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  • Mémoire vive (62)

     

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    Simon Leys écrit, à propos des Misérables, que c’est « moins un roman, au sens conventionnel du mot, qu’un immense poème en prose, peut-être la dernière (sinon la seule) épopée de l’âge moderne. La passion que Hugo nourrissait pour la langue a trouvé là son déversoir le plus vaste et le plus fou. Le livre est un Niagara de mots, écumant et mugissant ; c’est aussi une ahurissante bigarrure de piècesrapportées : non seulement le fil du récit est constamment interrompu par des considérations socio-politico-philosophiques, mais il y a encore d’innombrables morceaux de comédie, de drame, de satire, des épisodes d’une action haletante ; il y a de tendres élégies, des croquis réalistes,d’immenses fresques historiques ; des essais sur le sujets les plus hétéroclites (la structure de l’argot, l’économie du recyclage des égouts), un prodigieux étalage de curiosités encyclopédiques (sur un modèle dont Jules Verne se souviendra), et en même temps, ces mille fragments hétérogènes sont charriés par l’élan unanime d’une vaste fleuve aux affluents innombrables ».

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    À partir d’un certain moment, le roman devient un entonnoir où tout se trouve aspiré pour être traité et transformé. J’en suis à ce moment avec La Vie des gens.

     

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    images-2.jpegVictor Hugo :« Propos de table et propos d’amour : les uns sont aussi insaisissables que les autres ; les propos d’amour sont des nuées ;les propos de table sont des fumées ».

     

    Et ceci à mettre en face des considérations un peu sentencieuses (mais combien justifiées pourtant) de Jean Clair décriant les jeux de mots plus ou moins débiles qui affectent les titres des journaux : « Le calembour est le fiente de l’esprit qui vole. Le lazzi tombe n’importe où ; et l’esprit, après la ponte d’une bêtise, s’enfonce dans l’azur. Une tache blanchâtre qui s’aplatit sur le rocher n’empêche pas le condor de planer. Loin de moi l’insulte au calembour. Je l’honore dans la proportion de ses limites ; rien de plus »

    Du moins Jean Clair a-t-il raison, dans son Journal atrabilaire, de s’en prendre à l’abus abrutissant des jeux de mots dans les titres à la manière de Libé, qui finissent par tout tourner en dérision  à l’enseigne d’un perpétuel ricanement. Et de fustiger le très digne Figaro littéraire qui croit malin de saluer la parution des écrits sur l’art de Malraux par ce titre en effet imbécile :« Malraux brandit les temps d’art »…

    Mais le cher Hugo remet les choses en plus souriante perspective : « Tout ce qu’il y a de plus auguste, de plus sublime et de plus charmant dans l’humanité et peut-être hors de l’humanité, a fait des jeux de mots. Jésus-Christ a fait un calembour sur saint Pierre, Moïse sur Isaac, Eschyle sur Polynice, Cléopâtre sur Octave,etc.

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    51b8e0f9e4b0de6db9c48d52.gifSimon Leys à propos des Misérables : «  Sa nature même aurait dû condamner un tel ouvrage à demeurer intraduisible. Et pourtant il fit bientôt partie de l’imaginaire universel, touchant des millions de lecteurs dans des douzaines de langues différentes. Quel mystérieux pouvoir habite donc l’original, pour qu’il réussisse à survivre à des traductions parfois maladroites, et à conserver son rayonnement, même dans des formes simplifiées ou mutilées ? Les Misérables possèdent une puissante dimension mythique qui s’alimente aux sources profondes de notre commune humanité. C’est de la littérature populaire – dans le sens où Homère est de la littérature populaire : une littérature qui s’adresse aux hommes de tous les temps et de toutes les cultures. Le livre  fut d’abord publié à Bruxelles (1er avril 1862) ; d’autres éditions suivirent rapidement, de façon presque simultanée, à Paris, Madrid, Londres, Leipzig, Milan, Naples, Varsovie, Saint-Pétersbourg, Rio de Janeiro. D’emblée, son succès fut universel ; la publication originale avait été retardée à l’imprimerie par les larmes des typographes qui s’étaient plongés dans la lecture des pages dont ils devaient composer les épreuves ; leur émotion et leur enthousiasme furent bientôt partagés par les lecteurs les plus divers, français et étrangers, jeunes et vieux, naïfs ou blasés. À l’autre extrémité de l’Europe, Tolstoï se procura un exemplaire sans tarder et fut conquis. On peut dire sans exagération que Les Misérables ont précipité la création de La Guerre et laPaix. Les géants engendrent des géants ».

     

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    images-10.jpegJe regarde un nouvel épisode de Six Feet under, qui me renvoie chez Hugo, puis je lis de nouveaux chapitres des Misérables, évoquant le martyre de Cosette et la chute de Fantine, et nous revoici au sixième dessous de l’humanité humiliée et offensée. On peut me dire que cette série américaine véhicule des clichés doloristes : on peut dire la même chose du roman vériste de Victor Hugo, sans voir que lesdits « clichés » sont des traits humains à chaque fois autres puisqu’il s’agit d’autres situations et d’autres peaux, d’autres visages et d’autres mots. 

    Le roman de Victor Hugo, pour un Flaubert, était « un livre fait pour la crapule catholico-socialiste ». Or après 350 pages de ce livre« crapuleux », ma religion est faite.

     

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    images-24.jpegLes esprits forts, dont un Alain Finkielkraut, voient en l’Internet une poubelle, et notre ami Dimitri poussait jusqu’à conclure à l’Enfer, dont une annexe serait aujourd’hui représentée par les réseaux sociaux. Autant de généralisations ineptes à mes yeux, même si la crétinerie se déploie sur la Toile à l’exponentiel et si Facebook apparaît souvent comme le réceptacle de toutes les fantasmagories, de toutes les frustrations et de toute la branloire compulsive.

     

    Dans le chaos de Facebook, j’ai pourtant rencontré pas mal de braves gens, maintes personnes (souvent des femmes seules) émouvantes ou intéressantes, maintes gens qui ne font que passer et d’autres qui reviennent, des bien vieux comme tel religieux souverainiste en sa retraite de Lozère, ou de très jeunes comme ce Maveric qui pourrait être mon petit-fils et parle russe et m’explique l’économie du Brésil en préparant son concours aux grandes écoles, ou mon autre occulte ami Alban en veine de phrases inouïes, tels aussi mes complices écrivains (un JMO ou un PYL ou Jacques ou Jean ou Flynn ou Lambert ou Sergio ou Sébastien ou Jean-Yves et quelques Philippe pour faire bon poids) ou libraires (l’ami Claude aimé de tous ou le compère Jaussy de la Pensée sauvage), ou mes deux Anne-Marie à la douce et caustique présence, une Miss Fafa qui lit et peint comme je peins et écris, et tant d’autres à la porte d’à côté ou sur d’autres continents, Aude ici et Mira là, ou Nathalie, Alassane à Dakar ou Sinzo Aanza à Lubumbashi, David à l’autre bout du canton, Francis au chemin des Mouettes ou Fabrice je ne sais où, et tous les livres, les films, les musiques, les paysages, les virées que ça brasse  – tant et tant de gens de la vie comme les accueille le Père Claude en sa paroisse des rues et comme j’aimerais les évoquer dans La Vie des gens

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    Victor Hugo :« Tout grand artiste à son avènement refait l’art tout entier à son image ».

     

    10858591_10205549264477829_8022183973592390294_n.jpgÀ La Désirade, ce mercredi 24 décembre. – Après notre revoyure de l’autre soir avec Max le Bantou, de retour du Cameroun où, au cœur d’une jungle, il a rencontré la très vieille dame-mémoire dont il fera la narratrice de son prochain roman africain, je me rappelle tout ce qu’il m’a raconté de la corruption qui mine et ruine son pays pourtant riche et hyperactif, dont la richesse et la vitalité sont parasitées par les nouveaux maîtres du monde et leurs laquais, ou encore son évocation du charlatanisme religieux en pleine expansion. 

    Or, traversant hier  le marché de Noël de Montreux aux centaines de cabanes identiques (les mêmes qu’à Bruxelles, Varsovie ou  Munich) remplies, à quelques produits artisanaux près, de la même pacotille  scintillant sur fond de mélodies écoeurantes et de fumées de vin cuit ou de gaufres sucrées à l’excès, je me dis que nous n’avons rien à envier aux Africains en matière de cultes frelatés, la famine en moins – jusqu’à l’indigestion et le dégoût à gerber.

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    images-6.jpegEn pédalant mes 30 bornes sur place, je regarde deux nouveaux épisodes de Six Feet under, dont une kyrielle de détails me renvoient à mille observations faites dans nos vies et leurs avatars. 

    Maveric me demandait hier soir si je croyais au destin, et je lui ai répondu que j’y voyais au mieux l’accomplissement de nos virtualités, sans rien de sûr ni de systématique pour autant. Est-ce le destin qui a fait que Dimitri se crashe sur une route de France le jour de la commémoration d’une bataille (perdue) sur le Champ des Merles, au fondement de la nation serbe ? C’est ce qu’a prétendu le pope à l’enterrement de notre ami, mais pour ma part je ne sais trop. L’idée d’une intervention directe de Dieu dans l’Histoire m’a toujours révulsé, et plus encore aujourd’hui où elle justifie invasions et massacres. Mais je n’exclus pas pour autant quelque mystère dans les coïncidences, ou quelque chose de providentiel, ou de fatal, dans ce qui nous arrive de meilleur ou de pire.

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    Numériser 23.jpegQue dirait le Christ surgissant, aujourd'hui, dans le Big Bazar préludant à sa naissance, fêtée aujourd'hui comme une opération commerciale entre tant d'autres  ? Qui pourrait le dire, pontife ou mendiant, mécréant ou fidèle de quelque confession que ce soit ? Voici ce que je me demande depuis tant d'années à vitupérer les temples de la Consommation, n'oubliant rien des humbles Noëls de notre enfance. Et voilà ce qu'en quelques pauvres mots je confesse de mon Christ à moi... 

     

    Mon Christ à moi est au milieu de nous jusqu’à la fin du monde. Ce matin il se trouvait peut-être à genoux au milieu d’un trottoir lausannois, sous les traits d'une mendiante au regard plein de ressentiment, à ce qu'il m'a semblé, qui m'a fait la maudire et me détourner - et je me le reproche encore à l'instant.

     

    Ce Christ-là avait les mêmes longs cheveux sales que celui qui s’est jeté du pont aux suicidés, en plein Lausanne, il y a trente ans de ça, et dont la vision de la tête ensanglantée, dépassant de la couverture jetée sur son cadavre, me restera toujours présente comme l'icône de la désespérance.

     

    Un autre Christ m’est apparu une autre nuit, à Paris, quand les nautoniers de la Seine ont relevé, des eaux huileuses, ce corps qui s’est défait de ses derniers vêtements au moment où il est apparu dans la lumière lunaire, blanc comme l’ivoire d'une autre vie.

     

    Le Christ est en agonie jusqu’à la fin du monde, et pendant ce temps il ne faut pas dormir, disait à peu près Pascal le croyant, et après lui Chestov mon frère l'hésitant.

     

    Je l’ai vu en agonie au service des soins intensifs d’une division de pédiatrie, crucifié dans le corps d’une petite fille dont les tortures furent exacerbées par l’incurie des supposés patrons, mais soignée tous les jours par des anges soignants. 

     

    Mon Christ à moi est cette petite fille, mon église vivante est celle des compatissants qui se sont agenouillés autour de sa tombe, et tout le reste n’est qu’un bal de vampires.

     

    Mon Christ est cette petite fille martyre à laquelle je pense en melevant dans la splendeur de chaque matin du monde, présente lorsque je ferme les yeux face à la mer ou lorsque des amants s'étreignent. Mon Christ est ce pauvre sourire au milieu des milliers de visages défilant aux murs des couloirs d’Auschwitz. Faute de croire en la divinité du Christ, je pense que le Christ est notre humanité en devenir, notre salut avant la mort, non pas la force du « Christ des nations » mais la faiblesse du plus humilié et du plus offensé - notre nullité transmuée en aura.

     

     

    photo.jpgÀ La Désirade, ce mercredi 24 décembre. – Ce jour de fête présumée, présumée fête de la joie, nous n’aurons cessé d’échanger des vœux e tde nous congratuler, en toute sincérité d’ailleurs, avant de nous retrouver, Lady L. et moi, seuls à La Désirade et pas fâchés de l’être avant l’arrivée, demain, de nos filles et de leurs jules.

    Ce qu’attendant nous regardons, innocents, l’épisode le plus sombre de Six Feet under, dont la dernière séquence culmine dans le cri déchirant, réellement insoutenable, de Nate qui vient  d’enterrer, selon les vœux de Lisa, les restes de celle-ci monstrueusement gonflés par la noyade et à moitié dévorés par les requins. Autrement dit : l’horreur sous le sapin, que je me suis excusé d’avoir imposé à ma bonne amie à la lisière de la fameuse stille, heilige Nacht dont elle avait passé l’après-midi à arranger le décor…

     

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    Autant que les tranches de vie de Six Pieds dessous, d’une si remarquable honnêteté dans leur réfraction de la vie des gens, du côté de Raymond Carver ou d’Alice Munro, le misérable sort de Cosette en proie aux sinistres Thénardier, et la chute de Fantine jusqu’au tréfonds de la déréliction, auront bel et bien marqué mon Noël 2014, et cela sans le moindre penchant morbide, éclairés en outre en fin de soirée par la lecture du bon Georges Piroué, qui n’avait que cinq personnes à son enterrement, et dont le Victor Hugo romancier, préfacé par Henri Guillemenin, est un modèle de pénétration et de justesse dans son effort de recentrer la perception évangélique du furieux anticlérical.

     

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    Hugo le mégalo, le grandiloquace, le ridicule Torugo aux yeux des habiles et des « petitsmarquis » de la République des Lettres, retrouve sa place centrale avec L’Homme qui ritLes Misérables ou Les derniers jours d’un condamné, notamment, en amont de Dostoïevski dont le princeMuichkine serait le saint héritier de Jean Valjean.

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    Unknown.jpegGeorges Piroué sur Victor Hugo : « Quelle misère que l’intelligence quand c’est le cœur qui parle. (…) Hugo me plonge dans mon enfance. Je me souviens d’une soirée. Mon père lisait Les Misérables, les deux coudes sur la table, les mains à platcontre les oreilles. Passant derrière lui, je me suis mis à lire par-dessus sonépaule. Le roman penchait vers sa fin. Au moment où Jean Valjean tire de lavalise noire les vêtements de Cosette et les aligne sur le lit. Je devinais quemon père pleurait, Les larmes me vinrent aussi aux yeux. Nous ne bougions ni l’un ni l’autre. Pas le moindre bruit de sanglot, pas le moindre reniflement. Un grand silence que j’entends encore. J’ignore s’il a su que je pleurais et je savais qu’il pleurait. Je ne le regrette point. Ceci doit rester incertain, pressenti plutôt que vu. Comme le chapitre s’achevait, il n’a pas levé la tête et j’ai quitté la pièce. Je garde cependant le souvenir de son épaule contre ma poitrine et lui, peut-être, de ma poitrine contre son épaule.

    Ainsi Hugo est associé à mes plus chères affections ».

     

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    Une année de lecture. 

    Alice Munro. Trop de bonheur. L’Olivier, 2013. *****

    Alice Munro avait passé le cap de ses 78 ans lorsqu'elle publia ce recueil de dix nouvelles plus étonnantes les unes que les autres, prouvant une fois de plus son exceptionnelle pénétration de la psychologie humaine et des avatars de la société en constante mutation sur fond de passions sempiternelles et de métamorphoses existentielles. Plus encore: ce recueil, peut-être son meilleur, illustre son inépuisable imagination narrative et l'originalité des projections formelles de celle-ci. Ce recueil s'ouvre sur une nouvelle nous confrontant à une folie meurtrière et s'achève avec une sorte de bref roman, merveilleux portrait de femme inspiré par la biographie d'une mathématicienne d'origine russe.

    La quatrième nouvelle, Trous profonds, frise le chef-d’œuvre en sa limpidité narrative et sa pénétration du tragique existentiel. Comme dans les récits de Fugitives, cette histoire d'un ado surdoué, accidenté en ses jeunes années, jamais vraiment reconnu par son père à l'ego envahissant, et qui disparaît pendant des années après avoir plaqué ses étude sans crier gare, reflète quelque chose de caractéristique de notre époque, qu'on pourrait dire le désarroi des immatures de tous âges.  

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    Philippe Sollers. Médium. Gallimard, 2014. ***

    Comme il en va des retours d’Amélie Nothomb à l’automne, chaque début d’année nous vaut un nouveau livre de Philippe Sollers, voire plusieurs. Sous l’appellation discutable de roman, ce récit en première personne est tout entier constitué de notes de l’auteur en séjour récurrent à Venise, alternant ses  propos sur ses menées d’écrivain en son refuge incognito du Dorsoduro, ses relations avec une masseuse qui le travaille au corps avant de se planter sur lui, ses multiples et pertinentes observations sur la vie actuelle et la folie ordinaire, ses propositions de contre-folie, sa grande lecture du moment (Saint-Simon), ses relations avec une jeune Loretta en voie de se marier, ses coups de gueule souvent bienvenus contre les bien-pensants en général et la République des professeurs en particulier, le commerce international d’organes ou le marché de l’art plombé par la spéculation ; et le fait est que le titre de Médium convient à cette nouvelles série de« journaliers » d’un écrivain convaincu (non sans raison) de son excellence et dont le style est à l’avenant.

     

    Flynn Maria Bergmann. Fiasco FM. Art& Fiction 2014. ***

    Certains livres appellent, plus que d'autres, un écho, à leurs mots: d'autres mots se sentent comme pressés d'ajouter à ceux-là, comme par affinité, et c'est ce qu'aussitôt j'ai éprouvé en commençant de lire Fiasco FM de Flynn Maria Bergman tant son écriture, ses images, l'allant rythmé de ses phrases et leur espèce de blues ont trouvé en moi d'immédiates résonances.  

    Cela commence d'ailleurs comme une balade bluesy se réclamant d'emblée d'Al Green et de Leonard Cohen, mais plus que les mélodies évoquées j'y associai d'abord des images. Dans Fiasco FM, la première image que je me rappelle est celle, pas exactement explicite au demeurant, d'un restau aux vitres floutées par la neige, au plan de laquelle succède un plan de soleil jaune kimono sous lequel apparaît un petit parapluie rose - avec l'accent porté sur ces objets qui prennent de l'importance quand quelqu'un nous manque. D'emblée, aussi, la contrainte d'une forme entre en jeu, comme au jeu du sonnet, de l'haïku, du pentamètre ïambique ou des mesures comptées du blues. En même temps se réalise,dans les limites données du jeu en question (une page par séquence), une suite de stances "musicales" d'une complète liberté et d'une constante inventivité dans ses inflexions narratives.

     

     Janine Massard. Gens du lac. Campiche 2013. ***

     C'est un livre humainement très attachant que Gens du lac deJanine Massard, qui nous vaut également une chronique d'un grand intérêt historique et une oeuvre littéraire originale par sa façon de transcrire le langage et la mentalité des riverains romands du Léman.  

    Ce grand lac, que se partagent Romands et Français, est ici bien plusqu'un décor débonnaire de carte postale: le lieu de furtifs trafics nocturnes qui s'y poursuivirent quelques années durant pendant la Deuxième guerre mondiale, et par conséquent le  miroir d'une époque.

    Comme une Alice Rivaz (ou l'autre grande Alice, Munro, dont elle est fervente lectrice), Janine Massard parvient à intégrer des thèmes historiques ou sociaux sans donner dans le prêche ni la démonstration, tant ses personnages sont incarnés et vibrants de sensibilité. Or il en va aussi de son subtil usage de la langue populaire, ressaisie dans ses intonations sans faire de la couleurlocale, et qui excelle particulièrement en trois pages de délectable anthologie où surgit le personnage de Salade, vagabond philosophe rappelant le poète passant de Ramuz.

     

    3245359058.jpgHanif Kureishi. Le dernier mot. Christian Bourgois. ****

    La vogue actuelle des biographies d'écrivains va de pair avec la"pipolisation" de la littérature, qui fait de l'auteur, plus ou moins"culte", un personnage  comptant souvent plus que son oeuvre. Or le nouveau roman de l'écrivain anglo-pakistanais Hanif Kureishi décrit précisément ce phénomène, dont il tire sa substance  à la fois très sérieuse et très drôle. Il y est en effet question d'un jeune scribe approchant la trentaine auquel un éditeur commande la biographie d'un auteur mondialement connu mais un peu sur le déclin, dont la bio en question pourrait redorer leblason.

    Le dernier mot est donc le "making of" de cette biographie, combinant le récit des tribulations du jeune biographe débarquant dans la propriété en pleine campagne anglaise où vit le fameux auteur (on pense illico à V.S. Naipaul) et sa dernière épouse, la plongée dans la vie privée assez mouvementée du grand écrivain réputé pour son caractère de sanglier, mais aussi les frasques personnelles du biographe, pas moins "homme à femmes" que son hôte, et enfin le dernier petit roman d'amour que le vieil écrivain, requinqué, composera après le séjour du jeune homme en faisant de lui, et de sa jeune femme, des  personnages de son cru...

    Edouard Louis. Pour en finir avec Eddy Bellegueule.Gallimard. **

    On se dit, en lisant ce livre commencé un peu à reculons (bah, encore une confession d'homo se la jouant martyr…), que c'est quand même du sérieux. Du sérieux et du lourd. Ce qui distingue En finir avec Eddy Bellegueule d'un banal témoignage sociologisant sur les tribulations d'un jeune homo en milieu populaire, tient à sa façon de passer de la chronique factuelle au "roman" polyphonique, en insérant dans le récit, souligné typographiquement par des italiques, le langage-vérité  de ses personnages.

     

    Du personnage de Françoise, la fidèle servante très "peuple"de la Recherche du temps perdu, on se souvient par la tournure particulière de son parler. Et de la même façon, la mère et le père d'Eddy Bellegueule revivent, ici, par la ressaisie savoureuse de leur langage exprimant à la fois leur fragilité et leur verve populaire, leurs préjugés énormes ou leur bon sens naturel, leur révolte ou leur soumission de gens "d'en bas".  Or c'est à proportion de cette mise à distance romanesque que le lecteur se rapproche le mieux de ces personnages, perçus ainsi dans leur intimité ou leurs grommellements spontanés.

     

    3598661653.jpgPhilippe Jaccottet. Œuvres complètes. La Pléiade. *****

    C'est un des grands poètes vivants de langue française qui est honoré ce début d'année en la personne de Philippe Jaccottet, dontl’œuvre sera la première, d'un auteur romand vivant, à faire son entrée dans la prestigieuse collection de La Pléiade. Poète de la présence au monde le plus immédiat, dans la proximité constante de la nature, Philippe Jaccottet s’est également fait connaître pour ses traductions de très haut vol, dont celle de L’Hommes ans qualités de Robert Musil et L’Odyssée d’Homère, entre autres auteurs italiens, allemands, espagnols ou russes. 

    Dans sa préface à un ancien recueil de Jaccottet (Poésie 1946-1967), Jean Starobinski célébrait la recherche, dans son œuvre, d’une « parole loyale, qui habite le sens, comme la voix juste habite la mélodie ». On ne saurait mieux résumer la démarche du poète de Grignan, quête de sens et de perles sensibles au jour le jour, notamment dans ses merveilleuses notations derêveur solitaire, et modulation musicale de joies et de douleurs captées auplus près.

     

    Habib Mellakh. Chroniques du Manoubistan. Préface de Habib Kazdaghli. Editions Cérès.  **

    L’idée de Habib Mellakh était lumineuse et imparable, consistant à noter jour après jour, en temps réel, les faits survenus à La Manouba, à savoir : le siège de la Faculté des lettres de Tunis, par des escouades de salafistes venus défendre une irréductible étudiante porteuse duvoile intégral, qui alla jusqu’à gifler le recteur. Dès le 5 décembre 2011, il observe ainsi le sit-in qui se poursuit depuis huit jours ou quelques étudiants, renforcés par des nombreux éléments souvent pêchés dans lesquartiers défavorisés, célèbrent le Jihad et la guerre et fondent le terme de Manoubistan pour réislamiser la Faculté des Lettres de Tunis.  Rien d’une luttede classes ou des castes  entre lettrés« privilégiés » plus ou moins tentés par l’Occident, et purs et durs de l’islamisme radical : une véritable épreuve de force entre civilisation et régression, dont l’auteur démêle cependant l’imbroglio « trop humain » en se gardant d’opposer bons et méchants.

    roberto-bolano-screen.jpgRoberto Bolańo. 2666. Folio. ****

    Le fascinant dernier roman-gigogne de Roberto Bolano, paru en 2004, un an après sa mort, et constitué de cinq livres enun, tourne autour d’un romancier longtemps invisible, voire inaccessible et pourtant considéré comme le plus grand auteur allemand de la seconde moitié du XXe siècle.

    Roberto Bolaño est un fou de littérature (fou de lecture et fou d’écriture), et pourtant rarement un écrivain contemporain, dans le sillage(style non compris) du Voyage au bout de la nuit, n’aura brassé tant de matière vivante tragique avec autant de puissance évocatrice, à croire qu’il est allé partout en personne, du désert de Sonora au frontde l’Est et dans les souterrains de tel château des Carpates, dans le fouillis  d’un éditeur berlinois de l’immédiat après-guerre ou dans le dédale des jardins intérieurs vénitiens, notamment.

    S’il n’est pas styliste à ciselures comme un Céline, Roberto Bolaño n’en atteint pas moins, dans la masse mouvante de 2666, et jusque dans ses imperfections formelles et autres longueurs occasionnelles, une forme ressortissant à la transfiguration poétique. Sous les dehors d’un conteur inépuisable en matière de digressions et d’histoires enchâssées, Roberto Bolañone ne cesse d’affronter, enfin, la question du Mal.  

     

    À suivre…

     

    Stéphane Lambert. Nicolas de Staël. Le vertige et la foi. Arléa.

     

    Alice Munro. Un peu, beaucoup, pas du tout.

     

    Peter Sloterdijk. La folie de Dieu. Poche.

     

    John Le Carré, Une vérité si délicate. Seuil.

     

    Gabriel Garcia Marquez. Cent ans de solitude. Point2.

     

    Philippe Sollers. Fugues. Gallimard.

     

    Alberto Moravia. Lettres à Lélo Fiaux. Zoé.

     

    Michael Connelly, Ceux qui tombent. Seuil.

     

    Nétonon Noël Ndjékéry.La minute mongole.

     

    Jean Bofane. Congo Inc. Actes Sud.

     

    Amélie Nothomb. Pétronille. Albin Michel.

     

    Bertrand Redonnet. Le diable et le berger.

     

    Jean-Michel Olivier. L’Ami barbare. De Fallois / L’Âge d’homme.

     

    Douna Miralles. Inertie. L’Âge d’Homme.

     

    Georges Simenon. Le témoignage de l’enfant de chœur.

     

    Emmanuel Carrère. Le Royaume. P.O.L.

     

    Lydie Salvayre. Pas pleurer. Seuil.

     

    Gérard Joulié. Fantômes du passé. Le Cadratin.

     

    Siri Hustvedt. Un Monde flamboyant. Actes Sud.

     

    Peter Sloterdijk. Les lignes et les jours. Maren Sell.

     

    Julien Bouissoux. Une autre vie meilleure. L’Age d’Homme.

     

    Simon Leys. Protée et autres essais. Gallimard.

     

    Pierre-Yves Lador, Confession d’un repenti. Morattel.

     

    Adrien Bosc. Constellation. Stock.

     

    Peter Sloterdijk. Tu dois changer ta vie. Maren Sell.

     

    Alice Munro. Rien que la vie. L’Olivier.

     

    Jean Bothorel. Bernanos contre les bien pensants.Belfond.

     

    Julien Burri. La Maison et Muscles. Campiche.

     

    Théodore Monod. Révérence à la vie. Grasset.

     

    Pier Paolo Pasolini. La Persécution. Seghers.

     

    Max Lobe. La Trinité bantoue. Zoé.

     

    Sébastien Meier. Les Ombres du métis. Zoé.

     

    Antoine Jaquier. Ils sont tous morts. L’Age d’Homme.

     

    Claude Frochaux. L’Homme achevé. L’Âge d’Homme.

     

    Roland Buti. Le milieu de l’horizon. Zoé.

     

    Erri de Luca. Le tort du soldat. Gallimard.

     

    François Rivière, Un si délicieux suicide. Calmann-Lévy.

     

    Victor Hugo. Les Misérables. Point 2.

     

    Jean Clair. Journal atrabilaire. Folio.

     

    Jean Prodhom.Tessons. D’autre part , 2014.

     

    Adam Zagajewski.Mystique pour débutants.

     

    Henri Michaux. Œuvres complètes I. Pléiade.

     

    Jules Renard. Journal. Gallimard.

     

    Olivier Roy. En quête de l’Orient perdu. Entretiens.

     

    Simon Leys. Essais sur la Chine. Bouquins.

     

    Olivier Rolin. Le Météorologue. Seuil.

     

    Simon Leys. L’Ange et le cachalot.

     

    Frédédic Pajak. Manifeste incertain 3. Noir sur Blanc.

     

    Aude Seigne. Les neiges de Damas. Zoé.

     

    Philippe Sollers. Dictionnaire amoureux de Venise.

     

    Alexandre Adler. Le sang du califat. Grasset.

     

    Franz Kafka. Lettre au père. Mille et une nuits.

     

    Blaise Hofmann. Marquises. Zoé.

     

    Simon Leys. Le studio de l'inutilité. Seuil.

     

    Gemma Salem. Le mambo à Beethoven. De Roux.

     

    Georges Piroué. Victor Hugo romancier. Denoël.

     

    Stevenson. Le club des suicidaires.

     

    Thomas Pynchon. Fonds perdus. Seuil.

     

     

     

  • Zapping back 2014

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    Une année entre petit et grand écran.

     

    Stephen Frears. Philomena. GB, USA, France, 2013.

    On sort ému, poigné, voire bouleversé de ce film imprégné d’humanité, évoquant une situation révoltante mais avec beaucoup de tact et de nuances, en outre servi par l’admirable interprétation (Judi Dench) de la protagoniste. Philomena Lee a connu le sort d’innombrables jeunes femmes, dites filles-mères dans nos régions, auxquelles on (à savoir l’Eglise irlandaise en l’occurrence) a enlevé leur(s) enfant(s) pour l(es) protéger. On (à savoir le scénariste Martin Sixsmith et le réalisateur) pourrait dresser un réquisitoire à l’endroit de telles pratiques apparemment arriérées, mais le film gagne justement en émotion et en justesse en évitant la « dénonciation » attendue. L’évolution des mœurs et des mentalités est modulée avec autant de précision que de finesse dans ce tableau diachronique d’une société jadis soumise à un certain Ordre, qui a perdu sa majuscule et  force chacun à retrouver ses repères sans brûler forcément ses racines. C’est en tout cas ce qu’ont l’air de penser Philomena elle-même et ceux qui l’accompagnent ici. ****

     

    1654151_10203641998677376_5248805805372001882_n.jpgTaïeb Louhichi. L’Enfant du soleil. Tunisie, 2013.

    Découvert dans une salle de l’avenue Bourguiba, à Tunis, ce film m’a touché par sa façon d’évoquer la jeunesse tunisienne actuelle, tiraillée entre deux mondes et confrontée, peu ou prou,  à une rupture de filiation. Un écrivain, prénom Kateb (Hichem Rostom)  et dans la soixantaine, infirme de son état, a  publié naguère un roman intitulé L’Enfant du soleil, tombé aux mains d’un jeune homme dans la vingtaine, prénom Yanis (Mabo Kouyaté), qui a cru se reconnaître dans la figure du protagoniste. Le roman en question évoque une relation amoureuse typique de l’époque, aussi forte sur le moment que fugace, débouchant sur une séparation, avant la naissance d’un enfant. Or Yanis s’identifie à l’enfant sans père du roman et débarque, un jour, par effraction, dans la maison du romancier  qu’il croit vide, en quête d’une trace. Sans les prévenir du caractère illicite de l’intrusion, Yanis y entraîne ses amis Sonia et Fatou dont on apprendra, par la suite, qu’eux aussi ont des raisons de se sentir « orphelins ».  Où cela se corse, c’est lorsque Kateb, dans sa chaise roulante, surprend le joli trio en train de profiter des aises de sa belle maison de La Marsa, entre fringues et victuailles…

    Grand seigneur intrigué par les motivations réelles du véhément Yanis, Kateb va découvrir en celui-ci une sorte d’incarnation de son « fils » romanesque, sorti de sa fiction pour lui réclamer des comptes et l’associer, plus tard, à une quête qui implique ses relations avec son propre paternel. L’enfant du soleil, sans démonstration, montre une situation à la fois banale et significative des temps actuels, fondée ici en vérité humaine par le truchement de personnages crédibles et attachants.  ***

     

    Richard Dindo, L’exécution du traître à la patrie Ernst S. Suisse, 1975.

    Quarante ans après sa sortie, suivie d’une polémique d’époque, ce film de Richard Dindo, tiré d’une enquête du journaliste Niklaus Meienberg, n’a pas pris une ride, comme on dit. Au contraire : on en voit mieux aujourd’hui la qualité proprement cinématographique, avec un grand travail sur le « langage » des lieux et des visages, et l’originalité de son point de vue. De fait, ce n’est pas par la rhétorique politico-sociale typique de ces années que Dindo argumente le mieux, mais par la ressaisie d’une réalité dont l’épaisseur historique (au sens où l’entend Claude Lanzmann) laisse progressivement filtrer le vrai ou le vraisemblable au fil des témoignages des survivants. Bien plus qu’il ne « victimise »le pauvre Ernst S., traître par ressentiment social, bravade et stupidité,  Richard Dindo reconstruit tout un univers social et politique bel et bien régi par la lutte des classes, mais également traversé par l’irrationnel imbécile, les positions et autres motivations généreuses ou mesquines, la réflexion politique fondée ou l’insouciance. Très cohérent dans sa démarche, ce document éminemment révélateur d’une période de l’histoire suisse est, enfin, plus qu’un film militant daté : une image troublante de notre pays à telle époque troublée. ***     

     

    Luc Besson, Lucy. France, 2014.

    Après divers blockbusters américains ou à l’américaine projetés sur la Piazza Grande, au Festival de Locarno, pour drainer plus de grand public et plus de jeunes, le dernier film de Luc Besson, genre thriller flashy à l’américano-taïwanaise,fait pschitt, hérisse les festivaliers de-la-grande-époque, divise la critique entre beurk et bof, amuse un peu les âmes simples (dont je suis) qui n’en attendent rien et fait gamberger les naïfs peu familiers de la SF qui cherchent le « message » de la chose. Celle-ci doit pas mal à la présence de la blonde Scarlett Johansson, à défaut de convaincre ou surprendre par son thème (l’expansion chimiquement stimulée de notre potentiel cérébral ou sa folle course-poursuite en voiture sous les arcades de la rue de Rivoli. Bonus à l’épate, malus pour l’éternité vu qu’on en a tout oublié avant la fermeture des guichets. * 

     

    Eran Riklis. Dancing Arabs. Israël, France, Allemagne, 2014.

    Sur fond de conflit relancé par l’intervention violente des Israéliens à Gaza, le nouveau film d’Eran Riklis, auteur israélien du mémorable Lemon Tree, a été jugé trop coupé de l’actuelle réalité par d’aucuns. Jugement trop facile, car cette espèce de Roméo et Juliette à Jérusalem prend bel et bien en compte les composantes de la tragique actualité, par le truchement des relations amoureuses établies entre le jeune Palestinien Eyad, seul étudiant arabe admis dans un prestigieux pensionnat de Jérusalem, et Naomi la juive. Le classique amour impossible se corse du fait de l’amitié liant Eyad et un handicapé atteint de dystrophie musculaire, condamné à court terme et dont la mort préludera à un changement d’identité du protagoniste. Sous l’aspect d’une fable fleurant un peu l’artifice narratif, le réalisateur, autant que ses interprètes (à commencer par Tawfik Barhom dans le rôle d’Eyad) suscite autant l’émotion que la réflexion sur les tenants et les aboutissants humains d’une tragédie contemporaine. ***    

     

    Yuri Bykov, Durak. Russie, 2014.

    Réaliste à la russe, genre Les Bas-fonds de Gorki, ce film-fable rappelle la nouvelle non moins métaphorique de L’écroulement de la Baliverne de Dino Buzzati. Lorsque le jeune plombier Dima constate que tel immeuble de neuf étages, où s’entassent plusieurs centaines de locataires déjà minés par la pauvreté et l’alcool, menace de s’effondrer à court terme, sa conscience lui ordonne de braver son entourage, lui conseillant de ne pas faire de vagues, pour affronter les autorités locales au risque de les déranger pendant une fête nocturne. D’abord ébranlés par les révélations du jeune homme, lesdites autorités vont liquider le problème en supprimant les  ingénieurs qui ont pris au sérieux l’avertissement de Dima concluant à l’imminence de la catastrophe, avant que celui-ci, parvenu à s’échapper, ne soit lynché par les habitants de l’immeuble dans la pure tradition de l’exécution du bouc émissaire. Remarquable par son honnêteté à tous égards (réalisation et interprétation), ce film rompt pour le moins avec les chichis formalistes et la futilité ambiante. Impressionnant. ****

     

    Valerio Zurlini. Estate violenta.  Italie, France 1959.

    La rétrospective consacrée cette année à la maison de production italien Titanus, à l’enseigne du festival de Locarno, est l’occasion de redécouvrir des films aussi intéressants que typés, par rapport à une époque, dont cette évocation d’une certaine jeunesse dorée, sous le fascisme, est un bon échantillon. Plus précisément, le fils à papa Carlo, dont le paternel est un hiérarque fasciste,se trouve confronté à sa propre veulerie en ces temps précédant de peu la chute du fascisme, après qu’il s’est épris d’une belle veuve de guerre. Le jeune Jean-Louis Trintignant ajoute sa touche sensible au protagoniste, et la réalisation excelle, sans maniérisme, dans les jeux de miroirs de l’équivoque. **

     

    Gianfraco Rosi. El sicario. France, USA, 2010.

    Les festivals sont souvent l’occasion de voir ou revoir des films qui ont peu de chance de sortir en salle, comme il en va de ce document saisissant, pour ainsi dire réduit à un plan-fixe focalisé sur un seul personnage, cagoulé de surcroît. Le témoignage du sicaire en question, mercenaire des narco-trafiquants, repose sur un document authentique transcrit par Charles Bowden. La trajectoire du tueur,issu de la classe pauvre où la pauvreté l’a poussé à traficoter, passé ensuite par la police et formé accessoirement par le FBI, avant d’exécuter des centaines de personnes, est à la fois monstrueuse et banale, au Mexique en tout cas.  Structuré en crescendo dramatique,le récit tire l’essentiel de sa tension à la description minutieuse, voire clinique, des actes du tueur repenti (il est toujours en cavale au moment de son témoignage), qui assortit ses dires de dessins exécutés à vue. **    

     

    Soon Mi-Yo, Songs from the North. USA, Corée du Sud, Portugal, 2014.

    Originaire de Corée duSud où son père vit toujours, mais émigrée aux States, la jeune réalisatrice Soon Mi-yo, sans beaucoup de moyens, a composé un patchwork documentaire étonnant sur le Nord dont la réalité reste brouillée par la propagande ou les représentations satiriques. Avec un téléphone portable, au cours de trois voyages, Soon Mi-Yo a « volé » une série d’images comme l’une de ses collègues l’a fait en Iran. À ces documents qui font entrevoir les gens du Nord,elle a ajouté le corps principal du film, constitué de nombreuses archives visuelles ou sonores évoquant l’histoire tragique du pays écrasé par les colonisations successives, les guerres et les révolutions, jusqu’à l’établissement de la dictature paranoïaque actuelle. Passionnante traversée,sériée par thèmes,  où le mélange de séquences cinématographiques épiques, d’enregistrements de concerts populaires assez hallucinants, et de multiples aperçus de la société coréenne, cristallise un questionnement à la fois personnel et enrichissant pour tous. *** 

     

    Lina Wertmüller. Non stuzzicare la zanzara. Italie, 1967. 

    Le kitsch à l’italienne peut avoir quelque chose de délicieux. On n’est pas ici dans le baroque sublimé de Fellini, ni même dans la parodie de roman-photo que celui-ci déploie dans le Sheik blanc, mais dans une comédie musicale délicieusement vintage,où la jeune Rita Pavone donne de la voix et du coup de reins avec une pétulance inimaginable aujourd’hui. La chose est tellement épatante, dans le débridement de son mouvement autant que dans son chatoiement singeant  les musicals américains, qu’on dirait que le noir est blanc est de la couleur. Tout le film, sur un canevas hilarant (un nobliau local perpétue la tradition médiévale en dirigeant son armée personnelle avec le sérieux d’un double grotesque  du Duce) vogue et vire sur une vague délirante qui n’est plus finalement que prétexte à passer en revue les modes de l’époque, du charleston au twsist et du jerk  au rock. *** 

     

     À Suivre…

     

  • Ceux qui se fuient

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    Celui qui s’évite quand il se voit se pointer à l’autre bout de la rue genre Doppelgänger sorti d’un roman glauque à la Patrricia Highsmith / Celle qui dit merci pour ce moment à l’ancien caissier du club de minigolf devenu président et donc inatteignable un 28 décembre  / Ceux qui ne voient pas l’œil de Caïn dans leur tombe vu qu’ils se sont fait la belle / Celui qui s’est rencontré lui-même dans le miroir aux alouettes et se l’est pris comme un coup de bec / Celle qu’inquiète l’évidence du ventre / Ceux qui pourraient se dire  que rien ne leur manque sauf de le savoir  s’ils n’avaient pas renoncé à se connaître un jour sans le remarquer / Celui qui se paie de mots et le sait et se le reproche et s’obstine pourtant donc il va sévir encore pas mal sur Facebook /Celle que sa lucidité n’éclaire pas forcément les soirs de coupure de courant à Douala / Ceux qui préfèrent ne pas  savoir ce qu’ils ignorent au demeurant sans s’en douter / Celui qui se voile la farce / Celle qui évite de se regarder dans le mouroir / Ceux qui n’en sauront jamais assez sur eux-même tant ils sont obnubilés par la météo du lendemain / Celui qui se dévoile au niveau des sous-titres en braille / Celle qui braille quand l’aveugle la pince juste là / Ceux qui préfèrent dire mal voyants pour les aveugles et mal reniflants pour les nez coulants / Celui qui se met au cou le nœud coulant et se dit qu’un chien vaut mieux que deux koalas/ Celle qui affirme qu’elle « travaille sur soi » sans préciser que c’est avec sursis / Ceux qui entendent d’autresmots derrière tes silences qui en disent pourtant long / Celui qui lâche la proie de la réponse pour l’ombre de la question / Celle qui ne se croit dupe de rien sans pouvoir le prouver poil au nez / Ceux qui invoquent la « faute à Rousseau » au motif que lui aussi se branlait dans les jardins publics en mémoire sûrement de Maman / Celle qui se faufile au plus pressé / Ceux qui se confient au moins stressé / Celui qui campe sur ses impositions / Celle qui se la joue Madame Bovary version Gustave m’a tuer / Ceux qui se la jouent El Islam autoproclamé au parc Monceau où pullulent les petits infidèles et leur bonnes relapses/ Celui qui écrit un roman pour savoir ce qu’il en pense / Celle qui se dit plus intelligente que Jean-Paul Sartre sans réaction notable de celui-ci / Ceux qui s’autoproclament Etat islamique du ménage pour y ramener un peu d’ordre quitte à décapiter la pécheresse et ses filles fauteuses de provocations charnelles avec leur nombril à l’air  / Celui qui se dit prêt à sodomiser les chrétiens comme c’est recommandé dans le Coran à ce qu’on dit sans preuve écrite / Celle qui dit tout haut que Marine le Pen est la seule femme qu’elle connaisse qui ait des couilles prouvant en cela que l’homme n’est jamais la femme qu’on croit  Bardot mise à part / Ceux qui se lancent dans un roman à succès explicitement inspiré par le dernier best-seller d’Amélie Nothomb avec une touche de Marc Musso pour le décor et un dialogue à la Gavalda plus un sous-texte incitant à la méditation genre Mon Royaume de Carrère qui fasse toucher le particulier à l’universel et tout ça / Celui qui situe le dernier Beigbeder entre Joyce et Kafka mais alors complètement perso question gestion du senti / Celle qui pète plus haut que son Q.I. / Ceux qui ont rencontré Vladimir Nabokov à la laiterie et en font tout un fromage, etc.       

     

  • Avatars du secret

     

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             En lisant Le tort du soldat d’Erri De Luca

     

    1. 1. Le secret

    Certains textes sont, ou paraissent, insondables, liés par exemple à telle ou telle tradition spirituelle ou mystique. Plus ou moins obscurs au premier regard, codés, chiffrés, supposant une initiation, ils sont censés contenir un secret, et peut-être le secret des secrets, qui sait ?Or, comment trouver la clef du langage secret ? À quoi rime le secret entretenu par certaines langues ? Et que faire de ce secret : le respecter ou le violer, le préserver ou l’éventer ?

    Telles sont les questions qui se posent, incidemment ou plus explicitement, à la lecture du dernier récit traduit de l’écrivain-poète italien Erri de Luca, Le tort du soldat, dont le noyau secret a, sous la langue, la douceur et la saveur de fruit de la pulpe de l’oursin, entouré comme on sait de redoutables piquants.

    2. Secrets de guerre

    Le tort du soldat n’est en rien ésotérique, même s’il touche aux secrets de langage liés à la mystique juive et s’il passe, lui-même, par les modulations ondoyantes de la poésie.Brutalement parlant, Le tort du soldat traite de la fuite d’un criminel de guerre nazi dont le secret risque d’être percé par « eux », les innommables dont il a collaboré activement à l’extermination physique, sans se douter de cela que leur secret à eux le contaminerait après leur mort, l’obséderait et le pousserait finalement à en finir de la plus vulgaire façon. 

    3.Degrés du secret

    Comme il en va de l’oignon, l’objet du secret se découvre par couches successives, et c’est ainsi par exemple qu’un enfant, au prénom d’Erri, a découvert les premiers secrets de la langue napolitaine et que, quelques décennies plus tard, l’écrivain De Luca s’est senti attiré par les secrets de la langue yiddish.  Ainsi note-t-il au début de ce récit : « Le yiddish ressemble à mon napolitain, deux langues de grande foule dans des espaces étroits. »

    Et d’étendre la comparaisons plus précisément : « Elles sont donc rapides, composées de mots apocopés, capables de se faire de la place au milieu des cris. Elles ont la mêmequantité de mendiants et de superstitions. Elles sont expertes en misères, émigrations et théâtres. Elles utiisent des proverbes identiques et railleurs : « Mieuxvaut apprendre le métier de barbier sur le visage des autres ». Elles disent du progrès : « Un coup de pied dans le derrière est aussi un pas en avant ».

    Les secrets de la langue populaire relèvent de l’exercice aéré par la rue, mais un bon génie parent y circule qui, dans le yidddish, se déplace de droite à gauche.  Or e premier narrateur du récit, l’auteur en personne, le suit volontiers, devenu même si ferré en yiddish qu’un éditeur américain lui propose de traduire un choix de nouvelles d’Israel Joshua Singer, frère méconnu du Nobel de littérature Isaac Bashevis Singer dont Erri De Luca a déjà traduit La Famille Mushkat.

    Quant à la seconde narratrice, c’est au langage du déni et du mensonge qu’elle a d’abord été confrontée, jusqu’au moment où sa mère, qui lui a fait croire longtemps que son père avait disparu et qu’elle vivait avec son grand-père, lui révèle que celui-ci est bel et bien son paternel, criminel de guerre recherché depuis des années.

    Ainsi l’oignon commence-t-il de livrer ses secrets et ses vérités toutes nues, au figuré et au propre. Sur les lieux d’Auschwitz, où l’auteur est de passage. Puis à Vienne, lorsque la fille du criminel de guerre prend sur elle de poser nue devant les étudiants de l’Académie des beaux-arts, sans leur livrer rien de sn intimité secrète.

    3. Transits secrets

    Même s’il n’a pas recours au vers ou à la machine à coudre des rimes rythmées, Erri De Luca est essentiellement un poète, tant par sa façon de manier l’élision ou l’allusion, l’image et la cristallisation du sens ou des sentiments, les rapprochements inattendus ou les déportements d’un plan à l’autre ou d’un temps à l’autre.

    En outre, Erri De Luca est un chroniqueur imprégné de l’esprit du conte, un passeur des rives du fait à celles de la fiction.

    Quand, de là-haut sur la montagne, dont il aime le grand air et les découpes de lumière, l’alpiniste lettré De Luca redescend pour se sustenter dans telle auberge des Dolomites, en poursuivant la lecture des nouvelles en yiddish qu’il a accepté de traduire, c’est sans se douter qu’il va y devenir le sujet-objet d’un récit que poursuivra une jeune femme entrée là, lui souriant puis prenant place à la table voisine, suivie par un vieillard immédiatement revêche, visiblement son père.

    4. Secrets de femme

    On sait que la femme est un être (si, si) dotée de parole, mais il y a plus : ses antennes sensibles (la fameuse intuition typiquement féminine, n’est-ce pas) et sensorielles, à fleur de peau et bien plus encore, en font, même petite, la complice privilégiée des êtres limités en matière d’expression verbale, tels, entre autres, les sourds et muets.

    Or c’est avec l’un d’eux, bien avant d’apprendre que son père est un génocidaire traqué, que la narratrice entretient une relation de peau à peau dans les eaux lustrales d’Ischia. À relever alors que les pages, dans Le tort du soldat, consacrées au lien sensuel et chaste à la fois qui se noue entre le jeune sourd-muet et la petite fille faisant la planche à fleur d’eau, juste portée par les doigts du garçon, constituent parmi les plus belles de ce récit.

    Un poète, dont la part féminine est ordinairement plus développée que celle d’un criminel de guerre, use lui aussi d’un langage qu’on pourrait dire à fleur de peau (la narratrice rappelle d’ailleurs, au passage, ce que disait Hug von Hofmannstahl à propos de la profondeur de la peau…), et l’on voit aussi ce que cela donne quand ledit poète se mette bonnement dans la peau de la jeune femme.

    Quant à celle-ci, refusant d’emblée de savoir le moindre détail des crimes de son père, n’en résiste que mieux aux essais de justification de celui-ci, comme quoi le « tort du soldat » n’est pas d’avoir consenti à l’horreur, et même de s’y être montré inventif (ce que revendique clairement le vieux bourreau) mais seulement d’avoir été vaincu. 

    5. Le secret des purs

    Ce que découvre le criminel de guerre en fuite, déguisé en facteur viennois et logeant tout près (!) du Centre Wiesenthal, à Vienne, où il délivre le courrier en déformant sa voix, c’est que le tort des nazis a été de perdre beaucoup d’énergie à l’extermination physique de ceux qu’il refuse de nommer, sans chercher à percer le secret de leur âme.

    Ainsi commence-t-il à lire, le soir, tout ce qui touche à la mystique juive, de la Kabbale au Zohar et, plus précisément, à la valeur numérique des lettres hébraïques, qui lui permet (croit-il) de percer à jour un secret décisif.

    Cette passion significative ne saurait troubler, ni moins encore contaminer sa fille, dont la conviction est faite que l’obsession de la pureté raciale, chez les nazis, ressortit à une conception mortifère de ladite pureté, à laquelle elle préfère l’impureté de la vie.

    Pour son père se risquant à l’exégèse, la Shoah était en somme prévue par la kabbale, dont le nom juif (hashoà) a la même valeur que le nom juif de la terre sainte (haàaretz hatova), mettant donc en relation la destruction des juifs et la naissance d’Israël. Où l’on voit, une fois de plus et toutes idéologies confondues, que le discours des « purs » sert à tout justifier.

    6. Le secret d’un poème

    Erri De Luca a traduit traduit du yiddish Le chant du peuple juif assassiné de Yitshok Katzenelson, qui « fut écrit et caché entre les racines d’un arbre dans le camp de concentration de Vittel, nom célèbre en France pour ses eaux mises en bouteilles. Katzenelson versa son chant dans les verres de ces bouteilles, plus de huit cents vers.

    Et de préciser, ensuite, que Katzenelson se trouvait à Vittel après avoir été exfiltré du ghetto de Varsovie avec de faux papiers, pour être arrêté ensuite en France. »

    Et de conclure : « Après la guerre, une femme, une ancienne prisonnière, creuse et récupère dans le camp de Vittel les vers mis en bouteilles par Katzenelson (…) J’ai traduit ces vers car ils sont le sommet littéraire sur la destruction des Juifs d’Europe »

    7. Secrets de l’enfant

    Si la part féminine est évidente chez tout poète ne se réduisant pas à un larbin de l’Etat botté et raidi par le salut au drapeau (le seul artiste tolérable au goût du père de la narratrice), la part enfantine est non moins importante, comme cela se voit à tout moment chez l’auteur de Montedidio.

    La beauté de ce livre, pur de tout sentimentalisme et de tout discours convenu à l’hypocrite façon contemporaine (le typique trémolo accompagnant toute allusion à la Shoah, aussi factice et douteux qu’est odieux le déni), tient à son mélange d’extrême porosité sensible et d’implacable netteté dans la relation des faits, mais aussi de liberté narrative, d’associations inattendues et révélatrices, comme celle d’une paroi de montagne verticale happant le regard vers le ciel et grandissant celui qui aspire à la gravir, opposé à celle d’un flanc noir de paquebot se dressant devant la barque d’un petit pêcheur napolitain et l’écrasant de sa masse.

    Enfin, Le tort du soldat ne saurait livrer tous ses secrets à première lecture. Comme il en irait d’un poème, c’est un texte non pas compliqué mais complexe, à la fois très limpide et très concentré, aussi profond et grave que profondément ouvert.

    Erri De Luca. Le tort du soldat. Traduit de l’italien par DanièleValin. EditionsGalimard, collectinDu monde entier, 88p.

    À déplorer : la jaquette absolument hideuse de l’ouvrage en édition française, ridicule image d’un soldat en plastique genre playmobil, sans le moindre rapport avec le contenu et moins encore l’atmosphère de cet admirable récit.   

     

  • SMS du lendemain

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    … C plus Noël Papy, mais je pense à toi tout le tan, ici dans la mégacité aussi c joli, y a des flocons qui tombe du ciel où que mamie me dit que t’es, hier on a mangé des crêpes mais personne y sait les faire comme toi, j’m pas le nouvel ami de maman qui dit: c plus Noël et le flocon y fond : le con…
    Image : Philip Seelen

  • Liste de Noël

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    …Enfin s’il y a pas là-haut de café crème, Seigneur, si c’est non fumeurs et ni chiens ni chats, s’il y a pas de juke-box avec Gracias a la vida ou n’importe quoi de Brassens ou de Brel ou de Bashung ou de Neil Young ou de Bob Dylan ou de Lady Day ou de Ludwig Van ou d'Amadeus ou de Puccini ou de Schubert ou de Purcell ou d'Arvo Pärt, si les romans à l'Index du Grand Inquisiteur le sont toujours, si les petits carnets persos et les câlins du matins sont défendus, s’il y a pas de square ou de bar où rencontrer les poètes des cercles disparus, j'entends: Sappho ou Carson McCullers ou Flannery O'Connor ou Annie Dillard ou Emily Dickinson ou Umberto Saba ou Rainer Maria Rilke ou Dylan Thomas ou Robert Walser ou  Novalis ou Verlaine ou Lorca ou Cavafy ou Juan Carlos Onetti ou Alice Munro et toute la bande qui nous a aidé à supporter ou à maudire ou à aimer le drôle de monde où te voici jeté  - s’il y a pas tout ça, Iéshouah, dans ton Paradis, je te le mets sous le sapin pour plus tard...
    Image : Philip Seelen

  • Ceux qu'on piège

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    Celui qui a pris son pied sans le retirer à temps / Celle qui met le grappin sur le cavaleur / Ceux qui craquent autour du berceau / Celui qui clame aux autres camionneurs qu’être père c’est super / Celle qui l’envoie faire des courses avec la liste adéquate/ Ceux qui se sentent soudain des ailes coupées / Celui qui dispose les petits pots aux emplacements indiqués par la mère responsable / Celle qui lui dit qu’il lui faudra encore grandir / Ceux qui félicitent l’heureux père de l’heureux événement / Celui qui a renoncé au surf pour assurer le deuxième biberon / Celle qui recommande à l’heureux père de ne pas réveiller l’Enfant quand il revient du café où elle le laisser aller pour le calmer / Ceux qui dans le métro aérien laissent leur places aux mères qui allaitent / Celui qui écrit un poème sur l’Enfant qui n’en a rien à souder pour le moment / Celle qui demande à son conjoint de ne pas parler en rêvant / Ceux qui mettent du lait dans leur vin / Celui qui parle de son fils comme de sa bataille sans s’avouer vaincu / Celle qui se vexe de ce qu’il ose parler des Droits de l’homme alors qu’elle lui demande juste de penser à l’Enfant / Ceux qui paient diverses pensions aux diverses mères de leurs divers enfants qui hériteront  plus tard de leurs diverses dettes  / Celui qui dit ne penser qu’à l’Enfant au risque de froisser la mère sans laquelle il ne serait pas l’heureux père que tous ont félicité / Celle qui lit chez le coiffeur que Jean d’Ormesson considère sa fille comme son meilleur livre / Ceux qui ont connu Jean d’Ormesson enfant dont on sentait déjà qu’il aimerait les femmes et écrirait des livres très lus de celles-ci / Celui qui se lâche sur le divan de la psy spécialisée dans le traitement des heureux pères / Celle qui a cessé d’allaiter Marc-Aymon juste avant son entrée dans les ordres / Ceux qui ont bu l’eau du bain de l’Enfant jusqu’à la lie, etc.      

     

  • Mémoire vive (61)

     

    Numériser 6.jpegSimon Leys à propos de Simenon: "La force de Simenon, c'est d'employer des moyens ordinaires pour créer des effets inoubliables. Sa langue est pauvre et nue (comme le langage de l'inconscient), ce qui fait d'ailleurs de lui le plus universellement traduisible de tous les auteurs - il ne perd rien à passer en esquimau ou en japonais. On serait bien en peine de composer une anthologie de ses meilleures pages: il n'a pas de meilleurs pages, il n'a que de meilleurs romans, dans lesquels tout se tient, sans une seule couture".

     

    °°°

    L’intéressante question se pose, de savoir si celui qui a vécu la guerre en a vu plus que le commun des mortels ? L’idée m’en revient à la lecture d’un recueil d’entretiens avec Olivier Roy, qui pensait, entre vingt et trente ans, qu’il ne comprendrait pas leur pays sans s’être battu aux côtés des Afghans. La guerre est-elle le Réel absolu, comme on le dirait pompeusement aujourd’hui, ou n’est-elle qu’une instance extrême de la réalité confrontée à la violence et à la mort ? Olivier Roy s’en faisait une idée romantique de jeune idéaliste, puis il a vu la saleté et la trivialité de la guerre...

    Pour ma part, je n’en ai humé qu’un fumet éventé, sur les hauts de Dubrovnik, en 1993, dans les ruines de maisons serbes incendiées et couvertes de tags haineux, entre lesquelles erraient quelques enfants, non loin des champs sur lesquels fumaient encore des restes d’herbe brûlées par des obus tirés le matin même des pentes surplombant les lieux. J’étais à moitié ivre, après le repas partagé avec les écrivains du P.E.N-club en leur congrès ; les deux compères journalistes  allemands qui m’avaient amené là-haut me recommandaient de ne pas m’aventurer dans les prés voisins, minés à les en croire ; bref on était au bord de « la guerre » que j’avais ressentie dès notre débarquement à Dubrovnik, dans les regards des jeunes gens et dans les paroles hystériques des débats menés par les Croates - mais la « vraie » guerre est ailleurs, dont je présume que la seule réalité « absolue » est celle d’un assaut ou de tout épisode « à la vie à la mort » vécu au front...

     

    °°°

     

    La question de la responsabilité de l’intellectuel a été posée l’autre jour à Régis Debray, à l’émission radiophonique romande Forum, avant un débat le même soir, à Carouge, avec Jean Ziegler. À la journaliste qui lui demandait en vertu de quelle légitimité les intellectuels s’expriment, Régis Debray a répondu, non sans démagogie, qu’en effet ceux-là n’ont guère plus de légitimité à parler que quiconque, et que lui-même se sent aujourd’hui insulté par ceux qui le rangent au nombre des intellectuels français… 

    images-9.jpegComme s’il était tellement plus que ceux-là, n’est-ce pas ? Comme s’il n’était pas, lui aussi, un intellectuel - et  pourquoi s’en défendre ? Diderot n’était-il pas un intellectuel, de même que Rousseau, quand bien même ils nous parlent aujourd'hui encore en leur qualité de  grands écrivains ? Or Régis Debray peut-il se dire plus qu’un écrivant ?

     

    °°°

    1742553.image.jpegJe vais m’efforcer ces prochains jours de remettre en cause les conclusions de  L’Homme achevé, où Claude Frochaux prétend que tout a été dit et fait: qu’ayant liquidé Dieu et toute transcendance, nous ne pouvons plus créer rien qui  nous dépasse et que nous ne pourrons désormais que ressasser et répéter sans aucune chance d’innover – ce qui est à la fois vrai à certains égards et certainement outré voire faux, mais dire alors en quoi…

    Il y a en effet à prendre et à laisser dans L’Homme achevé, dont je vais m’efforcer de démêler les observations pertinentes et les conclusions péremptoires souvent hâtives, voire irrecevables. 

    À l’auteur qui prétend que l’homme a désormais dominé la nature, j’ai envie d’objecter que cela se tient en théorie mais pas dans les faits et que, surtout, notre espèce est loin d’avoir dominé sa propre nature, à la fois géniale et destructrice, et que de la lutte contre la régression pourraient encore découler maintes œuvres nouvelles.

     

    °°°

    Unknown-12.jpegIl est peu d’essayistes contemporains en matière littéraire et politique, et pratiquement aucun en langue française, dont je me sente aujourd’hui plus proche que de Pierre Ryckmans, alias Simon Leys, hélas décédé en août dernier. De fait,chaque page que je lis ou relis de lui, comme ces jours les essais de L’ange et le cachalot, me captivent à la fois par leur substance, la liberté de ton de l’auteur et sa voix, plus encore par sa hauteur de vue sans condescendance et son ouverture aux cultures les plus diverses. Ainsi est-il aussi à l’aise en évoquant les œuvres de Stevenson ou de Simenon, de Michaux ou de D.H. Lawrence, de Gide ou de Victor Hugo, qu’en parlant de Confucius ou du Grand Timonier, d’Orwell confronté à l’horreur de la politique  ou de Malraux le mythomane accommodant l’Histoire à sa sauce perso.

     

    Unknown-13.jpegJe retrouve assez exactement, à travers les critiques formulées par Simon Leys à propos des œuvres et des postures de l’homme à la mèche rebelle et aux tics affreux, autant que dans sa reconnaissance du génie singulier de ce grand fou, tout ceque j’ai éprouvé en observant le personnage par médias interposés (son inénarrable hommage funèbre à Le Corbusier, entre tant d’autres exemples) ou en lisant  La condition humaine et L’Espoir, avant les Antimémoires et le Musée imaginaire   dont je suis content de constater que SimonLeys, comme souvent je l’ai pensé, n’y voit qu’un pillage de l’immense Elie Faure jamais cité par ailleurs…  

     

    S’agissant du personnage de légende qui a fait rêver peu ou prou les jeunes gens de notre génération, point aussi frelaté sans doute que son clone BHL, Simon Leys ne lui passe rien quant aux faits historiques maquillés, qu’il s’agisse de la révolution chinoise ou de la guerre d’Espagne, sans oublier la libération de Paris qui nous vaut une évocation tordante de sa rencontre avec Hemingway. 

     

    Comme l’ont avéré divers biographes sérieux, et parfois en phase sympathique avec leur sujet, le récit que fait Malraux de sa rencontre avec Mao (moins d’une demi-heure avant de se faire poliment éconduire, alors qu’il parle d’une sorte de dialogue au sommet), relève du même type d’affabulation gonflée que ses hauts faits en Espagne, que les témoignage de George Orwell ou d’Arthur Koestler ramènent à leur piètre dimension.  En ce qui concerne les œuvres de Malraux, Simon Leys cite les jugemenst carabinés de grands contemporains de Malraux, à prendre évidemment avec un grain de sel. 

    Nabokov4.JPGAinsi de Vladimir Nabokov, par ailleurs connu pour la fréquente injustice de ses jugements (un Gore Vidal a justement dégommé le prof par trop pontifiant réduisant par exemple Faulkner à du pop corn), mais dont une métaphore ferroviaire vaut la citation : «Depuis l’enfance, je me souviens d’une inscription en lettres d’or qui me fascinait : Compagnie internationale des Wagons-lits et des Grands Express européens. L’œuvre de Malraux relève de la Compagnie internationale des Grands Clichés ». 

    Ou Jean-Paul Sartre : « Malraux a du style. Mais ce n’est pas le bon ». Ou encore à propos de La condition humaine, déclarant à Simone de Beauvoir que la chose est « entachée de passages ridicules »et d’autres « mortellement ennuyeux ».

    À la décharge de Malraux, après avoir constaté que « notre âge aura été jusqu’au bout celui de la Frime et de l’Amnésie », Simon Leys reconnaît à l’écrivain « du génie », non sans bémol cruel : « Mais le génie de quoi exactement ? On ne sait pas trop ».

    Relevant enfin la fascination prodigieuse exercée par André Malraux sur tous ceux qui l’ont approché, à commencer par les femmes, - dont la première fut particulièrement malmenée quoique consentante -, Simon Leys constate que l’illustre ministre de Charles de Gaulle, pas plus dupe  que d’autres (« Bah, Malraux est fou, mais il amuse le Général »), avait au moins pour lui ceci : il « pouvait être visionnaire et ridicule, héroïque et obscur – il ne fut jamais médiocre ».  

            

    Et pour conclure en semblables nuances : «  Aujourd’hui, il est difficile de le relire à froid : ses écrits nous paraissent pompeux, confus, creux, obscurs et verbeux. Mais chaque fois que nous sommes remis en présence de sa personne (…) quelque chose de sa magie légendaire opère ». Parangon du modèle romantique d’une jeunesse idéaliste en mal d’action directe, Malraux reste, pour le meilleur, une « icône » historique avant la lettre, bientôt singée, pour le pire - ses tics devenant grimaces médiatiques et parodie au carré -, par un BHL dûment fessé, ailleurs, pour sa Chine fantasmée à lui, par le même intraitable SimonLeys.  

     

    °°°

    En poursuivant ma lecture des Misérables, je suis touché par le récit des premières tribulations de Jean Valjean, « criminel » par misère, condamné par une justice de classe sans pitié pour le vol d’un pain. Et dans la foulée je note ceci qui m’amuse pour l’expression régionaliste de « bonne amie » relancée par Hugo: « Sa jeunesse se dépensait images-31.jpegainsi dans un travail rude et mal payé. On ne lui avait jamais connu de « bonne amie » dans le pays. Il n’avait pas eu le temps d’être amoureux ».

     

    °°°

     

    Même tant d’années après, la série américaine du début des années 2000, Six Feet under, m’a tout de suite intéressé par la qualité d’empathie de son observation, sa justesse de ton et son humour souvent grinçant. Cette histoire d’entrepreneurs de pompes funèbres californiens m’a rappelé l’irrésistible roman d’Evelyn Waugh, Le cher disparu, et la frise des personnages, à la fois typés et surprenants, parfois même émouvants, qui se déploie dans la filiation d’un Carver, me rappelle aussi les Short cuts que Robert Altman à tirés des nouvelles de celui-là. De surcroît, ces tranches de vie ne manquent de  nous renvoyer à maints épisodes de nos propres vies… 

    °°°

    Plus j’avance dans la lecture des Misérables et plus je suis impressionné par la double qualité éthique et poétique de ce livre, à commencer par la saisissante  introduction  consacrée au « juste » évêque Bienvenu, type du vieil homme de cœur combien différent des ordinaires princes del’Eglise, et qui nous plonge ensuite au cœur de la déréliction avec le double péché de Jean Valjean, lequel trahit son hôte charitable et piétine un ado innocent avant de prendre conscience de son abjection. Grandiose passage que celui des larmes purificatrices qui lui viennent après son ignoble comportement à l’égard du petit Gervais, où l’on sent passer le souffle de Satan avec un accent à la Bernanos.

     

    °°°

    220px-BALL_Allan-24x30-2008.jpgIl y a, dans la vision de la société et des gens que module Six Feet under, c’est à savoir plus précisément Alan Ball, dont j’avais déjà aimé sa fresque d’American Beauty, quelque chose d’assez proche de l’observation sociale et psychologique d‘Alice Munro, avec une acuité non conformiste et une bienveillance comparables.       

     

     

    Aux Thermes d’Ovronnaz, ce dimanche 14 décembre. – Nous sommes arrivés ce midi en ces lieux de bien-être planifié, où nous allons passer une semaine entre baignades, balades, lecture et, pour moi, ce que je pourrai d’écriture.  Je me trouve toujours un peu mal l’aise en ces lieux de wellness, mais nous sommes là pour faire plaisir à nos enfants qui nous ont fait ce cadeau, Lady L.s’y trouve bien et je ne vais pas faire mon difficile; il y a pire sort en ce bas monde, n’est-il pas ?

    °°°     

    J’ai commencé ce soir à regarder la série israélienne Hatufim, consacrée au retour au pays de deux prisonniers de guerre retenus dix-sept ans au Liban, où ils ont été coupés du monde et torturés. Cela part un peu à l’américaine, sur une cadence frénétique et avec des personnages par trop caricaturaux à mon goût (la lycéenne cynique qui n’en a rien à fiche de revoir son père, etc.) mais on sent que la chose va se nuancer et s’étoffer, ou du moins je l’espère...

    images-5.jpegCe qui est sûr, en attendant, c’est qu’on est loin de la perception fine non convenue  et de la narration très variée et constamment adéquate de Six Feet under, quimultiplie les observations grinçantes sur la société contemporaine, avec une série de grands thèmes récurrents (l’individu devant la mort, la solitude, l’évolution des mœurs, le choc des générations ou des cultures, la jobardise des intellos, etc.) qui s’incarnent par le truchement de personnages plus attachants les uns que les autres.

    °°°

    Aux Sources d’Ovronnaz, ce jeudi 18 décembre.– Comme il faisait ce matin un temps exécrable, nous avons décidé de pousser une pointe jusqu’à la fondation Gianadda pour y voir la nouvelle exposition consacrée, notamment, à trois grands noms de la peinture suisse, à savoir Albert Anker, Ferdinand Hodler et Félix Vallotton. 

     

    Unknown-14.jpegOr je me réjouissais de me replonger dans les couleurs et les visions de Vallotton et plus encore d’Hodler, sans penser que l’exposition serait d’une telle qualité, avec pareille quantité de réelles merveilles. Des Hodler et des Vallotton jamais vus, quelques Anker touchants chipés à Blocher, mais aussi des choses plus anciennes et non moins étonnantes (de Böcklin et Füssli)  ou de grands artistes moins connus que le trio fameux (Cuno Amiet, Giovanni Giacometti, Segantini ou « notre » Bocion), toutes issues d’une prodigieuse collection encore ignorée du public, rassemblée par un seul mécène du nom de Bruno Stefanini à l’enseigne de sa Fondation pour l’art, la culture et l’histoire.  

    À la lecture du catalogue de l’expo, j’ai découvert le non moins sidérant personnage de ce nonagénaire fils d’ouvrier italien devenu l’égal des plus grands collectionneurs helvétiques à la Oskar Reinart, qui a consacré sa fortune  de ponte de l’immobilier à l’acquisition de tableaux et de sculptures (plus de 8000 pièces, avec une attention particulière à la genèse des oeuvres et à leur évolution dans le temps), d’objets d’intérêt historique de toute sorte (une fameuse collection d’arbalètes, un cristal géant de 15 millions d’années, et le château de Grandson…) entre autres pièces rassemblées dans le bon vieil esprit de la « défense spirituelle » helvétique. 

    Réellement anachronique – et cela me ravit au moment où la bourgeoisie snob ne jure que par un fumiste cynique à la Jeff Koons -, Bruno Stefanini relève de la race des « sauveteurs », dont la collection dépasse l’intérêt personnel lucratif pour constituer un legs commun à venir. Peu soucieux de publicité ou de gloriole, il a rassemblé ce qui représentera « la plus vaste collection d’œuvres d’art et d’objets historique jamais réunie dans notre pays », dont l’inventaire reste à parachever. Or ce qui frappe, dans l’immédiat, c’est la qualité particulière des œuvres présentées ces jours chez Gianadda, qui signale un vrai regard.  

    °°°

    images-2.jpegJean Clair : « Le silence a disparu. La musique aussi. Dans les boutiques, les restaurants et les taxis, l’agression sonore ne cesse plus. Pulsation répétitive,  vulgaire, violente, grésillements et stridences d’un moteur dont les pistons ne faibliraient jamais ».

     

    Tout à fait ça, et pourtant je sais, moi, où trouver du silence encore, et des clairières. Tout n’est pas foutu : mais non…

  • Au profond Aujourd'hui

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    Un maître livre pour 2015, du plus stimulant des penseurs actuels du multimonde: Tu dois changer ta vie, de Peter Sloterdijk.

     

    « Tu dois changer ta vie ! » La voix que Rilke entendit au Louvre émanant d’un torse antique s’est détachée aujourd’hui de son origine. En l’espace d’un siècle elle s’est amplifiée, mieux, elle est devenue l’impératif absolu qui résonne autour du globe. C’est indéniable : l’unique préoccupation dans le monde actuel est la compréhension croissante du fait que cela ne peut pas continuer ainsi. Et c’est la verticalité, opposée à l’horizontalité de la circulation matérialiste du système capitaliste, qui est le véritable défi. Pour sortir de la crise, l’homme doit se grandir. Seulement en haut, il n’y a aucun dieu, aucune métaphysique qui peut nous aider. 

     

    Nous devons nous sauver nous-mêmes en devenant, par des exercices d’ascèse, par l’entraînement assidu des muscles du cerveau et du corps, par des disciplines artistiques que nous nous imposons, davantage maîtres de notre destin. La visée est un développement spirituel et personnel, afin d’inaugurer un nouveau cycle de comportements responsables. Pour survivre dignement, l’élaboration d’un système d’immunologie s’impose de plus en plus : un bouclier de protection pour l’individu, l’humanité, la terre et l’environnement technique. L’être humain est appelé à se débarrasser des fatalités et résignations réductrices, en se formant par lui-même, pour un autre mode d’existence. Tu dois changer ta vie propose, à travers la lecture de textes, un panorama des exercices requis pour être un homme et

    le rester. Bienvenue dans le fitness center de la pensée du maître Peter Sloterdijk qui fait passer la pilule du dur labeur de l’exercice permanent (la rigueur) par l’invention abondante et jubilatoire des concepts. Une réponse à la crise : au lieu d’attendre un miracle (divin), il faut que chacun,l’individu, le collectif, s’efforce de changer sa vie. Seul un exercice permanent peut (r)établir la dignité humaine.

  • Visions de Robert Indermaur

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    1.

             Ce qui m’a frappé d’emblée chez Robert Indermaur est sa vision. Cela me semble l’essentiel chez lui, dont le regard touche à la fois au fantastique social le plus aigu et à une poésie plastique me rappelant à la fois Goya, Varlin et Fellini. Il y a chez lui, comme chez ce dernier, de l’illustrateur, au meilleur sens du terme.

    3119773102.jpgSa remarquable virtuosité pourrait ramener son expression, en surface, aux dimensions de la (meilleure) bande dessinée, mais un élément plus fondamental, une force plus ,sourde, l’émanation  d’un sentiment du monde cohérent et profond habitent ses visions et les irradient, pour ainsi dire, entre à-pics vertigineux et scènes de la vie ordinaire. Une espèce de panique hante les représentations de People’s Park, dont les foules hagardes se hâtent on ne sait vers quoi, semblant errer ou se rencontrant au bord de quels gouffres – très hautes falaises de très hauts buildings de la très grande ville-monde -, puis s’apaisent et s’humanisent dès lors que le regard de l’Artiste s’en rapproche et les détaille. De la masse se détachent alors des gens, qui ont autant de visages. 

     

             3076508426.jpgD’un autre point de vue, qu’on pourrait dire moral, ou même affectif, me frappe alors,  précisément  par le détail, l’humanité du regard de RobertI ndermaur, frotté de tendresse. Rien chez lui de morbide ou d’un parti catastrophiste poussant tout au noir, comme si souvent aujourd’hui à grand renfort d’images apocalyptiques. S’il y a de la catastrophe dans les visions de Robert Indermaur, c’est que la catastrophe est bel est bien une composante majeure du XXe siècle et des lendemains du 11 septembre 2001, mais l’Apocalypse est autre chose.1924081163.jpg

     

             Le parc humain de Robert Indermaur relève à la fois de l’inventaire et du Magic Circus, où son imagination visuelle proliférante le dispute à une sorte de remémoration réaliste, onirique et poétique qui appelle, de notre part, un montage personnel.

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             Le cadrage et le montage, autant que les accessoires, les masques et tout un décorum où les jeux de la couleur sont également décisifs, ajoutent ce qu’on pourrait dire le climat d’étrangeté, proche parfois de l’angoisse, et la tonalité tout à fait particulière, tour à tour lyrique et comique, des visions de Robert Indermaur, leur mélange d’effroi et de féerie ressaisissant le mélange d’horreur et de splendeur de notre drôle de monde.

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  • Ceux qui vivant verront

     

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    Celui qui se demande ce qu’il y a sous l’Apparence et qui s’entend répondre par Monsieur Paul : « Rien peut-être. Peut-être tout ». / Celle qui joint les deux bouts de ses mains ouvertes / Ceux qui mettront une vie à tenter de s’exprimer un peu mieux / Celui qui aime le œuvres réalisant « de la nuit qui rôde, de la nuit qui tâtonne » / Celle qui ouvrant sa fenêtre voit « les plus beaux Poussin, les plus beaux Monet du monde » / Ceux qui devant la nature restent baba / Celui qui ne travaille que par plaisir ou plus exactement n’a de plaisir qu’à travailler / Celles qu’encouragent (noter le mot rage) les fins de non recevoir / Ceux qui en prennent leur parti pris / Celui qui trouve au concept de subversion un tour obsolète voire ringard à proportion de son acclimatation hypocrite par les milieux de la politique culturelle / Celle qui refuse de se rendre à la Biennale des néoplastes déprimés / Ceux qui se disent désorientés genre Obama au hammam des Inuits / Celui qui exerce sa virtuosité  dans le discours vague à conclusions imprécises / Celle qui se réclame des Lumières dans l’ombre de son père pasteur / Ceux qui ne citent pas leurs sources aux nostalgiques de Vichy / Celui qui laisse un message sur le répondeur de Dieu branché Cloud / Celle qui aime raser les nouvelle nonnes en sifflotant / Ceux qui fantasment sur Miss Météo même quand il pleut dans leur cave à charbon / Celui qui défie Dieu le fisc / Celle qui est revenue à elle après s’être (vainement) offerte à Lui / Ceux qui ont frappé à la bonne porte et sont entrés sans problème comme quoi tout arrive même aux témoins de Genova /  Celui qui se fait cuisiner vegan facile par la police locale / Celle qui n’a pas moufté devant le Mufti / Ceux qui votent pour une rallonge de vie low cost / Celui qui se sentant ressusciter fait le mort / Celle qui se la joue fille facile en pleine partie de croquet/  Ceux qui sur le divan révèlent leur complexe des dupes   

     

     (Cette liste a été établie dans les marges du recueil de notes de Paul Cézanne intitulé « Je vous dois la vérité en peinture et je vous la dirai », paru en 2003 à La Martinière)

     

  • Dune

    10245412_10203977306899872_1376158147990268425_n[1].jpgDe toute évidence il s’agit là d’une planète aux mystères insondables, dont la recherche des trésors cachés nécessitera des préliminaires et du doigté, en aucun cas ne vous laissez abuser par ses dehors de plaine languide : nous sommes en présence d’une Nature éruptive, éminemment sensible aux fluences lunaires non moins qu’imprévisible en ses sautes d'humeurs fluides…

  • Malraux allumé, BHL fessé

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    À propos de deux articles du très regretté  Simon Leys, sur Malraux et sur Bernard-Henri Lévy.

     

    Il est peu d’essayistes contemporains en matière littéraire et politique, et pratiquement aucun en langue française, dont je me sente aujourd’hui plus proche que de Pierre Ryckmans, alias Simon Leys, hélas décédé en août dernier. 

     

    De fait, chaque page que je lis ou relis de lui, comme ces jours les essais de L’ange et le cachalot, me captivent à la fois par leur substance, la liberté de ton de l’auteur et sa voix, plus encore par sa hauteur de vue sans condescendance et son ouverture aux cultures les plus diverses. Ainsi est-il aussi à l’aise en évoquant les œuvres de Stevenson ou de Simenon, de Michaux ou de D.H. Lawrence, de Gide ou de Victor Hugo, qu’en parlant de Confucius ou du Grand Timonier, d’Orwell confronté à l’horreur de la politique  ou de Malraux le mythomane accommodant l’Histoire à sa sauce perso.

     

    Je retrouve assez exactement, à travers les critiques formulées par Simon Leys à propos des œuvres et des postures de l’homme à la mèche rebelle et aux tics affreux, autant que dans sa reconnaissance du génie singulier de ce grand fou, tout ce que j’ai éprouvé en observant le personnage par médias interposés (son inénarrable hommage funèbre à Le Corbusier, entre tant d’autres exemples) ou en lisant  La Condition humaine et L’Espoir, avant les Antimémoires et le Musée imaginaire   dont je suis content de constater que Simon Leys, comme souvent je l’ai pensé, n’y voit qu’un pillage de l’immense Elie Faure jamais cité par ailleurs

     

    Unknown-13.jpegS’agissant du personnage de légende qui a fait rêver peu ou prou les jeunes gens de notre génération, point aussi frelaté sans doute que son clone BHL, Simon Leys ne lui passe rien quant aux faits historiques maquillés, qu’il s’agisse de la révolution chinoise ou de la guerre d’Espagne, sans oublier la libération de Paris qui nous vaut une évocation tordante de sa rencontre avec Hemingway. 

     

    Comme l’ont avéré divers biographes sérieux, et parfois en phase sympathique avec leur sujet, le récit  que fait Malraux de sa rencontre avec Mao (moins d’une demi-heure avant de se faire poliment éconduire, alors qu’il parle d’une sorte de long dialogue au sommet), relève du même type d’affabulation gonflée que ses hauts faits en Espagne, que les témoignage de George Orwell ou d’Arthur Koestler ramènent à leur piètre dimension. 

     

    En ce qui concerne les œuvres de Malraux, Simon Leys cite les jugements carabinés de grands contemporains de Malraux, à prendre évidemment avec un grain de sel.

     

    Ainsi de Vladimir Nabokov, par ailleurs connu pour la fréquente injustice de ses jugements (un Gore Vidal a justement dégommé le prof par trop pontifiant réduisant par exemple Faulknerà du pop corn), mais dont une métaphore ferroviaire vaut la citation :«Depuis l’enfance, je me souviens d’une inscription en lettres d’or qui me fascinait : Compagnie internationaledes Wagons-lits et des Grands Express européens. L’œuvre de Malraux relève de la Compagnie internationale des Grands Clichés »...

     

    Ou Jean-Paul Sartre :« Malraux a du style. Mais ce n’est pas le bon ». Ou encore  à propos de La condition humaine, déclarant à Simone de Beauvoir que la chose est « entachée de passages ridicules » et d’autres « mortellement ennuyeux ».

     

    À la décharge de Malraux, après avoir constaté que « notre âge aura été jusqu’au bout celui de la Frime et de l’Amnésie », Simon Leys reconnaît à l’écrivain « du génie », non san bémol cruel : « Mais le génie de quoi exactement ? On ne sait pas trop ».

     

    Relevant enfin la fascination prodigieuse exercée par André Malraux sur tous ceux qui l’ont approché, à commencer par les femmes, - dont la première fut particulièrement malmenée quoique consentante -, Simon Leys constate que l’illustre ministre de Charles de Gaulle, pas plus dupe  que d’autres (« Bah, Malraux est fou, mais il amuse le Général »), avait au moins pour lui ceci : il « pouvait être visionnaire et ridicule, héroïque et obscur – il ne fut jamais médiocre ».  

             

    Et pour conclure en semblables nuances : « Aujourd’hui, il est difficile de le relire à froid : ses écrits nous paraissent pompeux, confus, creux, obscurs et verbeux. Mais chaque fois que nous sommes remis en présence de sa persionne (…) quelque chose de sa magie légendaire opère ».

     

    images-10.jpegParangon du modèle romantique d’une jeunesse idéaliste en mal d’action directe, Malraux reste, pour le meilleur, une « icône » historique avant la lettre, bientôt singée, pour le pire - ses tics devenant grimaces médiatiques et parodie au carré -, par un BHL dûment fessé, ailleurs, pour sa Chine fantasmée à lui, par le même admirable non moins qu'intraitable Simon Leys.  

     

    Simon Leys. L’ange et le cachalot. Seuil, 1998. Réédité en poche.

     

    Simon Leys contre BHL : dans les Ecrits sur la Chine, Une excursion en Haute Platitude. Bouquins, Robert Laffont, 2012. 

  • Ceux qui sont du métier

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    Celui qui relit de l'Annie Ernaux pour donner la touche éthique à son roman socialement orienté / Celle qui dit qu'elle écrit comme Colette sans préciser laquelle / Ceux qui se rappellent que Gide n'avait pas vendu cent exemplaires des Nourritures terrestres après une année et en tirent un regain de courage / Celui qui affirme que son écriture est une dure lutte entre la méfiance et la confiance sans préciser que parfois c'est le contraire / Celle qui confie à Michel Drucker qu'après avoir été en crise elle est maintenant à un tournant /  Ceux qui prétendent que c'est leurs personnages qui commandent même quand ça la fout mal /  Celui qui a déjà trouvé le sujet de son premier roman mais pas encore le verbe ni le complément / Celle qui se sent proche d’entrer en « ascèse de création » / Ceux qui préparent leur « nouvelle campagne d’écriture » / Celui qui n’a pas de cancer à raconter mais une cousine castratrice et des collègues jaloux au Lycée Malraux / Celle qui ayant lu le dernier Gavalda s’exclame : « Et pourquoi pas moi ?! » / Ceux qui se lancent dans une intrigue échangiste avec les nouveaux voisins qu’ils développeront à quatre mains sur le papier genre sit com / Celui qui affirme que les concepts de fond et de forme sont obsolètes et ne jure plus que par le signifiant et le signifié dans les bars à cul où il trouve son inspiration postmoderne / Celle à qui sa mère a interdit de faire allusion à son père dans son roman trash sauf si elle change les prénoms / Ceux qui ont passé du syndrome de la feuille blanche à celui de la feuille morte /Celui qui a déjà prévu toutes ses réponses à François Busnel / Celle qui a trop à dire pour ne pas alerter son entourage de la Cité des Bleuets / Ceux qui estiment qu’un roman sera la meilleure relance de leur succès au karaoké et un plus au niveau de leur estime de soi / Celui qui a rodé son sujet en atelier et va le creuser à Capri / Celle qui a fait l’acquisition d’un IMac à écran 27 pouces pour que son roman explose / Ceux qui croient à la réincarnation du roman animalier / Celui qui est à la masse depuis que sa protagoniste Maud-Adrienne n’en fait qu’à sa tête / Celle qui se dit « sur la ligne » de Christine Angot en plus femen / Ceux qui ont fondé une assoce de jeunes romancières et romanciers afin d’échanger à tous point de vue et de faire front contre la critique établie des plus de 27 ans / Celui qui a lu tout Balzac et en reste au Chef-d’œuvre inconnu / Celle qui se cherche un agent performant / Ceux qui seront de la Grande Offensive de septembre / Celui qui estime qu’avec un roman de 2666 pages il peut faire aussi bien sinon mieux que Roberto Bolano ce Latino surestimé en Allemagne / Celle qui va river son clou à Jean-Patrick ça c’est sûr /  Ceux qui considèrent que le public ne mérite pas leur deuxième roman au vu du piètre accueil qu’il a réservé au premier / Celui qui a passé du roman à la nouvelle sans renoncer au Goncourt à long terme / Celle qui a intitulé Le Mystère d’Angkor son mélo minimaliste « à la Duras » qui se passe entièrement dans une chambre d’hôtel de Vesoul dont le seul ornement est un vieux chromo des fameux temples visiblement découpé dans un illustré des années 1920-30 avant d’être mis sous verre par quelque main inconnue – là gisant le mystère à la Modiano / Ceux qui évitent de surligner le sous-texte de leur roman fonctionnant sur le non-dit du pulsionnel, etc.
     
     



  • Marie et le gâte-sauce

     

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    Unknown-6.jpegMarie-Heurtin-VF_reference.pngÀ propos de Marie Heurtin, film de Jean-Pierre Améris de la meilleure intention et d'évidente qualité. Mais encore ?

     

    Ma première impression, en sortant l’autre soir de la projection de Marie Heurtin, était d’avoir vu un beau film pur et doux abordant, avec grand soin de véracité documentaire autant que d’organisation esthétique, l’histoire assez exemplaire  de la prise en charge sacrificielle, par une religieuse gravement atteinte dans sa propre santé, d’une jeune sauvageonne doublement affligée de surdité complète et de cécité, dont les parents ne savaient trop que faire pour son développement, jusqu’au moment où une certaine sœur Marguerite, attachée à une institution religieuse accueillant les enfants sourds et muets, parvienne à convaincre la mère supérieure, d’abord opposée à cela, de s’en occuper personnellement.

     

    Comment ne pas être touché par une telle histoire ? Comment ne pas s’incliner devant une réalisation aussi probe d’apparence, d’une pureté quasi janséniste, sans une once de la critique systématique qui doit aujourd’hui frapper toute évocation d’une institution catholique ? Comment ne pas louer une œuvre d’aussi bonne intention ne montrant que de belles personnes ?

     

    Or, à me rappeler ce film dont j’ai bientôt constaté qu’il ne m’avait guère marqué en profondeur, j’en suis venu à me demander ce qui, tout de même, m’avait manqué là-dedans ?

     

    Comment dire ? Peut-être quelque chose de physique en premier lieu ? Peut-être un manque de chair ? Peut-être un manque d’odeur, de fruit et de bête, comme on dit ? Ou peut-être un manque de défauts ? Peut-être un manque de folie ? Peut-être trop bien repassées ces jolies blouses bleues des pensionnaires des Filles de la Sagesse ? Peut-être top bien peigné tout ça ?

     

    Je n’aime guère, s’agissant d’un ouvrage de si bonne intention, dans lequel le réalisateur et les interprètes ont sûrement mis le meilleur d’eux-même, jouer le gâte-sauce. 

     

    Mais tout de même : m'a manqué de ressentir vraiment, en premier lieu, la terrifiante condition de Marie enfermée dans son cachot de nuit et de silence. M'a manqué, dans l’évolution de son apprentissage, même décrit avec application (la longue et un peu fastidieuse relation de son acquisition du premier mot-concept de couteau), autant que dans les réactions de sœur Marguerite et des autres pensionnaires, de ressentir vraiment les hauts et les bas  vécus durant ces années par Marie et son entourage, tout le rugueux, le réel chancelant, les suprises (aucune surprise réelle dans tout le film), bref le souffle de la vie dans ce tableau par trop cadré et par trop parfait… 



  • Au-delà des stéréotypes

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    Eléments de réflexion sur la première saison de Broadchurch. Sur les zones sensibles des amitiés adolescentes ou immatures, de la pédophilie, du bouc émissaire et des pulsions non prévues par le Règlement... 

     

    Resongeant à la conclusion non verrouillée, dans le sens du moralement correct, de Broadchurch, je me dis que la réflexion finale du flic, à propos du meurtrier finalement découvert (un homme au-dessus de tout soupçon qui a étranglé un ado pour ainsi dire « par amour »), autant que l’ensemble des composantes psychologiques et sociales de l’histoire, dénotent un niveau d’observation et de compréhension qui méritent le respect.   

    Le noyau du drame relève en somme de ce qu’on appelait les amitiés particulières, à l’époque semblant aujourd’hui antédiluvienne d’un Roger Peyrefitte, qui font aujourd’hui figure à la fois vieillote et paradoxalement plus suspecte que naguère. 

    Un garçon ado peut-il serrer un autre ado garçon dans ses bras, comme peut-être l’y pousserait un élan affectif pas forcément sexuel ? Un père peut-il serrer dans ses bras son fils sans passer pour un homo, comme illico certains critiques l’ont pointé dans le  magnifique Père et fils d’Alexandre Sokourov ? Le même père est-il forcément un pervers s’il éprouve le besoin de serrer dans ses bras le meilleur pote de son fils de 11 ans ? Ces questions, aujourd’hui plus qu’hier, contrairement à ce que l’on croit, sont sous étroite surveillance sociale, et pour des raisons qu’on peut justifier ou discuter. 

    Unknown-7.jpegÀ la fin de Broadchurch, on comprend qu’un ado s’est senti trahi par son meilleur ami qui lui a dit en avoir « trouvé un autre », sans savoir évidemment qui était l’autre. On ne saura rien du détail de cette amitié, possiblement dénuée de toute connotation sexuelle, mais là n’est même pas l’important; d’ailleurs les voies de l’affectivité et de la sensualité, surtout à l’adolescence, sont souvent imprévisibles voire impénétrables. 

     

    Ce qu’on découvre immédiatement, en revanche, c’est le fol empressement avec lequel Tom, apprenant la mort de Danny, détruit tous leurs messages informatiques entachés de haine-amour. Ensuite, où ça se corse évidemment, c’est  que l’ « autre » est le père de Tom lui-même, qui s’est attaché à Danny au point de le payer pour le serrer dans ses bras, probablement sans plus. Joe, ledit père, jurera ainsi ses grands dieux de n’avoir pas « touché » Danny, juste serré dans ses bras. N’empêche que tout bascule au moment où Danny, qui s’est prêté un moment au jeu, en a marre de cette situation et se cabre, affolant alors l’adulte qui l’étrangle en somme « par passion».

     

    images-29.jpegCe qui m’intéresse là-dedans est la réflexion collective (producteurs, scénaristes, réalisateurs) qui aboutit à la présentation de ce drame, finalement très riche en composantes contradictoires, aboutissant à un constat nuancée du capitaine Alex Harry, lequel conclut sans moraliser une seconde en pointant les zones obscures, voire insondables, de la nature humaine.

     

    Au cours de son enquête, il a vu une partie de la communauté (les mecs « qui en ont », notamment) se déchaîner contre un vieil homme jadis condamné pour abus sexuel. Tout de suite, sans rien en savoir, celui-ci est assimilé à des actes pédophiles.  Or la vérité est que cet homme avait une liaison avec une élève  de pas tout à fait seize ans, et qu’il a payé « pour l’exemple ». Cette fois, il fera le bouc émissaire idéal dans la crise mimétique du bled, mais son suicide ne sera pris comme un aveu que par les imbéciles.

     

    Dicker10.jpgCeux qui méprisent les séries télévisées (comme cela m’est arrivé) pour leur  vision stéréotypée de la réalité, feraient bien d’y aller voir de plus près. À cet égard, Broadchurch me semble un bon indicateur du niveau de compréhension et d’expression de multiples aspects de nos sociétés évoluées, rompant avec  les simplifications primaires en dépit d’indéniables stéréotypes, dont témoigne un genre discrédité par nombre de gardiens du temple de la Culture. 

     

    On l'a vu en version plutôt documentaire dans The Wire, comme on le voit dans The Bridge ou Broadchurch : le genre peut aussi être intelligent et sensible et porter un vrai débat social ou moral au-delà des simplifications de la narration ou des "scènes à faire".

     

    Dans Broadchurch, l’un de ces stéréotypes caractérisant les séries ou le genre policier, devenu tel par répétition, est le soupçon porté sur tous les membres d’une communauté à la suite d’un crime. C’est la base même  de la dynamique portant le récit de La vérité sur l’affaire Harry Quebert, de Joël Dicker, dont la culture personnelle est visiblement imbibée de références romanesques ou télévisuelles liées à cette mouvance « populaire »…

     

    D'aucuns ont dédaigné le récit de Joël Dicker en le classant clone de polar américain, sans l'ouvrir. Le phénoménal succès du livre ne prouve rien  aux yeux des censeurs, et sans doute relève-t-il d'un certain emballement hors de proportion, mais là encore il faut y aller voir de plus près quitte à ne plus prendre le public pour un ramassis d'idiotes et de crétins...

  • Mémoire vive (61)

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    Thierry Vernet:  « Quand son corps devient infréquentable, il convient de le servir poliment, juste ce qu’il demande, et de penser à autre chose, avec enthousiasme ». Ou cela de non moins engageant: « Les gens de la rue sont des bouteilles, des quilles, les automobiles des savons échappées de mains maladroites ; Dieu que le monde est beau ! »

    °°°

    Présent.jpgTrès intéressé, et même personnellement touché, par la réflexion que développe Simon Leys, dans Le Studio de l’inutilité, sur le lien, dans la littérature et les arts chinois, entre éthique et esthétique. Il part de propos d’un peintre néo-zélandais, Colin McCahon (1919-1987) qui déclarait à un sien ami : «Mon prochain ensemble de peintures devrait être meilleur, et pourtant je ne me sens pas encore capable de mieux peindre. Pour le moment mon effroyable problème est qu’il me faudra d’abord devenir un homme meilleur avant de pouvoir faire de la meilleure peinture ». 

    Cela fera naturellement ricaner la plupart des artistes (ou prétendus tels) de nos jours, sans parler des spécialistes avérés (ou auto-proclamés) de l’art contemporain, mais Simon Leys, loin de se gausser, rappelle que ce lien entre esthétique et éthique est au fondement même de la conception chinoise en la matière, où la notion de beauté est en revanche secondaire, voire réduite à un sous-produit, ou pire : dépréciée comme un élément de séduction de mauvais aloi.

     

    En ce qui me concerne, je rapporte l’observation à la modulation du style et aux soubassements éthiques d’une écriture qui fasse pièce à ce qu’Armand Robin appelait « la fausse parole ». Ce qui n’a rien à voir, cela va sans dire, avec la soumission des arts ou de la littérature à une morale liée à une idéologie religieuse ou politique. 

     

    °°°

     

    images-1.jpegMa liste du jour est consacrée à Ceux qui tournent la page, avec un coup de pied de l’âne au paltoquet  Ueli Maurer, Président de la Confédération helvétique pour une année, qui a osé dire, à Pékin, qu’il fallait « tirer un trait sur Tiananmen », tout à fait dans la tradition des larbins capitalistes du totalitarisme soviétique ou chinois, entre autres idiots utiles. J’ai noté cela en marge de la lecture du chapitre consacré, dans Le studio de l’inutilité de Simon Leys, à l’évolution de la Chine actuelle et, plus précisément, à la résistance héroïque de Liu Xiaobo et à la Charte 08.

     

    °°°

     

    images-2.jpegCommencé de lire aujourd’hui Les Misérables, avec un très vif, immédiat intérêt. La figure de Bienvenu l’évêque des pauvres est très attachante dès les premiers chapitres, et je me réjouis de passer du temps en sa compagnie. Tout de suite on est dans le christianisme de la miséricorde et de la compassion. Victor Hugo avait 60 ans quand le livre a paru, mais quelle extraordinaire vitalité dans l’écriture et quelle pénétration tendre dans l’approche de son personnage. J’ai dévoré les cent premières pages en lisant, parallèlement, les premiers chapitres de Napoléon le petit, évoquant la trahison de Napoléon Bonaparte. Là encore, le souffle incroyable du poète-polémiste est irrépressible. 

     

    °°°

    Je me passe et me repasse la vidéo de l’entretien de Philippe Sollers et Julia Kristeva, sur L’expérience intérieure à contre-courant, animé par Colette Fellous.  Illico Sollers se démarque du spiritualisme et de la mystique en invoquant la « charlatenerie globale » développée autour de l’« intériorité» faite marchandise, insistant sur le terme d’expérience, en tant que connaissance. Affirme crânement que la critique sociale abordée par ses livres et ceux de JK est une réponse à la société mondialisée, lessivée par les informations « en temps réel ». Affirme que la société actuelle est devenue Dieu. Le contre-courant s’opposerait alors à cette dévastation qui touche l’intériorité de l’être humain et le langage. Trouver quelqu’un qui lit réellement, selon lui, serait devenu le problème principal. 

     

    Sollers_JuliaKristeva_ photo_gkgalabov 2011.jpgSollers aborde d’abord la question de l’enfance, le lieu actuellement le plus sous pression et le plus entamé, selon lui. L’enfance est importante pour la constitution réelle de l’expérience intérieure, affirme-t-il comme un grand. Belle découverte ! Mais il a des arguments existentiels qui dépassent la platitude : en son enfance, JK a connu l’expérience totalitaire, comme elle le raconte dans Le vieil homme et les loups. De son côté, il dit avoir eu le privilège de vivre dans une famille totalement anglophile. Sous l’Occupation, on écoute Radio-Londres. Sa famille a pour principe de vérité que les Anglais ont toujours raison. Cite ensuite les messages personnels surréalistes entendus par l’enfant de 6 ans : J’aime les femmes en bleu, je répète,  j’aime les femmes en bleu, ou Nous nous roulerons sur le gazon… Sonconcept d’acier remontant à ce temps : ni Vichy, ni Moscou. De son côté, Julia Kristeva évoque le milieu totalitaire dans lequel elle a vécu, jusqu’à la mort de son père littéralement « assassiné » dans un hôpital communiste, peu avant la chute du Mur de Berlin, et l’évolution des échanges de langage actuels, de plus en plus virtuels et inconsistants. Tout cela plutôt intéressant.

     

    Selon Sollers, la société actuelle serait donc devenue le nouveau dieu. Bon : c’est un point de vue. On peut dire aussi qu’elle est devenue magma. Je ne sais pas. Je ne sais pas trop ce que c’est que « la société » en général. Sollers a raison de dire que la critique vaut par ses contre-propositions, et qu’être à contre-courant est surtout une dynamique, on pourrait dire : la remontée vive du dauphin. Ceux qui savent nager seront sauvés, etc. Mais est-ce bien original tout ça, dit pourtant si gravement ?

     

    Selon JK l’expérience intérieure « n’est pas de soi » mais serait une façon de se traverser en permanence. Raconte la belle histoire où, dans une fête à la mémoire de Cyrille et Méthode, elle fut une lettre de l’alphabet, et comment elle s’est accrochée à cette lettre de l’alphabet quand elle s’est sentie menacée par la noyade totalitaire. JK évoque ensuite le mouvement de la conscience, qui se saisit elle-même et se dessaisit, perçu par Hegel et Heidegger comme un surgissement permanent. Parle ensuite du mythe occidental de Narcisse, le personnage qui découvre son image, se demande qui il est et tente de s’aimer, avant de tomber sur un os. Assez académique en somme.

     

    Plus vif, Sollers relève deux pestes de l’époque : le roman familial et l’embarras sexuel. La misère sexuelle est formidable, que Michel Houellebecq décrit parfaitement et avec quel succès, et l’ouverture des vannes annonce  un tsunami de conformisme généralisé. Sur quoi Sollers attaque les intellectuels français qui ne s’intéressent plus du tout, selon lui, à l’Europe supposée coupable, ne visant que le Moyen-Orient et rien de la Chine ou de l’Inde. À l’en croire il n’y aurait que JK et lui qui en auraient jamais eu souci. Assez gonflé tout de même, et c’est là qu’est peut-être la faille chez ces deux-là, qui ont l’air de se croire  les seuls à défendre les Vraies Valeurs ; et le ton même de Sollers, rutilant de pontifiance quand il se met lui-même en valeur, est à la limite du supportable.

     

    Bref, c’est un constat qu’on peut d’ailleurs rapporter à l’ensemble de ses écrits, très intéressants quand ils traitent de tel ou tel sujet, mais assez vite gâchés quand il se flatte et se félicite lui-même. Très Français tout cela. Très centre du monde et Moi-soleil. Très Milieu parisien aussi cette façon de dégommer tout ce qui n’est pas Soi-soleil. 

     

    Carlos Fuentes me dit un jour qu’au fil de ses pérégrinations de par le monde il n’avait jamais rencontré de personnage aussi  peu curieux des autres que le Français, et plus précisément l’écrivain ou l’intellectuel français. Simon Leys, pour sa part, s’est fait un plaisir de rappeler l’extraordinaire aveuglement de Roland Barthes, Philippe Sollers, Julia Kristeva et toute la bande de Tel Quel, à l’époque du maoïsme le plus sanglant. Il suffit de relire les pages consacrées, dans Les Samouraïs de Kristeva, à leur équipée sur la Muraille de Chine pour mesurer l’étendue de leur vanité et leur extravagante naïveté,  notamment quand Sollers déclare que Mao, pour sa Grande Action, a besoin de la caution de l’intelligentsia parisienne. Ce n’est pas fair play de ressortir tout ça, mais dénoncer l’amnésie des autres pour mieux dorloter la sienne n’est pas fair-play non plus au regard des millions de victimes d’un régime infâme aujourd’hui flatté par le Président de la Confédération suisse en personne. Shame !

    °°°

    Perou-(18).jpgAssez impressionné, ce soir, par l’apparition des Indiens Quechuas des hautes terres du Pérou, à la télé, dans l’émission Rendez-vous en terre inconnue. Ces visages, ces belles gens, cette immense nature, tout cela fait du bien même si je regimbe un peu à l’idée qu’on en fasse du spectacle ; mais enfin dans le genre c’est le moins pire, me semble-t-il, et voir ces bonnes gens, les entendre parler de leur vie est un réel bonheur et une sorte de preuve d’humanité dans le magma des médias de l’ère du vide. 

     

    °°°

     

    Malle.jpg« Mon œuvre, écrivait Walter Benjamin,  a quelque chose d'un taillis dans lequel il n'est pas aisé de dégager mes traits décisifs. En cela je suis patient. Je n'écris que pour être relu. Je compte sur le temps qui suivra ma mort. Seule la mort fera ressortir de l'oeuvre la figure de l'auteur. Alors on ne pourra plus méconnaître l'unité de mes écrits…

     

    Dans les multiples aspects de la lecture, le phénomène de la relecture est une expérience en soi, qui peut prendre elle-même les formes les plus variées. Du livre lu en adolescence, type Vol à voile de Blaise Cendrars, ou Crime et châtiment de Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski, et qu’on éprouve la nostalgie ou la curiosité de relire dix ou vingt ans plus tard, à ces auteurs ou ces ouvrages auxquels on revient sans discontinuer à travers les années – en ce qui me concerne ce sont Charles-Albert Cingria et Paul Léautaud, Marcel Jouhandeau et Alexandre Vialatte, Henri Calet ou Jules Renard, donc autant de « grands écrivains mineurs », entre beaucoup d’autres -, la relecture équivaut souvent à une redécouverte, laquelle dépend évidemment de l’évolution du texte autant à travers les années que de celle du lecteur.

    Lire Les possédés à dix-huit ans, même si Dostoïevski a pu passer pour le champion des exaltations de la jeunesse, revient le plus souvent à nepas en percevoir les dimensions les plus profondes, faute d’expérience. Mais relire Dostoïevski à trente ou cinquante ans peut, aussi, nous en éloigner. Et lire Dostoïevski dans la traduction nouvelle d’un André Markowicz, qui serre le texte initial de beaucoup plus près que ce ne fut le cas des «belles infidèles», revient positivement à redécouvrir l’écriture frénétique du grand romancier russe, comme en passant d’une versionà l’autre de Don Quichotte ou des Mille et une nuit…

     

    Ingeborg Bachmann écrivait, dans le chapitre consacré aux Problèmes de poésie contemporaine, dans ses Leçons de Francfort: «Au cours de notre vie il arrive souvent que nous changions plusieurs fois de jugement sur un auteur. A l’âge de vingt ans, nous l’expédions avec un mot d’esprit ou nous le classons comme une figurine de plâtre qui n’a rien à voir avec nous. A l’âge de trente ans, nous découvrons sa grandeur et, dix ans plus tard encore, notre intérêt à son égard s’est à nouveau éteint ou encore nous sommes saisis de nouveaux doutes ou pris par une nouvelle intolérance. Ou, au contraire, nous commençons par le prendre pour un génie puis nous découvrons chez lui des platitudes qui nous déçoivent et nous l’abandonnons. Nous sommes sans merci et sans égards,mais là où nous ne le sommes pas, nous ne prenons pas non plus parti. Il y a toujours tel ou tel aspect d’une époque ou d’un auteur qui nous convient et dont nous sommes prêts à faire un modèle, mais d’autres aspects nous gênent et nous devons les éluder par la discussion. Nous citons en portant au triomphe ou en condamnant comme si les oeuvres n’étaient là que pour prouver quelque choseà nos yeux»…

    Preuves attendues ou révélations inattendues, sources auxquelles nous revenons ou rivages à découvrir encore : peu importe en définitive, n’était l’acte vivifiant de lire - et telle année j’aurai relu Voyage au bout de la nuit de Céline, découvert à dix-huit ans, Sous le volcan de Malcolm Lowry lu à vingt ans dans la traduction d’Au-dessousdu volcan, ou Alexis Zorba qui m’a accompagné à quinze ans sur les hauts gazons d’Ailefroide, me fascinant par sa recherche d’une adéquation entre action physique et pensée, sensualité et pénétration spirituelle, philosophie et poésie. 

     

      °°°

    images-33.jpegJe lis ces jours Les Misérables, que je croyais avoir lu depuis longtemps, mais non : jamais vraiment. J’en connaissais l’histoire par des extraits, un film peut-être, un grand spectacle théâtral mais de Victor Hugo je n’avais jamais vraiment lu, et tardivement que le prodigieux Homme qui rit, sans compter des milliers de vers mémorisés autour de mes treize ans. Resongeant alors aux sophismes d’un Pierre Bayard, qui prétend que parler d’un livre sans l’avoir lu est tout à fait légitime et qu’il y a diverses façons de lire, je me dis une fois de plus que, tout au contraire, lire n’a de sens que celui qu’un enfant découvre, une lettre après l’autre, un mot après l’autre, une phrase après l’autre, une page après l’autre, à savoir le sens d’un nouvel accès au monde qui fait de la lecture un sésame, de lire un bonheur sans pareil, et de relire une expérience de plus…          

     

    °°°

    Victor Hugo sur la course au succès : « Nous vivons dans une société sombre. Réussir,voilà l’enseignement qui tombe goutte à goutte de la corruption en surplomb.

    « Soit dit en passant, c’est une chose assez hideuse que le succès. Sa fausse ressemblance avec le mérite trompe les hommes. Pour la foule, la réussite a presque le même profil que la suprématie. (…) De nos jours, une philosophie à peu près officielle est entrée en domesticité chez lui, porte la livrée du succès, et fait le service de son antichambre. Réussisez : théorie. Prospérité suppose capacité. Gagnez à la loterie, vous voilà un habile homme. Qui triomphe est vénéré. Naissez coiffé, tout est là. Ayez de la chance, vous aurez le reste ;soyez heureux, on vous croira grand. En dehors de cinq ou six exceptions immenses qui font l’éclat d’un siècle, l’admiration contemporaine n’est guère que myopie. Dorure est or. Être le premier venu, cela ne gâte rien, pourvuqu’on soit le parvenu. Le vulgaire est un vieux Narcisse qui s’adore lui-mêmeet qui applaudit le vulgaire. Cette faculté énorme par laquelle on est Moïse,Eschyle, Dante, Michel-Ange ou Napoléon, la multitude la décerne d’emblée etpar acclamation à quiconque atteint son but dans quoi que ce soit. (…) »

     

    « Ils confondent, avec les constellations de l’abîme, les étoiles que font dans la vase molle du bourbier, les pattes des canards ».

  • Next stop Karloff

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    À propos des séries, fauteuses (parfois) de bon cinéma...

     

    J’ai longtemps nourri le préjugé le plus négatif à l’encontre des séries télévisées, non sans me repaître des épisodes vus et revus de Columbo, entre autre scies franco-allemandes à la Julie Lescaut, Navarro et autres Derrick ou Un cas pour deux, cinématographiquement nulles mais parfois intéressantes du point de vue sociologique, ou bonnement divertissantes. 

     

    frei.jpgCependant  les conseils de Michael Frei chez Karloff, à Lausanne, véritable caverne d’Ali-Baba de la vidéo tous genres confondus jusqu'aux raretés et aux chefs-d'oeuvre, m’ont incité à réviser complètement mon jugement.  

     

    Grand connaisseur du cinéma en tous ses états, le tenancier de Karloff m’a d’abord fait découvrir l’intégrale des saisons de The Wire, très remarquable plongée socio-politique dans les multiples milieux de la ville de Baltimore, avec un regard à la foix acéré et chaleureux qui m’a rappelé celui de Jean-Stéphane Bron dans Cleveland contre Wall Street. 

     

    Ensuite j’ai enchaîné avec Treme, éclairant les retombées socio-économiques et les dégats humains collatéraux d’après l’ouragan Katrina à La Nouvelle-Orléans, la non moins passionnante suite de Borgen, scrutant cette fois la société danoise en focalisant le récit sur la vie intime chahutée par la politique  d’une Premier ministre d'envergure, après quoi ce fut True Detective et ses ciels aussi noirs que ceux de The Killing, pour suivre enfin avec l’intégrale des Soprano, merveille d’humour à froid et peinture savoureuse de la Mafia de Newark en version petite-bourgeoise genre thriller-spaghettis. 

     

    Dans tous les cas de ce qui constitue, sûrement, le dessus du panier du genre, j’ai été saisi par la qualité de scénario et de dialogue de ces séries, leur dimension critique en matière de société ou de politique, l’excellence de leur réalisation et de leur interprétation. Or Michael Frei m’avait bien indiqué le début de cette évolution réellement créatrice, avec les épisodes de Twin Peaks marqués par la patte de David Lynch, plus proches du meilleur cinéma que des séries standardisées que j’ai toujours fuies, entre Urgences et Les Experts ou pire…

    Unknown-7.jpegDans la foulée, ressortant l'autre jour de chez Karloff, c’est avec l’intégrale des enquêtes très britiches de l'inspecteur Barnaby et les séries The Bridge et Broadchurch, entre autres films d’auteurs (James Ivory pour ma bonne amie et Senso de Visconti pour myself) que nous sommes remontés à notre alpe au bord du ciel tels de fringants baudets cinéphages. 

     

    Or il ne m’a pas fallu trois jours pour avaler les sept épisodes de Broadchurch, tout à fait dans la ligne de Twin peaks, mais à l’anglaise, dans le climat côtier du Dorset. Et là encore : surprise. Question filmage en décors naturels, la série se tient mieux plastiquement que le Mr Turner de Mike Leigh. Si le canevas dramatique ressemble fort à celui de Twin Peaks, le développement de l’observation est différent, incluant notamment le rôle de l’ordinateur et des réseaux sociaux dans les relations humaines 

    Après la mort d’un jeune garçon retrouvé au pied des falaises marines, les enquêteurs (un couple aussi intéressant qu’apparemment revêche) font passer un peu tout le monde sur la sellette et c’est l’occasion d’un portrait de groupe remarquable. On y retrouve, comme dans Borgen et The Killing, une critique virulente mais nuancées des médias, notamment en marge d’un véritable lynchage poussant un vieil homme au suicide après d’injustes accusations de pédophilie. 

     

    images-28.jpegEnfin, le dénouement, très inattendu, évite complètement les poncifs relatifs au « monstre » mal-aimé-de-sa-mère-ou-abusé-par-son-père-donc-forcément-pédo, pour inciter à une réflexion moins confortable et sûrement mieux accordée à l’insondable nature humaine. 

     

    Bien entendu, maints ingrédients de la narration relèvent du standard, avec ce que le genre véhicule de téléphoné ou de répétitif. Cela étant, alors même qu'on observe, dans le cinéma actuel, un nivellement de la créativité qui va vers l'esthétique du téléfilm, certaines séries témoignent au contraire de qualités qu'on pourrait dire, sans exagérer, d'un véritable cinéma d'auteur...   

  • Sokourov le contemplatif




    Sokourov50.JPGAlexandre Sokourov en traversée. 10 DVD.

    Alexandre Sokourov est sans doute le plus pur poète des auteurs de cinéma contemporains, dont l’œuvre nous fait entrer dans un espace et un temps particuliers, comme lorsqu’on entre dans l’univers de Proust. Il y faut d’ailleurs la même patience et la même attention, car les films de Sokourov, à commencer par le Journal de guerre en cinq parties intitulé Voix spirituelles, qui amorcera cette lecture de dix films, se déploie en 340 minutes et ne compte à peu près aucune « action ». Pour qui est attentif et sensible, chaque film de Sokourov se révèle cependant d’une densité et d’une richesse sans pareilles, tant du point de vue de la perception de ses multiples thèmes que dans la modulation polyphonique de son expression.
    Poète, Alexandre Sokourov l’est à la fois en musicien de cinéma et en peintre de cinéma : la bande-son est chez lui aussi importante que l’image plan par plan, et la « musique » continue de ceux-ci est simultanément une sorte de suite picturale dont l’extraordinaire beauté, d’une  limpidité toute naturelle, se trouve atteinte – et c’est le grand paradoxe de cette écriture – par les moyens techniques les plus raffinés, où l’image filtrée sublime tout effet comme l’image proustienne la plus sophistiquée sublime le maniérisme. Voix spirituelles en est une première illustration remarquable.
    Sokourov45.jpgLe film date de 1995. Il résulte d’un reportage, tourné en vidéo en 1994, sur la situation des soldats garde-frontières se trouvant sur la frontière du Tadjikistan pour résister aux talibans. Ce conflit « para-afghan » était alors ignoré du public russe, dont l’attention se concentrait sur la Tchétchénie. Les soldats russes ne sont pas, ici, en situation de force impérialiste, mais ils défendent les frontières d’un nouvel Etat indépendant sans moyens. Cela doit être souligné, car Sokourov ne nous éclaire en rien, dans le film, sur les circonstances exactes de la mission des soldats qu’il observe. On pense au Désert des Tartares en assistant à leur longue attente et à leurs errances au bout de nulle partir, dans ces montagnes arides où l’ennemi n’est jamais vu - la seule opération violente se trouvant éludée. La plupart des soldats présents sont très jeunes. Les appelés ne pensent qu’à rentrer chez eux. Avec la grande tendresse qui le caractérise, Sokourov les regarde, les montre en train de ne rien faire, montre leurs visages, montre leurs regards, montre leurs bottes dépareillées, montre leur matériel misérable, saisit des bribes de conversation, regarde une tortue bousculer deux fusils, regarde un criquet poussiéreux escalader un éboulis, regarde les regards troublés par la romance d'une chanteuse passant à la radio, regarde ces garçons écrire des lettres qui mettront trois mois à arriver à destination, regarde les gestes d’amitié de ces types qui partagent tout quelque temps et ne se reverront plus jamais, regarde les cultures abandonnées à cause de la guerre, regarde un petit rapace, entend un mitrailleur mitrailler Dieu sait quoi, regarde ces énormes machins que sont les avions militaires hors d'âge, regarde ce drôle de monde des hommes et recommande chacun à la protection des anges.
    Sokourov78.jpgDans Le rêve d’un soldat, court métrage qui fait pendant aux quatre épisodes « guerriers » du journal, un jeune soldat voit, en rêve, un ange représenté en peinture par je ne sais quel réaliste russe, sous la forme d’une jeune fille aux yeux bandés, assise, l’air accablé, sur un brancard porté par deux adolescents hagards. Cette dernière image, comme saturée de non-dit tragique, renvoie à la sublime première partie du film, constituant une ouverture musicale en trois mouvements.
    On voit d’abord un paysage d’hiver schubertien, une forêt au bord d’un lac gelé, sur fond de montagnes, tandis que Sokourov lui-même évoque la vie d’un type mal fichu, nabot maladif et peu avenant, marqué par une vie de perpétuels déplacements et par toutes les vicissitudes de la vie, du nom de Mozart. Nous entendons un mouvement du Concerto pour piano no 19 et le paysage se transforme imperceptiblement, la forêt s’approchant et la lumière verdissant sous une lance fine de lumière, puis des oiseaux blancs apparaissent, et Messiaen succède à Mozart, dont Sokourov dit que la musique, comme surgie de nulle part, fait penser à un instrument qui s’accorde, puis un feu lointain apparaît dans le paysage, puis ce sont les accords de la 7e Symphonie de Beethoven qui semblent sortir de ceux de Messiaen, et la voix de Sokourov revient à Mozart qu’il nous prie, comme s'il nous écrivait une lettre personnelle,  d’écouter attentivement avant de lire une lettre de la mère de Mozart, souffrant à Paris, à son mari resté à Vienne, peu avant sa mort, et une lettre de Mozart à un ami où il lui raconte les derniers jours de sa mère, reprise par le Seigneur qui en « avait besoin »…
    Or que vient faire ce préambule élégiaque avant les quatre parties suivantes du Journal de guerre, toutes situées sur les hautes terres perdues des confins de l’ancien Empire soviétique ? Chacun trouvera sa réponse…

    Sokourov44.jpgAlexandre Sokourov, Spiritual Voices. 2DVD. Facets Video. Toutes zones. Sous-titres français, anglais, allemand, italien, espagnol.

  • Turner voyant solaire

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    En même temps qu’une nouvelle exposition à la Tate Gallery (Late Turner – painting set free), le film que lui a consacré Mike Leigh, non sans quelques beaux moments, pèche par simplification et grand renfort de clichés. Après la très mémorable mise en perspective de Turner et ses peintres, au Grand Palais, le réalisateur et son interprète principal font dans l’esthétique de téléfilm, à la fois lisse et mal léchée…

     

    Le nom de Turner, immédiatement évocateur de toiles incandescentes où flamboient, en fusions polychromes, des paysages de mer ou de montagne, de terres éthérées ou de ciels irréels, est déjà fort connu en nos contrées et très cher à beaucoup d’amateurs de paysages alpins ou de peinture « explosée » annonçant Monet et l’art non figuratif du XXe siècle. Une importante exposition au Grand Palais, il y a quelques années, sous le titre de Turner et sespeintres, avait largement illusrré les liens du grand peintre anglais avec les maîtres anciens, autant qu’avec ses contemporains.  Ces jours en outre, on découvre le film que Mike Leigh a tiré des dernières années de la vie de Turner, auquel  Timothy Spall prête la dégaine d’un ours mal léché s’exprimant, le plus souvent, par éructations, voire en crachant sur sa toile pour y ajouter de la matière brute…

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    Avant d’être un précurseur indéniable, précédant le Monet des Nymphéas, les impressionnistes et l’abstraction lyrique américaine,  Turner fut l’un des derniers maîtres européens très nourri d’autres maîtres anciens (de Titien à Poussin ou de Rembrandt à Claude Gellée dit Le Lorrain, son préféré) autant qu’il était attentif à l’art anglais et européen de son temps.

     

    Formé,dès l’âge de quatorze ans, aux préceptes de l’art et au métier dans les ateliers de la Royal Academy de Londres, Joseph Mallord William Turner (1775-1851) concilia très tôt une conscience vive de l’importance de la tradition, et la préservation de sa vision artistique personnelle. Celle-ci supposait une autonomie financière dont Turner, fils de petites gens, ne disposait pas. L’époque n’étant plus aux grands mécénats de l’Eglise, de l’Etat ou des princes, le jeune artiste compensa son éducation sommaire et son manque d’appuis sociaux par un travail effréné qui lui valut la reconnaissance de la Royal Academy, attachée à la méritocratie, relayée par une exploitation commerciale adéquate de son métier. 

     

    images-8.jpeg« Il avait la passion de l’art (…) et il avait la passion beaucoup plus commune de l’argent », note un biographe. Et David Solkin, maître d’œuvre du catalogue de l’exposition du Grand Palais, de préciser : « La clé du succès économique de Turner résidait  dans son empressement et sa capacité à produire un éventail étonnamment vaste de biens artistiques de grande qualité ». Ces données « triviales», liées au marché artistique de l’époque et à la furieuse concurrence qui y régnait, sont d’autant plus intéressantes qu’elles révèlent un Turner à multiples faces, immensément ambitieux et non moins attaché au perfectionnement de son métier, curieux du travail des autres (il pleure en découvrant le tableau d’un rival qu’il craint de ne pouvoir égaler) et aspirant à égaler les plus grands : il voudra par testament que son legs  à la National Gallery permette à ses plus beaux tableaux d’être accrochés près de ceux de Claude Lorrain...

      

    images-16.jpegCaptivante par ses rapprochements, l’exposition Turner et ses peintres montrait autant les admirations du maître anglais que l’affirmation de sa propre vision. L’exercice était passionnant, prouvant à quel point un paysage, loin d’être la seule représentation de la nature, est à la fois pensée et point de vue. Des Italiens classiques  aux Flamands « quotidiens », des Français néoclassiques aux Suisses romantiques, Turner enjambe les frontières et les siècles en quête de « sa » vision. Celle-ci tend à se dépouiller de toute « littérature » pour aller vers le chant pur de la couleur et des énergies formelles, mais tirer Turner vers « nous » est peut-êtreexcessif. Le maître ancien était plein lui aussi d’une frémissante jeunesse, comme en témoignent ses merveilleuses aquarelles sans âge, et le pur voyant n’existerait pas sans la double patience de la pensée et de l’art.

     

    images-14.jpegUne réduction sans souffle

    Pour qui a les yeux pleins de Turner, autant de sa fabuleuse collection d’aquarelles que de ses toiles immenses, de plus en plus dégagées des « sujets » historiques ou mythologiques et de plus en plus dévolues à la peinture-peinture dont un Rothko ou un Music seront les derniers grands « musiciens », le passage de l’art pictural au cinéma, ou plus précisément au film de Mike Leigh consacré à M. Turner, m’évoque le transit de la vision poétique à ce qu’on pourrait dire une sorte de voyeurisme « médiatique ». 

     

    Réaliste au premier degré, flatteur quant à l’image et terriblement schématique dans son approche des êtres et des œuvres, le film démarre plutôt bien, avec une évocation sympathique des relations liant Turner fils et son paternel barbier l’aidant volontiers à l’atelier. Dès la première séquence d’avant le générique, à renfort de filtres propices au sfumato, la « turnerisation » de l’image donne le ton que d’innombrables panoramiques vont relancer au fil du film, sans surprise à part quelques paysages saisissants en eux-mêmes : falaises blanches tombant à pic dans le noir magma marin ou hautes terres semées de lacs blêmes. D’emblée aussi, le parti pris de forcer sur le côté brut de décoffrage du protagoniste (et de son père pas moins plantigrade), flanqué d’une servante à la fois soumise et vaguement sournoise, ramène l’artiste de génie aux dimensions d’un ronchon chipotant sur le prix du pigment chez son marchand de couleurs italien (forcément voleur) ou se faisant houspiller comme le dernier des nuls par la maritorne en charge de ses deux filles. Mais ce rustre à gueule de chien a aussi une âme et un cœur : ainsi reconnaît-il l’air de La mort de Didon de Purcell quand la fille d’un comte de sa connaissance l’esquisse au piano, et le voilà qui pleure au bordel où l’accueille une jeune beauté qui a l’âge de sa fille abandonnée… 

     

    images-15.jpegCela pour quelques traits anecdotiques, auxquels s’ajoute, pour le meilleur, la rencontre tardive du peintre vieillissant et d’une veuve Booth sensible et bonne, qui l’accueille et le protège. Le meilleur du film est peut-être à chercher, d’ailleurs, dans cette dimension d’humanité à la Dickens, où la bonté prime sur l’intelligence ou le brillant social. 

     

    S’il « turnerise » son image à l’excès, avec apparitions réelles de navires ou de locomotives qui fumeront ensuite sur la toile Mike Leigh tend par ailleurs à aligner les poncifs véristes, évoquant quelque téléfilm reproduisant les clichés d’un Hogarth. De son travail effectif de grand imagier commercialisant ses gravures pour subsister, de ses relations professionnelles ou sociales, de l’expérience qu’il a acquise au cours de ses voyages en Europe, presque rien ne subsiste ici que des scènes caricaturales, avec ses amis peintres ou dans le salon des Ruskin, dont le pauvre John est réduit au format d’un fils à papa phraseur. Une seule allusion à son approche géniale de la couleur, alimentée par toutes les sources de l’expérience et de la connaissance, se réduit ici à la rencontre d’une physicienne pratiquant une expérience de spectrographie à laquelle le bon public ne comprendra rien. Bien entendu, l’on n’aurait pas la cuistrerie de regretter le fait que Mike Leigh n’éclaire en rien la démarche picturale de Turner, mais réduire la vision poético-spirituelle de celui-ci au final « le soleil est Dieu », précédant l’expiration de l’artiste, est tout de même un peu court.

     

    Bref, ce Mr. Turner est à voir comme une sorte d’évocation, à la fois superficielle et parfois sympathique, d’une œuvre juste effleurée par l’œil et par la story émincée, mais hélas jamais plus profondément. Cela ne mange pas de pain, comme on dit, mais ça ne nourrit guère non plus… 

     

  • Ceux qui résistent au pire

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    Celui qui reprend le train-train en marche / Celle qui se met au chinois pour ne pas se noyer dans la masse / Ceux qui chaque jour font plus ample connaissance avec eux-mêmes et c’est un monde / Celui qui ne se baigne jamais dans la même eau vu que maman saumon lui a appris les bons plans / Celle qui la boucle quand elle entend telle ou tel se déclarer rebelle à l’émission Tous différents / Ceux qui n’ont connu Simone Weil que par les silences ponctuant ses écrits par ailleurs peu bavards / Celui qui se demande à quoi ressemblera celle qu’on appelle la Lolita du hard porno dans deux ou trois ans / Celle qui a vieilli entre le début et la fin du tournage pour des motifs de production foireuse / Ceux qui ne se sont pas senti vieillir vu qu’ils sont morts juste avant / Celui que certains adverbes ne finissent pas d’interloquer/ Celle qui se demande ce qu’il y avait avant le langage en tout cas elle ne se le rappelle que par les pieds / Ceux dont la vie circule autant que les personnages de Marc Levy mais sans plus / Celui qui ne sait pas ce qu’il perd en ne lisant pas les romans d’aérogare ni moi non plus d’ailleurs /Celle qui va faire une thèse sur Guillaume Musso pour montrer ce que c’est nul et tout ça / Ceux qui reprochent aux moines de fuir la réalité alors qu’il serait si simple de brancher la wi-fi sur le couvent de style roman cité par le Routard / Celui qui ne sait plus comment redescendre de sa colonne de stylite vu qu’il a perdu la clef USB / Celle qui reste sensible à la Fantaisie jusque dans les situations les plus terre à terre qu’elle déclare volontiers « ciel à ciel » / Ceux qui ont la nostalgie des beaux gestes de leur tante Asphodèle dite aussi la diva des divans / Celui qui se rappelle les sampans de son enfance / Celle qui change de chapeau comme d’opinion donc pas souvent au prix où est l’opinion au jour d’aujourd’hui / Ceux qui sont attentifs à ce qui se passe sur le théâtre des opérations dont il y a toujours un coup de pub à tirer genre BHL assistant au nettoyage de Gaza à la télé du Sheraton  / Celui qui reproche encore à Debord d’avoir forcé sur le Dubonnet / Celle qui se lâche sur le divan du Monsieur à tête de nœud / Ceux qui demandent à l’éminente critique littéraire à jupon gris et mine assortie de tout leur dire à propos du dernier roman paru chez Minuit après quoi tout le monde se sent plus digne d’exister ça c’est sûr Aglaé / Celui qui sent comme un froid chaque fois qu’il entend chevroter l’éminente critique littéraire à jupon gris et mine assortie à la fameuse émission Restons entre nous de la chaîne confidentielle / Celle qu’on appelle l’évaporée  en dépit de ses pieds sur terre qui sentent le vieux/ Ceux qui ont plus de respect pour certains djihadistes que pour certaines hyènes médiatiques / Celui qui se douche à l’eau de pluie après le débat télévisé qui-nous-concerne-tous / Celle qui parie pour la Qualité avec un grand cul /Ceux qui disent qu’il n’y a plus rien pour qu’on remarque qu’il y a quand même eux / Celui qui a trente millions d’amis sur Facebook mais qu’un seul fox à qui il peut tout dire allez viens Snoopy on va faire un tour en forêt / Celle qui se demande où se tapit l’âme du théologien qui vient d’affirmer à la télé que les chiens n’ont pas le sens du sacré / Ceux qui se mettent à l’écoute du chien genre 78 tours de La Voix de son maître reproduisant les abois énervés du Führer / Celui et celle qui ont eu la sacrée chance de partager pendant 13 ans la vie du scottish Fellow dont l’âme se repaît présentement de saucisses virtuelles / Celle qui déborde d’optimisme sans le montrer à celles qui « positivent » faute de mieux / Ceux qui ne se sentent pas coupables de ne pas culpabiliser / Celui qui relit Un petit bout de femme de Kafka dont un ami lui a dit une fois (au Jardin des Plantes de Paris, en été 74, alors que l’okapi pissait gravement sous le soleil martelant) que cette insupportable personne représentait le Dieu jaloux de l’AncienTestament dont nul ne dit plus qu’il avait à l’origine une épouse attentive qu’il a trop fait chier / Celle qui appelle Bon Dieu l’inventeur du trou noir / Ceux qui trouvent la vie tellement intéressante qu’ils en redemandent quitte à en baver un max un jour sur deux et parfois plus selon les conditions de la météo ou de la configuration géo-stratégique, etc.                




    Image JLK: Le quai des Zattere, à Venise, au soleil levant.

  • Ceux qui restent confiants

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    Celui qui ne voit partout que simulacre ou presque / Celle qui constate la dévastation d’un peu tout sans lâcher son tricot / Ceux qui en reviennent aux Misérables pour faire un bout de chemin avec l’évêque Bienvenu ce bon type / Celui qui n’en peut plus de dire qu’il n’en peut mais / Celle qui te dit que tout est foutu sans préciser sur quoi le funiculaire arrive et voilà qu’elle remonte la pente / Ceux qui ont échappé au tsunami mais pas à la télé / Celui qui change la déco de sa hutte pour être invité à l’émission La maison des exclus / Celle qu’on prend au sérieux parce que Soral le gauchiste ne la fait pas rire / Ceux qui chantent a cappella pour cause de grève des instrumentistes / Celui qui déclare tes listes tirées par les cheveux en sorte de te culpabiliser de n’être point chauve à son instar / Celle qui déclare sur Facebook qu’on l’attend sur Meetic et que cette fois c’est du concret / Ceux qui estiment les joytoys de Jeff Koons moins juteux à long terme que les aquarelles d’Hitler au niveau investissement / Celui dont l’enfance a été bercée par les messages cryptés de Radio-Londres genre J’aime les femmes en bleu je répète J’aime les femmes en bleu / Celle qui lit l’Evangile en croix / Ceux qui sont fiers en découvrant la Paradeplatz de Zurich-City au motif qu’ils y ont bâti au Monopoly des immeubles qui leur rapportent encore au jour d’aujourd’hui / Celui qui a eu l’enfance privilégiée de ceux dont les parents ne s’occupent pas sans cesser depayer les pots cassés, eh, eh / Celle qui a complètement intégré la révolution freudienne et couche désormais avec son ombre en laissant la lumière allumée / Ceux qui ont sur leur table de nuit le zob de Jeff Koons en polystirène expansé qui se dresse quand on lui parle affaires / Celle qui trouve ludique tout ce que tu trouves merdique / Ceux qui vous reprochent votre manque d’écoute dans les conversations de tea-room du séminaire australien de Sophie Calle / Celui qui reste optimiste au fond si tu cherches bien /Celle qui reste indignée malgré tous ceux qui jouent à l’être / Ceux qui sentant venir l’hiver nucléaire s’envoient des smileys,etc.   

  • Abécédaire romand

     

     

    Adolphe – On pourrait dire de ce joyau de la littérature d’analyse, d’inspiration protestante et romantique à la fois, qu’il est celui de l’hésitation. Jeune homme de vingt-deux ans, Adolphe s’ennuie dans une petite ville allemande où il rencontre la Polonaise Ellénore, vivant avec un Comte. Adolphe étant devenu son amant, Ellénore se sépare du Comte, mais Adolphe à son tour voudrait se séparer d’Ellénore, sans s’y résoudre. Incertitudes et tourments entretenus tissent un filet où se débat le protagoniste. Benjamin Constant. Adolphe. Livre de poche G/F.

    Alectone – Ce récit poétique aux accents nervaliens constitue l’un des joyaux de l’œuvre à la fois brève et cristalline de Crisinel, dont Pierre-Paul Clément rappelle en préface la destinée tragique et le caractère essentiel des écrits, relevant de la catharsis. A l’ensemble des poèmes et des proses lyriques rassemblés en ce volume s’ajoutent quelques variantes, des proses descriptives de ton plus serein, voire léger, ainsi qu’un extrait du Journal de la Métairie. « Je pense à Crisinel avec déchirement », écrivait Edmond Jaloux, « comme à l’un de ceux qui ont le plus souffert de chercher et de connaître le sens allégorique de la vie ». Edmond-Henri Crisinel. Œuvres. L’Age d’Homme. Poche suisse No 8.

    medium_Ramuz.3.jpgAline – Ce premier roman de Ramuz, d’une concision et d’une puissance expressive saisissante, pourrait constituer l’introduction parfaite à la littérature romande du XXe siècle. Emotion, perfection du style, défi au conformisme mortifère, compassion : tout y est. Dans un village vaudois typique, une très jeune fille s’éprend du fils d’un notable, qui l’engrosse et se détourne ensuite d’elle, la poussant au suicide. Avec autant d’acuité sensible que de sensualité, le jeune auteur campe des personnages inoubliables dans un pays poétiquement recrée. C.F. Ramuz. Aline. Grasset, les Cahiers Rouges.

    L’Amour fantôme – La propension satirique de l’auteur fait florès en ces pages évoquant l’itinéraire initiatique d’un Colin oedipien à outrance dont les tribulations recoupent les expériences « sur soi » de toute une génération. D’un premier séjour en prison (il a fait le fou dans une manif) d’où le tire Maman, à l’amoureuse initiation qui marque sa rencontre avec Rose, fille-fleur se roulant nue dans le sainfoin, avant d’autres étapes de sa réalisation personnelle, de rebirth en séminaire de chanelling, le personnage est joliment épinglé. Jean-Michel Olivier. L’Amour fantôme. L’Age d’Homme, 1999.

    medium_Popescu.2.jpgArrêts déplacés. – Assez proche des enlumineurs du quotidien américains dont Raymond Carver et Charles Bukowski sont les meilleurs exemples, le poète cristallise ici, à partir d’observations apparemment anodines, de choses vues en scènes vécues dans la rue ou dans l’intimité, les reflets kaléidoscopiques de la réalité contemporaine la plus immédiate, parfois la plus brute. Les mots y retrouvent leur fraîcheur et leur usage primordiaux, tels des objets découverts sous une lumière neuve, et le regard de l’auteur englobe ses semblables dans un climat d’empathie achevant de donner à cette poésie sa beauté et sa justification. Marius Daniel Popescu. Arrêts déplacés. Antipodes, 2005.

    Aujourd’hui je ne vais pas à l’école
    - L’adjectif est galvaudé, mais c’est bel et bien un livre subversif que ce monologue d’un jeune énergumène en bisbille avec les convictions établies et les idées reçues. Il y a du cabarettiste en ce jongleur de mots et de concepts, décidé à rester sur sa scène privée au lieu de reprendre la comédie de l’Ecole (avant celle de l’Eglise et de l’Etat). A l’école « contre la vie » dont parlait Edmond Gilliard, s’oppose ici la classe buissonnière d’un émule de Roorda. C’est frais et vif, sans une ride vingt ans après... Claude Frochaux. Aujourd’hui je ne vais pas à l’école. L’Age d’Homme, 1986.

    Les beaux sentiments
    – Le suicide d’un de ses élèves et l’abus sexuel subi par un autre marquent l’année du bac de la classe de gymnase du professeur François Aubort, double romanesque de l’auteur qui parvient, en évitant les pièges du témoignage direct ou de l’ouvrage « à thèmes », a construire un roman d’émotion portant à la réflexion sans être désincarné. De fait, tous les personnages en sont vibrants de présence, la force du romancier tenant à restituer la fragilité et le désarroi de jeunes gens – le professeur autant que ses élèves - dont il ressaisit aussi la fraîcheur et la générosité. Jacques-Etienne Bovard, Les beaux sentiments. Campiche, 1998.

    Cahier de verdure
    – La partie la plus accessible de l’œuvre de Philippe Jaccottet, et la plus attachante aussi, relève d’une sorte de carnet poétique continu, d’une semaison à l’autre, dont ce recueil, accordé au cycle des saisons, est une belle illustration. L’apparition en gloire d’un grand cerisier en marque l’ouverture symbolique par-delà laquelle on s’engage Sur les degrés montants de la nature saisie dans son effervescence et sa violence vitale, avant les Eclats d’août et les feux de l’automne préludant à la descente vers les plaines de l’hiver et de l’âge. Philippe Jaccottet. Cahier de verdure. Gallimard, 1990.

    medium_Gallaz0001.JPGLes chagrins magnifiques – Plus grave de tonalité qu’Une chambre pleine d’oiseaux, premier recueil des chroniques de l’auteur, cet ensemble de proses reprend les thèmes récurrents du malaise existentiel et de la difficulté de communiquer dans le couple et dans la société, avec un regard plus personnel et nostalgique sur les « légères hypothèses d’enfance », et des inflexions mélancoliques accentuant et poétisant à la fois un sentiment de déréliction quasi omniprésent. Du moins les bonheurs d’écriture, et le ton si particulier du chroniqueur-écrivain valent-ils à ce livre sa vertu paradoxalement tonique. Christophe Gallaz. Les chagrins magnifiques. Zoé Poche, 2005 (1986).

    Chambre 112
    – Le titre de ce récit autobiographique désigne la chambre de l’hôpital tessinois dans lequel le père de l’auteur a vécu ses derniers jours et qui devient le pivot des allées et venues du narrateur entre la Suisse romande où il accomplit sa carrière d’universitaire distingué et le Tessin plus rugueux de son enfance et de sa langue maternelle, de ses premières racines culturelles et de son Padre padrone en train de passer de l’état de chêne familial à celui de roseau fragile, bientôt arraché par le vent de la destinée. Très juste de ton, et d’une empathie généreuse à l’égard de la petite communauté évoquée, cet hommage au père est à la fois la mise en rapport de deux cultures et de deux époques traversées par l’auteur. Daniel Maggetti. Chambre 112. L’Aire, 1997.

    Châteaux en enfance – Premier volet du triptyque romanesque englobant Les esprits de la terre et Le temps des anges, ce roman doux-acide marque aussi l’amorce d’une forme narrative novatrice, instaurant une modulation proustienne de la remémoration. Au gré d’un récit non linéaire, soumis aux associations libres de l’évocation, c’est tout un théâtre de bourgeoisie provinciale qui émerge des brumes du passé, dont les figures goyesques contrastent avec quelques personnages « élus » par la romancière à proportion de leur sensibilité, de leur vulnérabilité ou de leur appartenance à un « ailleurs » poétique. Catherine Colomb. Œuvres complètes. L’Age d’Homme, 1993.

    medium_Cherp_kuffer_v1_.jpgLe chêne brûlé
    – On redécouvre une Suisse souvent insoupçonnées, à tout le moins oubliée de nos jours, dans ce premier récit autobiographique de l’écrivain né en milieu ouvrier, dont la mère et le père s’échinaient à travailler dur sans parvenir à nouer les deux bouts. Sur ce fond d’âpre nécessité qu’adoucissent du moins les sentiments et les valeurs incarnées par les siens, l’auteur raconte, sans sa langue à la fois directe et chantournée, lyrique et rebelle, son parcours de fils de prolétaire accédant à l’université, dont l’engagement communiste lui vaudra l’opprobre. Gaston Cherpillod. Le chêne brûlé. Poche Suisse, 1981.


    Les circonstances de la vie. – Après les deux premiers romans terriens de Ramuz, celui-ci s’attache à un personnage qui va vivre, à son corps défendant, la mutation de toute une société soudain entraînée dans les mécanismes de l’expansion et de la spéculation, où les affairistes et les arrivistes feront florès. Après un premier mariage malheureux, le notaire Emile Magnenat s’installe en ville afin de satisfaire les ambitions pressantes de la fringante Frieda, qui le pousse à toutes les dépenses avant de le tromper et de l’anéantir. D’une tonalité flaubertienne, ce sombre et poignant roman est tout empreint de la défiance du jeune Ramuz à l’encontre de la ville et d’une société déshumanisée. C.F. Ramuz. Les circonstances de la vie L’Age d’Homme, Poche Suisse No 134.

    Comme si je n’avais pas traversé l’été. – C’est là, sans doute, le roman le plus accompli de l’auteur. Il y est question de la peine et de la révolte d’Alia, confrontée en très peu de temps à la mort de son père, puis à celle de son mari et de sa fille aînée, tous deux victimes du cancer. Livre de la déchirure intime et du scandale de la mort frappant la jeunesse, ressentie comme absolument injuste par la mère qui a porté l'enfant pour qu'il vive et lui survive, ce roman est aussi, à l'inverse, un livre de l'alliance des vivants entre eux et du dialogue perpétué avec ceux qui leur ont été enlevés. Janine Massard. Comme si je n’avais pas traversé l’été. L’Aire, 1998.

    La complainte de l’idiot – On se régale à la lecture de ce livre ludique et foisonnant autant pour l'originalité de sa vision - apparemment dégagée de tout réalisme et renvoyant cependant à notre monde avec une verve critique réjouissante - que pour l'éclat et les chatoiements de son écriture, jamais aussi libre et inventive. Rappelant la douce dinguerie hyperlucide d'un Robert Walser, et d'abord parce qu'il se passe dans un « débarras à enfants » assez semblable au fameux Institut Benjamenta, ce roman évoque également la figure tutélaire de Cendrars par ses dérives épiques, le goût du conte qui s'y déploie et sa faconde verbale. Michel Layaz. La joyeuse complainte de l’idiot. Zoé, 2003.

    medium_Meizoz.jpgLes désemparés – Oscillant entre le Valais de bois et certaine Suisse sauvage auxquels on le sent également attaché par ses fibres ataviques, et sa culture plus cérébrale et policée d’universitaire bon teint, l’auteur cisèle, en premier lieu, une dizaine de portraits fort expressifs de Sans voix, évoquant les errants et autres humiliés rejetés dans les marges de la course à la réussite. La découverte du livre et de l’écriture nourrit ensuite Beaux parleurs, alors que Tombés du ciel étend le champ du voyage de l’auteur, qu’on retrouve skis aux pieds dans la dernière variation jouant sur une rumination de randonneur à caractère politique... Jérôme Meizoz. Les désemparés. Zoé, 2005.

    Le désir de Dieu – D’emblée l’auteur se dit « plein de Dieu » dans ce livre reprenant en fugues et variations les thèmes fondamentaux de son œuvre, à savoir : l’étonnement primordial d’être au monde et la découverte de la poésie, l’intuition précoce de la mort et son expérience tragique au suicide du père, le vertige du sexe et ses turbulences contradictoires, la fascination pour le vide qui serait à la fois une plénitude à la manière extrême-orientale, le miel du monde et ses infinies modulations, le rêve du monumentum artistique cher à Flaubert et la conscience de sa vanité sous le ciel métaphysique. Or il y a, dans ce livre de pure prose, une liberté et une qualité de style qui en font l’un des meilleurs ouvrages de son auteur. Jacques Chessex. Le désir de Dieu. Grasset, 2005.

    Le dessert indien
    – La tonalité qui marque les treize nouvelles de ce recueil, mélange d’épicurisme souriant et de désenchantement indulgent, de flegme frotté de cynisme et de bonhomie frottée d’expérience, relève de la culture anglo-saxonne plus que de la tradition romande, du côté de Somerset Maugham. De la nouvelle policière à la gourmandise érotique, en passant par la rêverie méditative d’Un instant d’éternité, évoquant Barbey d’Aurevilly, le récit fantastique ou la satire, l’auteur excelle à tout coup, en dépassant pourtant l’exercice de style par un vrai bonheur d’écriture et de narration. Marc Lacaze. Le dessert indien. Seuil, 1996.

    Le dixième ciel – Comment concilier foi et raison, vérité révélée et connaissance scientifique ? Telle est l’un des questions posées par ce vaste roman au formidable générique, puisque Pic de la Mirandole, le protagoniste, y fréquente Laurent de Médicis ou Marsile Ficin, dans la Florence brillantissime du Quattrocento où apparaissent également le jeune Michel-Ange, Sandro Botticelli ou Savonarole, notamment. Plus que le pittoresque du roman historique, somptueux au demeurant, c’est l’enjeu du débat d’avenir qui nous captive ici, incarné par de beaux personnages. Etienne Barilier. Le Dixième ciel. Julliard/L’Age d’Homme, 1986.

    Le droit de mal écrire. – Dans sa fameuse Lettre à Bernard Grasset, Ramuz a magistralement traité le problème des relations liant la Suisse romande à Paris et, plus précisément, les langues périphériques de la francophonie au « bon français ». D’un Rousseau, qui revendiquait la spécificité culturelle et morale du parler romand, tout en s’exprimant en français classique, à un Töpffer émaillant volontiers son écriture de localismes à coloration helvétistes, et jusqu’aux auteurs d’aujourd’hui, le rapport entre la littérature romande et la France reste ambigu, rarement simple. Jérôme Meizoz. Le droit de « mal écrire », Quand les auteurs romands déjouent le « français de Paris ». Zoé, 1998.

    Eloge du migrant. – Quelque peu rugueux au premier abord, ce premier livre d’un fils d’immigré en impose bientôt par la justesse de son ton et l’originalité de son écriture, incorporant ici et là des tournures italianisantes qui tiennent lieu d’accent au protagoniste, saisonnier italien se racontant sans trémolos. « Murateur » de métier, il se dit « de rue et d’errance solidaire », non tant « de revendication » que « de fidélité », avec un double sentiment d’être exclu et de participer à la fraternité des matinaux. Il y de l’héritage de Pavese dans cette belle méditation poétique. Adrien Pasquali. Eloge du migrant. L’Aire, 1989.

    medium_Olivier.JPGL’enfant secret - Les destinées croisées des aïeux de l’auteur, de la Côte vaudoise à l’Italie de Mussolini, et l’Histoire dramatique du siècle, se vivifient dans cette autofiction constituant sans doute l’un des plus beaux livres de l’auteur. Les personnages d’Emilie et Julien, qui vivent sur les bords du Léman, et le couple formé par Nora et Antonio, assistant (et participant, puisque Antonio est le photographe attitré du Duce) à la montée du fascisme en Italie, constituent le cercle familial multiculturel dans lequel va grandir l’enfant, dont la mémoire restituera ce microcosme si caractéristique de notre pays. Jean-Michel Olivier. L’enfant secret. L’Age d’Homme, 2003.

    L’enfant triste
    . – On retrouve, une génération plus tard, la douloureuse grisaille des Circonstance de la vie, sur fond d’aigre puritanisme, dans ce récit d’une enfance marquée à la fois par le désamour des parents du protagoniste, et par les avanies subies au Collège, où le goût manifesté par le garçon pour un Baudelaire, notamment, est assimilé à un dévoiement. Du moins une tante bonne, à la montagne, va-t-elle donner une autre image de la vie, plus ouverte et généreuse, au narrateur de ce livre d’autant plus marquant qu’il s’en tient aux faits, sans pathos. Michel Campiche. L’enfant triste. L’Aire, 1980.

    medium_Mercanton0001.JPGL’été des Sept-Dormants. – Relevant à la fois de l’exorcisme autobiographique, du roman symphonique et du testament spirituel, ce livre allie, étrangement, les fantasmes obsessionnels et presque maniaque, dans leur expression, d’un esthète amoureux des éphèbes, et la ressaisie magistrale, poétique et religieuse la fois, de quelques destinées réunies dans le creuset existentiel et affectif d’un institut de jeunes gens tenu par une maîtresse femme, Maria Laach, et son pittoresque époux. Roman de l’apprentissage à l’ample mouvement de fleuve, ce livre majestueux laisse en mémoire un double souvenir de fraîcheur juvénile et de lancinante mélancolie. Jacques Mercanton. L’Eté des Sept-Dormants, Galland 1974. Réédition en Poche Suisse, Nos 9 et 10.

    Ce qui reste de Katharina. – De la misère morale en famille bourgeoise pourrait être le sous-titre de ce roman courant à travers trois générations et constituant un aperçu mordant de l’évolution des mœurs au XXe siècle. Au lendemain de la mort de son fils quinquagénaire, Katharina se repasse le film de sa vie et en établit le bilan, marqué par maints sacrifices sur l’autel de la vie conjugale et de la maternité. Rien pourtant du réquisitoire féministe unilatéral dans ce récit d’une vie gâchée où la complexité humaine est abordée avec empathie. Janine Massard. Ce qui reste de Katharina. L’Aire, 1997.

    L’essaim d’or. – Amateur de bonnes choses, à tous les sens de l’expression, l’auteur, ancien bibliothécaire municipal en chef, et fomentateur à ce titre d’une phénoménale collection de bandes dessinées, est également un prosateur gourmand capable de faire partager ses goûts, comme celui du flan caramel, dit ici « mets de fête ». Excellant dans l’évocation ludique ou cocasse (son éloge de la vache ou sa célébration de la poussière de bouquins), cet arpenteur des sentiers écartés de la littérature ajoute, de surcroît, une touche d’humour à notre littérature si souvent si grave… Pierre-Yves Lador. L’essaim d’or. L’Aire, 1998.

    Le désarroi
    – Issu d’une génération héritière de la faillite des idéologies, le protagoniste rompt avec sa vie confinée d’étudiant en lettres à la suite des mises en garde d’un de ses profs vitupérant la standardisation et la déshumanisation de la société. « Confronté à une existence que je ne savais plus comment empoigner, je me sentais usé » remarque-t-il à l’instant où il arrive, après un long voyage, dans un monastère qu’on suppose au Mont Athos, où il chemine sur les traces d’un certain Alexandre, mi-héros mi-ascète en lequel il espère trouver un modèle existentiel. René Zahnd. Le désarroi. L’Aire, 1990.

    medium_CINGRIA4.2.jpgLa fourmi rouge. – Une très bonne introduction se trouve ménagée ici à l’œuvre de Charles-Albert Cingria, tant par la qualité et la diversité représentative des textes réunis, que par la très éclairante préface de Pierre-Olivier Walzer, pour lequel la promenade avec Charles-Albert « est une perpétuelle réconciliation avec l‘univers ». Tous les registres du génial écrivain sont illustrés ici, de la déambulation quotidienne (Le seize juillet) à la plus sublime méditation poético-métaphysique (Le canal exutoire), en passant par le dialogue fantaisiste (Grand questionnaire), l’essai de définition d’un habitus humain (L’eau de la dixième milliaire « autour» de Rome) ou l’érudition joyeuse (Musiques et langue romane en pays romand). Un constant émerveillement, accordé à une écriture sans pareille. Charles-Albert Cingria. La Fourmi rouge et autres textes. L’Age d’Homme, Poche Suisse No 1.

    La gazelle tartare. – Dernière en date de ses autofictions, ce livre d’Asa Lanova est aussi le plus vibrant d’émotion et le mieux enraciné dans le sol natal de la romancière lausannoise, le plus accompli aussi du point de vue littéraire. Un premier amour, dont la fin prématurée coïncide avec le renoncement à une prometteuse carrière de ballerine, et la mort de la mère de la protagoniste, constituent les deux pôles sensibles de cette remémoration où l’enfance et ses magies, une angoisse maladive et le recours à l’exorcisme des mots, se conjuguent pour rendre le « son » unique d’une vie ressaisie par l’écriture. Asa Lanova. La gazelle tartare. Campiche, 2004.

    medium_BenSalah.jpgLe Harem en péril.
    – Conteur savoureux, mais développant aussi de féroces observations sur la société dont il est issu, et notamment sur la condition de la femme et la régression obscurantiste, l’écrivain tunisien établi en pays de Vaud, après trois premiers romans, continue de nous captiver avec dix nouvelles également marquées au sceau de la vitalité et de l’authenticité, à commencer par l’insoutenable premier récit (La viande morte) des atroces souffrances endurées par Selma, atteinte d’une tumeur et que les siens accusent d’avoir « fauté » parce que son ventre gonfle. Un étonnant mélange de verve caustique et de compassion. Rafik Ben Salah. Le Harem en péril. L’Age d’Homme, 1999.

    L’Homme seul. – Soliloque effréné non moins que stimulant, ce livre a les qualités et les limites de la recherche autodidacte, à la fois passionnant par ses observations et discutable dans ses conclusions, à commencer par celle qui conclut à l’extinction de la culture occidentale dans les années 1960… Matérialiste anarchisant, l’auteur réduit l’histoire de la culture à une suite de déterminations où le rôle de la géographie se trouve revalorisé par rapport à l’analyse historico-économique des marxistes. Sans aucune référence indiquée, mais brassant d’innombrables lectures, cette somme hyper-subjective et péremptoire est marquée par un souffle et un ton uniques. Claude Frochaux. L’Homme seul. L’Age d’Homme. Poche Suisse No 194-195.

    Humour. – Tenant à la fois du journal de bord personnel et de l’essai biographique, ce livre est l’une des plus belles illustrations de la pratique singulière de l’auteur, consistant à imbriquer des dessins et des aquarelles dans le corps de son texte. En l’occurrence, celui-ci place la (re)découverte de Joyce, dont la vie se trouve racontée au fil d’un journal imaginaire, sous le signe de la passion juvénile de Pajak et de son ami Yves Tenret, protagonistes d’une histoire se donnant comme en miroir, en résonance à la biographie du génial Irlandais. Frédéric Pajak (avec Yves Tenret) Humour. Une biographie de James Joyce. PUF, 2001.

    medium_Tache2.3.jpgL’intérieur du pays – Sensible au génie des lieux, qu’il restitue par le truchement d’images aussi limpides qu’évocatrices, gardant toujours un nimbe de mystère, le poète, passant d’abord par La porte d’à côté pour une suite d’aquarelles lausannoises de bonne venue, entreprend ensuite un voyage en zigzags qui le conduit à travers la Suisse débonnaire de Töpffer en passant par quelques hauts lieux de culture gardant en mémoire le passage de Nietzsche (à Sils-Maris), Jouve (au val Fex) ou Rilke (à Soglio), sans que la référence littéraire n’alourdisse jamais le propos, le voyage se poursuivant de lumières en mélodies, à fleur de sensations bien lestées par les mots. Pierre-Alain Tâche. L’intérieur du pays. L’Age d’Homme, Poche Suisse No 205.

    Jean-Luc persécuté
    . – Deuxième roman du jeune Ramuz, cette tragédie montagnarde donne un grand frère farouche à la petite Aline en la personne de Jean-Luc Robille, incessamment humilié par une épouse sensuelle et mauvaise, Christine de son prénom. Type de l’homme simple et droit, le protagoniste découvre les traces de l’adultère dès la fameuse scène première, préludant à tous ses malheurs et à ceux de l’enfant du couple. Le roman, portrait aussi d’un village de montagne, évoque une pyrogravure expressionniste, où la noblesse de cœur de Jean-Luc et la vilenie de ceux qui l’entourent forment un contraste significatif. C.F. Ramuz. Jean-Luc persécuté. L’Age d’Homme, Poche Suisse No 25.

    Je dis tue à tous ceux que j’aime – Après avoir abordé les genres les plus divers, de la science fiction au roman historique, l’auteur lausannois touche ici au symbolisme fantastique autant qu’à l’érotisme homosexuel, dans un roman évoquant les nouvelles de Kafka ou la littérature latino-américaine. Le protagoniste, représentant banal de son état, échoue dans une ville paraissant soudain coupée du temps et du monde ordinaire, où la rencontre d’un jeune homme vaguement angélique, en dépit de conduites sordides, achève de le déstabiliser. Surtout intéressant par son atmosphère, ce roman est d’un conteur avéré. Olivier Sillig. Je dis tue à tous ceux que j’aime. H&O, 2005.

    Jette ton pain.
    – « Je ne suis qu’une vieille orpheline à la recherche de trésors perdus », écrivait Alice Rivaz dans Comptez vos jours, et l’aveu pourrait être aussi celui de Christine Grave, à cela près que cette quinquagénaire est encore en charge de sa mère impotente, qui ne manque de lui rappeler combien elle s’est elle-même « sacrifiée ». Bilan d’une existence de femme souvent « empêchée » dans ses aspirations personnelles, ce roman proche de l’autofiction est à la fois marqué par l’effort d’émancipation et le pari créateur sur lequel s’ouvre sa dernière partie. Alice Rivaz, Jette ton pain, Gallimard/Galland, 1979.

    Jonas
    – Roman de l’alcool et des bilans de la cinquantaine, cette autofiction – l’une des plus fortes de l’auteur – évoque le retour, à Fribourg où il a passé le début de sa jeunesse, de Jonas Carex en quête d’un refuge momentané dans le ventre de la baleine aux souvenirs. De fait, c’est en ces lieux qu’il a vécu le plus intensément, à l’âge des grandes questions et d’un amour qu’il va retrouver avec un mélange de tendresse et de désarroi, qui le confrontera plus durement encore à son naufrage personnel. Jacques Chessex. Jonas. Grasset, 1987.

    medium_Amiel.JPGJournal intime – Parangon du genre, ce monument de l’introspection ne se borne pas, loin s’en faut, à la rumination stérile d’un professeur esseulé et velléitaire, mais constitue la chronique extrêmement variée d’une fin de siècle genevoise, vue par un écrivain aussi ouvert à la culture européenne qu’à la nature, à la philosophie et aux nouvelles doctrines sociales, au milieu littéraire local ou parisien. Lecteur et promeneur infatigable, Amiel est surtout un prosateur d’une merveilleuse porosité, du moins quand il échappe au ressassement quotidien et à l’autoflagellation. Ses paysages, ses portraits (notamment de femmes) et ses réflexions de toutes espèces constituent un inépuisable trésor. Henri-Frédéric Amiel. Journal intime, L’Age d’Homme, 12 volumes.

    Kriegspiel
    – A la tête d’une escouade de dragons à l’ancienne, le capitaine Pavel Takac donne l’assaut à une formation de tanks, dont il ressortira seul vivant, témoignant du sacrifice des hommes tombés à ce qu’on pouvait dire encore le champ d’honneur, et faisant revivre l’événement avec panache, mais non sans mélancolie. Le ton et la manière, autant que la vigueur de ce roman sont assez rares en Suisse romande, et c’est en effet un captivant roman d’aventures que cet ouvrage à valeur, aussi, de réflexion sur la guerre et sur le sacrifice des héros, chair à canon de la Realpolitik. Jacques-Michel Pittier. Kriegspiel ou le jeu de la guerre. L’Age d’Homme, 1982,

    Les larmes de ma mère
    - Récit mimétique d'une libération, Les Larmes de ma Mère représente, malgré quelques relents de lyrisme adolescent, un travail de fiction qui dégage ce livre de ce qu'il pourrait avoir d'anecdotique ou de nombriliste. La démarche de Michel Layaz se fonde sur une implication vivante, vécue par le truchement d’une langue qui restitue, dans leurs nuances, tous les désarrois, les humiliations, les infimes mais cuisante blessures, comme aussi les effusions, les petits bonheurs, les premiers troubles sensuels, les échappées dans le sillage d'un magicien ou d'une femme bien en chair, les premiers refus aussi et les premières prises de conscience personnelles. Michel Layaz. Les Larmes de ma mère, Editions Zoé, 2002

    Laura – Deuxième roman de l’auteur lausannois, ce livre étincelant concentre les thèmes à venir de l’œuvre, partagée entre une interrogation sur le sens de l’art dans le monde contemporain et la modulation des passions humaines. Dans le décor hautement symbolique de Venise, le protagoniste, jeune artiste peintre cheminant aux frontières du nihilisme métaphysique, aime et fait souffrir Laura que résument les « gestes de la vie ». Limpide et dense, ce roman a conservé sa vibration tendue et sa beauté. Etienne Barilier. Laura. L’Age d’Homme, Poche suisse No 82.

    La Malvivante. - Dans son chalet en banlieue du Clos, Tosca remâche sa révolte en observant les gens du quartier au moyen de ses jumelles. Malheureuse en ses premières amours, cette fille d’immigré italien et de Vaudoise terre à terre, mariée à un ouvrier résigné à son sort, est en outre rejetée par ses enfants. Au bord de la rupture psychique et du suicide, Tosca n’en témoigne pas moins d’une vive lucidité sur le monde médiocre qui l‘entoure, où les « petites gens » montrent parfois le plus de grandeur inaperçue. Mireille Kuttel, La Malvivante. L’Age d’Homme, Poche Suisse No 37.

    Le marcheur illimité. – Intéressant par l’allant de son écriture et l’observation des « premiers plans » que lui ménage la marche, Ellenberger le farouche n’a rien du sémillant randonneur à la manière de Töpffer, ni non plus du « performeur » à celle de Daniel de Roulet : il marche à en crever à ce qu’il semble et, de fait, cela devient un récit plein de vie que cette suite d’évocations de longues trottes le long du Doubs ou du Rhône, en Crète ou dans les rues de Paris, lézardant quelque temps au Luxembourg puis se remettant en route du Quartier latin à Saint Germain-en-Laye… Pierre-Laurent Ellenberger. Le marcheur illimité. L’Aire, 1999.

    medium_Salem.2.JPGLe miel du lac.
    – En chroniqueur pratiquant un type d’observation et une langue imagée à la Vialatte, son maître avéré, l’auteur évoque, dans cette manière de d’autoportrait étoilé, son passé de gosse levantin aux souvenirs d’enfance à la fois pittoresques et parfois douloureux. Rompant avec le tout-venant du journalisme, il enlumine, avec un mélange de candeur blessée et d’humour souvent cocasse, les heures riches de ses flâneries et de ses rencontres, dans ce pays de Vaud qui est devenu sa terre d’adoption. Gilbert Salem. Le miel du lac. Campiche, 1998.

    Mille-feuilles. – En trois volumes très élégants et illustrés avec beaucoup de goût, ce recueil de proses et d’articles, plus encore que les romans autobiographiques de l’auteur, constitue le « trésor » de l’auteur délicieux d’Italiques (L’Age d’Homme, 1969), capable de parler de la peinture de James Ensor ou d’une visite à Gustave Roud, de Picasso en Avignon ou de « Fribourg-la-romaine », du Paradou des Bille ou de la mort de Léautaud avec la même fine justesse et avec le même bonheur. Comme dans Le soleil sur Aubrac (Grasset, 1986), le grappilleur déploie, en ces pages étincelantes, une constante faculté de transmutation. Georges Borgeaud. Milles Feuilles I, II, III. La Bibliothèque des Arts, 1997.

    Mon bon ami
    – L’auteur de ce savoureux recueil de proses, dont le texte intitulé Merveilles indique bien l’orientation et la tournure, se nourrit de tout, circulant de par le monde comme l’enfant au tricycle ou son grand frère en aile delta. De l’oiseau witcha (une sorte de merle blanc) elle dit : « Le merle avait un regard de comptable, de notaire, d’inspecteur, de soliste ». Avec la même alacrité joyeuse et le même bonheur d’expression évoquant tour à tour Vialatte et Cingria, elle parle indifféremment de Lawrence Durrell et de Marco Polo, de sa peur du noir et d’un mazot sur la montagne, des Rolling Stones copulant dans leur jet rivé ou d’une humble vieille dame corse, sans oublier l’âme soeur qui donne son nom au titre du livre… Corinne Desarzens. Mon bon ami. L’Aire, 122p.

    Monument à F.B
    . – Sur le ton apparemment détaché du dandy, ce récit de pure émotion, dont les mouvements de la narration reproduisent les tâtons, hésitations et autres retours amont, digressions ou subites illuminations, tient à la fois de la remémoration sentimentale et de l’exorcisme. Il y est question de la liaison d’un homme marqué par « la saloperie d’usure de la vie quotidienne », auprès duquel F.B., malmenée en ses jeunes années, cherche refuge, pour le faire souffrir à son tour. Du moins cette femme-enfant laisse-t-elle une trace indélébile de « pureté inaliénable ». Roger-Jean Ségalat. Monument à F.B. Hachette-Littérature, 1978.


    medium_Cuneo.2.JPGMortelle maladie - D’une voix encore fragile, mais chaleureuse, nouée par la souffrance, l’auteur exprime à la fois sa révolte contre le mal qui la ronge et contre la société des hommes, où la femme est parfois encore une esclave. La première partie du livre est attente de l’enfant, d’abord intrus, puis vie désirée, jusqu’au jour de l’accident qui laisse la mère de nouveau seule dans le monde des survivants, contrainte de s’inventer de nouvelles raisons de vivre. Mère frustrée, la narratrice devient femme-écrivain tentant d’assumer le sort de ses semblables, en racontant notamment le calvaire d’Annunziata, la mère italienne, pour donner à son propre drame une résonance plus universelle. Anne Cuneo. Mortelle maladie. En Campoche, 2005.

    Nains de jardin.
    – La verve satirique qui se déploie dans ce recueil de nouvelles, dont le succès populaire n’a pas faibli depuis sa parution, s’applique à toute une Suisse moyenne déjà brocardée par un Hugo Loetscher, un Emil ou une Zouc. L’homme aux nains de jardin vit dans une petite maison à soi ou en villa mitoyenne, au milieu d’un univers propre-en-ordre et censé le rester, qu’un rien suffit pourtant à troubler, suscitant alors une vraie fièvre sécuritaire. Multipliant les scènes significatives, l’auteur brosse un portrait-charge de groupe non dénué de malice amicale. Jacques-Etienne Bovard. Nains de jardin. Campoche, 2004.

    Ni les ailes ni le bec – Mélange d’humour mordant et de tendresse latente, ce premier recueil de l’auteur constitue, en dix-huit nouvelles, un patchwork attachant et vif, à l’image de la jeunesse qu’il décrit et dont il procède aussi bien. Des rêves de la femme de ménage espagnole compulsant son roman-photo, dans Conchita, à l’évocation de jeunes gens incapables d’apprécier tout ce qui leur est donné, dans Vous les enfants des hautes Villes, le nouvelliste restitue de brèves tranches de vie à valeur parfois significative. François Conod. Ni les ailes ni le bec. Campiche, 1987.

    Le pain de coucou.
    – Plus encore qu’un kaléidoscope de souvenirs d’enfance puisant à la double source de l’univers alémanique du Grossvater et du quartier lausannois des jeunes années de l’auteur, ce livre restitue les premiers émerveillements de celui-ci à la découverte conjointe des choses et des mots. Dans un climat mêlé de tendresse et d’humour, les séquences de cette remémoration évoquent le monde d’une modeste tribu familiale assez typique de la Suisse des années 50, avec ses figures et ses emblèmes dont le relief s’accentue par le double jeu de la distance temporelle et du verbe poétique. Jean-Louis Kuffer. Le pain de coucou. L’Age d’Homme, Poche Suisse No 44.

    Passion.
    – La beauté et la hideur cohabitent dans ce roman glacial et brûlant à la fois, où s’opposent aussi bien deux univers, de la stérilité et de la création, de l’amour-passion et de la vie par procuration d’un maniaque solitaire. Pierre X., « homme sans passion », le type du quidam sans qualités, vit comme greffé au jeune couple que forment la danseuse Maria F. et le pianiste Frédéric Z., qu’il épie avec des moyens de plus en plus sophistiqués et dont il consigne l’évolution de la relation dans son journal, lequel constitue le roman lui-même, l’un des plus saisissants de l’auteur lausannois. Etienne Barilier. Passion. L’Age d’Homme, Poche suisse No 7.

    Les passions partagées
    . – Sur la base de carnets tenus quotidiennement et de notes fixant chaque nouvelle découverte, l’auteur recompose une chronique kaléidoscopique à valeur de « lecture du monde » où alternent aussi rencontres, voyages et autres expériences personnelles formatrices. Vingt ans (1973-1992) de vie littéraire en Suisse romande, des balades en Toscane ou en Andalousie, la découverte des Etats-Unis et du Japon, l’amitié et l’amour, la naissance d’un enfant et l’arrachement aux êtres aimés constituent la trame de l’ouvrage. Jean-Louis Kuffer. Les Passions partagées. Campiche 2005.

    Le pays de Carole
    . – Peu de romans romands témoignent, mieux que ceux de cet auteur, de l’état et de l’évolution des mentalités et des moeurs dans notre pays, ici dans la rupture de continuité de la séculaire vie paysanne et dans le vacillement généralisé des relations de couples, notamment entre la trentième et la quarantième années. La crise vécue ici par Paul, homme au foyer qui se découvre une passion pour la photographie, et Carole que suroccupe sa carrière de médecin, aboutit à une nouvelle forme de liberté qui accentue par contraste, les médiocres accommodements où trop de vies s’enlisent. Avec autant de lucidité que d’empathie, Bovard campe des personnages vivants et attachants. Jacques-Etienne Bovard. Le pays de Carole. Campiche, 2002.

    Prendre d’aimer
    – Fuyant la disette qui sévit en Valais, Séverine cherche ailleurs de quoi vivre, des bains de Loèche à Lausanne et Fribourg en passant par Villeneuve, découvrant le pays en ces années 1820, et multipliant les rencontres également significatives pour le lecteur. La fresque d’époque, nourrie par une documentation précise, est rehaussée par une écriture également marquée par le souci de reconstitution, mais sans artifice pour autant, savoureuse et sympathique autant que le portrait de la protagoniste. Gisèle Ansorge. Prendre d’aimer. Campiche, 1988.

    medium_Sonnay.2.JPGUn prince perdu. – Tenant à la fois du conte épique et du roman en prise directe avec les tribulations du monde contemporain, ce roman évoque fortement les destinées de l’Afghanistan, que l’auteur connaît bien pour y avoir été délégué du CICR, sans que le pays ne soit jamais nommé. Le jeune Jahan, unique rescapé du massacre de la famille royale du Karaba, entreprend le récit de sa vie à l’initiative de son ami portugais Jorge, afin de laisser témoignage et d’affirmer une identité remise en cause. A la fois tendre et amer, pétri d’humanité et impressionnant par ses évocations de la nature et du chaos de la guerre civile, ce livre est de ceux qui marquent. Jean-François Sonnay. Un prince perdu. Campiche, 1999.

    Rapport aux bêtes. – Dès les premières pages de ce roman se révèle un talent singulier, tant par le choix singulier des mots que par les rythmes, la couleur, le modelé, la pâte du langage. Si la voix de la romancière manifeste aussitôt une indéniable originalité, cela ne va pas sans sophistication de style tournant, parfois, au maniérisme. Le fait est d’autant plus gênant que le livre est censé représenter l’existence d’un paysan de montagne et ses rapports avec sa jeune femme Vulve, son valet de ferme portugais et ses vaches. Noëlle Revaz. Rapport aux bêtes. Gallimard, 2002.

    Le rendez-vous de Thessalonique. – Ce premier livre de l’auteur fixe d’emblée un espace romanesque et développe, au fil d’une écriture précise, concrète et rapide le récit des désarrois d’un quadragénaire, architecte de son état, dont la disparition soudaine de son meilleur ami exacerbe sa propre remise en question. Voyage vers soi-même recoupant l’errance des damnés de la terre, ce périple surtout existentiel ressaisit les rejets et autres tâtons d’une génération en perte de repères, dans un roman qui a valeur à la fois de symptôme et de fondation personnelle. Nicolas Verdan Le rendez-vous de Thessalonique. Campiche, 2005.

    Le roseau pensotant – L’humour palliant la bêtise, l’esprit grégaire et pédant ou le conformisme du bourgeois encaqué dans ses préjugés, est la marque du ton et du style de Roorda, pédagogue et chroniqueur dont les titres de quelques œuvres sont assez explicites, à commencer par Le débourrage de crâne est-il possible ? ou Le pédagogue n’aime pas les enfants… Plus que tel ou tel essai séparé, c’est l’ensemble des Œuvres de Roorda, réunies en deux volumes, qu’il faut recommander à l’amateur de vues originales et roboratives, marquées du sceau d’un sens commun authentiquement démocrate et vivifiant. Henri Roorda. Œuvres, 2 vol. L’Age d’Homme, 1970.

    Les sept vies de Louise Croisier née Moraz. – Mémorialiste patiemment documentée de ses familles paternelle et maternelle, Suzanne Deriex s’attache ici à la peinture d’une tribu vigneronne à Lavaux, dès la fin du XIXe siècle et sur une durée avoisinant le siècle, où s’entremêlent les tribulations personnelles de la protagoniste, Louise Moraz devenue Croisier, les multiples petites histoires de famille et les grands événements des époques successives. Portrait d’une femme et des siens, l’ouvrage fait également figure de chronique document la vie et les mentalités en mutation d’une région. Suzanne Deriex. Les sept vies de Louise Croisier née Moraz. L’aire, 1986. Poche Suisse, Nos 105-106.

    medium_Moeri.JPGLe sourire de Mickey – Il y a quelque chose de panique dans le regard que l’auteur promène sur nos semblables plus ou moins empêtrés dans les embrouilles de la société contemporaine, où les modèles du battant et de la superwoman font figure de référence. Les personnages décrits dans ces nouvelles peinent à telle identification, à moins de s’aliéner comme ce couple pour lequel la naissance d’un enfant fait figure de péripétie « non appropriée ». Observateur redoutable des tics de comporteent ou de langage, dans la parenté d’un Michel Houellebecq, Antonin Moeri excelle à ressaisir, sous forme narraative, les névroses et les psychoses de l’homme actuel, sans trop le caricaturer. Antonin Moeri, Le Sourire de Mickey. Campiche, 2003.

    La Suisse romande au cap du XXe siècle. – Le gai savoir a trouvé, en Alfred Berchtold, son plus généreux représentant helvétique, dont cette somme (avant une fresque consacrée à la civilisation bâloise et un livre exhaustif sur Guillaume Tell) est la première, éclatante illustration. Des sources protestantes, essentielles dans ce pays, à l’émergence de l’helvétisme, marqué par les courants romantiques européens, et jusqu’au tournant fondateur des Cahiers vaudois, l’historien se fait tour é tour conteur et critique littéraire pénétrant. Jamais sec ou pédant, ce livre aux synthèses magistrales et aux inoubliables portraits n’a pas pris une ride ! Alfred Berchtold. La Suisse romande au cap du XXe siècle. Payot, 1964.

    Les Têtes – Ce pourrait n’être qu’une galerie de portraits littéraires, alors que l’art du prosateur à son extrême pointe, et la matière physique et psychique brassée font de cette suite de figures une admirable danse des vifs. D’un Henry Miller juste entrevu dans un café parisien, avec son museau de loup, au souvenir recomposé de Charles-Albert Cingria se relevant d’une chute en vélocipède, le front tatoué de bitume, l’auteur s’éloigne le plus souvent de la chose vue ou de l’anecdote contenue pour restituer chaque personnalité en vérité plus qu’en légende, sans se priver pour autant de l’invention révélatrice. Aux magnifiques évocations d’écrivains encore vivants (François Nourissier ou Maurice Chappaz) font pendant nombre de portraits posthumes. Or c’est aussi bien sous le signe de Yorick que l’écrivain se place, en quête de la « tête » essentielle de chacun. Jacques Chessex. Les têtes. Grasset, 2003.

    Tout-y-va – Les derniers mots de ce petit ouvrage, tenant à la fois du journal (entre 1960 et 1962) et des mémoires, témoignent du regret de l’écrivain de n’avoir pu établir ses œuvres complètes, et c’est une mélancolie semblable qui imprègne cette suite très révélatrice de souvenirs (notamment sur la période des Cahiers vaudois) et de propos sur la vie et ses aléas. Alors que les écrits polémiques de Gilliard, tel L’école contre la vie, donnent l’impression d’une grande solidité, ce livre reflète plutôt la sensibilité complexe de l’homme se rappelant son enfance et ses multiples expériences. Edmond Gilliard. Tout-y-va. Trois collines, 1963.

    Trois hommes dans une Talbot – On se rappelle la nonchalante navigation de Jerome K. Jerome en suivant Monsieur Paul et ses compères (Ramuz et le peintre Bischoff) à travers la France profonde, dont l’écrivain évoque les charmes avec autant de bonheur qu’il en a mis à croquer les multiples aspects de la Suisse. Cette pérégrination débonnaire se prolonge, aujourd’hui, grâce à la publication des Œuvres de Budry en trois forts volumes, à travers une foison de textes injustement oubliés et qui valent à la fois par leur contenu et la haute qualité de leur écriture. Paysages et artistes, littérature et motifs historiques ou contemporains, contes et chansons : tout fait miel à l’essayiste à la fois gourmand et raffiné, ondoyant et pénétrant, au poète et au prosateur. Paul Budry. Œuvres, 3 vol. Cahiers de la renaissance vaudoise, 2000.

    La Venoge
    – Ce poème, illustrissime en nos régions, évoquant une douce et indécise rivière toute semblable à la mentalité vaudoise moyenne, ne saurait confiner son auteur dans la vaudoiserie complaisante à quoi d’aucuns réduisent son œuvre de chansonnier. L’ensemble de ses écrits permet en effet de (re)découvrir un conteur délicieux, toujours attentif à l’humanité bonne et au génie des lieux (son Paris est aussi présent que son pays de Vaud), un poète populaire aux merveilleux tableautins, mais également un critique virulent et un chroniqueur non moins vif de la vie contemporaine. Jean-Villard Gilles. Œuvres.

    Le visage de l’homme
    – Au tournant de la quarantaine, l’auteur excelle dans le genre de la digression en mêlant notations très personnelles, voire privées, et considérations sur la culture ou sur le monde comme il va. Qu’il parle de la cervelle au beurre noir du Café Romand, du piano de Chopin que les cosaques jetèrent par la fenêtre (à propos de l’enterrement de Brejnev), d’un raid en avion sur le musée de Bale ou d’un malheureux croisé dans un café, bref de ce qui le remplit de joie, l’inquiète ou le révolte, le chroniqueur fait montre de la même maîtrise ressortissant à l’équilibre intérieur. Jil Silberstein. Le visage de l’homme. Le Temps qu’il fait, 1988.

    medium_JLK20.3.jpgLe viol de l’ange
    - Le terme de « roman virtuel » convient à cette ressaisie des multiples possibles de la vie contemporaine, captée dans son surgissement, dès le lendemain de la prise de Srebrenica, en juillet 1995. Dans un grand ensemble suburbain, un drame se prépare : l’agression sexuelle et le meurtre d’un enfant par un mystérieux tueur, dont le journal ponctue les pages du roman. Traversée des ténèbres, ce roman foisonnant et mêlant toutes les formes d’écriture, se veut aussi quête de gestes humains et de lumière. Jean-Louis Kuffer. Le viol de l’ange. Bernard Campiche, 1997.

    (Cet abécédaire constitue la partie conclusive du livre intitulé Impressions d'un lecteur à Lausanne, paru en 2007 aux éditions Bernard Campiche)