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  • Ceux qui tournent la page

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     Celui qui fort de son titre de Président de la Confédération helvétique responsable du Département militaire fédéral affirme à Pékin qu’il faut maintenant tirer un trait sur cette affaire de Tiananmen qui regarde les Chinois avec lesquels il faut se donner la main pour des affaires win-win / Celle qui te regarde de travers quand tu lui fais observer que son « grand Bond en avant » a été marqué par une famine durant laquelle quarante millions de personnes périrent / Ceux qui sont bien payés pour oublier / Celui qui revient sans cesse sur ce qui cloche dans le monde mais on sait ce que sont les bipolaires aujourd’hui donc il faudrait qu'il consulte celui-là / Celle qui constate que la frénésie de consommation a remplacé la frénésie de contestation et se demande ce qui a changé pour le paysan des plaines ou des hauts plateaux / Ceux qui choquent leurs amis libéraux de centre gauche ou droite en mettant les dictateurs léninistes et les potentats fascistes dans le même sac / Celui qui rappelle à ses étudiants de Canberra que le pouvoir chinois faisant obstruction à la réception du prix Nobel de la paix 2010 attribué à Liu Xiaobo avait un antécédent historique lorsque les nazis empêchèrent Carl von Ossietzky de se rendre à Oslo en 1935 / Celle qui subit le harcèlement de son dentiste arménien lui rappelant que la Shoah n’est qu’un écran de fumée visant à faire oublier son génocide à lui / Ceux qui parlent Travail de Mémoire non sans préférences sélectives / Celui qui  t’a reproché de n’être pas maoïste en 1972 sur le même ton qu’il t’aurait reproché de n’être pas fasciste en 1936 / Celle qui citant Alain Badiou rappelle qu’«il est capital de ne rien céder au contexte de criminalisation et d’anecdotes ébouriffantes dans lesquelles depuis toujours la réaction tente de les enclore et de les annuler » après quoi elle reprend un peu de ragout de Tibétain macéré dans son potage à la Mao additionné de piment Pol Pot / Ceux qui ne se rappellent pas bien la différence entre la Garde blanche et les Khmers rouges ou les Escadrons noirs vu qu’ils sont daltoniens et qu’ils estiment avec le camarade populiste suisse Ueli Maurer que c’est le moment de tourner la page et de penser à l’Avenir en termes de win-win, etc.    

     

    suisse.jpgmasacre-tiananmen.jpg(Cette liste a été jetée dans les marges du Studio de l’inutilité de Simon Leys (Flammarion,2014), et plus précisément en lisant les essais  intitulés Anatomie d’une dictature post-totalitaire, sur la Chine actuelle, et Le génocide cambodgien)

  • Mémoire vive (60)

     

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    Guido Ceronetti dans Le silence du corps :« La caresse vient comme le vent, elle ouvre un volet, mais elle n’entre pas si la fenêtre est fermée ».                     

    °°°          

    À La Désirade, ce dimanche 23 novembre 2014. –  En retrouvant ma bonne amie, notre maison au bord du ciel et ma table de travail, je me dis, après Venise, que je suis au top du privilège en dépit de mes difficultés de souffle et de circulation me rappelant que j’ai l’âge de mon père en sa dernière année de vie. Céline aussi avait 67 ans quand il a rendu les armes, après une existence évidemment mille fois plus éreintante que la mienne, où il a brûlé sa grande carcasse et ses cartouches sur tous les fronts de la guerre et de la médecine, des livres et de l’hygiénisme idéologique mal barré. J’aurai fait douze ans de plus que mon pauvre frère, personnage de roman, du pur Simenon.  Notre Grossvater de Lucerne a été le record de la famille : il faudra que je vérifie le chiffre exact, mais pas loin de 90. Aucune précision de ce côté dans le cahier noir de ma mère. Mais nous avons tout ça quelque part dans notre capharnaüm, que j’ai d’ailleurs décidé de mettre en ordre ces prochains jours. Ce qu’attendant  je note que Cendrars est mort à 74 ans, comme Maître Jacques, Cingria à 71 ans, Bouvier à 68 ans et Czapski à 97 ans…

    °°°

    Guido Ceronetti, citant Joubert : « Le pathétique outré est pour les hommes une source funeste d’endurcissements », et d’enchaîner :« Depuis deux cents ans de folles images de la souffrance sont lancées par tous les moyens sur les foules afin de déchaîner leur capacité d’en produire de pires. Les guerres et les révolutions de ce siècle sont en grande partie l’effet de « tableaux » de la souffrance humaine capables d’exciter l’inhumanité la plus complète. Une photographie vue un matin dans le journal peut faire surgir du néant un chef fanatique de tueurs ». 

    Exactement ce qui se passe avec les images abjectes de décapitations dont se repaissent ces jours certains yeux avides.

     

    °°° 

    4307056.image.jpegCe lundi 24 novembre. – Je me trouvais dans ma soupente de la Calcina, la semaine dernière à Venise,  lorsque le compère Philippe Dubath m’a appelé pour me dire qu’il aimerait faire mon portrait pour la DER de 24 Heures, et j’ai plus ou moins fait l’étonné alors que le responsable de la rubrique culturelle me l’avait promis, sans que je ne lui demande rien d’ailleurs ; même que je lui avais dit de ne surtout pas se sentir mal à l’aise du fait que le journal n’ait pas consacré une ligne à la publication de L’échappée belle, livre évidemment très littéraire et d’un genre peu vendeur ; et d’ailleurs ce serait sûrement le dernier recueil de mes carnets à paraître de mon vivant, à présent je n’avais plus envie que de fiction ou d’essais sans implication trop intime, mais Jean insistait quand même et je n’allais pas faire le difficile, donc nous avons pris rendez-vous avec l’ami Dubath de retour d’Afrique qui avait surtout envie de me faire parler de la vie qui va et des temps qui courent. 

     

    Or, comme nous nous étions déjà livrés à cet exercice, dont il avait tiré une page très généreuse à mon départ en retraite, notre rencontre de cet après-midi aux Trois-Couronnes de Vevey n’a été que la suite de notre conversation, lancée par des questions précises liées à ma condition de présumé retraité, à notre façon d’assumer notre liberté avec Lady L., à ce que représente toujours pour moi la lecture et l’écriture, assez loin de la vie littéraire tout ça (et tant mieux) et plutôt en phase avec la vie actuelle, Venise et les enfants, notre grand voyage de l’an dernier et les aléas de l'existence. 

     

    Philippe-Dubath_small.jpgPhilippe revenait lui-même de Tanzanie où il s’est livré à sa passion d’imagier de la nature, je lui ai dit combien je me sens ces temps en phase avec le titre du livre de Théodore Monod, Révérence à la vie, dans lequel j’avais noté ce que je tenais à lui dire, j’ai tâché de ne pas être trop sentencieux et assez nuancé dans mes réponse à des questions délicates (où en es-tu de ta vie, es-tu optimiste quant au devenir du monde, crois-tu en Dieu, penses-tu à la mort ?, etc), puis je l’ai emmené à la ruelle du Lac jeter un œil sur ma cambuse veveysane où il a pensé que ce serait bien que mon portrait photographique soit réalisé avec le fauteuil Chesterfield de cuir vert que j’ai ramassé un soir dans la rue…

     

    Au cours de la conversation, mon confrère m’a demandé pourquoi, somme toute, j’écrivais, si c’était pour la gloire ? À quoi je lui ai répondu que pas du tout, avant de me reprendre pour préciser que, bien sûr, tout écrivain rêve d’être lu, et si possible de plus de trois pelés. Je lui ai dit aussi que j’étais très content pour un Joël Dicker de son phénoménal succès, que je n’ai jamais recherché pour ma part - sinon j’aurais fait d’autres livres ; je lui ai dit que je me sentais tout à fait étranger à l’actuelle mentalité Star Ac, faite de compétition à tout crin,  mais à présent que j’y repense je me dis que la gloire, pour moi, ce serait, au lieu de « cartonner » le temps d’une ou deux saisons,  d’être lu avec attention et reconnaissance par quelques lecteurs, dans dix ou cent ans, comme nous cultivons la mémoire de tel ou tel auteur peut-être méconnu de son vivant mais qui survit alors que tant de gloires d’un jour sont oubliées – tout cela très relatif évidemment, et je m’en balance à vrai dire – ma joie d’écrire fait seule foi pour moi.   

     

    °°°

     

    Jules Renard : « Il faut écrire comme on parle, si on parle bien ».

     

    °°°

    Panopticon99992.jpgL’image du serpent qui se mord la queue me semble la plus appropriée à l’actuelle montée aux extrêmes de la violence, marquée par la folie meurtrière des jeunes djihadistes débarquant en Syrie d’un peu partout et dont les motivations relèvent, de toute évidence, du mimétisme violent plus que de l’engagement politique ou religieux. La religion qui rend fou à bon dos. Dans son dossier de cette semaine, l’hebdomadaire Marianne accrédite pour ainsi dire, notamment par la voix de Jean-François Kahn, la théorie selon laquelle les monothéismes sont fauteurs de guerre. Il y a naturellement de ça, c’est la face sombre des monothéismes et Jean Soler l’a bien montré dans La violence monothéiste, mais il y a aussi leur face claire.

     

    Or lisant Le Califat du sang d’AlexandreAdler, je vois bien que la dérive des extrémistes, qui se massacrent d’ailleurs entre eux, n’a pas plus à voir avec l’islam (quoique…) que les purges staliniennes n’avaient à voir avec la théorie marxiste (quoique…) même si les justifications des uns et des autres se réclament de la même« pureté » et se retrouvent dans la même fuite en avant dopée par le goût du sang et l’appât du fric. 

     

    °°°

    Gregorio Marañon dans Soledad y Libertad : «Aucun de nos remèdes, à nous pauvres médecins, n’a le pouvoir merveilleux d’une main de femme qui se pose sur un front douloureux ». 

     

    °°°

    Ce jeudi 27 novembre. – Je me demandais comment Philippe Dubath allait reconstruire notre longues conversation de l’autre jour, et c’est avec soulagement que j’ai découvert la DER de 24 Heures ce matin, avec un portrait photographique de Chantal Dervey  qui me fait un peu vieux chien grave (ma bonne amie va encore soupirer), mais j’assume, et un texte amical mais sans lèche, joliment évocateur de la vie que nous menons, Lady L. et moi, à cela s’ajoutant un sourire en passant à nos « filles merveilleuses ». J’aime bien, pour garder un peu de distance, que Dubath relève ma « vraie fausse modestie », et ne suis pas fâché que divers thèmes « profonds » aient passé à l’as, comme on dit. Ce qui est sûr, c’est que je m’y reconnais dans les grandes largeurs et que je suis reconnaissant à mon confrère d’avoir si bien rendu le ton de notre échange.            

    °°°

    PaintJLK19.JPGA la question de Philippe Dubath me demandant si je croyais en Dieu, j’ai répondu que ce qui m’importe n’est pas d’y répondre mais de savoir si Dieu croit en moi ; et ce n’était pas une boutade. Or  répondre à une telle question m’est absolument impossible en termes conventionnels, à moi qui ne me reconnais pas plus athée que croyant au sens où on l’entend à l’ordinaire. J’ai bien évoqué l’ « Esprit universel » auquel se réfère un Théodore Monod, mais cette expression, trop vague à mon sens, ne rend pas le son à la fois intime et cosmique de ce que j’entends au fond par « Dieu », que je pourrais dire la partie de moi qui ressuscite tous les matins et me fait croire qu’il y a en la vie quelque chose de divin. Or ce n’est pas tant par orgueil que je refuse de me dire croyant, donc du bon bord, ou athée, donc de l’autre non moins bon bord, mais par simple honnêteté.   

     

    À La Désirade, ce samedi 29 novembre. – Le paysage est ces jours, en fin de journée, d’une indescriptible beauté. Ce soir encore la mer de brouillard coupe littéralement« le monde » en deux. Et jamais l’expression n’a été aussi juste : la mer de brouillard.

     

    °°°

    Jules Renard : « La poésie m’a sauvé de l’infecte maladie de la rosserie ».

  • Celles qui se sentent seules

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    Celui qui relit parfois le cahier noir où sa mère a épanché sa douleur / Celle qui a trouvé la vie bien dure après sa mort / Ceux qui disent : tu verras quand je serai plus là / Celui qui reçoit un SMS de sa cousine qui lui dit que la vie lui va bien / Celle qui a trop de tendresse en elle pour n’être pas mélancolique à ses heures / Ceux qui estiment que la mélancolie est contre-productive dans une société qui gagne /  Celui qui ne pense à elle que lorsqu’il s’oublie / Celle qui enrage de n’être point reconnue à la supérette / Ceux qui vont à selle à l’insu de celles qui vont à Sceaux /  Celui qui va voir celle qui soupire à l’hosto/ Celle qui demande à Monsieur Duflon : monsieur Duflon serons-nous sage ce soir ? / Ceux qui attendent les résultats des exas / Celui qui angoisse à l’idée que son fils ne lui ramène pas de bons résultats de l’hosto / Celle qui n’a jamais pris « c’te affaire » très au sérieux sauf au moment ou l’Fernand la soulevait de terre / Ceux qui répandent le bruit selon lequel les Suisses mangeraient du chat et du chien en sorte de maintenir l’équilibre budgétaire et tout ça / Celui qui a toujours été ému par le reflet des femmes seules dans le grand miroir du Café de la Paix / Celle qui se rappelle au bon souvenir du postier muet / Ceux qui pensent toujours à Maman au moment de le faire et ensuite plus tellement / Celui qu’on dit le Tony Soprano des cantons de l’Est /Celle qui aimait bien le côté fils de garagiste d’Eddy Mitchell mais elle est hélas décédée / Ceux qui ont de l’humour à revendre sans en faire commerce / Celui qui a deux sœurs et donc deux beaux-frères mais pas forcément la meilleure entente entre les belles-mères respectives quoique ça dépend / Celle qui eût aimé se faire enterrer les pieds devant mais la famille a finalement opté pour l’urne placée à côté de ses trophées de championne de ping-pong / Ceux qui n’écoutent même pas celles qui se taisent, etc.

     

    Peinture: Robert Indermaur

  • Portrait de JLK

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    Un homme qui ne s'arrêtera jamais d'écrire

     

    par Philippe DubathPhilippe-Dubath_small.jpg

     

    On s’engage dans la rue du Lac à Vevey, côté Hôtel de Ville, on emprunte brièvement une venelle presque napolitaine qui mène sur le quai, on pousse une porte à gauche, on gravit quelques étages sans ascenseur, on se croit dans le vieux Paris. Jean-Louis Kuffer sort sa clé et nous voilà dans ce qu’il appelle sa chambre cambuse.

    C’est l’un des mondes du journaliste et écrivain dont les lecteurs de 24 heures ont apprécié les fines chroniques littéraires et culturelles pendant des décennies. Ici, il cajole et redécouvre des milliers de livres qu’il aime: «La Collection Blanche de Gallimard, toute une bibliothèque anglo-américaine, une paroi de philosophie et spiritualité, un rayon important de journaux intimes et autres carnets de voyage, les Œuvres complètes numérotées de Ramuz chez Mermod.»

    Grâce à ces quelques mètres carrés haut perchés où il vient de temps en temps travailler, c’est-à-dire penser, réfléchir, noter, écrire, trier les livres qu’il transmet à un libraire de la vallée de Joux, Kuffer a redécouvert le charme de Vevey. «Une ville comme je les aime, avec une ambiance, une vie, ce que je ne ressens pas dans d’autres villes de Suisse où je me surprends à avoir froid.»

    Lucy69.jpgLe deuxième monde de Kuffer, jeune retraité, c’est son chalet du vallon de Villard où il poursuit une existence de curiosité, d’écriture, de lecture, et de complicité avec Lucienne, son épouse depuis trente-deux ans. «Un mois avant de la rencontrer, jamais je n’aurais pensé pouvoir cohabiter avec quelqu’un. Et là, nous avons eu deux filles merveilleuses, nous vivons ici, nous partons en voyage, dans une sérénité que j’apprécie chaque jour. Et puis, quel bonheur de vivre dans ce vallon depuis bientôt vingt ans. Se lever le matin et voir ce paysage, c’est un privilège!»

    «Je me sens plus jeune que quand j’avais 20 ans. De plus en plus disponible au monde»

    L’endroit serait idéal pour vivre une retraite tranquille à écouter le chant des oiseaux et à lire devant le feu de cheminée. Mais Jean-Louis Kuffer est un homme actif qui vit au présent. «Je me sens plus jeune que quand j’avais 20 ans. De plus en plus disponible et ouvert au monde, de plus en plus sensible à la beauté de la nature, des gens, des enfants, de la vie.» Il ne se perd pas pour autant dans l’euphorie: «Ce serait de la complaisance à l’égard du monde, de la folie religieuse, des pouvoirs tyranniques, des atteintes graves à la nature.»

    Le troisième monde de Kuffer, c’est… le monde, justement. Il voyage. Il regarde. Il observe. Il rentre de dix jours à Venise où il a logé dans une pension discrète pour passer pas mal d’heures à écrire son prochain livre – titre prévu: La vie des gens – alors que le dernier – L’échappée libre, sorti au printemps à l’Age d’Homme – est encore tout frais. Il écrit depuis toujours, il écrira toujours. Mais pourquoi, pour la gloire? «Pas du tout. Quoique je sois un peu hypocrite en disant cela. S’ils ne pensaient pas à une gloire possible, ceux qui écrivent garderaient leurs œuvres pour eux, ne publieraient rien!»

    10645011_10205323833802203_2889712044793673932_n.jpgPas de retraite pour l'écriture

    Mais alors, pourquoi avoir écrit autant de livres, autant d’articles dans les journaux, et continuer encore? «S’il y avait une retraite pour l’écriture, si c’était fini comme ça, tout à coup, pour une raison d’âge, ce serait terrible. J’écris parce que j’aime écrire. J’avais expliqué lors du dernier Salon du livre qu’écrire m’est aussi vital que respirer, mais écrire sans vivre ou sans lire, qui renvoie à la vie et à l’écriture des autres, me semblerait tout à fait vain. Ça vaut la peine de vivre, ça vaut la peine de transmettre.»

    Il n’est pas près de s’arrêter, l’écrivain qui se définit comme un homme en retrait, mais pas à la retraite. Car, après un temps de méfiance, il s’est mis à apprécier Facebook, les blogs, Internet en général, et même Skype qui lui a permis de dialoguer récemment avec Lucienne qui se trouvait au Cambodge. «Tous ces instruments offrent un fabuleux accès à la communication. Il faut quand même se protéger. Un couteau peut servir à couper du pain ou à tuer le voisin. Mais j’ai un ami chinois à Florence que je n’ai jamais vu; un autre, en France, un érudit que je voyais comme un savant âgé, mais dont je viens d’apprendre qu’il a 15 ans!»

    Blog à succès

    302779900.jpgQuand il évoque son blog, où l’on peut se régaler de récits de voyage et de découvertes de livres, Kuffer dit avec une vraie fausse modestie souriante: «Mon blog a reçu 26 872 visites en octobre 2014, soit entre 866 et 1040 visiteurs par jour. On y découvre 4169 articles. Ce qui n’a aucune importance.»

    L’important est ailleurs, dans les détails de la vie. Tiens, celui-ci, ramené par Kuffer de Venise: «J’y ai beaucoup entendu les gens chanter dans la rue, spontanément. Des jeunes surtout. J’étais heureux de saisir ainsi leur voix, leur réjouissance, leur gratitude envers la vie. On ne chante plus assez. Moi, je chante.» 

    (LA DER de 24 heures, le 27 novembre 2014)

  • La vie transfigurée

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    En lisant Nicolas de Staël. Le vertige et la foi, de Stéphane Lambert.

     

    "Les livres ne sont jamais, contrairement à ce que certains tentent de faire croire, des blocs opaques, séparés de la vie de ceux qui les écrivent », lit-on à la fin de cette très belle évocation de la vie et de l’œuvre du grand peintre Nicolas de Staël, focalisée sur les derniers jours, tragiques, d’une destinée marquée par le déchirement entre tourments et fulgurances créatrices.

     

    Cette observation du romancier-poète belge Stéphane Lambert fait écho à l’exergue de son livre, signé François Cheng, insistant également sur l’implication existentielle sans partage de l’artiste : « La peinture, au lieu d’être un exercice purement esthétique, est une pratique qui engage tout l’homme, son être physique comme son être spirituel, sa part consciente aussi bien qu’inconsciente ».

     

    Autant dire que ce livre, bien plus qu’une glose de plus sur un artiste commenté, déjà, par divers spécialistes, marque la rencontre, « par delà les eaux sombres », d’un écrivain personnellement très impliqué (certes érudit mais sans le moindre jargon) et d’un artiste dont l’engagement dans son œuvre tenait, comme chez un Van Gogh, de la quête d’absolu, souvent au bord du gouffre.

     

    Le titre de l’ouvrage  demande un premier éclaircissement :« La foi est la force qui anime », explique Stéphane Lambert ;« appliquée dans le domaine de l’art, c’est la certitude de devoir créer ». Et quant au vertige, c’est « la perte de confiance qui fait violemment douter de la légitimité d’être vivant ».

     

    Or l’un ne va pas sans l’autre : la foi sans l’intranquillité, la certitude sans remise en question, ou au contraire le doute énervé,  jusqu’à l’autodestruction, n’aboutissent pas à l’œuvre, faute d’équilibre dans le déséquilibre, si l’on ose dire.

     

    L’immédiat intérêt du livre de Stéphane Lambert tient, alors, au fait que, loin de la dissertation désincarnée, sa première partie, intitulée La Nuit désaccordée, relève de la fiction, en tout cas pour sa forme, puisque le point de vue est celui de Nicolas de Staël lui-même, modulé en discours indirect.

     

    Ainsi, de la nuit surgit une espèce de fugue soliloquée, admirablement rythmée, inquiète et désordonnée (le peintre revient en voiture à Antibes de Paris où il a assisté aux concerts fameux de Schönberg et Webern), zigzaguant mentalement entre ses souvenirs déçus de son second voyage en  Espagne, son envie d’aller « enlever Jeanne », sa tentation de se foutre en l’air dans le décor, son sentiment que tout est fini, puis son désir relancé de la « grande œuvre héroïque » à faire encore, autrement dit le Concert...

     

    Les yeux « grands ouverts sur un écran noir », Nicolas de Staël est donc évoqué une première fois comme une espèce de voyageur solitaire au bout de la nuit (« Plus on devient soi et plus on devient seul ») se rappelant ses étapes et ses espérances, ses  avancées d’artiste                                                               attaché à la représentation de l’« impossible réalité du monde » et ses déceptions sentimentales ou sociales, notamment devant la menace d’une gloire factice et de l’argent en trombe.

     

    Sur quoi l’auteur, dans la deuxième partie de La Nuit transfigurée, relaie la première fugue de l’artiste au fil d’une suite de variations un peu moins fondues en unité musicale, au moment de passer de l’implication à l’explication, mais enrichissant le tableau de nombreux détails factuels intéressants.

     

    Stéphane Lambert parle de peinture en poète, sans la sublimité un peu ronflante d’un Claudel, mais avec une finesse intuitive qui va de pair avec un savoir sûr, notamment dans ses mises en rapport entre siècles et styles.

     

    En ce qui concerne le Staël des dernières années, il évoque parfaitement la « tonne » musicale du rouge « en hémorragie » du Concert en sa « terrifiante monumentalité », autant qu’il décèle le caractère quasi sacré de ces icônes profanes des dernières années que figurent La Table de l’artiste ou La Cathédrale,  justement rapprochées.

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    Il faut se trouver devant les œuvres elles-mêmes, comme devant celles de Mark Rothko, très justement apparié à de Staël en l’occurrence, pour « entendre » vraiment ce qu’elles disent dans leur immense évidence silencieuse, pure, hiératique, quasi sacrée. Or Stéphane Lambert a raison  d’insister sur la dimension spirituelle de ces deux œuvres relevant d’un « grand feu » et d’un «grand style », la lumière en plus.

     

    Maison_nicolas_de_stael_Antibes.jpgMais l’écrivain ne s’en tient pas à cette dimension spirituelle, évidemment essentielle, correspondant pour Staël à une incessante quête du sens de la vie. De fait, Stéphane Lambert aborde d’autres aspects, plus triviaux, mais non moins importants pour la compréhension d’un homme à multiples facettes.

     

    Par delà la rhétorique romantique l’assimilant à un « ange fracassé », à l’instar de son voisin de cimetière René Crevel, à Montrouge, Nicolas de Staël était un homme comme les autres, probablement invivable à divers égards , passionné jusqu’à la démence,mais non moins  capable de mener sa barque d’artiste engagé dans une carrière. Ainsi Stéphane Lambert éclaire-t-il ses rapports avec les galeristes et autres personnages utiles à sa « visibilité », en s’interrogeant au passage sur les motivations qui l’ont poussé à réaliser la série des footballeurs, conspués par certains au motif qu’il rompait le pacte de l’abstraction. Nicolasde Staël opportuniste ? Sûrement pas ! Bien plutôt : démuni devant  le Gros Animal se profilant à l’horizon d’Amérique, gloire et fric à l’avenant. Mais on ne s’attardera pas...

     

    Enfin, s’il y a de la fragilité dans ce livre, avec une exposition sensible rare dans le genre, c’est que Stéphane Lambert suit Nicolas de Staël jusqu’au bout de sa nuit, au bord extrême du « balcon fatal », quitte à  revenir in extremis  du côté de la vie où l’œuvre de Nicolas de Staël nous rappelle que l’art, à sa façon, est plus fort que la mort

     

    Stéphane Lambert. Nicolas de Staël. Le vertige et la foi. Arléa, 168p.

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  • Mémoire vive (59)

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    Le Tasse : « De la mer le limon a recouvert le lit / Le sol fertilisé est devenu culture / On croirait voir l’Egypte en ce coin de nature / Qui n’était que rivage au navigant hardi ».

     

    °°°

    Venise, à  La Calcina, ce samedi 22 novembre.- Il est six heures du matin, le jour se lève et je pense à mon séjour prenant fin aujourd’hui, marqué par ma redécouverte émerveillée de Venise et durant lequel j’ai beaucoup vu, bien écrit conme je me le proposais et pas mal lu aussi, dont le formidable Révérence à la vie du cher vieux Théodore Monod, dont la pensée filtrera dans La Vie des gens, mon roman en chantier, par le truchement de Sam le naturaliste réfractaire, mentor de Jonas.

    °°° 

    Salute22 066.jpgCes jours à Venise ont constitué une expérience et une suite d’exercices très vivifiants, en rupture complète avec les clichés masquant la réalité réelle de cette ville. Je ne m’y attendais pas. Surprise intégrale; et surprise d’abord à constater que ce qu’on taxe ici justement de clichés, d’un ton forcément supérieur, résiste à leur usage par le tourisme de masse. La vision du pont du Rialto ou de la place Saint-Marc, entre deux vagues de Japonais et de Russes (ou de Suisses allemands ou de Chinois) reste toujours aussi saisissante.  Surprise ensuite décuplée, puis centuplée les jours passant, en s’éloignant des foules et des monuments léchés, du Dorsoduro (avec le campo Santa Margherita, merveilleuse place de village bruissante de présences estudiantines et populaires) au dédale de Canareggio où Corto Maltese a traversé murs et jardins suspendus ; et pour les îles ce sera les prochaine fois vu que ma résolution solennelle est prise à l’instant : quatre fois à Venise par an, chaque saison la sienne, et la prochaine au printemps donc avec Lady L.

     

    °°° 

    Salute22 003.jpgNel Gazettino di stamattina : « A Vicenza nasce il campus per picccoli geni incompresi. Au Nordest on estime qu’il y a environ 2000 petits génies. Or à l’école, on les prend souvent pour des incapables ou des inadaptés. Ainsi un« Talent gate » a-t-il été conçu par la Région afin d’accueillir lesenfants au génie précoce ».

    °°°

    De bons guides m’ont aidé à diriger mes pas dans le dédale de Venise, sans que je ne les suive à la lettre.  Mais le Dictionnaire amoureux de Philippe Sollers me fut la plus foisonnante mine. À première lecture, sans être encore sur les lieux, son tour hyper-subjectif, jusqu’à citer des pages entières de ses romans au fil de certains articles (Amour, pour commencer, ou Fondation Guggenheim), me paraissait unpeu gonflé de narcissisme, et puis j’ai changé d’avis en constant que le MOI deSollers est aussi un TOI et un ELLES ou un EUX, réverbérant en somme, dans une totalité joyeuse et partagée, l’exultation du poète (je dis bien poète, et bien moins homme de lettres qu’un Henri de Régnier) à la redécouverte constante de la vraie merveille et à l’exclusion du faux. La page que Sollers cite d’un de ses romans, où il visite la collection Guggenheim avec une jouvencelle, m’a donné envie de m’incliner à mon tour sur la pierre de mémoire des 14 chiennes et chiens de Peggy et, question goût, je suis pleinement d’accord avec lui qu’il y plus de vitalité novatrice subsistante dans La Tempête de Giorgione que dans toutes les œuvres réunies par la milliardaire, même si tel Kandinsky ou tel Magritte, tel Chirico ou tel Victor Brauner sortent de la convention d’époque. Sollers s’exalte devant un Picasso qu’il y a là : pas moi. Et le grand Bacon (qu’il ne cite pas) est du second rayon, et les sirènes kitsch de Leonor Fini (qu’il trouve médiocres) le sont en effet. Mais le Dictionnaire ne dit rien des minimalistes et autres productions d’une plus récente avant-garde,  qui me semblent à moi la pire vieillerie. Dire que Giorgione est plus actuel( comme on pourrait le dire de Lascaux ou d’Altamira) que Cy Twombly ou je ne sais quel carré blanc sur fond blanc, n’est pas du tout un paradoxe :c’est l’évidence. Enfin il y a donc l’arrière-jardin de Peggy où trois ados prennent le soleil en feuilletant un livre et, là-bas, les deux pierres mortuaires de la Patronne et de ses beloved babies. Donc merci Sollers.

    Salute22 112.jpgAuquel fait écho Dominique Fernandez à la fin de sa préface à l’indispensable Guide historique et culturel de Venisede Giovanni Scarabello et Paolo Morachiello (Larousse 1988), qui écrit si justement que « plus que la décadence économique, plus que les eaux saumâtres des grandes marées, plus que les corruptices  émanations de pétrole, c’est notre propre goût de l’échec et du funèbre qui hâte le déclin de Venise. Partez avec d’autres images dans la tête que celles de Visconti, et vous verrez que Venise n’est pas aussi moribonde qu’on le dit. C’est la ville d’Iralie où les gens marchent le plus vite dans la rue. Par les jours de brouillard, on entend leurs pas résonner sur le dallage avant de distinguer leur silhouette. Les cloches, les sirènes des bateaux, les cornes de brume jouent une musique qui n’est nullement lugubre, mais témoigne au contraire d’une solide, saine et contagieuse envie de vivre ». 

    °°°Zattere21 023.jpgVenise2014 002.jpg

    C’est exactement ça que j’ai ressenti. Quoique descendu par hasard (la loterie de Booking.com) à La Calcina, pension à l’anglaise des Zattere qui fut le refuge de John Ruskin et le rendez-vous d’une flopée de lettrés, jusqu’à Borges et Kundera, je me fichais pas mal de ces grandes références avant de découvrir ce havre de parfaite gentillesse sans apprêts, face aux eaux pleines de bateaux vrombissant de l’aube à la nuit et tout près de tout, du Dorsoduro à l’Accademia, de la Dogana ou de la Salute.  

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    Et puisil y a le Routard, le bon vieux-jeune Routard sur lequel il est de bon ton, dans la foulée de Michel Houellebecq, d’ironiser ou de cracher. C’est entendu : c’est bobo et parfois convenu dans le non convenu, mais c’est plein aussi de choses épatantes à voir ou à savoir. La note sur La Calcina m’a appris illico que John Ruskin y avait composé ses Pierres de Venise et donné les numéros des vaporetti pour y débarquer. Mais surtout je lui dois d’avoir découvert les piattini de l’Osteria alla Bifora (campo Santa Margherita), ou l’idée d’aller revoir le Portrait d’unjeune homme de Lorenzo Lotto, à l’Accademia, salle 7…

     

    °°°

    Venise2014 004.jpgBonne nouvelle pour les maniaques pédophiles de Padoue, ce matin dans le Gazettino : « Bientôt, les adultes ne pourront plus entrer, dans le parc de l’Arcello à Padoue, sans être accompagnés par des enfants ». Et cet autre écho réconfortant du Vatican, où le remarquable Francesco s’en prend virulemment aux sacrements faisant l’objet de tout un négoce, entre messes payées et bénédictions : « Un prete attaccato ai soldi e un prete che maltratta la gente ». 

     

    °°°

    Matteo2.jpgNel Pendolino, stasera. – Dans le train du retour, je me repasse L’évangile selon saint Matthieu de Pasolini, dont le Christ est lemême personnage pur et dur, intransigeant envers les hypocrites et lespharisiens, que l’excellent Franceso, décidément digne de son prénom. Dans les compléments du DVD, le témoignage d’Enrique Irazoqui, le jeune interprète catalan de Jésus, cinquante ans après le tournage du film, donne un relief humain renouvelé à ce film d’une incomparable densité physique (ces visages, ces corps, ces clous enfoncés dans la chair, ce cri !) en irradiant bonnement de reconnaissance amicale. En passant ce matin sur la place dédiée à Jean XXIII,j e me suis rappelé que le film aussi rendait hommage à ce pontife incarnant l’opposé du pharisaïsme ; et toute une chrétienté de bonne foi, y compris ecclésiatique reconnut d’ailleurs l’inspiration profondément évangélique de l’ouvrage.  Salute22 113.jpg

     

    Guido Ceronetti, dans L’ Occhio del Barbagianni, recueil de 134 fragments qui vient de paraître chez Adelphi : « 106. Ricordi il film di De Sica del 1943, I bambinici guardano ? Oggi sono quasi tutti. E dietro di loro « i vecchici guardano », straripano, implorano, vinti dai morbi, dalle fatiche… Non illudiamoci che si possa esser una pietà capace di contenere tutti quegli sguardi »…

  • Mémoire vive (58)

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    Philippe Sollers dans son Dictionnaire amoureux de Venise, à propos des Zattere où je me trouve ce matin tôt l'aube: "Le quai, très large, a été construit à la suite d'un décret du 8 février 1516. En 1640, l'ordre a été donné de décharger là tout le bois. Comme les troncs descendaient par flottage (zattera), charriés par le courant du Piave depuis les forêts du Cadore, jusqu'à Venise, le long quai a été nommé "Zattere". Il va de la pointe de la Douane jusqu'à la gare maritime. Un voyageur un peu expérimenté sait que c'est le plus bel endroit de l'univers".

     

    °°°

    Zattere21 006.jpgVenezia, sulle Zattere, stamattina del 21 novembre, alle 7:30. - "Encore une journée divine !" s'exclame la vieille peau du vieux Sam se sortant de sa vieille poubelle, et la sphère orange sort là-bas du toit d'un palazzo, entre Saint Marc et le Rédempteur, tandis qu'il cloche partout à toute volée. À la station Santo Spirito du vaporetto, la balle orange a rebondi dans un reflet que je retrouve ensuite dans une flaque, par delà laquelle une jeune fille en noir  ondule sur place en son taï-chi, qui me rappelle aussitôt Lady L. et ses filles à leur cérémonial du mercredi soir. Miss you Lady Mine, would be cool to be two but we'll come back soon my Bijou. Et voici donc le plus bel endroit de l'univers où affluent les fidèles et leurs cierges bientôt plantés ensemble tandis qu'une main de prêtre, juste visible au portillon du confessionnal, exprime le calme de celui qui en vu d'autres et tient les clés du pardon. Comme une pancarte ordonne NO FLASH, mon image sera floue. Tant pis: je capte. Et la lumière des cierges me suffira pour les jeunes gens qu'il y a là, style Maveric mon occulte ami des Vosges en ses candides seize ans. Quoi de plus neuf ce matin que cette vieille nef à voiles arrimée au quai de la Dogana ? Le médium Joyaux, alias Sollers, a mille fois raison: c'est ici que le neuf commence. "La plupart de mes livres, qui ne sont ni d'un "historien" ni d'un "esthète", ni d'un "écrivain à court de sujet",et encore moins d'un adepte du tourisme, des expositions, des congrès internationaux et du dispositif industriel d'exploitation, le disent.En réalité, on s'en apercevra un jour, le nouveau est là".

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    °°°

     

    Le nouveau est où je suis: telle est la bonne nouvelle et pas seulement pour Sollers alias Joyaux, car il va de soi que Venise est partout, sauf qu'à Venise c'est partout Venise. À mon retour à La Calcina m'attendent les nouvelles du jour. La UNE du Monde exhibe un jeune fou de Dieu  français qui ne fera pas de vieux os en dépit de son air crâne,  tandis que Le Figaro nous révèle que Rossignol relance le débat sur la fessée. Pasticcio del mondo cane. Autres News sur L'Independent et le New York Times, et le Corriere della sera brasse plus que jamais les affaire de la Casta et autres projets de Sciopero Generale. Donc c'est le moment d'aller ciseler quelques phrases dans son atelier sous les toits. Le long des quatre étages de la cage d'escalier défilent peintures et gravures, et surtout, sous verres, une quinzaine de UNES du Corriere des temps de Dino Buzzati, aquarellées pour l'éternité. Là était déjà le neuf et cet après-midi j'irai m'incliner sur les quatorze tombes des chiens et chiennes de Peggy Guggenheim: HERE LIE MY BELOVED BABIES. Et c'est ainsi que Snoopy retourne à son roman...   

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  • Venises à la folie

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    (Dialogue schizo)

     Moi l'autre: - Tu me pinces, ou je rêve ?
     
    Moi l'un: - Tu ne rêves pas, camarade: tu en pinces juste pour Venise, c'est comme ça.
     
    Moi l'autre: - T'as vu tout à l'heure qui a passé ?
     
    Moi l'un: - J'ai vu et nous n'allons pas en faire état. Il n'est là pour personne que pour son prochain livre, donc on lui fout la paix...
     
    Moi l'autre: - Quand même, ça fait bizarre: on venait de lire ses pages sur les bateaux, et le voilà qui sort de la page...
     
    Moi l'un: - Tout à l'heure il aura un nouveau nom sur sa liste: ALTAÏR. C'est quoi d'après toi ? En tout cas les matelots avaient l'air de rebelles genre Ukraine...
     
    Moi l'autre: - Faudra qu'on suive. Lui, le dernier qu'il signale dans ces eaux-là est le Chaliapine, Odessa. Faut qu'on vérifie les pavillons...
     
     Moi l'un: - En attendant faut reconnaître: son Dictionnaire amoureux de Venise est le top du top. 
     
    Moi l'autre: Tu le trouvais pourtant trop subjectif et m'as-tu vu, non ?
     
    Moi l'un: - Oui, mais non, j'avais faux: c'est un livre d'amoureux. D'ailleurs t'as lu ce qu'il écrit sur tout ce que nous observons depuis une semaine: tout est juste, tout est vrai, tout est ressenti, tout est fin, tout est sûr.
     
    Moi l'autre: - C'est vrai que c'est un putain d'écrivain...
     
    Moi l'un: - Tu l'as vu passer: concentré à mort sur son truc. On l'aime ou pas mais il est là: il est parfait.
     
    Moi l'autre: -  On a beaucoup aimé, toi et moi, Discours parfait. Et ses Fugues sont à l'avenant. C'est aussi un putain de musicien de la langue. Mais pourquoi tu crois qu'on le déteste tellement ? 
     
    Moi l'un: Là c'est une autre et longue histoire. Pour le moment on essaie de capter tout ça. 
     
    Moi l'autre: - T'as vu que Jean des Tessons nous attend à la case Carpaccio.
     
    Moi l'un: - Et Lambert qui nous envoie le chiot de Goya ! T'as vu la chienne de tout à l'heure sur les Zattere ? On aurait dit une Figure de Méditation...
     
    Moi l'autre: - Demain les chiens, Damon Runyon, à relire. Et les bichons des putes de Carpaccio...
     
    Moi l'un: - Le premier papier de JLK sur Les Courtisanes de Michel Bernard, en 1969. À Venise déjà, et ce con attend 2014 pour y revenir. Tu te souviens du papier fielleux qu'il avait commis contre le Venises de Paul Morand. La honte. Le petit crevé supportait pas que le vieux birbe vomisse sur les paumés de la Route destination Katmandou. D'après lui les hippies sonnaient l'engloutissement de l'Occident. Et le pauvre JLK avait les cheveux jusque-là...  
     
    Moi l'autre: - Ensuite il a rencontré Paul Morand chez René Creux, avec Denise Voïta...
     
    Moi l'un:- Ah, t'as vu que Michel Voïta lit Proust un de ces soirs. On y va ?
     
    Moi l'autre: - Sûr qu'on ira... Et ensuite JLK se met à lire Paul Morand sul serio.
     
    Moi l'un: - Et là, c'est toute une société et toute une langue, dont notre Auteur de tout à l'heure est l'héritier direct.
     
    Moi l'autre: - Le dernier ?
     
    Moi l'un: - Pas le dire comme ça, même s'il y a du vrai. Disons le dernier d'un certain consensus. Quand notre Auteur, jeune, publie son premier roman, Aragon et Mauriac font chorus pour l'accueillir. C'est un signe non ?
     
    Moi l'autre: - Tu trouves pas qu'il y a quand même un terrible jobard chez lui ? Et toute la bande de Tel Quel, quand ils vont lécher les bottes de Mao ?
     
    Moi l'un: - Oui, il y a de tout ça. Mais tu te rappelles JLK en Pologne, quand il disait aux Polonais écrasés d'avoir confiance en les lendemains qui chantent vu que c'était pour bientôt. En 1966, il avait 19 ans le con. Et le père de Slawek ne l'a pas baffé pour autant...
     
    Moi l'autre: - Et cet horrible facho de Lucien Rebatet, chez lequel il se pointe par provocation en 1972, qui lui dit que lui, s'il avait vingt ans aujourd'hui, il serait maoïste...
     
    Moi l'un: - Oui, tout ça est intéressant vu de loin. Et tu te rappelles Fabienne Verdier évoquant les maîtres calligraphes aux mains coupées par les gardes rouges. T'as entendu beaucoup de protestations dans le VIe arrondissement ?
     
    Moi l'autre: - Passons. T'as vu que JLK a mis Simon Leys, l'auteur honni des Les habits neufs du président Mao, dans son roman, sous le pseudo du Monsieur Belge ? SAMSUNG2014 800.jpg
     
    Moi l'un: - Ce qu'il appelle probablement la licence poétique. Et le traducteur de Confucius l'a mérité vu que c'est, en matière de littéraure et d'honnêteté intellectuelle, un type d'une totale intégrité, avec des antennes infaillibles. Il parle de Stevenson, d'Orwell, de Cervantès, de Victor Hugo, de Simenon, de Tchouang-tseu, ou de Michaux, comme personne. Un vrai Belge.
     
    Moi l'autre: - Et v'là le soleil de la Giudecca qui décline sur le denier Opus de Fleur Jaeggy...
     
    Moi l'un: - T'as visé la librairie de la Toletta ? Tout à fait le genre du Shadow Cabinet des Fruits d'or, dans le roman de JLK, comme la librairie de Trieste dans L'Ami barbare de JMO. Un lieu d'immunité. Premier titre en vitrine: une bio de Dieter Bonhoeffer, notre héros. Décapité par Hitler, c'est quand même pas rien. Et Fleur qui téléphone il y a  deux semaines à JlK: "Bonjour, c'est Fleur. Puis-je vous dédicacer mon dernier livre, Votre adresse s'il vous plaît ?". Mais La Poste a de le peine. Donc hier on achète  Sono il fratello di XX. A cura di Adelphi, evidentemente.  
     
    Moi l'autre: - Mi piace l'inizio. In francese forse ?
     
    Moi l'un: - J'essaie: "Je suis le frère de XX. je suis l'enfant dont elle parlait une fois. Et je suis l'écrivain dont elle n'a jamais parlé. Elle n'a fait qu'allusion à ça. Elle a fait allusion à mon cahier noir. Elle a écrit sur moi. Elle a même raconté des conversations à la maison. En famille. Mais comment je pouvais savoir qu'on avait une espionne à notre table. Que c'était une espionne dans notre maison. Et c'était ma soeur. Sept ans de pus que moi. Elle observait ma mère, donc notre mère, mon père, pas un autre, et moi. Mais je ne me doutais pas du fait que ma soeur nous observait, tous tant que nous étions. Après quoi elle allait cafter par là autour. Une fois, quand j'avais huit ans, la nonna m'a demandé ce que je voulais faire quand je serais grand. Je lui ai répondu que je voudrais mourir. Que quand je serais grand je voudrais mourir. Et vite. Et je crois que cette réponse a beaucoup plu à ma soeur. Elle et moi ne nous sommes connus que plus tard. Plus ou moins quand j'avais huit ans"...
     
    Moi l'autre: - Dis donc c'est fortiche. Elle part fort, la Fleur.
     
    Moi l'un: - Et dire qu'elle vit à Milano. Tu crois qu'on peut vivre à Milano ?
     
    Moi l'autre: - J'en sais rien: ce que je connais de Milano n'est que son cimetière ,et encore: sur le papier...
     
    Moi l'un: - Naturalmente, mi rammenti Buzzati. Nessun ne ha parlato così...
  • Mémoire vive (57)

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    Thierry Vernet dans ses carnets inédits: "Je suis un chiffon sale présentement dans la machine à laver. Lâche, hypocrite, flagorneur, luxurieux, cédant au moindre zéphyr de mes désirs et tentations diverses, comptant sur un sourire et mes acquiescements pour conquérir quelques coeurs utiles (et cela enfant déjà pour "m'en tirer" !). La machine à laver a de quoi faire. Mieux vaut tard que jamais". 

     

    °°°

     

    Venezia, giovedì 20 novembre 2014. - Mi sveglio col peso del mondo sul cuore. Poi si alza la luce del mondo. Je pense à cette femme condamée là-bas à mort pour rien. On m'a demandé de signer une pétition et j'ai signé sans aucune illusion. Je lis Révérence à la vie du marcheur du désert Théodore Monod qui faisait la grève de la fin contre le nucléaire, sachant qu'il combattait des moulins à vent, et pourtant. Et pourtant tâchons de résister. Un message de Max le Bantou me dit ce matin qu'il ne mérite pas ce que j'ai écrit d'élogieux sur lui. Au téléphone un soir, Théodore Monod m'a dit comme ça que l'avenir de la Création appartenait probablement aux insectes, peut-être aux céphalopodes, évoquant l'évolution de la mémoire chez les pieuvres. Mais j'aime bien aussi sa citation du sage soufi malien Tierno Bokar qui disait que "les meilleures des créatures seront parmi celles qui s'élèvent dans l'amour, la charité et l'estime du prochain".  Dans un quart d'heure je vais descendre de quatre étages et me taper un petit déje de prince au milieu d'un monde de mendiants. Ce qu'attendant je recopie ces fortes paroles du défunt Théodore: "L'homme doit seulement découvrir qu'i est solidaire de tout le reste. C'est en éprouvant cette solidarité avec les autres êtres vivants que nous nous approcherons de l'Esprit univrsel. Celui qui cueille une fleur dérange une étoile, écrivait un poète anglais. Il n'y a que les poètes pour écrire des choses pareilles". Le même Monod disait qu'on a tort de juger l'islam à partir des faits et gestes des fondamentalistes arabes, citant un autre soufi arrivant àla porte du Paradis où il se demande de quel droit il en foulera l'herbe,et le portier de lui répondre: "Une nuit d'hiver, à Bagdad, il faisait très froid, et tu as recueilli  une petite chatte perdue et tu l'as réchauffée dans ton manteau".  

     

    °°° 

    Thierry Vernet: "Nous vivons, en ce temps, sousla théoctatie de l'argent; et malgré soi on sacrifie de façon permanente à ce culte hideux".

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    JMatteo19.jpge n'y avais pas pensé mais le personnage de Théo, l'artiste amstellodamois de mon roman en chantier, doit quelque chose à la fois à Thierry et au vieux Monod. Ces huguenots chrétiens, mécréants au sens conventionnel des bien-pensants, sont de mon Shadow Cabinet, autant qu'Annie Dillard et qu'Alice Munro mes frangines occultes. J'essaie, dans La vie des gens, d'évoquer la quête d'immunité de quelques personnages non résignés au pire. Contre la fausse parole omniprésente, j'essaie de dire ce qui pourra toujours l'être, à la lumière d'un amour non sentimental. Le corps massacré du poète Pier Paolo Pasolini a été retrouvé un matin de novembre de l'an 1975, donc il y aura bientôt quarante ans de ça, et ce matin je lisais un de ses poèmes, qui lui survit.

     

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    Matteo3.jpgPier Paolo Pasolini: "Essi sempre umili / essi sempre deboli / essi sempre timidi / essi sempre infimi /essi sempre colpevoli / essi sempre suditi / essi sempre piccoli". Eppoi: "Ils amèneront des enfants et le pain et le fromage dans les papiers d'emballage du Lundi de Pâques".    

  • Mémoire vive (56)

    Maxou01.pngVenezia, Campo Santo Stefano, martedì 18 novembre.-  Les putains de pigeons n'en finissaient pas de me harceler, ce matin, sur la terrasse ventée où je recopiais à la main les trente premières pages de mon roman, quand les jungle bells de mon Samsung Galaxy III et son écran à l'effigie de Lady L. m'ont annoncé un appel de Max le Bantou en partance de Geneva Airport destination Montréal où il est invité d'honneur du Salon du Livre aux côtés de Miss Pancol, excuse du peu partenaire ! Or ça m'a fait très plaisir d'entendre la voix de mon poulain alors que j'avais justement, sur ma table, La Trinité bantoue que je m'étais promis de relire ces jours. Le Maxou voulait un dernier conseil de son vieux parrain avant de débarquer chez nos cousins Ricains francophones, et je me suis contenté de lui dire de rester juste comme sa mère le lui a appris, et quand il m'a dit que, prié de choisir un livre seoln son coeur pour en parler à une table ronde du Salon, ce serait Aline de Ramuz, je n'ai pas été autrement surpris. Ce vrai petit chef-d'oeuvre, inconnu de la plupart des lecteurs de France et même de Navarre, est en effet le premier livre que j'ai conseillé à Max Lobe après que nous avons fait connaissance, non par chauvinisme romand mais parce que c'est une pure tragédie de toujours et de partout au même titre que la Douce de Dostoïevski ou la Mouchette de Bernanos, après quoi Maxou m'a filé le formidable film sénégalais tiré par Djibril Diop Mambéty de La visite de la vieille dame de Dürrenmatt, et ce fut ainsi le début d'une suite d'échanges vivifiants entre nous, scellant une belle et bonne amitié jamais empêchée par les quarante ans d'écart de nos âges. De sa génération, et  sûrement du fait qu'il porte plusieurs lourds fardeaux en lui en dépit de sa dégaine de lutin toujours malicieux, Max est le jeune écrivain actuel, en francophonie, qui m'intéresse le plus, à la fois par sa façon très sérieuse (quoique très légère en apparence) de prendre en compte la vie des gens et par son travail de conteur et de musicien de la langue ou plus exactement: des langues qu'il triture et recompose. Ses livres ne sont pas de ceux qui en jettent pour la galerie: ils disent le vrai en douceur, mais aussi en douleur.     

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    Maxou2.pngEn reprenant la lecture de La Trinité bantoue, dont le titre fait allusion à trois instances divines de la cuture camerounaise (le Créateur Nzambé, Elômlombi le dieu des esprits qui plânent sur nos âmes, et les Bankôko figurant nos ancêtres), je me suis rappelé les deux témoignages également révélateurs du prêtre ami de Pasolini et de l'interprète de Jésus, quarante ans après le tournage de L'Evangile selon Matteo, à propos des rapports très particuliers entretenus par l'écrivain-cinéaste avec la religion chrétienne, le Christ ou l'Eglise. Pour son ami prêtre, il est impensable que Pasolini soit réellement mécréant, contrairement à ce qu'il a dit aux journalistes. Or Pasolini le lui a dit clairement aussi: que les journalistes ne devraient pas poser certaines questions. De la même façon, il semble impensable que le jeune Catalan engagé par Pasolini pour incarner le Christ, militant anti-franquiste de 19 ans  qui n'avait aucune envie de jouer cette comédie, ait vécu cette expérience sans y engager de son âme. À vrai dire, tous les visages apparaissant dans le Vangolo secondo Matteo semblent touchés par la grâce, à l'opposé diamétral des romances hollywoodiennes avec Jésus blonds aux aisselles épilées.

    Je ne crois pas que Max le Bantou ait vu le film de Pasolini, mais ce que je vois,dans un contexte social et culturel complètement différent, c'est que son attention aux gens, sous couvert d'enjouement, est bien plus engagée en réalité que la comédie démagogique de tant de nos contemporains se la jouant amis-amis des damnés de la terre. C'est affaire à la fois d'honnêteté et de bonté, je crois.  

     

    °°°

    À fines-fines touches,mais j'y reviendrai bien plus en détail, Max Lobe décrit, dans La Trinité bantoue, les tribulations d'un jeune Camerounais à Genève, dipômé de ceci et cela mais chômeur, partageant la vie d'un jeune étudiant sans le sou quoique de bonne famille grisonne, et bientôt confronté à la grave maladie de sa mère qui va venir en Suisse se faire soigner. Tout cela paraît d'une banalité complète, et pourtant ce petit roman va plus profond et durement, dans la plaie actuelle, que maints "témoignages accablants". Sans forcer le ton, comme son premier roman (39, rue de Berne) l'évitait juste, le Bantou a entrepris de dire ce qui est comme c'est, avec honnêteté, bonté et colère. Il faut lire et relire son évocation d'une salle d'attente d'office de chômage, au moment où un paumé, sortant de chez sa conseillère, pète les plombs et le miroir qu'il y a là, qui n'a fait que lui renvoyer son image. 

    Lorsque Max m'a rejoint à l'aéroport de Geneve, il y a deux ans de ça, pour nous embarquer à destination de Lubumbasi, où nous allions représenter la Suisse (yes, sir), sa mère venait de l'appeler pour s'assurer qu'il avait emporté La Parole. Et Max de rigoler. Et, dans La Trinité bantoue, de faire dire à son protagoniste: "Nzambé n'a fait qu'ébaucher l'homme. C'est ici là sur terre que chacun se créé lui-même"... 

    °°°

    Dans son pamphlet contre Venise, Régis Debray prétend qu'en cette ville pleine d'églises et de cloches il n'y a plus aucune trace de vraie religion. Je ne sais pas. En trois jours seulement, malgré les masques et les processions un peu hagardes de sectateurs du matérialisme le plus décervelé, aux lieux d'afflux, j'ai vu quand même, sur les places, dans les cafés et le long des ruelles, quantité de visages. Ceux de L'Evangile selon saint Matthieu de Pasolini semblent d'une pureté parfaite, mais rien à voir avec l'esthétique sulpicienne. Pasolini avait en lui cette lumière et il a reflété la beauté du visage humain.Mais  Le Christ de dix-neuf ans était un militant anti-fasciste athée pur et dur. Pasolini se disait lui-même agnostique. Sa mère (incarnant la vierge vieille) était une enseignante pas vraiment bigote. Parm les apôtres figuraient un certain Giorgio Agamben et un certain Enzo Siciliano. Elsa Morante la rebelle a choisi la musique inoubliable de ce film.Tout ça n'est pas très catholique mais Dieu et Nzambé apprécieront si l'Evangile dit vrai...

  • Ceux qui tombent le masque

    Venise19.jpgCelui qui n'a qu'un masque de chair et pour plus très longtemps en termes d'années-lumière / Celle qui a mangé son masque de laitues avec le reste du mascarpone / Ceux qui ont rencontré l'âme soeur au carnaval de Venise et son frère au Tyrol mais pas la même année / Celui qui durant le tournage de La mort à Venise conduisait le corbillard de secours au cas où / Celle qui apprend que le modèle du Tadzio de La mort à Venise était un liftier de l'hôtel Baur au Lac de Zurich dont le vieillissant Thomas Mann  s'était entiché à l'insu de sa Frau Doktor qui pensait surtout à l'époque aux  obligations vestimentaires d'une épouse de Nobel de littérature  / Ceux qui n'ont pas vu venir la mort à Venise ni ailleurs d'aillleurs / Celui qui milite pour l'élargissement des trottoirs de son bourg en sorte de faciliter les rencontres entre générations / Celle qui demande à Jean-Patrick de ne rien lui "celer" au point que ce garçon de bon sens se demande ce que ça cache / Ceux qui ont démasqué le pervers au bonnet de nuit bleu clair à pompon louche / Celle qui porte un masque en tête de gondole au goûter d'anniversaire d'Amélie Nothomb / Ceux qui demandent un rabais au gondolier demi-sang / Celui qui prétend que la Venise du Nord seule pouvait être propice à l'éclosion du génie de Spinoza sinon ça se saurait /  Celle que Régis Debray appelle "ma dulcinée" dans son pamphlet contre Venise et qui y est revenue à l'insu du vieux raseur pour un gondolier qui assure / Ceux qui ont la peau à fleur de masque et des os dessous qui crameront comme tout le reste destiné à se trouver recueilli dans une urne sur le piano de famille qui lui ne prend pas une ride, etc.   

     

     

     

     

  • Mémoire vive (55)

    Venise18.jpgAlla Calcina delle Zattere, Venezia, lunedì 19 novembre 2014. - Dappertutto quelle maschere ! Mi sveglio col sentimento amaro del vuoto senza viso di quelle maschere nella Città deserta, senza più alcun popolo suo. Masques de rien ni personne. Mille boutiques de masques sans âme. La Merveille est partout mais gangrenée, aux lieux d'afflux, par ce kitsch odieux, les visages de vrais Vénitiens chassés de la scène dans les coulisses ou les arrière-cours où sèche encore un peu de linge, passé le premier Sottoportego -  surpris le saint silence de telle petite corte della Pelle...

     

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    Venise18.pngEn fin de matinée dominicale, hier, les immenses salles de l'Accademia étaient à peu près vides, dont les jeunes gardiens semblaient s'ennuyer gravement. Pour ma part, j'aurais pu me réjouir de me retrouver seul devant La Tempête, et seul ensuite ou presque en compagnie de La Vecchia portant son billet de passage estampillé Col tempo, seul avec la fringant jeune homme rêveur de Giorgione me faisant si fort penser aux personnages de Rembrandt, autant que la mère à l'enfant me fixant de l'autre bout de la nuit des siècles (1476-77) mais non: j'étais un peu triste de voir si peu de gens là autour, et personne devant les beautés saintes de Bellini.

     

    Venise19.png

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    Le dernier gadget faisant fureur dans la grouillante foule agglutinée sur le pont du Rialto est une espèce de double tringle à laquelle fixer son smartphone pour se filmer soi-même avec un quasi mètre de recul, permettant à chacun d'y aller de sa séquence de célébrité sous-titrée moi et le Rialto. Pas besoin de développer: tout est dans le selfie.

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    Salvatore Settis dans Se Venezia muore: "Pour une personne établie à Venise, il faut compter 600 visiteurs volatils. Cette disproportion dévastatrice a l'effet d'une bombe, qui altère profondément la démographie et l'économie. La ville est désormais dominée par une monocuture du tourisme qui exile les habitants de Venise et soumet ceux qui restent à la seule fonction de servir. Venise ne semble plus capable que de générer des bed & breakfast, des restaurants et des hôtels, entre autres agences immobilières, et de vendre des produits "typiques" (verroterie et masques),allestire Carnevali fasulli e darsi, malinconico belletto, un air de fête perpétuelle". Non, ce n'est pas un Philippe Muray mal embouché qui dénonce ici l'hyperfestif creux et la chute libre du nombre de vrais Vénitiens à Venise (depus 1971 passés dans le centre historique de 108.426 à 56.684 en juin 2014, come après la peste de 1630), mais un archéologue historien de l'art présidant le Conseil scientifique du Louvre. Son livre vient de paraître chez Einaudi.

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    Tornando ieri sera alle Zattere, son entrato nella grande chiesa dei Gesuati (Santa Maria del Rosario) dont le plafond est un insondable ciel de Tiepolo. Le jeune officiant psalmodait dans un micro surpuissant. Quelques vieilles dames lui répondaient en chevrotant: "Quando gelida è la terra e indurito il cuore / Tu ci doni il tuo corpo e rinnovi col tuo amore".

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    Après l'office, à la table du restau des Nobili alle Zattere, j'ai noté les dates de naissance de tous les personnages actuellement au casting de mon roman La vie des gens, douze pour le moment, du vieux Sam (né en 1920 et défunté en 1990 après le départ de Jonas pour Cracovie) à la fine Clotilde née en 1987 après Chloé (1985) et Cécile (1983),et l'idée m'est venue de situer ici, au Dorsoduro, la première rencontre de Théo (né en 1940 à Amsterdam) et de Christopher encore ado puisque le fils de Lady Light est né en 1980 sur les parapets de Brooklyn Heights...

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    Philippe Sollers: "Rien de plus faux, parodique et grimaçant que le carnaval moderne de Venise. C'est un truc d'écran pour couturiers et sponsors divers. Du bruit, de la laideur, de l'outrance, des masques sur des masques, des contorsions pour la caméra, aucun érotisme, bien entendu. Excusez-moi, je suis absent, je reste à l'écart".

     

  • Mémoire vive (54)

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    Thierry Vernet: "Votre société s'ingénie à rendre le désespoir attrayant". 

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    Venezia, alla Calcina, domenica 16 novembre. - Aux pluies cinglantes de la nuit secouée par le vent de mer, aux rafales fouettant les vitres de crachin salé, a succédé ce matin le parfait azur orangé se la jouant mine de rien, après la pluie le beau temps comme disait la Comtesse et tant pis pour le concert baroque d'hier soir à San Vidal auquel on a renoncé crainte de se faire arracher le pébroque par la folle tempête. 

     

     

    Folie de Venise: voilà ce que je n'ai cessé de me dire et de me répéter hier en me baladant à n'en plus finir d'un campo l'autre par les venelles écartées et les enfilades de fines ruelles en corniches le long des canaux de plus en plus étroits et, d'un pont l'autre, retrouvant ici la trouée de lumière du Grand Canal, faisant station à la Carità puis retrouvant sans moufter la meute de San Marco, et direct ensuite dans le dédale inverse de ce rêve éveillé aux couleurs doucement pourries, suavement fanées et n'en finissant pas de ne pas sombrer avec tout le reste, miracolo davvero, pazzo, pazzia, pazzamente n'ammorato.

    Ou plus exactement contre-folie, faudrait-il dire pour suivre - retour à la case Sollers -, l'un des thèmes développés dans Médium, d'une folie devenue ordinaire par contamination du n'importe quoi et de l'insignifiance, du plus banal et du plus vulgaire genre carnaval de tous les jours. Ce qui se dit en un mot: aliénation. Dostoïevski et Nietzsche l'avaient pressenti, et Witkiewicz le précise avant Orwell: que l'homme nouveau sera fou de ne l'être plus assez. À quoi s'oppose donc la douce folie à l'ancienne, ou plutôt alors contre-folie, de cette ville construite sur l'eau contre toute raison raisonnable, mais tenant déjà sa quinzaine de siècles à peu près entre incendies, inondations, pestes et pillages, comme partout. Venise comme nulle part, sérénissime mon oeil et c'est pourtant vrai: délire réalisé pour combien de temps va savoir, indéniable contre-folie en attendant. Anche si raccomanda la prima colazione à La Calcina, avec vue rasante sur les eaux encore furieuses...

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    La toile de Thierry Vernet intitulée Au café Florian est elle aussi une figure de rêve éveillé. J'y étais hier, à côté d'un jeune couple de Russes. Sûrs sûrement de ne pas rêver: ils étaient à Venise et pourront le dire et le répéter à leur retour: qu'ils ont "fait" Venise. Mais on leur sourit autant qu'aux trente Chinois hilares se serrant dans la même gondole sans ôter rien de sa morgue apparente au gondolier se gondolant sûrement en douce - cazzi gialli... Notre ami le peintre était pourtant tout qu'un baroque en son élégie rêveuse. Or il y a place à Venise pour tous et pas seulement pour l'arrogant Casanova ou pour Monsieur Joyaux. 

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    Philippe Sollers encore se la jouant judoka: "La folie est un poison que vous avalez à toute heure. Pour le combattre, il faut l'identifier,se couler en lui, s'immerger dans toutes ses ruses, ses sinuosités, ses charmes, ses séductions, ses morsures. Surtout ne jamais être contre. Du poison ? Encore ! De la bêtise, de l'ignorance, de l'entêtement, de la calomnie, du mauvais gout ? Encore ! Encore ! Pas de contre-poison efficace sans overdose de poison. C'est la nouvelle alchimie".

     

    Fellini l'avait compris avant Sollers: c'est par une sorte d'homéopathie souriante qu'on fera le mieux pièce à la connerie ambiante, qui est aussi en chacun de nous, la vulgarité en chaque concierge siégeant dans notre loge, la folie ordinaire et tout le toutim. Je reproche cependant à Sollers de se placer au-dessus de tous, au centre du monde, au pinacle de la France qui n'en finirait pas de donner le ton au monde, ce qu se discute même si la France (et sa langue) nous est chair. Mais l'écrivain se protège et il a raison, aussi. Et puis c'est un merveilleux passeur et un prosateur comme pas deux. À côté de la sienne, la prose grise du pauvre Régis Debray ne peut que répéter: que c'est triste Venise, et je laisse sa nostalgie des catacombes littéraires où elle mérite de croupir: aux Piombi jouxtant le pont des Soupirs...    

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    Vernet6.JPGThierry Vernet: "Aux gens normaux le miracle est interdit". Ou ceci pour la route: "Ajouter ne serait-ce que sur 10cm2 un peu de beauté au monde, ce qui diminuera d'autant et probablement plus de sa laideur".       

     

  • Mémoire vive (53)

    Venezia, alla Calcina, ce samedi 15 novembre 2014.- Cattiva prima notte a Venezia, ma non ci vedo alcun segno negativo. Le résultat probable de pas mal de stress ces derniers jours, des médiocres raviolis d'hier soir (en élégante forme de corolles compliquées mais pâteux et baignés de sauce lourdement salée) que j'ai arrosés d'à peine deux verres de Brunello. D'ailleurs l'insomnie m'a donné l'occasion de faire un tour, à quatre heures du matin, par les marges voyageuse de Jean Prod'hom, en lequel j'ai découvert un  arpenteur singulier des lieux les plus divers, de nos hauteurs préalpines aux quatre horizons. J'y reviendrai plus souvent qu'à mon tour, comme on dit.

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    Thierry Vernet dans ses Carnets: "En matière de peinture, la lumière n'a rien à voir avec l'éclairage". Or ça vaut particulèrement à Venise, dont le décor ne serait que de carton théâtral au seul éclairage électrique, alors que la lumière change tout, comme l'a vu Cendrars et comme je le vois ce matin gris luminescent.

    Le Cendrars de Bourlinguer: "Je ne souffle mot Je regarde par la fenêtre Venise. Venise. Reflets insolites dans l'eau de la lagune. Micassures et reflets glissants dans les vitrines et sur le parquet en mosaïque de la Bibliothèque Saint-Marc. Le soleil est comme une perle baroque dans la brume plombagine qui se lève derrière les façades des palais du front de l'eau et annonce du mauvais temps au large, crachin, pluies, vents et tempête. Je ne souffle mot".

    À La Calcina, le parquet lustré et la marche de marbre qui nous fait descendre dans la chambre, le lit étroit à montant de vieux bois et le miroir ovale doivent dater du temps du petit Marcel, qui y est venu après John Ruskin dont on voit la blanche barbe en remontant les quatre volées d'étroites marches de l'escalier du Souvenir; j'ai feuilleté hier soir le très volumineux press-book de la maison, mais de tout cela, de toutes ces Références, je me fiche pas mal ce matin de me retrouver à Venise comme pour la première fois. Cependant  à cela aussi je sais que je reviendrai. On ne va pas etre snob au point de cracher sur tout ce qui rappelle la Culture. D'ailleurs un grand panneau rouge à lettres d'or le rappelle, devant la Salute où j'ai passé tout à l'heure, par ces fortes paroles de Sa Sainteté polaque Jean-Paul II, santo subito: "La cultura è ciò per cui l'uomo, in quanto uomo, diventa sempre più uomo". 

     

    °°°

    C'est donc le premier jour de mon retour à Venise plus de vingt ans après notre bref passage sur le chemin de Dubrovnik où se tenait le mémorable congrès du P.E.N-Club (mémorable parce que les Croates y avaient fomenté l'exclusion de la section serbe, à quoi le Président hongrois Györgi Konrad s'opposa fermement), et ce matin, au bout du quai des Zattere, je me suis rappelé la note de Philipe Sollers dans son Guide amoureux de Venise, qui affirme  que ce lieu, en face de la Giudecca et du Redentore, à la pointe de la Salute représente "le plus bel endroit du monde". On connait Sollers,qui a tendance à proclamer que le lieu où il se trouve est forcément le centre du monde, et d'ailleurs son Guide amoureux ramène très souvent à son cher lui-meme et à son oeuvre, laquelle me réjouit de plus en plus, au demeurant, par la fluidité, les micassures et les reflets de soleil liquide dans le ciel de ses pages à la fois nacissiques et ouvertes au monde - à ce qu'il appelle le "multivers"...

     

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    Philippe Sollers dans le très épatant et tres exaspérant Médium, écrit à Venise pas loin d'où je crèche: "L'univers, ou le multivers,infiniment grand ou petit, se rit de vous, de vos prétentions, de votre idiotie. Il est mort de rire, l'univers, en considérant vore dimension d'insecte". Et ceci d'assez tonique aussi: "De toute façon, Dieu, s'il existe, semble considérer de très loin ce bordel". 

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    Quant à moi, non moins infime insecte que le putain de moustique que j'ai fini par éclaffer cette nuit, j'ai fini hier, dans le Pendolino, les trente pages du premier des sept chapitres de mon roman intitulé La vie des gens, dont le thème est en somme la quête d'immunité d'un fils de grand littérateur se payant de mots et qui exorcise, plus précisément, la tristesse d'enfance venue des mots qui font mal...

     

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    Philippe Sollers: "J'ai traversé mille fois le pont de l'Umiltà, le quai des Incurabili, celui du Santo Spirito. Je ne compte plus les cafés bus au soleil contre le miroitement de l'eau et son battement régulier sous les planches. Le Linea d'ombra a disparu, Aldo aussi. Gianni, La Calcina et La Riviera sont là. Chaque jour, matin et soir, la messe est dite aux Gesuati, Santa Maria del Rosario. Passant ou passante, allume ici un cierge pour moi. Je suis Incurable, mais peut-être que le Saint-Esprit me protge. L'Humilité devait me faire pardonner mes erreurs. Et comme l'a dit bien meilleur que moi, en s'avançant sur le devant de la scène, pour signifier la fin du récit:" Let your indulgence set me free"...

     

  • Mémoire vive (52)

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    Nel Pendolino, venerdì 14 novembre.- Mi son svegliato pochino angosciato, stamattina alle quattro e mezzo, ma nulla morbidezza non mi stava piu in mente all’alba azzura ; sur quoi ma gaieté naturelle a repris le dessus, et c’est donc tout serein que j’ai quitté ma bonne amie avant de retrouver la plaine du Rhône aux pentes moirées d’or et de pourpre sous les crêtes enneigées. En passant à Sierre, le bleu très tendre du ciel m’a rappelé la couleur de la tapisserie de soie couvrant les lambris de bois gris perle du salon de la vieille demeure patricienne de dame Jeanne de Sépibus, amie de Rilke qui lui avait dédié ses Sonnets valaisans et que, jeune critique littéraire de vingt-deux ans, j’étais venu interviewer en tremblotant un peu de timidité - ce que je note avec une pointe de nostalgie à l’instant où, à la station de Brigue, surgit le classique groupe de jeunes Japonais joliment policés ralliant Venise après avoir « fait » Lucerne et la Jungfrau ; et me voici, dans le tunnel qui serait à présent une passerelle temporelle,à me figurer Rilke sous les cerisiers en fleurs du Takanawa Prince Hôtel, dont les chambres – da war ich und auch Martha Argerich war da -  sont ornées de vues de la Sérénissime… 

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    Philippe Sollers affirme que Venise a l’étrange pouvoir de centupler le cafard de ceux qui ne s’y trouvent pas à l’aise, comme le pauvre Régis Debray qui n’a fait qu’y faire la gueule, et de porter au contraire au surcomble de la joie ceux qui s’y sentent bien ; lui-même étant évidemment de ce clan. Pour ma part, franchement je ne sais pas. Les trois fois que j’y suis allé - les deux premières fois en compagnie amoureuse un peu compliquée, la troisième juste en passant sur la route de la Yougolsavie en guerre -,  je me suis émerveillé pour ainsi dire sur commande, comme la plupart des visiteurs. Or je sens qu’aimer vraiment Venise, comme l’entend Sollers, ou la détester comme Sartre ou Régis Debray, suppose plus de disponibilité de corps et d’esprit, de temps et de réelle, personnelle attention : donc à vérifier ces jours ; et plus tard, si je l’aime vraiment, j’y reviendrai avec Lady L. en sachant exactement où crécher ou non, à quelle table revenir et quoi partager si ça se trouve, au-delà des pâmoisons convenues devant  La Tempête de Giorgione ou les coupoles de Saint-Marc, le café de Florian ou les déhanchements des gondoliers et le blond vénitien des Vénitiennes blondes…

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    Eccovi, dunque, stasera nella luce dolce dell’ultimo pomeriggio d’autunno senza foglie neanche fiori, ma sottili riflessi tra l’acqua doppia del canal e del ciel- et c’est sur un sonnant Gloria de Vivaldi, après une bonne dose de Pergolèse au casque, que je m’y pointe…

     

    °°°

    Quant à la Calcina où je me trouve enfin ce soir dans une chambre minuscule donnant sur un canal, c'est le bijou de vieille pension à l'anglaise, pleine de souvenirs picturaux et littéraires, où Ruskin et Proust André Suarès et Jorge Luis Borges ont passé, entre tant d'autres. Mais rien de snob pour autant et j'y suis déjà comme a casa mia...

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  • Ceux qui sont partout chez eux

    Rahmy22.jpgCelui qui se sent partout étranger y compris dans son lit quand il est seul / Celle qui vous dit faites comme chez vous sans se douter que ça risque de craindre / Ceux qui pigent l'accent de partout où ils jactent /Celui qui a appris à se concentrer sur ce qu'il apprend / Celle qui lit quelque part que "la rue dit la vérité" / Ceux qui pensent que la rue "dit la rue" /   Celui qui se laisse volontiers dérouter par les indications erronnées comme ce matin-là à Tôkyo tu t'es fais envoyer à Okinawa alors que tu demandais ton chemin pour Ginza / Celui qui passe sa journeé de retraité coréen à ramener à la maison des enfants perdus  dans la gare de Shinjuku /Celle qui fait du strip-éclair dansle métro de Shangai où son oncle a juste le tems de faire la quête / Ceux qui suspendus à leur poignée avaient l'air de chauve-souris ce matin-là dans le métro de Tôkyo /  Celui (prénom Philippe,de père égyptien) qui constate que "les heures glissent du gris vers un gris plus sombre" / Celle qui se rappelle que le smog de Los Angeles te colle aux dents comme un vieux caramel / Ceux qui se disent qu'avec tant de câbles le ciel ne va pas s'envoler / Celui qui a cru voir Jésus-Christ au coin de la rue où il a disparu / Celle qui remarque que ce qui rassure chez Bouddha est son ventre à rebonds / Ceux qui s'attardent dans le quartier de la Goutte d'or à l'observation de détails curieux genre le griot en vélosolex / Celui qui se demande comment un homme peut en arriver à poignarder son enfant chéri de pas un an / Celle qui a vu le déploiement des "collaborateurs" de l'unité spéciale du DARD dans le quartier où rien n'était censé se passer comme à la télé mais aujourd'hui faut s'attendre à tout dit-elle à Madame Paccaud sortie sur le palier / Ceux qui se passent un clip de Madonna sur leur smartphone /Celui qui a appris à se faire des cataplasmes de blancs d'oeufs chez le même initié qui lui a rappelé les vertus de la compresse de feuille de chou / Celle qui constate que l'homme dégradé est aussi biodégradable que certains produits quoique laissant quelques déchets carnés / Ceux qui voient la mégapole s'éteindre à 21 heures pile / Celui qu'on emporte dans une housse grise et lisse comme la nuit de Kafka / Celle qui se rappelle le goût particulier des lèvres du jeune Gustav Janouch / Ceux qui préfèrent se taire faute de pouvoir aider, etc.

     

     

  • Mémoire vive (51)

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    Georges Haldas, dans ses Paroles nuptiales :« Pensé une fois de plus, hier soir, au lit, que la bonté est peut-être la plus haute forme de poésie ».

     

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    Les réseaux sociaux sont devenus la foire aux opinions, d’autant plus péremptoires qu’elles sont formulées hors sol et trop souvent sous couvert d’anonymat. La posture, en outre, s’y substitue de plus en plus à la position.

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    En revenant aux Essais de Philippe Muray,et par exemple à ce qu’il écrit du tourisme de masse et de la façon selon lui hypocrite de stigmatiser le seul tourisme sexuel (pour lui l’un et l’autre étant à mettre sur le même plan), je regimbe devant trop de simplifications et de généralisations, très françaises en somme dans la polémique binaire. Je le regrette parce que ce qui est dit est largement fondé, mais les outrances passent mieux dans le roman  (il s’agit ici de Plateforme de Michel Houellebecq) que dans l’essai, qui ne retient que la sèche affirmation sans son poids de chair et de contradictions ; cependant le Muray polémiste surclasse de loin le romancier qu’il aurait aimé être, et puis j’aime cette revigorante sale gueule, à la fois par l’acuité de son regard et le panache de son style.

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    J’ai laissé filtrer mon agacement, sur Facebook, à l’égard de ces gens qui jugent d’avance tel livre ou tel film, sans l’avoir lu ou vu. On fait juste écho à la rumeur, à ce qui a été dit à la radio ou montré à la télé. Untel me dit que son opinion étant faite, pas besoin d’y aller voir. Mais quel besoin a-t-il donc de me balancer une telle opinion, fondée sur rien ? Qu’en ai-je à faire ? On me dira que je m’énerve pour rien, mais c’est alors que plus rien ne compte. Par conséquent :du balai.  

     

    °°°

    Numériser 9.jpegCe mercredi 5 novembre.– La lecture tôt l’aube des Tessons de Jean Prod’hom, combinant des images de ces petits débris d’objets - parfois ornés de fines enluminures résultant du travail de l’eau et du sable -, et de brèves proses faisant écho à ces trouvailles en les situant dans la suite des jours et autres séjours – notamment en Bretagne côtière -, m’a enchanté ce matin. J’ai beau me défier de plus en plus d’un certain minimalisme esthétisant, dans le magasin de porcelaine duquel je rue d’ailleurs dès lepremier chapitre de mon roman en chantier : ce petit recueil aux fines et belles images procède d’une démarche de mémoire qui remonte à nos enfances de petits explorateurs sauvageons le long des berges des rivières (la Vuachère de notre quartier, remontée du lac à ses sources forestière, en passant par un long égout souterrain en pleine ville ) et de nos premiers rivages marins. Le tesson est ce qu’on pourrait dire le débris d’un objet de culture peaufiné par la nature. Il se distingue du galet ou de la boucle d’oreille ensablée : c’est un fragment de quelque chose d’autre et qui garde parfois une bribe de motif peint ou d’inscription, d’où le mystère et le charme. Le plus bel exemple à mes yeux est celui du tesson de Jean Prod’hom porteur d’une aile de papillon.  Son image rejoint celle du petit Argus bleu sous minuscule enveloppe de papier de soie  que Nabokov a confié à mon ami Reynald peu avant sa mort et que Reynald, mon plus cher ami de jeunese, m’a confié avant la sienne…

     

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    Jules Renard : « Ils sont encore chrétiens parce qu’ils croient que leur religion excuse tout ».

     

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    Numériser 18.jpegJe ne connaissais pas bien, jusque-là, la vie de Georges Bernanos, dont je n’ai lu que quelques-uns des livres, tel le vertigineux Monsieur Ouine. C’est donc avec une attention nouvelle que j’ai entrepris, parallèlement à la lecture de Pas pleurer de Lydie Salvayre, dont une ligne de la narration suit la composition des Grands cimetières sous lalune, durant l’année 1936 que l’écrivain a passée à Palma de Majorque, celle de Bernanos le mal pensant de Jean Bothorel, qui m’intéresse au plus haut point à la fois pour la matière existentielle traitée et par l’équanimité chaleureuse du biographe. Le jeune Bernanos est issu de la France bourgeoise chauvine et antisémite par tradition catholique, mais ce qui apparaît avec les années est le caractère farouchement indépendant du lascar, qui va conquérir et tenir une position à égale  distance de la droite et de la gauche, marquée par le choc terrible de la guerre civile dont il a vu les atrocités commises par ceux de son camp.

    À cet égard, George Orwell vivra le même drame dans l’autre camp, dira ce qu’il a vu dans les Brigades internationales et sera vilipendé par les bien pensants de gauche comme  Bernanos le sera par les bien pensants de droite. Or Lydie Salvayre, pas plus que Bernanos, ne passe sous silence les atrocités commises par les « rouges » autant que par les « nationaux ». Un journaliste du Figaro l’a taxée de manichéisme et même de « malhonnêteté intellectuelle » au prétexte qu’elle ne dirait rien des crimes des républicains, mais le cher confrère n’apas dû lire le même livre que moi. De fait, après avoir rappelé les atrocités commises par les phalangistes et autres nationaux, avec la bénédiction de l’Eglise espagnole, contre des milliers d’innocents « épurés » que Bernanos a vu de ses yeux subir le martyre, Lydie Salvayre constate que le témoin, révulsé par les crimes des siens (« Ils sont la pire injure faite au Christ ») , n’ignore pas « que des crimes semblables sont commis dans le camp républicain et que d’innombrables prêtres ont été assassinés par les rouges tout aussi atrocement, ceux-ci payant pour tous puisque la règle veut que les petits paient toujours pour les fautes des grands. Il n’ignore pas que les évêques bolchéviques, comme les appelle le poète Cesar Vallejo, sont tout aussi cyniques et tout aussi barbares que les évêques catholiques ».

     

    °°°

    Je me suis lancé ce soir dans ce petit discours à nos deux mariés, que j’ai fini à 3 heures du matin. Me voici donc rétamé mais assez content de l’ouvrier…

     

             Du hasard, des rencontres, des traditions qui foutent le camp ou pas et de ce que nous faisons de tout ça.

    -          Si vous m’aviez dit, le 1er janvier1982, que le 31 décembre de la même année je serais non seulement marié mais père d’une petite fille prénommée Sophie, je vous aurais ri au nez…

     

    -          Si j’avais été, cette année-là, mercenaire de La Voix ouvrière plutôt que de La Gazette de Lausanne,  Lucienne et moi ne nous serions probablement pas retrouvés, ce soir de janvier, au pied des Escaliers du Marché où nous étions venus assister au même spectacle du Café littéraire Le  Guet.

     

    -          Si notre ami Bernard Courvoisier, qui accompagnait Lucienne ce soir-là, s’était impatienté pendant que nous nous parlions à l’écart, deux ou trois quarts d’heure durant, avec l’impression partagée qu’il allait se passer quelque chose entre nous de nouveau, dix-huit ans après le début d’un autre quelque chose pour lequel nous n’étions pas prêts, Bernard ne serait pas devenu le parrain de Sophie. 

     

    -          Si, le 23 novembre 1982, le docteur Csank, à la maternité de Morges, n’avait pas pu s’exclamer « Encore une nana ! », comme il les avait alignées cette nuit-là, mais« cette fois c’est un mec ! », alors Florent  n’aurait pu devenir aujourd’hui le mari deSophie

     

    -          Bref, comme on dit qu’avec des si l’on pourrait mettre Paris dans une bouteille, ce petit jeu des suppositions, qui implique le hasard et la chance, peut-être le mystère. ou peut-être lemiracle des rencontres, ne me vient à l’esprit que pour dire la reconnaissance que j’éprouve à l’instant et que j’aimerais partager.

     

    -          Ce mariage pourrait n’être qu’une formalité, un rite social, une façon de faire comme tout le monde même si, de nos jours, ce rite se perd autant dans son contenu que dans ses formes.

     

    -          Lorsque Sophie et Florent nous ont dit qu’ils avaient une nouvelle à nous annoncer, nous aurions pu penser : naissance,mais c’était mariage, et nous nous sommes réjouis. Pourquoi cela ? Parce que ces deux concubins, comme on le disait naguère avec une pointe de réprobation («ah vous savez, ils vivent à la colle… ») rentraient dans lerang ? Pas du tout. D’ailleurs jamais nous n’avons exercé la moindre pression sur eux dans ce sens-là.

     

    -          Alors pourquoi se réjouir ? Peut-être àcause de vous, amis, qui n’y  pouvez rien. À cause de nos parents, qui ne peuvent  plus se réjouir. À cause de Michel, père de Florent, qui est parti trop tôt et que nous n’avons jamais rencontré, sauf Sophie. À cause de toutes ces rencontres à la fois hasardeuses et miraculeuses qui ont tissé ces liens et permis ce moment que nous passons ensemble

     

    -          On entend dire parfois que tout fout le campet que plus rien de bien ne se  faitaujourd’hui, mais je ne trouve pas ces litanies intéressantes. D’ailleurs on ledit depuis trente siècles et c’est vrai que ça ne s’arrange pas ; et cen’est pas ce qu’on appelle un beau mariage avec location de calèche et passage  à l’église, ou à la synagogue ou à la mosquéequi va forcément sauver la mise.

     

    -          Lucienne et moi nous nous fichons complètementdu fait que ce mariage ne soit pas consacré par le pasteur du coin, ou le curéou le rabbin ou l’imam, comme certains trouveraient plus convenable de lefaire, et pourtant cette décision de Sophie et Florent de se marier nous a fait,sinon  un plaisir sacré, du moins unsacré plaisir. S’ils avaient le faire dans une cathédrale, nous aurions trèsbien, comme s’ils avaient choisi une chapelle dans les bois ou une yourte sur les hauts gazons. Peu importe n’est-ce pas ?

     

    -           L’important alors ? C’est que la présence de ces deux-là est déjà une espèce de chapelle ou de yourte chauffée. Ils dégagent de l’amour, et quand j’ai demandé à Stéphane de me parler de son petit frère, j’ai senti de l’amitié. Comme Florent est plutôt du genre taiseux, j’en ai appris pas mal sur lui en faisant parler Jacqueline sa mère ; et tous deux, sa mère et son frère, m’ont dit quelque chose comme : on peut compter sur lui.  Bon socle. Bon type. Tête dure sous le bon front. Gendre idéal. Parfait pour Sophie, qui est elle-même la perle qu’on sait.

     

    -          D’ailleurs notre confiance était déjà acquise,sans beaucoup de paroles. Je pense que c’est avec de gens comme Sophie et Florent qu’on va faire le monde un peu meilleur, et pas en mettant Paris dans une bouteille.  Nos enfants sont curieux et généreux, mais ça vient de loin je crois : ce n’est pas qu’une question d’âge. Nous sommes aussi généreux et curieux, et nos parents l’étaient aussi.Donc ça fait là, déjà, une bonne base. Une espèce de chapelle sans esprit de clocher, ou une sorte de lieu protégé, voire une cathédrale dans la forêt ou au bord de la mer.

     

    -          Bref, ce qui nous réjouit finalement le plus, dans ce mariage, tient peut-être simplement à ce qu’il a de juste pour ces deux-là. Et c’est un exemple à suivre au sens le plus large : marions-nousdonc un peu plus, engageons-nous un peu plus tous les jours, collaborons un peu mieux entre générations,  villes et villages, gens de toutes les couleurs. Même pas besoin de parler de mariage pour tous puisque ça va de soi. Si la liseuse fait bon ménage avec la machine-outils, hardi, et tant mieux si ça fait des petits !

     

    -          Tel étant le sermon du père de la mariée, et ça ira pour aujourd’hui !

     

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    1488091_10205226444287526_4663699349361318894_n.jpgCe vendredi 7 novembre. – La cérémonie du mariage civil, en fin de matinée à l’Hotel de Ville, s’est passée dans les formes mais sans aucune rigidité officielle, aux ordre d’une officière aussi sexy que sympa. Nos mariés étaient arrivés à la Palud à bord d’une superbe Citroën 11 CV grise évoquant les belles années des gangsters de cinéma, aucun détail du décorum n’avait été négligé, y compris la façade fleurie de l’Hôtelde Ville, la photographe s’est montrée superpro et le repas à l’italienne qui a suivi ne nous a pas moins comblés. Moi qui suis aussi peu mariages qu’enterrements, je ne me suis pas senti mal dans ma jacket signée Ralph Lauren et mes pompes Sanmarino, et tout le monde avait l’air heureux. 

     

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    Au long de ces heures vécues ensemble en grande famille mélangée, j’ai été intéressé et content de constater que, malgré les beaux principes sociaux et religieux de nos aïeux, notre petite communauté se montre bien plus amicale qu’elle ne le fut du temps de nos chers disparus, souvent plombée par la jalousie et les rancoeurs, les conflit non avoués et la mesquinerie. L’honnêteté foncière de nos parents, souvent pourrie par de pauvres « histoires », se retrouve aujourd’hui dans nos relations familiales moins formelles et hiérarchisées, mais à la fois plus fluides et affectueuses, surtout plus franches et plus lumineuses.   

     

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    Georges Haldas : « Cette vieille paysanne disant à sa fille, au moment de mourir : «Sois tranquille, on se téléphonera ».

     

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    À La Désirade, ce lundi 10 novembre. –  Lendemain de lendemain d’hier.  J’ai reçu ce matin le deuxième recueil des poèmes inédits de Pasolini, rassemblés sous le titre de La Persécution et combinant poésie d’intervention et notes quotidiennes, chants d’amour et croquis de toute sorte, au jour le jour. C’est de la poésie en phase avec la vie, musicalement très élaborée mais incorporant les matériaux les plus diversement hétéroclites, jusqu’aux détails anecdotiques, faits divers, thèmes de société, etc. C’est de la poésie comme je la conçois aujourd’hui, même si la politique et l’idéologie m’y semblent un peu envahissantes – mais c’étaient les années de plomb en Italie, et Pasolini y était engagé à fond.

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    Dans ses interventions des années 65-75, Pasolini parlait de « fascisme » à propos de la société de consommation, qu’il condamnait avec une virulence certes bien venue mais en des termes inappropriés me semble-t-il, qui portent plus encore à faux de nos jours, à la fois trop connotés politiquement et ne cernant guère le monstre en question, pas plus d’ailleurs que la notion de « société du spectacle ».  Le fascisme est une donnée historique et sociale précise, dont certains aspects perdurent, mais le concept n’éclaire en rien la réalité de l’hyper-consommation décrite par Lipovetsky et consorts, qui requiert de nouveaux outils de compréhension et de nouvelles formes de résistance.  Dans cette perspective, la réflexion d’un Peter Sloterdijk sur la quête d’immunité me paraît d’une autre pertinence ; mais on en attend autant des écrivains à venir, après Ballard et Houellebecq, qui traiteraient cette matière avec un peu de sérieux…   

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    Jules Renard :«  Dieu nous jette aux yeux de la poudre d’étoiles ». 

     

  • Mémoire vive (50)

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    Lambert Schlechter dans Le Murmure du monde : «…que vous branchiez ou ne branchiez pas, qu’importe, cela nous fera autant de câblages et de connexions, et quand ça court-circuite, paradoxalement, cela donne des étincelles comme quoi il faut sans cesse risquer des branchements, ce seront autant d’éclaircissements clarifications, des contaminations et contagions aussi…» 

     

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    À La Désirade, ce mercredi 1er octobre 2014. -  Me réveille dans la nuit noire sous l’effet d’un cauchemar du genre rêve d’époque, bon pour le Panopticon, roman hard à venir.

    J’y ai retrouvé Flynn le pirate devant l’installation de cymbales des Ateliers M. M’a raconté que, la nuit précédente, sa conjointe rockeuse et lui avaient donné un concert où, casqué, il était martelé par les baguettes de la batteuse. Nous avons parlé ensuite du prochain roman de Pynchon, après que je l’eus complimenté pour la phosphorescence en 3 D de ses collages. La séquence précédente du même rêve, dont je me suis sorti je ne sais comment, se situait sur la rampe de terre de la gare de Moknine où des noctambules, que j’avais pris pour des compères, fomentaient le vol de notre Facel-Vega après liquidation des témoins.  Flynn m’a fait remarquer que la Pontiac aussi pouvait faire office de Ready Made, sur quoi Jamaïque, l’assistant du jeune boss des Ateliers M., nous a servi de la vodka au miel Krupnilk, ma préférée, avec glaçons d’origine.

    De tels rêves, me dis-je à l’instant de prendre, sur Skype,  congé de mes beautés, en partance pour Angkor et environs, sont à considérer au titre d’Aide à la Création.

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    Content d’être arrivé au terme de la transcription émincée de mes cinq volumes de carnets publiés, soit à peu près le dixième de l’ensemble,  sous le titre de Mémoire vive. Or je vais y travailler désormais en temps réel, avec les précautions nouvelles que requiert l’exercice consistant à distinguer ce qui est publiable sur la Toile et ce qui ne l’est pas; et déjà ma décision est prise de ne pas y divulguer une ligne de La Vie des gens, si bien parti que soit ce nouveau roman.

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    C’est dans la perspective de la rupture des conformités, des conforts et des formats de la nouvelle bourgeoisie bohème que j’entends développer mon roman La vie des gens. Fils d’un écrivain fameux étincelant dans le simulacre de rébellion, Jonas refuse d’entrer dans le jeu de son père jouant les maudits alors que tout lui réussit, jouant les purs alors qu’il est de toutes les compromissions, jouant l’humilité alors qu’il suinte de vanité. Pour autant, je me garderai bien de soumettre les comportements de l’écrivain en vue à une morale à la petite semaine, le roman découvrant peu à peu l’humanité de ce monstre présumé au regard des multiples personnages, notamment féminins.

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    Ce n’est pas poser au plus pur que de ne pas jouer avec les tricheurs. On peut très bien mener une carrière littéraire sans donner dans la flatterie ou l’indignité servile, et je me le dis aussi à moi-même car il y a un caniche avide de biscuit chez tout écrivain et tout artiste.

    Comme me le disait un soir Marian Pankowski qui s’y connaissait en la matière : et que croyez-vous donc que nous soyons, nous autres écrivains ? À vrai dire, mon cher, nous sommes tous des caniches bondissant dès qu’ils sentent le biscuit !

    Et le cher homme, grand seigneur aux cheveux argentés prenant soudain la posture du caniche, de lancer comme ça : « Le biscuit ! Le biscuit ! Le biscuit ! »

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    Je lis, dans les aphorismes de Kafka, qu’il y aurait un but mais pas de chemin.  Foutaise. Juste en revanche ce qu’il dit de l’impatience, qui me fait penser à celle de pas mal de jeunes gens. Le tout, tout de suite de toute une génération marquée par l’esprit Star Ac et le quart d’heure de célébrité à la Warhol.

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    Retour au Journal de Jules Renard. Pépites et trouvailles, parfois trop cherchées ou recherchées à mon goût. Mais quel inépuisable fonds d’observations.

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    Dans son entretien avec Louis Pauwels, Céline dit ne pas croire en Dieu tout en se reconnaissant mystique. À peu près ma position, sauf que je crois que Dieu croit en moi. Croire en Dieu ou ne pas croire n’est pas la question. Ce qui importe est de se croire aimé par « Dieu » et d’aimer l’amour de cet être dont on ne sait  sait pas qui « Il » est...

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    Ce mercredi 8 octobre.- Commencé de visionner la série de 37 films consacrés par la BBC aux pièces de Shakespeareavec Titus Andronicus, terrible mélo pour ainsi dire gore, que T.S. Eliot trouvait d’une complète stupidité pour sa violence insensée, et qui a cependant des traits shakespeariens étonnants, notamment avec les personnages de Tamora la reine des Goths, Lady Macbeth avant l’heure,et de son amant le Maure Aaron, dont les menées diaboliques s’enveloppent de lyrisme incandescent.  On pourrait voir aussi, dans les souffrances du vieux Titus, une préfiguration du roi Lear.

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    Dans le premier chapitre, intitulé Ouvertures, de son Protée et autres essais, Simon Leys parle des débuts et des fins de romans en faisant finement la part du bonheur naturel et du bluff, de la recherche de l’effet et de la trouvaille. Le grand roman de Snoopy commence invariablement par le même incipit, « C’était durant une nuit sombre et tempétueuse », repris des Derniers jours de Pompéi de PaulClifford, mais un Marcel Aymé n’a rien à lui envier avec l’entrée en matière de sa nouvelle intitulée Le nain :« Dans sa trente-cinquième année, le nain du cirque Barnaboum se mit àgrandir». Ou, dans le même registre pince-sans-rire, de George Orwell dont l’auteur parle mieux que personne dans notre langue, ce début deComing up for Air : « Cette idée me vint en fait le jour où je reçus mes nouvelles fausses dents ».

    S’il ne se laisse pas abuser par les effets « coups de trompette », Simon Leys rappelle que « tout ce qui est bien écrit a une chance de durer », et c’est fort de cette base littéraire qu’il promet, non sans malice de la part de ce contempteur des idéologies mortifères, un bel avenir au Manifeste de Karl Marx dont la première phrase, « Un spectre hante l’Europe, le spectre du communisme », vaut celle du Contrat social de Rousseau : « L’homme est né libre et partout il est dans les fers »…

    Je me rappelle la formidable déculottée administrée par Simon Leys à Bernard-Henry Lévy, après la parution de ses calamiteuses Impressions d’Asie, en lisant ces jours cette suite d’essais pénétrants sur la littérature pourrie par l’obsession publicitaire (une page d’anthologie signée Koestler), Don Quichotte et Victor Hugo, ou encore le Protée insaisissable du titre désignant André Gide, au talent et au courage duquel il rend justice en soulignant son manque total de consistance morale ou de cohérence en matière politique, sa grandeur d’homme de lettres et son égocentrisme vertigineux, notamment à l’égard de la pauvre Madeleine et de sa fille-fantôme.

    Autant que dans L’Ange et le cachalot ou dans Le studio de l’inutile, Simon Leys se révèle une fois de plus, à côté de ses travaux de sinologue, l’un des meilleurs essayistes de langue française, jamais à la remorque des modes, d’un bon sens et d’une indépendance d’esprit proportionnés à son immense savoir et à la sûreté tranquille de son goût.

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    Ce jeudi 9 octobre. –  Prix Nobel de littérature à Patrick Modiano. Incroyable. Très bel écrivain sans doute, que j’ai toujours défendu pour ma part,  mais pas du tout le « format Nobel » de Philip Roth ou Milan Kundera. Je sais bien qu’on a vu pire avec un Dario Fo ou une Henriette Jelinek, entre beaucoup d’autres oubliés depuis longtemps, mais Modiano fait tout de même bien « petit maître » dans le sillage de Simenon ou de Nabokov, de Borges ou de Thomas Bernhard - tous relégués de leur vivant -, ou encore des Nobel d’envergure à la Garcia Marquez, Naipaul ou Doris Lessing…

     

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    Comme me le disait Pierre Gripari : le scout est bon, mais n’est pas poire. Or je suis trop souvent trop bon avec trop de gens qui me prennent pour une poire. Donc attention le scout…

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    Ce mardi 21 octobre. – Tendre message, ce matin, de ma bonne amie revenue à Bangkok du Cambodge. La séparation a cela de bon, parfois, qu’elle nous fait mieux apprécier notre chance de ne pas être seul. Pour elle le voyage se passe au mieux, avec ses deux anges gardiens aux petits soins, mais je crois que j’ai bien fait de m’abstenir, même si le Cambodge et ses habitants l’ont enchantée.

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    Jules Renard : « Je déteste l’émotion : c’est trop long, beaucoup plus long que la joie et le rire ».

    Ce qui n’empêche qu’il lui arrive, à ce drôle, d’être bien émouvant.

    Ainsi des derniers mots de son Journal, le 6 avril 1910, quarante jours avant sa mort à 46 ans : « Je veux me lever, cette nuit. Lourdeur. Une jambe pend dehors. Puis un filet coule le long de ma jambe. Il faut qu’il arrive au talon pour que je me décide. Ca séchera dans les draps, comme quand j’étais Poil de Carotte »…

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    À JMO qui me raconte la dernière intervention de notre ami Claude Frochaux, dans une librairie genevoise, concluant une fois de plus qu’il n’y a plus rien, plus de culture vivante, plus de littérature qui compte, plus aucun écrivain de moins de 50 ans qui ait le moindre intérêt,je réponds que ces litanies de vieilles peaux (les mêmes que celles de Jean-Luc Godard et d’Alain Tanner, de Freddy Buache et de Régis Debray) se répètent depuis au moins le Xe siècle avant notre ère. C’est vrai qu’on pourrait penser, depuis que l’homme se mêle de penser, que tout est foutu. Des pères l’ont pensé déjà à l’époque de Confucius (ou entre deux époques), qui était celle aussi de Platon à peu de chose près, et des fils se sont sentis de la génération perdue après la destruction du Temple de Jérusalem ou après l’incendie de la Bibliothèque d’Alexandrie, et ne parlons pas du sentiment d’Imre Kertesz rentrant de Buchenwald à Budapest pour y subir la peste rouge, mais nous continuons d’écrire, le fils du Nobel de littérature japonais Kenzaburo Oé dont la vie a été plombée par la bombe atomique est devenu compositeur et pas des moindres, Lady L. médite ces jours devant les temples balnéaires thaïlandais reconstruits sur les ruines du tsunami, et tout est bien puisque nous sommes vivants et plus que jamais décidés à dire que rien ne va pour que tout aille mieux, etc.

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    Ce samedi 25 octobre. – Le hasard a voulu que, ce soir, alors que Lady L. et notre benjamine se trouvaient dans le vol de retour Bangkok-Vienne, j’entame la lecture de Constellation d’Adrien Bosc, évoquant les tenants et les retombées de l’accident d’avion qui, en octobre 1949, a coûté la vie  au boxeur Marcel Cerdan, attendu à New York par Edith Piaf, et à une trentaine d’autres personnes dont l’auteur évoque les destinées  diversement captivantes, au fil d’un récit à la fois bien documenté et convenu à mon goût, jusqu’à l’apparition de Cendrars et de ses fils. Cela étant, mon imagination a recommencé de trotter dans la partie dramatique du récit comme, l’autre nuit, elle m’a réveillé en sueur d’angoisse. Mais bon : ce livre, en piste pour le Goncourt et qualifié de roman on ne sait trop pourquoi, ne m’a pas retenu jusqu’au bout faute de décoller  jamais réellement;  et pour le vol de nuit de mes beautés je lui souhaite une meilleure fin…

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    En lisant Rien que la vie de ma chère Alice Munro, je retrouve à tout coup ce regard latéral qui porte sur les gens que, d’habitude, on ne remarque pas, comme ici le narrateur de Fierté dont on comprend qu’il est affligé d’un bec-de-lièvre et que ça l’a toujours tenu à l’écart de la société ordinaire, mais qui est trop fier pour accepter d’envisager une opération de chirurgie esthétique. Or cela m’a rappelé, naturellement, notre chère tante E. dont toute la vie a été gâchée par le même défaut au visage, à la fois anodin et fatal – à ses propres yeux tout au moins.

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    Peter Sloterdijk : « Depuis toujours, l’idée de vouloir susciter l’intérêt pour mon travail m’a été assez étrangère, je viens d’une époque à laquelle les auteurs pensaient bêtement que c’était aux lecteurs de parcourir le chemin vers les livres, et pas aux auteurs de parcourir le chemin vers les lecteurs ».

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    D.H.Lawrence : Ne faites aucune confiance à l’artiste. Faites confiance à son œuvre. La vraie fonction d’un critique est de sauver l’œuvre des mains de son créateur ».

  • Ceux qui ramassent des éclats de beauté

    Celui qui a cueilli les plus beaux galets de sa vie le long des berges de la Drina ensuite souillées par la guerre / Celle qui sait quel rapport lie deux tessons ramassés sur les plages d’Ostie et de Utah Beach / CeNumériser 9.jpegux qui ont laissé les mers et les océans faire la vaisselle du monde / Celui qui déchiffre la calligraphie des débris de tempêtes / Celle qui constate que ce tesson de céramique précolombienne trouvé à Puntanares provient de la même  pièce que celle qu’elle a trouvée une autre année non loin de là / Ceux qui se demandent si le terme de tesson convient aux cailloux de mémoire du Grand  Poucet/ Celui qui fait le ménage genre océan qui déménage / Celle qui fait collection des grands pierres roses ou bleues des bords du Rhin vers Bad Ragaz mais on garde le secret et n’en ramasse que la nuit c’est promis / Ceux qui disent « trop beau » avant de relancer à l’eau ces débris de trop de beauté/ Celui qui te dit j’vois pas ce que tu trouves à ce bout de porcelaine de pot de chambre dont l’entier vaudrait même rien sur le marché / Celle qui n’a pas sa langue dans sa poche mais un ravissant bijou de pierre lunaire sculpté par la mer des Caraïbes artiste à ses heures /  Ceux qui se taisent devant le bleu de fleur bleue d’un fragment de probable théière genre Meissen de la bonne époque / Celui qui demande à Sylvain quel tesson il ramène des rives de la Volga / Celle qui te dit en joual que t’es son chum / Ceux qui font valoir leur droit de bris, etc.

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    (Cette liste résulte de la lecture roborative des Tessons de Jean Prod’hom, ouvrage hautement appréciable tant  pour l'oeil du corps que pour le bonheur d'esprit, achevé d’imprimer au Locle le 10 octobre 2014 par l’imprimeur Gasser, au bénéfice certain des éditions d’autre part)

  • Ceux qui ne doutent de rien

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    Celui qui endosse son frac de pianiste pour continuer d’écrire / Celle qui liquide les affaires courantes afin d’être libre de rêver à la Suisse ce qui signifie selon le Dictionnaire : ne rien faire / Ceux qui préparent leur matos genre Cézanne le matin chafouin / Celui qui se prépare au jour qui se prépare dans le noir / Celle qui chantonne Mon Homme entre deux sommes / Ceux qui accordent leurs instruments au milieu des silencieux / Celui qui a toujours pensé renouveau / Celle qui est plus belle de se renouveler / Ceux qui distinguent la foutaise de la nouveauté conditionnée et le neuf qui a du sens et du suc / Celui qui ouvre un livre avec l’espoir de s’y trouver bien / Celle qui se dilate à la lecture comme la grenouille subit l’effet bœuf de La Fontaine / Ceux qui changent de vie comme de parfum / Celui qui se réjouit de découvrir Bratislava / Celle qui se prête à tous les jeux sauf de dupe / Ceux qui sont tellement jobards qu’ils en deviennent barjos / Celui qui voit à l’instant (cinq heures du matin) le diadème de Novel en Savoie sur fond de ciel noir étoilé / Celle qui fume sa première clope sur le fauteuil de cinéma qu’elle a installé au bord du terrain vague / Ceux qui dépoussièrent les mots de l’aube / Celui qui tapote le genou de la mélomane aveugle / Celle qui se grise de l’air du matin même sans merle à ce moment de l’année / Ceux qui vont mourir et ne saluent pas César vu qu’il les a précédés à la morgue de l’hosto / Celui qui était pacifiste à treize ans et qui est tombé dans les tranchées d’un bureau / Celle qui est morte d’autosatisfaction prématurée / Ceux qui lisent L’Image de Beckett sur recommandation d’une Winnie chauve / Celui qui repart d’un bon pied de nez / Celle qui oppose sa malice foncière aux effets de la crise financière / Celui qui est tellement fait au feu qu’il répète qu’y a pas de quoi s’enflammer / Celle qui se rend à la messe à Matines pour être en forme et digne de son prénom de Martine / Ceux qui font contre mauvaise fortune bon chœur mixte avec Michel Corboz à la dynamo / Celui qui se réjouit de se réjouir ce matin sans savoir pourquoi / Celle qui montre son néné à Jésus le clodo pour l’encourager à se bouger l’osso buco / Ceux qui saluent le ciel oriental qui se lève à l’instant sur l’Occident continental, etc.

  • Bouboule commando bouille d'ange

     

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    À propos de Bouboule, premier long métrage de Bruno Deville. À voir (absolument) ces jours
    prochains en salle.

     

    Dès l’apparition de Bouboule, tendre tas de rose chair pantelante aux seins flasques, bouille d’ange souriant pataud-piteux, entre un docteur grondeur et sa mère désolée, Bruno Deville impose une présence hors norme, merveilleusement incarnée par le jeune David Thielemans, 12 ans.

     

    Chouchouté par sa mère un peu perdue (Julie Ferrier), moqué par ses deux sœurs plus à la coule que lui , souffre-douleurs de certains de ses camarades, en manque de présence paternelle, Kevin, alias Bouboule, croit trouver un modèle auprès de Patrick, le vigile de supermarché (Swann Arlaud) dont le chien de commando Rocco deviendra son ami. 

     

    Premier long métrage du réalisateur à double nationalité belge et suisse, Bouboule n’est pas un film « sur » l’obésité mais l’histoire d’un enfant empêtré dans son corps qui tâche de s’affirmer par mimétisme viril. Si ses modèles se révèlent décevants, voire minables, Bouboule n’en franchit pas moins une étape personnelle marquante en dépit de ses mentors menteurs et de son lamentable paternel. Evitant toute simplification et tout pathos, dans une tonalité oscillant entre dérision et tendresse où l’image et la musique (signée –M-, alias Mathieu Chédid)  se fondent en unité poétique, Bouboule est un film touché par une sorte de  grâce profane.          

     

     

    Entretien avec Bruno Bruno+Deville+Bouboule+Green+Carpet+Arrivals+ZHqGzfMyS9vl.jpgDeville

     

    -      Quelle a été la genèse de Bouboule ?

    -      Ce projet me tient à cœur depuis longtemps, dont le thème a d’ailleurs nourri un premier court métrage, La Bouée, qui évoquait déjà le vécu d’un enfant obèse de 8 ans dans une forme inspirée par la chanson Ces gens-là de Jacques Brel, sans véritable histoire. Or ce film de diplôme reflétait ma propre expérience. De fait,  dans mon enfance et mon adolescence, je me suis souvent trouvé moi-même en surpoids du fait de problèmes thyroïdiens non décelés à l’époque, et je garde aujourd’hui, y compris sur mon corps, les cicatrices de l’obésité. Je sais ce que c’est que d’être humilié à cause de celle-ci, je sais la difficulté de se montrer en maillot de bain à la piscine quand on est obèse, je me rappelle les moqueries de mes camarades aux vestiaires, j’ai détesté mon corps et continue, à 38 ans, de le surveiller dans la glace. 

     

    Pourtant je n’avais pas l’intention de faire un film « sur » l’obésité. Très marqué par Toto le héros du réalisateur belge Jaco van Dormael, j’avais envie de traiter mon sujet dans cette optique poétique, plutôt que sur le mode du social-réalisme à la manière des frères Dardenne.

    Après La Bouée, qui a fait un joli parcours dans les festivals, j’ai réalisé un autre court métrage, Viandes, avec Antoine Jaccoud qui m’avait déjà coaché pour mon travail de diplôme et a écrit par ailleurs, lui-même, une pièce traitant del’obésité. Je suis donc retourné vers lui avec mon matériau autobiographique et nous avons commencé, vers 2005, à travailler ensemble sur le projet de Bouboule

     

    Parallèlement, je me suis documenté auprès de certaines institutions, comme l’USADE, prenant en charge les enfants et adolescents sujets à des problèmes cardiovasculaires liés à l’obésité, et j’ai filmé nombre de ceux-là en recueillant leurs témoignages. Une fois encore, cependant, il ne s’agissait pas de réaliser un documentaire de plus mais de raconter l’histoire d’un gosse dont le talon d’Achille était le surpoids. À ce thème s’en est ajouté un autre, qui remonte à ma rencontre d’un maître-chien, prénommé Patrick et spécialisé dans le dressage des chiens decombat. L’idée d’évoquer alors son univers, en relation avec l’obsession actuelle de  l’ultra-sécurité, a germé etm’a fourni le complément de l’histoire avec le personnage du vigile. Face au gosse en déficit de virilité, encore fragilisé par l’absence du père – que j’ai connue moi aussi -, le vigile Patrick incarne ainsi  le modèle ultra-masculin qui va permettre àBouboule de se construire. À partir de là, avec Antoine Jaccoud, nous avonscommencé de travailler sur les deux personnages contrastés de l’ado candide et du vigile faux-dur.

     bruno_deville22.jpg--      Dans quelles circonstances êtes-vous tombé sur David Thielemans, le formidable interprète de Bouboule ?

    -      Le casting du rôle a été très long et parfois éprouvant. Hitchcock disait qu’il ne faut pas tourner avec des enfants, des animaux ou des bateaux, trois « acteurs » imprévisibles. Je n’en ai pas moins affronté deux contraintes dont l’une, avec les enfants, m’a fait revivre des moments personnels difficiles quand je demandais aux gosses de s’impliquer devant la caméra, auxquels il arrivait de paniquer ou même des’effondrer. 

     

    Sur quoi, un peu par hasard, comme je me trouvais avec un collaborateur à Bruxelles, David est apparu dans un groupe d’enfants sortant de l’école. Je l’ai tout de suite abordé et lui ai dit ce que je cherchais. Croyant d’abord que je  la lui jouais « caméra cachée »,  il a vite compris que c’était du sérieux et m’a conduit chez sa mère avec laquelle il vivait en relation fusionnelle. Le lendemain, après une heure et demie d’essais, alors qu’il n’avait jamais joué jusque-là, je l’ai trouvé formidable en sa belle candeur, avec  ce regard que j’aime beaucoup, comme absent, les yeux mi-clos, qu’on retrouve d’ailleurs chez Swann Arlaud devenu notre vigile. Comme Bouboule, il y avait chez lui ce mélange d’ingénuité de l’enfant qu’on peut encore surprendre, et la détermination du môme blessé par la vie. Par ailleurs, sa mère était très proche du personnage du scénario, et le père absent complétait le tableau. Pendant les huit semaines de tournage, séparé de sa mère pour la première fois de sa vie, David a sûrement vécu la première grande expérience de sa vie sans comprendre pour autant ce qu’est un acteur. S’il a assimilé tous les dialogues du film en très peu detemps, avec l’aide de sa répétitrice, et s’il a pigé les règles du plateau, mon travail a été de lui expliquer ce que vit Bouboule. Ainsi, pendant tout lefilm, David joue Bouboule sans rien composer. Cela donne, je crois, quelquechose d’aussi touchant que vrai.

     

    -      Qu’en est-il du travail sur l’image, essentielle dans ce film ?

    -      Lorsque j’étais enfant, je me suis créé des espèces de « bulles » trans-digestives liées à la nourriture, que jetenais à recréer visuellement par la magie des images. Je voulais éviter une poétisation artificielle « plaquée », en recréant ces« bulles » par les situations. Ainsi l’apparition de l’éléphant est-elle liée à ce moment où Bouboule se régale sur un banc, son plaisir de manger lui faisant « voir des trucs », comme il le dit à son copain.C’est dans cette optique que nous avons travaillé la colorimétrie et les cadrages de tout le film, avec le chef opérateur Jean-François Hensgens, la décoratrice Françoise Joset et la costumière Elise Ancion, notamment. J’avais,en point de mire, le travail des photographes Martin Parr et Gregory Crewdson, dont j’aime particulièrement les climats tendres-acides aux couleurs saturées,qui restituent le mélange de réalité et d’irréalité auquel je tenais.

     

    -      La musique de-M- va dans le même sens… 

    -      J’en ai rêvé, et quand j’ai rencontré Matthieu Chedid, auquel j’avais envoyé quelques images qui l’ont immédiatement accroché,je lui ai dit que je ne voyais aucun musicien contemporain qui puisse, mieux que lui, ajouter à mon film sa magie tendre, à la fois fragile et vibrante. Malgré son agenda de star, il a trouvé le temps de ciseler la musique de bout en bout et de composer la chanson de Bouboule. Cette rencontre tient du miracle autant que celle de David Thielemans, s’ajoutant à ma complicité amicale avec Antoine Jaccoud et à ma nouvelle collaboration avec Jean-François Hensgens, entre autres. Je pense d’ailleurs qu’un film est fondamentalement une oeuvre collective.

     

    -      Qu’en est-il du regard sur le monde que vous portez à travers Bouboule ?

    -      En fait, je n’ai pas la prétention d’exprimer une « vision du monde » personnelle. J’aborde de nombreux thèmes importants, dans ce film, tels que la différence liée au surpoids, la violence, le racisme, la carence affective, la construction de soi ou la sécurité, mais je ne délivre aucun message à caractère édifiant : je laisse parler mes personnages avec leur mélange de trivialité et de drôlerie, leur bêtise et leur bassesse éventuelle, mais aussi leur candeur et leur humour – toute leurhumanité.

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  • Mémoire vive (49)

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    À La Désirade, ce mercredi 20 août 2014. - Le petit livre intitulé Fantômes du passé, que mon vieil ami Gérard Joulié, plus vu depuis des années, m’a envoyé avant-hier, m’a beaucoup touché. Il s’ouvre sur une sorte d’autoportrait romantique tout à fait remarquable, d’un style très pur, et les morceaux de poésie qui suivent sont également de premier ordre, marqués au sceau de la Qualité.

     

    J’en recopie ceci : « La rivière descend des montagnes, C’est pourquoi ses eaux ont la rapidité d’un torrent et la fraîcheur de la neige. Mais dans la vallée sur la rive, on ne sent jamais le vent. Du côté de l’ombre, la rivière longe la falaise, et du côté de la lumière, elle glisse au milieu des galets et des joncs, et parfois c’est une prairie ou un bout de jardin qui s’avance comme un petit promontoire d’où l’on peut voir venir et s’en aller les ondes. Et le promeneur aime à jeter dans les eaux un morceau de bois ou un rameau avec ses feuilles qu’il suit des yeux jusqu’au dernier contour.

    C’est une rivière qui ne fait pas de bruit, qui coule au bas d’une ville qui ne fait pas de bruit. La ville est sur la falaise, très haut. Elle dresse la tour de sa cathédrale, une tour avec une couronne de clochetons, et tout autour les autres églises apparaissent toutes menues. Quand on est au bord de la rive, il faut bien lever la tête pour voir la ville : on ne la voit que si on veut la voir ».

     

    Reposant l'élégant opuscule, je me suis rappelé l’espèce de poème que j’avais écrit en souvenir d’un voyage à Florence et Rome que nous avons fait ensemble – en 1974, me semble-t-il

     

    Aux jardins Boboli

     

    Pour G.J.

     

    Ce que j’aime chez vous,

    c’est ce lord, mon ami.

    Chez vous l’élégance et la mélancolie diffusent

    comme une douce aura de nuit d'été.

    Nos conversations le soir

    à l’infini s’allongent

    au hasard des bars.

    Et quand nous nous retrouvons à la nuit

    (rappelez-vous cette soirée d’été aux jardins Boboli,

    lorsque nous parlions de ce que peut-être il y a après)

    sur la marelle des pavés

    nous jouons encore

    à qui le premier

    touchera leparadis.

    Aux jardins Boboli, cette nuit-là,

    vous m’aviez dit que vous,

    vous croyez qu’on revivra,

    comme ça, tout entiers.

    Pour moi, vous-ai-je dit,

    je n’en sais rien: patience.

    Je ne crois pas bien mais,

    comme au cinéma,

    j’attends: les yeux fermés,

    comme aux jardins Boboli de Florence,

    je souris en secret.

    Comme aux jardins Boboli,

    je ne vois qu’une lueur

    à l’envers de la nuit.

     

    °°°

    Tchekhov7.jpgLa lecture de Tchékhov est pour moi vivifiante, peut-être plus encore que celle de Dostoïevski ou de Tolstoï, en cela qu’elle est pure de toute idéologie religieuse ou politique, et qu’elle achoppe à des vies fragiles ou égarées,souvent même perdues. Il y a chez lui une attention aux gens, de toutes espèces, pauvres ou riches, qui va, sans exagération, vers plus d’empathie et de compréhension.

     

    °°°

     

    À La Désirade, ce mardi 2 septembre. – J’hésite, en lisant Le Royaume d’Emmanuel Carrère,entre le constat de platitude et celui d’honnêteté sincère de bon aloi. Il y a de tout ça dans ce livre à l’évidence trop long, mais je ne le jugerai qu’après l’avoir lu entièrement. C’est d’ailleurs un exercice qui s’impose aujourd’hui où n’importe qui se fend d’un avis sur n’importe quoi par ouï-dire : de juger sur pièce, en sûre connaissance de cause.

     

    °°°

    Ce soir au cinéma avec Julie. Sils-Maria d’Olivier Assayas. Pas mal. La confrontation des femmes de plusieurs âges est bien modulée. Mais le plus intéressant a été notre conversation d’avant et d’après le film, où ma grande petite fille,assistante à l’Université, m’a notamment expliqué le droit international…

     

    °°°

     

    Certaines musiques, certaines mélodies, certaines phrases de piano ou de violon ou de quelque autre instrument n’en finissent pas de nous revenir à travers les années, on ne sait trop pourquoi, mais ce que je sais, pour ma part, c’est qu’il y a au moins quatre décennies que m’accompagnent les airs de violon du concerto de Saint-Saëns, parfois snobé par les spécialistes. C’est vrai qu’il est d’une tendresse romantique, dans son deuxième mouvement, et d’une expressivité presque gitane, dans ses autres parties, qui peuvent paraître trop suave aux uns ou trop extravertie aux autres, mais je n’en ai cure en ce qui me concerne, et ce soir encore j’ai vérifié que j’avais raison : cette œuvre est une pure merveille de délicatesse et de vigueur, de yin et de yang.

     

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    Jonas, mon protagoniste de La Vie des gens,  se protège contre toute forme d’hystérie. Sa façon de ralentir le cours des choses est caractéristique. Il est naturel, de bonne composition, jamais violent, jamais dépendant. Il y a en lui quelque chose de mystique. Il est essentiellement sensible à la beauté du monde. Plus précisément : à l’harmonie de la nature. Mais il s’est beaucoup intéressé, aussi, aux malformations naturelles et aux monstres. En revanche très choqué par la méchanceté, la jalousie, l’hypocrisie, la cruauté.

    Il ne sait pas qu’il est un personnage de roman. Il sent les choses comme un romancier, alors qu’il n’écrit pas. Il est poète sans avoir jamais composé de vers. Il est musicien sans connaître le solfège, et peintre sans avoir jamais peint.

     

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    Passer de la note au roman, c’est passer du dehors au dedans.

     

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    À La Désirade, ce vendredi 26 septembre. -  Commencé hier soir, j’ai fini ce matin de lire Pétronille, le vingt-deuxième roman d’Amélie Nothomb. Très bien. Enfin : très bien pour ce que sont les romans d’Amélie Nothomb, avec des traits de pertinence et, parfois des fulgurances, mais rien qui marque très profond sauf, ici, une évocation de l’amitié entre deux femmes-garçons, toutes deux romancières.

     

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    Jules Renard en son Journal: "C'est au doux climat de cette femme que je voudrais vivre et mourir".

     

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    À La Désirade, ce dimanche 28 septembre. – La journée, toute belle journée d’automne, a été marquée par la rencontre à Morges, dans le dédale des Ateliers Moyard, de Flynn Maria Bergmann, au premier livre duquel (Fiasco) j’avais fait très bon accueil et dont j’ai découvert cette fois 300 petits objets-tableaux constituant une sorte de journal plastique combinant mots et images. Gentiment reçu par le jeune maître des lieux, j’ai eu grand plaisir à rencontrer Flynn qui m’a dit que mon travail, mes listes, mes propres montages et, plus récemment la série de Mémoire vive, n’auront cessé de l’accompagner et de l’inspirer. Plusieurs de ses tableaux font d’ailleurs écho à mes écrits, et la page de garde de Riches Heures fait même l’objet d’une sorte d’enluminure. Bref, je ne serais pas étonné que ce début de connivence ait une suite.

     

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    000_sahk980401215860.jpgLe portrait très nuancé, sévère mais juste, de Gide par Simon Leys, dans son Protée et autres essais, où il fait la part du grand homme de lettres et du vieillard maniaque courant après les petits garçons, m’intéresse autant que ses développements sur Stevenson, Confucius, Don Quichotte ou Orwell. C’est le type  de l’honnête homme que ce grand passeur disparu récemment, dont je vais lire tous les écrits qui me sont encore inconnus.

     

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    Oscar Wilde : « L’éducation est une chose admirable. Mais il est bon de se souvenir de temps à autre que rien de ce qui mérite d’être su ne peut s’enseigner ».