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  • Ceux qui soliloquent

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    Celui qui parle pour ne rien dire de trop / Celle qui n’est entendue que de son Dieu et encore à voix basse / Ceux qui murmurent en écriture braille / Celui qui prend à témoin son cheval Muto / Celle qui vaticine dans la chambre d’écho / Ceux qui vous envoient des SMS posthumes / Celui qui trépigne d’impatience numérique / Celle qui s’accommode de l’indifférence masculine en se concentrant sur ses études de psychologie florale dont bénéficient ses 73 fans sur Facebook / Ceux qui positivent à mort / Celui qui médite par correspondance / Celle qui médit pour être moins seule / Ceux qui se rassemblent pour bénéficier du billet collectif / Celui qui a son Speaker’s Corner au fond de son jardin privatif / Celle qui rêve d’un soutif à effet push-up / Ceux qui visent le seyant optimal en adoptant la taile XXXL / Celui qui fait récuremment le rêve de la ville grise aux temples bas où les dieux vont à genoux / Celle qui fait commerce de pigeons voyeurs / Ceux qui ne sont plus guère que des acheteurs potentiels ciblés par les entreprises funétiques / Celui qui conçoit le monde actuel en tant que représentation  électronique et verbale à flux tendu / Celle qui refuse de se borner à un rôle de cible publicitaire / Ceux que ne fascinent point les crimes moyens à motifs explicables / Celui qui se met à table pour casser le morceau / Celle qui scie la jambe du tueur ligoté par sa cousine congolaise / Ceux qui s’en tiendront désormais à un discours monogame de type aryen / Celui dont la parole est qualifiée de veuve par la psy lacanienne aux bas violets / Celle qui rétablit la tradition du mental positif chez les cadres de l’Administration policière cantonale / Ceux qui maximisent le potentiel de réussite des nouveaux mariages virtuels inter-raciaux / Celui qui fait partie des rieurs enregistrés de l’émission à succès Top Bonne Humeur /  Celle qui envoie des messages encourageants sur Twitter en visant prioritairement les dirigeants des pays responsables / Ceux qui parlaient naguère tout seuls dans la grande ville et s’en trouvaient fort bien jusqu’à l’arrivée des brigades de normalisation psy à camisoles chimiques, etc.

    Image : Zdravko Mandic  

  • Un magicien de l'insécurité

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    Unknown.jpegÀ propos de L’Immortalité de Milan Kundera, en janvier 1990.
     
    Cette nouvelle année de lecture commence merveilleusement, avec un grand livre: le meilleur, à notre goût, de Milan Kundera. Poursuivant les fugueuse variation romanesque sur quelques interrogations majeures qui tissent son œuvre, de La Plaisanterie à L’Insoutenable légèreté de l’être, en passant par Le Livre du rire et de l’oubli, notamment, le romancier atteint ici le sommet de son art avec une liberté d’invention qui aère l’extrême densité de son propos.
    Équilibrant admirablement ses idées et les sentiments de ses personnages, avec le mélange d’humour et de mélancolie qui lui est propre, Kundera, en héritier des Lumières, traverse les apparences de notre fin de siècle. Hâtez-vous de le lire lentement !
    On entre dans ce roman comme dans une sorte de palais de reflets tout plein d’échos et de résonance. Il semble à la fois qu’on y patine et qu’on y vole, mais ce n’est pas un rêve. Même si l’on sait que c’est un roman, aussitôt on n’y croit, et quoi que suivant le romancier comme un « cicerone » à la Fellini ou comme Hitchcock vous balançant un clin d’œil entre deux séquences, on marche comme un gosse à qui un conteur la bâillerai belle…
    Cela étant, Kundera se situe à l’opposé du « roman d’évasion », comme on dit. Bien plutôt, c’est un roman d’invasion que L’immortalité, qui nous fait plonger au cœur du réel. Qui sommes-nous en vérité dans le labyrinthe truffé de faux-semblants de la vie contemporaine ? À quoi tenons-nous vraiment ? Qu’est-ce que l’amour vrai ? Que restera-t-il en vérité de nos vies ? Telles sont les interrogations qui nourrissent ces pages à la fois denses et captivantes, échappant à la futilité autant qu’à l’intellectualisme jargonnant.
    Le roman, Kundera l’a toujours pratiqué comme une méditation poétique sur la vie, où les idées sont confrontés à l’expérience humaine. À l’opposé des romanciers à thèse, c’est un maître de la pensée incarnée. À la lumière de ses mises en scène, le moindre geste pèse parfois plus lourd qu’une opinion, exprimant notre être profond, notre « thème » dominant.
     
    Liberté prise
    Cela commence au bord de la piscine d’un club de gymnastique parisien, où l’auteur ferre son premier personnage, comme ça, mine de rien, parce que cette dame, à tel moment, a eu un geste qui l’a ému. Et de lui donner un nom, Agnès, et de lui prêter une vie qu’il lui reprendra cruellement en fin de roman, non sans enrichir son œuvre de l’un de ses plus beaux personnages féminins.
    De son chapeau à destins, le romancier fera surgir ensuite Paul et Laura, époux légitime et sœur d’Agnès, puis le polichinelle médiatique dans Laura s’est entichée Racer et l’amant secret mon secret d’Agnès – un peintre raté surnommé Rubens –, enfin cet étrange personnage qui dialogue avec Kundera au coin de plusieurs chapitres, dont le nom d’venarius davel Marius et les menées de joyeux terroriste évoque un redresseur de torts philosophique à la Chesterton.
    Ajoutez à ces quelques personnages contemporains ceux de Goethe et de Hemingway, qui ont quelques bonnes conversations dans l’au-delà, la brave femme du grand poète allemand et Bettina Brentano son encombrante groupie, et vous aurez la distribution presque complète de cette vaste conversation polyphonique où l’on saute d’un siècle à l’autre avec la même souplesse qu’on change de sujet ou d’atmosphère.
    Jamais, du point de vue littéraire, Kundera n’avait atteint un tel bonheur formel, sa composition tenant de la fugue et du montage labyrinthique à la Escher, avec les ruptures les plus savantes et mille reprises toutes naturelles d’apparence.
     
    Désillusionniste
    Dans une société saturée d’image – où l’ « imagologie » a remplacé les idéologies, à en croire Kundera – et d’opinions prêtes-à-porter, l’individu déraciné vit de plus en plus dupe de son reflet et des conventions sociales, sous les bannières brandies de l’anticonformisme. Mais il y a les rebelles, aussi. Refusant de se payer de mots, Agnès, que sa sœur Laura prétend froide, quitte l’illusoire harmonie conjugale, à la recherche des chemins écartés qu’ellle parcourait jadis avec son père, le seul homme qu’elle est vraiment aimé.
    De la même façon, Goethe repousse les avances exaltées de Bettina, obsédée par la volonté d’entrer dans l’Histoire à ses côtés. On reprochera plus tard à Goethe sa pusillanimité face à l’ardente égérie, mais Kundera, pour sa part, démystifie le pur amour de Bettina qui n’aime pas tant le poète que son propre amour égocentrique. Ainsi l’Homo sentimentalis a-t-il substitué, dans l’Europe courant des troubadours aux romantiques, via Cervantès, l’amour sublime à la tendresse quotidienne incarnée. Isolde figure l’amour idéal, parce qu’inatteignable, tandis que la femme de Goethe, qu’il préférait à Bettina, passe pour « saucisse » aux yeux de la postérité ; et Kundera de prêter à Goethe des propos très sages sur l’immortalité littéraire avant de lui permettre de retourner dormir et « savourer la volupté du non-être total »…
    L’ultime beauté
    Une fois encore, cependant, Milan Kundera ne nous enseigne pas de leçon. Développant une réflexion en continu sur l’identité de l’homme, sur la perte du sens de la réalité qui affecte nos contemporains, sur la soumission de l’homme à la machine et aux stéréotypes collectifs, ou sur la part de hasard et de liberté qui nous est accordée, il multiplie les interrogations quitte a bousculer les préjugés de ses personnages, tout en leur montrant une égale amitié. Laura et Bettina, pour exaltéées qu’elle soient, nous touchent ainsi, comme nous touche Rubens l’amant désabusé qui a cru que vivre intensément suffirait à combler ses aspirations. Lorsque Paul, en outre, ânonne à la suite d’Aragon que « la femme est l’avenir de l’homme », sans y croire à vrai dire, Kundera se garde de toute moquerie convenue. Ce qui ne l’empêche pas de déplorer le manque d’humour de nos contemporains…
    « L’humour ne peut exister que là où les gens discernent encore la frontière entre ce qui est important et ce qui ne l’est pas, fait-il dire au professeur Avenarius. Cette frontière, nous la voyons courir dans L’immortalité comme un fil d’or. Quant à l’humour de Milan Kundera, il nous fait mieux accepter un désespoir métaphysique que nous ne partageons pas forcément, et que pondère également la dernière image du livre, où il est question de « l’ultime trace, à peine visible, de la beauté ».
    Milan Kundera, L’immortalité, traduit du tchèque par Eva Bloch et revu par l’auteur. Éditions Gallimard, collection Du monde entier, 412 pages.
     
    (Article paru le 15 janvier 1990 dans le quotidien 24 Heures)

  • Au tour du corps

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    Carnets du veilleur.
     
    1. Premiers signes, signaux et alertes, l’escalier vers un nouveau travail au bord du ciel...
    L’on peut en sourire ou grimacer d'humiliation: c’est pareil, c’est là, marque du Temps, gêne de sous le drap et courbatures d'avant l'aube, douleurs plus vives ensuite selon l'âge et les moments, et cela voudrait dire quelque chose - telle est la première évidence liée aux alertes initiales, cela râle au tréfonds, cela éructe et cela tousse, cela tend à déchirer le silence mais en deçà ou au-delà des mots et de tout langage articulé, bref le corps n’en peut plus de se taire et demande qu’on l’écoute, et déjà l’on pressent que ce sera tout un nouveau travail dès le premier obstacle du matin avec la montée vers le café et le travail hanté par l’obsession de tous les jours de trébucher dans le putain d'escalier dont les marches ne cessent, d’être ou de paraître plus hautes - mais la seule pensée du ciel s'accorde sereinement au silence du corps...
    2. Ce que cela demande et ce que cela raconte...
     
    Le premier travail relèvera d'un inventaire : telle est ma conviction remontant très loin selon l’expérience de ma mémoire qui date l'épisode à ma première opération d’enfant, l'année de la mort de Staline - l'enfant confronté à sa première chambre d’hôpital ou reposent et s'agitent une vingtaine de garçons en chemises indiscrètes (on voit les culs quand ils se lèvent), ensuite l'odeur de l’hôpital sera toujours la même mais la vision des grands blessés du pavillon de traumatologie de l’hôpital cantonal, à la fin des années 60, me restera comme l’image ineffaçable du silence assourdissant des corps des autres soumis à la torture - et toujours et encore la douleur des autres me fera souffrir plus que la mienne à jamais compensée par la présence, au bord du ciel, d'un livre à portée de main - Montesquieu (1684-1735) , l’entendait d’ailleurs ainsi...
     
    Peinture: Robert Indermaur.

  • Carnets du veilleur

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    (Aux éveillé(e)s et aux bienveillant(e)s)
     
    À La Désirade, ce 31 juillet 2026. - Le choc émotionnel lié à un film vu hier soir - intitulé Un 22 juillet et consacré au massacre d'une septantaine de jeunes Norvégiens, en 2011, par le néofasciste Anders Breivik - et la répercussion de celui-ci, dans un rêve extrêmement détaillé traitant de la réparation de ce qui ne va pas dans le monde à l' exclusion de toute violence révolutionnaire ou terroriste -, sont à l’origine de ma décision de ce matin – pas un nuage sur le lac et les montagnes d’en face sont juste voilées par une brume estivale – de tenir une nouvelle série de journaliers où je développerai mes idées épurées de toute idéologie, au fil de mes lectures et de mes rencontres - un nouveau carnet qui portera le titre de Carnets du veilleur...
     
     
    À la Désirade, ce 1er août 2026. - J’ouvre, ici, et maintenant, ce nouveau carnet que j’ai imaginé d’un veilleur d’aujourd’hui, dédié aux éveillé(e)s et aux bienveillant(e)s, tels étant les camarades de mon parti excluant l’esprit partisan, dont les figures tutélaires seraient un Charles-Albert Cingria et un Anton Pavlovich Tchekhov, le psalmiste et le frère humain...
    Ces notes d’ailleurs seront ce que mes notes ont toujours été depuis la fin des années 60, en ma première vingtaine, à savoir les notes d'un éveillé porté à la bienveillance, en dépit de son âge soumis à la confusion des sentiments - le premier des grands éveillés en lequel j’ai reconnu un maître à sentir autant qu’ à penser, étant Albert Camus dont à 16 ans j’ai mémorisé la formidable prose lyrique du Vent à Djemila - sa récitation publique m'ayant valu un prix de l’orateur en 1963.
    Le mufle chauve. - La répulsion quasi épidémique que m'inspire, non pas l’écrivain, mais le personnage de Gabriel Matzneff ou plus précisément sa personne, n’est pas tant liée à son état de pédophile – il préfère se qualifier de philopède, croyant que cela fait plus chic – mais à sa muflerie de ponte des lettres au-dessus de toute critique et à son crâne excessivement chauve jusqu’à l’obscénité du lombric bipède qu'aucun bonnet de coton ne suffit à occulter...
    Or la réapparition, ce soir sur YouTube, dudit mufle chauve assis à la table des invités de Bernard Pivot, à l’enseigne d’Apostrophes dont une brave séquence de l’édition se trouve insérée au fil du long entretien avec Alain Bauer consacré à l’affaire Epstein, m’a fait prendre conscience du fait que mon rejet de Matzneff relève d’une seule question de goût - comme lui-même affirme que violer des enfants khmères ou thaïlandais de 10 ou 12 ans n’est en somme qu’une question de goût, et partagé par ceux-là à ce qu’il prétend outrageusement.
    Mais peut-on s’en prendre à un homme de goût qui a signé d’aussi bons livres - je le reconnais pour le avoir parfois appréciés avant la plongée dans la médiocrité satisfaite des carnets du pédolâtre - que Nous n’irons plus au Luxembourg, Ivre du vin perdu, ou L’archange aux pieds fourchus, entre pas mal d'autres ? À cette question, d'innombrables téléspectateurs ont répondu en mitraillant Denise Bombardier, l’accusatrice de Matzneff sur le plateau d’Apostrophes, la taxant de mal baisée ou de nullité provinciale, avec le renfort de diverses éminences parisiennes tels un Beigbeder ou une Josyane Savigneau se la jouant beaux esprits à la coule.
     
    Juger Gabriel Matzneff pour sa philopédie n'est pas du tout mon truc, pas plus que juger Montherlant ou Klaus Mann, Oscar Wilde ou le Charlus de Proust s'en prenant à un môme de moins de dix ans (on se rappelle la confidence outrée de Jupien), mais que Monsieur l'Auteur se disculpe au titre d'Auteur, précisément, en accablant ses semblables pédophiles de mépris - à eux la police, à lui l'absolution - m'est aussi insupportable que d'entrevoir sa calvitie et de constater une fois de plus sa muflerie policée, et dans la foulée me revient la tentative d'un Richard Millet de faire passer Anders Breivik pour un artiste tant son crime relevait des beaux-arts à la Thomas de Quincey - ah l'imbécillité crasse des écrivains , parfois, jusqu'aux plus stylés...
     
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