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Carnets de JLK - Page 63

  • Un premier roman sans pareil

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    Kasperliana I

    De Gian Gaspard Kasperl à JLK, à propos de Sam, d’Edmond Vullioud, et d’Abraxas de Jacques Audiberti…

    Soglio, settembre 20**

    Caro Maestro,

    C’est avec mélancolie que je vous ai vu repartir, Lady L. et vous, après votre visite à la Casa de Salis, qui a mis du baume sur mon cœur toujours flagada même trois ans après la disparition de ma chère et douce.

    Du moins votre libelle – dont je vous entretiendrai après mon retour à Sienne -, et les trois livres que vous m’avez offerts, me rappelleront-ils votre présence alors que l’été indien commence de flamboyer sur les roide pentes du val Bregaglia , en attendant la première neige sur la Disgrazia.

    Je vous parlerai plus tard, aussi, des ouvrages bien étonnants de vos amis Antonin Moeri et Gérard Joulié, dit Sylvoisal, mais dans l’immédiat c’est à propos de la lecture de la première moitié de Sam d’Edmond Vuilloud que j’aimerais vous écrire quelques mots, et des premières pages de l’abasourdissant Abraxas d’Audiberti – deux premiers romans qui dérogent à la niaiserie pléthorique de ce que les turlupins médiatiques nous présentent comme les dernières « découvertes ».

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    Je ne sais s’il faut déjà parler de grand livre à propos de Sam, que je situe à la hauteur des deux lectures les plus belles que j’aurai faites en langue allemande et en votre langue ces dernières années, à savoir Atlas d’un homme inquiet de Christoph Ransmayr et Dans Khartoum assiégée d’Etienne Barilier, sans qu’il y ait le moindre rapport entre Sam et ce dernier roman.

    Je ne sais d’ailleurs à quoi comparer Sam, qui me fait penser à certains égards à Robert Walser et à d’autres à Charles Dickens, à la magie de Châteaux en enfance de Catherine Colomb ou à celle des récits de Fleur Jaeggy, un peu aussi à Flaubert pour la folie des inventaires et la découpe de la phrase, mais ces références ne sont que des indications approximatives alors que Sam me semble un roman sans pareil.

    J’ai d’abord frémi, aux premières pages, à l’idée qu’il puisse s’agir là d’un témoignage de plus sur le thème rebattu du fils de pasteur se tapant l’idiot du village, mais je n’ai pas tardé à être rassuré, malgré l’apparente pédanterie du persécuteur de Sam, par la précision de son discours anticipant la précision de Sam lui-même, d’une autre portée.

    L’Auteur a fait don à son protagoniste de la précision, qui est celle-là même de son propre souci de surexactitude en matière de vocables et de dressing code, sans quoi l’on ne fait ni traités de chirurgie ni sonnets sonnants.

    Ce qu’il y a d’unique dans Sam relève d’une sorte de sublimation rêveuse sur fond de lourde réalité, qui nous fait osciller sans cesse entre le monde des philistins, incarné par la figure à la Dickens du notaire Bérard, ou de l’inconsistant pasteur Nicole dévidant ses versets bibliques d’un ton monocorde, et l’univers des innocents plus ou moins fagotés tel Sam et ses petits camarades de l’Institut Meguiddo où il est placé; mais il y a plus, car au don de la précision s’accorde le don de la candeur et de la puissance créatrice qui fera de Sam l’artisan de mille métamorphoses suscitant d’abord quelles réticences (l’incrédulité du notaire) et ensuite quelles bienveillances – à commencer par celle du peintre en lettres Magetti.

    Ce qu’il y a de merveilleux aussi, dans ce roman m’évoquant un conte de féés comme en en a conçus la terrible Madame d’Aulnoy, c’est sa façon d’évacuer toute idéologie ressortissant aux prétendues sciences humaines, au moralisme théologisant ou aux discours actuels sur le pouvoir, la sexualité ou le sort des oubliés de la société.

    Le fait que Sam (ou l’auteur) ne dénonce pas celui qui abuse de lui, dont il préfère certes voir les mains courir sur les touches de son piano que sur les parties sensibles de son corps adolescent, scandalisera peut-être les belles âmes, mais les instances du refus sont chez lui infiniment plus subtiles que celles du ressentiment conventionnel, même s’il couve une manière de revanche qui passera bel et bien par la sensualité et le sexe.

    Dans la foulée, je relève qu’aucune prose, dans votre cher pays, ne me semble irriguée par une sensualité aussi poreuse et radieuse, notamment dans les superbes pages dédiés à la découverte du corps de l’adorable Philomène, puis aux saillies moins juvéniles réclamées par la maîtresse de celle-ci – cette femme faite qui m’évoque la Maja nue de Goya – comme si le cul, réputé sans âme par certains (je crois que c’est Cendrars qui le prétendait) retrouvait ici sa sacralité poétique et son droit au bonheur.

    Sam est un livre d’une musicalité et d’une pureté émotionnelle sans faille, mais c’est aussi un prodige d’organisation formelle, à la fois architectonique (le plan d’ensemble), topologique (l’imagination des lieux et plus précisément des maisons à recoins), à quoi s’ajoute son irradiant bonheur verbal, frotté d’humour comme le sont les inventaires de Bouvard et Pécuchet, et sa très enfantine joie.

    Luc Dietrich a écrit - vous vous en souvenez puisque vous me l’avez offert lors de notre rencontre à Collioure il y a bien des années de ça – un beau roman intitulé Le Bonheur des tristes.

    Or Sam, filtrant bien des tristesses, pourrait être dit le roman du bonheur des joyeux, et je vous en dirai plus après mon retour à Sienne où j’aurai loisir d’en achever la deuxième partie dès le Grand Départ de Sam pour les Amériques…

    Sur quoi je vous embrasse tendrement, Lady L.et vous, en vous recommandant la griffe du diable en onguent pour ces maux de maudites guiches que vous m’avez évoqués dans votre dernier texto…

    Votre affectionné K.

    Post scriptum : je constate que je ne vous ai rien dit d’Abraxas, dont je vous parlerai donc dans mon prochain bref.

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  • Avec l'élégance du coeur

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    Le dandy et l’excentrique pallient toute uniformité.

     
    Champion de la raquette et crack au jeu d’échecs, Denis Grozdanovitch s’est fait, aussi, en vieux sage avant l’âge, le collectionneur des diverses formes de singularités individuelles opposées à l’esprit grégaire croissant aujourd’hui à proportion exponentielle des meutes et des masses. Substantiel et souvent drolatique en dépit de son indéniable sérieux, « Dandys et excentriques » sera votre livre de l’été, à savourer à l’écart des foules…

    La figure idéale du dandy à l’européenne, qui a cristallisé dès la fin du XIXe siècle en symbiose anglo-française, pourrait se représenter sous les traits du poète et activiste Lord Byron, flottant de nuit sur le Grand Canal de Venise dans la position dite de «la planche», un cigare dans une main et dans l’autre une lanterne destinée à signaler poliment sa position aux nautoniers et autres gardiens de l’ordre nocturne vénitien.

    De dix ans l’aîné de Byron, le compatriote de celui-ci, surnommé «le beau Brummel», plus précisément  George Bryan Brummel (1778-1840) passe pour l’initiateur du dandysme britannique, non moins flamboyant de mise et d’esprit que le poète quoique sans génie, qui lustrait ses bottines au champagne et fut célébré par Balzac autant que par Barbey D’Aurevilly mais finit tout perclus de dettes en exil normand, ne se rasant ni ne se lavant plus tout en lançant la mode de la cravate noire qui ne nécessite point de recours trop onéreux à la blanchisserie…

    Arbitres des élégances visible et parfois invisibles, comme le furent plus tard un Oscar Wilde ou un Kenneth Tynan,  avant et après un Robert de Montesquiou (modèle du baron Palamède de Charlus de Proust)  ou un Baudelaire, ces dandys emblématiques conservent une aura que beaucoup de leurs émules plus récents, imitateurs de pacotille à la Andy Warhol ou à la Gonzague de Saint-Bris, n’ont plus qu’aux yeux des philistins amateurs d’extravagance au petit pied.

     

    De l’observation concentrique en milieu foldingue…

    Denis Grozdanovitch s’identifie, au début de son inventaire kaléidoscopique, à Jack Kerouac assistant, le chapeau  discrètement baissé sur ses yeux bien ouverts, à une conversation entre deux de ses amis aussi extravagants l’un que l’autre. Dans son récit-roman Sur la route, sous le pseudo de Sal Paradise, le narrateur fait semblant de dormir pendant le premier échange haut en couleurs de Carlo Marx et Dean Moriarty, lesquels ne sont autres, dans la vie réelle, que le barde beatnik Allen Ginsberg, gourou très barbu de la contre-culture américaine des années 60-70, et Neal Cassady, double  fraternel de Kerouac et personnages mythique de la même époque.

    Or Grozdanovitch, comme Sal Paradise feignant d’être ailleurs sans perdre un mot de la fameuse conversation, qu’il retranscrira tantôt à l’attention de la postérité, a souvent pratiqué de la même façon, lui l’observateur «concentrique» plutôt réservé et «classique» de nature, avec les multiples extravagants des deux sexes qu’il a fréquentés à travers les années.

    Ainsi, se faisant chroniqueur de menées originales dont les unes sont tirées de sa vie et les autres de la littérature, l’auteur de ces «vertiges de la singularité» compose-t-il une espèce de roman tout à fait captivant dont les personnages illustrent, chacun à sa façon, ce que le théologien médiéval Duns Scot qualifiait d’«infiniment singulier», amorçant une interminable dispute entre les tenants de l’unicité fondamentale de la personne et ceux qui parient pour le collectif et la conformité plus ou moins grégaire, disons un  peu grossièrement : les individus et les sectes, les solitaires et les attroupés, etc.

     

    Max, Elise, Serge et les autres…

     

    Des personnages singuliers, il y en a beaucoup plus autour de nous que nous ne croyons, sans parler forcément d’extravagance spectaculaire. Je pourrais vous raconter les tribulations de mon neveu Saturnin initié au chamanisme au tréfonds de la forêt péruvienne, dont le mariage avec une Chinoise ne dura que le temps d’une lunaison, ou les hauts faits mémorables de tel prince polonais richissime qui accoutumait, au Grand Hôtel de Chandolin où il se faisait conduire de Saint-Luc par chaise à porteuses (misogyne, il exigeait de solides Valaisannes costumées), de jeter des pluies de monnaie à la sortie de la messe pour jouir du spectacle des chenapans se jetant sur cette manne, mais les extravagants dont parle Denis Grozdanovitch, observés au fil de sa vie, requièrent une attention d’autant plus vive que leur dandysme est moins voyant et parfois plus profond, voire plus poignant.

    Une douce folie apparente du moins son compère Max, «pion» comme l’auteur dans un lycée parisien, Edouard le génial stratège d’échecs à la  paranoïa galopante, Elise la vieille dame indigne de souche aristocratique retirée dans son manoir avec sa gouvernante Aphonsine et sa ménagerie après avoir envoyé valdinguer sa famille de snobs et rallié la cause internationale du communisme, ou encore Serge le volubile qui met publiquement en boîte le docteur Lacan dont il évente au passage la fumisterie, j’en passe et de quelques autres originaux dont l’écrivain tire la matière d’autant d’esquisses de nouvelles visant à une «théorie générale des exceptions» aussi peu dogmatique que pénétrante et souvent émouvante.

    De fait Gozdanovitch est plus sensible à ce qu’on pourrait dire l’aristocratie du cœur, qui imprègne ses observations de tendresse, qu’aux effets extérieurs de telle ou telle mode vestimentaire ou artistique se voulant «décalée» alors qu’elle participe d’un anticonformisme devenu convention. Son approche des provocations avant-gardistes d’un Marcel Duchamp, au début du XXe siècle dadaïsant, devenues conventionnelles au possible à force d’être répétées, va de pair avec sa critique de l’iconoclasme factice et incessamment recyclé d’un Andy Warhol dont le journal intime révèle un snob de bas étage à l'atterrante stupidité.

     

    Au féminin singulier et au nom du style

    Si la septuagénaire Elise est tirée des souvenirs personnels vécus de Grozdanovitch, celui-ci se plaît aussi à rendre hommage aux femmes dont la singularité personnelle a si souvent été canalisée ou empêchée – dans le peuple plus encore que dans les classes aisées -, et dont certaines grandes figures littéraires témoignent à travers les siècles, de la poétesse Sapho (dont on sait depuis peu que le «saphisme» est une invention tardive et fallacieuse) à la «comète mélancolique»  Annemarie Schwarzenbach, en passant par Madame du Châtelet et Germaine de Staël, Karen Blixen ou – belle découverte au passage – la philosophe bulgaro-américaine Rachel Bespaloff, Virginia Woolf plus forcément que Duras ou encore Louise Brooks dont le « nihilisme érotique » a été célébré par Roland Jaccard, compère de Grozdanovitch aux échecs…

    Et l’on pourrait évidemment citer dans la foulée, entre dandysme profond et féminine extravagance, très au-dessus des postures à la coule voire vulgaires d’une Christine Angot ou d’une Virginie Despentes, le génie subversif des contes étincelants de la terrible Madame d’Aulnay,  la dévastatrice lucidité d’une Flannery O’Connor en son observation de la misère humaine dans ses nouvelles du «Sud profond », le non moins féroce et drolatique aperçu des relations sociales et familiales chez l’Anglaise Ivy Compton-Burnett, entre autres fées et sorcières des lettres.

    La question du style est au cœur de la recherche menée par Denis Grozdanovitch. Qu’un Paul Léautaud, un Arthur Cravan célébré par son ami Cendrars, lui-même peint en personnage de légende par Henry Miller, ou qu’un Charles-Albert Cingria, un Albert Cossery  en dandy germanopratin, fassent partie d’une constellation d’originaux plus ou moins hauts en couleurs : c’est une chose. Mais l’essentiel est ailleurs, qui tient au style.

    Ramuz ne faisait pas que nouer sa cravate comme personne : son écriture est une modulation du dandysme terrien, de même que la phrase de Léautaud est inimaginable hors de l’Île-de-France, inimaginables les nouvelles de Cossery sans imprégnation arabo-levantine fleurant la rue du Caire.       

     

      Grandeur des Bartleby, Oblomov & Co

    Le vrai dandysme n’est pas forcément ostentatoire ni moins encore maniéré, même s’il y avait de ça chez un Oscar Wilde dont le style étincelant jetait mille feux brefs. Mais le grand Wilde est ailleurs : dans l’humiliation et la déchéance, dans le cachot où il écrit, après le crachat des justes, le bouleversant De profundis, joyau débourbé de la fange.

    La singularité est vertigineuse quand elle va jusqu’au bout d’elle-même, comme on le voit chez Edouard, ami de Grozdanovitch sombrant dans le délire de persécution alors qu’il aspire aux plus hautes sphères combinatoires du Noble Jeu, ou chez  Kenneth Tynan le dandy déchu de la critique théâtrale londonienne (c’est lui qui a fait la gloire des culs nus d’O Calcutta…)  se vautrant dans le stupre et l’autodestruction.

    Mais il faut conclure plus aimablement, entre le divan d’Oblomov le divin paresseux et la douceur implacable du scribe Bartleby refusant de jouer le jeu social, dans l’aura polychrome de Pierre Bonnard retouchant à l’infini ses images du bonheur terrestre, ou dans le souvenir ému d'Anton Pavlovitch Tchekhov, pas plus dandy qu’extravagant au sens commun, dont la vie humble et le style, parfaitement accordé à la simple vérité de toute existence, signaient sa noblesse plus qu’aucune particule…

     Denis Grozdanovitch. Dandys et excentriques. Les vertiges de la singularité.Grasset, 383p. 2019.

     

    Dessin: Matthias Rihs.

             

     

  • Jacques Chessex et ses embaumeurs

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    Dix ans après la mort - le 9 octobre 2009, foudroyé par une crise cardiaque -, de l’écrivain, qui fut parfois un impossible personnage, un dossier de 24Heures en partie téléguidé par Daniel Maggetti, directeur du Centre de recherches sur les lettres romandes, nous explique, notamment,  comment le «revisiter». Avec certaine hauteur suffisante, une obsession bourdieusarde des «stratégies» sociales et littéraires de l’écrivain, et un aperçu de son œuvre pour le moins réducteur…

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    Jacques Chessex a-t-il souri, ou peut être même éclaté de rire, par le miracle de quelque communication spirite posthume, en prenant connaissance du dossier de sept pages que lui a consacré récemment le quotidien vaudois 24 Heures avec pour titre, significatif du mélange de fumisterie et de clinquant de notre époque médiatique, résumant le phénomène  à la «Construction d’une idole» ?

    Hélas rien n’est moins sûr, car s’il avait le sens de l’humour et riait parfois de bon cœur, Maître Jacques, grand inquiet devant l’Eternel et le Gros Animal social, perdait de sa débonnaireté quand il s’agissait de sa personne, ou plus exactement de son personnage, au point que, préparant une exposition tirée de ses archive déposées à la Bibliothèque nationale, il pria Marius Michaud, le responsable de l’entreprise, de retirer toutes les photos de lui accusant l’esquisse d’un sourire.chessex2.gif

    J’avais d’ailleurs prévenu le bon Marius : «Tu montes une expo Chessex aux Archives littéraires ? C’est bien, mais prends soin de toi en te faisant prescrire un anti-dépresseur et place ton téléphone sur liste rouge si tu ne veux pas être réveillé toutes les trois nuits pour rendre des comptes à l’énergumène »…    

    Or, débarquant à Berne, je ne fus guère surpris de retrouver l’excellent compère tout soupirant et porteur d’une minerve...  Du moins la superbe exposition en question était-elle à la mesure de la passion que Jacques Chessex vouait au classement du moindre de ses papiers, de ses manuscrits, de ses trophées divers  et de ses peintures, et c’est avec amusement que je  découvris toutes les photos où il pose, grave, ici entre deux chandeliers comme un poète visité par la Muse, là dans un cimetière propice au rappel du thème récurrent de la Mort  dans son œuvre, etc.

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    Quand un ponte bourdieusard se « penche » sur l’écrivain

    Bien qu’il fût un professeur de français très apprécié de ses élèves du Gymnase cantonal de la Cité, Jacques Chessex ne portait pas dans son cœur les universitaires de la faculté des Lettres de Lausanne, exception faite de son ami Jacques Mercanton, grand seigneur de la littérature qui lui-même décriait ses collègues après trois verres de (bon) whisky….

    La littérature suisse de langue française a longtemps été placée sous la double coupe sourcilleuse du pasteur et du professeur, jusque vers 1914, et Mercanton et Chessex font partie des descendants directs des écrivains de forte trempe qui, autour de Ramuz, fondèrent véritablement la littérature romande, notamment à l’enseigne des Cahiers vaudois, pour couper court au moralisme protestant et proposer, par rapport à Paris, une alternative fondée sur la qualité littéraire.

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    Rétif à toute idéologie, Ramuz restait aussi distant de la droite maurassienne d’inspiration latine incarnée par les frères Cingria – artistes géniaux au demeurant – que de l’helvétisme d’’un Gonzague de Reynold. «Littérature d’abord» était son programme, et pourquoi pas avec des éditeurs du cru ? Belle idée qui a connu, au cours du XXe siècle, un remarquable développement avec les éditions Rencontre et la Guilde du Livre, au rayonnement européen, puis avec les éditions L’Âge d’Homme - comptant plus de 4000 titres à son catalogue -,  Bertil Galland,  Zoé, L’Aire, Campiche et bien d’autres. 

    Quant au pasteur et au professeur, ils n’ont pas été écartés de la vie littéraire pour autant. Entre professeurs éminents critiques (tels Marcel Raymond Jean Starobinski ou Jean Rousset) et théologiens ouverts à la littérature (un abbé Gilbert Vincent ou les pasteurs Edouard Burnier et Samuel Dupuis), notre littérature s’est développée en connivence polie entre «créateurs» et commentateurs, dans une culture nettement distincte de celle de nos voisins français, issue de Rousseau et du romantisme allemand.

    Mais ladite société est en voie de disparition, remplacée par celle du spectacle et du rendement commercial qu’affectionnent les médias. Et les profs n’y ont pas échappé, avec cette nouvelle tendance, en phase avec la sociologie, à considérer la critique universitaire comme une «science». Des moralistes à la Alexandre Vinet, l’on a passé aux scientistes à la Pierre Bourdieu, maître à penser d’une génération de profs de lettres qui tend à tout passer au crible de la stratégie sociale et des mécanismes de pouvoir, non sans recourir à leur tour au tam-tam médiatique…

    Jacques Chessex, dans un écrit circonstanciel intitulé Avez-vous déjà giflé un rat ?, répondant à un  pamphlet très injuste de fond et plus encore médiocre de forme, intitulé L’imposture ou la fausse monnaie, signé Charles-Edouard Racine, daubait sur ces pions qui prétendent «posséder la littérature», exerçant un nouveau pouvoir volontiers relancé par les médias. 

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    Or le Dossier que lui consacre 24 Heures dix ans après sa mort en est la précise illustration, dont le message général délivré par Daniel Maggetti, gardien du temple et servant la soupe au journaliste culturel  Boris Senff, se résume est à peu près à cela:  l’approche critique de l’œuvre de Chessex reste à faire (merci pour ceux qui se sont donné le peine de la lire et de la commenter des années durant !), et son caractère inégal ne semble pas mériter l’élaboration d’œuvres complètes, mais nous allons nous pencher sur elle afin de «faire le tri ».

    Oh que de grâces, révérend Maggetti !  

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    Une approche superficielle et réductrice

    Tout n’est pas faux, cela va sans dire, dans les propos magistraux de Daniel Maggetti, et Boris Senff, mon ancien confrère ouaf ouaf à casquette  vissée sur  le crémol,  a joliment bricolé le dossier assorti de témoignages vite cueillis au téléphone, dont celui de Bertil Galland.

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    Cela étant, et Galland va dans ce sens, prétendre que le grand et le «vrai» Chessex est d’avant le Goncourt, avec Carabas pour «chef-d’œuvre», et que ses livres parus chez Grasset sont de moindre importance, en faisant l’impasse sur les très remarquables recueils de nouvelles parues à cette enseigne, ou l’emblématique Jonas, puissant « roman de l’alcool », le  très mordant Rêve de Voltaire faisant la peau à Rousseau, Le désir de Dieu cristallisant les tâtons religieux du poète ou Pardon mère à valeur personnelle testamentaire - en d’autres termes qu’il y aurait un « pur » Chessex première période  et ensuite  un littérateur  « faisant du Chessex », comme le prétend Maggetti, me semble à la fois réducteur et faux. images-6.jpeg

    Il y a certes des hauts et des bas dans l’œuvre de Maître Jacques, et lui-même me disait être agacé par l’adulation faite du Portrait des Vaudois, à ses yeux secondaire. Comme le souligne Amaury Nauroy dans sa contribution, faisant écho au chapitre remarquable qu’il a consacré à sa visite du «maître de Ropraz» dans sa Ronde de nuit (parue au Bruit du temps en 2017) , Chessex, bien plus qu’un romancier, était un considérable poète en prose dont le meilleur s’inscrit dans la filiation d’un Charles-Albert Cingria, auquel il a consacré un livre qui a faite date (dans la collection Poètes d’ajourd’hui de Seghers)  - et j’ajouterai : d’un Audiberti, auquel il a  rendu un superbe hommage peu après sa mort -, styliste éblouissant comme le relève Pascale Kramer et puissant tempérament. Cela n’empêchant sa poésie (trois forts volumes chez Bernard Campiche) de fleurer parfois la rhétorique sinon la fabrication, certains romans (comme Les yeux jaunes ou L’économie du ciel) d’être même inférieurs à L’Ogre (que j’ai eu le toupet, impudent de vingt-cinq ans,  de dire un roman «fait pour  le Goncourt» au lendemain de sa parution), alors que Les Têtes, saisissante galerie de portraits brossés d’une plume étincelante, me paraît une merveille d’écriture, à la hauteur de L’Imparfait publié par Campiche, sans égale dans la prose romande de ces années, si l’on excepte certaines pages du dernier Chappaz.

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    Le dernier mot reste aux (futurs) lecteurs…

    Pas plus qu’il n’y a un « avant » et un « après Paris », pour l’écrivain, il n’y a un «pendant l’alcool » et un « après » pour le personnage, dont le dossier de 24 Heures rappelle, non sans insistance, les travers de mégalo manipulateur et de stratège aux jalousies frisant le comique (son dénigrement d’un Nicolas Bouvier ou d’un Philippe Jaccottet avaient quelque chose  de pathétique), capable de trahir un ami s’il ne pouvait le «tenir», comme je l’ai vécu et détaillé dans mes carnets de L'Ambassade du papillon (Campiche, 2000) à sa noire fureur…

    Or me rappelant nos relations en dents de scie (selon que j’écrivais du bien ou du moins bien de ses livres), l’hypersensibilité souvent touchante de la personne (si, si), son engagement total dans la littérature et les côtés lumineux de sa nature ondoyante, je me rappelle la formidable page consacrée par Jules Renard à son «Eloi homme de lettres», convenant parfaitement à cet homme aussi imparfait, n'est-ce pas, que nous tous…   

         S’il est grotesque, à l’évidence , et en somme très sottement provincial, de parler d’ «idole» à propos de Jacques Chessex, reste à espérer que les lecteurs de demain, oubliant le personnage parfois imbuvable qu’il a été, redécouvriront ses meilleurs livres pour leur qualité propre, comme le fait en l'occurrence le jeune Quentin Mouron, sans se demander s’ils sont en phase ou non avec «la modernité », autre tarte à la crème des profs de lettres, avec la fraîcheur qu’ils trouveront, par exemple, dans la célébration  du blues représentant, à mes yeux,  l’une des pages poétiquement les plus parfaites de L’Imparfait…   

  • Jeune fille au miroir

     

    Viens recevoir une caresse,
    jolie fille que voilà,
    toute de grâce et de tendresse
    dans l’orbe de tes bras .

    Telle une chatte tu te coules
    dans la lumière dorée
    fluide et toute songeuse, en boule,
    les paupières baissées,
    feignant un peu l’indifférence,
    jouant à garder un secret,
    défiant le silence
    pour l’intrigue que c’est d’intriguer...

    Jeune fille, ma transparente,
    pose là ton cerceau,
    plonge tes bras dans l’onde lente,
    glisse-toi dans mon eau...

     

     

  • En attendant les zombies (6)

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    6. Nous sommes tous des poètes numériques

    Livia Mattei : - Il me semble ressentir, dans ce chapitre où vous en prenez à la banalisation de la poésie, autant qu’à ses aspects guindés voire prétentieux, une implication très personnelle, voire affective, de votre part…

    JLK : - Je tiens en effet à ce chapitre plus qu’à tous les autres, qui achoppe au noyau de la littérature de tous les temps et de partout, d’abord à l’oral puis à l’écrit. Je me suis adonné sans conseil ni pression de quiconque, entre l’âge de 13 et 15 ans environ, à l’exercice d’apprendre par cœur des milliers de vers dont j’empruntais le contenu à une vaste anthologie de la Guilde du livre trouvée dans la bibliothèque paternelle, avec une préférence marquée pour la poésie imprégnée de sentiments délicats de Verlaine et de Musset, tous deux musiciens de la langue s’il en fut, mais aussi de Baudelaire et avant lui du sommital Victor Hugo dont Audiberti affirme qu’après lui plus grand chose ne résiste, et des choses d’Apollinaire ou plus longues de Saint-John -Perse dont ce vers qui ne veut rien dire me reste en mémoire : « Les spasmes de l’éclair sont pour le ravissement des princes en Tauride…

    LM: - Vous écriviez-vous-même de la poésie ?

    JLK : - Non, du tout, ou alors plus tard, quand je me suis passionné pour l’œuvre de René Char, très riche elle aussi en beaux morceaux obscurs, sinon macaroniques voire incompréhensibles à la façon surréaliste, dont je retenais surtout la sensualité tellurique et les aphorismes tranchants ou lumineux, à quoi je m’essayais à mon tour. Entretemps j’avais oublié tout ce que j’avais appris par cœur, mais l’attention la plus vive à la matière et à la musicalité de la langue m’est restée, ressurgie quand j’ai découvert le lyrisme inouï d’un Charles-Albert Cingria, qui n’a pas pondu le moindre vers mais qui écrit et décrit le monde en poète inspiré, en rupture instinctive avec le «voulu poétique»…

    L.M. – Le Printemps de la Poésie, que vous attaquez immédiatement dans ce chapitre, c’est du « voulu poétique » ?


    JLK. - C’est forcément du « voulu poétique » à partir du moment où l’institution plus ou moins étatique s’impose en subventionnant toute sorte d’actions visant à visibiliser du «voulu poétique» sur les murs de Paris ou dans les couloirs des piscines de province, et je brocarde immédiatement l’Université de Lausanne qui fait de son Printemps de la poésie une opération marketing avec cheffe de projet et flopée d’«events».

    L.M. :-Vous êtes contre la popularisation de la poésie ?

    JLK : - Pas du tout, au contraire, mais le « voulu poétique » est le contraire de la poésie, tant au dévaloir quotidien des réseaux sociaux où le moindre coucher de soleil et le moindre état d’âme font ruisseler les sentiments sentimentaux de pacotille, qu’au pinacle de la prétention « poéticienne ». Il existe en effet, ma chère Livia, dans les universités en train de « réseauter » la poésie du monde entier, des unités, voire des pôles de « poéticiennes » et de « poéticiens » qui se prennent très au sérieux – et j’évoque la terrible gravité d’un de ces « poéticiens», du nom de Philippe Beck, ponte respecté de l’institution littéraire française au plus haut niveau et dont je détaille les perles du recueil intitulé Dans de la nature, d’une prétention pseudo-novatrice et d’une nullité musicale confinant au plus haut comique. D’un côté, vous avez donc le « voulu poétique » affligeant du tout-venant numérique, et de l’autre celui des élites se congratulant entre « frères » et « sœurs » de la congrégation poétique où, soit dit en passant, les faux modestes et les vrais teigneux s’affrontent plus fielleusement que dans aucune autre sphère du milieu littéraire.

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    L.M. : - Mais là encore, carissimo, vous ne vous en tenez pas aux piques, puisque la vraie poésie vous tient à cœur…

    JLK : - Je ne sais pas plus que vous ce qu’est exactement la « vraie poésie », mais je sais distinguer, je crois, ce qui n’en est pas. Je cite, à ce propos, un extrait d’un essai d’Adam Zagajewski, poète polonais qui est de ceux aujourd’hui qui me touchent le plus, et qui formule la même perplexité. Je cite aussi le pamphlet de Gombrowicz Contre la poésie , qui sait lui aussi ce qui n’est pas de la poésie mais dont je crains qu’il ne m’apprenne rien de bien intéressant sur la « vraie » poésie, au contraire d’un Mandelstam ou d’un Brodsky, d’un Yves Bonnefoy ou d’un Claudel qui sont à la fois poètes et penseurs de la poésie sans poser aux « poéticiens ».

    L.M. : La poésie est-elle traduisible ? Vous citez un poème de Zagajewski traduit en italien, puis un autre en français. Pensez-vous que l’un ou l’autre restituent la version polonaise ?

    JLK : - Probablement pas, mais ce que me disent ces poèmes traduits me touche plus que d’innombrables poèmes composés en vers libres ou réguliers français, et je lis le Canzoniere d’Umberto Saba, votre voisin triestin, dans sa jolie version manuscrite italienne avant de consulter la traduction française pour corriger ou compléter le texte dont j’ai goûté la musique sans percevoir mainte nuances et détails.

    L.M. - Que pensez-vous de l’appréciation d’un Michel Houellebecq, qui prétend que la poésie de Prévert est d’un «con».

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    JLK : - Je pense que c’est le jugement d’un occasionnel imbécile, lui-même très mauvais poète et jugeant Prévert sous l’aspect de son petit message anar plus que de son lyrisme réel. Houellebecq intronisé dans la collection Poésie de Gallimard, c’est de la pure foutaise, même si quelques-unes de ses strophes ont un certain charme déglingué à la Bukowski, ceci dit je trouve que les romans de l’amer Michel découlent bel et bien d’une certaine « poétique », qui n’a rien précisément de « voulu poétique »…

    L.M. - Voulez vous enfin, à l’heure du limoncello, nous citer ce que vous tenez pour un beau poème ?

    JLK. Mais bien volontiers, et je le cite d’ailleurs in extenso dans la foulée de mon libelle, que j’emprunte au très pur et très nervalien poète romand Edmond-Henri Crisinel, et qui s’intitule La Folle.

    « Elle a les cheveux blancs, très blancs. Elle est jolie
    Encore, dans sa robe aux chiffons de couleur.
    Elle emporte, en passant, des branches qu’elle oublie :
    Les jardins sont absents et morte est la douleur.
    Elle a des yeux d’enfant qui reflètent les jours,
    eau transparente où passe et repasse une fuite.
    Sa sagesse est donnée avec des mots sans suite.
    Des mots divins qui vont mourir dans le vent lourd ».

     
  • Foudres de la Vertu

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    71107630_10220821851122950_9092879376940269568_n.jpg5. Nous sommes tous des délateurs éthiques

    Suite de l'entretien de JLK avec Livia Mattei, à la Casa rossa des hauts de Trieste, à propos d'un libelle à paraître en octobre 2019 sous le titre Nous sommes tous des zombies sympas...

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    Livia Mattei : - Après les faux rebelles et les faux artistes, vous vous en prenez aux moralistes à la petite semaine, et là ça semble vous faire plus mal, non è vero caro ?

    JLK : - On ne peut rien vous cacher, et c’est vrai que ce chapitre m’a donné pas mal de fil de fer barbelé à retordre vu que le sujet de la dénonciation est aujourd’hui aussi compliqué que délicat. Mais je le devais à Pierre-Guillaume, qui est devenu mon ami principal en un peu plus d’une année et qui a subi, à travers l’un de ses auteurs, un épisode de lynchage médiatico-littéraire d’une indescriptible violence…

    L.M. - Vous voulez parler de Richard Millet…

    JLK : - Précisément. Un auteur que je connaissais assez mal alors que j’ai dans ma bibliothèque plusieurs de ses livres, et qui m’avait un peu agacé avec ses prises de positions publiques sur la mort du roman et la nullité de la littérature française actuelle. J’avais en outre lu, avec un réel intérêt, son essai intitulé Langue fantôme, où il évoque le délabrement de la langue et du style, et son « éloge littéraire » d’Andres Breivik, malgré son titre évidemment choquant au lendemain de l’ignoble massacre d’Utoya, ne m’était pas apparu pour autant comme une défense du terroriste en question, mais je n’avais guère suivi « l’affaire Millet » que de loin, et voilà que Pierre-Guillaume me raconte en détail ce qu’il en a été et m’offre Ma vie parmi les ombres, admirable roman de chair et de terre qui me ramène à La Confession négative et me fait réviser mon jugement avec pas mal de bémols sur le côté parano et catastrophiste des essais de l’auteur, tel L’Opprobre…

    L.M.- Richard Millet n’occupe cependant qu’une partie de votre réflexion sur la délation, qui remonte pour vous en enfance…

    JLK. - J’en ai même fait une affaire personnelle, et c’est en quoi mon libelle est autre chose qu’un pamphlet, puisque j’y implique mon infime personne, évoquant la honte que j’ai éprouvée, à dix ans, dans une chambre d’hôpital partagée avec une vingtaine de jeunes lascars très bruyants, après que j’ai alerté la veilleuse de nuit pour qu’elle fasse taire ces emmerdants qui empêchaient de dormir le petit martyr que j’étais au lendemain de mon opération. J’avais dénoncé et plusieurs jours durant j’ai subi le juste mépris de mes compagnons, et le plus fort est que je leur ai donné raison, et le résultat est que j’en ai tiré depuis un onzième commandement personnel : tu ne cafteras point…

    L.M. : - Vous ne mettez pas pour autant en cause la dénonciation pour juste cause…

    JLK : - J’ai été un lecteur du Canard enchaîné depuis l’âge de 14 ans et ne renie rien des mes indignations, mais la délation est autre chose, et j’en donne des exemples précis…

    L.M : - Vous rappelez le sort subi par votre ami Dimitrijevic, dont vous ne partagiez pas pour autant la passion nationaliste…

    JLK : - Je me suis éloigné de Dimitri pendant quinze ans, mais jamais ne l’ai dénoncé dans mon journal, et ce sont des raisons humaines bien plus que politiques qui m’ont éloigné de lui. En revanche, j’ai trouvé infâme l’attitude de certains, à commencer par le littérateur Yves Laplace, dans un livre hideux, qui l’a accablé et a vilipendé L’Âge d’Homme en se la jouant justicier vertueux. Par ailleurs, il est très intéressant de voir, à ces moments-là, le délateur sortir du bois – on en apprend alors un peu plus sur l’abjection humaine.

    L.M. Vous citez aussi le cas étonnant du cinéaste Fernand Melgar traîné dans la boue par « la profession » alors qu’il dénonçait lui-même les dealers de rue à Lausanne…

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    JLK : - On peut discuter de la façon un peu maladroite de Melgar de s’en prendre sur Facebook, avec des images non floutées, aux dealers illico assimilés à des victimes par les nouveaux bien pensants, et j’ai trouvé répugnante la lettre collective le dénonçant, mais un autre procès, non moins ignoble, lui avait été intenté au festival de Locarno quelques années plus tôt par le président portugais du jury Paulo Branco - la vertu socialisante incarnée , qui avait taxé son film Vol spécial d’ouvrage fasciste au motif qu’il ne dénonçait pas assez les petits fonctionnaire suisses chargés d’encadrer les requérants d’asile déboutés. Il va de soi que le film en question n’est en rien fasciste, mais Branco illustrait parfaitement les relents de stalinisme de sa génération… Tout ça fait mal quand on pense que Melgar est l’un de nos cinéastes qui documente la réalité de notre pays avec le plus d’attention - et non sans sensibilité « de gauche »…

    L.M : - Vous abordez aussi, sans trop vous y attarder, à la vague de dénonciations découlant de l’abus sexuel, et là encore vous y allez d’anecdotes personnelles…

    JLK : - De fait, je me sens pas du tout à l’aise dans ce qui se veut un immense et salutaire débat, et je comprends tout à fait que nos filles abondent dans les sens des indignées pour les motifs qu’on sait ; j’évoque d’ailleurs en passant le classique épisode de l’adolescent mignon pris en auto-stop par un adulte barbu et couillu qui lui fait des propositions, puisque je l’ai vécu, ou cet épisode familial qui nous a forcés à traîner un abuseur caractérisé au procès où il a écopé de quatre ans de prison, mais je me méfie des grand mouvements de vertu collectifs, des gesticulations dans un sens ou l’autre, de l’utilisation opportuniste de ces nobles causes et de tout ce que camoufle ce vertueux combat en matière de ressentiment ou de vengeance. Je ne sais pas… J’ai lu il y a quelque temps Mon père, je vous pardonne, le témoignage de Daniel Pittet qui, enfant de chœur issu de famille défavorisée, se faisait violer quatre ans durant par le curé Joël Allaz de si bonne réputation, et le fait est que Daniel Pittet a dénoncé et fait reconnaître d’autres crimes trop souvent enterrés, et comment le lui reprocher ? Cependant je persiste à croire que la délation est autre chose, et la figure humaine du corbeau me reste odieuse, allez savoir pourquoi…

    L.M. Ne comptez pas sur moi pour vous répondre, caro, et reprenons donc plutôt un verre de cet excellent Brunello di Montalcino…

  • À la très humble vanité

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    (Sotie sardonique au souvenir d’Audiberti)

     

    Le poète dans le miroir
    se regarde marcher
    vers une très humble gloire,
    pense-t-il en prenant la pose;
    et l’idée d’une rose
    au rose tout moiré de moires,
    et moite d’humilité,
    lui descend comme ça du ciel
    où les muses et les appareils
    à sonder l’infini
    toujours ont mêlé leurs outils.

    Aussi le poète, imbibé
    de liqueurs et de cris,
    se croit-il désigné,
    comme c’est écrit dans ces écrits
    où la pose et la rose
    se mirent aux moires du miroir
    dont la queue n’est pas d’une poire...

     

    (Il y a bien cinquante ans, là,
    que je te lis et te relis:
    Race des hommes, race marrie,
    disais-tu, cher Audiberti...)

  • S comme Suisse multiple

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    S. comme Surlej, Silvaplana, Sils-Maria, Soglio et Suisse diverse…

    Fugues helvètes V. À propos d’une énormité de la Présidente de la Commission européenne et de la multiculture helvétique. Une bibliothèque significative à Surlej, chez les S.

    À la veille de quitter l’appart modèle des S. que nous avons loué d’un lundi à l’autre à Surlej, en face de Silvaplana, l’idée de faire l’inventaire qualitatif des quelque 200 livres que nos propriétaire inconnus ont laissés sur les rayons de la bibliothèque de leur vaste trois-pièces m’est venue en complément des multiples observations que j’ai pu faire en Haute Engadine ces derniers jours, et des années durant puisque j’y suis venu diverses fois, seul ou avec Lady L. et nos enfants, pour notre plaisir ou pour les quelques reportages que j’ai consacrés aux régions de la Basse Engadine (de Sent à Guarda) ou du Val Fex, de Sils-Maria et de Stampa et Soglio.

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    De fait, la bibliothèque des S., avec son choix d’ouvrages traitant de nature ou liés à de multiples voyages, mais aussi nombre de dictionnaires et une bonne cinquantaine d’essais ou de romans parfois «grand public» (ce qu’on pourrait dire les typiques «romans de vacances » d’un Stieg Larsson ou d’un Robert Ludlum), mais également de teneur plus pointue, m’ont paru, par leur niveau de culture général élevé et la spécificité propre du choix des S., l’illustration même des curiosités multiples et des exigences qualitatives de la classe moyenne supérieure de nos concitoyens ouverts à la diversité du monde proche ou lointain.

    À la veille de notre départ pour ces fugues en Suisse orientale, j’avais pris soin de découper l’édito de mon ancien confrère Claude Ansermoz, actuel rédacteur en chef du quotidien 24 Heures où j’ai servi (ou sévi, selon les avis) pendant une vingtaine d’années, intitulé À quand un ministère européen de la haine en Europe ? et répondant, aussi vertement que personnellement, à la nouvelle Présidente de la commission européenne, Ursula von Leyen, à laquelle on doit la création d’un poste de commissaire dédié à la protection de notre «mode de vie européen» en lien avec la migration…

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    À très juste titre, me semble-t-il, mon confrère Ansermoz se demande ce que peut-être le « mode de vie européen », et ce qu’ont en commun l’Ecossais protestant des Highlands et le Grec orthodoxe de Patmos, le fonctionnaire français et le plombier polonais, étant précisé que le mode de vie européen en question serait « plus compréhensible » pour le citoyen du Vieux-Continent en y accolant les adjectifs «dignité et égalité pour tous »…

    Et le rédacteur, dont la grand-mère paternelle était une protestante italienne à tendance socialiste et le grand-père paternel un catholique radical, de se demander s’il faut instituer, en Suisse, un département de l’appartenance cantonale pour mieux défendre, face à l’étranger du dehors, les « modes de vie » particuliers des communautés helvétiques aux us et coutumes souvent très différents, sans parler du multilinguisme et de la variété des confessions, malgré quelques points commun tels l’usage de la pâte à tartiner Le Parfait, l’obligation de servir dans l’armée de milice pour les garçons en bonne santé et l’interdiction faite aux filles de se présenter seins nus au bureau de vote…

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    Interrogeant le grand Européen que fut Denis de Rougemont en 1977, à propos du terrorismes des années de plomb (il venait de publier L’Avenir est notre affaire, de coloration très écolo avant la lettre), je l’entendis remarquer, avant le refus des Suisses de rejoindre l’Union européenne, que « son » Europe serait celle des cultures et non pas celle de l’économie et de la finance. Aux yeux de certains, il passait d’ailleurs pour une espèce de «gauchiste», sûrement influencé par une femme plus jeune que lui se la jouant hippie…

    Cette digression pour en revenir au véritable laboratoire du «vivre ensemble» que figure la Suisse, xénophobes compris, depuis sept siècles durant lesquels les conflits entre catholiques et protestants, autant que les oppositions des villes et des campagnes, ont fait ruisseler le même sang «trop humain», comme on se la rappelle par exemple en compulsant les chroniques historiques des vallées grisonnes et tessinoises où rognes entre bourgs et villages d’obédience catholique ou réformée ne cessèrent d’être attisées par les grognes entre États voisins où la papauté, soufflant sur les braises de la haine, exerça souvent une influence fanatisante digne des plus ardents djihadistes.

    Plus précisément, les massacres et les bûchers dressés par l’Inquisition locale, qui ont marqué l’histoire des vallées grisonnes et tessinoises, ont fait l’objet de rapports dévoilant une violence aussi peu conforme au message évangélique qu’aux recommandations des fonctionnaires de Bruxelles en matière de dignité et d’égalité pour tous…

    Et les S. là-dedans ? Visiblement très concernés par la culture hébraïque, à en juger par la présence, dans leur bibliothèque, de la somme que représente A History of the Jews, par l’excellent historien anglais Paul Johnson (auquel on doit d’autres fameux essais de tendance libérale et le savoureux Grand mensonge des intellectuels), mais aussi par un volumineux Tage des Feuers de Samuel Katz, sur les secrets de l’Irgun, Une histoire de 23 siècles d’antisémitisme paru en 1965 sous le titre de The Anguish of the Jews qui a la particularité d’être le premier grand essai en la matière rédigé par un prêtre catholique, ou encore un recueil d’articles d’Erich Fromm paru sous le titre de The Dogma of Christ, un autre texte d’Amos Oz paru en traduction française sous le titre d'Entre amis, ou encore – et la liste est partielle -, The Jewish paradox dans lequel, marqué par un signet du lecteur ou de la lectrice , je tombe sur un chapitre consacré à la mère juive dans le célébrissime Complexe de Portnoy de Philip Roth...

    Comme je le présume, les S. sont des Juifs suisses d’un niveau culturel élevé, probablement de notre génération née après la Deuxième guerre mondiale et qui ont voyagé au vu de nombreux albums illustrés et autres guides culturels évoquant l’Ecosse et le Venezuela – pas mal de livres en langue espagnole aussi, don t une version de la Suite francesa d’Irène Nemirovsky…-, la «wunderschönes» Bavière et l’Autriche (avec une grande affiche au mur du hall d’entrée rappelant un exposition Chagall à la galerie Salis de Salzbourg en 1987), la Sicile et j’en passe.

    Le S., s’ils sont Juifs, sont-il de bons Suisses pour autant, conformes au «mode de vie européen» ? Dans les années 3o du XXe siècle, l’avocat lausannois Marcel Regamey, idéologue de la droite maurassienne vaudoise, publia, dans le journal La Nation, un éditorial à valeur polémique intitulé Défie-toi du Juif ! Il y était expliqué que, même bien assimilé dans un canton de notre pays, le Juif restait essentiellement fidèle à son origine et ne pouvait donc faire figure de citoyen fiable en cas de conflit. On voit combien les mentalités évoluent !

    Or les S. s’intéressent, et passionnément, à la nature et à la bonne et belle vie. La décoration de leur intérieur, les nombreux ouvrages traitant de mycologie fine ou de minéralogie alpine, de fleurs alpines typiquement helvétiques voire bénies par Notre Seigneur, tel atlas des oiseaux ou tel guide des jeunes cuisiniers européens (le seul livre en français de leur bibliothèque !) témoignent multiplement de leurs curiosités plus qu’européennes : mondiales (les oiseaux et les penseurs éminents, tel un Arthur Koestler et un Manès Sperber, également bien présents, ne sont-ils pas citoyens du monde ?), et pour couronner le tout, à mes yeux de fouineur indiscret «fondu en littérature», je relève une Wanderung (promenade) de Hermann Hesse et, constituant une véritable découverte: un recueil de nouvelles de l’auteur allemand Ferdinand von Schirach dont j’ignorais tout jusqu’à ce matin alors que trois de ses livres ont été traduits chez Gallimard dans la référentielle collection « du monde entier », etc.

    Les voyages forment la jeunesse et déforment les valises, dit la sagesse populaire. Or au moment de boucler les nôtres pour quitter demain Surlej, face à Silvaplana et non loin de Sils-Maria, je me sens plein de gratitude à l’endroit de la Suisse des S. dont j’enrichirai tantôt la bibliothèque, promis-juré, par l’envoi du deuxième de mes livres, intitulé Le pain de coucou et évoquant ma double origine alémanique et romande, mais aussi italienne par un trisaïeul prêtre catholique piémontais qui connut (au sens biblique) mon arrière-arrière-grand-mère chassée de son village pour inconduite et qui réapprit le « vivre ensemble » avec un menuisier du nom d’Imsand, avec lequel elle donna la vie à ma bisaïeule devenue l’épouse d’un Monsieur Gretener chauffeur de loco aux CFF et qui inaugura à ce titre la première traversée du Gotthard, - et la mère de douze enfants dont ma grand-mère Agatha drillée à l’âge adulte dans les métiers de l’hôtellerie entre le Ritz de Paris et le Victoria de Glion, et jusqu’à l’hôtel Royal du Caire où elle fit sa pelote avec notre Grossvaterx - et c’est ainsi qu’on fait la nique à Bruxelles en attendant que l’Europe s'intègre enfin à la Suisse…

     
  • Ceux qui tutoient le Surhomme

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    Celui qui prédit que Sarah toussera / Celle qui est à l’origine de la tragédie / Ceux qui se retrouvent à Sils pour le colloque consacré à la pléthore du signifiant chez le Nietzsche de la deuxième période / Celui qui réécrit le Gay savoir en langue inclusive / Celle qui a consacré sa thèse au complexe de la bonne sœur dans la psychologie politique de son frère idéologiquement flottant / Ceux qui préfèrent la chasse au canard du côté d’Isola / Celui qui prétend que le triolisme vécu par Nietzsche est une projection surdéterminée de la fusion trinitaire / Celle qui tient le fouet sur l’image des deux mecs qui la promènent en chariot en invoquant la Salomé biblique déjà décidée à ne pas se laisser faire / Ceux qui ne manquent aucune réunion des bikers nietzschéens de l’Europe nouvelle à venir c'est sûr / Celui qui commente la visite de la Casa Nietzsche en japonais / Celle qu’on dit LA spécialiste du philosophe qu’elle considère à vrai dire comme un poète mystique incompris de ceux qui n’ont pas lu ses ouvrages hélas non traduits à ce jour / Celui qui descend au palace dont les prix sont adaptés à la volonté de puissance de groupe arabe qui l’a racheté au nez et à la barbe des Chinois / Celle qui n’a jamais su ou mettre le z dans le nom du philosophe préféré de son cousin Jean-Paul / Ceux qui remarquent qu’un penseur exaltant le sport quoique de santé fragile et qui embrasse un cheval lombard ne peut pas être tout à fait mauvais, etc,

     
  • Fugues helvètes

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    IMG_6604.jpg1. Du Pays d’En-haut à Silvaplana, via Bad Ragaz. Ce que signifie rêver à la Suisse et comment s’en sortir. De la réalité réelle, du kitsch et des nuances de l'authentique...

    (Dialogue schizo)

    Moi l’autre: - Et toi, tu rêves encore à la Suisse ?

    Moi l’un : - Autant que toi , ce qui ne veut à peu près rien dire ou tout ce qu'on veut puisque le dictionnaire français nous rappelle que l'expression « rêver à la Suisse » signifie ne penser à rien. Et le fait que la Suisse, pour beaucoup de Français, ne vaut guère mieux qu’un rêve creux, ou la preuve, dans le pire des cas, de l'incapacité de penser la réalité réelle telle qu’elle est, comme l’a illustré cet imbécile de Yann Moix...

     

    Moi l’autre :- Mais la réalité réelle de cet étrange pays a-t-elle encore de quoi faire rêver ?

    Moi l’un :- Tout dépend de ce qu’on entend par rêver et de ce représente en effet la réalité de ce pays en relation multiple avec les réalités du monde. Ce qui est sûr, c'est que faire de la Suisse un "pays de rêve" est aussi mal fondé, sauf à ne juger que sa réussite économique, que de le dénigrer sans connaissance de cause, à partir de clichés ou de généralités aussi mal venues que celles qui nous font juger la France ou la Russie, les Italiens ou les Brésiliens, etc. Bref, tout cela relève de préjugés idéologiques ou d'un certain kitsch touristique contre lesquels nous n'aurons à produire, lors de ces nouvelles fugues, que des détails relatifs à ce que j'appelle la réalité réelle.

    Moi l'autre: - Tu as parlé du kitsch touristique, et notre première étape a été une visite au petit musée du vieux Pays d'En-Haut, à Château d'Oex, que d'aucun pourraient regarder de haut au titre de kitsch nostalgique, précisément...

    Moi l'un: - Le Routard lui consacre deux lignes insignifiantes et c'est, précisément, significatif, puisque le guide en question suit plus volontiers les pistes du néo-tourisme branché que celles des cultures régionales non encore récupérées par le marketing bobo. Je n'aime pas du tout, pour ma part, les mises en scènes de ce qu'on pourrait dire une Suisse-musée, mais la présentation qui est faite à Château-d'Oex des us et coutumes de la paysannerie de montagne, des objets ménagers ou artisanaux replacés dans leur contexte ancillaire , des collections d'outils de forgeron aussi belles que celles des dentelières ou des serruriers, entre autres pièces de mobilier illustrant la contiguïté des artisanats et de l'art populaire - tout cela documenté avec le plus grand soin, n'a rien à voir avec le kitsch des bazars touristiques, comme si chaque objet conservait, avec son charme, la trace de la main humaine. Il en va de même des découpages constituant le fleuron de ce musée.IMG_6597.jpg

    Moi l'autre: - Eh bien, justement, ne trouves-tu pas que certains de ces découpages, surtout récents, devenus objets de vente touristique à très grand prix -jusqu'à 20.000 francs la pièce !, frisent le kitsch !

    Moi l'un: - C'est l'évidence ! Et c'est lié, naturellement à un mode de vie archaïque où le temps de la "création" et la visée de celle-ci n'avait rien de précipité ni de commercial, et l'on ne parlera pas forcément de Grand Art, avec majuscules, à propos des merveilleux découpages d'un Hans Jakob Hauswirth, qu'on pourrait dire une sorte de facteur Cheval du ciseau fin manié à gros doigts de journalier rural, à coté desquels tant de découpages actuels techniquement parfaits, réalisés au cutter, font un peu froide figure...

    Moi l'autre: - La même gradation se marque d'ailleurs, aussi, dans les arts populaires de partout et même entre les artistes dits bruts. Mais comment définirais-tu le kitsch ?

    Moi l'un: - Est-ce que la distinction du vrai et du faux se mesure et se définit ? Je n'en sais rien. Ce qu'on tient parfois pour Authentique n'est souvent que belle imitation, comme il en va des produits relevant des arts dits "premiers", mais je m'en tiens volontiers à la distinction du joli et du beau. Je ne sais plus qui disait que le propre du petit-bourgeois (ou du bourgeois genre philistin) est de trouver joli ce qui est peu et beau ce qui est joli. Quant à édicter des règles en matière de goût, c'est une autre affaire. On révisera sûrement un jour, les jugements de la "branchitude", notamment à propos de culture dite alternative ou d'art contemporain, dont la jobardise aura nourri tout un conformisme qui paraîtra peut-être ultra-kitsch à nos descendants...

    Moi l'autre: - Notre première étape, jusqu'au bord du lac de Thoune cher à Robert Walser et à Ferdinand Hodler, nous a amenés au pied du Niesen, pyramide parfaite , à l'aplomb du village originaire de "Fritz" Sauser, devenu célèbre sous le nom de Blaise Cendrars. Or dirais-tu que les peintures "historiques" ou "symbolistes" de Ferdinand Hodler relèvent du kitsch ?

    Moi l'un: - Absolument pas. Elles ne sont peut-être plus de notre goût, du fait de leur "sujet" et de leur tournure patriotique ou spiritualisante, mais elles n'ont rien de "joli"... Et pour ses paysages, qui iront jusqu'à une quasi abstraction lyrique à la fin de sa vie, jamais au grand jamais ils n'ont donné dans le kitsch.

    Moi l'autre: - Tu n'en diras pas autant de Heidi et de la Heidi-mania, que nous avons découvertes sur les "lieux du crime" ce matin, lors de notre deuxième étape sur la route des Grisons, au-dessus de Maienfeld où la "maison du grand-père" voit défiler des processions de touristes, d'écoliers turbulents et de sémillantes Japonaises...

    Moi l'un: - Bien entendu. Mais il faudrait être un peu cuistre pour en rajouter, même si Heidi est le cliché par excellence d'une certaine Suisse. D'ailleurs le site est moins puant et pollué que d'innombrables lieux de pèlerinages touristiques ou religieux, et j'aime bien que, des divers parkings, les visiteurs doivent en passer par un long sentier d'alpage avant de parvenir à la supposée demeure fleurant plus ou moins l'Authentique.

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    D'ailleurs , nous n'aurons fait qu'y passer, mais je ne suis pas sûr qu'en termes d'authenticité l'espèce de formidable parodie de tour de Babel rouge sang de boeuf qui se dresse au milieu des pierriers du col du Julier, où se sont donné cet été les spectacles de ballet les plus sophistiqués et à la page, vaille beaucoup mieux que la masure du vieux patriarche - sauf aux yeux des followers du Routard...

  • Amarcord II

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    Dans le petit bois aux fougères,
    les garçons rien qu’entre eux
    se font des choses passagères
    dont ils ne parleront
    que plus tard en clignant des yeux.

     

    Or ce n’était qu’au nez levé
    qu’il jouaient dans le bois,
    se le tirant dans les fourrés
    jusqu’au petit aboi
    de la bête accédant aux cieux
    par le trait malicieux
    du serpent sorti de sa niche,
    pour cette éternité
    qu’on dit à portée des caniches.

     

    Les filles n’aiment que les fortiches,
    comme il en va des dieux,
    mais les garçons à s’exercer
    font ainsi de leur mieux;
    et plus tard autant qu’a l’amour.
    ils penseront toujours
    à ces très doux jeux de vilains
    de leurs tendres années...

     

  • Crépuscule et transfiguration

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    Par Jil Silberstein

    Dans Le viol de l'ange, toute la hideur et la détresse d'un monde décervelé, qui fuse vers l'abîme. Et puis, comme d'un excès du Mal: ces gestes oubliés qui s'esquissent, cette rédemption qui s'amorce.

    C’était des temps terribles et ordinaires. Des temps où rien ne pouvait plus surprendre les créatures peuplant la terre. Les assassins prétendaient-ils que leurs victimes s'entretuaient afin de faire passer l'agneau pour une hyène? On finissait par avaler ce genre d'énormité à tout bout de champ répercuté sur World Info. Il n'en pouvait aller autrement dans un contexte où tout vous sautait à la gorge... exacerbant, avec la lassitude à l'endroit d'une terre farcie d'horreurs et de mensonges, avec le sentiment  de votre insignifiance, une folle avidité à jouir. Où Virtualité et sa cohorte d'illusions, éperonnant les âmes déboussolées, mettaient k.-o. ces concepts désuets qu'étaient mesure, réalité... pour la plus grande satisfaction des promoteurs de rêves planifiés et autres forcenés du dieu Pouvoir.

    Dès lors, ce 12 juillet 1995, que les Serbes du général Mladic s'emparent de l'enclave musulmane de Srebrenica pour y commettre leurs atrocités: comment ce fait divers aurait-il suffi à perturber les habitants d'un grand ensemble suburbain d'Europe occidentale; à les tirer de leur enfer quotidien (esseulement et agonie) ou de leurs petits vices les isolant les uns des autres: hygiène maniaque, obsession de la superforme, voyeurisme, culte de l'excellence, érotomanie forcenée (cassette X à l'appui), consommation de tabloïds à sensation ou de feuilletons télévisés, opium distillé par d'habiles hommes d'affaires travestis en gourous — pour ne rien dire du shoot au sexe virtuel et autres perspectives interactives ouvertes par le réseau des réseaux.

    «Tout deviendra possible, avait expliqué le physicien (...) tu refais le monde à ton idée, toi qui regrettes d'avoir eu une mère conne et pas de père, tu te rebidouilles un programme à la carte! Et t'imagines la thérapie pour les tarés du genre sérial killer ! Les mecs, ils ont tout à disposition: ils peuvent se défouler tant qu'ils veulent. Tous les complexes queça explose et les fantasmes pas possibles! Imagine le pire dégueulasse! Il voudrait bouffer des foetus? Il a qu'à louer le programme! tu vois l'hygiène sociale à long terme? Après ça, le snuffmovie c'est bon débarras! Et c'est qu'un début, parce qu'ensuite tu passes aux dommages, et là c'est carrément l'Avenir...» 

    Tant de détresses

    Dans les alvéoles de béton, on tâtonnait, endurait, s'abusait, ricanait, hurlait, tentait de s'offrir une tendresse que nul ne donnait. C'était Rudolf qui «se faisait baiser par la ville entière mais n'était aimé que de son chien» et se consumait du sida. C'était Martial, paraplégique teigneux et insomniaque scrutant chaque fenêtre et s'épuisant à dialoguer avec ce Dieu fait Grand Salopard.

    C'était Muriel et c'était Jo, champions d'une existence jouissive mais qui ne parvenaient jamais à se rejoindre — même au cours de leurs méga-baises. C'était Pascal, le journaliste qui trompait dans l'alcool ses frustrations professionnelles et l'obsédante vision de sa mère démente. C'était la vieille et bonne Madame Léonce murmurant ses rapports quotidiens à feu son compagnon. C'était Joaquim, cherchant refuge chez les sectateurs de la Nouvelle Lumière. C'était Cleo, désespérée et suicidaire, dont le petit Ariel venait de disparaître, alimentant les pires craintes. C'était tant d'autres détresses...

    Qu'était-ce pourtant que la cité des Hespérides, sinon un concentré de dérives identiques à celles qu'enduraient, dans les maisons avoisinantes, ou à Paris, ou à San Francisco, tant d'esseulés qui s'efforçaient de tenir bon ou de se fuir en explorant n'importe quelle brèche?

    Dans ce climat d'affolante déréliction, qu'attendre? Un événement, pourtant, ferait irruption — si abject que, pénétrant au plus intime des âmes gangrenées, il conduirait à une rédemption.

    Structure polyphonique

    Sur cette trame, Jean-Louis Kuffer bâtit une fable d'une rare

    densité émotionnelle. Un livre qui, par la profusion des destinées qui s'y croisent, par la complexité de sa structure polyphonique, par le travail sur la langue, par le lyrisme, la générosité et la pénétration psychologique ne ressemble à rien de connu en Suisse romande.

    Les références qui s'imposent? S. I. Witkiewicz, pour l'ampleur de la fresque sociale, l'affolement apocalyptique et le débridement de tous les sens. Thomas Wolfe, pour l'immense nostalgie d'une fraternité perdue avec l'Eden que nous quittâmes... «nus et solitaires». Wim Wenders, pour l'éperdue miséricorde des Ailes du désir. Tomaso Landolfi, pour la magie et la tendresse  simultanés au coeur du village humain. Antonio Lobo Antunes, pour l'entrecroisement des trajectoires où se mesurent, comme en un ultime jeu d'où dépendrait le sort des hommes, ténèbres et lumière.

    Quant à la construction labyrinthique du récit où se confrontent le romancier, les personnages, le voyeur mémorialiste, le pédophile pétri d'ésotérisme, l'auteur des hypertextes et «celui qui écrit ces lignes», elle constitue une investigation d'une stimulante complexité sur la virtualité ouverte par l'art du roman et les réalités qui le nourrissent.

    Dans une petite entité culturelle comme la Suisse romande où, légitimement, chacun peut craindre complaisance, exagérations, renvois d'ascenseur ou règlements de comptes à l'endroit des auteurs du cru, Le viol de l'ange ne souffre que d'un handicap pour susciter l'enthousiasme qu'il mérite: ne pas nous venir des Etats-Unis ou d'une autre contrée où nulle méfiance ne ternirait

    son impact…

    Jean-Louis Kuffer, Le viol de l'ange. Bernard Campiche éditeur, 1997.

     

     

     

     

  • Amarcord I

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    Il nous souvient de la Renarde,
    la rousse du quartier
    suscitant plus que des nasardes:
    de méchantes pensées,
    ou pire: des injures
    de ces vertus très chiffonnées
    de faire pâle figure
    quand tant de garçons la suivaient ,
    derrière la scierie,
    dans le petit bois ombrageux
    dont il leur souvient bien
    que mainte fois ils ont joui
    à se rincer les yeux,
    et fait un peu les libertins.

     

    La Renarde savait les choses
    mieux que nos écolières
    et ne fleurait pas tant la rose
    que la fleur étrangère,
    et la citronnelle aux aisselles,
    et la menthe fumée
    aux lèvres mauves et rebelles.

     

    Depuis des lustres la scierie
    n’est plus hélas qu’oubli,
    et le bois est tout bétonné,
    où nous avons joué...

  • Comme un rêve éveillé

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    J’étais perdu dans la savane,
    mais à y resonger,
    ce vieux relent de caravanes
    m’est un rêve étranger.

     

    Je suis en seyant pyjama,
    dans cet aéropage
    de séducteurs en panamas,
    qui me semblent hors d’âge.

     

    Tu es tout nu dans les bureaux
    des juges en cravates
    en train d’aligner des zéros
    au nom du Psychopathe.

     

    Ils travailleront à la chaîne
    de l’usine onirique
    tant que nul autre enfant ne vienne
    à eux des Amériques.

     

    Elle est parfois contrariée
    par ton sourire errant
    la nuit remuant ses marées,
    et ton regard dément.

     

    Dans ce monde on ne rêve pas,
    dit la Dame aux yeux mauves
    qui te berce au creux de ses bras
    de fée aux dents de fauve.

    (Peinture: Robert Indermaur. PP. JLK)

  • Ceux qui s'excusent

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    Celui qui exige de sa mère qu’elle lui demande pardon de l’avoir mis au monde / Celle qui s'excuse de demander pardon au curé qu’elle a faussement accusé de reluquer ses mollets / Ceux qui baissent le nez avant de s’excuser de s’être attouchés eux-mêmes et d’avoir ainsi attristé les deux dieux Père et Fils / Celle qui branlait le petit Marcel pour le faire dormir et qu’on excuse ou pas selon qu’on apprécie ou pas la Recherche du Temps perdu / Ceux qui demandent pardon à la mosquée au nom de leurs ancêtres croisés qui ont cassé du mahométan / Celui qui sonde sa conscience en sorte de trouver un motif de s'excuser qui le fasse remarquer chez Ruquier / Celle qui écrase un cafard et se promet d'allumer un cierge à sa mémoire / Ceux qui regrettent le fait que la Suisse n'ait jamais eu de colonies qui leur permettrait de le déplorer en toute sincérité / Celui qui aime bien les catéchumènes qui se châtient elles-mêmes dans son confessionnal aéré / Celle qui attend de son fiancé autre chose que des excuses quitte à le lui reprocher ensuite dans leur groupe de conscience / Ceux qui se battent les flancs dès que la caméra est enclenchée / Celui qui refuse d'excuser son molosse de t'avoir mordu au point que tu ne t'excuseras pas de lui faire un procès / Celle qui excuse le peuple allemand de n'être pas français sans que ceci n'explique cela / Ceux qui se confondent en excuses en vous marchant sur les pieds, etc.

  • Le Niagara du chiqué

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    En février 1983, un certain JLK parlait en ces termes amènes de Femmes, le best-seller de Philippe Sollers…

    Quand bien même elle constitue un assommant pensum, la lecture de Femmes, le dernier livre de Philippe Sollers, qui fait ces jours quelques vagues dans le gobelet d’eau plate du parisianisme littéraire, a du moins l’intérêt d'étaler sous nos yeux un « digest » symptomatique des petites obsessions et des immenses prétentions d’une certaine «élite» intellectuelle, dont la vaine sophistication de l’expression ne cache plus du tout, en l’occurrence, la fondamentale frivolité, pour ne pas dire la chiennerie, la pourriture suressentielle.

    Coq en pâte de la littérature pseudo-révolutionnaire, Philippe Sollers assume sans discontinuer, bien qu’avec force palinodies, sa vocation profonde de fils à maman conchiant le giron natal en trissotant et fricotant «dans les velours ambigus et les violettes fanées de l’inutilité rêveuse», pour reprendre une image du salubre Dominique de Roux, lequel déculotta en son temps l’écrivain touchant à la trentaine.

    A l’époque, l’auteur de l’illisible Nombres (1966), qui était entré en littérature avec la talentueuse bluette bourgeoise d'Une curieuse solitude, (1958) s’échinait déjà puissamment en sorte de ramener l'écriture à sa pure matérialité, au broum-broum ou au scrouitch-scrouitch d’une musique verbale toute « concrète ».

    Sollers fumait alors la cigarette et se prenait pour une manière de nouveau Dante sorti de la cuisse gauche du Joyce de Finnnegans Wake. Parallèlement, le pilier de la revue Tel Quel tâtait un peu du maoïsme.

    Puis il se mit à fumer la pipe et, comme la mode y venait, loucha vers Dieu, dont il s’entretint en compagnie du bouillant Maurice Clavel, avant que de publier l’illisible Paradis (1982).

    Sous-Céline de bidet

    En son dernier avatar, Philippe Sollers arbore un joli porte-cigarettes, se prend pour Céline en accumulant les points de suspension afin de faire passer ses inimaginables bouts de phrases et, par la voix d’un journaliste américain, pose au prophète annonciateur d’ères nouvelles, au mystique d’alcôve.

    L’idée « géniale » qui sous-tend le courant de ce Niagara du chiqué d’un peu moins de six cents pages, c’est que « le monde appartient aux femmes, c’est-à- dire à la mort ».

    Or, pour se libérer de la femme-mère, donc de l’ignoble femme- vie ou femme-famille, il ne reste à l’homme non encore enjupé que la vraie, l’authentique femme-baise, le trou cosmique de la grande Fusion.

    Dans la foulée, notre prophète se voudrait également chroniqueur. D’où le déballage de ragots et autres vidures de bidets touchant aux figures en vue du parisianisme intellocrate (la mort de Barthes, le meurtre d’Althusser ou l’enlèvement de Jean-Edern Hallier), avec un mépris des individus dont l’impression répugnante qu’il donne est accentuée par la véritable dévotion que l’auteur manifeste envers lui-même.

    Philippe Sollers. Femmes. Gallimard, 1983.
    (Cet article a paru dans le quotidien La Tribune-Le Matin en date du 14 février 1983.)

  • Christian Bourgois le découvreur

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    Il fut, au début des années 1960, le premier éditeur français de Garcia Marquez et de Soljenitsyne, à l’enseigne de Julliard. Sous son propre label, il publia Toni Morrison, prix Nobel de littérature en 1993, et brava le terrorisme islamiste en éditant Les versets sataniques de Salman Rushdie, ce qui le contraignit à s’entourer de gardes du corps pendant plusieurs mois, avant d’être lâché par l’écrivain pour mieux offrant…

    Avec un catalogue prestigieux mêlant grands noms (Jünger, Borges, Gombrowicz, Miller) et autres découvertes, Christian Bourgois incarnait l’une des dernières figures mythiques de l’édition littéraire française, avec Maurice Nadeau et Jean-Jacques Pauvert.

    « Je suis en somme un éditeur du XIXe siècle », me disait-il il y a une dizaine d’années de ça, au tournant du trentième anniversaire de sa maison.

    Il était entré en édition au côté de Dominique de Roux, proche aussi de Vladimir Dimitrijevic dont il soutint L’Age d’Homme, à Lausanne. De la race des passionnés et des découvreurs, il avait renoncé à une carrière plus lucrative dans les hautes sphères de l’édition commerciale pour se frayer une voie personnelle. Il a succombé au cancer à l'âge de 74 ans, en décembre 2007.

    C’est en 1959 que le jeune Christian Bourgois, brillant sujet de l’ENA (dans la volée d’un certain Chirac) renonça à la haute administration pour rejoindre l’éditeur René Julliard, auprès duquel il fit ses premières armes d’éditeur, dont la première initiative inspirée fut le développement de la collection de poche 10/18, parallèlement au lancement de sa propre maison, dès 1966.

    Convaincu que l’avenir du livre résidait dans le passé, à savoir dans le texte, le sens, la valeur et la beauté des mots, Christian Bourgois n’avait rien pour autant de l’éditeur recroquevillé sur les valeurs homologuées.

    C’est ainsi qu’il se fit vite connaître, avec la « ligne » esthétique immédiatement reconnaissable de ses ouvrages, par la défense d’auteurs novateurs (de Witold Gombrowicz à Juan Carlos Onetti ou de William Burroughs à Fernando Arrabal, entre beaucoup d’autres), sans se borner aux modes passagères.

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    Avec des conseillers avisés (tels Dominique de Roux ou Francis Lacassin, Hubert Juin, Paul Zumthor ou Brice Matthieussent), Christian Bourgois constitua un catalogue international en constant renouveau, où apparurent les noms du jeune Irlandais McLiam Wilson ou de l’Alémanique Martin Suter, de la Française Linda Lê ou du Portugais Antonio Lobo Antunes, dont l’œuvre fascinante reste un fleuron de la maison.

    Découvreur de tempérament, Christian Bourgois avait révélé au public francophone l’essayiste américaine Annie Dillard et le philosophe allemand Peter Sloterdijk, ainsi que les premières traductions d’Antonio Tabucchi.70124385_10220656769436011_1188168853801140224_n.jpg

    Comme beaucoup de ses pairs sourciers, il vit nombre de ses « poulains » lui échapper vers de plus verte prairies, selon les fluctuations de l’offre. Reste un catalogue formidablement vivant et varié, où Lovecraft voisine avec Juan Marsé, Martin Amis ou Tolkien, Boris Vian ou Peter Stamm. A préciser enfin que Christian Bourgois ne se prenait pas lui-même pour un créateur, estimant que son catalogue le justifiait à cet égard...69709363_10220656769916023_2101592274629558272_n.jpg

    Son héritier bien vivant est le fils de son ami Dominique de Roux, mon ami Pierre-Guillaume...

  • Sous le vent de l'Histoire

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    Pages du Journal de Joseph Czapski, I

    Les premières notes écrites et dessinées de l’immense journal de Czapski, dont j’ai sous les yeux la première tranche de l’édition du fac-similé, courant de 1942 à 1961, m’évoquent les bribes arrachées par le vent de l’Histoire qui a poussé le soldat artiste jusque dans les déserts d’Iran et d’Irak après les déportations successives de Pologne en Russie et, de camps de prisonniers en camps de réfugiés errants, jusqu’en Palestine ; et ce sont ces croquis de gens et de lieux, cet homme tête nue au milieu de ses semblables en burnous, sous les palmiers, ces noms inscrits en liste sur une page de papier brun, de Mossoul et de Bagdad, de Tel Aviv et du Caire, avec deux inscriptions en plus grandes lettres bleues, PALESTYNA, EGIP; et la tendre figure d’un adolescent, la tête d’un homme se voilant la face, des cavaliers au repos devant un sphinx, des échassiers et des mosquée, tout cela jeté dans le fleuve des mots, comme si l’Histoire éparpillée se regroupait en détails sur le papier – et tout est là de ce qui sans cesse sera vu et ressaisi par ce regard qui, à ce moment-là, déjà revient du bout de la nuit.69729323_10220657140805295_7999569029104664576_n.jpg

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  • Transfiguration

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    (In Paradiso)

    Ce sont, alignés sur une table de cuisine recouverte, comme d’une nappe, par la double page ouverte du Figaro, trois bols blancs et un bol noir que la vieille Maria regarde en pensant à quelque chose que le contraste des bols blancs et du bol noir lui ont suggéré, se disant qu’elle est là - comme cette espèce de tableau est là devant elle -, sous le regard du Seigneur qu’elle prie alors de lui dire ce qu’elle verra après ce qu’elle voit là, dans l’autre monde - dis-moi, Seigneur, dis-moi ce que je verrai après, je vais fermer les yeux en comptant les bols qu’il y a là et ensuite je les rouvre et tu me montres ; et la vieille Maria ferme les yeux et compte jusqu’à trois pour les bols blanc, respire et compte le bol noir, puis elle ouvre les yeux et voilà ce qu’elle voit exactement comme c’est là, mais dans une autre lumière qui est peut-être celle qu’elle voit en elle quand elle ferme les yeux.

    Joseph Czapski. Quatre bols et le Figaro. Huile sur toile.

  • Contre la Poësie

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    Voici venir la Poësie
    toute à poétiser;
    de blanc vêtue, de daim gantée,
    digne, grave, elle se guinde,
    avisant de son haut la foule,
    elle a le cambré de la dinde;
    vêtue de blanc, sans ironie,
    elle entend nous laver,
    dans l'impétueux de la houle,
    de toute impureté
    relevant de la simple vie...

    Ou plutôt elle la sublime:
    elle se dit ouvrière,
    elle aime se la jouer minime -
    à frêles mots comptés
    dessus la page immaculée...

    Ou bien elle fulmine:
    tordons le cou à l’éloquence
    est alors son slogan,
    ou plus crânement elle enchaîne:
    Rimbaud est notre différence !
    Elle ose dire: osons !

    Comme toute publicité:
    osons le métro, la cité,
    osons les peuples opprimés !
    Osons donc dépouiller nos chaînes !
    dit-elle en sanglotant
    et les bas-bleus et les pédants
    à l'avenant la ramènent -
    mais où sont les bardes d'antan ?

  • La ballade des vaincus

     

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    Sept nouvelles de  Raymond Carver. Qui évoquent les tribulations des gens quelconques avec la tendresse d’un Tchekhov

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    C’est un miroir à la fois cristallin et comme tremblant d’émotion que Raymond Carver (1939-1988) promène le long des chemins de la vie qui va. Dans ce monde observé au ras du quotidien, rien n’est très stable, et les relations affectives moins que tout: de fait, la plupart des personnages de Carver ont passé par un désastre sentimental ou un mariage raté. Le décor est américain au possible, avec ce mélange caractéristique de clinquant et de déglingue qui se retrouve dans la psychologie d e s gens, oscillant entre optimisme ingénu et la déprime chronique.

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    Telle est par exemple cette veuve de chômeur, dans la nouvelle intitulée Cartons, qui déménage sans cesse, persuadée que l’herbe est plus verte ailleurs, et pour laquelle son fils ne sait trop quels sentiments il éprouve, d’agacement ou d’affection.

    C’est d’ailleurs une constante dans ces histoires d’une écriture si nette apparemment, qu’on pourrait dire hyperréaliste: que les sentiments sont aussi fluides et mouvants, changeants et incertains que les opinions des personnages qui y évoluent, errant à la surface d’une terre sans mémoire. Du moins les perdants deTchekhov se distinguaient-ils encorepar leur métier ou leur conversation, tandis que ceux de Carver sont « débranchés », pour reprendre le titre d’une autre nouvelle.

    Au propre et au figuré, leur vie tient à un fil, sinon à. un coup de fil. Ce qu’ils se disent n ’est jamais très important, tandis qu’il est vital qu’on leur parle ou qu’ils puissent parler à quelqu’un.

    Naufragés de la prospérité

    Nul .écrivain américain contemporain, mieux que Raymond Carver, ne nous paraît illustrer, par le truchement de situations et de personnages caractéristiques, la rupture du lien social qui fait de tant d’individus des paumés en puissance.

    Si nous ne sommes pas, ici, chez les épaves down and out de

    Charles Bukowski —auquel Carver s’apparente à certains égards, de même qu’à John Fante — c’est néanmoins à la même «dissociété» qu’appartiennent ces naufragés de la prospérité qui vivotent entre semi-névroses et tuiles passées ou à venir, s’entraident ou s’entre-déchirent, cherchent vainement le sommeil ou fuient le vide de leurs rêves, tandis que l’auteur nous ouvre le trop-plein de leur coeur.

    Comme chez Tchekhov, dont Carver évoque les derniers instants dans la très belle nouvelle qui donne son titre au recueil, une sourde poésie émane de ces histoires évoquant autant de ballades  à la fois lancinantes et tendres.

    Enfin, de bons sourires, empreints d’humour, ponctuent ces nouvelles dont la plus surprenante, Le bout des doigts, touche également à un mystère plus profond qui rel.ve dece que Luc Dietrich appelait « le bonheur des tristes »....

    «Les trois roses jaunes». Traduit de l’américain par François Lasquin. Et pour mémoire: «Parlez-moi d’amour», «Tais-toi, je t’en prie» et «Les vitamines du bonheur», chez Mazarine.

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  • Lire et écrire à Lausanne

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    À l’occasion de la vaste opération intitulée Lire à Lausanne, JLK invite ses amies et amis, qui sont aussi amis de la littérature, de la lecture et de l’écriture, de la culture et de l’agriculture, à le rejoindre :

    ce jeudi prochain 29 août, de 12h.3o à 13h 30, au Forum de l’Hotel de Ville, place de la Palud.

    Pour un libre entretien avec Isabelle Falconnier, où il sera question de son dernier livre, Les Jardins suspendus, de son ouvrage intitulé Impressions d’un lecteur à Lausanne, paru en 2007 chez Bernard Campiche, et de son prochain libelle à paraître en automne, chez Pierre-Guillaume de Roux, sous le titre affriolant de Nous sommes tous BookJLK19.JPG66837494_10220217479854046_1983787562287759360_n.jpgdes zombies sympas.37714378_10217182298576411_1219481480376352768_n.jpg

    Ne soyez pas des zombies, mais soyez sympas, et si vous n’aimez pas JLK, envoyez-lui vos ennemis !

    Lire à Lausanne c’est:

    5 ans de politique du livre
    14 maisons d'éditions lausannoises
    7 soirées littéraires
    1 librairie 100 % lausannoise
    Et, durant une semaine, des rencontres conviviales avec des auteur-e-s, des soirées festives avec les éditeur-trice-s, des balades, des animations pour les enfants, des propositions de lectures et de découvertes du patrimoine littéraire lausannois et romand!
    Le programme complet: https://urlz.fr/a82e

  • La ville aux jardins

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    Ce qu’il faut bien se dire d’abord, au double sens électif et caustique de l’expression, c’est que Lausanne ne ressemble à rien. Ce n’est pas vraiment une ville, bien qu’à certains égards l’on y soit moins provincial qu’en certaines cités plus considérables, et pas un village non plus en dépit du fait que tout le monde s’y connaît plus ou moins, ou peu s’en faut.

    On notera d’emblée, soit dit en passant, le caractère flottant de ces premières approximations, bien dans le ton de ces régions dont l’accent traîne un peu à la paysanne, marquant l’esprit du lieu même si l’on ne peut pas dire non plus qu’il y ait un caractère lausannois bien défini, pas plus que Lausanne ne se donne comme un tout.

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    C’est plutôt un amoncellement de parties et de particularités disparates que Lausanne, avec les mêmes détours labyrinthiques, les mêmes replis ombreux ou ombragés et les mêmes stratifications qui caractérisent à la fois la structure naturelle et l’entassement de son bâti, au-dessus d’un vague ruisseau, des rues et des ruelles dont on s’essouffle à remonter les roides pentes d’un bleu à l’autre, comme l’a figuré Godard dans sa fameuse Lettre à Freddy Buache, court métrage d’une abstraction lyrique par trop elliptique mais aquarellant en somme  le schéma plastique de la ville en quelques couleurs superposées d’une fluidité mouvante, du bleu de l’eau à celui du ciel en passant par  les verts des jardins et les ocres orangés ou les vert-de-gris du construit dont le grès tendre fonde les murs de l’ancienne ville basse et plus haut ceux de la cathédrale à l’élan gothique comme freiné par les aléas du temps et des mauvais traitements - ou ceux du gratte-ciel raté de Bel-Air dont Ramuz a dit tout ce qu’il fallait en dire dans son indépassable pamphlet de  La Ville qui a mal tourné, à savoir qu’étant à la fois trop haut et trop bas il finit par n’être rien ; ou ceux encore du plus hideux des monuments publics que figure le pseudo-florentin Palais de Rumine, symbole par excellence du mélange de pompe imitée et de vanité philistine caractérisant la tradition culturelle, ou, plus exactement, agri-culturelle, du goût officiel local.

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    Si vous voulez fâcher certains représentants de nos autorités se la jouant Verdurin, rappelez-leur d’ailleurs la formule du poète et satiriste Jean  Villard-Gilles, selon laquelle « Lausanne est une belle paysanne qui a fait ses humanités ». Ce qui est tout à fait exact, même si lesdites «humanités» se perdent, mais qui contrevient en revanche à l’idée des zélateurs du tout-culturel actuel pour lesquels Lausanne est devenue ces dernières décennies un fleuron mondial grâce, notamment, à un Maurice Béjart (lequel en est désormais honoré par un arrêt du nouveau métro) dont nous n’aurons fait, à vrai dire, que « bénéficier » des derniers feux…

    Lausanne5.jpgIl y a donc de l’indécision dans l’air, de l’insouciance lacustre et son contraire calviniste, de la nonchalance méditerranéenne et un vieux fonds d’angoisse nordique qui s’exacerbe jusqu’à de noirs désespoirs, de la rondeur truculente et de cette timidité rusée teintée d’hypocrisie se perpétuant comme un rappel des temps d’occupation.

    Les Alémaniques se figurent, parfois, que les Vaudois sont de joyeux noceurs prenant la vie du bon côté. Or s’il y a de ça chez eux lorsque, par les beaux jours d’été, ils trinquent sous les platanes ou sur les terrasses que caressent des brises, en célébrant leur vin subtil aux transparences dorées, ils ont aussi leurs pentes mélancoliques et leurs abrupts dépressifs. Ainsi le pont Bessières, en pleine ville, et juste à l’aplomb de la cathédrale, s’est-il acquis la plus sinistre renommée en devenant le lieu par excellence du suicide publiquement manifesté. Et comment ne pas relever aussi, omniprésente dans la littérature de nos régions, cette autre composante d’un caractère romand marqué par le calvinisme, porté aux affres de la rumination solitaire et de la conscience malheureuse, telles que les ont vécues un Edmond-Henri Crisinel ou un Jean-Pierre Schlunegger jusqu’à la même issue fatale, alors que toute l’œuvre de Jacques Chessex, Vaudois longtemps établi à Lausanne, en témoigne également à de multiples égards ? 

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    Le génie artiste ou poétique, au demeurant, n’est pas plus reconnu à Lausanne, par les naturels, que dans n’importe quel pays où il est notoire que  nul natif n’est prophète, mais il s’y ajoute «chez nous» une sorte de méfiance terrienne qui rabaisse a priori toute qualité trop voyante tout en surévaluant, à proportion inverse, le talent le plus moyen.

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    C’est ainsi que d’extraordinaires créateurs, tels un Charles-Albert Cingria ou un Louis Soutter, n’auront jamais été tenus de leur vivant que pour des originaux
    perdus pour la société, comme on dit, sauf à compter quelques cercles fervents d’amateurs éclairés comme il en a existé et comme il en existe encore, il faut le souligner, dans ce cher pays.

     

    Je garde pourtant toute ma tendresse au Vaudois ordinaire, donc au Lausannois de souche aussi, naviguant dans ses eaux moyennes avec un art patelin de s’accommoder des situations variables qui se fonde, sans doute, sur les siècles durant lesquels Leurs Excellences de Berne, puissance occupante, décidèrent à sa place, jusqu’au jour où le Major Davel, cet autre historique cinglé, donna le branle à l’émancipation, au prix de sa tête, tombée plus ou moins dans l’indifférence ou le consentement ambiants, pour devenir ensuite un Héros mythique.

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           Le Vaudois ordinaire salue Davel a posteriori, comme il honore Ramuz post mortem, car il n’apprécie guère les extravagants de leur vivant. Cela étant, son conformisme, magnifiquement épinglé par Ramuz lui-même, n’exclut pas la rosserie ni l’humour, non plus que la reconnaissance tardive, voire jalouse.

    En outre il n’y a pas que de la vaudoiserie à Lausanne, et ces dernières décennies moins encore qu’avant, au rythme des multiples afflux extérieurs et de brassages de populations qui font dire à pas mal de naturel qu’«on n’est plus chez soi » alors même que le cosmopolitisme n’a rien de neuf en cette ville, quoique de façon tout autre qu’à Genève.

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    Lausanne ainsi  est plus que Lausanne par assimilation ; à la bonhomie vaudoise à courte vue s’ajoutent les apports de la Germanie et de la latinité, de la subtilité française et des savoirs de partout, ramenés par ceux qui sont partis et revenus, ou reçus de tout nouvel arrivant.   

    Des réfugiés huguenots de jadis aux saisonniers italiens des années 50-70, avant les vagues successives d’Espagnols et de Portugais, puis de Kosovars et d’Africains, la ville a absorbé, intégré ou juxtaposé, selon les origines, les classes sociales ou les langues, les communautés les plus diverses dont plusieurs milliers d’individus restent aujourd’hui sans papiers.

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    Ces gens-là sont-ils plus Lausannois que ne le furent en d’autres temps un Voltaire ou le fameux historien Gibbon, qui y séjournèrent ? Je n’en sais rien à vrai dire mais cela aussi ressortit, peut-être, à l’indétermination lausannoise que Cingria pointait en affirmant qu’on ne sait à qui cette ville appartient…

    De loin ou de près, cela étant, Lausanne est un fatras attachant et parfois intéressant. Or ce fatras m’évoque la ville qui s’est faite, disloquée et recomposée depuis les temps des princes évêques où l’on y processionnait, jusqu’à la Réforme qui en a terni le ton sous la double férule du Pion et du Pasteur longtemps omniprésents dans la littérature romande, ou de l’expansion de quelques capitaines d’industrie locaux (la prospérité des Mercier dans le négoce mondial du veau ciré) à la colonisation de la rue de Bourg par les dealers d’Afrique de l’Ouest, notamment.

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    Le fatras est plus que jamais architectural et urbanistique, avec une centre ville à tout moment «déconstruit», le plus souvent en pire mais pas toujours, comme à cent mètres de distance on peut le vérifier actuellement en comparant, au Rôtillon, l’affreux îlot jaunasse, à parking souterrain, jouxtant l’ancien rendez-vous des «hautes dames», ainsi que les appelait Cingria, au café populaire Au Mouton, et les espaces piétonniers du Flon où s’épanouit, comme en un jardin urbain,  toute une jeunesse intensément sensuelle et festive.

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    Quant à moi je ne me sens pas à vrai dire plus  Lausannois que Vaudois: plutôt Lémanique que Romand et plutôt Européen que Suisse à condition d’entendre l’Europe essentiellement culturelle et identifiable en ses régions communicantes, comme la pensait Denis de Rougemont, et non selon Bruxelles évidemment !

    °°°

    La ville de mon enfance était bâtie à la campagne : c’étaient les hauts de Lausanne, entre Valmont qui a vu surgir quatre tours de plus de dix étages dans les années 6o et dont la  forêt de nos jeux fut coupée en deux par l’autoroute – je le dis sans nostalgie particulière.

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    Nous habitions à un coup d’aile de la Maison de la Radio, qui nous reliait au monde, mais c’était avant l’avènement de la télévision qui a fait les gens du quartier se replier sur leur quant à soi. Nous vivions au milieu des prés. Il n’y avait guère de barrières entre les jardins. Les gens se rendaient les uns chez les autres. Les soirs de beau, nous étions à tout coup une bande de vingt à trente enfants à nous éterniser dans la lumière  déclinante. Il y avait du vert paradis dans notre enfance de sauvageons : l’été à dévaler les pentes jusqu’aux rives du lac - et quels plongeons c’étaient alors avant de remonter en traînant beaucoup, ou l’hiver à nous lancer, des hauteurs du sanatorium de Sylvana, en terribles attelages de luges que rien n’arrêtait sur la route enneigée.

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    En ce temps-là, Lausanne était d’abord pour nous une rumeur. Le samedi après-midi, nous entendions la fanfare municipale à l’exercice sur la colline de Sauvabelin surplombant toute la ville, et tous les Lausannois de ces époques héroïques se rappellent, assurément, les longs mugissements, entrecoupés de silences suspensifs, de l’avion du boulanger Thomas en ses acrobaties aériennes. Il y avait aussi les puissants hourras du stade olympique, les jours de match, lorsque le Lausanne-Sports marquait. Ou bien c’était, plus proche, le clapeticlop des chevaux attelés remontant du marché vers les fermes de l’arrière-pays ; c’était la canonnade des pétards et des fusées des nuits du 1er août, ou c’était cette cacophonie jubilatoire, au milieu des grands arbres de Sauvabelin, de la Fête du Bois rassemblant tous les enfants de la ville autour de manèges en nombre, voltigeurs et autos tamponneuses – et le flirt adolescent fleurissait alors à l’enseigne de la Poste Américaine…

    À une époque de morosité marquée par les lendemains qui déchantent,  il en fut qui prétendirent que cette ville était morte désormais. Sous le Pont Bessières, un tagueur anonyme avait symbolisé le malaise d’une minorité mal dans sa peau par une signalisation triangulaire à bordures rouges au milieu de laquelle figurait une silhouette de désespéré avec l’inscription : Attention, Chute d’espoir. Et les punks de ces années-là, promenant leurs crêtes d’Iroquois entre la fontaine de la place de la Palud au parvis de l’église de Saint-Laurent jonché de junkies, de surenchérir avec leur No Future…

     

    Au joli mois de mai 68, nous avions exprimé, d’une façon plus intempestive, notre propre malaise intérieur et notre désir d’un monde meilleur. Nous manifestions contre la guerre au Vietnam de Saint-François à la Riponne et nous retrouvions, le soir, dans la fumée de Gauloises bleues ou de Gitanes sans filtre du Barbare, du Vieux Lausanne ou du Major Davel rebaptisé Mao, pour fomenter la Révolution mondiale.

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    Or le monde s’est mondialisé, le Mao est devenu restau chinois et les étudiants ont quitté le centre ville pour les rives apolitiques d’un campus lacustre à l’américaine, le Barbare n’a plus son air de trappe bohème et cela fait plus que belle lurette que le Central, où l’on pouvait rencontrer, dans les années 50, l’inénarrable Charles-Albert Cingria, qui de notre ville a dit le suressentiel dans ses Impressions d’un passant à Lausanne, a été remplacé par un Prisunic ensuite remplacé lui-même par je ne sais quel conglomérat de boutiques de luxe.

    Mais s’il est vrai que tout fout le camp, comme le ressasse une antienne vieille comme le monde, et s’il est indéniable que la tendance au nivellement n’a cessé de bousculer les états successifs de Lausanne, le génie composite du lieu, perçu et chanté par Cingria, ne cesse pour autant de renaître et de se perpétuer autrement dans la permanence intacte, et même relancée par de récentes initiatives, de ses jardins suspendus.

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    Je me rappelle les séculaires jardins vignerons en étages auxquels s’adossent les hautes maisons des Escaliers du Marché, haut-lieu magique du vieux quartier qui fut un village estudiantin et artiste où cohabitaient artisans et lingères, poètes et philosophes, et que je retrouve en songe comme une Abbaye de Thélème. Là survivent, hors du temps, les fantômes mythiques de tel libraire anarchiste et de tel vieux rétameur italien, de tel étudiant désespéré se faisant sauter la cervelle au dernier étage du Numéro 13 et de telle repasseuse n’en finissant pas de maugréer contre l’humanité, de tels amoureux s’éternisant sur le banc à mi-pente ou de tels détenus se communiquant les dernières nouvelles d’une cellule à l’autre de la Maison d’Arrêt, tout à côté…

    °°°

    Lausanne3.jpgLausanne n’a jamais été bien belle dans sa partie construite, si l’on excepte sa cathédrale et ce qu’il reste de sa partie médiévale ou de ses fleurons du XVIIIe siècle, souvent sacrifiés par l’incurie privée ou publique ressortissant au même esprit philistin d’une moyenne bourgeoisie pragmatique et sans goût sûr. Parce que la ville n’a jamais eu de patriciat, comme à Fribourg ou Genève, Berne ou Zurich, ses choix architecturaux ou urbanistiques ont toujours été mal équilibrés ou patauds, comme en témoignent, je me répète, ses monuments publics et jusqu’aux statues de ses jardins.

    Ramuz a dit précisément, dans La ville qui a mal tourné, ce qu’aurait dû être la place Saint- François : au lieu de ce replat bouché par les bâtiments néoclassiques lourdauds de la Banque et de la Poste, une esplanade grande ouverte et descendant en terrasses jusqu’à l’étage inférieur de la gare, où se serait concentrée la ville des affaires, descendant encore ensuite en doux gradins jusqu’au bord du lac avec de grandes avenues comme à Lisbonne ou en Amérique du Sud.    

    Hélas il n’y avait que des  poètes, tels Ramuz, ou Cingria chantant le lagon polynésien que devient le lac d’été aux rives suaves, pour voir ce Lausanne-là, que dis-je : cette Lausanne-là qui ne s’éternise pas moins en ses jardins. Or c’est bel et bien ce Lausanne réel, cette Lausanne telle qu’elle est, que nous aimons pour cela qu’il, ou elle, ne ressemble à rien…Barbare2.jpg

  • Le p'tit dèje des Ricains a fait de Jésus un pantin

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    Dieu est leur copilote, disent souvent les Américains, et la seule invocation du nom de Jésus, qui aime tout le monde et jusqu’aux pires canailles, comme chacun sait, suffit aux plus malins pour justifier tout et n’importe quoi. Ce qu’on sait moins, que révèle une brève série documentaire de Netflix, intitulée «The Family» et sous-titrée «la menace fondamentaliste», c’est qu’une véritable société secrète agit depuis des décennies au plus haut niveau du pouvoir, à la dévotion particulière de la divinité Dollar…

    L’on peut être croyant sincère ou mécréant avéré, agnostique voire indifférent à toute forme de religiosité et ressentir la même pénible impression, sinon le même dégoût devant la fausse piété étalée ou pire: devant l’utilisation frauduleuse et cynique de la religion dans l’exercice de pouvoirs abusifs ou de profits éhontés.

    L’image de Donald Trump, les yeux au ciel, inaugurant le premier petit-déjeuner national de prière de son investiture, en présence de centaines de «frères et sœurs» richissimes ou détenant les plus hauts pouvoirs politiques ou financiers, relève apparemment de la caricature alors qu’elle correspond, bel et bien, à une réalité dont la tartufferie a de quoi révulser.

    Du moins est-ce le sentiment que j’ai éprouvé en regardant les cinq épisodes d’une série documentaire récente intitulée The Family et sous-titrée «la menace fondamentaliste», tirée du livre éponyme du journaliste d’investigation Jeff Sharlet, lequel  expose, après avoir vécu quelque temps en immersion dans leur milieu, en ses jeunes années, les menées en coulisses des pontes de ladite Famille conjuguant depuis des décennies,  au plus haut niveau du pouvoir politique américain, l’idéologie religieuse la plus élémentaire – Dieu vous aime, il vous aide à positiver et à prospérer, etc. – et la conduite des affaires politiques et économiques les plus terre-à-terre.

     

    Le livre de Jeff Sharlet. © DR

    Rien de neuf à cela, dira-t-on: le slogan God is your copilot est d’âge aussi vénérable que les pères fondateurs de l’Union, et nous étions encore des jeunots lorsqu’un Billy Graham faisait le tour du monde avec sa bonne parole de marshmallow parfumé d’impérialisme, avant la prolifération des télévangélistes aux gueules fardées de marchands du temple. 

    Or, ceux-ci sont également aussi vieux que le christianisme en expansion, jusqu’aux missionnaires espagnols de la «conquista» remontant la côte Ouest avec croix et fusils, préparant le terrain de juteuses affaires. Cependant, la nouvelle croisade mondiale des «évangéliques» me semble d’une autre nature que celle des «pionniers» catholiques et autres puritains d’antan style quakers, en cela qu’elle relève d’une ploutocratie hyper-conservatrice frottée en apparence de bons sentiments, dont la foi tient de l’investissement calculé et camoufle les vrais intérêts. 

    Une organisation qui prétend ne pas l'être...

    Ainsi découvre-t-on, au fil des épisodes de The Family, une organisation aussi discrète, voire secrète, qu’une certaine famille d’origine italienne versée dans le crime organisé. Mais l’un de ses principaux animateurs, du nom de Douglas Coe, confident de tous les présidents en exercice, de Dwight Eisenhower à Donal Trump, ne finit pourtant pas de répéter, de son air de parfaite sainte nitouche gominée, que seul l’amour de Jésus inspire cette organisation qui-n’en-est-pas-une, juste une gentille famille qui accueille des «frères» à ses petits déjeuners de prière que seuls les mauvais esprits trouveront à critiquer, qu’il s’agisse de tel ou tel potentat africain ou de telle espionne russe avérée, pour peu que ceux-là paient leur invitation…

    Je n’invente rien: un ticket d’entrée au P’tit Dèje National de Prière (National Prayer Breakfast) a été proposé au président du Tchad, Idriss Déby, pour la somme de 220'000 dollars, histoire de lui ménager une discussion évangéliquement informelle avec son homologue américain, et de même la fameuse Christine Butina, jeune blonde russe très portée sur l’usage des armes personnelles, et ultérieurement accusée d’espionnage au profit de son pays d’origine, a-t-elle fait une apparition remarquée au même petit déjeuner; et ce qu’il faut alors préciser, c’est que cette institution conviviale est devenue l’occasion, étalée sur plusieurs jours, d’une véritable bourse aux relations fructueuses où Jésus fait figure de «facilitateur» des meilleures combines…         

    Le «deal» géant du roi David

    Si Jésus est déclaré «leader charismatique» (tels sont les termes exacts) de la nouvelle start up évangélique – talisman pour les uns en matière de réussite en dépit de sa dégaine de «loser», et mascotte angélique pour d’autres –, son nom est pris en vain plus rudement que celui de son paternel supposé, ce Dieu de l’Ancien Testament qui, en matière de relations humaines, était carrément moins regardant que son fiston nazaréen.

    Chacune et chacun se rappelle, aussi bien l’épisode de feuilleton biblique du roi David tombant raide amoureux de la belle Bethsabée, mariée à l’un de ses chefs de guerre, l’engrossant et envoyant le mari trompé au casse-pipe avant de se battre les flancs aux pieds du Dieu surpuissant.

    Or, apprend-on en l’occurrence, la légende en question aura servi de justification à un «frère» éminent (sénateur, puis gouverneur)  de la Famille, coupable d’adultère caractérisé – qui plus est traître à l’amitié puisqu’il a séduit l’épouse de son meilleur compère –, trouvant en le roi David, dûment pardonné par le Seigneur, l’exemple patent de ce que l’adultère entre en somme dans les plans de Dieu, lequel absout à l’avenant, etc.

    Est-ce dire que les Ricains, plus que d’autres chrétiens, sont incapables de vivre une foi sincère ou de ne pas mélanger religion et business, politique et convictions intimes? Évidemment pas. Par ailleurs, si le fil rouge du documentaire est constitué par le témoignage de Jeff Sharlet lui-même, de nombreux  membres de la «Family» sûrement persuadés d’être les meilleurs disciples de ce va-nu-pieds de rabbi Iéshouah, sont invités, face à la caméra et suavement souriants,  à nous confronter à leur vérité.

    À chacune et chacun, ensuite, de se faire sa petite idée…

    Dessin: Matthias Rihs.

  • En attendant les zombies

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    Entretien de JLK avec Livia Mattei, à la Casa Rossa de Trieste, à propos d'un libelle à paraitre à la rentrée...

    7. Nous sommes tous des zombies sympas

    Livia Mattei : - Le dernier chapitre de votre libelle achoppe, plus encore que les précédents, aux pires aspects de la crétinisation contemporaine, du feuilleton des Kardashian aux expositions « artistiques » de cadavres plastinés importés de Chine, entre beaucoup d’autres exemples. Cependant, comme votre concept du « Chinois virtuel », vos « zombies » englobent une humanité en déroute qui ne se borne pas aux « freaks » du cinéma américain...

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    JLK : - Le premier titre du libelle était Nous sommes tous des génies sympas, par allusion à l’idéologie du tout-culturel chère à Jack Lang, notamment, qui proclamait que tout un chacun est un Rimbaud ou un Mozart en puissance et que le street art des tags vaut bien les fresques de la Renaissance. Puis, en me rappelant la jeunesse californienne dorée et dévertébrée que décrit Bret Easton Ellis dans un recueil de nouvelles paru en français sous le titre de Zombies, précisément, alors que le titre anglais était The Informers - et cela tombait au moment où je lisais l’espèce de journal rétrospectif autocritique de White, du même « auteur culte », qui disait en interview que les vrais maîtres d la Maison-Blanche étaient actuellement le clan glamour des Kardashian, milliardaires par excellence de l’empire du vide -, je me suis dit que l’image du mort-vivant « sympa » serait mieux appropriée à l’évocation d’une humanité en voie de déshumanisation qu’une «star » de la philosophe américaine, Donna Haraway, se félicite de voir accéder au stade suprême de l’épanouissement naturel sous forme de compost…

    L.M. : Vous achoppez au pire de la culture américaine, mais aussi au meilleur…

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    JLK : - J’ai cité la géniale Annie Dillard dès le premier chapitre du libelle, et ce n’est pas pour me faire bien voir des néo-féministes d’outre-Atlantique, dont je ne sais d’ailleurs ce qu’elles pensent de cette étrange paroissienne imprégnée par la lecture d’Emerson et des hassidim, de Teilhard de Chardin et des traités de sciences naturelles, sans parler de ses multiples explorations personnelles aux quatre coins du monde. Ce dont je suis sûr est que la pensée d’Annie Dillard – et quand je dis pensée j‘englobe son écriture hautement poétique, ses récits de voyages et ses méditations, ses romans et ses observations sur toutes choses - est à mes yeux, aujourd’hui, l’une des plus vivifiantes et je dirai même l’une des plus belles, comme je le dirai à propos de la pensée et de l’écriture de Cristina Campo que Pierre-Guillaume m’a fait découvrir récemment et à laquelle j’ai aussitôt adhéré: qu'elles sont portées par la beauté.

    L.M.- Vous ne vous réclamez d’aucun système philosophique ?

    JLK : Hélas, dès que je perçois le système, j’ai la même réaction de rejet qu’envers l’idéologique : je décline poliment. Cela m’est même arrivé avec un penseur que j’estime du premier rang, à savoir René Girard, dont la théorie relative au mimétisme devient parfois trop systématique, comme je le regrette en lisant la suite de ses essais sur Shakespeare, dans Les feux de l’envie, si passionnant au demeurant. Mes philosophes sont tous des écrivains, et mes penseurs à peu près tous des poètes, de Pascal à Chestov, de Montaigne à Rozanov, ou de Sénèque à cet étonnant brasse-tout de Peter Sloterdijk, de Witkiewicz le catastrophiste à Cingria le psalmiste. Et la perception du monde d’un Tchekhov ou d’un Jules Renard, et leur simplicité toute limpide d’expression, m’ont accompagné dès mes 18 ans alors que l’étudiant raté que j’ai été bâillait aux explications du prof husserlien qui nous chantait de l’Hegel ou de l’Heidegger…

    L.M. – Vous vous flattez, cabotin que vous êtes, de n’être titré que de votre université buissonnière, mais ce dernier chapitre accorde un place notable au Sorbonnard Jean-François Braunstein, auteur de La Philosophie devenue folle paru à la fin de l’an dernier…

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    JLK : J’ai reconnu en Jean-François Braunstein un honnête homme au sens le plus élevé, un prof comme j’eusse aimé en avoir à vingt ans au lieu des bonnets de nuit que j’ai subis ( ou bien apprendre la philo avec un Bachelard, un Jankélévitch ou un Gilson…), je l’ai d’abord rencontré en 3 D chez Yushi, à la table de Roland Jaccard, et c'est devenu par la suite un ami après lecture et présentation de son ouvrage, mais mon enthousiasme n’a rien à voir avec du copinage : sa présentation polémique des dérives mortifères de la philosophie américaine et du nivellisme qu’elle opère au niveau des genres et des gens confrontés à la vie ou à la mort, est des plus toniques. Je ne connaissais mal ou que de loin les théories « starisées » d’un Peter Money, gourou délirant se faisant le chantre « scientifique » de la « pédophilie douce » et de « l’inceste consenti », ou d’une Donna Haraway flanquée de sa chienne Cheyenne qui m’a rappelé les dérives parascientifiques ou pseudo-mystiques d’un Philip K. Dick, et je sais donc gré à notre ami de nous avoir éclairés sur ces diverses théories qui me semblent préfigurer le monde nivelé des zombies… Il me suffit par ailleurs de lire trois pages de Judith Butler, une autre de ses cibles, dont l’écriture est un aussi illisible salmigondis que celle d’un Bourdieu dans ses Méditations pascaliennes, pour m’en détourner autant que des absurdes excès « animalitaires » d’un Peter Singer…

    L.M. : Quel rapport avec les Kardashian ?

    JLK : À mes yeux bien plus profond qu’on ne croirait, s’agissant d’une sorte de fuite de la vraie Réalité, à la fois mortelle et immortelle. Chez les Kardashian mondiaux je sens le zombie transhumaniste, comme dans les contes de fées flapies de la vieille Barbie Donna Harraway je constate que le survivant est une tautologie. Sacraliser notre compost est la négation même de toute poésie, qui m’horrifie plus encore que la vision des sorcières botoxées du clan Kardashian devenu le clan des pilleurs de tombeaux de partout aux lèvres dégoulinantes de pétrole.

    L.M. - La poésie serait alors le contre-poison, plus que la philosophie ?

    JLK : - À condition de ne pas « poétiser » la réalité. Ludwig Hohl, génie suisse allemand mal embouché et peu porté à dorer la pilule, affirme que « Celui qui n’a pas vu qu’il est immortel n’a pas droit à la parole », et je trouve le même genre de paradoxes apparents chez une Simone Weil, dans La Pesanteur et la grâce, ou dans cette autre suite d’essais d’Adam Zagajeski intitulée La Trahison qui postule en passant que nous sommes tous, de naissance, des traîtres à notre vocation, laquelle est de ne rien faire d’autre que de renaître tous les matins et ressusciter comme si c’était Pâques, et c’est en effet Pâques tous les matins au ciel de la poésie, n’est-ce pas Livia ?

  • La Fête des gens, l'âme d'un pays...

     

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    Une liesse générale sans artifices a marqué la Fête des vignerons 2019, dont le rythme en frénésie, l’énergie des chœurs et des chorégraphies, le tourbillon des images et des visages, sur un canevas enfantin, se sont déployés en beauté, relevant de ce qu’on peut dire sans vanité le génie des lieux et la bonhomie des gens, voire le bonheur d’être suisse cher à un certain Jean Ziegler…

     

    Il est émouvant de voir, juste avant minuit sous les étoiles, 25.000 personnes se lever et clamer leur joie sans qu’on ait envie de parler d’euphorie conditionnée, et vraiment c’était à n’y pas croire, en tout cas je n’ai jamais vécu ça comme ça…

    Or j’avoue que je n’étais pas disposé, a priori, à croire que cette quatrième Fête des vignerons à laquelle je pourrais assister de mon vivant serait plus qu’un grand machin clinquant style Son et Lumière augmenté à l’enseigne du dernier chic technologique.

    Je gardais au cœur l’émotion toute pure d’un petit garçon juché sur les épaules de son paternel, 65 ans plus tôt, fasciné par le défilé tout doré des Archers du soleil et plus encore par la blondeur de la déesse de l’été Cérès dont je n’ai appris qu’avant-hier, par ma bonne amie, qu’elle avait été hôtesse de l’air « au civil »…

    Jamais je n’ai revécu cet émerveillement de mes huit ans, quels qu’aient été les mérites des éditions de 1977 ou de 1999, et mon agoraphobie croissante, ma défiance persistante envers toute forme de chauvinisme ou de folklore relooké en clinquance à la manière des fonctionnaires de Présence Suisse, enfin les premiers échos faisant état d’une manifestation comparable aux démonstrations sans âme d’un Etat totalitaire avaient achevé de me décourager, d’autant que nous avions du boulot au chalet: du bois et de l’herbe à couper avec notre journalier népalais au sourire himalayen, un grand meuble chinois à installer dans l’atelier perso de Lady L. avec l’aide de deux forts à bras macédonien et syrien, un petit-fils à dorloter dont le frère d’un an avait déjà traversé le Cambodge entre autres cieux et pays européens – autant dire que nous vivons la mondialisation au quotidien,  enfin je travaillais à la correction de mon vingt-cinquième livre où je m’en prends assez virulemment à l’air du temps et au politiquement correct , intitulé Nous sommes tous des zombies sympas ; enfin j’apprends que le traditionnel messager boiteux est cette année d’émois humanitaires et climatiques une jeune messagère infirme championne de gymnastique – non mais des fois !

     

    L’hameçon de la télé, et l’étourdi piégé…

    Sur quoi, ne regardant plus la télévision depuis belle lurette, je tombe sur un bout de la retransmission de la Fête que me balance ma bonne amie d’une tablette à l’autre, un premier regard distrait semble me conforter dans mon rejet, mais j’y reviens peu après, je regarde l’entier de la chose et me fais bel et bien attraper : je commence à croire que j’ai eu tort de n’y pas croire, après quoi ma sœur puînée, bonne Vaudoise dont le conjoint fait partie des confrères  du Guillon amateurs de grands vins, me dit au téléphone qu’elle est fan folle de cette Fête, et le même soir ma bonne amie casse sa crousille et me retient l’une des meilleures places qui restent pour le lendemain, et c’est ainsi que l’étourdi se fait piéger par les étourneaux… 

     

    Une féerie en crescendo

     

    Le lendemain du 1eraoût au soir, me voici donc traînant mes vieilles pattes et vacillant en mes troubles vestibulaire et cardio-vasculaires, sur le quai de Vevey littéralement bonnement bondé où je vais faire pisser notre Snoopy quand je l’emmène dans l’atelier dont je dispose à la ruelle du Lac et où j’entrepose des milliers de livres; jamais je n’ai vu la chère petite ville aussi chatoyante et joyeuse entre les statues de Charlot & Gogol et le château de l’Aile où j’aimais bien de son vivant voir Paul Morand faire ses moulinets de gymnastique suédoise à torse poil sur son balconnet ; mais je n’ai encore rien vu: je capte au passage l’image d’une ondulante chanteuse en plein Tutti fruttiaccompagnée de musiciens et de nostalgiques de la promotion  Presley, je grappille deux ou trois autres images  sur mon smartphone et me voilà dans les gradins où m’accueillent d’accortes jeunes ou vieilles dames déguisées en étourneaux, et c’est parti mon Louli, vite une dernière image de tout ça à ma Dulcinée restée au chalet pour cause de mobilité momentanément empêchée, et voici débouler, trépignant et martelant leurs cageots, les anges de la vendange aux dégaines de criquets ou de hannetons furibonds, ou de fourmis à culs rebondis et autres bestioles de carnaval javanais,  tandis qu’une libellule humaine prend son envol dans la lumière qui fout le camp…

     

    La candeur matoise des vieux savoirs

    Vous qui n’avez pas encore compris ce que c’est que la Suisse, je ne vais pas vous l’expliquer vu que, Lausannois de naissance, à moitié bernois et lucernois d’origine, à moitié lémanique d’adoption et à moitié rital d’atavisme vu que ma trisaïeule maternelle connut bibliquement un curé piémontais qui la fit chasser du Haut-Valais après le péché de l’avoir induit en tentation – toutes ces moitiés se démultipliant à l’exponentielle chez tous nos concitoyens dont j’aime à penser que ce qui les relie, autant qu’un certain goût de la liberté symbolisé par le héros national d’importation nordique connu sous le nom de Guillaume Tell, est ce qu’on pourrait dire l’esprit de la forêt : de la forêt pleine de contes et bordée de vignes, semée de lacs cristallins et peuplée de chèvres en tabliers et de chevriers jamais guéris d’avoir été chassés du paradis, là-haut sur la montagne ou la blonde ado Heidi s’adonne à la youtse et au jodel avec son Grossvati…

    On n’en dira pas plus d’ailleurs sur la dramaturgie de la Fête des vignerons 2019 : voici la petite Julie et son jeune vieux barbon barbu qui traversent de concert un cycle de saisons non sans commentaires gentiment patauds de trois compères guillerets.

    Quant à l’histoire saisonnière racontée au fil des tableaux d’une beauté couper le sifflet, on en connaît la chanson, et les mélodies de l’occurrence  se retiendront moins que les rythmesendiablés.  De même que le peuple  grec connaissait par cœur la story des tragédies quand il y assistait, nos ancêtres médiévaux n’avaient pas besoin du « livret » pour suivre le cours des Mystères.

    Enfin c’est comme ça, sans faire outrage à mes excellents confrères Etienne Hofmann et StéphaneBlok, dont je n’ai pas eu sous les yeux le détail des mots, que j’aurai absorbé physiquement, et sûrement aussi spirituellement, la substantifique  substance, vive et parfois explosive, crépitante d’inventions et légère comme un vin frais de grotto sous le soleil plombant, mais bien ancrée en Lavaux et magnifiée par ce talent avéré de nos gens - dont la culture séculaire est d’abord villageoise et terrienne, tissées de métiers et de petites sociétés -, pour le champ choral le plus raffiné.

    Je n’aurai pas ici le cœur ni le cran de «déconstruire» la représentation relevant à mes yeux de la cérémonie plus que du show géant. Il va de soi que je m’incline bien bas devant l’immense savoir-faire de ses artisans, bravissimo a la signora Maria Bonzanigo et au signor Daniele Finzi Pasca, et tutti quanti cela va de soi, mais c’est surtout dans la sublimation populaire du travail des champs par le travail géant des gens, que j’entrevois ce qu’il y a de grand dans ce petit fouillis cantonal sous les étoiles .

         

    Une Raison d’êtreici, et c’est partout…

    Rien ne me semble sonner faux dans l’imagerie et les musiques de la Fêtes des vignerons 2019, et ce n’est pas tant une prouesse artistique comparable à une mise en scène d’opéra géniale ou à l’organisation  high techd’un  spectacle olympique multimondial: c’est autre chose.

    Chacune et chacun aura remarqué, dans l’imagerie rebrassant les bons vieux clichés vaudois, la présence des « trois soleils » dont Ramuz a parlé en relançant lui-même une observation « sur le terrain » remontant aux moines vignerons du Moyen âge, constatant que le soleil du ciel ne suffit pas, en Lavaux, à faire du vin, sans les deux autres soleils de la terre et du lac

    Dans la foulée, je remarque qu’on n’a jamais impliqué les plus grands poètes et musiciens de ce pays dans la réalisation de la Fête (de Ramuz et Honegger à Frank Martin et Philippe Jaccottet), mais de bons artisans peut-être moins éminents mais plus proches aussi de l’esprit et de la familiarité d’avec les gens. Tout le monde ici connaîtLa Venogede Jean-Villard Gilles par cœur, mais qui  aurait eu l’idée de lui demander, ou à Paul Budry ou à Charles-Albert Cingria, à René Auberjonois le peintre ou à Julien-François Zbinden  le savant musicien jazzy – plus récemment au ludique et non moins flamboyant Richard Dubugnon, de s’y coller ?

    La chimie particulière de la Fête des vignerons est trop organiquement associée à la vie populaire pour se monter le coup hors des associations – je me rappelle dans la foulée que tout dernièrement plus de 100.000 pelés et tondues se sont rassemblés à l’enseigne des Jeunesses campagnardes  - et le miracle de 2019 est qu’il réalise plus que jamais cette fusion combien improbable en  ce temps de confusion et de nivellement globalisé.

    Dans un texte qu’on dira pompeusement « fondateur », intitulé Raison d’êtreet marquant le lancement en 1914 des Cahiers vaudoisoù quelques (grands) artistes de nos régions prétendaient exister loin de Paris, Ramuz définissait, en poète s’en tenant à une certaine courbe du rivage et à une certaine lumière, ce qu’on peut dire le génie d’un lieu, que mille poètes de mille autres lieux auront pu qualifier à leurs façons en accord avec le génie particulier des gens.

    Sous le titre Le génies des Suisses, le sympathique François Garçon s’est élevé à juste titre contre le dénigrement de bas étage, croulant de clichés, à quoi s’est adonné notamment le médiocre littérateur Yann Moix. Mais François Garçon, à son tour, schématise un tantinet en ne voyant guère, derrière le succès fracassant de nos start upet autres succès techno-économiques, la douce et très sage folie forestière des Helvètes que mon ami Jean Ziegler, autre contempteur de  notre pays mais pour de plus justes raisons que celles de l’âne Yann, reconnaissait en percevant plus de génie démocratique chez ses aïeux paysans que parmi se camarades militants. Nicolas Bouvier, de son côté rendit un bel hommage aux arts populaires, et l’on se réjouit de voir ici les motifs des papiers découpés se décliner sur le dos des armaillis et les écrans géants.    

    Dieu sait (Dieu sait tout, m’ont appris mes propres grand-mères) que je suis loin de partager l’idéologie catho-marxiste de celui que j’appelle Jean le fou, mais je dois à la lecture de son Bonheur d’être Suissede nous avoir découvert, avec la passion de la poésie, plus de points communs que de raisons de nous dépecer à la hallebarde.

      

     Et l’âme dans tout ça ? Je vous réponds : santé !

     Si vous n’avez pas chialé pendant le chant sublime des armaillis modulé à treize voix et bien plus, puisque la petite Julie y est allée de son couplet, tandis que mille briquets s’allumaient dans l’arène au-dessous des lumières du Pèlerin et des constellations plus vieilles que nos vieux ; et si vous n’avez pas vibré de toute votre chair païenne au déboulé des tracassets conduits comme des bolides de karting par des dieux déjantés, tandis que  les chœurs alternés se répondaient des quatre coins du cercle de l’arène – il n’y a qu’en poésie que les cercles ont des coins - , si le « sens » de tout le reste vous a manqué, si vous avez regretté le peu de «message» délivré  au niveau d’un signifiant pastoral signifié , enfin si l’âme de cette  Fête folle vous a échappé, je ne dirai pas que c’est de votre faute mais avec un clin d’œil et le peu de mots que notre bon peuple de plus ou moins taiseux plus ou moins timides aura trouvé en son tréfonds – je ne saurai joyeusement que vous répondre, avec ou sans verre dans le nez : santé ! 

     

    Jean Ziegler. Le Bonheur d’être suisse. Seuil

    François Garçon. Le Génie des suisses. Payot.

     

     

     

     

  • Contre la poésie

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    À propos d'un brûlot de Witold Gombrowicz réédité ces jours...

    Donc LA poésie: mais pas ce que je dirai la poésie poétique qui prend la pose ou sert des causes, mélange d’affectation et de vanité ou de flatterie, telle que l’a vilipendée un Witold Gombrowicz dans un texte vif dont la réjouissante mauvaise foi module quelques vérités appréciables; moins encore celle qui déferle en bave bavarde sur les réseaux sociaux.

    Alors quoi ? Je ne sais pas. Je ne parle que pour moi, et chacun le fera à son goût, ou pas. Je parle de ce qui me parle, où je reconnais, en peu de mots, plus de sens et d’existence concentrés.

    À treize, quatorze ans, j’ai mémorisé des milliers de vers, tous oubliés aujourd’hui. Mais des formes, des rythmes, des images, des musiques m’en sont restés, et tel devrait être le premier devoir des écoles : qu’on fasse apprendre par cœur des vers par milliers aux kids sans les assommer de slogans printaniers.

    « La main d’un maître anime le clavecin des prés » me semble de la poésie comme je l’entends, et tout le vitrail des Illuminations de Rimbaud me revient avec ce seul alexandrin.

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    Des poètes contemporains, beaucoup sont sûrement suréminents (les Philippe Jaccottet, Yves Bonnefoy, André Du Bouchet, etc.) mais ceux qui, sincèrement, me parlent vraiment sont plus rares, en tout cas en langue française.

    Du fait de ma génération j’aurai fort apprécié les vers jazzy d’un Jacques Réda ou les fantaisies fraîches d’un Guy Goffette ou d’un Yves Leclair, et plus encore les splendides sourciers sauvages à la Franck Venaille ou à la William Cliff.

    Mais ce ne sont là que quelques repères d’un goût qui transcende la séparation des langues et me conduit tantôt vers Umberto Saba et Pavese autant que vers Cees Nooteboom ou Joseph Brodsky, ou voici Adam Zagajewski, poète de A à Z autant dans ses vers que dans ses essais - celui des grands lyriques contemporains qui m’est le plus proche avec sa Mystique pour débutants composée en polonais et que je lis aussi volontiers dans notre langue que dans celle de Dante.

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    Je lis ainsi ces vers traduits du polonais, du recueil Mystique pour débutants, me retrouvant aussitôt dans ce que Georges Haldas appelait l’État de poésie :

    « Parle plus bas : tu es plus vieux que celui
    que tu as si longtemps été ; tu es plus vieux
    que toi-même – et tu ignores toujours
    ce que sont l’absence, la poésie et l’or »…

    Ou je lis ces vers traduits en italien, du recueil Dalla vita degli oggetti :

    « Si smorzano le voci degli uccelli.
    La luna si mette in posa per la foto.
    Lucciano le umide guance delle vie.
    Il vento porta il profumo di campi verdi.
    Lontano, in alto, un piccolo aeroplano
    Gioca come un delfino ».

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    Sur quoi voici que je tombe, dans le recueil d’essais intitulé Dans une autre beauté , sur ces lignes achoppant à l’introuvable définition de la poésie :
    «Non, ce n’est pas ça, répétait obstinément un poète peu connu quand on lui présentait les multiples théories et définitions de la poésie. On lui demanda donc de bien vouloir donner son opinion personnelle. Il s’y refusa longtemps, jusqu’au jour où, cédant aux encouragements de certaine charmante dame, il évoqua en quelques mots le bonheur de quelques combinaisons linguistiques, la vie spirituelle et l’excitation des nerfs (le frisson). Il marqua un temps d’hésitation et ajouta : non, ce n’est pas ça ».

    Définissable, alors, la poésie ? Peut-être par approximations. Explicable ? Sûrement pas plus que ce qu’on éprouve au tréfonds du chagrin ou au pic de la joie, dans l’effusion amoureuse ou dans la mélancolie du temps qui passe, sûrement pas plus que le mystère lui-même ou ce que suggère ce mot en trahissant ce qu’il semble dire.

    Alors qu’en dire ? « Que la poésie est l'essentiel», affirmait Ramuz qui n’aura jamais composé qu’un mince recueil de poèmes - fine merveille au demeurant, que Le Petit village - alors que son ami Charles-Albert Cingria, dont je ne sache pas qu’il ait aligné trois vers dans son œuvre d’incomparable poète en prose, évoquait ainsi l’art de Pétrarque : «Quand Rossignol tombe, un ver le perce et mange son cœur. Mais tout ce qu’il a chanté s’est duréfié en verbe de cristal dans les étoiles; et c’est cela qui, quand un cri de la terre est trop déchirant, choit, en fine poussière, sur le visage épanoui de ceux qui aiment»…

    La poésie vue alors comme une cristallisation, pour dire l’essentiel en peu de mots, et le plus souvent avec d'autres vocables que ceux qui font poétique. Ce qui n’exclut pas, cela va sans dire, que Rossignol se prenne les ailes dans les barbelés de Birkenau, ni la poésie au bord de l’abîme de Paul Celan ou de Sylvia Plath.

    Est-ce dire que la poésie soit rare ? Assurément. Réservée à une élite ? Sans doute, mais pas du tout celle qu’on croit, car l'aristocratie de la sensibilité traverse les strates sociales et les races. Doit-elle être accessible à tous ? Pas forcément. Hermétique alors ? Le moins possible au premier regard, mais possiblement chiffrée, secrète et mystérieuse. Populaire ? Et pourquoi pas ? Des foules vibrantes ne sont jamais que des ensembles d’individus émus.

    Y aurait-il donc un noyau sensible commun à tous les poètes ? J’en suis, pour ma part, convaincu, et cela même fonde cette espèce d’internationale hypersensible comparable à la «société des êtres » dont parlait Baudelaire.

    (...)

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    En fils de bonne famille mal élevé, auquel l’exil a ajouté pas mal de morgue ressentimentale, Witold Gombrowicz, s’exprimant Contre la poésie, parle surtout de ce que n’est pas, précisément la poésie, et c’est en cela qu’il nous intéresse aujourd’hui où ce qu’on appelle la poésie, et printanière à outrance, relève de la même convention sociale qui faisait réagir l’écrivain en 1947, scandalisant alors tel cénacle littéraire de La Havane en exprimant sa détestation de ce qu’il appelait la «poésie pure», et non seulement son composé chimique mais le culte qui lui était rendu et les postures de ses officiants autant que celles de ses sectateurs, le cercle social confiné dans lequel la «poésie pure», que j’appelle pour ma part la poésie poétique, prospère et relance les mêmes ridicules à sept décennies d’intervalle.

    Non sans relever son adhésion personnelle au sentiment poétique «impur» qui peut se dégager des œuvres de Shakespeare, de Dostoïevski ou de Pascal – et je pourrais ajouter aujourd’hui les noms de Gombrowicz lui-même, de Tchekhov et de Proust, de Céline ou de Joyce, entre tant d’autres poètes avérés à la T.S. Eliot ou à la Whitman -, l’affreux-jojo décriait la notion même de pureté au sens à la fois verbal et moral, constatant que «personne ne mangerait une assiette de pur sucre » et que de cette seule assiette de «pure poésie» ne pouvait découler que l’écœurement et la fatigue par «excès de mots poétiques, excès de métaphores, excès de noblesse, excès d’épuration et de condensation» qui assimilent le vers à un extrait pharmaceutique.

    (...)

    Que Gombrowicz le malséant s’en prenne au vers régulier, qui ne lui en impose pas plus que le vers dit libre, ou qu’il se moque en passant d’un grave débat sur les assonances, dit assez que la «machine à coudre» de l’ancienne versification - dont le ronflement monotone a sans doute accablé des générations d’innocents vauriens et de petites pestes contraints de mémoriser des centaines de vers punitifs -, l’excède autant que peuvent nous agacer aujourd’hui les maniérismes ou les partis pris les plus divers, des épigones éthérés de Mallarmé aux rejetons de multiples «ismes», avant les zombies invertébrés de la galaxie numérique.

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    Le non moins persiflant Léautaud, que les artifices de la rhétorique horripilaient autant qu’il aurait honni le mépris actuel de toute règle syntaxique ou même orthographique, affirmait qu’il est bon, de temps à autre, de lire un livre «de carton», ne serait-ce que pour affiner son goût par défaut, comme il est bon de distinguer le kitsch de la qualité en matière d’arts plastiques; et le mérite particulier du brûlot de Gombrowicz tient autant à stigmatiser la médiocrité prétentieuse d’innombrables produits de «poésie pure» que de mettre en évidence le monde social des poètes, constituant un univers séparé du monde ordinaire par le fait même de sa pureté, avec des effet collatéraux relevant de la morne sociologie plus que de la gloire orphique : «La première conséquence de l’isolement social des poètes est que dans leur royaume tout est démesuré et que des créateurs médiocres atteignent des dimensions apocalyptiques», à cela s’ajoutant le fait, aujourd’hui persistant que « les poètes écrivent pour les poètes», qui se «couvrent mutuellement d’éloges et se rendent mutuellement hommage».

    Et là encore, deux ou trois CLICS sur Facebook nous feront assister à une débauche de salamalecs entre «sœurs» et «frères» en poésie numérique, pieusement escortés par leurs followers…

    (Extrait du sixième chapitre du libelle intitulé Nous sommes tous des zombies sympas, la partie en question portant le titre de Nous sommes tous des poètes numériques)

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    Witold Gombrowicz. Contre la poésie. Dans Les Cahiers de Tinbad, no7.
    Ou dans le recueil d'essais et autres entretiens paru récemment  sous le titre La Patience du papier. Christian Bourgois, 2019.

  • En attendant les zombies

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    Entretien de JLK avec Livia Mattei, à la Casa Rossa de Trieste, à propos d'un libelle à paraitre à la rentrée...

    6. Nous sommes tous des poètes numériques

    Livia Mattei : - Il me semble ressentir, dans ce chapitre où vous vous en prenez à la banalisation de la poésie, autant qu’à ses aspects guindés voire prétentieux, une implication très personnelle, voire affective, de votre part…

    JLK : - Je tiens en effet à ce chapitre plus qu’à tous les autres, qui achoppe au noyau de la littérature de tous les temps et de partout, d’abord à l’oral puis à l’écrit. Je me suis adonné sans conseil ni pression de quiconque, entre l’âge de 13 et de 15 ans environ, à l’exercice d’apprendre par cœur des milliers de vers dont j’empruntais le contenu à une vaste anthologie de la Guilde du livre trouvée dans la bibliothèque paternelle, avec une préférence marquée pour la poésie imprégnée de sentiments délicats de Verlaine et de Musset, tous deux musiciens de la langue s’il en fut, mais aussi de Baudelaire et avant lui du sommital Victor Hugo dont Audiberti affirme qu’après lui plus grand chose ne résiste, et des pièces brèves d’Apollinaire ou plus longues de Saint-John-Perse dont ce vers qui ne veut rien dire me reste en mémoire : « Les spasmes de l’éclair sont pour le ravissement des princes en Tauride…

    L.M.: - Vous écriviez-vous-même de la poésie ?

    JLK : - Non, du tout, ou alors plus tard, quand je me suis passionné pour l’œuvre de René Char, très riche elle aussi en beaux morceaux obscurs, sinon macaroniques voire incompréhensibles à la façon surréaliste, dont je retenais surtout la sensualité tellurique et les aphorismes tranchants ou lumineux, à quoi je m’essayais à mon tour. Entretemps j’avais oublié tout ce que j’avais appris par cœur, mais l’attention la plus vive à la matière et à la musicalité de la langue m’est restée, ressurgie quand j’ai découvert le lyrisme inouï d’un Charles-Albert Cingria, qui n’a pas pondu le moindre vers mais écrit et décrit le monde en poète inspiré, en rupture instinctive avec le « voulu poétique »…

    L.M. – Le Printemps de la Poésie, que vous attaquez immédiatement dans ce chapitre,relève selon vous du « voulu poétique » ?

    JLK. - C’est forcément du « voulu poétique » à partir du moment où l’institution plus ou moins étatique s’impose en subventionnant toute sorte d’actions visant à visibiliser du « voulu poétique » sur les murs de Paris ou dans les couloirs des piscines de province, et je brocarde immédiatement l’Université de Lausanne qui fait de son Printemps de la poésie une opération marketing avec cheffe de projet et flopée d’« events ».

    L.M. :-Vous êtes contre la popularisation de la poésie ?

    JLK : - Pas du tout, au contraire, mais le « voulu poétique » est le contraire de la poésie, tant au dévaloir quotidien des réseaux sociaux où le moindre coucher de soleil et le moindre état d’âme font ruisseler les sentiments sentimentaux de pacotille, qu’au pinacle de la prétention « poéticienne ». Il existe en effet, ma chère Livia, dans les universités en train de « réseauter » la poésie du monde entier, des unités, voire des pôles de « poéticiennes » et de « poéticiens » qui se prennent très au sérieux – et j’évoque la terrible gravité d’un de ces « poéticiens», du nom de Philippe Beck, ponte respecté de l’institution littéraire française au plus haut niveau et dont je détaille les perles du recueil intitulé Dans de la nature, d’une prétention pseudo-novatrice et d’une nullité musicale confinant au plus haut comique. D’un côté, vous avez donc le « voulu poétique » affligeant du tout-venant numérique, et de l’autre celui des élites se congratulant entre « frères » et « sœurs » de la congrégation poétique où, soit dit en passant, les faux modestes et les vrais teigneux s’affrontent plus fielleusement que dans aucune autre sphère du milieu littéraire.

    L.M. : - Mais là encore, carissimo, vous ne vous en tenez pas aux piques, puisque la vraie poésie vous tient à cœur…

    JLK : - Je ne sais pas plus que vous ce qu’est exactement la « vraie poésie », mais je sais distinguer, je crois, ce qui n’en est pas. Je cite, à ce propos, un extrait d’un essai d’Adam Zagajewski, poète polonais qui est de de ceux aujourd’hui qui me touchent le plus, et qui formule la même perplexité. Je cite aussi le pamphlet de Gombrowicz Contre la poésie , qui sait lui aussi ce qui n’est pas de la poésie mais dont je crains qu’il ne m’apprenne rien de bien intéressant sur la « vraie » poésie, au contraire d’un Mandelstam ou d’un Brodsky, d’un Yves Bonnefoy ou d’un Claudel qui sont à la fois poètes et penseurs de la poésie sans poser aux « poéticiens ».

    L.M. : La poésie est-elle traduisible ? Vous citez un poème de Zagajewski traduit en italien, puis un autre en français. Pensez-vous que l’un ou l’autre restituent vraiment la version polonaise ?

    JLK : - Probablement pas, mais ce que me disent ces poèmes traduits me touche plus que d’innombrables poèmes composés en vers libres ou réguliers français, et je lis le Canzoniere d’Umberto Saba, votre voisin triestin, dans sa jolie version manuscrite italienne avant de consulter la traduction française pour corriger ou compléter le texte dont j’ai goûté la musique sans percevoir mainte nuances et détails.

    L.M. - Que pensez-vous de l’appréciation d’un Michel Houellebecq, qui prétend que la poésie de Prévert est d’un « con ».

    JLK : - Je pense que c’est le jugement d’un occasionnel imbécile, lui-même très mauvais poète et jugeant Prévert sous l’aspect de son petit message anar plus que de son lyrisme réel. Houellebecq intronisé dans la collection Poésie de Gallimard, c’est de la pure foutaise, même si quelques-unes de ses strophes ont un certain charme déglingué à la Bukowski, ceci dit je trouve que les romans de l’amer Michel découlent bel et bien d’une certaine « poétique », qui n’a rien précisément de « voulu poétique »…

    L.M. - Voulez vous enfin, à l’heure du limoncello. Nous citer ce que vous tenez pour un beau poème.

    JLK. Mais bien volontiers, et je le cite d’ailleurs in extenso dans la foulée de mon libelle, que j’emprunte au très pur et nervalien poète romand Edmond-Henri Crisinel et qui s’intitule La Folle.

    « Elle a les cheveux blancs, très blancs. Elle est jolie
    Encore, dans sa robe aux chiffons de couleur.
    Elle emporte, en passant, des branches qu’elle oublie :
    Les jardins sont absents et morte est la douleur.
    Elle a des yeux d’enfant qui reflètent les jours,
    eaux transparente où passe et repasse une fuite.
    Sa sagesse est donnée avec des mots sans suite.
    Des mots divins qui vont mourir dans le vent lourd ».

  • En attendant les zombies

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    Entretien de JLK avec Livia Mattei, à la Casa Rossa de Trieste, à propos d'un libelle à paraitre à la rentrée...

    5. Nous sommes tous des délateurs éthiques

    Livia Mattei : - Après les faux rebelles et les faux artistes, vous vous en prenez aux moralistes à la petite semaine, et là ça semble vous faire plus mal, non è vero caro ?

    JLK : - On ne peut rien vous cacher, et c’est vrai que ce chapitre m’a donné pas mal de fil de fer barbelé à retordre vu que le sujet de la dénonciation est aujourd’hui aussi compliqué que délicat. Mais je le devais à Pierre-Guillaume de Roux, qui est devenu mon ami principal en un peu plus d’une année et qui a subi, à travers l’un de ses auteurs, un épisode de lynchage médiatico-littéraire d’une indescriptible violence…

    L.M. - Vous voulez parler de Richard Millet…

    JLK : - Précisément. Un auteur que je connaissais assez mal alors que j’ai dans ma bibliothèque plusieurs de ses livres, et qui m’avait un peu agacé avec ses prises de positions publiques sur la mort du roman et la nullité de la littérature française actuelle. J’avais cependant lu, avec un réel intérêt, son essai intitulé Langue fantôme, où il évoque le délabrement de la langue et du style, et son « éloge littéraire » d’Andres Breivik, malgré son titre évidemment choquant au lendemain de l’ignoble massacre d’Utoya, ne m’était pas apparu pour autant comme une défense du terroriste en question, mais je n’avais guère suivi « l’affaire Millet » que de loin, et voilà que Pierre-Guillaume me raconte en détail ce qu’il en a été et m’offre Ma vie parmi les ombres, admirable roman de chair et de terre qui me ramène à La Confession négative et me fait réviser mon jugement avec pas mal de bémols sur le côté parano et catastrophiste des essais de l’auteur, tel L’Opprobre…

    L.M.- Richard Millet n’occupe cependant qu’une partie de votre réflexion sur la délation, qui remonte pour vous en enfance…

    JLK. - J’en ai même fait une affaire personnelle, et c’est en quoi mon libelle est autre chose qu’un pamphlet, puisque j’y implique mon infime personne, évoquant la honte que j’ai éprouvée, à dix ans, dans une chambre d’hôpital partagée avec une vingtaine de jeunes lascars très bruyants, après que j’ai alerté la veilleuse de nuit pour qu’elle fasse taire ces emmerdants qui empêchaient de dormir le petit martyr que j’étais au lendemain de mon opération. J’avais dénoncé et plusieurs jours durant j’ai subi le juste mépris de mes compagnons, et le plus fort est que je leur ai donné raison; et le résultat est que j’en ai tiré depuis lors un onzième commandement personnel : tu ne cafteras point…

    L.M. : - Vous ne mettez pas pour autant en cause la dénonciation pour juste cause…

    JLK : - J’ai été un lecteur du Canard enchaîné depuis l’âge de 14 ans et ne renie rien des mes indignations, mais la délation est autre chose, et j’en donne des exemples précis…
    L.M : - Vous rappelez le sort subi par votre ami Dimitrijevic, dont vous ne partagiez pas pour autant la passion nationaliste…

    JLK : - Je me suis éloigné de Dimitri pendant quinze ans, mais jamais ne l’ai dénoncé dans mon journal, et ce sont des raisons humaines bien plus que politiques qui m’ont éloigné de lui. En revanche, j’ai trouvé infâme l’attitude de certains, à commencer par le littérateur Yves Laplace, dans un livre hideux, qui l’a accablé et a vilipendé L’Âge d’Homme en se la jouant justicier vertueux. Par ailleurs, il est très intéressant de voir, à ces moments-là, le délateur sortir du bois – on en apprend alors un peu plus sur l’abjection humaine.

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    L.M. - Vous citez aussi le cas étonnant du cinéaste Fernand Melgar traîné dans la boue par « la profession » alors qu’il dénonçait lui-même les dealers de rue à Lausanne…

    JLK : - On peut discuter de la façon un peu maladroite de Melgar de s’en prendre sur Facebook, avec des images non floutées, aux dealers illico assimilés à des victimes par les nouveaux bien pensants, mais j’ai trouvé répugnante la lettre collective le dénonçant. Or un autre procès, non moins ignoble, lui avait été intenté au festival de Locarno, quelques années plus tôt, par le président portugais du jury Paulo Branco - la vertu socialisante incarnée -, qui avait taxé son film "Vol spécial" d’ouvrage fasciste au motif qu’il ne dénonçait pas assez les petits fonctionnaire suisses chargés d’encadrer les requérants d’asile déboutés. Il va de soi que le film en question n’est en rien fasciste, mais Branco illustrait parfaitement les relents de stalinisme de sa génération… Tout ça fait mal quand on pense que Melgar est l’un de nos cinéastes qui documente la réalité de notre pays avec le plus d’attention et non sans sensibilité plutôt « de gauche »…

    L.M : - Vous abordez aussi, sans trop vous y attarder, à la vague de dénonciations découlant de l’abus sexuel, et là encore vous y allez d’anecdotes personnelles…

    JLK : - De fait, je me sens pas du tout à l’aise dans ce qui se veut un immense et salutaire débat, et je comprends tout à fait que nos filles abondent dans les sens des indignées pour les motifs qu’on sait ; j’évoque d’ailleurs en passant le classique épisode de l’adolescent mignon pris en auto-stop par un adulte barbu et couillu qui lui fait des propositions, puisque je l’ai vécu, ou cet épisode familial qui nous a forcés à traîner un abuseur caractérisé au procès où il a écopé de quatre ans de prison, mais je me méfie des grands mouvements de vertu collectifs, des gesticulations dans un sens ou l’autre, de l’utilisation opportuniste de ces nobles causes et de tout ce que camoufle ce vertueux combat en matière de ressentiment ou de vengeance. Je ne sais pas… J’ai lu il y a quelque temps Mon père, je vous pardonne, le témoignage de Daniel Pittet qui, enfant de chœur issu de famille défavorisée, s'est fait violer quatre ans durant par le curé Joël Allaz de si bonne réputation; et le fait est que Daniel Pittet a dénoncé et fait reconnaître d’autres crimes trop souvent enterrés par la sainte Eglise, et comment le lui reprocher ? Cependant je persiste à croire que la délation est autre chose, et la figure humaine du corbeau me reste odieuse, allez savoir pourquoi…

    L.M. - Ne comptez pas sur moi pour vous répondre, caro, et reprenons donc plutôt un verre de cet excellent Brunello di Montalcino…

  • En attendant les zombies

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    Entretien de JLK avec Livia Mattei, à la Casa Rossa de Trieste, à propos d'un libelle à paraitre à la rentrée...

    4. Nous sommes tous des caniches de Jeff Koons

    Livia Mattei : - Le quatrième chapitre de votre libelle, consacré à l’art dit contemporain, même s’il n’en représente qu’une partie, démarre à fond de train puisque vous y taxez Jeff Koons, le plus grand «vendeur» actuel en la matière, de charlatan…

    JLK : - Charlatan est bien le mot dans l’absolu que représente l’Art méritant une majuscule et une révérence point forcément pieuse mais non moins sincère, de Lascaux à Nicolas de Staël, mais vous aurez remarqué que je nuance le terme en présentant notre ami Jeff comme un manager capable et un spéculateur cynique aussi avisé que le bateleur actuel de la Maison-Blanche. En fait, plus que cet habile crétin milliardaire qui a su recycler à sa façon toutes les resucées pseudo-avant-gardistes de son époque, dans la lointaine filiation de Marcel Duchamp ou sur les traces plus récentes de Warhol & Co, ce sont ses laudateurs extraordinairement complaisants que je vise, galeristes en vue ou conservateurs, critiques ou historiens d’art, qui ne cessent de glorifier ses babioles de luxe, jusqu’à la dernière enchère du Balloon Dog vendu à plus de 55 millions de dollars. Je vise les pontes de Beaubourg ou de la Fondation Beyeler qui se foutent du public avec des hymnes d’une vacuité prétentieuse sans pareils, et toutes celles et tous ceux qui en rajoutent comme à propos d’un Damian Hirst et de pas mal d’autres stars momentanées du Marché de l’Art. Faites un tour dans les archives de la Toile et vous verrez que pour un Jean Clair, lucide et implacable connaisseur à qui on ne la fait pas, la majorité des commentateurs se couchent…

    L.M. - Votre premier coup de gueule date de 1992, à Lausanne. C’était encore du temps de notre délicieuse Cicciolina…

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    JLK : - C’était l’hiver, il faisait froid, nos amies les Brésiliennes ou les Roumaines se les gelaient sur les trottoirs de l’ancien quartier industriel du Flon, et c’est là, dans un ancien atelier de tanneur recyclé en loft de luxe, que j’ai découvert, au milieu de toute une société de snobards de nos régions, les fellations ravissantes et les sodomies reluisantes de Jeff et sa putain mauve, traitées en délicates teintes sulpiciennes, à 75.000 dollars la pipe et, parmi autres objets, tel caniche de bois polychrome ou telle truie à 150.000 dollars pièce TVA non comprise, sans oublier la verge en érection du Maître en matière polymère, à disposer chastement sur sa table de nuit

    L.M. - Vous étiez alors chroniqueur littéraire à 24 Heures, mais vous avez commis un édito d’humeur qui vous a presque valu un procès…

    JLK : - Comme je traitais la galerie de porcherie modèle et plaignais les péripatéticiennes de la rue voisine moins bien traitées, l’épouse de trader new yorkais qui tenait la boutique a failli me traîner en justice, mais un abondant courrier de lecteurs m’a valu d’y couper, alors même qu’un artiste branché de la place me taxait de censeur à la Goebbels. Mais ça n’est qu’un début anecdotique, avec la série porno de Made in Heaven, après laquelle Jeffie allait frapper beaucoup plus fort «à l’international»…

    L.M. – Ce qui me touche, c’est que vous parlez surtout, entre vos diatribes, de l’Art qui vous tient à coeur…

    JLK : Je ne suis pas un spécialiste ni un critique d’art, mais j’aime la peinture depuis l’âge de treize ou quatorze ans, quand j’ai découvert les coulures vert sombre ou les moires à multiples noirs des murs de Paris d’Utrillo, et un bon prof à lavallière m’a entraîné ensuite dans les jardins provençaux de Cézanne, les jardins marins de Gauguin et les jardins méditerranéens de Bonnard, et c’était parti pour rencontrer un jour Joseph Czapski et devenir l’ami de Thierry Vernet, très humbles et très admirables artistes partageant en outre une admiration presque sans bornes pour l’un des derniers représentants de la grand peinture occidentale en la personne de Nicolas de Staël. Donc au pamphlet s’oppose l’exercice amoureux…

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    L.M. - Comme vous rappelez le conformisme des pseudo-rebelles, dans le chapitre précédent de votre libelle, vous vous en prenez à ce qu’on pourrait un nouvel académisme à verni progressiste, consacré par des collectionneurs fortunés et répertorié comme dans une Bourse…

    JLK : - Jean Clair, dans cet essai salubre qui s’intitule L’Hiver de la culture, décrit assez exactement le processus qui a permis à un pseudo-artiste comme Jeff Koons - dont on peut rappeler qu’il a fait lui aussi ses débuts comme trader à Manhattan -, de développer ses sociétés de bricolage de luxe à l'échelle mondiale, citant ce bunker bâlois, nommé le Schaulager, où sont stockées les œuvres les plus intéressantes du point de vue de la spéculation, au gré des décideurs qui manipulent le Marché de l’Art à leur guise. En Suisse, nous avons en outre des ports-francs qui facilitent le transit de ces « produits structurés » en 3 D, si j’ose dire. Tout cela pour convenir, carissima Livia, que le prétendu progressisme de Jeff Koons, si proche du peuple n’est-ce pas, célébré par l’impayable Bernard Blistène, lors de la rétrospective Koons à Beaubourg relève de la pure foutaise…

    L.M. : Après Lausanne, Bilbao, Versailles, Beaubourg et Bâle, vous revenez en votre pays pour administrer une taloche posthume au très officiel influenceur local que fut Pierre Keller en terre vaudoise…

    JLK : Bah, c’est en effet le serpent qui se mord la queue, et je ne vais pas cracher sur le joli cercueil de Pierre Keller décoré par le plasticien millionnaire John Armleder, mais le fait est que, des pissotières de Los Angeles, constituant son premier sujet de photographe-plasticien, au culs de chevaux et autres étapes mineures dans le pseudo-conceptuel, avant sa vraie carrière de manager scolaire et de notable concélébré par tous les amateurs de vins et de beaux discours, ce Vaudois parfaitement aligné, jusque dans sa gay-attitude joviale, n’aura pas manqué de célébrer verbalement les idoles du Marché de l’Art que sont devenus un Jeff Koons ou un Damian Hirst, proclamant lui-même en tant que fondateur et directeur de l’ECAL (Ecole cantonale d’art de Lausanne) : « Avant de leur apprendre à devenir artistes, j’apprends à nos élèves à se vendre »…