Salah, neveu du ministre socialiste de l’économie, avait mis en garde son oncle contre le tourisme fauteur de servilité. « Vous allez transformer notre pays en lupanar ! » - « Ferme ton caquet, blanc-bec, tu n’y comprends rien ! »

     

    Tunisie3.JPGPetits Suisses. – Plus de quarante ans plus tard, je me rappelle notre équipée avec un mélange d’amusement et de tendresse. À part un Monsieur Ducommun fondé de pouvoir et sa dame, qui avaient déjà « fait Bali », le groupe en était à ses débuts en matière de circuits culturels,et la curiosité prudente de ces braves gens, leur façon de tout ramener à  du connu (« Ah les arènes d’Avenches ! » devant le cirque romain d’El Djem), leur bonne volonté pataude, leur naïveté m’avaient touché. Ainsi de la candeur d’un Monsieur Pannatier, cafetier sierrois en retraite qui avait fait s’arrêter notre bus en plein Chott El-Djerid, dont la plaine salée vibrait sous le soleil terrible. Or, choqué d’y voir une vieil homme marcher tout seul en contrebas de la piste, il avait exigé que Moncef propose, au vieux bédouin ébahi, la bicyclette de marque CILO dont il disposait chez lui à la cave...

     

    nefta.jpgLa « rapiéçure ». – Dans le premier de ses Récits tunisiens, intitulé Bédouins au Palace, Rafik Ben Salah décrit, très savoureusement la subite fortune qui enrichit, d’un jour à l’autre, le « bédouin empaysé » Ithmène, auquel on révèle un jour que les cinq hectares de terrain sablonneux et ronceux qu’il possède en bord de mer, en pleine zone de boom immobilier récent, vaut « des centaines de millions » maintenant que le sable devient « aurifère sous l’actiondu soleil »…

    Certains récits ancrés dans la réalité, et plus encore dans le langage des gens, dûment transmuté par le verbe en verve, en disent plus long que tous les reportages et autres analyses de spécialistes.

    En retrouvant le brave Ithmène, j’ai pensé au triste spectacle des palaces déserts du front de mer, vers Hammamet, en juillet 2011, et je me suis pris à espérer, contre l’avis de Rafik, que la saison à venir ramène des toubabs à l’économie chancelante de ce pays, histoire d'échapper au pire...

     

  • Chemin faisant (102)

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    Au plus-que-présent. - Tel est le réel, me disais-je ce matin en cadrant les fenêtres de ma chambre du Bonheur International El Hana, donnant par derrière sur le plus moche décor de façades borgnes et de bâtisses en voie de démolition !

    Or cette autre fenêtre, tôt l’aube, s’était ouverte sur la page du Cahier de verdure de Philippe Jaccottet dont j’avais achevé, la veille, la présentation de Oeuvres en Pléiade, balancée avant minuit aux rédactions de 24 Heures et de la Tribune de Genève : « L’oiseau, dans le figuier qui commence tout juste à s’éclaircir et montre sa première feuille jaune, n’était plus qu’une forme plus visible du vent ».

    Plus-que-réel de la poésie. Mais ce n’est pas Mallarmé qui va nous en imposer ce matin en pointant « l’universel reportage » à quoi tendrait la littérature arrachée à sa tour d’ivoire. Faire pièce au nivellement va sans dire, mais puisse tout le réel demeurer et aussi têtu que les faits, dont la fiction fera aussi bien son miel, et la poésie.

     

    La_maison_dangela_4.jpgC-etait-mieux-demain-Documentaire_portrait_w193h257.jpgUnknown.jpegPanopticon. – Le réel, ce matin, serait cette terrasse ensoleillée du Grand Café du Théâtre, en face du Bonheur international, où je me repasse quelques séquences de nouveaux films tunisiens vus ces derniers jours. Du panopticon d’observation jouxtant la table de trois étudiantes voilées, avec la clameur proche d’une manif très encadrée – forces de l’ordre déployées et frises de barbelés -,  devant le trop fameux Ministère de l’intérieur, je me suis rappelé le couple de la mère indomptable et du fils teigneux, dans C’était mieux demain de Hinde Boujemaa, passant d’un squat à l’autre comme des rats enfuite; la vieille Italo-Française de La Goulette évoquant, dans La maison d’Angela d’Olfa Chakroun, la dérive et le déclin de sa chère « petite Sicile » sous les coups de boutoir des bétonneurs ; ou le retour à la case Révolution de Laïcité Inch’Allah de Nadia El Fani, en ces lieux mêmes où déferla la colère populaire, et dont la projection d’octobre2011 aboutit à un chaos de violences assorties de menaces de mort sur la tête de l'impie.

     

    images-1.jpegAmis du soir. – Vendredi soir prochain, le réel sera celui de La Mémoire noire, nouveau docu signé Hichem Ben Hammar consacré à la répression, à la fin du règne de Bourguiba, de la contestation progressiste du groupe Perspectives, dont les jeunes militants furent torturés, par la père de la nation, « pour leur bien »…

    Dans l’immédiat, cependant, c’est dans le cadre le plus hautement raffiné que j’ai rejoint mes amis Jihène et Rafik, sous les arches séculaires du Dar El-Jeld, antique maison de tradition aux murs couverts de zelliges polychromes, où nous nous régalons effrontément et parlons beaucoup sur fond de qanûn - le vieux magon ne laissant de faire monter les rires sur le mode plus-que-réel…