Une devinette de Buzzati
A La Désirade, ce samedi 7 janvier. – Je cherchais tout à l’heure la nuance de rose bleuté convenant à mon nouveau petit Niesen à l’acryl, quand je l’ai trouvée au ciel de ce lever du jour. C’est ainsi, une fois encore, que tout communique ; et c’est ce que je me dis aussi après avoir lu la nouvelle de Buzzati intitulée Le mot prohibé, qui évoque une société toute pareille à la nôtre, avec des observations recoupant exactement celle de Dürrenmatt dans son Discours à Vaclav Havel, où l’écrivain alémanique comparait la Suisse à une prison sans barreaux dont chaque habitant serait le geôlier.
Tout au long de la nouvelle, le narrateur, débarqué depuis trois mois dans une ville étrangère, harcèle un des amis qu’il s’y est fait pour que celui-ci lui dise enfin quel est le mot désormais prohibé en ces lieux. L’ami se dérobe, lui expliquant que la prohibition de ce mot découle du besoin d’harmonie des habitants de la ville, qui ont découvert que le conformisme était en somme la meilleure façon de vivre ensemble, avec pour condition le seul sacrifice de ce mot.
Buzzati laisse blancs les deux espaces où le narrateur prononce bel et bien ce mot, que le lecteur est supposé deviner, ce que j’ai fait aussitôt, obsédé que je suis par le besoin de . En lisant la nouvelle à ma bonne amie, elle a prononcé le mot confiance, mais ce n’était pas cela - du moins sa réponse m’a-t-elle paru significative. D’ailleurs je me dis que ce pourrait être un test éclairant. Dis-moi ce que tu redoutes le plus de voir prohibé et je te dirai qui tu es.
La première phrase dans laquelle Buzzati suggère le mot est celle-ci. « Mais nous pouvons parler en toute . Il n’y a ici personne pour nous entendre. Tu peux bien me le dire, ce fichu mot. Quoi pourrait te dénoncer ? » Et la seconde : « Et la ? Le bien suprême. Jadis, tu l’aimais. Tu aurais fait n’importe quoi pour ne pas la perdre. Et maintenant ? »
Et maintenant faisons le test. Vous y tenez, vous, à la ? Ah mais ce Buzzati est d’un candide ? Nous faire de telles devinettes ! Demandons à Vaclav Havel ce qu’il en pense…
Niesen, acryl sur toile, 2006.
Commentaires
Bravo,
Aussi fort que Cuno Amiet. C'est le sommet des Alpes pour dessin d'enfant par excellence.
Une montagne tellement simple à peindre... en apparence.
Tu t'en tires fort bien.
Quant à la... de Buzzati, je crains chaque jour de la perdre davantage (d'avantage ?).
cordialement,
Jpe
Et dire qu'Eluard l'écrivait, ce mot, sur les oreilles de son chien...
Je ne leur ferai plus la guerre
Qu'ils crèvent de leur ambition
Marchands de soupe et de galère
Et marchands de révolution
Mieux vaut la sagesse précaire
D'un ermite en méditation
Mieux vaut dormir mieux vaut se taire
Qu'entrer dans leurs machinations
Si je meurs dans les ans qui viennent
Que de ma vie je me souvienne
Sans tristesse ni sans fierté
Je n'ai acquis nulle richesse
Ni accompli nulle prouesse
Mais j'ai gardé ma enfin, je l'espère.