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  • Chemin faisant (82)

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    033.jpgLe bois sacré. - 
    Au même siècle où des moines irlandais établissaient les premiers vignobles sur les coteaux de Lavaux surplombant les eaux limpides du Léman, leurs cousins bénédictins ibères installaient un ermitage parmi les pins et les chênes de la forêt primitive des abords de Luso. Dix siècles plus tard, ce furent les carmes déchaussés de Coïmbra qui développèrent, d'intense façon, la plantation d'arbres de multiples  sortes qu'on découvre aujourd'hui dans la forêt de Buçaco, où voisinent 400 espèces indigènes et 300 essences exotiques, dont le cèdre du Mexique. Pour mémoire pieuse, il faut rappeler que ces lieux boisés à recoins furent interdits aux femmes en 1622 par une bulle papale de Grégoire XV, sous peine d'excommunication, et qu'un pontife ultérieur, Urbain VIII, menaça de la même mesure tout déprédateur des bois en question. Or la respectueuse tradition arboricole s'est perpétuée puisque, après l'abolition des ordres religieux au Portugal, en 1834, l'Administration royale, puis celle des Eaux et Forêts, ont maintenu et même développé cette prodigieuse forêt, tenue pour l'un des plus anciennes d'Europe.

     

    021.jpgRoyale "folie".- Dans la foulée, l'on naura pas manqué de jeter un oeil, au moins de l'extérieur (l'intérieur est actuellement celui d'un palace ***** inaccessible aux fox-terriers et autres voyageurs bohèmes)à l'extravagant palais de Buçaco, typique de l'architecture fin de siècle (il date de 1897), plus précisément du néo-gothique manuélin cher aux Portugais, qui servit de palais de chasse aux derniers rois et fut converti en 1917 (chacun sa révolution) en hôtel de grand luxe...

     

    058.jpgAu sud du Sud. - Schopenhauer le grincheux affirme quelque part que "la vie n'est pas un panorama", mais nous n'en avons pas moins été émerveillés par la descente, de Coïmbra en Algarve, à travers les forêts de chênes-liège et de pins, les collines pelées rappelant la haute Toscane, les plaines tantôt ocre roux et tantôt gris bleu de l'Alentejo qu'on sait le coeur terrien et le grenier du Portugal. Sur la splendide autoroute à trois pistes à peu près déserte, je me suis rappelé néanmoins que la vie, pour le paysan portugais souvent "oublié" par la manne européenne, n'est certes pas un panorama...

    Ce qui ne nous aura pas empêchés, à notre arrivée dans le petit port aux maisons blanches de Carvoeiro, d'apprécier le charme du lieu et le wunderschönes Panorama...    

     

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  • Chemin faisant (81)

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    L'atmosphère d'Antunes. - Dès que nous sommes entrés dans la grande demeure aux murs vieux rose sous les arbres immenses agités par le vent, il m'a semblé retrouver l'atmosphère de vieille bourgeoisie provinciale à complications familiales, murmures et chuchotements, des romans d'Antonio Lobo Antunes.

    Ensuite, l'empressement immédiatement avenant de Madame, l'escalier de bois ciré aux tapis élimés, la vitrine aux saintes figures de porcelaine polychrome, la très grande chambre aux murs blancs ornée du chromo à la petite fille priant à genoux avec son petit chien (Forgive us our Trespasses), les deux lits chastement  séparés,   la componction de Monsieur m'expliquant avec gravité le fonctionnement de l'extravagante douche multifonctions, tout cela  n'en finissait pas de murmurer et de chuchoter comme cela murmure et chuchote dans les romans de Lobo Antunes, avec un cri parfois dans les chuchotements...

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    D'incroyables coïncidences. - Puis ce fut le deuxième et dernier soir et Madame nous convia, pour un verre de porto, dans le salons aux murs couverts de portraits de famille où Monsieur, à côté du feu de cheminée, suivait à la fois le match en cours (Benfica-Anderlecht) sur son ordi tout en prenant connaissance des dernières infos (divers ministères occupés à Lisbonne) non sans nous saluer aimablement. Et la conversation de rouler. Et Madane de nous révéler, à un moment donné, que Monsieur était l'aîné de sept frères. Alors moi de m'exclamer que c'était le cas, aussi, de l'écrivain Antunes qui m'avait raconté, à Paris, que son père les obligeait à parler français. Et Madame de s'animer soudain et de m'apprendre d'autres troublantes coïncidenecs. À savoir que, dans son livre intitulé Lettres de la guerre, rassemblant sa correspondance de jeune médecin participant à la guerre en Angola, Antonio Lobo Antunes, portant le même prénom que Monsieur, écrivait à sa première épouse, au même prénom que Madame, pour raconter les mêmes tribulations que Monsieur avaient vécues au Mozambique au même âge...

     

     

    013.jpgCe qu'en disent les oiseaux. - Ce matin nous ferons route vers l'Algarve, où se passe une partie de celui que je préfère des romans d'Antunes, Explication des oiseaux. Hier soir nous n'avons pas parlé, avec Monsieur et Madame, des autres livres du grand écrivain, dont je n'ai pas l'impression, d'ailleurs, qu'ils les aient lus. Les incroyabes coïncidences  à en juger par le peu de cas que paraît en faire Monsieur, ne sont probablement, à leurs yeux, qu'une curiosité de l'existence juste bonne à citer dans la conversation, avec un doigt de porto. Passons. La fiction, à la Vila Duparchy, trouve un décor assez idéal pour faire la pige à la réalité, qui n'en finit pas de tisser son roman... 

     

     

     

  • Chemin faisant (80)

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    Loin des foules. - Il y a de l'agrément à se balader hors saison, mais aussi son revers. Hier par exemple, nous débarquons de Porto, à Luso plus précisément, non loin de la vénérable Coimbra, à la Vila Duparchy, au milieu d'un grand parc, style vaste demeure bourgeoise rose érigée en 1898 et tenue par un vieux couple de Portugais délicieusement prévenants, immenses chambres à hauts plafonds et hautes fenêtres donnant sur la piscine et la tour pseudo-médiévale, mobilier cossu et gravures pieuses, tout cela pour 65 euros la nuit à deux pelés mais tout seuls.

    Avant Porto déjà, à la Casa Branca quatre étoiles donnant sur la mer, à 50 euros la nuit, nous n'étions que deux ou trois couples de tondus, mais il faut voir aussi le bon côté de la chose, qui facilite la conversation avec les hôteliers et le personnel ravis, au Portugal, de parler notre langue qu'ils ont souvent exercée entre Montreux et Villars, ou Lausanne et Verbier...

    Chemins81.jpgParadoxes du progrès. - C'est par Internet que nous avons, via Bookings, déniché la Vila Duparchy, signalée naguère par Le Routard, mais absente de la dernière édition. Peut-être trop vieille Lusitanie pour le guide en question, mais le détour "vale pena" !  N'était-ce que pour le petit-dèje fastueux à confitures faites maison, le confort absolu rappelant un peu la grande bourgeoisie provinciale des romans d'Antonio Lobo Antunes, et la prodigieuse cage à douche multifonctions, qu'on atteint par trois marches solennelles. Par un jeu de leviers et de manettes d'une sophistication quasi cybernétique, l'on peut ainsi  régler diverses sortes d'arrosages et de massages hydrothérapiques de face et de profil  autant que du haut en bas, en attendant juste que vienne l'eau chaude. Le maître des lieux précise, non sans onction et en français parfait: "Juste un peu de patience, car c'est une vieille maison"...

     

    010.jpgGentillesse portugaise. - On a beau se défier des généralités: force est de reconnaître que les Portugais, les hôteliers et les sommeliers portugais, les étudiantes et les étudiants portugais, les bouquetières et les camionneurs portugais, jusqu'aux retraitées et aux fonctionnaires portugais défilant dans la rue en criant "rua" au gouvernement qui les tond au nom de l'austérité, sont plus gentils que les Parisiens ou les Suisses allemands, moins rogues aussi que les Espagnols. Or il n'y a aucune flatterie dans cette gentillesse portugaise. On la sent naturelle: venue de loin. C'est une forme aristocratique de la vieille bonté populaire. Il y a du souvenir des îles et des suavités pimentées du Brésil et de l'Afrique, revenues avec les caravelles, dans cette gentillesse un peu mélancolique que le fado module...   

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  • Chemin faisant (78)

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    Ah, os dias felizes . - Cela fait un vieux bien de découvrir une belle grande ville, où l'on se dit tout de suite qu'on pourrait habiter. Je me le suis dit cent fois à Paris où je n'ai habité que de temps en temps, et à Berlin aussi, à Rome, à New York ou à Berlin, à Lisbonne mais pas du tout à Vienne dont les gens et Thomas Bernhard m'ont dégoûté, non plus qu'à Stockholm mais ce serait à réévaluer quarante ans plus tard, alors qu'à Porto je reviendrai comme nous reviendrons à Lisbonne ou à Madrid rien que pour le Prado ou le Rastro...

    360.jpgUne apparition. - Ce qu'il y  d'immédiatement splendide à Porto c'est que la ville, contrairement à Tokyo où l'on est toujours dedans et jamais avec assez de recul même au 60e étage d'une tour de Ginza, apparaît aussitôt et sous de multiples points de vue. Le fait qu'elle soit montueuse facilite évidemment les choses, comme à Rome ou à San Francisco, et les hautes rives du Douro, d'où l'on découvre l'ensemble de la ville ancienne,  nous réservent des vues d'ensemble incomparables...

     

     

    362.jpg374.jpg364.jpgRevenir, c'est relire. - Je ne sais plus qui disait: "Dis-moi ce que tu relis et je te dirai qui tu es" ? Ce qui est sûr est qu'on pourrait dire la même choses des villes grandes ou moins grandes (je pense à Sienne et à Séville) dans lesquelles on revient pour les relire, et déjà je sais, même en ne faisant que passer à Porto, que nous y reviendrons comme nous reviendrons à Lisbonne. Nous n'avons passé que quelques heures à Porto mais son ton, la tranquille amabilité de ses gens, le sourire immédiat de ses gens - dont les Espagnols sont plus avares-, la beauté des jeunes gens dans tel bar ou tel café agréablement enfumé, le mélange de baroque un peu sud-américain de ses églises et le côté napolitain parfois de ses façades où sèche le linge, la bigarrure populeuse de ses rues passantes et l'aspect bordéliquement organisé de sa circulation, les ponts immenses et l'empilement enchevêtré des façades au graphisme évoquant un peu Vieira de Silva, en un mot l'habitus de Porto - tout cela nous a donné l'envie de revenir bientôt et de relire Porto...        

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  • La mémoire d'un journaliste

    VALLOTTON_Jacques_C_www.veroniquebotteron.com--672x359.jpgÀ popos de Jusqu’au bout des apparences, autofiction de Jacques Vallotton évoquant, au tournant de la retraite quarante ans d’activités.

    Le métier de journaliste, si tant est que ce soit un métier – ce qui se discute selon les cas -, est aujourd’hui l’objet de critiques, parfois excessives ou infondées, autant que de louanges non moins complaisantes, voire outrées.

    Ce flottement  de l’opinion correspond au caractère composite de l’activité journalistique ou plus exactement : médiatique, qui oscille entre l’observation sérieuse et la jactance, le commentaire politique avisé et l’opinon manipulée, le reportage sur le terrain et le scoop comme fin en soi, l’enquête documentée et la recherche du scandale, l’info et l’intox.

    Assez significativement, les journalistes dont les noms « restent » furent à la fois des écrivains, tels Albert Londres ou George Orwell, Ernest Hemingway ou Joseph Kessel, Georges Simenon ou Vassili Grossman, Dino Buzzati ou Tom Wolfe.

    Plus récemment, en France, un Jean-Claude Guillebaud ou un Jean Hatzfeld se sont fait connaître par leurs livres autant que par leur travail de grands reporters, de même qu’un Niklaus Meienberg, en Suisse, a combiné l’investigation et la polémique engagée avec une patte d’écrivain, alors que son confrère Martin Suter passait du journalisme économique au roman. Mais le meilleur du journalisme relève-t-.il forcément de la littérature ? Je ne le crois pas, au contraire : rares furent les écrivains majeurs qu’on puisse dire les meilleurs journalistes.

    C’est que le journalisme s’inscrit dans une autre temporalité que celle de l’écriture personnelle, et à un autre niveau de langage. Le journaliste use, au fil de l’actualité instantanée, du langage de tous, dont il espère être compris dans l’immédiat, alors que l’écrivain travaille le langage au corps, dans un temps intime souvent hors du temps, sans penser forcément au lecteur.

    Jacques Vallotton, journaliste de longue expérience bien connu du public romand pour son travail dans la presse écrite autant qu’à la radio et à la télévision, vient de publier un récit  très personnel constituant le premier bilan de quarante ans d’activités journalistiques, sous la forme d’une autofiction. S’il se défend d’avoir fait œuvre littéraire, l’auteur de Jusqu’au bout des apparences n’en a pas moins eu recours à un artifice de narration en troisième personne, relevant de la mise à distance et d’une forme de fiction. Le temps du récit est celui d’un parcours nocturne en voiture entre les studios de la Maison de la radio, à Lausanne, que le journaliste quitte après son dernier flash, et les hauteurss valaisanness de Saint-Luc, où il va rejoindre la compagne de sa vie, prénom Gerda.  Tout au long de ce trajet, le double de l’auteur, désormais retraité, égrène moult souvenirs, colères et passions, au fil d’un soliloque souvent suscité par les lieux éclairés par les phares de sa Mégane noire. Le monologue touche parfois au comique, plus ou moins volontaire, quand le chauffeur se prend à témoin, pousse un cri de rage ou frappe son volant pour mieux marquer un mouvement d’humeur. Le ton est au défoulement, parfois à l’invective, car le journaliste, souvent tenu à la réserve par les conventions du service public, peut enfin dire tout haut ce qu’il a si souvent pensé tout bas sans se lâcher, à quelques exceptions près – tel ce « dégueulasse ! » lâché un jour au micro de la sage radio romande, comme un cri du cœur…

    Critique et autocritique

    Le livre de Jacques Vallotton est intéressant à de multiples égards, découlant à la fois de la personnalité de l’auteur, de sa riche expérience, de son sens critique aiguisé et de son aptitude à l’autocritique à la fois personnelle et collective. Les journalistes, souvent prompts à juger autrui, sont plus lents à reconnaître leurs propres travers ou à juger les dérives parfois détestables du monde médiatique, sous prétexte de ne pas « cracher dans la soupe ». 

    Or Jacques Vallotton, de la génération des soixante-huitards (il est né en 1942), et le cœur accroché à gauche, n’a rien pour autant d’un idéologue psychorigide, tenant plutôt du  pragmatique conséquent, attaché au concret mais reconnaissant à la fois la complexité des choses. Grand sportif en sa jeunesse, passionné de voile et d’alpinisme, ce Vaudois de souche a quelque chose de profondément suisse dans son attachement à la démocratie réelle et son approche nuancées des faits et des gens, guère intimidé par le bluff médiatique ou politique. En deux pages cinglantes, il dit haut et fort pourquoi il déteste Christoph Blocher, tricheur et menteur à ses yeux. En revanche, c’est avec beaucoup de scrupules qu’il évoque, par le détail, les qualités et les défauts d’un autre politicien aux réelles dimensions d’homme d’Etat, qu’il nomme Desadrets par politesse mais en qui le lecteur de nos contrées identifiera naturellement Jean Pascal Delamuraz.

    Tout au long de son périple autoroutier, le protagoniste de Jusqu’au bout des apparences ne cessera d’ailleurs de revenir aux circonstances plus ou moins connues de l’« affaire » privée, marquée par un adultère et le suicide d’un notable, qui faillit provoquer la chute publique de l’ancien Président de la Confédération.  Or ce motif narratif récurrent cristallise à la fois la réserve personnelle du journaliste à l’égard d’un homme qu’il a connu sur le lac (Desadrets partageant sa passion de navigateur) et dans les allées du pouvoir - où l’éloquence brillamment rouée du personnage faisait merveille -, mais aussi  le brouillage entretenu par le « grand parti de l’époque » aux multiples réseaux d’influence, y compris dans les médias. Or ce que que remarque Jacques Vallotton, c’est qu’une telle omertà serait bien plus difficile à maîtriser aujourd’hui que naguère, dans le contexte de concurrence et de chasse au scoop qui caractérise désormais les médias.  Et d’ajouter, à la décharge du grand bonhomme, que sa « faute » de Don Juan ne justifiait sûrement pas qu’on l’abatte. Du moins sent-on que cette affaire n’aura cessé de « travailler » la conscience du journaliste, qui n’a jamais eu l’occasion de pousser l’enquête au-delà des apparences.

    À propos du même homme politique, alors syndic de Lausanne, Jacques Vallotton rapporte un autre épisode, lié à la couverture, assurée par la radio, des manifestations de contestataires en notre bonne ville, jugée partiale par le magistrat. Et le patron de la radio de relayer cette pression caractérisée.   

    Le récit de Jacques Vallotton est aussi intéressant, à cet égard, par les hésitations qu’il module par rapport aux faits. Travaillant sur le présent immédiat et, souvent, dans la précipitation, le journaliste, et plus encore aujourd’hui que naguère, est souvent piégé par l’urgence et se prononce parfois sans pouvoir vérifier ses sources, participant peu ou prou à la désinformation dans les nouveaux réseaux d’information où l’info se fait parasiter par l’intox. En ces temps nouveaux de mondialisation et de soumission aux lois du rendement, la concurrence fait mâle rage et touche également, au scandale de son serviteur soucieux d’éthique, les rédactions du service public.  

    images-7.jpegDu détail à l’ensemble

    Dans l’habitacle de sa Renault fonçant dans la nuit vaudoise puis valaisanne, le jeune retraité pourrait être dit, encore, de la vieille école. Pas trace chez lui de cynisme ou de consentement. Syndicaliste il fut et le reste de cœur et d’esprit.  Si sa compagne milite explicitement dans un parti de gauche, lui-même ne cesse de « lire » le paysage façonné par les hommes, souvent au bénéfice des propriétaires ou des notables. Le tracé de l’autoroute, l’emplacement de ses aires de stationnement, telle urbanisation chaotique, tel chemin public riverain sacrifié à la jouissance lacustre de quelques privilégiés, nourissent ses observations de citoyen soucieux d’écologie.

    Si la franc-maçonnerie du « grand parti » n’est plus tout à fait ce qu’elle était, les clans survivent et particulièrement en Valais.

    Passionné d’Histoire, Jacques Vallotton « lit » aussi le paysage humain qu’il traverse en fonction du temps passé. Les séquelles d’une féroce bataille, en 1844, au pont de Vernayaz, se font encore sentir aujourd’hui entre conservateurs et « radicaux », et le journal local aura relancé ces vieilles haines en taxant le grand poète Maurice Chappaz de « cancer du Valais ». À Vevey déjà,  l’auteur avait rafraîchi la mémoire du lecteur en évoquant un Vichy-sur-Léman personnifié par un Jean Jardin, collabo de haute volée et d’influence persistante, au lieuh même où un Gustave Courbet se réfugia et prit ses bains de nocturne nudiste…

    Ne lésinant pas sur la démystification des gloires locales, Javques Vallotton rappelle, avec l’écrivain Alain Bagnoud, que le (trop) fameux Farinet, adulé par tous comme un aventurier libertaire, n’était au vrai qu’un assez triste type. Mais en passant au large de Martigny, il rendr en revanche un chalreruex hommage à Leonard Gianadda, entrepreneur un peu rustaud à l’origine que le critique d’art André Kuenzi (autorité de l’époque à 24 Heures) a largement contribué à policer avant l’épanouissement remarquable de sa Fondation.

    Jacques Vallotton, durant sa longue carrière de journaliste, a été amené à fréquenter, de près ou de loin, de nombreuses figures de la vie politique ou économique, qu’il évoque en passant pour égratigner celui-ci (un Pascal Couchepin) ou rappeler diverse « magouilles » qui ne diront rien, probablement, aux lecteurs peu familiers de l’histoire locale. L’accumulation de telles allusions est parfois un peu fastidieuse, comme sont par trop elliptiques ou convenus certains salamalecs balancés au passage (à Jacques Chessex, à Rilke ou Corinna Bille) , mais le retraité aura peut-être le temps d’y revenir car il a certainement, encore, mille souvenirs et observations à ressusciter.

    Au terme de son périple, le jour pointant, on le voit, panthéiste sur le bords, célébrer LA mémoire par excellence, en la « personne » d’un mélèze extraordinaire, vieux de 870 printemps, planté à l’époque de la deuxième croisade...

    Bel hommage final du journaliste, conscient de l’éphémère, au « long récit » de l’ancêtre auquel, non sans cadeur, il lance un final « longue vie à toi ! »   

    ob_961ca5_apparences-j-vallotton.jpgJacques Vallotton. Jusqu’au bout des apparences. Editions de L’Aire,304p. 

  • Chemin faisant (78)

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    L'assiette et la balance. - Quittant les Asturies avec un serrement de coeur, tant nous avons été bien reçus à la Casona de Andrin, nous ne nous sommes pas laissés abattre par la pluie harcelante, visant quelques nuances de gris bleuté vers la Galice, et nous encourageant avec le recours oral de bonne lectures alternant les sentences éternelles à la Pierre Dac ("Il vaut mieux qu'il pleuve un jour comme aujourd'hui, plutôt qu'un jour où il fait beau") et la suite d'Un été avec Montaigne, l'épatant essai d'Antoine Compagnon - plus précisément le récit de la chute de cheval qui lui enseigna d'expérience qu'"il ne faut pas craindre excessivement de mourir"...

    Compagnon honore son nom, qui accompagne bonnement le lecteur dans les Essais en dégageant les multiples aspects de l'honnête homme par excellence, en butte aux guerres de religion et difficultés du gouvernement des hommes. Il en illustre bien la position (entre l'assiette du cavalier s'efforçant de rester droit dans un monde où tout branle, et la balance du relativiste conscient du mouvement constant et de la complexité du réel) et le clarté de son approche, à fines touches concentrées, n'a d'égale que la limpidité de son expression. En lisant ce qu'il écrit à propos des Indiens visitant la France à l'invite du jeune roi Charles IX, qui formulent leurs observations à la manière des futures Lettres persanes, j'ai resongé à notre conversation de la veille, à La Casona, à propos de la conquête espagnole et de ce qu'en a écrit Bartolomeo Las Casas, autre grand esprit porté à la tolérance...  

     

    Chemins89.jpgGens du lac. - Une autre lecture, à travers les hauts plateaux boisés de Galice, nous a ramenés à la fois à notre vieille amie Janine Massard - femme de coeur dont tous les livres sont lestés par les dures épreuves personnelles qu'elle a subies autant que par les tribulations collectives du siècle -, et aux eaux supposées pures et limpides du Léman, dont elle évoque deux pêcheurs père et fils liés à la Résistance française. L'évocation du métier de nos pêcheurs - hommes libres levés avant tous et rencontrant sur le lac ceux d'en face, leurs collègues de Savoie - est aussi sensible qu'intéressante par les détails observés, et l'épisode lié à l'engagement spontané des deux Ami (le père et le fils Gay) dans l'aide aux résistants et autres Juifs menacés par la Gestapo donne également du poids à ce nouveau roman de la chère lutteuse. Dans la foulée, on relève le passage en douce de Pierre Mendès-France sur une barque, entre la France occupée et le rivage d'Aubonne...

    Munro01.jpgAu miroir d'Alice. - Le voyage dans le voyage que constitue à tout coup la lecture tous azimuts (les livres que je lis pendant que ma bonne amie conduit, mais aussi les paysages, des articles de journaux, les listes de mots des menus les noms de lieux et les bribes de guides genre Le Tuyau du Routard) nous vaut parfois de vrais périples parallèles, comme ces jours les nouvelles d'Alice Munro, médium incomparable des destinées humaines. Entre le Morvan et l'Anjou, l'Aquitaine et les Asturies et jusqu'à la descente, en Galice occidentale, sur Pontevedra et Samieira où nous voici, nous aurons vécu ainsi, sa traversée de tous les parcours existentiels des protagonistes de Secrets de polichinelle - huit nouvelles de plus en plus étonnantes voire folles, qui donnent à la ville de Carstairs une existence quasi mythique. Or, comme certains peintres changent notre vision des choses, et comme le voyage aiguise notre regard sur les lieux et les gens, l'on pourrait dire que cet écrivain nous fait voyager dans nos propres vies en les éclairant d'un jour nouveau...  

    Et voici qu'à l'étape d'A Maquìa, la bonne auberge de Samieira admettant les chiens (!) où nous descendons, prône aussi les livres, exposés à foison sur moult tables et rayons et des meilleurs: Garcia Marquez, Isabel Allende, Eduardo Mendoza, Mario Vargas Llosa, le Livre de l'intranquillité de Pessoa... Merci à tant de bons compagnons, merci la vie...   

  • La rentrée en mode lecture

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    (Dialogue schizo)

    Des poncifs liés à toute rentrée littéraire française, pointés par Pierre Assouline. Des remarquables retours de Martin Amis et Toni Morrison. Charles Dantzig et Pajak au mieux de leurs styles. De l’adulation convenue de Joël Dicker, qui pourrait « mieux faire »… 

    Moi l’autre : - Alors, tu as lu ce que Pierre Assouline dit, sur son blog de La République des livres, à propos des lieux communs marquant chaque rentrée littéraire française ? Comme quoi l’on publierait trop de livres, que chaque année verrait revenir les mêmes ou presque, que la moisson 2015 serait médiocre, que tout – choix des livres, distribution des prix, etc. - serait joué d’avance sous l’effet d’un complot parisien, enfin que cette rentrée nouvelle serait décidément sans surprise ?

    Moi l’un : - Oui, j’ai lu ça et je souscris, même s’il y a du vrai dans ce qu’on peut reprocher au phénomène de la rentrée à la française (spécialité mondiale), dont la pléthore même contient le pire et le meilleur. On peut déplorer le surnombre, mais se plaindra-t-on de ce formidable choix ? L’important est de choisir. De savoir choisir. Et surtout de lire : de prendre le temps de lire…

    Moi l’autre : - Notre ami JLK, sur ses blogs, a lui-même émis des doutes sur la qualité de la donne 2015…

    Moi l’un : - Il a eu tort, et il le sait. Son souci a toujours été de résister aux enthousiasmes de commande et à l’engouement grégaire, donc il fait le mauvais esprit. Il fait son malin genre connaisseur. Mais sur quelle base alors qu’il a à peine lu (ou essayé de lire et pas pu continuer…) une quinzaine de livres sur les 589 parus.

    Moi l’autre : - Tu es sûr du chiffre 589 ?

    Moi l’un : - Absolument pas, mais c’est Assouline qui l’avance, relayant probablement, Livres-Hebdo, et cela n’a aucune importance…

    Moi l’autre : - Venons-en donc à ce que tu disais du choix. Comment s’y prendre ?

    Moi l’un : - Comme toujours : par ce qu’on sait déjà de tel ou tel auteur, ce qu’on grappille ici et là en matière de jugements et de rumeurs entre médias et librairies, le bouche à oreille et la « carotte » dans le gisement : on palpe, on hume, on tâte l’étoffe. 

    Lady L. entend Sorj Chalandon parler de Profession père à la radio et en touche un mot à JLK, qui lui achète le livre alors que lui-même est en train de lire Dantzig qui l’intéresse depuis des années, ainsi de suite. C’est comme ça, aussi, qu’il a acheté sans hésiter le nouveau roman de Martin Amis, La Zone d’intérêt, et Délivrances de Toni Morrison, sur la base de ce qu’il sait de ces grands auteurs (qu’il a d’ailleurs rencontrés) et de ce que les critiques en ont dit en langue originale…

    Moi l’autre : - Et c’est ainsi que nous l’avons suivi dans ce premier choix des revenants « étrangers »…

    images.jpegMoi l’un : - Yes, sir.Avec la première surprise, contre l’inepte polémique qu’il a nourrie, de La Zone d’intérêt de Martin Amis, roman profondément dérangeant qui sonde l’abjection humaine par la peau, pourrait-on dire, un peu comme le Max Aue de Jonathan Littell l’avait endossée, mais dans un roman qui travaille la fiction d’une façon beaucoup plus ramassée que dans Les Bienveillantes, avec un travail sur la langue qui touche à la saleté originelle du langage nazi, litotes comprises…  

    Moi l’autre : - André Clavel a parlé, dans Le Temps, d’un roman dénué de tout intérêt…

    Moi l’un : - Le problème de Clavel est d’être, comme toujours, à la traîne du parisianisme, et de lire les livres en diagonale.

    Moi l’autre : - Comment expliquer le rejet, sans aucun argument, de Gallimard et de l’éditeur allemand ?

    Moi l’un : - Je suppose qu’il y a là une question de prérogatives. Je ne veux pas accuser Claude Lanzmann, mais je me rappelle qu’il avait fait barrage au roman de Litttell, comme si un jeune Américain n’avait pas le droit de parler de « ça ». 

    Par ailleurs, Martin Amis ne minimise pas les souffrances du peuple polonais, comme Lanzmann s’y est appliqué. Mais il y a sûrement d’autres raisons. Il y a aussi ça que Martin Amis ne « sacralise » par la solution finale où seule l’extermination des Juifs serait en cause. 

    Il va au fond d’une abjection composite, qui est au cœur de l’homme : le Mal est au cœur de l’homme et il repousse sans cesse, d’un consentement à l’autre, d’un génocide à l’autre. 

    Bref, c’est un livre sérieux, fondé sur des lectures sérieuses et une connaissance personnelle sérieuse du genre humain, et ce n’est pas seulement peu sérieux de le réduire à rien : c’est relancer l’abjection sur la formule nazie :circulez, y a rien à voir…

    Moi l’autre : - D’aucuns regimbent à l’idée de lire un livre de plus sur la Shoah…

    Moi l’un : - Ce n’est pas « un livre de plus », c’est un roman original, d’un auteur qui achoppe, avec son sens profond du comique, au tragique de la condition humaine. En outre, l’extermination des déportés, mise en parallèle avec l’exploitation industrielle de ceux-ci dans la « zone d’intérêt », renvoie à l’esclavagisme et aux purges organisées par Staline et Mao, entre autres monstres totalitaires. Or les exécuteurs de ceux-ci ont visage humain, et chaque romancier devrait achopper à cette réalité.    

    Unknown-3.jpegMoi l’autre : - On change de point de vue avec Délivrances de Toni Morrison…

    Moi l’un : - Pas tant que ça ! À vrai dire on en revient à l’abjection humaine, présente aussi au cœur d’un enfant, et traitée avec la poésie sans pareille de la romancière noire.

    Moi l’autre : - Le canevas du roman évoque les personnages et les situations d’une série américaine. N’est-ce pas« téléphoné » ?À la limite du cliché ?

    Moi l’un : - Disons qu’on est sur le fil de la lame, mais le côté un peu convenu, en apparence, des situations et des personnages, est compensé par l’authenticité des sentiments et les vérités d’expérience qui se dégagent de la confrontation des personnages, autant que par la langue de la romancière. 

    Les thème de la délivrance, de l’exorcisme, du dépassement de l’horreur et de sa transmutation, du Mal relancé par la vengeance d’un enfant humilié ou par le racisme persistant d’une société, sont brassés et incarnés dans le jeu purificateur de la narration. 

    Pour le lecteur aussi, Délivrances est un livre qui délivre…

    Moi l’autre : - Tout ça fait un beau début de rentrée en anglais dans le texte. Et en notre langue ?

    charles-dantzig-01.jpgMoi l’un : - Dans la foulée de notre compère JLK qui a longuement commenté, déjà, le mémorable Dictionnaire égoïste de la langue française, je placerai l’Histoire de l’amour et de la haine, de Charles Dantzig, au premier rang  de ce qui fait le génie français. 

    C’est à la fois le livre d’un moraliste pénétrant et d’un poète, d’un observateur aigu de la société contemporaine et d’un vrai romancier pour aujourd’hui, avec des personnages beaucoup mieux individualisés et charnellement présents que ceux d’un Philippe Sollers, auquel la narration fragmentaire de Dantzig fait parfois penser; et puis ce roman respire merveilleusement.

    Moi l’autre : - Le mariage pour tous en France te concerne à ce point ?

    Moi l’un : - Absolument pas : je m’en fiche plutôt, ou disons que la lutte contre l’homophobie, très présente dans le roman, dépasse de loin le débat de société pour toucher, une fois encore, à l’abjection humaine aboutissant à l’exclusion raciste, comme dans Délivrances,  ou à l’extermination, comme dans La Zone d’intérêt.

    Il s’agit ici, comme le titre du roman l’indique, des multiples modulations de l’amour, dégagé de tout son marshmallow sentimental, et des sources de la haine, de la méchanceté et de la bêtise.

    Moi l’autre : - Tu ne trouves pas qu’il y a quelque chose de Kundera dans l’économie du livre, entre essai et roman ?

    Moi l’un : - Tout juste Auguste, mais à la française évidemment, même si l’on pense à la fois à De l’amour de Stendhal, et bien sûr à Proust, qu’à la littératureanglo-saxonne, avec un clin d’œil à Joyce et Virginia Woolf. À un moment donné, il est question de la gentillesse d’un des protagonistes, alliée à sa bonté. Il y a aussi de ça chez l’auteur…

    images-6.jpegMoi l’autre : - Bonté et gentillesse : on pourrait le dire aussi de Frédéric Pajak…

    Moi l’un : - Certainement, et sans plus de sucre sentimental que chez Dantzig. N’empêche que, sous leurs arêtes vives et certaine noirceur pessimiste, les quatre volumes du Manifeste incertain sont d’un homme de qualité et de ce qu’on peut dire avec Villon d'un frère humain.

    Moi l’autre : - La première bordée polémique de Pajak, cuisinier d’expérience, contre la malbouffe et la gastronomie envahissante, est immédiatement jouissive !  

    Moi l’un : - Et loin d’être gratuite ou superficielle. Juger un peuple à sa cuisine est le début d’un art de vivre, et l’évocation suivante de la méga-croisière sur le Magnifica, des Canaries à Buenos Aires, est aussi d’un observateur aigu à la Houellebecq, autre esprit libre…  

    Moi l’autre : -  De fait, lire Gobineau pendant que la croisière s’amuse rappelle les lectures de l’amer Michel, et l’on retrouve ici, après sa lecture de Walter Benjamin ou de Niezsche, la saisissante capacité de synthèse, simple mais jamais simpliste, d’un autodidacte bien plus crédible que nombre d’intellectuels à préjugés se contentant de cracher sur le« racialisme » de Gobineau. 

    Et puis il y a la part dessinée du récit, génial contrepoint !

    Moi l’un : - Bon signe : les notes en marge du Manifeste incertain 4 sont aussi abondantes que celles qui enveloppent le « miroir » des pages de l’Histoire de l’amour et de la haine, sur les exemplaires du sieur JLK. Il va probablement y revenir en long et en large.

    Unknown-4.jpegMoi l’autre : - Pour sûr ! Mais je présume qu’il sera plus bref en ce qui concerne le nouveau roman de Joël Dicker, surtout qu’il va jouer le gâte-sauce et que ce n’est pas pour le réjouir…

    Moi l’un : - Voir un talent s’égarer dans la complaisance n’est jamais réjouissant. Or Le Livre des Baltimore est une sorte d’apothéose du convenu, qui a de quoi désoler ceux qui voyaient un avenir d’écrivain au brillant storyteller…

    Moi l’autre : - Nous avions pourtant aimé La vérité sur l’affaire Harry Quebert !

    Moi l’un : - Et comment ! C’était immédiatement captivant, les personnages en étaient intéressants et la construction diablement maîtrisée, même si la phrase restait lisse et fonctionnelle. Mais le « tribute to » aux auteurs américains (Roth, Salinger ou Irving) ou aux séries télévisées (à commencer par Twin Peaks ) avait du sens et la relation de Marcus Goldman avec son mentor ou sa mère avaient du relief…

    Moi l’autre : - Tout cela qui, revisité, devient procédé dans Le Livre des Baltimore…

    Moi l’un : - Tu me demandais s’il n’y avait pas quelque chose de « téléphoné » dans le roman de Toni Morrison, jouant elle-même sur la dramaturgie des séries, mais la pâte humaine et l’écriture de l’auteur déjouaient les clichés.

    Tandis que Joël Dicker, avec son histoire d’adolescents magnifiques se retrouvant dans les demeures mirifiques de leurs extraordinaires aînés pleins aux as et débordant de sentiments incomparables, nous exténue de niaiserie dans le déjà-vu. 

    Avec le jeune romancier-à-qui-out réussit amoureux de la chanteuse-de-tous-les succès, en passant par le garçon né en milieu pauvre adopté par des riches et l’oncle riche recalé dans un supermarché, on a droit en bonus à des dialogues d’une indigence digne de Marc Levy ou Anna Todd ! 

    Moi l’autre : - Le premier accueil des médias romands est non moins exténuant de complaisance.

    Moi l’un : - C’est affreux ! C’est la curée des groupies médiatiques sur le millionnaire du laptop, le Federer de la nouvelle sitcom !

    Moi l’autre : - Un tabloïd matinal nous apprend que le romancier écrit à 10.000 mètres du sol...

    Moi l’un : - Hélas, on ne s’envoie guère en l’air dans Le Livre des Baltimore, conçu selon Dicker lui-même « comme une série à regarder en famille »…

    Moi l’autre : - Tu as quelque chose contre les séries ?

    Moi l’un : - Au contraire, mais pour Baltimore je préfère The Wire, en français À l’écoute, fabuleux scanner narratif d'une ville à tous les étages de la société, sous forme de docu-fiction en six saisons qui vaut tous les romans à succès flattant le public pour lui masquer la réalité... 

    Martin Amis. La zone d’intérêt. Calmann-Lévy.

    Toni Morrison. Délivrances. Christian Bourgois.

    Charles Dantzig. Histoire de l’amour et de la haine.Grasset.

    Frédéric Pajak. Manifeste incertain 4. Noir sur blanc.

    Joël Dicker. Le livre des Baltimore. De Fallois.

  • Féerie accélérée

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    Je suis parfois gratifié du don spécial de faire des rêves à caractère féerique, comme celui de la nuit dernière, qui s’est développé comme une prodigieuse vision en trois dimensions, riche de couleurs et de sensations.

    Je me trouvais d’abord sur une espèce de très vaste mappemonde circulaire de plastique multicolore, évoquant quelque immense ballon de plage dégonflé aux motifs encore indéchiffrables mais très harmonieux dans leur organisation esthétique, du genre des particules visuelles constituant les mobiles gracieusement immobiles d’un Vassily Kandinsky, de la série Bleu ciel, avec quelque chose aussi des dessins que Friedrich Dürrenmatt conçut pour ses enfants en bas âge. 

    Dürrenmatt4.JPGTout cela était déjà bien beau, sans atteindre pourtant le caractère féerique de la suite du rêve.

    Un mot cependant, avant d’évoquer celui-là, à propos du terme de particule, qui m’a rappelé le traitement que je suis en train de subir par radiothérapie, consistant, par accélérateur linéaire, en tirs groupés de particules, précisément, à brûler certain foyer d'anarchie cellulaire repéré par imagerie à résonance magnétique. 

    Or, tout se tient-il ainsi par en dessous ?

    72568022.jpgCe qui est sûr, c’est que la féerie de cette nuit aura tenu à un souffle, dont l’effet visible fut le déploiement soudain de la surface multicolore en sphère gonflée aux dimensions d’une montgolfière géante, ou plus exactement d’un duplicata de planète bien ronde et bien chatoyante de couleurs, avec ce défi personnel de m’y accrocher puisque, sous l’effet du souffle continu, le formidable ballon commençait de s’élever au-dessus du sol solide, m’évoquant maintenant quelque géante balle-bulle aux rondeurs colorées d’une nana de Niki de Saint-Phalle.

    Or j’avais remarqué, durant le lent gonflement de la sphère, que le rêve m’avait pourvu d’un équipement spécial à baudrier de Tergal et mousquetons de Teflon, qui me permettrait de m’accrocher aux innombrables boucles visibles aux flans de l’OFNI (Objet Flottant Non Identifié) dont se précisait à l’instant l’envol.

    images-2.jpegLa sensation de voler, fût ce durant l’espace-temps restreint de deux ou trois secondes qu’aura duré le rêve, procède –telle d’un ordre métabolique subtil, comme celui qui préside à la floraison des ancolies ou des campanules, ou n’est-ce que le résultat aléatoire non concerté d’un désordre physique ou psychique ?

    En clair : d’où vient cette nom de  Dieu de féerie ? Et par quel souffle, ou coup de pouce techno-scientifique, subitement accélérée ?

    La boule de gomme du mystère a ce matin un goût et une fragrance de chlorophylle qui me rappelle nos enfances hollywoodiennes.

    Let’s have a dream…

    Post scriptum : et ne pas louper, demain, le rendez-vous au service de radio-oncologie de La Providence…   

  • Chemin faisant (76)

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    Pèlerin "malgré lui". - Depuis notre escale à Saint-Jean Pied-de-Port, et bien plus encore en ces régions de Cantabrie et d'Asturies, notre route n'en finit pas de recouper la voie, marquée par la fameuse coquille de Saint-Jacques, des pèlerins de Compostelle, à vrai dire rares en cette saison. Dans une bouquinerie visiblement marquée par l'indépendantisme basque, à Saint-Jean, la librairie, férue d'anarchisme et qui venait d'assister à un concert de Paco Ibanez à Camo, m'a fait comprendre que jamais, pour sa part, elle ne ferait Le Chemin, désormais programmé par des Tours Operators et drainant des troupeaux de marcheurs pour ainsi dire conditionnés.

    2379009806.jpgOr cette prévention était celle, aussi, de l'écrivain Jean-Christophe Rufin, avant qu'il ne se mette en route et se fasse rattraper, à l'étape d'Oviedo, par une spiritualité dont il se défiait jusque-là. Du récit limpide et réaliste qu'il a tiré de son périple, dont l'énorme succès l'a étonné, il a tiré une nouvelle version, illustrée par son ami le photographe québécois Marc Vachon, dont nous pouvons mieux apprécier l'apport sur les lieux mêmes.  

    santillana_del_mar_cantabria_8717_570x.jpgSantillana del mar. - En passant par le bourg de Cantabrie que Jean-Paul Sartre qualifie de "plus beau village d'Europe", dans La nausée, Jean-Christophe Rufin n'a pas été plus charmé que nous, qui n'y avons vu qu'une espèce de village-musée aux magnifiques maisons médiévales réduites, faute de vie locale (à part l'exploitation touristique) à l'état de clinquant décor de film historique. "Santillana del mar m'a retenu dix minutes, écrit l'académicien pèlerin, le temps de boire un jus d'orange dans le patio d'un restaurant. Aucune des serveuses que j'interrogeais ne connaissait le village. Elles venaient toutes d'ailleurs, recrutées pour la saison estivale".

    Et de déplorer, alors, une "tragédie moderne qui se nomme le tourisme de masse", que nous avons déjouée, pour notre part, en nous pointant en ces lieux un 20 novembre, pour trouver le vide sans âme d'un village àpeu près désert au lieu du trop-plein. Pas de quoi nous donner la nausée, mais rien pour se réjouir non plus...  

    3633077812.jpgCulture terrienne. - Demain nous serons à Oviedo, départ du Camino primitivo dont Jean-Chrisophe Rufin dit qu'il a marqué un tournant décisif dans ce qui est bel et bien devenu pour lui une quête spirituelle, mais en attendant nous aurons fait encore deux étapes dignes d'être recommandées: la première dans une très bonne auberge de pierre et de bois, à Puertas de Vidiago, non loin des falaises à bufones, à l'enseigne de la Casa Poli dont la table réalise la perfection de l'art culinaire paysan à la mode asturienne, associant grande qualité et raisonnable dépense. Enfin, un crochet par le Musée ethnographique de Porrua, à peine écarté du Chemin, nous a permis de découvrir les reliefs émouvants d'une culture paysanne pauvre dont les instruments aratoires, outils d'artisans et autres objets usuels de la vie quotidienne se trouvent mis en valeur dans un ensemble de maisons simples et belles dont la première est un typique horreo, genre grenier sur pattes tout semblable à nos mazots valaisans. Or, décrivant précisément ces constructions séculaires, contrastant avec "la prétention sophistiquée et qu'on espère éphémère des lotissements qui défigurent la côte", Jean-Christophe Rufin relève également la spiritualité qui émane des sanctuaires préromans de la région, témoignages d'un christianisme humblement vécu: "Quelque chose d'âpre, de primitif et en même temps d'une grande noblesse m'a tout de suite frappé dans les Asturies"... 
    Jean-Christophe Rufin. Immortelle randonnée - Compostelle malgré moi. Edition illustrée par le photographe Marc Vachon. Gallimard, 232p.  

  • Chemin faisant (75)

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    Musique des noms.- De Combray à Santillana del Mar, les noms chantent et ne  finissent pas d'en appeler d'autres, de Cantabrie à Compostelle où nous sommes ces jours, qui appellent déjà ces  noms à venir, demain, de l'Alentejo et de l'Algarve, avant Cordoue et Grenade en Andalousie. Rien que ce nom d'Andalousie est d'ailleurs promesse de tout un mundillo que je m'impatiente d'investir sur ses lieux et par le truchement, aussi, du nouveau roman de l'ami David Fauquemberg, Manuel El Negro, que nous lirons pour entendre les mots et le chant profond de la langue flamenca...

     

    Chemins76.jpg

    Les mots de Louise. - Ces jours, cependant, c'est avec une autre femme à mots (comme on dit un homme à femmes...) que nous aurons voyagé tandis que je lisais en voiture, des Landes aux Pyrénées et de Cantabrie au Asturies, les mots de dame Claire en ses Histoires de Louise, dont le personnage sort déjà d'autres mots puisque cette Louise Bottu est empruntée au Monsieur Songe de Robert Pinget: " Monsieur Songe au cours de sa promenade du matin rencontre un jour Louise Bottu, la poétesse. Elle est toute déjetée, boiteuse et tremblotante. Mais sitôt qu'elle reconnaît monsieur Songe elle a un sourire de petite fille et leur conversation, qu'ils ont interrompue depuis des lustres, est la même qu'autrefois".

    Je ne connaissais guère, jusque-là, la poétesse Claire, que par nos échanges sporadiques de Facebook. Or la récente lecture des livres d'Alice Munro, qu'elle a lu en v.o. lors d'un séjour américain, si j'ai bien compris, et le peu que je sais aussi des éditions Samizdat et de ses autres écrits persos, préludaient à une lecture constituant un moment de voyage privilégié en cela, notamment, que Louise Bottu, comme Claire Krähenbühl, est une femme à mots.

    Ces Histoires de Louise, comme les nouvelles d'Alice Munro, nous font passer de l'autre côté du miroir des mots, où une femme, les mains dans l'eau de vaisselle, se dit soudain ceci: "Quand j'étais jeune, j'étais folle". Et de se rappeler un rendez-vous où elle est allée, un dimanche d'été à Heidelberg, "un rendez-vous qu'on ne lui avait pas donné". Les histoires de Louise sont autant d'évocations de vies possibles ou possiblement perdues et retrouvées des années après, ou pas - autant de rêveries.

    "Elle se demande souvent. Où vont les petites cuillères ?" Grave question en effet, que ne peut manquer de se poser un pèlerin sur le Chemin de Compostelle, en attendant de rencontrer peut-être une Louise à laquelle il parlera spiritualité pour la draguer, et avec lequel elle préférera jouer au jeu d'"on dirait qu'on serait"...

    Louise n'aime pas trop les voyages: nous non plus. C'est que c'est trop souvent pas mal d'emmerdes les voyages, mais qui sait emmener sur la route sa chambre et la poser partout, une chambre et donc une table et un carnet sur lequel recréer le monde: là, ça va, et Louise aime traduire les mots, n'importe quoi faisant vite un poème comme la très élémentaire Lista de precios de la Casona de Andrin:

    Temporada baja: habitacion doble: 70 Euros

    Temporada alta: habitacion doble: 80 Euros

    Cama supletoria para ninos hasta 10 anos: 15 Euros.

    Ensuite nous serons à Lisbonne et nous traduirons en portugais ces mots de Rodriguez Garcia, l'auteur d'Al final de la noche, qui a dormi dans la chambre de la Casona où j'ai retrouvé son livre, ces lignes évoquant Lisbonne. "Se miraron a los ojos co una melancolìa hospitalarie, como si desearan comenzar a vivir y tuverian miedo".  

    "Qu'en est-il des archives d'amour ?", se demande aussi Louise qui claudique volontiers, elle aussi, entre mélancolie et chanson douce. Et c'est un autre voyage dans le voyage qu'on relance, alors, au fil des mots...

     

    Pivot.jpgLes mots de nos vies. - Dans son livre  intitulé Les mots de ma vie, Bernard Pivotqui a lu mes Riches Heures, me cite sous la rubrique Amie, pour l’usage que je fais de l’expression ma bonne amie, qui lui rappelle le temps de sa jeunesse lyonnnaise où l'expression était courante. Or lisant son livre je tombe ensuite sur un autre de ses mots-fétiche, à la rubrique Admiration, qui me fait penser que ce grand passeur est par excellence le véritableamateur, au sens de celui qui aime...

    Et Louise Bottu de la ramener derechef: "Ah! comme j'aime les mots soupire-t-elle. Est-ce que je radote ? Est-ce qu'on peut tous les glisser dans un poème ? Si longtemps timorée, elle ajoute encouble et ruclon à filament, firmament, batelière, grelot, sureau et tant d'autres"... 

    Dans la foulée, le pédant puriste franco-français aura tiqué: Non mais, "encouble", "ruclon", et quoi encore ? Alors Louise, qui ne les aurait pas utilisés sous le nom de Robert Pinget, d'expliquer sous celui de dame Claire que s'encoubler signifie, en langue vernaculaire romande, trébucher, et qu'une encouble est, par exemple, un enfant dans vos jambes vous encombrant; alors qu'un ruclon est un tas de déchets ou d'ordures. Or ces mots, si peu académiques qu'ils soient, procèdent en somme du langage-geste, invitant à d'autres voyages...     

  • Ceux qui n'en ont cure

    Suisse23.JPGCelui qui fait le tour du jardin sans penser à rien d’autre / Celle qui surveille les voltigeurs mais sans plus / Ceux qui ne s’occupent pas de la  planète des autres / Celui qui ne se sent pas concerné par le discours communautariste du Parti National Suisse qui invoque l’ascendance aryenne de la Suisse germano-celte prouvée par la Bible / Celle qui n’est pas motivée par l’argent mais uniquement par l’or / Ceux qui se disent de gros boulonneurs comme le prouve leurs gros boulets / Celui qui possède deux voitures tapissées de poils de chien / Celle qui ne se soucie point des soucis de Sophie la siphonnée / Ceux qui se rappellent les souliers jaunes de la vieille dame revenant à ses hommes comme le refoulé de leurs cabinets / Celui qui se demande s’il a bien l’âge de sa maladie / Celle que son arrogance caparaçonne sans que la potence de son lit de clinique ne s’en offusque / Ceux qui ont des canines de caniches courroucés / Celui qui ne vit que pour répéter qu’il est catholique et donc ni juif ni pédé / Celle qui à force de se répéter est devenue ce qu’elle est en plus laid / Ceux qui persistent à mourir dans l’indifférence du dictionnaire / Celui qui est modestement suffisant genre Jean d’Ormesson qui s’excuse de vous rappeler son importance / Ceux qui a deux opérateurs chargés de l’opéra de ses finances / Ceux qui opèrent à ciel ouvert/ Celui qui se précipite entre deux rafales de voitures et se retrouve dans la bijouterie dont la vitrine brisée lui laissera des marques aux pommettes /Celle qui qualifie de spacieuse la pensée de Gaston Bachelard / Ceux qui ont des suites dans leurs idées d’hôtels de luxe avec vue sur l’Avenir / Celui qui ne pense pas que ses arrangements futuristes se finaliseront de son vivant / Celle qui s’appuie sur du fragile à l’instar des bricoleurs de pirogues en pagnes / Ceux qui rappellent à leurs filles que l’adjectif indéfrisable remonte à l’époque des Dolly Sisters /Celui qui a épilé Angela Davis « à la grande époque » / Celle dont un tuyau de gaz stimule le rein gauche / Ceux qui n’ont cure de voir un curé récurer le réfectoire de leur âme, etc.

  • Chemin faisant (74)

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    Voix de la mer . - On les entend d'abord de loin, rugissants et de plus en plus proches, bientôt tonitruants, sur le fond de la rumeur marine, puis on les voit jaillir de la lande pierreuse, comme des geysers. Les jours de grosse mer et de grand vent, leurs terribles coups de boutoir évoquent de vieilles terreurs légendaires, et plus encore si le brouillard rampe au sommet des falaises dominant l'océan d'une cinquantaine de mètres. Or l'eau qui semble jaillir de la terre n'est que la projection des vagues montant soudain à la verticale par les failles du rocher et finissant en jets écumeux, parfois jusqu'à  dix ou vingt mètres au-dessus de la surface d'herbe et de calcaire, retombant ensuite dans l'entonnoir karstique et rejaillissant au prochain spasme...       


    Chemins64.jpgL'envolée de Carmencita.
     -   Si l'on vous raconte l'histoire de Carmencita la vache volante, ne prenez pas votre air incrédule, et d'autant moins qu'on se trouve ici sur le chemin de Compostelle et qu'il ne peut qu'y avoir du miracle en suspension - c'est le cas de dire. Ainsi Carmencita, comme c'est arrivé à divers autres ruminants distraits, s'égara un jour dans la brume, glissa sur les hauts gazons et bascula dans le gouffre marin, sous les yeux épouvantés du jeune Pedro venu la chercher pour l'abreuvoir. Cependant la Vierge Marie, ce soir-là, fut émue par la prière du garçon, si bien que celui-ci, toujours à genoux, vit remonter Carmencita dans le prochain grondement du bufon et voler soudain au-dessus de lui, tournoyer là-haut et retomber enfin très en douceur, tout à côté de lui, juste un peu sonnée et sa jolie frange bouclée ruisselant d'eau de mer...  

    054.jpgVersion terre à terre. - Quant aux pancartes apposées à proximité des divers gouffres de ces abords de Llanes, elles se bornent à de plus ordinaires explications, invoquant la nature particulière du sous-sol local et à la conformation de ces "cheminées" de calcaire aboutissant, sous l'effet des déferlantes, à ces jets d'eau et de vapeur spectaculaires - le tout ayant été classé Monument naturel par la principauté des Asturies...     Chemins60.jpg    

  • Chemin faisant (73)

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    Loin de la foule. - D'aucuns se tapent mille bornes afin de pouvoir dire qu'ils ont "fait" le Guggenheim de Bilbao, et nous avons "donné" une fois, mais il n'y en aura pas deux. Entre l'ours floral débile de Jeff Koons, le labyrinthe où la multitude tourne en rond et les bricolages minimalistes des stars multi-mondiales maxi-friquées, nous avons cherché un peu de peinture, en vain. Pour dire les choses tranquillement: passé le choc certain de la super-carène architecturale du grand vaisseau vide, nous n'avons trouvé là-bas d'attrait qu'à la cafeteria, sinon rien.

     

    021.jpgEl nieto e l'abuelito. - Ce qu'il faut dire, c'est que l'oeil requis à Bilbao est essentiellement cérébral où confiné dans l'esthétique fonctionnelle, oscillant entre concepts et déco. Je vais faire figure d'attardé voire de réactionnaire mais je m'en balance: pour tout dire je préfère une évocation de Paul Klee signée par mon petit-neveu de 7 ans Adrien, ou une tapisserie de son arrière-grand-père André, à tous les chichis des Sol Lewitt et autres Franck Stella, pour ne citer que  les plus illustres noms du lilliputisme artistique ricain. Ceci pour introduire au museo privado,et sans la moindre prétention snob, de La Casona de Andrin, aux objets intégralement rassemblés par la dona Hermana Grande de la Fuente, ma frangine...    

    015.jpg043.jpgL'Oeil. - Avoir l'oeil, en matière de goût autodidacte, ressortit à la même donnée, innée ou acquise par éducation ou contacts, qu'avoir l'oreille en musique: on l'a ou on ne l'a pas. Or j'ose affirmer, sans esprit de clan ni chauvinisme familial particulier, que la maîtresse des lieux, à La Casona de Andrin, aura montré un goût raffiné dans ses multiples choix, qu'il s'agisse de la distribution des couleurs de chaque chambre (mais les Asturiens montrent l'exemple avec une propension remarquable à préférer le safran ou le rose saumon, le vert céladon ou le bleu cru pour le façades  des maisons, aux sempiternelles nuances de gris ou d'ocre terne des murs d'un peu partout) à la foison de tableaux et d'objets réjouissant le regard sans la moindre affectation.

    047.jpg013.jpgNous sommes ces jours les seuls hôtes de la Casona de Andrin, mais je me plais à imaginer la ruche estivale où passent et reviennent des gens de toute sorte, y compris telle artiste ou tel écrivain amis, dont on retrouve les oeuvres aux murs ou dans les bibliothèques. Tout cela naturellement, en somme, comme partie prenante d'un certain art de vivre où les choses de la culture, les conversations, Mercedes Sosa en  train de chanter à l'instantGracias à la Vida, la confiture de figue le matin et  le vin de don Ramon en fin de soirée, les photos de la smala enfantine, un découpage de ma bonne amie ou une gravure de vieux maître flamand - tout cela fait symphonie...         

    LUCIA4.JPG  

  • Chemin faisant (72)

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    Voyageurs du temps. - À la fin d'un des plus beaux romans épiques qui soient, intitulé Migrations et constituant le chef-d'oeuvre de l'écrivain serbe  Milos Tsernianski, celui-ci conclut sur ces mots: "La mort n'existe pas. Les migrations existent". Or je repensais à cette sentence en déambulant, cet après-midi à Colombres, dans le palais bleu abritant l'impressionnant musée de l'émigration des Asturiens, dit Archivo de Indianos, qui documente la saga des migrations économiques (dans le milieu di XIXe) ou plutôt politiques (dans les années 30 du XXe siècle, dès le début de la guerre civile)  qui ont poussé les natifs des Asturies à chercher fortune à Cuba, en Argentine, au Mexique ou à Porto Rico, notamment.

    017.jpgLa formidable bâtisse qui abrite ces archives est un bel exemple de l'architecture indiana, construite par Inigo Noriega Laso en 1906. Le personnage lui-même, parti à 14 ans pour l'Amérique et qui joua un rôle important dans la révolution mexicaine tout en amassant une fortune colossale, est un bel exemple de ces aventuriers-bâtisseurs, ligués, dans chaque pays, en communautés solidaires, et revenus au pays fortune faite.

    008.jpgLa Casona de Andrin, où nous créchons ces jours, fut elle-même construite à la fin du XIXe siècle par un militaire revenu d'Amérique du Sud, comme en témoignaient encore force malles et autres objets de voyage retrouvés dans ses greniers. Nous saluons sa mémoire d'un pacifiste garde-à-vous...

      

    Chemins57.jpgAdmirable Altamira. - On a beau se trouver dans une grotte reproduite à l'identique dans les soubassements bétonnés  d'un vaste musée ultra-moderne: la vision des peintures rupestres et autres graffiti retrouvés, à la fin du XIXe siècle, dans la grotte d'Altamira, ne laisse d'émouvoir par la grâce de ses représentations animales (plus quelques formes anthropomorphiques) datant de 30.000 à 10.000 ans. La datation de ces merveilles a suscité maintes polémiques, autant que l'interprétation de leur fonction et de leur signification, mais on en sait un peu plus au fil des recherches, et par exemple que les animaux peints ne sont pas forcément des animaux chassés...

    Pour ce qui me concerne, je n'ai envie que de me taire là-devant, tant je suis touché par ce qu'on peut dire la ressemblance humaine émanant de ces peintures, qui fait à mes yeux de l'Artiste inconnu, voyageant à travers les millénaires d'avant la Préhistoire, le frère occulte des peintres et poètes de tous les temps...   

     

    La Création d'avant la Genèse. - Non sans malice j'ai demandé au jeune guide, francophone et visiblement averti de tous les aspects, artistiques mais aussi techniques de ce patrimoine et de sa préservation, ce qu'en disent les éventuels visiteurs créationnistes du lieu. Alors lui de sourire d'un air entendu, et de se dire indéniablement catholique mais assez humble pour rendre à la Connaissance de science sûre ce qu'on lui doit en l'occurrence, qui n'exclut ni respect devant les rites anciens ni reconnaissance fervente à cet art vraiment premier...      

     

  • Chemin faisant (71)

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    Voyageurs du temps. - À la fin d'un des plus beaux romans épiques qui soient, intitulé Migrations et constituant le chef-d'oeuvre de l'écrivain serbe Milos Tsernianski, celui-ci conclut sur ces mots: "La mort n'existe pas. Les migrations existent". 

    Or je repensais à cette sentence en déambulant, cet après-midi à Colombres, dans le palais bleu abritant l'impressionnant musée de l'émigration des Asturiens, dit Archivo de Indianos, qui documente la saga des migrations économiques (dans le milieu du XIXe) ou plutôt politiques (dans les années 30 du XXe siècle, dès le début de la guerre civile) qui ont poussé les natifs des Asturies à chercher fortune à Cuba, en Argentine, au Mexique ou à Porto Rico, notamment.

    275566916.jpgLa formidable bâtisse qui abrite ces archives est un bel exemple de l'architecture indiana, construite par Inigo Noriega Laso en 1906. Le personnage lui-même, parti à 14 ans pour l'Amérique et qui joua un rôle important dans la révolution mexicaine tout en amassant une fortune colossale, est un bel exemple de ces aventuriers-bâtisseurs, ligués, en chaque terre d'exil, en communautés solidaires, et revenus au pays fortune faite.1499501872.jpg

    La Casona de Andrin, où nous créchons ces jours, fut elle-même construite à la fin du XIXe siècle par un militaire revenu d'Amérique du Sud, comme en témoignaient encore force malles et autres objets de voyage retrouvés dans ses greniers. 

    Nous saluons sa mémoire d'un pacifiste garde-à-vous...
      
    Admirable Altamira. - On a beau se trouver dans une grotte reproduite à l'identique dans les soubassements bétonnés d'un vaste musée ultra-moderne: la vision des peintures rupestres et autres graffiti retrouvés, à la fin du XIXe siècle, dans la grotte d'Altamira, ne laisse d'émouvoir par la grâce de ses représentations animales (plus quelques formes anthropomorphiques) datant de 30.000 à 10.000 ans. La datation de ces merveilles a suscité maintes polémiques, autant que l'interprétation de leur fonction et de leur signification, mais on en sait un peu plus au fil des recherches, et par exemple que les animaux peints ne sont pas forcément des animaux chassés...

    images.jpegPour ce qui me concerne, je n'ai envie que de me taire là-devant, tant je suis touché par ce qu'on peut dire la ressemblance humaine émanant de ces peintures, qui fait à mes yeux de l'Artiste inconnu, voyageant à travers les millénaires d'avant la Préhistoire, le frère occulte des peintres et poètes de tous les temps... 

    Altamira_Bison.jpgLa Création d'avant la Genèse. - Non sans malice j'ai demandé au jeune guide, francophone et visiblement averti de tous les aspects, artistiques mais aussi techniques de ce patrimoine et de sa préservation, ce qu'en disent les éventuels visiteurs créationnistes du lieu. Alors lui de sourire d'un air entendu, et de se dire indéniablement catholique mais assez humble pour rendre à la Connaissance de science sûre ce qu'on lui doit en l'occurrence, qui n'exclut ni respect devant les rites anciens ni reconnaissance fervente à cet art vraiment premier...     

  • Chemin faisant (70)

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    Les murs des migrants. - Les murs de la Casona de Andrin, qui ont des oreilles et une bouche, me racontent ce matin l'histoire qu'ils ont entendue hier soir. Je  profite d'en écrire un peu, faute de pouvoir sortir vu l'humeur de massacre, ces jours, du Nuberu. Les Asturiens, qui ont un peu de mémoire celte, n'en veulent pas autrement au Nuberu, maître des nuées, pour le temps qu'il leur fait ces jours, telle étant la saison guère plus propice aux Xanes, enjôleuses fées de bords de rivières (les Asturiens sont étymologiquement Gens de Rivières), et le Trasgu, équivalent mythologique de nos servants, ne peut rien non plus contre la fatalité pluvieuse. Demandez-lui d'ailleurs de la conjurer: vous ne l'aurez plus dans vos meubles, car le Trasgu va se cacher dès lors qu'on lui demande l'impossible.

    Resterait la technologie de pointe. J'en ai parlé aux proprios de la Casona de Andrin, dont chaque chambre est pourvue d'une douche réglable par système électronique haut de gamme distribuant la pluie fine, le crachin, l'arrosage latéral style buse ou le jet tournoyant. Reste à inventer le réglage des célestes pompes...

    Don Ramon de La Fuente n'a pas cette prétention. En homme d'expérience, il se sera contenté, sa vie durant, de travailler, beaucoup, et de diriger, dans les pays où il a migré avec sa moitié, des chantiers de plus en plus importants. Issu de terre et de tribu pauvres, il était ouvrier spécialisé quand il a débarqué, avant sa trentaine, dans cette Suisse des années 60  qu'on appelait alors de la "surchauffe". Marié dix ans plus tard, et bientôt père de deux secundi, il acquit assez de savoir pour endosser de croissantes responsabilités, notamment sur les autoroutes en construction, au titre équivalent d'ingénieur diplômé "sur le tas". Vingt ans plus tard on le retrouvait au Venezuela avec les siens, propulsé à la hauteur des tours futuristes dont il dirigeait les travaux. Puis ce fut avec les Catalans de la Costa Brava qu'il tâcha de s'entendre, lui l'Asturien pur et dur engagé dans les nouvelles constructions de Palafrugell, avant de regagner la terre mère et de s'y établir, entre océan et pics farouches, pour fonder cette Casona de Andrin aux parfaits agencements de maison d'hôtes et dont l'âme irradie dans la pleine complicité de dona de la Fuente muy ejemplar y imprescendible - mi hermana grande...  

     

    Chemins47.jpgChambres d'hôtes. - Dans le genre Bed and Breakfast, la Casona de Andrin accueille chaque année des gens de toute sorte, dont les voix murmurent encore de chambre en chambre. Les chambres de la vie communiquent à tout moment, pour la énième fois j'écoute Paco Ibanez moduler sa Triste historia, à l'instant même où j'entrouvre ce livre d'un certain J.L. Rodriguez Garcia, dédicacé à ceux de la Casona comme esta historia triste, intitulé Al final de la noche et dont je ne comprends que deux mots sur trois de la présentation, notant qu'à la fin de cette nuit romanesque, "en la soledad y en la extension amenazadora de la noche, acaso pueda aun brillar una luz, que anuncie el comienzo de un dia hermoso"...

    Or la hermana grande nous racontait, hier, le dernier séjour de l'écrivain à La Casona, l'été passé, accompagné de son épouse et de son jeune fils de seize ans commençant de ruer dans les brancards. Pas très original même pour un prof de philo, mais ainsi va la vie qui bifurque et se complique, ou devient plus sereine et limpide au contraire, de chambre en chambre et le temps passant...

    Munro17.jpgSegretos abiertos.- Ou ce serait l'histoire de Doree, devenue femme de chambre après l'affreux événement survenu dans sa vie, et qui va revoir, dans son asile psychiatrique, ce "terrible accident de la nature" que représente à ses yeux celui que les autres tiennent plus précisément pour un fou monstrueux, qui a étranglé leurs trois enfants et prétend les rencontrer, désormais, dans une autre dimension. Dimensions est le titre de la première nouvelle du dernier recueil traduit d'Alice Munro, Trop de bonheur, que je lisais hier dans un coin de La Casona tandis que mi hermana grande, à qui je venais de l'offrir, le lisait elle aussi dans un autre coin, tout à côté de ma bonne amie qui lisait, elle, la version originale de Dear Life, dernier livre de cette nouvelliste bonnement géniale à mes yeux, révélée par le plus beau Nobel de littérature de ces dernières années. Comparée, à tort je trouve, à Tchékhov, voire à Carver, Alice Munro est à vrai dire incomparable, ayant saisi de la vie ce qu'on pourrait dire l'insaisissable, l'impondérable, l'imprévisible horreur et la non moins effarante merveille - la vertigineuse relativité et la vérité sans fard captée à fleur de sensibilité, au fil de storiesréinventant à chaque fois une nouvelle façon de raconter...       

  • Chemin faisant (68)

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    Marre du clan. - L'esprit de clan m'a toujours rebuté,  mais la chaleur de la famille est autre chose, et j'aime assez le terme de tribu pour désigner ce qu'est aujourd'hui la famille qui se décompose et se recompose de façon apparemment désordonnée, non sans obéir peut-être à un autre ordre sous-jaçent, parfois meilleur qu'il n'était. Rien n'est à exclure. Le "familles je vous hais!" d'André Gide est typiquement une formule bourgeoise, aujourd'hui dépassée. On n'en est plus là. La tribu familiale est sûrement à réinventer.    

    De la bonne jalousie. - Hier nous est arrivé un SMS-fleuve de mon neveu Nicky, fils de notre frère aîné défunt, éducateur quadra au Service de Protection de la Jeunesse, affirmant que notre périple le rend fou jaloux et qu'il nous en félicite en même temps. Il se demande alors s'il lui faut assassiner son beau-père pour acquérir plus tôt sa liberté, puis se rappelle ses deux chenapans à charge, pour quelques années encore. Or j'aime son impatience envieuse. C'est elle qui les portera, lui et sa moitié bonne, à partir à l'aventure qu'ils imagineront demain à leur façon, par exemple sur les canaux de France qui les font rêver. 

    Mélange d'époque. - Vue de la Casona de Andrin, qu'on pourrait dire l'extension espagnole de notre tribu familiale à l'enseigne de laquelle le coureur de marathon new yorkais voisine avec le disciple de chamane bolivien, l'entrelacs de nos relations plus ou moins étroites est à la fois significatif et intéressant, reflet du mode actuel. Une certaine chaleur pondère les liens nouveaux, peu compatibles avec les anciennes normes. Nous nous en félicitons, ma bonne amie et moi. Les maisons, les enfants, les souvenirs communs, les projets en cours fondent de nouvelles relations possibles. Le dernier deal est celui-ci: que ma nièce Federica perde quelque kilos, à condition que don Ramon condescende enfin à écrire ses mémoires, qui seront celles des migrants asturiens passés par la Suisse et l'Amérique. Tout cela qui ne devrait pas apparaître, en principe, sur la Toile et moins encore sur Facebook. Mais qui se soucie, aujourd'hui, de principes ?   

    Image: René Myrha

  • Chemin faisant (76)

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    Apprendre (aprender). - Les gens qui vous enjoignent de "profiter", s'imaginant peut-être que voyager signifie "se les rouler", se mettent décidément le doigt dans l'oeil. D'abord parce que cette hideuse notion de "profit" est exactement ce que nous fuyons. Ensuite du fait que mettre à profit (tant il est vrai qu'il y a profit et profit) une virée prolongée exige un effort de chaque jour qu'on peut dire un vrai travail, gage de vrai plaisir. Le vrai bonheur n'est pas de consommer mais de se laisser consumer par la flamme de la vie, productrice de chaleur et de lumière. Cela suppose un apprentissage approprié à l'évidence que des lieux et des gens où l'on va on ne sait à peu près rien, et le désir d'en savoir un peu plus aboutit au plaisir de la chose nommée, pour ainsi dire vécue, ingérée et digérée comme un bon fruit ou comme le Haricot Bien Gras de Molière... 

     

    005.jpgChemins41.jpgVoilà du sublime...  - Hier par exemple, dimanche de pluie, aurons-nous fait quarante bornes, sous la conduite de don Ramon de La Fuente, jusqu'au Molin de Mingo, haut-lieu de la cuisine terrienne des Asturies qu'on atteint par des chemins bordés de précipices, dans la montagne aux loups et aux ours, franchissant  enfin le torrent aux saumons et débouchant sur un méplat entouré de farouches monts boisés aux brumes vaguement chinoises;  et c'est là, loin de tout, que nous aurons découvert cette auberge à peu près pleine d'Asturiens connaisseurs, pour y goûter d'abord le meilleur fromage du monde, selon les gens du cru (et du cuit), au nom de gamonedo et sous sa forme apprêtée en Crema de queso.

    Or pas un instant l'on aura eu l'impression de profiter en savourant cette incomparable merveille évoquant la suavité d'un fruit presque liquide, à consistance un peu melliflue et goût se cherchant dans l'aigre-doux à tendres résonances, entre le fluide vif du cabri et l'humide du veau de lait.

    Chemins43.JPGSavoir vivre. - Je me rappelle à l'instant que c'est Georges Haldas, dans sa fameuse Légende des repas, qui a souligné le lien verbal entre saveur et sapience, qui en appelle à une vraie connaissance, appariée à ce qu'on appelle le goût et à l'éducation qu'il suppose. Or la notion de goût (vocable polysémique) est liée en espagnol à la notion de préférence et même d'amour, qui procèdent également d'un apprentissage, fût-il informel ou même sauvage - disons sur le tas.

    C'est ainsi que l'appétit du voyage vous vient en goûtant aux choses et aux mots des pays que vous traversez, constituant la base d'une constant enseignement non pédant. Le goûter se dit, au pays de Cervantes, la merienda, et le banal WELCOME de McDo se traduit, à La Casona de Andrin où nous voici revenus ce soir, par Les deseamos una feliz estancia...    

  • Chemin faisant (67)

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    Fierté basque. - On ne fait pas assez attention, en passant, à ce que disent les maisons des pays. J'y pense ce matin dans la belle demeure de la Dona Hermana Grande de La Fuente et de son hidalgo Don Ramon, aux Asturies, qu'on pourrait dire l'Oeuvre d'un couple et la réalisation d'un rêve. En traversant le pays basque, déjà, cette observation m'est venue à l'esprit: que nous ne voyons pas assez les maisons.

    Or les maisons du pays basque, le rouge ardent et le blanc pur des maisons basques, les colombages et les toits des maisons basques affirment une sorte d'assurance grave et de fierté qu'on retrouve des fermes aux demeures patriciennes. Venant de Suisse, où les maisons montrent des visages si contrastés selon les cantons , et après avoir traversé la France, où la pierre et le bois, les toits et les fenêtres, la gamme des gris et des blancs, du Morvan en Anjou, se distribuent de tout autre façon encore d'est en ouest et du nord au sud, ce qu'il y a de nordique et d'un peu farouche, dans ces hautes terres du sud-ouest à pierriers et palmiers, m'a paru se traduire par cette espèce d'orgueil assumé des maisons basques.           

    001.jpgLa Casona de Andrin. - Aux Asturies, c'est encore une autre histoire que racontent les maisons, des granges aux palais, ou plus exactement: des tas d'histoires où les migrations d'un peuple pauvre relèvent de l'épopée personnelle et collective, des allers aux Amériques aux retours plus ou moins fortunés. Dans le silence d'avant l'aube, ce matin à La Casona, l'envie d'entendre ces histoires m'est soudain venue: autant celle de La Casona, qui fut antérieurement la maison de la tribu Noriega, transformée ensuite et pourvue de tous les conforts imaginables, dans le meilleur goût, que les histoires des maisons serrées dans ce repli des contreforts des Pics d'Europe, entre pacages et falaises, sentiers côtiers et déferlantes océanes.

    018.jpgLes mots de la maison. - La culture terrienne, l'architecture sans architecte et les arts populaires ont encore beaucoup de choses à nous raconter, autant que les maisons et ce que déclinent les moindres objets de leur agencement : voilà ce que je me disais en apprenant par coeur, ce matin, une nouvelle phrase de tout débutant, en langue espagnole, prié de manipuler le levier de la chasse d'eau avec ménagement: Por favor apretar suavemente la palanca...  

    À vrai dire je me sens tout humble devant ce suavemente, tout impressionné, bien inculte en ces matières qui sont, pourtant, le matériau même de la culture et de la civilisation, plus que tant de clabaudages d'idées et de distinguos abstraits. Ainsi donc vais-je m'efforcer, désormais, de prêter plus d'attention à ce que racontent les maisons...      001.jpg 

     

  • Chemin faisant (66)

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    De l'Authentique. - "Si vous cherchez de l'Authentique, ne manquez pas de passer à  L'Herbe", nous avait lancé le Polonais de l'hôtel du Port, à Cap-Ferret, et son compère de zinc avait renchéri: "À main droite, vous aurez la Villa algérienne, et de l'autre côté vous trouverez les cabanes. Là c'est du vrai..." Et de fait, le lendemain matin, nous nous sommes pointés à L'Herbe, pour découvrir d'abord la chapelle mauresque d'un ancien domaine de fameuse mémoire locale, et, sur une mince bande de rivage surmonté par des résidences plus rutilantes les unes que les autres, tout un labyrinthe de petites maisons de bois multicolores en front de mer, jouxtant une zone de travail où s'activaient de jeunes ostréiculteurs des deux sexes. Et là, entre les cabanons plus ou moins habités, je suis tombé sur un vieux pêcheur à figure boucanée - un "vrai de vrai" à ce qu'il m'a semblé sans que j'aie à lui demander son brevet d'authenticité -, qui m'a dit sa satisfaction d'échapper quelque temps à la folie estivale et celle, surtout. de voir se manifester la relève du métier...

    007.jpgQuant à l'Authentique évoqué par le Polonais, comment ne pas voir, en de tels lieux littéralement colonisés par l'industrie touristique, qu'il tient, sinon du folklore genre réserve d'Indiens, d'une réalité bien précaire, qu'on se réjouit évidemment de voir survivre mais qu'on respectera d'autant mieux qu'on n'en fera pas un objet de culte...

     

    Dans l'esprit H.Q.E. - Je sais de quoi je parle, assis que je suis sur une espèce d'étroit tabouret de bois, à la fois brut et reverni comme une antiquité rurale, qui a dû servir en quelque ferme avant d'être recyclé dans le mobilier du Domaine de Bassilour où nous sommes descendus hier soir, accueillis par un affable jeune Suédois.

    020.jpgMa bonne amie cherchait un hôtel acceptant les chiens, pas trop cher et ouvert en cette saison. Faute de mieux, on a passé sur le "pas trop cher" pour deux nuits à un tarif tout de même modeste selon les critères helvètes: niveau trois étoiles, 120 euros la nuit + petit dèje. Ma bonne amie y ayant trouvé le confort qu'elle désirait pour se reposer de 1500 bornes de conduite, depuis une semaine, et la vieille ferme basque, absolument au-then-tique, ne manquant pas de charme, je n'allais pas faire le protestant gâte-sauce malgré le peu de goût que j'ai pour le luxe rustique. Mais quel objet d'observation pourtant ! Pour un peu, j'ajouterai un chapitre à La Carte et le territoire de Michel Houellebecq, rubrique La Ferme garantie H.Q.E. (Haute Qualité Environnementale), avec installation géothermique, isolation de toiture au chanvre, poubelle en osier dans les chambres pour tri des déchets recyclables, système automatique d'arrêt de l'électricité quand vous sortez, gel de douche biodégradable et parking non goudronné. Le dalaï-lama est invoqué au début de la présentation du Domaine de Bassilour marqué au sceau de l'éco-label européen. On imagine, en prenant son petit dèje à 11 euros,  ce que fut cette grande ferme basque jouxtant un vrai château comme il y en a un peu partout en France. Un extraordinaire objet, suspendu au mur de la salle commune aux immenses piliers de pierre, pourrait trouver sa place dans un musée d'art contemporain: superbe ensemble de planches ondulées aux mille pierres serties, évoquant des lames. Le jeune Suédois y voit un outil de traitement des peaux de moutons. Possible. Où est l'authentique explication ? Dans notre chambre admirablement rustique aux poutres apparentes et baignoire à sabots garantis vieille France que les au-then-tiques paysans de Bidarte n'ont pas dû connaître, le chien Snoopy, sous son baldaquin éco-label, médite...

     

    011.jpgPassent les grues cendrées. - Nous avons pensé d'abord, à l'arrêt dans les Landes, que c'étaient des outardes. Des oies sauvages. Les yeux au ciel, les entendant cacarder de loin (les oies cacardent, affirme le dictionnaire), puis déployant leurs formations géométriques en V ou en Y à systèmes variables, nous avons pensé à des bernaches. Bernique: c'étaient, dixit Wikipédia, probablement des grues cendrées. Mais pour l'Authentique, on prendra langue avec des connaisseurs...

    Ce qu'attendant nous sommes remontés dans l'arrière-pays sur le conseil d'un ami grand voyageur et féru d'îles lointaines, Basque de souche et qui voulait que nous connussions (déclinaison verbale du verbe connaître  sans équivalent en basque hivernal) les hauts de la Soule, la vallée du Saison, le village d'Aussurucq, la prodigieuse forêt des Arbailles, le dolmen caché, les chevaux sauvages et l'aigle circonspect. Et la sublime architecture sans architectes de Saint Jean-Pied-de-Port !

    025.jpg031.jpgTout cela nous a émerveillés. Bordel que la France est belle! Et ils se plaignent. Avant-hier encore au zinc du bar jouxtant le Super-U d'Arès, le tenancier quadra Léon de Laval nous disait sa honte d'être Français: que les Français sont des feignants, que l'attentisme est la Formule de la France actuelle, que les forces vives de la nation sont taxées et pressurées. Et comme on les comprend tous tant qu'ils sont ! Mais aussi: ruades! Français, soyez plus fiers ! Assez de jérémiades ! À tant vous croire supérieurs aux autres vous avez oublié que vous n'êtes qu'une partie du monde. Demain, d'ailleurs, nous serons en Espagne...  053.jpg

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  • Chemin faisant (65)

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    Le sens du voyage. - Au fil des jours, en voyage, il nous arrive de passer par des moments de flottement, et c'est ainsi qu'hier, sans se l'expliquer, ma bonne amie s'est sentie comme désemparée, un peu perdue, sans repères, se demandant en somme ce que nous faisions là, plutôt qu'ailleurs, me le disant et sans me surprendre du tout vu que je me le demande à tout coup, moi aussi, et pas seulement en voyage: ce que je fiche là - à vrai dire je me le demande tous les matins sans en parler à quiconque, et puis la vie reprend son cours...  

    Et de fait il suffit d'en parler: le seul mouvement de recul consistant à se voir comme de l'extérieur, ou de partager son doute avec son compagnon de vie ou de voyage, et c'est reparti: tout se remet en place. Pas plus tard que cet après-midi, sur l'autoroute de Saintes à Bordeaux, j'ai d'ailleurs retrouvé la mention de cette double expérience, du doute et de son dépassement,  au tout début de L'Usage du monde dont je nous faisais la lecture à haute voix, lorsque Nicolas Bouvier, rejoignant  Thierry Vernet à Belgrade, en juillet 1954, pour se lancer dans le grand périple qu'ils sont censés vivre deux ans durant - l'écrivain voit son ami peintre hésiter, paniquant devant l'énormité du projet, prêt un instant à tout plaquer, et puis non: risquons le coup...

    006.jpgNotre projet à nous ne comporte aucun risque à vrai dire: nous avons choisi, simplement, de partir quelque temps à travers la France, l'Espagne et le Portugal, sans autre intention que de parcourir et découvrir des lieux encore inconnus, au gré de nos envies ou de nos intuitions. Or après cinq jours à peine il nous semble, déjà, avoir tiré le meilleur profit de ce début de périple, et les mots de Nicolas Bouvier sont  là pour nous conforter aussi bien: "Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu'il se suffit à lui-même. On croit qu'on va faire un voyage, mais bientôt c'est le voyage qui vous fait, ou vous défait".

     

    Une dédicace. - Cet exemplaire de L'usage du monde que j'ai emmené, avec une vingtaine d'autres livres, nous a été dédicacés par Nicolas Bouvier en 1985, l'année de la naissance de notre deuxième fille. Notre ami Thierry est mort huit ans plus tard, en 1993, et Nicolas a quitté ce monde en 1998. Or l'un et l'autre nous restent étrangement proches, de par leur présence au monde, précisément, et des voyages dans le voyage que nous refaisons régulièrement avec eux, comme aujourd'hui les retrouvant en Bosnie, puis à Belgrade, alors que nous traversions les vignobles du Bordelais...

    Le rite consistant, pour ma bonne amie et moi, à lire des tas de textes ou de  livres entiers tandis que nous roulons - elle conduit et je lis à haute voix-, nous aura  valu maintes fois de voyager dans le voyage, si l'on peut dire, de façon incessamment roborative...

    003.jpgPalimpseste. -  Sur une seule journée, ainsi, se seront superposés aujourd'hui les "textes" les plus divers: de notre conversation matinale avec Rodolphe Perrin, jeune hôtelier de Coulon qui a vécu sept ans en Suisse romande  avec sa compagne et parle avec intelligence et ferveur de son métier; des jérémiades d'Alain Finkielkraut relayées sur une pleine page du Monde, où l'on voit une intelligence non incarnée nourrir une vision du monde racornie; du récit poétique de Claire Krähenbühl évoquant si finement le personnage d'une poétesse au prénom de Louise; de cette page de L'Usage du monde à laquelle je faisais allusion ou, ce soir, de la conversation du patron polonais de notre hôtel de Cap Ferret, du genre aventurier plutôt fortiche nous désignant les survivances de l'Authentique à découvrir dans le pays...

    Enfin nous nous sommes trouvés, ce soir, devant l'Océan roulant son magma par delà les dunes de sable très doux, et là que dire grands dieux - comment douter de quoi que ce soit devant CELA ?     

  • Chemin faisant (64)

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    La surprise du Chef. - C'était un samedi soir, mon Admirable Compagne (formule lénifiante des gendelettres dont je n'use qu'avec ironie) nous avait réservé par la Toile une chambre à l'hôtel Le Bosquet aux Ponts de Cé, tout près d'Angers, où nous nous pointâmes à cinq heures du soir pour tomber sur une porte close. Point de lumière ni trace de la moindre présence. Mauvais signe. Mais une pancarte annonçait: "La réception s'ouvre à 18h". Et au téléphone une voix se voulant rassurante: "Pierre arrive ! Nous finissons les courses..." 

    Chemins95.jpgUn hôtel, bien noté pour sa table, qui "fait ses courses" un samedi soir à 17heures, voilà qui eût pu nous inquiéter, voire nous impatienter après une journée plus que remplie de belles découvertes, du marché matinal de Blois à la descente de la Loire via Chenonceau et La Devinière de Rabelais, les coteaux d'Anjou, Montsoreau et les tapeurs de pommes des caves creusées dans le tuf du même beau blanc crémeux que les petits bourgs se succédant  - nous aurions pu faire aussi grise mine qu'aux quelques ondées du jour,  mais non: Pierre arrivait bel et bien sur sa pétarelle, suivi bientôt d'autres jeunes gens affables au possible, puis du chef Régis LeGain, et deux heures plus tard tout un monde de dîneurs débonnaires se régalaient de concert - et ce soir tel vin d'Anjou nous parut le plus pur nectar...

    En quête de Qualité. - À vrai dire nous sommes assez peu "gastro", ma bonne amie et moi: guère portés sur les cumuls de toques ou d'étoiles, mais les bonnes choses de la table nous semblent participer de l'âme d'un pays autant que ses belles personnes ou que toute forme d'art ou d'artisanat exprimant son fonds de Qualité comme un savoir-être par savoir-faire.

    Chemins177.jpgEt quelle plus belle et bonne manifestation, alors, de cette Qualité, que la Tapisserie de l'Apocalypse de Jean de Bruges et de cent mains tisserandes anonymes, exposée au formidable Château d'Angers, et déployant son extraordinaire bande dessinée où tous les effrois et les douleurs d'un siècle de guerre et de peste, de famine et de massacres, se mêlent aux appels à l'espérance et au recours à la grâce ?

    L'accueil d'un hôtelier à La Noiselée, l'art d'un jeune chef décidé à redorer le blason d'un établissement sur le déclin, la lumière éperdue d'un sourire de reconnaissance sur le visage d'un mendiant le dimanche matin, et cette tenture arrachée à l'oubli des siècles et nous montrant le pire et le meilleur de l'homme - voici ce que nous cherchons, en somme, qui participe peu ou prou de la Qualité.

    002.jpgHiéroglyphe. - Or nous nous sommes retrouvés, ce soir, dans un décor à la Simenon, le long d'une digue de Noirmoutier, entre pacages à fleur d'eau  et hauts fonds découverts par la marée basse où s'alignaient bateaux vivants et morts.

    Dans la lumière orange voilée de bruine, le clocher de Saint Philbert m'a évoqué un instant celui de Combray, quelque part dans notre mémoire à tous; enfin sur le fond gris de l'eau et du ciel, juste là, le temps d'une immobile station, rien qu'un instant: ce trait d'encre plus foncé, ce pur hiéroglyphe d'un héros cendré.

  • Sur la poésie

    Czapski13.JPGDe l'âme et des vieux ressorts

    Dans son inépuisable Dictionnaire égoïste de la littérature française, Charles Dantzig écrit ceci qui me paraît juste et bon : « La poésie est précision. Un poème qui utilise les mots « âme », « quintessence » ou « ineffable » est probablement un poème malhonnête. Loin de chercher à enfumer la connaissance par des mots vagues et intimidants, la poésie la perfectionne. La poésie sert à mieux voir, et plus vite ».
    Est-il interdit pour autant d’user du mot « âme » ? Je ne le crois pas, mais il importe alors d’en préciser l’acception. On le voit bien en Suisse romande, pays de tradition protestante où « l’âme » est une de ces fleurs vagues qui se cultivent en serres par force pasteurs et professeurs, poétesses de l’après-midi et autres vestales du Temple, sans le moindre rapport avec cette réalité charnelle et spirituelle  qu’il est convenu d’appeler âme au sens physique et métaphysique, définissant  l’émanation personnelle  d’un être précis, portant nom et prénom, socquettes armoriées et couleur d’yeux unique in the world. L’ « âmelette ronsardelette » n’est pas vague mais précise, tandis que l’âme « ineffable » des prétendus poètes relève en effet d’une intimidation malhonnête.
    J’aime bien me rappeler à ce propos Le canal exutoire de Charles-Albert Cingria, qui distingue l’être précis de l’être vague en ces termes fulminants : « L’être qui se reconnaît – c’est un temps ou deux de stupeur insondable dans la vie – n’a point de seuil qui soit un vrai seuil, point de départ qui soit un vrai départ : cette certitude étant strictement connexe à cette notion d’individualité que je dis, ne pouvant pas ne pas être éternelle, qui rend dès lors absurdes les lois et abominable la société ».
    Et pour distinguer ensuite l’homme vague (auquel certains mettent encore une majuscule…) de l’homme-humain (ce sont les Chinois qui parlent d’homme-humain), Cingra précise: « L’homme-humain doit vivre seul et dans le froid : n’avoir qu’un lit – petit et de fer obscurci au vernis triste -, une chaise d’à côté, un tout petit pot à eau. Mais déjà ce domicile est attrayant ; il doit le fuir. A peine rentré, il peut s’asseoir sur son lit, mais, tout de suite, repartir. L’univers, de grands mâts, des démolitions à perte de vue, des usines et des villes qui n’existent pas puisqu’on s’en va, tout cela est à lui pour qu’il en fasse quelque chose dans l’œuvre qu’il ne doit jamais oublier de sa récupération ».
    C’est cela la poésie : c’est de la récupération de vieux ressorts pour faire du flambant neuf de fine horlogerie. Ponge disait à peu près : je prends les choses dans mon atelier, pour les réparer, voilà tout. La poésie est un objet : « une émotion devenue objet », conclut Charles Dantzig.

    Peinture: Joseph Czapski

     

  • Ceux qu'on impacte

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    Celui qui se sent compacté au niveau du ressenti / Celle qui se dit impactée par l’image du petit Aylan dont elle a collé une photocopie sur son casier du fitness Hyperforme / Ceux qui constatent que le soleil couchant reste quelque part le soleil / Celui dont le Vélib laisse un impact argenté sur la portière de la Maserati noire du  député rose / Celle qui se prend un pruneau en pleine poire / Ceux qui se résument aux coups qu’ils ont reçus / Celui qui a un trou de balle en plein front / Celle qu’impacte la nouvelle (genre légende urbaine) de sa mort survenue la veille / Ceux quisont overbookés même au camping / Celui qui se sent touché par la balle que lui tire son meilleur ami à bout portant et en plein cœur avec l’air de s’excuser /Celle qui chope le projectile entre ses dents et le recrache avec le reste /Ceux qui affirment que l’usage militaro-publicitaire du verbe impacter ressortit à une compulsion de violence sublimée au niveau du marché / Celui qui rappelle à Monique que l’impactant c’est la rose / Celle qui travaille dans l’impact-expact/ Ceux qui ont un impact de shrapnel dans leur généalogie vosgienne / Celui qui fait canon blanc dans le trou noir / Celle qui conclut un impact de non-agression / Ceux qui vont impacter leur campagne de promo sur tous les créneaux porteurs à valeur ajoutée win-win, etc.

    Image: Philip Seelen

  • Chemin faisant (63)

     

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    Notre compère Beaupère. - C'est une expérience étrange, et parfois révélatrice, que de voyager en saison dite basse. On est alors comme dans un théâtre désert. Ou comme en coulisses. Mais avec un regard neuf sur le décor et les quelques gens qui restent là...  

    Ce matin, ainsi, nous restions seuls dans le château de Pélavé, à Noirmoutier, dont nous étions les derniers clients avant sa fermeture. Confiant comme pas deux, sur la seule foi de nos accointances découvertes depuis la veille à peine (une commune expérience de l'enseignement, découverte par ma bonne amie,  et notre passion partagée pour la littérature et le non-conformisme), le fringant maître des lieux, Gérard Beaupère, nous avait laissés seuls en son majestueux logis, étant occupé dans la journée et nous priant juste de fermer l'hôtel à sa place...

    004.jpgUne fielleuse appréciation  découverte sur Tripadvisor, réceptacle internautique des avis portés sur les auberges du monde entier, a beau décrier le château de Pélavé et son hôtelier hors norme: nous avons rencontré, sous son premier abord un rien bourru, la moustache en bataille et le verbe très libre, un honnête homme chaleureux régnant sur une maison remarquable, au milieu d'un grand parc, sous des arbres immenses et d'un confort parfait malgré l'absence de tout élévateur mécanique -  rédhibitoire pour d'aucuns.

    009.jpgMais tout de même: un hôtelier qui vous laisse "fermer" sa maison sans vous connaître depuis plus de deux jours, après vous avoir dit son impatience de se mettre enfin à écrire, non comme tout le monde mais au moins aussi bien que Chateaubriand, Voltaire ou Victor Hugo: vous ne le trouverez pas en option de n'importe quel voyage organisé...

    Et le bistrot français ? - Et puis c'est par Gérard Beaupère, aussi, que nous est venue l'idée de faire escale, après Noirmoutier, dans le marais poitevin où nous sommes arrivés en fin d'après-midi après deux heures d'autoroute meublées par la lecture d'une extravagante nouvelle d'Alice Munro, La vierge albanaise, et ensuite par le constat décidément consterné, amorcé depuis le début de notre traversée des arrière-pays de France, du fait que le bistrot de village, le troquet de bourg, le café de bourgade s'y fait de plus en plus rare.  

    De Coulon où nous avons d'abord débarqué,  y ayant réservé une chambre en bord de rivière, à Niort la ville la plus proche: rien qui ressemble à ce qu'on puisse dire un café, pas un troquet, pas un bistrot ! Et tant de volets fermés sur la rue. Mais par Gargantua  qu'arrive-t-il donc aux Français ? nous sommes-nous demandés, jusqu'à repérer, enfin, ce bar-tabac à journaux enfin accueillant où nous avons pu nous désaltérer en prenant connaissance des nouvelles de la région et de ce titre d'abord en tête d'une page de La Nouvelle République: Un cheval tombe dans une piscine...   

    016.jpgLa Venise verte. - Il y a quelque mélancolie, ces jours, autant que dans les rues quasi désertes du bourg charmant de Coulon: le long des berges dont les barques alignées pour le parcours des petits canaux du marais poitevin attendent le retour des beaux jours et les foules processionnaires de visiteurs impatients de se laisser glisser dans les multiples bras de ce labyrinthe de verdure.

    En passant, nous n'avons pas moins été sensibles à la beauté du lieu, au silence le long de la rivière, aux reflets limpides des arbres dans les barques reposant parfois sous l'eau, à l'empressement enfin du jeune patron de La Pigouille, tout à côté, à nous servir de l'anguille grillée arrosée d'un bon vin de pays au ton de rubis...  

     

     

    Images JLK: château de Pélavé;  Gérard Beaupère; barque le long de la Sèvre.         

  • Chemin faisant (62)

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    La France au coeur. - On sourit en se rappelant la notion quelque peu solennelle de pays réel forgée au début du siècle passé (le XXe siècle, n'est-ce pas...) par  certains nationalistes français, comme si la réalité des choses et des gens devait être requalifiée par les mots de l'idéologie. Or, traverser la France des gens et des choses dans une voiture japonaise, alors  que les Chinois débarquent un peu partout et que les Américains se posent en juges universels sur des bases d'argent, de pouvoir militaire  et de morale à la petite semaine, est une bonne façon de revenir au réel du pays de France à nul autre pareil.


    021.jpgToute une soirée durant, avant-hier à Saint Honoré-les-Bains, nous trouvant seuls clients de l'épatant hôtel de La Noiselée, entre saison de cure et saison de chasse, l'hôtelier chaleureux nous a entretenus, en bon Français, des sempiternels défauts des Français, de sa géniale chatte Fripouille aux mimiques de star de cinéma et qui lui fut dérobée un jour par on ne saura jamais qui, des grandes familles du lieu à la fois divisées entre elles et soudées  par leur commune résistance à toute ingérence étrangère (leur refus d'intégrer un certain François Mitterrand à certaine époque), de la chasse au sanglier ou de la tradition d'accueil des nourrices du Morvan qui explique que tant de Parisiens haut placés restent attachés à ces terres...

    Notre hôte, débarquant de Dijon, n'a pas eu moins de peine à se faire admettre des bourgeois de Saint Honoré que n'importe quel étranger en rencontrerait s'il s'avisait d'affronter les vieilles tribus hôtelières de Zermatt, mais son accueil à lui fait la différence, et sa cuisine aussi, son intelligence de la relation humaine - tout cela qui ne saurait se formater par les temps qui courent.

     

    029.jpgTrou de mémoire. - Le nom de Nevers chante à la mémoire, on se rappelle le nom d'Elle,dans Hiroshima mon amour ou la duchesse aux yeux verts de Dumas, et l'on est d'autant plus étonné de constater, en compulsant le Guide bleu, que nulle allusion, pas la moindre n'est faite au bombardement des Alliés, en juillet 1944, visant les dépôts ferroviaires de la ville  et qui détruisit en bonne partie  la cathédrale Saint Cyr-Sainte Julitte, qui reste aujourd'hui encore en chantier malgré la reconstruction et l'ajout de vitraux contemporains remplaçant les anciens, soufflés, entre autres "dommages collatéraux". Bref, ledit Guide bleu, parfois utile en ceci ou en cela, montre décidément ses limites, ici au bord du déni de mémoire...  

     

    Pierres et terres. -  De la pierre de Bourgogne  au tuffeau d'Anjou dans lequel, le long de la Loire, avant et après Montsoreau se découvrent de ravissants villages à parties troglodytes, l'on effeuille les couleurs du pays réel comme sur un nuancier délicat et changeant, qui se prolonge sur les toits et par la forme des maisons, entre bocage bourguignon, forêts domaniales immenses aux demeures secrètes (on pense au Grand Meaulnes en traversant la Sololgne) et flamboiements dorés des vignes de Seuilly, où révérence s'imposait à La Devinière de l'insupérable Alcofribas Nasier, dit Rabelais. Telle est la France, un peu cafardeuse le soir dans les petits bourgs, à croire que la culture des cafés s'est perdue, et qu'on retrouve bien vivante et gouleyante à l'étape, au bord du Louet, devant telle table gargantueuse à souhait...    034.jpg

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  • Ceux qui en rajoutent

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    Celui qui porte le deuil des cafards qu’il écrase / Celle qui prétend ne pas valoir sa fortune dont elle ne sait d’ailleurs que faire ainsi qu’elle l’explique aux hôtes de son chalet de Gstaad où elle a invité Mère Teresa sans suite / Ceux qui ont le cœur sur la main et le pacemaker à option / Celui qui porte deux smokings au cas où / Celle qui prend son pied dans sa baignoire-sabot / Ceux qui font repeindre leur cercueil en couleurs plus pimpantes / Celui qui va son train-train de marchandise / Celle qui revient de plus loin que ses souvenirs / Ceux qui en remettent une couche genre tampon hygiénique fiscal / Celui qui enterre sa vie de garçon coiffeur sous les mèche de ses victimes à vrai dire consentantes / Celle qui passe la nuit sur le pick-up dont l’aiguille répète son contre-ut en mode ostinato / Ceux qui tuent pour le plaisir de nuire / Celui qui cache son jeu sous les pyjamas de son ex / Celle qui boite bas mais que d’un côté / Ceux qui debout sur le piano font la pige à la montée des arpèges / Celui qui n’en a jamais assez d’en faire trop peu / Celle qui fait plus que son âge de ruine romaine griffée Gucci / Ceux qui sont moins  snobs que leurs sosies / Celui qui a une longueur d’avance sur ses colocs en fin de course / Celle qui se demande ce qu’il y aurait de mieux que le Nobel d’économie pour son neveu Pancrace qui a déjà tout/ Ceux qui prient le Dieu des battants afin d’être accueillis dans son paradis fiscal dont les caissières sont topless, etc.   

  • Chemin faisant (61)

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    LEVER LE CAMP. - On se dit d'abord que tout ça n'a pas de sens. Au réveil, dans la froide lucidité d'avant l'aube, on s'est dit que ça ne rimait à rien de repartir. Et pourquoi faire ? Le froid et la pluie ne sont-ils pas partout pareils, les routes dangereuses, les autoroutes toutes semblables avec leurs aires de rien? Mais à quoi bon ? N'est-on pas ici mieux que partout, entre le feu et les oiseaux, le ciel sur le lac et la première neige sur les monts d'en face ?

    Voilà ce qu'on s'est dit pour commencer, après quoi le jour s'est levé sur les valises toutes bien faites par la Bonne Amie, tout le barda bien arrimé et la roulante du chien Scoop, les sabretaches aux cartes appelant le territoire, et c'était parti - la vie nous reprenait au corps et toutes ses curiosités d'autres lieux et d'autres gens -  c'était le moment, quoi,  de se bouger !

     

    013.jpgHAUTES TERRES. - On n'a pas eu à le regretter. De Dieu quand même que le monde est beau, s'est-on dit ensuite, passé le premier virage de la route dévalant des monts d'où le dernier des crétins arrivant en face à toute blinde nous aura ratés de peu, mais de là-haut déjà se déployait la haute lice flamboyante des vignobles de Lavaux tissée d'or et de pourpre, que nous avons traversée d'une traite de route en autoroute jusqu'au Jura et au-delà tandis que je lisais, pour nous deux, l'étrange histoire de Louisa, dans la nouvelleEmportés d'Alice Munro, première des Open secrets mal traduits par Secrets de polichinelle, où il est question des errances et aberrances de l'amour...

    Entretemps les noms magiques s'étaient succédé le long des autoroutes puis des routes de Bourgogne, et voici que celui de Paray-le-Monial imposait une étape sous les grandes arches romanes fameuses jusqu'à Rome en suite de diverses apparitions ménagées  à Sainte Marie Alacoque par Notre Seigneur lui confiant des messages persos à l'insu de son entourage; puis une autre apparition nous attendait un peu plus loin et plus haut, par delà le flamboiement d'or et de pourpre des vignobles de Pouilly & Fuissé, le long d'une route montueuse débouchant sur les collines du Morvan soudain irradiées par le soleil couchant.

    De Dieu la rivière au premier plan de boue chocolatée, l'irrépressible montée des verts moirés de noir des pacages couturés de haies et semés de petits boeufs blancs du Charolais - de Dieu la beauté de tout ça !

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    MORTE  SAISON .-  Or le jour déclinait, comme la saison, et de fait la saison était au point mort à Saint-Honoré-les-Bains, coeur du Morvan aux belles demeures genre châteaux bourgeois soupirant derrière leurs volets clos ou leurs rideaux à lourdes paupières; et même point de rideaux, point de vitres non plus, rien que du vide cramé sur les hautes parois décaties de l'immense Hôtel du Parc, vaisseau de la Belle Epoque à l'abandon -  mais juste en face se trouvait ce havre de bonne vie à l'enseigne de La Noiselée où nous attendaient une chambre claire et l'hôtelier disert, ancien maton de prison recyclé Maître gourmand. Alors lui, toute la soirée, de nous raconter les lieux et les gens de l'antique station des thermes romains recyclée de génération en génération par les clans locaux se mordant le museau, toute une France de province ressemblant si fort à tous le cantons de notre vieille Europe, et de nous régaler d'escargots bourguignons et de nous arroser de vins des coteaux circonvoisins... 

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  • Chemin faisant (60)

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    Val Verzasca. - L'occidental tourisme avide de clichés moites n'en finit pas d'entretenir les images édulcorées d'un Sud de plaisance alors que le vrai Sud est âpre et noir ardent comme la pierre volcanique de Stromboli, dur comme une tête de mule sarde et aussi impavide que la tarentule ou son exorcisme dansé qu'est la tarentelle.  

    Or on retrouve les reliefs de cette âpreté dans les hautes vallées des Alpes méridionales, du Piémont au Frioul et bien au-delà, et le val Verzasca, plus encore que le val Maggia, en conserve encore quelques traces dans ses hameaux latéraux aux rustici non encore acclimatés, alors que le tout petit et non moins exemplaire musée ethnographique de Sognono, tout au fond du val s'évasant à l'ensoleillement, veille sur la mémoire des lieux sous la garde avisée de Jana la Tchèque...

     

    Balades28.jpgBalades29.jpgPetites gueules noires.-  C'est elle, Jana la Tchèque, quadra mariée en ces lieux depuis une vingtaine d'années et qui connaît, d'expérience, le caractère farouche des habitants du lieu, qui m'a fait visiter les petites salles de la vieille maison de pierre et de bois à trois étages, conservée en l'état de ses diverses pièces (cuisine commune pour deux familles, chambres à coucher mais aussi classe d'école), elle aussi qui, la première, m'a révélé l'existence des spazzacamini, enfants de la misère commis en petits groupes émigrants au ramonage des cheminées - la taille des plus petits favorisant évidemment le nettoyage des conduits les plus étroits - dont témoigne aujourd'hui une exposition en ces murs et toute une littérature.

     

    Balades26.jpgUne autre Suisse. - D'aucuns ne voient de la Suisse que sa façade rutilante et satisfaite, et pas mal de nos compatriotes s'en frottent la panse en invoquant leur seul mérite. Or je n'aurai pas l'hypocrisie de leur cracher dessus, bénéficiant comme tous de notre prospérité récente, mais le souvenir des petits spazzacamini, figures à la Dickens dont on n'a longtemps parlé qu'avec honte tant ils symbolisaient la misère de ces régions, me rappelle que mes grands-pères maternel et paternel, contraints eux aussi à l'émigration, se sont connus en Egypte où ils travaillaient dans l'hôtellerie, comme, me raconte Jana la Tchèque, de nombreux émigrés tessinois ont fait souche en Californie ou ailleurs. Nul folklore avantageux, au demeurant, dans ces remémorations, mais tels furent les faits, qui nuancent l'image d'une Suisse née coiffée... Balades24.jpg

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  • Chemin faisant (59)

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    Una Sapienza - Se faire réveiller par les doigts de la pluie tambourinant sur la tôle d'une caravane à douze euros la nuit   relève du confort si l'on songe qu'il est des pays où il ne pleut jamais et dans lesquels douze euros représentent plus qu'une somme, mais cette musique matinale ne m'a  pas enchanté ce matin que par défaut: c'est en effet que je préfère, en bohème demeuré, cette sorte de bien-être frugal au fade wellness à programme-santé et autres bains de bulles.

    En outre la pluie incite à la lecture, et c'est ainsi que j'ai repris, sous ses pizzicati, celle de L'Université de Rebibbia de Goliarda Sapienza, me replongeant dans l'Italie du peuple et du Padre padrone d'hier soir, du seul côté cependant des femmes.

    Goliarda01.pngGoliarda est une artiste intello de haute volée, fille de grands militants du socialisme historique et elle-même célèbre à un moment donné sur les planches italiennes (elle fut en outre l'assistante de Luchino Visconti), qui s'est fait volontairement foutre en taule en chapardant les bijoux d'une amie friquée, et ce livre magnifique raconte comment, de la dépression où elle s'enfonçait, elle s'est sauvée en se mêlant aux femmes "perdues" de Rebibbia, voleuses ou junkies, meurtrières ou "politiques" liées au terrorisme de la fin des années 70  - telle étant l'université de Rebibbia, prison romaine pour femmes où Goliarda en apprend un bout de plus sur la vie.

     

     Le nom de MORCOTE.- La lecture  et la prison sont de meilleurs refuges, quand il pleut, que les cimetières, mais le nom de MORCOTE m'est alors revenu je ne sais pourquoi, lié à quel souvenir d'enfance, et j'allais y aller ,mais j'ai noté encore cette phrase de Goliarda qui évoque un bonheur d'amitié lui venant en prison: "Le moment le plus beau - qui n'en a fait l'expérience ? c'est quand votre soeur vous passe autour des bras un écheveau de laine souple. On est assise sur le lit et elle commence à enrouler ce fil infini: petit cocon, au début, qui tout doucement, suivant la voix qui raconte, grandit jusqu'à devenir gros et rond comme un soleil"...   

     

    Balades22.jpgFemme de bronze. - Et cela s'est fait comme ça: le temps de mon pèlerinage à Morcote, alors que je m'attardais dans le petit cimetière lacustre à terrasses superposées jouxtant l'église de Sant'Antonio Abate accrochée à la pente: le soleil a fendu la grisaille pour se poser sur cette femme de bronze noir, comme enclose dans son silence compact et doux à la fois, parfaite de forme et comme hors du temps, signée Henry Moore et veillant sur le repos durable de je ne sais quel riche notable du nom de Carlo Bombieri.

    Goliarda Sapienza n'a pas eu droit à si prestigieux hommage, mais la pente de Morcote m'a rappelé celle de Positano cher à son souvenir, et la stèle funéraire élevée à Gaeta, où elle repose, porte cette inscription non moins pure et parfaite: À la mémoire d'une voix libre.

     

    Goliarda Sapienza. L'Université de Rebibbia. Traduit de l'italien par Nathalie Castagné. Le Tripode, 2013, 220p.

     

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