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  • Ceux qui corrigent le tir

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    Celui qui affirme que Michel Houellebecq est le plus grand écrivain français vivant / Celle qui compare L’Homme qui rit de Victor Hugo et Soumission de Michel Houellebecq avant de s’interroger sur la dérive du concept de grand écrivain / Ceux qui infèrent du succès mondial de Houellebecq pour en conclure que c’est du Marc Levy pour intellos mal barrés / Celui qui pense que le problème de peau de Michel Houellebecq en dit plus long que ses déclarations sur Sat1 la chaîne allemande non cryptée / Celle qui voit bel et bien une vision dans les vues de Soumission / Ceux qui concluant que ce roman « fait débat » en inviteront l’auteur ce soir même sur leur plateau en prime time et Jessica tu lui poses les questions-qui-dérangent / Celui qui ayant lu et apprécié Houellebecq économiste de Bernard Maris voit un peu mieux les apports critiques et poético-existentiels de cette œuvre autant que ses limites / Celle qui trouve les propos de Houellebecq sur la peinture un peu philistins sur les bords / Ceux qui savent  que Léon Bloy était mille fois plus intéressant et génial (et siphonné mystique) que ce qu’en dit le protagoniste de Soumission / Celui qui voit en Houellebecq un « homme du ressentiment » tel que l’a décrit Friedrich Nietzsche le philosophe allemand traité de « vieille pétasse » par le protagoniste de Soumission / Celle qui se demande à quoi correspond le goût vestimentaire réellement« à chier » de l’auteur de Plateforme / Ceux qui ont connu Houellebecq à l’époque où on disait qu’il se branlait trente fois par jour mais ce devait être une légende urbaine qu’il avait lui-même répandue va savoir / Celui qui réflexion faite estime insuffisante l’observation de Jacques Julliard (dans l’hebdo Marianne) selon quoi Soumission pointerait la tendance« collabo » des lettrés français /Celle qui a toujours trouvé que l’expression d’auteur-culte relevait de l’imbécillité publicitaire et médiatique /Ceux qui préfèrent les qualités de l’homme aux défauts de l’écrivain ou inversement selon l’humeur / Celui qui lit attentivement Ultima necat le journal intime de Philippe Muray qui avait lui aussi des qualités de lucidité (bonne lecture de René Girard) mais ne parvint jamais (son tourment) à incarner ses idées-force dans un roman qui tînt la route / Celle qui a toujours considéré avec ironie le culte voué à certains auteurs plus ou moins maudits et autres joueurs de tennis plus ou moins vernis / Ceux qui sont tout à fait capables de lire Houellebecq et Quignard et Camus (Albert, pas Renaud le médiocre à gants jaunes) ou Muray ou Küng (dont le rejet ternit la mémoire de Jean Paul II) ou Kamel Daoud (Meursault contre-enquête) ou Abdelwahab Meddeb (Contre-prêches), avec la même attention non exclusive et anti-dogmatique, et donc Peter Sloterdijk (Tu dois changer ta vie) et ThéodoreMonod (Révérence à la vie) aussi bien que Les misérables de Victor Hugo (les pages sublimes sur les petites nonnes cloîtrées et l’adoration perpétuelle des sœurs du Petit-Picpus) et les approches critiques d’Hugo (et de Hans Küng) par Henri Guillemin ou Berezina de Sylvain Tesson ou Marquises de Blaise Hofmann – et là c’est reparti pour Ne me quitte pas, etc.   

     

    (Cette liste, établie en marge de la lecture de Meursault contre-enquête de Kamel Daoud, se veut un plaidoyer pour une pratique panoptique poético-critique de la lecture)  

     

    Image: Philip Seelen

     

  • La fin d'un monde

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    Sur Le Milieu de l’horizon, de Roland Buti. Prix du roman des Romands 2015.

     

    1.   D’ici et de partout

     

    Cette histoire, qui se passe non loin de chez nous dans les années 70, aurait pu se dérouler, à la même époque, en Allemagne ou en France profonde. Par la ressaisie émotionnelle des relations entre ses personnages, elle m’a rappelé les nouvelles des campagnes irlandaises de William Trevor, autant que les changements de mentalités décrits par Alice Munro dans ses récits à elle. Ajoutant à cela les très puissantes évocations de la nature plombée par la sécheresse, à l’été 1976, ou les rapports entre humains et animaux, dans une perception  fortement empreinte de sensualité et une attention particulière aux êtres fragiles ou en rupture d’équilibre, l’on se rappelle aussi, toutes proportions gardées évidemment, l’inoubliable Lumière d’août de Faulkner, sans qu’aucune référence littéraire explicite ne soit décelable pour autant dans ce troisième roman de l’auteur lausannois Roland Buti, complètement dégagé de tout étriquement régional alors même qu’il illustre un enracinement local et temporel avec une justesse de ton sans faille. 

     

    2.   Par delà les clichés

     Dans un récent entretien paru dans Le Monde, Jean-Luc Godard dit que « des trois quarts des films on sait ce que c’est juste par le petit récit qu’il y a dans Pariscope : « Un aviateur aime une dentiste »…

    De la même façon, on sait « ce que c’est » pour trois quarts des romans paraissant aujourd’hui à l’annonce de leur pitch, genre «la brillante paléontologue en pince pour l’astrophysicien».

    En ce qui concerne Le Milieu de l’horizon, cela donnerait : « Drame à la ferme, que l’épouse déserte avec la postière ». Avec sur le bandeau : « Roman paysan suisse et lesbien »…   

    Blague à part, et n’en déplaise à JLG, le roman n’est pas plus mort que le cinéma, et Le Milieu de l’horizon en est une preuve de plus, qui rompt avec les clichés anciens ou nouveaux (la dureté de la condition paysanne ou l’homosexualité sujet porteur) en transposant une réalité donnée, simple et complexe à la fois, par le truchement d’une narration aux multiples nuances et détails, qui sonne immédiatement vrai.

    Dès lors, le fameux pitch des argumentaires commerciaux juste bons à ferrer le client, se dissout dans le flux organique d’une histoire hautement symbolique, du point de vue social et psychologique, où la vie rebrassée bouscule tous les schémas. 

    3.   Le regard de Gus  

    La vie, dans Le Milieu de l’horizon, passe d’abord par le regard d’un ado de treize ans, Auguste Sutter, garçon tenant à la fois de la solide carrure de son père et de la sensibilité délicate de sa mère, associé aux travaux de la ferme par son paternel qui ne l’adoube pas pour autant alors que sa mère ne lui accorde que de froides bises..   

    Toujours est-il que c’est par les yeux hyper-réceptifs de Gus que nous découvrons le monde de cette ferme modeste de l’arrière-pays vaudois (localisée du côté de Possens), dans la cour de laquelle se croisent le semi-demeuré Rudy, lui aussi pétri de sensibilité et en contact quasi magique avec la nature, tandis que la moindre présence féminine l’affole, et le chien Shérif non moins en phase avec la nature.

    Une première grande réussite du roman, s’agissant de Gus, tient à cela que l’auteur en fait un témoin privilégié, au présent de la narration, alors qu’on sent que les faits de celle-ci sont rapportés des années plus tard, donc filtrés et épurés. Pourtant il en résulte un mélange de fraîcheur et de profonde attention, que Gus parle de Rudy et de son père au travail, de son grand-père Annibal dormant dans la paille de la jument Bagatelle, de sa soeur aînée Léa se démarquant de plus en plus de cette vie de « bouseux », de Cécile la postière « libérée » ou de Mado la sauvageonne de son âge qui lui tourne autour et le« cherche »…  

    Maître impérieux et fragile à la fois de la narration, Gus incarne pour ainsi dire l’âme du roman, autant que son corps et ses terminaisons sensuelles ou sexuelles, son atmosphère et ses transformations, sa signification sociale ou spirituelle, de manière organique.

     

    4.   Nature et contre-culture

    Ramuz affirmait que la littérature suisse n’existe pas, ce qui se défend par rapport à une vision nationaliste artificielle qui supposerait des lettres« typiquement suisses » ou des écrivains à vocation de porte-drapeaux.

    Mais une composante culturelle commune aux quatre entités linguistiques de ce pays tient au rapport de ses habitants avec la nature (dans la filiation directe de Rousseau et du romantisme), et, plus particulièrement, à l’ancrage séculaire d’une grande partie de sa population dans l’univers paysan.

    N’en déplaise au regretté Hugo Loetscher, citoyen du monde soulignant la croissante prééminence de la mentalité urbaine dans notre littérature, la culture helvétique reste imprégnée par l’univers terrien, de Jeremias Gotthelf à Ramuz ou Chappaz, et jusqu’à Noëlle Revaz, avec ou sans expérience directe de l’étable ou de l’oreiller rempli de noyaux de cerises… L’on ne s’étonnera pas, par conséquent, du fait que Roland Buti, qui n’a pas vécu dans une ferme à ce qu'on sache, en restitue parfaitement le climat et les odeurs, les heures et les travaux.

    Cela étant, le mérite original de ce roman n’est pas tant de parler de nature et de culture paysanne, comme l’ont fait Ramuz et bien d’autres,  que de le faire dans une nouvelle optique, déjà présente dans Le Pays de Carole de Jacques-Etienne Bovard, où la rupture contre-culturelle des années 60-70 coïncide avec la mutation technologique et le changement des mentalités. Dans Circonstances de la vie de Ramuz, on a vu précisément comment celui-ci « refuse » la ville, et de même retrouvera-t-on cette attitude chez Maurice Chappaz insultant les« maquereaux » de la modernité technique, et chez d'autres auteurs, surtout poètes, esthétisant la nature jusqu'à l'évanescence.

    Quant à Roland Buti, sans verser dans la sociologie, c’est en romancier, avec empathie et finesse, en médium intelligent et sensible, qu’il traite ce phénomène d’acculturation.

    Intelligent et sensible, Jean Sutter, père de Gus, a toujours défendu la noblesse de la paysannerie, et c’est avec courage qu’il aborde la mutation technologique (il investit de très grosses sommes dans l’installation d’un élevage industriel de poulets), tout en restant sur ses gardes. Mais voici qu’à la terrible sécheresse de 1976, phénomène ô combien naturel, s’ajoute, soudain, l’irruption d'un personnage que d’aucuns trouveront «contre nature», ressortissant plutôt à la contre-culture des années 60-70, sous les traits de la vive et très volubile Cécile en veine de libération sexuelle.

     

    5.Question langage    

    Un aspect tout à fait passionnant du Milieu de l’horizon, traité de manière fine par l’auteur, tient au rapport que ses protagonistes entretiennent avec le langage, observés par un Gus qui se montre très sensible, aussi, à la langue des gestes ou des regards, voire des silences.

    Le premier personnage combien significatif, à cet égard, est le valet de ferme Rudy, handicapé léger (il souffre d’une forme atténuée du syndrome de Down, est-il précisé) qui s’exprime au moyen de segments de phrases et répète souvent les fins de repartie de ses interlocuteurs. Or Rudy est doté d’une extrême sensibilité, qui fait de lui une espèce de radar émotif aux réactions parfois violentes. Sa langue-geste, qui rappelle celle des simples d’esprit de Ramuz ou des idiots de Faulkner, est en phase avec sa plus fine fibre affective, autant qu’avec sa sensualité énervée d’homme frustré - il a plus de trente ans en dépit de son air hors d’âge. On verra plus précisément comment, se frottant littéralement à Cécile, lui qui incarne la «nature» se trouve repoussé par la provocatrice imbue de « contre-culture », qui le taxe de perversité en parfaite petite-bourgeoise.

    Le langage de Cécile, alors, dès sa première apparition, décontractée au possible, puis à la table de la ferme où elle se répand en discours abstraits sur la vraie vie, impose une rhétorique péremptoire qui écrase bonnement le pauvre Jean tout en éblouissant la mère et la sœur de Gus. Plus tard,ce sera sans un mot, poussé à bout par les menées obliques des deux amies et l’exaspérant piapia de Cécile, qu’il sautera à la gorge de celle-ci par manière de réponse désespérée.

    6. La revanche des femmes      

    Dans une entretien avec Roland Buti paru dans la revue Générations, l’interlocuteur de l’écrivain souligne, comme pour rassurer ses lecteurs, que l’homosexualité n’est pas le thème du Milieu de l’horizon. Ce qui n’est pas faux, même si la perturbation majeure, dans la vie des Sutter, découle bel et bien d’une relation saphique entre la mère de Gus et Cécile, que le garçon surprend nues dans un ruisseau à se peloter passionnément.

    Mais l’idée ne nous viendrait pas, pour autant, d’ériger cette scène à la fois explicite et plutôt «soft» - même si Gus y voit la souillure scandaleuse de cet Eden forestier -, en thème relevant de ce qu’on appelle aujourd’hui, par retournement de conformisme sectaire, la « littérature gay ».

    De fait, ce détour « bisexuel » de deux femmes mariées évoque plutôt, en l’occurrence, l’échappée sensuelle de deux amies mariées (Cécile est à vrai dire séparée) en mal de liberté, préfigurant l’écart d’innombrables femmes, dans les mêmes années, dont une Alice Munro a détaillé maintes fois les comportements compulsifs, sans parler d’homosexualité. Ce qui ne sera pas admis, pour autant, par le pauvre Jean, doublement humilié par les ricanements de voisins toujours avides de juger les autres.

    Quant à Gus, qui prendra publiquement la défense de son père, au cours d’une fête, en traitant de « salopes » les deux amies narguant plus ou moins le pauvre homme, c’est encore lui qui se fera cogner par celui-ci – tels étant les effets de la honte…

     

    7. Une empathie admirable

    « Comprendre, ne pas juger », était la devise de Georges Simenon. Et c’est aussi, en somme, la position de l’auteur du Milieu de l’horizon, aux yeux duquel aucun personnage ne semble« condamné ».

    Roland Buti n’édulcore pas pour autant la réalité qu’il observe, loin de là. La fin du roman n’a rien du happy end douceâtre, mais le point de vue de Gus, comme pacifié par les années, sur un fond de mélancolie, serre le coeur sans tourner au noir en dépit de la désespérance solitaire, combien compréhensible, du père humilié et offensé.

    Friedrich Dürrenmatt affirmait qu’un écrivain devrait se tenir « entre le cendrier et l’étoile ». Pareillement, le Gus de Roland Buti fait le lien entre la campagne asséchée, « dure comme un biscuit », et le cosmos aux dieux plus ou moins favorables (Jean se rappelle les invocations mystiques des druides en nos régions…), l’atmosphère dantesque d’une poussinière s’écrasant sous l’orage et la bulle de tendresse où deux femmes se réfugient, la mort misérable d’une jument ou d’un chien devant pareillement figures symboliques,  ou la scène lustrale de deux ados se baignant dans le puits d’un château d’eau communal qui répandra, par tous les robinets du villages, la semence tirée du sexe du garçon  par la fille...

    Des années plus tard, Gus retrouve donc le temps perdu à sa façon grâce à l’écriture magnifiquement évocatrice de Roland Buti, dont l’empathie humaine, d’une réalité qui a  très mal, tire un roman qui fait du bien.

     

    Roland Buti. Le Milieu de l’horizon. Editions Zoé, 180p.                    

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  • Ceux qui ne servent à rien

     

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    Celui qu'on a laissé avec sa chaise roulante sur l'aire des Alouettes au motif que l'Etat-Providence n'est pas que pour les immigrés / Celle qui s'est toujours intéressée aux statistiques / Ceux qui enregistrent les bulletins météo les plus optimistes pour garder le moral / Celui qu’on a renvoyé pour excès de zèle au travail risquant de déstabiliser le groupe / Celle qui n’a jamais servi de Barbie à ses sœurs lettrées / Ceux qui instrumentalisent l’amalgame / Celui qui a appris chamelier et se retrouve chef de rang au Ben Ali Palace de Sousse / Celle qui a servi de punching-ball aux fils de Ben Laden/ Ceux qui te remercient d’exister comme si tu avais le choix / Celui qui te rappelle que même Prix Nobel tu as une vie privée qui intéresse les tabloïds sinon la démocratie c du pipeau / Celle qui dit qu’il faudrait « tous les fusiller » en précisant qu’il ne faudrait pas pour autant « jeter la télé avec l’eau du bain » / Ceux qui remettent la pendule à Zorro / Celui qui a été si vite remplacé qu’il ne s’est pas senti partir / Celle qui regarde encore une série américaine alors qu’elle est six pieds sous terre / Ceux qui constatent qu’il n’y a rien à jeter du cadavre dans le placard / Celui qui avait un projet d’avenir dans le passé récent / Celle qui supllie son aérostier prussien : ô Wotan suspends ton vol / Ceux qui introduisent la clause du petit besoin  dans l’ordre du jour des nettoyeuses sans papiers / Celui qui jette son dévolu au panier percé / Celle qui  s’est toujours senti de trop  dans la famille des sept garçons utiles /Ceux qu’on met à la place du mort et plus si affinités / Celle qui estime que l’argent est un pont entre le présent et l’avenir et qu’avec ça on peut voir venir / Ceux qui se dépassent dans la courbe de Peter, etc.    

     

    Image: Philip Seelen

  • Kundera signifiant

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    Diverses choses qu’on peut retenir de la lecture de La Fête de l’insignifiance de Milan Kundera. Comme une apostille…

     

    Pourquoi le camarade Iossif Vissarionovitch Djougachvili, dit Staline en littérature et en politique, a-t-il choisi, en 1946, de rebaptiser la ville prussienne de Königsberg, où vint au monde le philosophe Emmanuel Kant, du nom de Kaliningrad ? Comment expliquer que l’homme le plus puissant au monde, en cette fin de guerre, décide de mettre en vue le nom de Mikhaïl Kalinin,  le plus nul de ses séides, naguère son adversaire déclaré,  qui venait d’ailleurs de défunter alors que sa veuve revenait du goulag ?

     

    À cette question hystérico-politique d’apparence peut-être secondaire, l’un des personnages de La Fête de l’intransigeance, prénommé Charles, répond en affirmant que Staline entendait ainsi honorer, par tendresse inavouée mais certaine, la mémoire d’un pauvre bougre tyrannisé par sa vessie qui, plus d’une fois, se pissa dessus faute d’oser quitter les lieux où le Maître du Kremlin racontait quelque interminable blague.

     

    Le prénommé Charles, intermittent du spectacle recyclé dans la préparation de cocktails mondains, est l’un des personnages que Milan Kundera fait dialoguer dans ce roman qu’on pourrait dire une conversation théâtralisée à la Diderot (auteur que le romancier ci-devant tchèque prise autant que Rabelais), qui se poursuit avec quelques autres protagonistes-marionnettes  prénommés Alain, Ramon, D’Ardelo et Caliban, notamment.  

     

    Si je parle de marionnettes, alors même que Charles envisage d’écrire une pièce de ce genre mineur à partir d’un épisode comique de la vie de Staline rapporté dans ses Mémoires par Nikita Krouchtchev, c’est que Milan Kundera lui-même, tire les ficelles de son récit comme en retrait, à la fois distant et présent, ironique et sympathisant, sur le même mode (mais disons : en mineur) que dans l’inoubliable Livre du rire et de l’oubli, dans la célébrissime (et surfaite à mon goût) Insoutenable légèreté de l’être, ou dans L’Immortalité constituant le dernier des grands romans de Kundera dont le premier, La Plaisanterie, relève du chef-d’œuvre.

     

    Milan Kundera est une espèce de penseur-en-romans, comme on pourrait dire de PhilippeS ollers qu’il est un lecteur-causeur-en-romans, à cela près que le premier a, plus que le second, le sens de l’espace romanesque et l’aptitude à se projeter en de multiples personnages autonomes – ce qui n’est guère le cas à vrai dire dans La Fête de l’insignifiance.

    De fait, le casting de ce dernier roman est mince, mais tout de même plus fourni que celui du Médium de Sollers, qui a d’autres qualités en revanche, à commencer par l’éclat du style.

     

    Quant  à l’insignifiance annoncée, elle est, pourrait-on dire, à double face, procédant d’une ambiguïté fondamentale qui a toujours été le propre de Kundera, ou je dirais plutôt : une profonde ambivalence, caractéristique de  celui qui a toujours refusé le manichéisme ou la position d’un littérateur idéologiquement engagé.

     

    Milan Kundera est un « traître » à la patrie communiste, mais jamais il n’a été ce qu’on peut dire un dissident. Le véritable procès de la calamiteuse religion communiste, fauteuse de 100 millions de morts entre la Russie et laChine, sans compter les divers satellites, reste à faire, comme le rappelle le philosophe allemand Peter Sloterdijk, mais l’insignifiance consiste à noyer ce poisson-là comme, en 1997, le relevait aussi un Cornelius Castoriadis, socialiste non aligné pointant le social-fascisme de Lénine.

     

    Milan Kundera est plus cool que le furieuxCastoriadis. Son point de vue sur l’insignifiance est double. D’une part, et ce n’est pas d’hier, il n’a de cesse de railler la dérision d’une culture purement grégaire, qui fait s’allonger les files d’attente à la porte des musées, comme ici au Luxembourg où l’on attend de se pâmer devant « les Chagall ». Mais d’autre part, l’ « insignifiance » de la vie ordinaire et du commun des mortels  continue de susciter son intérêt et sa sympathie de romancier. Ainsi s’intéresse-t-il par exemple au nombril...

     

    Qu’est-ceà dire ? C’est une observation de son personnage  prénommé Alain, qui constate qu’après les jambes, les fesses, ou les seins de la femme, le nombril devient un pôle de la séduction féminine. Au préalable, Alain a constaté que son propre nombril d’ado de dix ans a suscité un regard appuyé de sa mère, lors de leur dernière rencontre. Plus loin, il sera question d’Eve, l’Eve de la Bible, dont il est notoire qu’elle n’a point de nombril. De quoi nourrir la gamberge du lecteur…

     

    Au cœur de La Fête de l’insignifiance, une scène très significative du génie kundérien raconte comment une femme, en passe de se jeter à l’eau avec son embryon, est menacée d’être sauvée par un jeune homme dont elle provoque la noyade en se sauvant elle-même.

     

    Ainsi, l’ironie non sentimentale de Kundera n’en finit-elle pas de nous confronter aux paradoxes de la vie même. Schopenhauer a beau conclure qu’il vaudrait mieux ne pas naître: Alain, que sa mère ne désirait pas, est quand même venu au monde et s’en trouve bien, quitte à s’en excuser…

     

    De la même façon, le prénommé Ramon, qui n’aime guère son ancien collègue D’Ardelo, se sent-il soudain un regain de sympathie à son égard en apprenant que le pauvre est cancéreux. Or ledit D’Ardelo vient justement d’apprendre, par son médecin, qu’il échappera finalement au cancer. Mais ne risque-ton pas de devenir insignifiant si l’on ne peut annoncer qu’on « va mal » ou qu’on a le cancer ou mieux : le sida -  LA maladie ?     

     

    Le roman de Milan Kundera, léger comme une rêverie de vieil homme (l’écrivain a tout de même passé le cap des 84 ans), peut sembler un peu désabusé, genre foutez-moi-la-paix, sans rien conclure sur le monde dans lequel nous vivons, qu’il a déja jugé au demeurant. Par rapport à l’Oeuvre définitif, on le prendra comme une apostille…

     

    Mais aussi merde : que les youngsters lisent donc La Plaisanterie ! Qu’ils lisent Risibles amours, premières nouvelles de l’écrivain qui avait alors leur âge, ou qu’ils lisent Le livre dur ire et de l’oubli, fondant la narration dialectique relancée dans ce dernier livre tellement au-dessus, d’ailleurs, de l’insignifiance actuelle…

     

    Milan Kundera. La Fête de l’insignifiance. Gallimard,141p.    

     

  • Le test Houellebecq

     

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    À propos de Soumission et de son interprétation.

    Soumission n’est pas plus un pamphlet contre l’islam qu’une apologie de celui-ci. Comme l’ont bien vu et écrit Laurent Nunez et Jacques Julliard, dans leurs analyses de Marianne, ce roman est bien plutôt le portrait d’un intellectuel un peu flagada, « collabo » par veulerie, idiot utile comme il en prolifère…

     

    Lire Houellebecq comme il faut ne va pas de soi. C’est en tout cas ce que je me répète en annotant un petit essai admirable de Bernard Maris, assassiné la semaine passée avec ses camarades de Charlie-Hebdo, intitulé Houellebecq économiste. J’y reviendrai car il me semble indispensable  de recentrer notre lecture du plus pénétrant des observateurs de notre monde, parmi les écrivains français actuels, dont Bernard Maris illustre l’originalité de la réflexion en revenant sur les thèmes essentiels de son œuvre et leur modulation.

     

    Dans l’immédiat, le texte de Jacques Julliard intitulé Figures du collabo, paru cette semaine dans Marianne, est à lire et à méditer.

     

    Jacques Julliard situe le protagoniste de Soumission dans le droit fil des intellectuels séduits par telle ou telle idéologie, des gens de lettres plus ou moins « collabos » (tels  Céline ou Rebatet, mais aussi Chardonne ou Jouhandeau) aux « compagnons de route » du communisme, d’Aragon à Sartre, entre tant d’autres de moindre format.

     

    Houellebecq écrit :«  Tant d’intellectuels au cours du XXe siècle avaient soutenu Staline, Mao ou Pol Pot, sans que cela leur soit jamais vraiment reproché. L’intellectuel en France n’avait pas à être responsable, ce n’était pas dans sa nature ». 

     

    De fait,si vous reprochez à un Philippe Sollers de parler aujourd’hui de Mao comme d’un des plus grands criminels de tous les temps, après l’avoir encensé, vous commettrez une faute de goût, n’est-ce pas ? 

     

    Mais où se situe Michel Houellebecq par rapport à son personnage ? La question se pose évidemment, dans la mesure où jamais le romancier ne « dénonce » le protagoniste de Soumission.

     

    Jacques Julliard : « Cette question n’a strictement aucun intérêt, sauf pour les vigilants à l’âme de flics, à l’affût d’un éventuel « dérapage ». Il m’importe peu de savoir ce que l’individu Houellebecq pense ou ne pense pas de notre société. Il me suffit qu’il m’aide à la décrire et même à la décrypter ». 

     

    Avant de conclure en des termes auxquels je souscris absolument : « Le roman de Houellebecq est un puissant discriminant : il se pourrait que, dans le futur immédiat, il contribue à remodeler la géographie des passions intellectuelles dans la société française. Les réactions de chacun à la lecture de ce livre en disent long sur sa sensibilité propre : il y a désormais, en matière politique, un test Houellebecq ».

     

    Et j'ajouterai pour ma part: pas qu'en matière politique, car Michel Houellebecq, comme le rappelle Bernard Maris, est  essentiellement un écrivain et que la Littérature, avec une grande aile, est interpellée au premier chef par le test Soumission...  

  • Ceux qui s'accusent

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    Ceux qui désignent les musulmans de France comme le nouvel ennemi intérieur et en Suisse faut se méfier sauf des rois du pétrole qui font tourner nos palaces ça c’est clair / Celle qui invoque Voltaire pour lui faire dire que le nouvel infâme n’est pas Français AOC / Ceux qui citent le J’accuse de Zola sans l’avoir jamais lu plus que ceux qui se sont réjouis à l’époque de son exil et de sa mort d’origine possiblement criminelle / Celui qui est typiquemenet Français de souche genre Sarkozy ou Valls comme leurs noms l’indiquent /Celle qui recommande le renvoi des Roms en Roumanie à commencer par leurs chiens / Ceux qui disent la France aux Français  y compris les Français del’étranger qui ont un compte en Suisse / Celui qui écrit (Edwy Plenel) que « sous toutes les latitudes, le sort fait aux minorités dit l’état moral d’une société »/ Celle qui estime qu’à force de peindre le diable sur la muraille on l’en fait descendre / Ceux qui (avec Emile Zola) estiment que l’antisémitisme et l’islamophobie procèdent du même « poison caché qui nous fait délirer tous » / Celui dont le NON se distingue résolument du NON de Renaud Camus / Celle qui bien calée dans sa BMW se dit de la France debout / Ceux qui se rappellent l’appel de la Lettre à la jeunesse d’Aimé Césaire déclarant : « Ne commets pas le crime d’acclamer le mensonge, de faire campagne avec la force brutale, l’intolérance des fanatiques et la voracité des ambitieux - le crime est au bout » / Celui qui comme Marcel Proust (rêveur du début du XXe siècle) en appelait à une France éveillée /Celle qui (avec Claude Guéant) affirme haut et fort (sur la plateforme Haut etfort où elle tient un blog haut en estime de soi et fort en gueule) que« toutes les civilisations ne se valent pas » / Ceux qui sont pour la déchéance nationale des économiquement trop faibles pour réfléchir / Celui qui accuse les imams des banlieues de ne pas souscrire à l’Opus Dei / Celle qui voit un infiltré en la personne du nouveau pape latino / Ceux qui (avec Nicolas Sarkozy) pensent qu’il faut aider les Africains et autres peuples retardés à grandir mais ça prendra du temps comme avec les handicapés / Celui qui écrivait (Aimé Césaire dans son Discours sur le colonialisme) que l’aventure coloniale a fini par déciviliser le colonisateur et ensauvager l’Europe / Celui qui (encore ce Sarkozy) a reconnu qu’Aimé Césaire (enfin mort) avait fait honneur à la France en réclamant l’égalité des droits mais ça reste à relativiser a précisé Claude Guéant et Sarko a salué ce bon sens / Celle qui est pour le vote des étrangers en Suisse sur la base de cours particuliers et seulement s’ils savent par cœur Sur nos monts quand le soleil et Ô monts indépendants dans les quatre langues nationales / Ceux qui ne trouvent pas que la foule sentimentale étanche leur soif d’idéal / Celui qui (avec Michel Foucault) redoute le racisme interne « de la purification permanente qui sera l’une des ambitions fondamentales de la normalisation sociale » / Celle qui rappelle qu’être Suisse se mérite surtout quand ne l’est pas de naissance mais on peut quand on veut sans faire de vagues / Ceux qui estiment qu'en Suisse  la barque est pleine malgré les milliers d’appartements vides hélas trop chers pour des migrants faut pas rêver, etc.

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  • Mémoire vive (68)

     

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    Deux siècles avant Internet, Goethe notait ceci dans ses Maximes et réflexions que je viens de pêcher sur e-Books, comme s’il pressentait la mondialisation de l’indiscrétion :  «Je regarde comme le plus grand mal  de notre siècle, qui ne laisse rien mûrir, cette avidité avec laquelle on dévore à l’instant tout ce qui paraît. On mange son blé en herbe. Rien ne peut assouvir cet appétit famélique qui ne met en réserve pour l’avenir. N’avons-nous pas des journaux pour toutes les heures du jour ? Un habile homme en pourrait encore intercaler un ou plusieurs. Par là tout ce que chacun fait, entreprend, compose, même ce qu’il projette, est traîné sous les yeux du public. Personne ne peut éprouver une joie, une peine,qui ne serve au passe-tenps des autres. Et ainsi chaque nouvelle court de maison en maison, de ville en ville, de royaume en royaume, et enfin d’un epartie du monde à une autre, avec une effrayante rapidité ». 

    °°°

    Après trois jours de montée aux extrêmes de l’émotion- gesticulation répercutée par les médias et les réseaux sociaux, où le meilleur et le pire des sentiments humains se sont bousculés dans ce que René Girard appelle une crise mimétique, tout le monde reste plus ou moins abasourdi et en somme désorienté à proportion des multiples directions indiquées par les uns et les autres, dont la plupart ne visent qu’à une sorte de promotion d’idées et de résolutions qui se dissoudront aussi vite qu’elles se sont formées.

     

    À La Casona, ce samedi 10 janvier.– Sur la route de retour d’une virée au village portuaire de Llardes, suspendu à la pente comme à Positano ou dans les Cinque Terre, je nous ai lu la nouvelle de Patricia Highsmith, tirée de Catastropheset intitulée Panique aux Jade Towers, évoquant l’invasion d’une résidence de luxe, en plein Manhattan, par des cafards rappelant les oiseaux de Hitchcock. Or, tout en lisant ce récit traversé par le sarcasme de l’amie avérée des animaux qui a signé Le rat de Venise, je me suis rappelé ma visite à Aurigeno, en 1989, où, constatant l’absence de télé dans la petite maison de pierre, je m’étais entendu répondre, par celle qui venait de publier le plus noir et pessimiste de ses recueils, qu’elle craignait trop la vue du sang pour disposer chez elle d’un petit écran… 

     

    °°°

    10376755_10205843778520496_6324485720768578317_n.jpgPendant que ces dames allaient se royaumer avec Snoopy sur les falaises herbeuses à bufones, l’autre après-midi, je me suis attardé une fois de plus à l’inspection de La Casona, vaste demeure asturienne entièrement rénovée et transformée en maison d’hôte, que je pourrais dire l’œuvre de la vie de ma frangine et de son jules - ou le chef-d’œuvre dans le langage des compagnons artisans-, qui surclasse tout ce que j’en ai vu (de loin) dans les émissions spécialisées, d’un confort extrême mais sans ostentation de luxe tapageur, avec mention spéciale pour le goût sans faille de l’agencement mobilier et de la déco (pas une once de kitsch ou de chiqué) conçus par Doña Hermana Grande…

     

    Si j’étais un peu cuistre - ce dont le Seigneur m’a préservé dans sa grâce agissante -, je pourrais me demander comment un simple prolo des Asturies et une modeste jardinière d’enfants sont parvenus, sans diplômes académiques reconnus -, à concevoir La Casona et ses constructions attenantes (le cenador et les magnifiques villas locatives d’en dessous), mais il n’y a là ni mystère ni miracle, juste : ambition légitime et travail et gain d’expérience faisant avec les années d’un ouvrier l’équivalent d’un ingénieur puis d’un bâtisseur aux allées et venues trasatlantiques, suivi partout et défendu quand il le fallait (en Suisse xénophobe, qu’il traite à vrai dire moins sévèrement aujourd’hui que le mariage homo à l’espagnole ou les menées aventuristes de Podemos) par notre sœur aînée à la main ferme dans un gant de velours, dévouée en apparence non sans gouverner en parfaite parité, avec une option spéciale sur le choix des tableaux et des rideaux...

     

    °°°

    Dans la soirée d'aujourd’hui, Don Ramon m’a raconté ses premières tribulations à Caracas quand, à  cheval et flanqué d’un garde du corps, il allait jeter les bases d’une vaste urbanisation ; ses démêlés avec les syndicats; la violence et la corruption devenues monnaies dominantes aujourd’hui. Et l’écoutant, je repensais à ses amis rencontrés hier, souvent émigrés eux aussi et revenus au pays ; à tout ce savoir-faire accumulé, à toute cette vraie culture humaine revivifiée par le voyage et les difficultés; et demain nous recommencerons de nous engueuler, je m’en réjouis, quand il dégommera les Arabes et que je le contrerai pour le principe en humaniste pourri que je suis, qu’il vomira les pédés et que je les défendrai, qu’il célébrera la grandeur espagnole de la Conquista et que je lui balancerai les objections évangéliques de Las  Casas à la Controverse de Valladolid où de grands catholiques niaient aux Indiens toute dignité humaine.

     

    °°° 

    images-18.jpegEt nous voici, réunis encore en fin de soirée, devant la téloche espagnole. Dernière vision parfaitement en phase avec la délirante logorrhée crescendo de ces derniers jours : six confrères et sœurs, faiseurs d’opinions et autres spécialistes d’on ne sait quoi  réunis autour d’une table : tous parlant en même  temps des événements de la semaine, de plus en plus fort et de plus en plus fébrilement, pour ne former finalement qu’une bouillie sonore – véritable débauche  de jactance que notre Hermana Grande, stoïquement habituée au genre, appelle bonnement Le Poulailler…  



  • Ceux qui ne sont pas sûrs

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    Celui qui affirme que rien ne sera désormais comme avant le 7 janvier comme on l’a dit au mois de mai d’une année antérieure et au printemps dans un autre pays mais ces choses-là s’oublient tandis que cette fois on est sûr / Celle qui a dit plus jamais ça quand Ben Ali  a dégagé et l’a répété quand Ghannouchi s’est planté mais sait-on jamais / Ceux qui sont sûrs (sans l’avoir lu) que Soumission de Michel Houellebecq fait le lit du Front national au contraire de ceux qui pensent (sans l’avoir lu non plus) que ce roman sert le potage aux Frères musulmans / Celui qui voyant tout ça de son cabanon brésilien pense aux millions d’enfants des rues qui ont d’autres soucis que d’être CHARLIE / Celle qui est sûre qu’on va ressusciter mais sans préciser comment et où vu que le pasteur et l’imam du quartier sont pas encore tombés d'accord / Ceux qui affirment tout et son contraire en sorte de se conformer à l’impression générale / Celui qui dit à sa nouvelle épouse que la soumission s’impose comme c’est marqué dans le Livre / Celle qui cite le Coran sans s’en douter / Ceux qui affirment que Moïse n’a jamais existé historiquement (les dernières recherches en cryptographie le prouvent) mais que ça ne change rien à ce que proclament les Dix Commandements même si le premier ne relevait que de la morale d’une seule tribu autorisée à taper sur les autres / Celui qui a écrit que le massacre perpétré par le Norvégien dont on a oublié le nom était le fait d’un artiste alors que celui des frères Kaouchi selon lui manque de style / Celle qui est sûre que l’auteur de ces listes est payé par la branche palestinienne du Mossad / Ceux qui ne sont sûrs de rien vus qu’ils sont manipulés par les médias que l’ombre du doute ne touche pourtant point / Celle qui estime qu’une autre lecture doit être faite de la trajectoire des frères Kaouchi ces grands incompris que son Groupe de Parole aurait écoutés ça c’est sûr/ Ceux qui ont cru comme les eaux du Gange dans lesquelles les croyants se lavent le cul, etc.



    Peinture: Robert Indermaur.

  • Mémoire vive (67)

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    La Casona, ce mercredi 7 janvier. – L’ambiance était au lendemain d’hier plutôt indolent, cette fin de matinée, lorsque nous avons appris au téléphone, par le frère de Lady L., que la rédaction de Charlie-Hebdo venait d’être attaquée par un commando d’islamistes qui avait massacré une douzaine de journalistes en pleine conférence matinale, dont Wolinski et Cabu ; et lorsque j’ai entendu le nom de Cabu j’ai fondu en larmes comme lorsque, une autre fin de matinée, ma nièce m’a annoncé la mort de mon frère. 

    Or Cabu, que je n’avais rencontré qu’une fois après la sortie d’un de ses livres, sur sa Russie je crois, ne m’était rien de personnel, en dépit de la bonne heure assez complice que nous avions passée ensemble, mais le contraste si choquant de cette mort brutale, sûrement affreuse par sa violence, et du bonhomme à face lunaire  si gentiment malicieux que je me rappelais, avec le retour mental immédiat de tout ce que  le nom de Charlie-Hebdo, de Cabu, de Wolinski, donc de Cavanna et des anars du Canard, brassant la même culture de l’insolence bravache et de la résistance à tous les pouvoirs, qui fut l’air même de notre jeunesse, ne pouvait que nous bouleverser avant même que d’en savoir plus  - comme si des tueurs, surgissant soudain dans une classe, s’en étaient pris aux loustics des derniers rangs qu’ils auraient égorgés ou mitraillés. 

    Tristesse immense, partagée par ma bonne amie, avec laquelle nous sommes immédiatement allés aux nouvelles sur la Toile…

    °°°


    On attrape tous les jours des bribes de nouvelles plus atroces les unes que les autres, et ces derniers temps nous en auront particulièrement régalés, de décapitations en massacres divers, mais ce qui s’est passé aujourd’hui à Paris nous aura touchés différemment, quasi personnellement d’abord, et propageant ensuite une véritable onde de choc au fil des heures alors même que les suites policières de l’attentat de ce matin prenaient une tournure de chasse à l’homme à travers les rues de Paris, suivie pour ainsi dire en temps réel sur Internet et à la télé. 

    °°°

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    Dès ce soir en outre, une espèce de slogan, assorti d’un logo de deuil, proclamant un JE SUIS CHARLIE immédiatement repris par des centaines, puis  des milliers d’internautes, a concrétisé cette émotion collective manifestée par d’innombrables réactions en France et dans le monde. 

    Nous avions beau nous trouver à plus de 1000 kilomètres de Paris : ce soir il nous semblait être à la table de Philippe Val, l’ancien rédacteur en chef de Charlie-Hebdo pleurant à la télé  l’impertinente équipe sacrifiée sur l’autel du fanatisme, alors même que tournaient en boucle les images de la journée, et notamment la séquence de l’abjecte exécutuon à bout portant d’un pauvre Ahmed en uniforme de la police française…       

    Unknown-9.jpegPour ma part, cependant, non du tout pour me désolidariser de qui que ce soit ni me placer non plus au-dessus de la mêlée, je me suis refusé d’emblée, instinctivement, à l’identification du fameux JE SUIS CHARLIE, qui m’a tout de suite paru de ces incantations collectives  tournant bientôt à l’émotion  de masse conditionnée…

    °°°

    Le hasard de mes lectures actuelles m’a fait tomber, dans le recueil de Philippe Sollers intitulé Littérature et politique,  sur une chronique datant de 2006 et traitant de Mahomet, des anciennes tribulations de Charlie-Hebdo et, plus surprenant, de l’image du prophète dans la Divine comédie, que je me suis fait un devoir de recopier et de diffuser sur la Toile:  « ll faut s'y faire: Mahomet est désormais la grande vedette du spectacle mondial. Je m'efforce de prendre la situation au sérieux, puisqu'elle est très sérieuse,mais je dois faire état d'une certaine fatigue devant la misère de son ascension au sommet. 

    Philippe-Sollers-photo-Sophie-Zhang-artpress-fevrier14.jpg"Bien entendu, je me range résolument du côté de la liberté d'expression, ma solidarité avec Charlie-Hebdo et Le Canard enchaîné est totale, même si les caricatures ne sont pas ma forme d'art préféré. Que ces inoffensives plaisanteries, très XIXe siècle, puissent susciter d'intenses mouvements de foules, des incendies, des affrontements, des morts, voilà qui est plus pathologiquement inquiétant, à supposer que le monde où nous vivons soit tout simplement de plus en plus malade. Il l'est, et il vous le crie. Là-dessus, festival d'hypocrisie générale qui, si mes renseignements sont exacts, fait lever les maigres bras épuisés de Voltaire au ciel. On évite de se souvenir qu'il a dédié, à l'époque, sa pièce Mahomet au pape Benoît XIV, lequel l'a remercié très courtoisement en lui envoyant sa bénédiction apostolique éclairée. Vous êtes sûr ? Mais oui. Je note d'ailleurs que le pape actuel, Benoît XVI, vient de reparler de Dante avec une grande admiration, ce qui n'est peut-être pas raisonnable quand on sait que Dante, dans sa Divine Comédie, place Mahomet en Enfer. Vérifiez, c'est au chant XXVIII, dans le huitième cercle et la neuvième fosse qui accueillent, dans leurs supplices affreux, les semeurs de scandale et de schisme. Le pauvre Mahomet (Maometto) se présente comme un tonneau crevé, ombre éventrée "du menton jusqu'au trou qui pète" (c'est Dante qui parle, pas moi). Ses boyaux lui pendent entre les jambes, et on voit ses poumons et même "le sac qui fait la merde avec ce qu'on avale"). Il s'ouvre sans cesse la poitrine, il se plaint d'être déchiré. Même sort pour Ali, gendre de Mahomet et quatrième calife. 

    "Ce Dante, impudemment célébré à Rome, est d'un sadisme effrayant et, compte tenu de l'oecuménisme officiel, il serait peut-être temps de le mettre à l'Index, voire d'expurger son livre. Une immense manifestation pour exiger qu'on le brûle solennellement me paraît inévitable.  

    "Mais ce poète italien fanatique n'est pas le seul à caricaturer honteusement le Prophète. Dostoïevski, déjà, émettait l'hypothèse infecte d'une probable épilepsie de Mahomet. L'athée Nietzsche va encore plus loin: « Les quatre grands hommes qui, dans tous les temps, furent les plus assoiffés d'action, ont été des épileptiques (Alexandre, César, Mahomet, Napoléon) ». Il ose même comparer Mahomet à saint Paul: « Avec saint Paul, le prêtre voulut encore une fois le pouvoir. Il ne pouvait se servir que d'idées, d'enseignements, de symboles qui tyrannisent les foules, qui forment les troupeaux. Qu'est-ce que Mahomet emprunta plus tard au christianisme ? L'invention de saint Paul, son moyen de tyrannie sacerdotale, pour former des troupeaux: la foi en l'immortalité, c'est-à-dire la doctrine du Jugement ».

    "On comprend ici que la question dépasse largement celle des caricatures possibles. C'est toute la culture occidentale qui doit être revue, scrutée, épurée, rectifiée. Il est intolérable, par exemple, qu'on continue à diffuser  L'Enlèvement au sérail de ce musicien équivoque et sourdement lubrique, Mozart. Je pourrais, bien entendu, multiplier les exemples. »

     

    °°°

    Unknown-12.jpegAu cœur de la nuit, alors que les commentaires les plus contradictoires, voire les plus délirants se répandent sur la Toile avec leur lot d’arrière-pensées idéologiques et de haine tripale tous azimuts, je pense aux deux tueurs traqués comme des bêtes, dont les faciès de brutes ont déjà fait le tour du monde, après leur prompte identification sur des indices signalant leur excessive assurance ou leur affolement, fuyant mais comme s’ils devaient être pris, et dont je ne serais pas étonné qu’ils se piègent eux-mêmes dans je ne sais quelle trappe, avec la mort au but, la kalachnikov au poing et la bénédiction des fous furieux de l’islam se caricaturant lui-même.

     

    °°°

    De Raoul Vaneigem, dont Philippe Sollers commente son essai Pour l’abolition de la société marchande, pour une société vivante, je relève ce soir ceci d’actuel :« Dans un monde qui se détruit, la création est la seule façon de ne passe détruire avec lui. Seule la puissance imaginative, privilégiée par un absolu parti pris de la vie, réussira à proscrire à jamais le parti de la mort, dont l’arrogance fascine les résignés ».

    Reste à préciser ce qu’on entend par « création », qui ne saurait se réduire au tout-culturel de pacotillefaisant florès sur le Marché ; et ce qu’on entend par « puissance imaginative », alors que le slogan fameux de Mai 68 prônant L’imagination au pouvoir relève aujourd’hui de la guenille; reste aussi à dépasser l’opposition binairesimpliste de l’ « absolu parti pris de la vie » et du« parti de la mort », autres formules-valises dans lesquelles chacunpeut fourrer ce qui le conforte…

     

    La Casona, ce jeudi 8 janvier. – "La libertad asesinada", lit-on ce matin en titre  dans El Mundo qui consacre toute sa UNE au massacre d’hier en reprenant le logo JE SUIS CHARLIE en surtitre; et l’immédiate inquiétude, portant sur  l’activation de la xénophobie en Europe, filtre en bonne logique espagnole. Me frappe en outre l’image de UNE, représentant l’exécution du policier gisant à terre par l’un de tueurs. Dans un édito bien charpenté sur « la liberté assassinée », Felipe Sahagûn resitue très précisément Charlie-Hebdo dans son contexte, rappelle l’incendie de 2011 suite à la parution de Sharia Hebdo et plaide pour la défense inconditionnelle de la liberté de pensée et d’expression, jusqu’au blasphème, en rappelant en outre les interventions françaises en Syrie et au Sahel contre les terroristes. Or ce qui m’impressionne, amorcé dès hier, et confirmé ce matin par les cinq premières pages du Mundo, est le véritable séisme public qu’a provoqué l’attentat que d’aucuns, sur la Toile et dans les médias français, comparent déjà au 11 septembre - ce qui me semble évidemment délirant.

     

    °°°

    À la télé du soir, alors que se poursuit la traque des tueurs de Charlie, je relève quelque chose que je n’aime pas sur lesvisages de certains officants de la messe médiatique : comme une espèce dejubilation.   

     

    À La Casona, ce vendredi 9 janvier.- Revenant d’une grande balade dans les landes marines surplombant l'océan, aux alentours de la farouche côte de San Martin, je retrouve, sur un de mes carnets, cette citation qui tranche heureusement avec les nouvelles terribles que nous avons apprises à notre retour. Il s’agit d’un  fragment des dictées de  Simenon, dans On dit que j’ai soixante-quinze ans, datant du 22 mars 1978 :«Le début du printemps est une saison intermédiaire où tout, autour denous, change avec une sage lenteur qui parfois nous impatiente. Il y a trois jours, Teresa cueillait, dans un talus voisin, sa première violette. Et, après l’avoir contemplée, la mangeait consciencieusement. C’est un rite. Chaque année elle mange ainsi la première violette aperçue mais elle ne continue pas par lasuite, se contenant de les regarder ». 

    °°° 

    (Soir) - Les amateurs de séries télévisées ultra-violentes en auront eu pour leur content aujourd’hui, avec deux épisodes sanglants qui se sont soldés par la mort à fracas de trois démons djihadistes et de leurs victimes, policiers ou otages du troisième larron semant la terreur dans une épicerie juive. Comme on pouvait s’y attendre, le dernier assaut de l’armada policière cernant les frères Kouachi a signé la mort de ceux-ci, les armes à la main, mais, quasiment au même moment, la libération des otages juifs retenus par un « frère » des deux terroristes, a été plus dramatique et meurtrier pour quatre innocents.  

    images-19.jpegAvant l’excellent souper rituel de notre Hermana Grande, nous avons suivi les journaux télévisés français et espagnols,où revenaient en boucle, comme au lendemain du 11 septembre, les images de l’attentat et de la folle traque, et comme un malaise m’a peu à peu submergé,mêlé de dégoût et de chagrin, de révolte et d’agacement de plus en plus aigu,notamment en voyant l’espèce d’excitation trouble qui semblait posséderlittéralement certaines et certains, sur le petit écran, où l’apparition d’unsous-titre, LA FRANCE AU CENTRE DU MONDE, m’a fait réagir avec autant de perplexité qu’au premier JE SUIS CHARLIE…     

     

  • Ceux qui (ne) font (pas) l'amalgame

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    Celui qui te fait observer que ton JE NE SUIS PAS CHARLIE de la première heure a été repris par Le Pen et te demande donc de te re-positionner sinon votre amitié sur Facebook en restera là / Celle qui te dit que tu fais de l’amalgame quand tu lui rappelles gentiment (sur la même ligne que le pontife latino qui l’a aussi rappelé poliment l’autre soir dans l’avion des Philippines) que la Sainte Eglise a elle aussi un lourd passé d’inquisition sanglante  / images-12.jpegCeux qui seraient tenté de dire que c’est quand même quelque part la faute au Coran sauf qu’ils n’ont pas eu le temps de le lire avec tous les romans de Pancol parus ces derniers temps / Celui qui a connu des musulmans avec qui tu peux discuter mais maintenant ils sont tous dans les cités où même la police n’ose pas entrer alors restons prudents Marie-France / images-14.jpegCelle qui baisse les yeux devant le minaret de Saïd du haut duquel il la domine à en croire Michel Houellebecq / Ceux qui au cocktail des Lemercier enjoignent haut et fort le Grand Mufti de se désolidariser des  déprédations commises dans un quartier français / images-13.jpegCelui qui a été emprisonné par le leader palestinien Mahmoud Abbas (présent au bal des charlots)  au motif qu’il voyait de l’érotisme dans la vie du Prophète et qu’il a cafté sur Internet / Celle qui se pointe à la porte de Michel Houellebecq (millionnaire connu de l’avenue de Choisy) pour lui dire qu’elle est à la fois CHARLIE et marieuse prête à lui vendre ses filles s’il promet de les fouetter / Ceux qui découvrent en y arrivant que les vierges du Paradis sont des putains de lycéennes violées par les frères de Boko-Haram / Celui qui comprend mal qu’un Dieu sans visage puisse mal prendre une caricature même sur papier de chiottes / Cell e qui pleure ceux qui ne sont plus CHARLIE / Ceux qui ont dessiné le nouveau pull Benetton en pur shetland à l’effigie de CHARLIE et cible dans le dos pour les snipers d'une autre orientation religieuse,etc.     images.png

  • Mémoire vive (66)

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    À Saint-Jean-de-Luz, ce lundi 5 janvier. – Six heures du matin. J’entends le souffle de l’océan dans la nuit noire et je resonge à La Boule noire de Simenon que je lisais dans la voiture, hier en route, au-dessus de Bilbao dont la vision des usines et des immenses locatifs coincés entre deux replis de montagne me rappelle à tout coup  le Voyage aux enfers du XXe siècle de Buzzati - ce « roman de l’homme », selon l’expression de Simenon lui-même, tellement appropriée à cette œuvre qui ramasse la vie des gens avec tant d’implacable et de fraternelle justesse.

    Comme dans Le témoignage de l’enfant de chœur, que je nous avais lu en remontant du Tessin, en août dernier, ce roman « américain » reprend un thème essentiel de l’écrivain, lié à sa propre enfance et à ses relations douloureuses avec sa mère, sur fond de déclassement social plus lancinant en l’occurrence.

     

    images-8.jpegDans la foulée, je nous ai lu les six pages consacrées, par l’édition du week-end de Libération, au nouveau roman de Michel Houellebecq, avec un grand papier de présentation de Philippe Lançon, plutôt admiratif, un contrepoint de Laurent Joffrin soulignant l’équivoque du « message » politique du livre et son utilisation possible par l’extrême-droite, et, à mes yeux la plus intéressante : une mise au point de l’essayiste-philosophe Abdennour Bidar (auteur de L’islam sans soumission…) qui montre la méconnaissance et l’incompréhension, par Houellebecq, de cet islam qu’il caricature et projette dans un avenir social et politique inimaginable en France. Autant dire que je brûle de m’en faire une idée personnelle précise.

     

    °°°

     

    Abdennour Bidar à propos de Soumission : «Le livre de Houellebecq témoigne de la crise en miroir de deux civilisations qui passent leur temps à s’accuser parce qu’elles ne se souviennent plus de leur fondement partagé, qui est l’affirmation de la liberté humaine – chacune renvoyant à l’autre l’image insupportable d’une trahison de ce fondement… que l’islam trahit lorsqu’il dégénère dans le préjugé de la soumission, et que l’Occident trahit lorsqu’il ne produit qu’une liberté mal distribuée, sans transcendance, et vaine… »

     

    °°°

    10924699_10205766913678923_2178674773839338493_n.jpgAprès nos retrouvailles à La Casona de Andrin,suivies d’une balade le long des corniches herbeuses surplombant l’océan – on qualifie justement ces régions de Suisse atlantique - , la soirée s’est passée en petit clan, avec trois jolis enfants turbulents à souhait, comme le sera, avec dix fois plus de monde,  la journée de demain toute dévolue à la célébration, à Oviedo, des 80 ans de notre cher Abuelito, rescapé d’une récente chute dans l’escalier et dont je complète mentalement le portrait que j’ai brossé de lui depuis trois semaines, lui donnant tour à tour la mine d’un migrant farouche de trente ans, d’un demeuré hydrocéphale, d’un chenoque aux traits noyés dans le médium de glacis et enfin, ayant nettoyé ma toile à la térébenthine et tout repris à zéro à l’acryl, d’un personnage  plus proche de l’original ou à peu près, moyennant quelques retouches dans la prunelle et sur le fil des lèvres. 

    Mais diantre quelle galère qu’un portrait qui raconte vraiment l’histoire de la personne, ou tente d’en rendre quelques traits vraiment personnels ! Du moins la fille et le fils de Don Ramon ont-ils reconnu leur paternel, que je ne confronterai que demain à son effigie ; à retoucher donc cette nuit sur la base de quelques indices photographiques complémentaires…

    °°°

    Jean Clair, qui vitupère les titres jouant trop facilement sur les mots, serait comblé par la livraison de Libé consacrée à Houellebecq : La position du soumissionnaire en UNE, suivie de Houellebecq et le Coran ascendant.

     

    La Casona, ce mardi 6 janvier.– Si j’avais disposé d’une caméra multifonctions à sous-titrage linguistique intégré, je me serais fait, de cette journée passée à Oviedo dans une auberge des hauts entourée de villas-castels gardés par d’énormes chiens-ours, un film hispano-fellinien à valeur de reportage où j’aurais rebrassé, dans la potée asturienne fondamentale et ses multiples ajouts tirés de la terre ou de la mer, et bien arrosés, les figures plus ou moins hautes en couleurs d’une espèce de chronique recoupant celle de notre octogénaire fêté. 

    Sa fille s’est promis de raconter un jour la saga de cet ouvrier fils de petites gens des Asturies, débarqué en Suisse dans les années 60 et qui, par son travail et son intelligence, avec l’inconditionnel appui de notre Hermana Grande, aura gravi pas mal d’échelons professionnels et sociaux comme pas mal de ses compères ici présents, jusqu’a diriger des travaux sur nos autoroutes, participer à des constructions plus titanesques au Venezuela, construire en Catalogne et construire encore en ses Asturies natales, comme tant d’autres fils et filles de ce pays partis au loin et revenus. 

    À table, je me trouvais à côté d’une grande belle femme de nos âges, l’une des meilleures amies du couple, passée elle aussi par la Suisse et le Venezuela où elle et son José ont fondé une entreprise actuellement engagée, avec leurs fils, dans de méga-travaux à Caracas et au Costa-Rica ; et la plantureuse beauté de me montrer, sur son i-Phone (oui, nos anciens saisonniers espagnols ont maintenant des i-Phones, mais où va-t-on ?), les tableaux qu’elle brosse entre deux voyage, dont une nature morte à la Morandi.  

    Voilà ce que j’aurais capté sur ce film où l’on aurait vu, aussi, une autre grande nature morte offerte à son oncle par le prénommé Juan Carlos, jeune retraité mal rasé exposant ses dernières œuvres dans un bar de la capitale asturienne, et tant et tant d’autres images d’un seul jour…    

    Or songeant ce soir à mon roman en chantier, me rappelant Lady L. captant force images numériques de tout ce monde, puisjetant un œil à mon blog, un autre à Facebook, sirotant un dernier verre avecDon Ramon, je me dis que, décidément, la vie est trop généreuse pour ne pas lui dire, ce soir encore, muchas gracias…

     

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  • Mémoire vive

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    Au miroir de mémoire

    le soleil des instants

    rallume le papier d'Arménie:

    douce douleur de combustion

    soudain fulgurante.

    Ensuite,

    lueurs du revenir

    de loin en loin.

    Dans la nuit d'oubli,

    les failles,

    ces mains agitées,

    ces voix éparses dans le vent d'oubli.

    Revenir alors

    va de l'avant.

    Mémoire vive.

    Prodigue passé,

    présence à venir.

     

     

    Image: peinture de Pieter Defesche, photo Philip Seelen.

  • Une maison pour Monsieur Naipaul

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    On retrouve le grand écrivain, en ombre chinoise, dans Le dernier mot, remarquable nouveau roman de Hanif Kureishi. Cela très au-dessus de la platitude du roman français actuel... 

     

    L’oeuvre de V.S. Naipaul, consacrée par le Prix Nobel de littérature 2001, est sans doute l’une des plus intéressantes de ce tournant de siècle et de millénaire, constituant une ample et pénétrante lecture du monde actuel soumis au changement et au métissage des cultures, et nous donnant à la fois des outils pour continuer à notre tour ce déchiffrement.

     

    Naipaul est le grand écrivain contemporain du déracinement et de la recherche d’une maison. De son premier chef-d’oeuvre, Une maison pour M. Biswas (1961), à L’Enigme de l’arrivée (1987), cette autre merveille qu’on pourrait dire proustienne par le type d’immersion que nous vaut sa lecture et par la somptuosité liquide de son écriture, Naipaul n’a cessé de traiter ce thème, qui ne se réduit aucunement à la quête d’un établissement “bourgeois”, mais correspond à l’aspiration de tout individu à la dignité personnelle et à son insertion dans la société de ses semblables. “Chacun d’entre nous possède une chose, en dehors de lui-même”, affirme Naipaul, “qui lui donne une idée de son propre statut. On ne peut pas supposer que ceux qui vivent dans la misère ne possèdent aucune espèce de dignité intrinsèque et se laisseront donc berner par n’importe quelle propagande révolutionnaire”.

     

    Un thème corollaire de Naipaul est sa lutte contre ce qu’il appelle le “retour à la brousse”. La critique du colonialisme va de pair, chez lui, avec la remise en cause de toute forme de régression. Elevé dans une région de grand brassage de races et de cultures (rappelons qu’il est né en 1932 à Trinidad, dans les Antilles anglaises), jeune immigré solitaire et complexé, Naipaul a partagé longtemps, tout en étudiant à Oxford puis en se lançant dans une carrière de journaliste et d’écrivain, la condition des “personnes déplacées”. Contre un certain romantisme tiers-mondiste, Naipaul a développé sa propre vision sans se contenter de rester dans sa tour d’ivoire. C’est ainsi qu’il s’est fait, après ses premiers romans, collecteur de témoignages dans une suite de récits-enquêtes où il relate (L’Inde sans espoir, 1968) sa rencontre avec l’Inde de ses origines et, rappelle, en passant, les séquelles des six siècles d’impérialisme musulman qui ont anéanti les civilisations plus anciennes, bien avant l’arrivée des Anglais. De la même façon, le romancier a exploré (dans cet autre “noeud” significatif de son oeuvre que représente A la courbe du fleuve, 1979), le Congo de Mobutu et, plus largement, la tragédie de l’Afrique d’après les indépendances. Comme un Tchékhov faisant le voyage de Sakkhaline pour enquêter sur la situation des bagnards russes, Naipaul a accompli en outre un immense travail d’investigation sur le terrain afin d’observer les conséquences du fondamentalisme musulman dans les pays d’Orient non arabes, et ce par deux fois, à plus de quinze ans d’intervalle, dans Crépuscule sur l’Islam (1981) et Jusqu’au bout de la foi (1998).

     

    Si l’oeuvre de Naipaul est souvent considérée comme dérangeante, c’est d’abord parce que son auteur a toujours montré la réalité telle qu’il la voyait, sans jamais chercher à dorer la pilule. “Il y a dix ans à Trinidad”, remarque-t-il, si l’on disait à une personne d’origine africaine qu’elle était noire, elle était mortellement offensée”. Or l’écrivain ne s’embarrasse pas de précautions oratoires “politiquement correctes”. Il y verrait non seulement un mensonge mais également une forme de mépris. Evoquant la façon dont certains Occidentaux exaltent “l’Inde resplendissante”, il assimile cette attitude à l’“ultime soubresaut de la hideuse vanité impérialiste”. De la même façon, à ceux qui continuent de magnifier une Afrique où il ne font que passer en touristes ou en esthètes, il reproche d’alimenter “une des fonctions fondamentales de l’Afrique: rester une colonie perpétuelle, une petit île au trésor, un espace de jeu pour des gens qui veulent une culture-jouet, une industrie-jouet, un développement-jouet”. Quand on lui reproche de désigner la régression de certaines communautés, il répond en outre: “La condescendance se trouve chez ceux qui ne remarquent rien. Il faut être atrocement libéral pour ne pas être bouleversé par la détresse humaine. Quand on a vu la déchéance à un tel degré, on ne peut plus être le même”. Et revenant sur son Crépuscule sur l’Islam; voyage au pays des croyants, il constate enfin: “J’ai mieux compris la capacité humaine à se mentir et à se leurrer. J’ai perçu la tragédie de ces gens qui sont si mal équipés pour le XXe siècle, qui demeurent à des années-lumière du moment où ils pourront fabriquer les outils qu’ils ont fini par apprécier”.

     

    Est-ce à dire que sa vision se réduise à celle d’un “renégat” occidentalisé à outrance, et l’image d’un Naipaul méprisant les “barbares” est-elle fondée ? La vérité est évidemment beaucoup plus nuancée. L’image négative de l’écrivain procède d’ailleurs plus des attitudes de l’homme public, qui refuse que les médias le traitent “comme un joueur de cricket” et ne ménage ses critiques ni au monde littéraire ni aux clercs confinés, qu’à ses livres. Le vrai Naipaul n’a certes rien d’avenant au sens conventionnel, qui s’est blindé pour survivre. On le dit caractériel et même impossible, mais qu’en pensent ceux qui l’ont réellement approché ? C’est ce que nous découvrons à la lecture du récent recueil d’entretiens de Sir Vidia avec une trentaine de journalistes et d’écrivains, de 1965 à 2001, rassemblés par Feroza Jussawalla dans un volume intitulé Pour en finir avec vos mensonges, et qui inclut son émouvante et très éclairante profession de foi de à Stockholm.

     

    Pour compléter le portrait qui s’en dégage, avec ses aspects désobligeants ou plus attachants, il faut lire enfin le tout dernier livre de V.S. Naipaul, revenu au roman et à son “moi indien”. De fait, La moitié d’un vie (Plon, 2002), module par la fiction l’une des dernières boucles du grand roman d’apprentissage que figure toute l’oeuvre. Le protagoniste, double romanesque de l’auteur, a fui le sous-continent indien pour se forger une nouvelle identité dans la bohème londonienne des années 50, où il mène une vie tumultueuse avant de trouve la rédemption affective auprès d’une femme, un peu comme Naipaul lui-même a scellé les retrouvailles d’avec ses origines en épousant une Indienne et en réinvestissant la “maison” de ses ancêtres.

     

    V.S.Naipaul est considéré, par les Britanniques, comme leur meilleur auteur vivant. Lui-même se défend pourtant d’être un maître à penser. Lorsqu’il affirme que “le style est essentiellement une affaire de réflexion”, il se distingue radicalement de l’idéologue qui plaquerait sa grille d’interprétation sur une réalité donnée. Au contraire, c’est par absorption, comme par osmose et transmutation, du fait noté à sa décantation pensée, et de la pensée à la musique de la langue, que le “style” de Naipaul “réfléchit”, dans un effort constant de décentrage. L’écrivain dit avoir toujours essayé de “voir comment les autres nous voient”. Or, la lecture de Naipaul nous aide non seulement à mieux voir le monde qui nous entoure, avec le regard nettoyé de l’étranger, mais également à mieux nous voir nous-mêmes.

     

    V.S. Naipaul. Une maison pour Monsieur Biswas. Gallimard. L'Imaginaire, 579p.Le premier chef-d'oeuvrede jeunesse.

    V.S. Naipaul. L'énigme de l'arrivée. Bourgois, 444p. Le chef-d'oeuvre de la maturité.

    V.S. Naipaul. Dis-moi qui tuer. Albin Michel, 280p. Un fabuleux recueil de nouvelles.

    V.S. Naipaul. Pour en finir avec vos mensonges. Sir Vidia en conversation. Anatolia/ Editions du Rocher, 2002, 326p.

    V.S. Naipaul. La moitié d’une vie. Traduit de l’anglais par Suzanne V. Mayoux. Plon, “Feux croisés”, 2002, 232p.

    V.S. Naipaul. Comment je suis devenu écrivain. Traduit de l’anglais par Philippe Delamare. 10/18, 2002, 96p.

    À lire aussi: V.S. Naipaul, Entre père et fils. Grasset, 485p. Une correspondance très éclairante...

     

     

    Hanif Kuresihi, Le Dernier mot. Christian Bourgois, 2014. 

  • À l'écart

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    Le lieu tranquille est un repli

     

    loin d’eux.

     

    Mais l’écart est autre.

     

    Tu es un autre

     

    je.

     

    Ma distance est d’amitié

     

    libre.

     

    Heureux ceux qui ont une cabane dans les arbres.

     

    Non pas au-dessus,

     

    mais à côté.

     

    Sereine intranquillité.

     

    Keep in touch.

     

    J’ai été touché de vous rencontrer.

     

    Rappelons-nous.

     

     

     

                                                                         (Cap d’Agde, ce 1er juin)

     

  • Irrécupérables

    Je ne suis pas CHARLIE, mais je me réjouis de voir ses survivants résister à l'infamie... 

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  • Mémoire vive (65)

     

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    Victor Hugo sur le voyage, dans Les Misérables: "Voir mille objets pour la première et pour la dernière fois, quoi de plus mélancolique et de plus profond ! Voyager, c'est naître et mourir à chaque instant".

     

    °°°

    Il y a dans les romans de Victor Hugo, comme dans le Voyage de Céline, des formules à valeur de sentences, à n'en plus finir. Par exemple ceci: "Les réalités de l'âme, pour n'être point visibles, n'en sont pas moins des réalités". Ou cela: "On n'empêche pas plus la pensée de revenir à une idée que la mer de revenir à un rivage. Pour le matelot, cela s'appelle la marée; pour le coupable, cela s'appelle le remords. Dieu soulève l'âme comme l'océan". Ou cela encore à propos du galérien Jean Valjean devenu M. Madeleine le maire respecté de tous: "Il y a un spectacle plus grand que la mer, c'est le ciel; il y a un spectacle plus grand que le ciel, c'est l'intérieur de l'âme. Faire le poème de la conscience humaine, ne fût-ce qu'à propos d'un seul honme, ne fût-ce qu'à propos du plus infime des hommes, ce serait fondre toutes les épopées dans une épopée supérieure et définitive".

     

    Andrin17.jpgÀ Toulouse, ce dimanche 4 janvier. - En nous baladant hier dans les rues et par les places de la Ville rose, j'ai ressenti le confort supérieur de ce qu'on peut dire simplement la civilisation. C'était samedi et la place du Capitole était pleine de bonnes gens, les librairies étaient pleines aussi alors qu'il est de bon ton de dire que plus personne ne lit, les terrasses étaient pleines également et le bord de la Garonne accueillait autant de gens aimables qui semblaient prendre le temps de songer tandis que les pigeons faisaient leur job. Je me suis alors rappelé la première fois que j'ai passé, trop vite, à Toulouse, invité à un salon du livre par Marc Trillard, où j'avais fait la connaissance de quelques écrivains de premier ordre, dont Lambert Schlechter le poète-(im)moraliste luxembourgeois à la Ceronetti, Patrick Roegiers le râleur de grand style et François Emmanuel le médium des sentiments délicats - illustrant tous deux  le génie belge, et je me rappelle Daniel de Roulet tôt levé en costume de coureur à pied, filant sur ses longues pattes de gazelle gauchiste pour ses vingt bornes matutinales...  

    °°°

    Sur la route du pays basque où nous crécherons ce soir, je nous ai lu les cinq ou six pleines pages de Libé consacrée au prochain roman de Michel Houellebecq, à paraître après-demain. Excellente introduction de Philippe Lançon, édito un peu convenu de Claire Devarrieux, éclairage politique de Laurent Joffrin et bémol d'un philosophe arabe qui sous-entend que le romancier connaît mal l'islam, mais tout cela reste assez en surface, me semble-t-il, et se tortille un peu entre le oui-oui et le mais-quand-même. Bref, on s'impatiente d'en juger sur pièce...

    °°°

    Victor Hugo en son portrait de la soeur Simplice: "Personne n'eût pu dire l'âge de la soeur Simplice; elle n'avait jamais été jeune et semblait ne jamais devoir jamais être vieille. C'était une personne - nous n'osons dire une femme - douce, austère, de bonne compagnie, froide, et qui n'avait jamais menti. Elle était si douce qu'elle paraissait fragile; plus solide d'ailleurs que le granit. Elle touchait aux malheureux  avec decharmants doigts fins et purs. Il y avait pour ainsi dire du silence dans sa parole; elle parlait juste le nécessaire, et elle avait un son dedevoix qui eût à la fois édifié un confessionnal et enchanté un salon".

    °°°

    Andrin18.jpgMichel Houellebecq a bien vu, dans La Carte et le territoire,  la France provinciale plus ou moins dénaturée que nous avons traversée l'an dernier de part en part, notamment mortifiés par la disparition des cafés et autres zincs de bourgs et de villages, mais nous aimons retrouver, de loin en loin, les vestiges de la France de Rabelais, ou ce qu'il reste de culture point trop culturelle, au sens des administrations et des pions de la République, de Montpellier à Toulouse et dans les propos de Michel Foucault au micro de Jacques Chancel que nous écoutons dans notre Jazz japonise hybrid... 

    °°°

    Samsung 131.jpgJean Clair à propos du voyage en France: "Les Français sont devenus assez indifférents à la beauté de leurs payages et assez grossiers de leur palais pour qu'on les soupçonne de n'avoir inventé le TGV que pour ne plus rien voir des premiers et pour mortifier le second. Voyager est devenu une purge, qu'il faut opérer au plus vite".  

    Quant à nous, ayant rallié Saint-Jean-de-Luz, nous nous régalons de la meilleure cuisine basque au restau La Boïna, seuls étrangers de la vespérale compagnie...

    °°°

    Pacifiante parole de Charles Du Bos au soir venu: "Nous sommes en perplexité, mais pas désespérés".  

     

  • Mémoire vive (64)

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    Julien Green en son Journal: "Le secret, c'est d'écrire n'importe quoi, parce que lorsqu'on écrit n'importe quoi, on commence à dire les choses les plus importantes". 

    °°° 

    À Montpellier, ce vendredi 2 janvier 2014.- Nous avons quitté La Désirade sous la neige, ce matin, pour descendre la vallée du Rhône en (bonne) compagnie (au micro de Jacques Chancel) d'Elisabeth Badinter, excellente dans sa récusation polémique mais point exclusive de l'instinct maternel, Raymond Aron dont la lucidité de pessimiste actif nous manque aujourd'hui, puis de Jean Clair, dont je nous ai lu quelques pages toniques de son Journal atrabilaire, et enfin de Patricia Highsmith avec une nouvelle évoquant l'exclusion progressive d'un type par ses amis, qui finissent par le tuer en le poussant à boire et en l'humiliant. Une fois de plus, je suis impressionné par  l'empathie qu'on pourrait dire vengeresse de cette implacable observatrice de la cruauté ordinaire, que je retrouve ce soir dans son premier roman, point encore lu jusque-là, mais vu au cinéma puisque Hitchcock a tourné L'Inconnu du Nord-Express. Or tout était déjà là, chez la jeune romancière, de son regard prodigieusemenet pénétrant et de son imagination panique, sous l'enseigne du plus pur mimétisme selon René Girard. L'amitié amoureuse qui porte Bruno, le fils à maman désoeuvré et pervers, à proposer à Guy le plan de deux meurtres croisés à tournures de "crimes parfaits", parce que sans mobiles repérables, relève en effet de la relation fondamentale décryptée par Girard, mais rien pour autant de systématique ou de démonstratif dans l'intrigue et les personnages de la future créatrice de Tom Ripley, qui ne sera pas moins "tordu" que les deux voyageurs...

    °°°

    Victor Hugo dans l'intro de son Shakespeare : "Il y a des hommes océans en effet. Ces ondes, ce flux et ce reflux, ce va-et-vient terrible, ce bruit de tous les souffles, ces noirceurs et ces transparences, ces végétations propres au gouffre, cette démagogie des nuées en plein ouragan, ces aigles dans l'écume, ces merveilleux levers d'astres répercutés dans o nne sait quel mystérieux tumulte par des millions de cimes lumineuses, têtes confuses de l'innombrable, ces grandes foudres errantes qui semblent guetter, ces sanglots énormes, ces monstres entrevus, ces nuits de ténèbres coupées de rugissements, ces furies, ces frénésies, ces tourmentes, ces roches, ces naufrages, ces flottes qui se heurtent, ces tonnerres humains mêlés aux tonnerres divins, ce sang dans l'abîme; puis ces grâces, ces douceurs, ces fêtes, ces gaies voiles blanches, ces bateaux de pêche, ces chants dans le fracas,ces ports splendides, ces fumées de la terre, ces villes à l'horizon, ce bleu profond de l'eau et du ciel, cette âcreté utile, cette amertume qui fait l'assainissement de l'univers, cet âpre sel sans lequel tout pourrirait; ces colères et ces apaisements, ce tout dans un, cet inattendu dans l'immuable, ce vaste prodige  de la monotonie inépuisablement variée, ce niveau après ce bouleversement, ces enfers et ces paradis de l'immensité éternellement émue, cet infini, cet insondable, tout cela peut être dans un esprit, et alors cet esprit s'appelle génie, et vous avez Eschyle, vous avez Isaïe, vous avez Juvénal, vous avez Dante, vous avez Michel-Ange,vous avez Shakespeare, et c'est la même chose de regarder ces âmes ou de regarder l'océan".

    °°°

    Un nouvel ami fragile, rencontré naguère sur la Toile, souvent ensuite sur Facebook, et se pointant soudain en 3D au restau du Novotel, me touche par sa présence et son étrange, émouvant strabisme.  Changement de mode et de fréquence parfois redoutable, mais en l'occurrence on renoue illico de bonnes ondes, déjà perçues par son écriture, sienne en diable et diablement prometteuse, du côté de Brautigan. Magie hasardeuse, et parfois merveilleuse, de ce passage du virtuel au plus-que-réel...  

    °°°

    Bombe01.jpgAh mais j'oubliais: qu'une partie de notre route s'est passée aussi à lire le dernier petit roman de Christophe Bataille, intitulé L'expérience et qui nous a fait une très forte impression en dépit de sa brièveté et de son caractère hyper-elliptique, dont il tire d'ailleurs sa poésie paradoxale et son impact émotionnel. En évoquant une réalité déjà largement documentée - dont il cite d'ailleurs la biblographie en fin de volume -, liée aux premiers essais nucléaires français dans le Sahara, en avril 1961, l'auteur de L'élimination (écrit avec Rithy Panh en 2012, à propos du génocide cambodgien, se met ici dans la peau d'un des jeunes "irradiés de la République", au fil d'une espèce de récit diachronique alternant les notes sur levif d'un ancien carnet et les ajouts plus récents, multipliant les points de vue et les sources. Le point de fuite du livre, on pourrait dire: le trou noir, rappelle la fin terrifiante du film En quatrième vitesse, suggérant la déflagration nucléaire dans sa dimension cosmique, tenant à la fois de l'expérience indicible et dela traversée du miroir ou d'un "au bout de la nuit" physique et métaphysique à la fois. En 85 pages, Christophe Bataille est parvenu, par la concentration-déflagration des mots, à restituer le sentiment profond lié à ce qu'on pourrait dire, au-delà du bien et du mal moralement ou théologiquement répertoriés, le péché mortel définitif.      

    °°°

    Bombe02.jpgChristophe Bataille, dans L'Expérience: "Ce que j'ai vu n'est pas la mort;ni la fin de la vie; ni même la perte d'un pauvre cobaye, les yeux ouverts, chèvre, homme, lapin. Mais qu'ai-je vu ? Etait-ce un passage ? Certainement pas un essai. Il n'y a pas d'essai nucléaire. Il n'y a pas d'essai d'extermination. Il ya l'extermination. Au premier mort, nous sommes tous morts. Cêst unepensée presque insoutenable: si l'idée même de la bombe est en nous, alors l'extermination a commencé. Ce qui a eu lieu ce jour d'avril n'a pas de nom. Peut-être ai-je simplement vu ce qui ne peut être vu: l'homme vidé par sa bombe. Ce qui a eu lieu fut innommable et vaste, peut-être faut-il l'appeler ainsi, alors, le passage à rien".    

     

    Samsung 817.jpgÀ Montpellier, ce samedi 3 janvier. - Encore un peu rétamé, ce matin, par l'alcool d'hier, après ma longue soirée prolongée avec le compère Alban, je me réjouis de retrouver, avec Lady L., notre cher petit gang du nyctalope Jeanda et de sa radieuse compagne aux yeux en joie, flanqués de leurs deux adorables ados. C'est avec eux quatre que nous avons fermé la boucle de notre dernière grande virée de l'an passé, et nous retrouver est un bonheur sans mélange, entre croissants du matin et cadeaux de fin ou de début d'année, nouvelles des mois passés et promesses de se revoir avant la fin du monde - mais déjà nous voici repartis sur la route de Carcassonne et Toulouse, où je nous lis une nouvelle d'un Russe déjanté, Sigismund Krzyzanowski, dernière trouvaille de Jeanda, récit d'un joueur d'échec qui se fait prendre au jeu au sens propre et mortel, devenu pièce de la partie qu'il joue à la vie à la mort...   

     

    °°°

    Jean Clair à propos du journal dit intime et souvent extime: "Le suicide, comme le plus court chemin de soi à soi. Un journal, comme mise à distance de soi à soi".  

    À Toulouse, ce dimanche 4 janvier. - Lorsque je l'ai rencontrée en 1989, à Aurigeno, et que je lui ai demandé ce qui, selon elle, poussait l'homme au crime, Patricia Highsmith ma répondu sans hésiter: l'humiliation. Lors de la même rencontre, fatiguée de parler d'elle et s'apercevant que je connaissais Simenon, elle m'a soumis à un interrogatoire serré dont les réponses ont en partie nourri, quelques semaines plus tard, une double page consacrée par elle à Simenon dans le journal Libération. Or nous faisant la lecture, entre Montpellier et Toulouse, de La boule noire de Simenon, roman de la série "dure" et, plus précisément, de l'époque américaine, de ce que le romancier appelait ses "romans de l'homme", j'y ai trouvé un véritable concentrée des thèmes de cet incomparable médium de la condition humaine, dans ce roman d'une extraordinaire densité psychologique, très nourri de la souffrance personnelle de l'écrivain dans son rapport avec sa mère, et débrouillant merveilleusement les relations complexes d'un "petit homme", venu de tout en bas, avec le milieu bourgeois snob auquel il aimerait se trouver intégré, symbolisé par le country club de cette petite ville du Connecticut. Comme dans Le Bourgmestre de Furnes, l'un des rares romans balzaciens de Simenon, qui évoque l'ascension sociale d'un personnage jamais adapté à la "haute" qu'il rejoint, le personnage de La Boule noire pourrait basculer d'un moment à l'autre dans ces états de fuite, de rejet violent ou même de criminalité qui marquent,chez beaucoup de personnages de Simenon, ce qu'il appelle lui-même le "passage de la ligne". Après son humiliation, le protagoniste est tenté de "tous les tuer", puis il devient une sorte d'ennemi de classe des nantis qui ont refusé de l'accueillir, avant de se trouver confronté, apès la mort misérable de sa mère, kleptomane et pocharde perdue, à son enfance désastreuse, et de rebondir finalement contre toute attente, non du tout pour un happy end mais dans une sorte d'acquiescement pacifique préludant en somme à la dernière philosophie du vieil écrivain des Dictées à Teresa...  

    °°°

    Jean Clair à propos de L'enfance fantôme: "Les souffrances, les peurs, les humiliations subies dans l'enfance, on les retrouve parfois comme une vieille blessure, avec un pouvoir intact de faire mal. Sur le coup, quand on les avait éprouvées, anesthésié par le choc, on n'avait rien senti, tout entier mobilisé pour survivre à ces années noires. Mais longtemps après, des décennies plus tard, parfois dans l'opulence et tout souci disparu, la douleur que l'on croyait éteinte se réveille, aussi vive que dans le passé, plus mordante encore d'insister, comme un membre fantôme qui vous dévore alors qu'il n'est plus là, comme si le mal ne vous avait jamais quitté et qu'il n'avait servi à rien de vieillir". 

     

    Jean Clair. Journal atrabilaire. Folio, 2006.

    Christophe Bataille. L'expérience. Grasset, 2015.

    Sigismund Krzyzanowski. Fantôme. Verdier, 2012.

     

  • Dante est Charlie

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    À propos de Mahomet, star médiatique virtuelle et suppôt de Satan selon les versets de La Divine Comédie de Dante...  

    "ll faut s'y faire: Mahomet est désormais la grande vedette du spectacle mondial. Je m'efforce de prendre la situation au sérieux, puisqu'elle est très sérieuse, mais je dois faire état d'une certaine fatigue devant la misère de son ascension au sommet. Bien entendu, je me range résolument du côté de la liberté d'expression, ma solidarité avec Charlie-Hebdo et Le Canard enchaîné est totale, même si les caricatures ne sont pas ma forme d'art préféré. Que ces inoffensives plaisanteries, très XIXe siècle, puissent susciter d'intenses mouvements de foules, des incendies, des affrontemens, des morst, voilà qui est plus pathologiquement inquiétant, à supposer que le monde où nous vivons soit tout simplement de plus en plus malade. Il l'est, et il vous le crie. Là-dessus, festival d'hypocrisie générale qui, si mes renseignements sont exacts, fait lever les maigres bras épuisés de Voltaire au ciel. On vite de se souvenir qu'il a dédié, à l'époque, sa pièce Mahomet au pape Benoît XIV, lequel l'a remercié très courtoisement en lui envoyant sa bénédictio apostolique éclairée. Vous êtes sûr ? Mais oui. Je note d'ailleurs que le pape actuel,Benoît XVI, vient de reparler de Dante avec une grande admiration, ce qui n'est peut-être pas raisonnable quand on sait que Dante, dans sa Divine Comédie, place Mahomet en Enfer. Vérifiez, c'est au chant XXVIII, dans le huitième cercle et la neuvième fosse qui accueillent, dans leurs supplices affreux, les semeurs de scandale et de scisme. Le pauvre Mahomet (Maometto) se présente comme un tonneau crevé, ombre éventrée "dumenton jusqu'au trou qui pète" (c'est Dante qui parle, pas moi). Ses boyaux lui pendent entre les jambes, et on voit ses poumons et même "le sac qui fait la merde avec ce qu'on avale"). Il s'ouvre sans cesse la poitrine, il se plaint d'être déchiré. Même sort pour Ali, gendre de Mahomet et quatrième calife. Ce Dante, impudemment célébré à Rome, est d'un sadisme effrayant et,compte tenu de l'oecuménisme officiel, il serait peut-être temps de le mettre à l'Index, voire d'expurger son livre. Une immense manifestation pour exiger qu'on le brûle solennellement me paraît inévitable. Mais ce poète italien fanatique n'est pas le seul à caricaturer honetusement le Prophète.Dostoïevski, déjà, émettait l'hypothèse infecte d'une probable épilepsie de Mahomet. L'athée Nietzsche va encore plus loin: "Les quatre grands hommesqui, dans tous les temps, furent lesplus assoiffésd'action, ont été des épileptiques (Alexandre, César, Mahomet, Napoléon)". Il ose même comparer Mahoet à saint Paul: "vec saint Paul, leprêtre voulut encore une fois le pouvoir. Il ne pouvait se servir que d'idées, d'enseigements, de symbolesqui tyrannisent les foules,qui forment les troupeaux.Qu'est-ce que Mahomet emprunta plus tard au christianisme ? L'invention de saint Paul, son moyen de tyrannie sacerdotale, pour former des troupeaux: la foi en l'immortalité,c'est-à-dire la doctrine du Jugement".

    On comprend ici que la question dépasse largement celle des caricatures possibles. C'est toute la culture occdentale qui doit être revue, scrutée, épurée,rectifiée. Il est intolérable, par exemple, qu'on continue àdiffuser  L'Enlèvement au sérail de ce musicien équivoque et sourdement lubrique, Mozart. Je pourrais, bien entendu, multiplier les exemples."

    Sollers02.jpgExtrait de Littérature et politique, de Philippe Sollers. Flammarion, 2014. 807p. 

    L'article Mahomet date du 26 février 2006.

  • Je ne suis pas Charlie

    Charlie7.jpg(Dialogue schizo)

     

    Moi l'autre: - Et pourquoi pas ? Pourquoi ne pas s'identifier à Charlie ?

    Moi l'un: - Parce que c'est une incantation vide et momentanée, et que je n'aime pas ça.

    Moi l'autre: - Le même truc que le Santo subito à la mort de Jean Polski ?

    Moi l'un: - Je dirais plutôt: le même réflexe de solidarité factice qu'au soir du 11 septembre, notre confrère du Monde affirmant que nous étions tous Américains.

    Moi l'autre: - C'est pourtant un vrai symbole. J'entends que Charlie-Hebdo est le symbole par excellence d'une presse libre à la française, comme le Canard enchaîné. Et le frapper revenait à frapper la liberté d'expression en tant que telle.

    Moi l'un: - Tout juste, et je ne fais aucune restriction sur le droit de s'exprimer de ces deux journaux qui sont d'ailleurs du pur fonds de culture de notre génération. Nous nous sentons plus proches du Canard que de Charlie-Hebdo ou d'Hara-Kiri, mais là n'est pas la question.D'ailleurs ce que certains taxent de provocations, chez Charlie, remonte à une vieille tradition française parfois bien plu virulente, de Sade à Voltaire ou de Léon Bloy le catho à Lucien Rebatet le facho...

    Moi l'autre: - C'est l'emballement médiatique qui te défrise ?

    Moi l'un: - Disons qu'assez instinctivement, je me méfie de ces formules relevant du slogan style: Nous sommes tous des juifs allemands...

    Moi l'autre : - C'était pourtant impressionnant de voir ces foules se lever comme un seul pour s'opposer à ce massacre.

    Moi l'un: - Oui, et là non plus je n'ai pas envie de chipoter: cet immense élan est sûrement généreux et salubre, contre l'idéologie de mort des tueurs et de leurs commanditaires réels ou virtuels, mais si l'on s'identifie aux victimes par le coeur, ce n'est pas avec des gesticulations qu'on résistera aux

    Moi l'autre: - Tu avais pourtant l'air bouleversé quand tu as appris la mort de Cabu...

    Moi l'un: - Et comment ! Tu te rappelles sa gentillesse quand on l'a rencontré. Sa finesse d'analyse à propos de l'URSS, du Japon ou des Palestiniens. Son mélange de douceur et de malice, contrastant avec la netteté et la justesse implacable de son trait. Il m'a fait penser à Reiser et à Desproges, ces autres tendres vaches. Ceci dit l'horreur de sa mort ne pèse pas plus, sauf pour ses proches et ses amis, que celle du flic inconnu exécuté à terre ou des centaines de journalistes tombés ces dernières années sur le terrain.

    Moi l'autre: - Inversement, tu as vu le délire de ressentiment et de vengeance suscité par l'attentat, affluant en tweets anonymes...

    Moi l'un: - Rien de neuf évidemment, mais ces manifestations de haine, ou la recommandation prévisible d'Al-Jazeera de ne pas sacraliser Charlie-Hebdo, me dérangent moins que la prétendue unanimité des politiciens de tous bords impatients de récupérer des voix.

    Moi l'autre: - On aurait plutôt envie, alors, de se taire.

    Moi l'un: - Disons qu'il y a urgence de ne pas donner raison, en rien, aux tueurs. La montée aux extrêmes n'a jamais rien résolu, et l'horreur de cet acte demande plus qu'une identification de surface sans lendemain. Hier d'aucuns se disaient Indignés, en écho au cher Stéphane Hess, mais être Stéphane Hessel ou Abdelwahab Meddeb, être Cabu ou Cavanna, être Ahmed ou Aminata, être Michel Houellebecq ou Edwy Plenel - être vraiment soi-même, le plus libre possible quand encore les circonstances le permettent, ne saurait se résumer à une incantation...

     

  • Ceux qui se la font belle

     

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    Celui qui fait bonne figure à pas de chance  / Celle qui ne fait pas son âge de faiseuse d’anges à Santillana del Mar / Ceux qui vous crucifient poliment / Celui qui salue les choses de ce matin d’un aimable bonjour / Celle qui accueille Candide avec optimisme dans son boudoir de Noland  /Ceux qui considèrent le monde de bas en haut avec le ciel dessus comme une boïna basque / Celui qui tourne en rond dans la cage de son corps  dont une porte s’ouvre parfois sur les égouts ou les étoiles ça dépend de l’humeur / Celle qui a été adoptée et à qui il reste à se recueillir elle-même / Ceux qui se retrouvent au parc Rimbaud de Montpellier de l’autre côté du jeu de boules où l’on voit la rivière sans nom/ Celui qui est resté tellement simple avec sa Rolex à 130.000 euros et sa firme de consulting pétrolier / Celle qui ne se frotte qu’à des peaux douces ou gantées de pécari / Ceux qui se trompent en croyant qu’avoir quelqu’un dans la peau signifie qu’on l’a dans le baba / Celui qui renonce à la boisson pour se lancer dans la cuisson / Celle qui lave les camisoles et les caleçons du Poète qui parle de lui-même à la troisième personne / Ceux qui affirment qu’il y a une vraie noblesse dans la misère avant de reprendre un peu de cette île flottante si délicate au palais / Celui qui déclare (on visite la chambre du quartier des Grottes où Victor Hugo aurait sauté la fille du pasteur Bouvier) que Genève suscitait l’horreur en ces années 1820 au motif que les punaises y pullulaient dans les lits autant que les psautiers traduits de l’allemand /Celle qui parle du nouveau Prix Nobel de littérature à sa tortue Dora Bruder sans réaction notable de celle-ci / Ceux qui au titre de romanciers fouillent volontiers dans les armoires de leurs hôtes donc méfiez-vous de Jean-Michel Olivier si vous l'avez à dîner / Celui qui dissimule son chapelet sous son gilet pare-balles ou l’inverse selon l’heure et le lieu / Celle qui retient un vent peu catholique  en même temps qu’elle bâille ce qui représente un effort appréciable en haut lieu / Ceux qui savent par cœur l’Hymne au Pet du jeune Torugo, etc.

    Image: à Santillana del Mar où passa le Roquentin de La nausée... 

     

  • Pénélope

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    … Et puis flûte, par Athéna : je m’en vais finir cette tapisserie cette nuit, et demain à moi les jolis prétendants, après tout notre Ulysse doit être bien rétamé après son Odyssée et c’est pas demain la veille qu’on mettra le viagra sur le marché…
    Image : Philip Seelen

  • Dans les années profondes

    littérature

    En lisant Expiation.

    Le sentiment lancinant d'une affreuse injustice, d'autant plus révoltante qu'elle se fonde sur le mensonge pour ainsi dire "irresponsable" d'une adolescente, traverse ce somptueux roman et lui imprime sa part de douleur et de gravité, redoublée par l'ombre de la guerre 39-45, avant que la conclusion, à la fin du XXe siècle, ne donne à toute l'histoire une nouvelle perspective, dans une mise en abyme illustrant le "mentir vrai" de toute invention romanesque.

    On pense aux familles anglaises à l'ancienne des romans de Jane Austen - que l'auteur cite d'ailleurs en exergue - en pénétrant dans la maison des Tallis, somptueuse demeure de campagne où, en ce torride été de 1935, l'on s'apprête à fêter le retour de Londres de Leon, le fils aîné, tandis que le "Patriarche"restera scotché à ses dossiers du ministère de l'Intérieur où, à côté de travaux sur le réarmement de l'Angleterre, il a probablement un secret dont sa femme, torturée par des migraines, préfère ne rien savoir. Alors qu'on attend également l'arrivée de jeunes cousins rescapés d'une "vraie guerre civile conjugale", la benjamine de la famille, Briony, fait la lecture à sa mère d'une pièce de sa composition (sa première tragédie!) qu'elle entend monter le soir même avec ses cousins dans le secret dessein de séduire son frère chéri. De fait, malgré ses treize ans, Briony montre déjà tous les dehors, et plus encore les dedans, d'un écrivain caractérisé, avec des manies (elle collectionne les reliques et nourrit un goût égal pour le secret et les mots nouveaux) et une imagination prodigue de fantasmes qui provoqueront le drame de ce soir-là.

    Les acteurs de celui-ci seront Cecilia, soeur aînée de Briony, jeune fille en fleur revenue pour l'occasion de Cambridge où elle étudie, et Robbie, son ami d'enfance, fils de la servante du domaine et lui aussi étudiant, beau jeune homme intelligent et cultivé que Cecilia fuit à proportion de la puissante attirance qu'il exerce sur elle. Ces deux-là, observés à leur insu par la romancière en herbe, vont se donner l'un à l'autre durant cette soirée marquée simultanément par le viol de la cousine de Briony, dont celle-ci, troublée par le jeune homme, accusera formellement et mensongèrement Robbie, type idéal à ses yeux du Monstre romanesque.

    Dans une narration aux reprises temporelles virtuoses, où s'entremêlent et se heurtent les psychologies de tous les âges, la première partie crépusculaire d'Expiation, à la fois sensuelle et très poétique(on pense évidemment à D.H. Lawrence à propos de Cecilia et Robbie, alors que les rêveries d'Emily rappellent Virginia Woolf) se réfère en outre à la fin de l'entre-deux-guerres, après quoi le roman semble rattrapé par la réalité.

    Si le mensonge de Briony a séparé les amants après l'arrestation de Robbie et la rupture brutale de Cecilia avec sa famille, ceux-ci se retrouveront par la suite, à la satisfaction du lecteur qui aime que l'amour soit "plus fort que la mort". La toile de fond en sera la débâcle de l'armée anglaise en France, avec des scènes de chaos rappelant Céline. Selon la même logique évidemment requise par la morale, Briony se devra d'expier, et ce sera sous l'uniforme d'une infirmière. Mais elle continuera pourtant d'écrire en douce, et peut-être aura-t-elle été tentée dans la foulée d'arranger la suite et la fin du roman de Cecilia et de Robbie ? Le lecteur se demande déjà si elle aura osé les relancer et leur demander pardon, s'ils lui auront accordé celui-ci et s'ils auront eu beaucoup d'enfants après la fin de la guerre ?

    Un troisième grand pas dans le temps, et le long regard en arrière de la romancière au bout de son âge, replacent enfin la suite et la conclusion du roman dans sa double perspective narrative (la belle histoire que vous lisez avec la naïveté ravie de l'enfant buvant son conte du soir) et critique, où la vieille Briony revisite son histoire et ses diverses variantes possibles en se rappelant l'enfant qu'elle fut.


    Ian McEwan. Expiation. Traduit (superbement) de l'anglais par Guillemette Belleteste. Gallimard, coll. "Du monde entier", 489p.

  • Mémoire vive (63)

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    Regard amont sur sept Jours de l'An... 

     

    À La Désirade, ce 1er janvier 2008. — On entre dans la nouvelle année comme en douce. Entre les heures, ou plutôt avant les heures on s’est éveillé dans la première lumière et c’est un nouveau jour qui s’offre — on le pense à l’instant : un jour de plus, mais dont le nom signifie un commencement, ou plutôt un recommencement qu’on accueille avec la même reconnaissance que tous les jours, comme un don.

    Je me penche alors vers ma bonne amie et de cela aussi je suis reconnaissant : qu’elle me sourie à l’instant. Nous sommes donc deux à accueillir ce nouveau jour et nous en réjouissons de concert sans le dire. Nous nous souhaitons cependant la bonne année. Nous sommes pleins de bonne volonté relancée et d’élans divers, résolutions variées de circonstance mais non moins sincères, pensées aux enfants et à tous ceux que nous aimons et on en oublie, bienveillance à tout le monde enfin on tâchera, on fera pour le mieux — enfin on espère.

    Aux fenêtres, dilué le rose de l’aube, le ciel est bleu liquide et les montagnes au-dessus du lac flottent comme hors du temps dans le silence enneigé où voici, ma douceur, ma vie, notre vie à la rive de ce nouveau jour.

    °°°

    Ce serait comme une chambre noire dans laquelle il suffirait de fermer les yeux pour revoir tout ce que tu as humé dans la maison pleine d’odeurs chaudes de l’enfance, au  milieu du jardin de l’enfance saturé de couleurs entêtantes, dans le pays premier de l’enfance où ça sentait bon les ruisseaux et les étangs et les torrents et les lacs et l’océan des nuits parfumées de l’enfance…

    °°°

    À La Désirade, ce 1er janvier 2009. - Une belle journée se lève sur La Désirade, où nous avons passé très paisiblement d’une année à l’autre. Ma bonne amie est toute douce et fragile ce matin, endolorie par une espèce de sciatique, et je me sens aussi un peu flagada, comme à chaque jour de l’An, plein d’attente plus ou moins anxieuse et de courage renouvelé, au seuil d’une nouvelle étape de notre vie que je nous souhaite belle et bonne.

    On entre donc dans la nouvelle année en douceur, malgré les sombres nouvelles qui nous arrivent de Gaza. À croire que l’espoir porté par chaque nouvelle année doive se trouver entaché par une guerre ou une catastrophe plus ou moins lointaine, qui nous rappelle que le chant du monde ne va jamais sans le poids du monde.

    °°°

    Celui qui revit tôt l’aube / Celle qui émerge de la nuit comme d’une eau dormante / Ceux qui font fête au jour malgré les journaux /Celui qui ouvre ce livre où c’est écrit : « Tout ce que j’ai aimé a disparu » /Celle qui s’active à son ménage en se rappelant la sentence d’Alexandre Vialatte : « L’homme est poussière.D’où l’importance du plumeau. » / Ceux qui entrent dans la chambre spacieuse du ciel bleu, etc.

     

    10620533_10205549268517930_4735917869854262153_n.jpgÀ La Désirade, ce 1er janvier 2010. - Le jour était déjà levé quand nous nous sommes réveillés ce matin, et le millésime inscrit depuis l’heure où il nous a rejoints après sa grande traversée des Monts de Chine aux nôtres en feuilletant les longitudes à successives acclamations répercutéespar la télé. Et le voici qui se pointe à la fenêtre en gloire et questions. Et nous voilà tout reconnaissants une fois de plus d’être deux aux rames, deux et nos filles excellentes et leurs jules, plus un frère survivant et deux soeurs ailleurs et quelques enfants neveux et leurs enfants à eux petits encore ; tout ça sous divers noms alliés à sonorités parfois étrangères, mais en clan affectueux quoique sporadique, bien dans l’esprit du temps où tout se dépiaute et se recompose en plus ou moins de sympathie et doux mélanges, sans moyeu dur et peut-être tant mieux : on ne sait plus bien, certains jeunes réclamant plus de famille et certains vieux n’en finissant pas jusque naguère de se faire la gueule — mais à présent les vieux ce sera nous et nous sommes tout drapeaux blancs ce matin, trop de guerres sévissant partout et le désir de nous la couler ensemble plus douce en remerciant d’avance les protectrices instances ; enfin pour le reste advienne que pourra et faisonsavec...

    °°°

    Celui dont tous les manuscrits ont disparu dans le séisme / Celle qui balaie devant la porte de son âme / Ceux qui font tout le temps la fête et prétendent ne pas s’ennuyer pour autant, etc.

    °°°

    images-23.jpegÀ La Désirade, ce 1erjanvier 2011. - L’aube de ce premier jour de l’an avait des doigts de rose au-dessus des monts enneigés, pour le dire comme le vieil Homère, et c’est en effet tout Homère que je me sens ce matin au milieu de mes beautés et autres silencieux, à songer à tout ce qui bat de l’aile au double sens du terme dans le monde et le temps. 

    C’est évidement de l’Homère de L’Iliade qu’il s’agit ce matin sur le champ de bataille pacifique de notre lit d’où émergent de loin en loin mouvements ou soupirs des lendemains d’hier faisant écho ceux des maisons d’alentour et des villes et de partout où s’égaille la famille humaine. 

    À Nouvel An toute la famille humaine devrait cohabiter sous le même toit. Les agapes de la veille ont scellé une fois de plus l’alliance transitoire des fratries et des pactes plus ou moins conjugaux, mais on n’en oublie pas pour autant les séparés et les chutes d’anges, et que les fêtes sont amères pour beaucoup...

    Reste à savoir ce qui nous attend. Reste à laisser parler les mots qui viennent, ces mots qui nous savent, ce matin, un peu plus  qu’hier et c’est cela, le temps, je crois, ce n’est que cela : c’est ce qu’ils diront de ce que nous aurons fait des heures qui viennent et des choses apprises au fil de heures — des choses sues. 

    Les mots nous attendent derrière la porte de ce premier matin du monde et ils attendent de nous, mon cher Homère, que nous leur fassions bon accueil en sorte de dire, simplement, ce qui est. Prenons bien soin d’eux. Prenons bien soin de nous. Prenons bien soin de ceux que nous aimons.

     

    Unknown 2.jpegL’ange en pardessus gris muraille : «J’aimerais ne plus éternellement survoler. J’aimerais sentir en moi un poids,qui abolisse l’illimité et m’attache à la terre. Pouvoir, à chaque pas, à chaque coup de vent, dire « maintenant, maintenant, maintenant », et non plus «depuis toujours ou « à jamais ».

    °°°

    Si le monde, la vie, les gens, si tout le tremblement te semble parfois absurde, c’est que tu n’as pas bien regardé lemonde, et la vie dans le monde, et que tu n’as pas assez aimé les gens dans tavie, alors laisse-toi retourner comme un gant et regarde, maintenant, regarde cela simplement qui te regarde dans le monde, la vie et les gens…

    °°°

    À La Désirade, ce 1erjanvier 2012. - On allait passer à table. Ce serait le premier festin de l’année. Tout le monde se réjouissait. Le rabat-joie n’en finissait pas de me tarabuster mais j’ai fait comme si de rien n’était : je me la suis coincée.

    Ziegler3.jpgD’ailleurs que pouvait-on bien faire de la bonne nouvelle balancée par le gâte-sauce, à savoir que toutes les cinq secondes un enfant meurt de faim ? Et d’ailleurs, comment la vivait-il lui même à l’instant, le rabat-joie, sa joyeuse nouvelle ? Je l’imaginais au milieu des siens. J’entendais d’ici son rire de paysan bernois. Je me rappelais son téléphone de la veille pour me remercier du papier que j’avais consacré à Destruction massive, paru juste après Noël,et que j’avais intitulé : Jean Ziegler sus aux affameurs. Bref, je vais me goberger autant que les autres, et je parie que mon cher Jean a fait pareil , mais le rabat-joie n’en fera pas moins son chemin...

     

    °°°

     

    J’aurais voulu dire ce silence, je ne sais pourquoi, peut-être pour le faire durer ? Que ce silence fût me disait quelque chose d’avant qui appelait peut-être un après ? Mais ces mots sont déjà de trop. J’ai donc tenté de dire ce silence d’un pur reflet dans cette eau de source, comme au coeur du temps...

    °°°

    Aube27.jpgÀ La Désirade, ce 1erjanvier 2013. - Cette nouvelle année je serai de la tribu de mes femmes, de nos filles et de leurs jules, de ma bonne amie plus que jamais, de son frère et de nos anges gardiens. Cette année nous serons les gardiens de notre paix. Cette année nous nous battrons contre toute ingérence étrangère ou familière faisant obstacle à la douceur. Cette année nous trouvera sur tous les fronts de la guerre à la guerre. Cette année nous inspirera le mot d’ordre de destruction massive de toute forme de destruction. Cette année nous verra plus que jamais faire pièce aux éteignoirs. Cette année sera celle d e l’éternelle renaissance de la Lumière. Cette année sera celle de l’enfance à venir...

    °°°    

    Celui qui pilote le dirigeable des enfants / Celle qui aconnu ce qu’on peut dire toute la tendresse du monde en serrant l’enfant contreelle pour la première fois / Ceux qui à la naissance de l’enfant ont acquis une nouvelle douceur, etc.

    °°°

    Désirade9.jpgÀ La Désirade, ce 1er janvier 2014. - Premier de l'an tout paisible, après une soirée qui ne le fut pas moins, avec ma bonne amie, à regarder des films. Point d'amis à la maison, pas d'enfants non plus. Rien que nous. Et pas mélancoliques pour autant. Pas un téléphone à minuit. Est-ce à dire que nous nous coupions du monde? Nullement. D'ailleurs nous avons envoyé des tas de voeux et des tas de voeux nous ont été adressés. Mais la mondialisation, entre autres, rend le passage d'une année à l'autre bonnement banal, sinon arbitraire, malgré l'agitation commerciale des "fêtes"...    

    °°°

    La nouvelle année a commencé pour moi avec l'amorce, il y a quelques jours, de mon prochain livre: un roman que j'ai d'ores et déjà intitulé La vie des gens. Ce travail découle directement de ma lecture des recueils d'Alice Munro, dont chacune me donne de nouvelles idées de récits brassant ma propre matière. Jamais, à vrai dire, je n'avais connu ce genre de stimulation, sauf avec Tchékhov ou, à un degré moindre, avec Carver. Or, la perception de la réalité propre à Alice Munro, autant que les modulations de sa ressaisie littéraire, m'ont immédiatement donné l'impression de prolonger une sorte de rêverie que je vis moi-même depuis une trentaine d'années au moins. Il y a chez cet écrivain un mélange d'observation sociale et d'empathie humaine qui me touche comme chez très peu d'auteurs, et d'autant plus que le ton de ces nouvelles est pur de toute sentimentalité et de toute forme de démagogie.   

    °°°

    Ma bonne amie ressent à peu près tout avec justesse, comme personne de ma connaissance. J'ai certes mes propres intensités, auxquelles je tiens, mais en matière de bon sens et d'équilibre elle est irremplaçable - c'est ma terre ferme en un mot...

     

    Aube3.jpgÀ La Désirade, ce 1er janvier2015.– Grand beau ciel bleu doux ce matin sur le fond duquel se détachent, au-dessus d’une sorte d’île flottante de brume, les créneaux meringués de neige des monts de Savoie, du Grammont au  Château et de l’arête d’Oche au Casque de Borée.

     

    Nous avons passé d’un millésime à l’autre en toute quiétude, avec Lady L., entre le feu decheminée et le bocage anglais sillonné par l’inspecteur Barnaby et son compère Jones, après  un peu de saumon  et autres amuse-gueule arrosés d’excellent Pinot de Chardonne. Quelques aperçus de la nullité du programme de la  télé, dans le genre hyperfestif plus ou moins ringard (le pompon aux humoristes romands et aux chanteurs autrichiens de folklore de brasserie post-nazie à gueules de stars liftées ) nous a conduits à Minuit à nous souhaiter un peu de rab tendre après nos trente-deux ans de vie partagée, nos enfants et quelques amis nous ont gratifiés de SMS affectueux, enfin j’ai plongé seul dans l’enfer de violence camée d’Another day in Paradise de Larry Clark en ne cessant d’échanger des messages à haute teneur littéraire et philosophique avec Quentin le youngster. 

     

    10897904_10205649857912602_9201677724317019597_n.jpgAprès le dernier après-midi de l’année passé avec le presque nonagénaire Alfred Berchtold, ce début de l’année avec le jeune lascar, qui a accompagné ses voeux de propos élogieux sur deux de mes immortels ouvrages (Par les temps qui courent et Le viol de l’ange « définitivement ») m’a paru heureux question scénario de transition, comme de passer d’un bon plan à l’autre. 

     

     

    Le sourire lumineux de vieil enfant du cher Pingouin (ainsi que le surnommaient ses camarades de la communale de Montmartre au temps où l’emploi de son père exila momentanément la famille bâloise sur la Butte) est à peine troublé par le poids de sa vie actuelle, dans sa chambre de l’EMS où l’a précédé son épouse, mais je sens beaucoup de peine derrière quelques aveux pudiques, et je suis très ému quand il évoque le soutien indéfectible de sa chère compagne, qui dactylographia tous ses livres sans cesser de pourvoir aux soins de la famille et d’exercer son métier de bibliothécaire.

    10897837_10205649866272811_4287354674028395136_n.jpgIl est très amusé lorsque je lui sors ma tablette iMac et lui fais défiler les images de Facebook, où son  fils Jacques est très présent; je capte quelques images des tableaux qui l’entourent (de Hodler et Landolt, ou cette belle aquarelle de Lélo Fiaux et ce bois gravé de Vallotton), il me sidère par sa vivacité d’esprit et m’enchante en sortant soudain une coupure du Temps du 24 décembre relatant  le réquisitoire du pape Francesco contre les ripoux du Vatican. Depuis Savonarole et Luther, me dit-il, on aura rarement entendu des propos si violemment salubres... 

    Et de me lire des passages entiers des invectives papales, effectivement réjouissantes au possible. Lui-même a toujours eu un faible pour les hérétiques et les rebelles pour la  bonne cause (Castellion contre Calvin, ou son livre mémorable sur Guillaume Tell), et nous parlons ensuite de l’excellent Hans Küng, je lui évoque ma lecture récente de Thédoore Monod et nous tombons d’accord sur la monstruosité de la notion de double prédestination qu’il a d’ailleurs évoquée, me rappelle-t-il, avec sa relation de la controverse entre Erasme et Luther, dans le magistral Bâle et l’Europe.

    Finir l’année en compagnie de ce merveilleux bonhomme, qui m’a valu le bonheur et l’honneur d’un livre composé à deux voix et quatre mains, dont il ne cesse de me remercier alors que je n’ai fait que relayer sa Passion de transmettre, au dam de la cuistrerie universitaire locale  qui n’aura cessé de le snober – tout ça m’est cadeau et viatique pour l’an neuf. En remerciement, je lui ai apporté l’un de mes 50 Cervin à l’huile. Dépliant son immense carcasse, Monsieur Berchtold m’accompagne à la porte après deux heures, sûrement épuisantes pour lui, et c'est un cadeau et viatique pour 2015 que de le voir sourire.

    Quentin3.jpgQuant à mes retrouvailles d’après Minuit avec Quentin Mouron, je les trouve non moins cadeau et viatique. Je lui dis que j’ai souvent pensé à lui ces derniers temps en visionnant force séries américaines, dont il m’avait parlé lors de notre première rencontre, après la parution  d’Au point d’effusion des égouts, alors même qu’il y a quelque chose de Twin Peaks dans Notre-Dame-des-neiges, son deuxième livre que j’ai préfacé, et que lui-même ferait un bon personnage de Six Feet under.  Nous nous étions un peu éloignés l’un de l’autre après les réserves sévère que j’ai formulées sur ma seconde lecture de La combustion humaine, mais je n’ai jamais douté du talent et des ressources du plus cher « petit con » de ma connaissance, aussi conséquent qu’arrogant, dont j’espère qu’il nous surprendra en 2015 - sinon gare…