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À l'usine à soins

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(Le Temps accordé, lectures du monde 2022)
 
Ce jeudi 3 novembre, à l’hôpital régional de la Riviera Dolce, 5 heures du matin. - Ici l’on gère, sont les premiers mots qui me viennent dans la grande cellule aux parois blanches immaculées et sans le moindre ornement, avec lesquelles contraste le noir de la baie vitrée donnant sur la nuit, que j’occupe au deuxième niveau de l’immense établissement hospitalier ou j’ai été transporté l’autre soir en urgence, et dans la foulée me viennent ces autres mots : ici l’on gèle.
Je précise que ce n’est pas une critique mais un constat relevant de la parfaite technique de surface régnant en ce lieu: ici l’on gère, l’on gèle et l’on s’abstient de critiquer.
Ici tout est fait pour gérer la douleur, et ça commence par une première évaluation : vous nous rappelez votre date de naissance et vous évaluez votre douleur sur une échelle de 1 à 10, ensuite de quoi c’est nous qui gérons. Vous êtes le patient et vous allez gérer ça, donc patience.
La dernière fois que je me suis pointé aux urgences de l’usine à soins, en septembre dernier, j’ai été traité dès mon arrivée selon le protocole, j’ai lâché ma date de naissance et les détails afférents (1947 , le 14 juin, même jour que Donald Trump et Che Guevara) à la préposée top compétente, sur quoi je suis devenu patient, une heure après j’avais été soumis à divers examens et sept heures plus tard un médecin pressé m’expliquait que j’avais bien géré l’alerte mais que celle-ci était sans conséquences au vu des analyses qui prennent toujours un putain de temps (il avait usé d’une formule plus appropriée) avant de m’indiquer la sortie - et j’avais géré mon départ en me les gelant à cette heure de la nuit, traversant l’immense labyrinthe de l’usine à soins absolument désert et silencieux comme dans Kafka que je te dis pas...
Mais cette fois c’était plus sérieux : carrément l’infarctus, a-t-il été diagnostiqué par coronographie, dix-huit heures après mon admission aux urgences où j’avais réitéré mon gag Trump /Guevara, hélas c’est l’âge et faut gérer.
C’est le frère de Lady L., cet affreux gauchiste ne voyant jamais que la moitié vide du verre, et me reprochant donc de ne voir toujours que la moitié pleine, qui a trouvé cette formule limite critique de l’usine à soins - le même frangin qui n’a pas eu le temps de gérer ses adieux, tombant seul d’une masse devant son lavabo, il y a vingt mois de ça, nous laissant dans une tristesse ingérable avant, trois mois plus tard, le diagnostic affreux signant la mort annoncée de ma bonne amie...
A présent on approche des six heures en ce lendemain du jour des morts, une infirmière jolie comme un cœur vient de me piquer le doigt pour un TP qui correspond à mon retour aux anticoagulants, je lui ai souhaité douce nuit vu qu’elle avait fini son service, son gentil sourire m’a fait du bien au protocole et ne comptez plus sur moi pour déplorer la moitié du verre vide qui faisait râler Lady L. autant que son frère, l’usine à soins dépersonnalisée et sans trace de bibliothèque ou de piano (une putain de télé débile dans chaque chambre mais même pas un pianola!), la tortore limite caserne, la déco grave, mais c’est là qu’ils et elles ont géré ta survie, mon ange, avant qu’à ton tour t’ailles te les geler de l’autre côté...

Commentaires

  • Terrible ce que je découvre en vous lisant. Le frère de Lady L. Je n'ai pas de mots pour tant de malheur. Cher, cher JLK.

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