
« Peut-on accéder jamais à la plénitude de l'art sans suivre jamais le sentier étroit de l'humilité absolue, de la vénération du monde capté par l'œil, dans ce travail où s'avèrent possibles le contrôle objectivable de l'exactitude de l'œil et de celle de la main» (Joseph Czapski)
Ce vendredi 29 avril. – Surprise de ce matin : que le fils de Dimitri, Alexandre Dimitrijevic, dit Taki, me demande, via Facebook, de lire un texte de sa composition consacré à son père. Or le texte qu’il m’a envoyé, évoquant son père en « héros », est à la fois touchant et intéressant, sensible mais sans pathos, et je lui ai assez longuement répondu comme il l’attendait peut-être – ou peut-être pas, vu ce que je lui ai dit en toute sincérité : « Cher Taki, Merci de m’avoir fait lire ton texte. Il sonne vrai. Ton père l’apprécierait pour ton souci de dire ce que tu ressens sans fioritures. Tu as compris qu’on peut dire plus de choses par le récit et la « fiction » que par la narration autobiographique directe – ce qui n’est pas toujours vrai d’ailleurs : ton père a publié le Journal d’Amiel qui est une sorte de roman, et c’est le premier écrivain dont il s’est enquis en arrivant en Suisse romande. Mais bref : ce que tu écris vaut autant par l’aveu indirect que parce que tu exprimes au tréfonds, à la fois clair et embrouillé.
Ton père essayait d’écrire des poèmes. Il m’a demandé d’en traduire puis on a passé à autre chose, dont il reste Personne déplacée. J’ai rédigé ce livre de A à Z sur la base de 25 cassettes enregistrées, mais on entend je croix la voix vraie de ton père là-dedans, comme on entend ta voix sous tes mots. J’aurais beaucoup de choses à dire de ton texte, mais tu as beaucoup de choses à écrire à partir de ce noyau. Ce que je retiens pour le moment est le mot arnaque, le mot destructeur et le mot constructeur. Et j’apprécie grandement ta réserve par rapport à toute critique, même si je sais que tu n’en penses pas moins. Tout ça forme encore un magma d’ombre et de lumière, parce que ton père était un tel magma. JMO en a fait un héros romantique, et tu écris aussi le mot héros. Pour ma part je vois le vrai Dimitri en Gitan sur les routes autant qu’en vieillard de quarante ans perclus de rhumatismes, célébrant la pantoufle et les écrits intimistes de Rozanov. Le véritable héros est une bibliothèque.
Quant au vrai Dimitri, c’est une bibliothèque à reconstruire en nous, sans nous en laisser conter par le despote paternel. Celui-ci était en effet, aussi, un petit garçon teigneux devant sa mère et un ado admiratif devant son père. J’ai passé des heures avec celui-ci, le premier à me parler des malheurs de la Serbie. Passer vingt ans avec Dimitri sans entendre parler une seule fois de nationalisme, et le voir soudain prendre flamme pour la Serbie, ç’est ce que je pourrais te raconter longuement, et comment la politique, que le père de Dimitri méprisait, a tout gâché, ou plutôt le nouveau désordre du monde. Constructeur, oui, mais aussi destructeur. J’ai connu les deux, beaucoup aimé le premier et fait beaucoup de choses avec lui, et ensuite pas mal détesté sa face d’ombre qui me rappelait par trop la mienne. Bref, je ne t’en écris pas plus aujourd’hui. Tu voulais l’avis d’un spécialiste, or je n’aime pas les spécialistes. J’ai commencé de te répondre de manière un peu brute, à l’image de ton texte. Si tu veux poursuivre le dialogue, à toi de jouer. Je te souhaite un beau dimanche. Amicalement. Jls »
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Le corps fléchit mais ne rompt point. Difficulté de souffle (à la montée) et d’équilibre (oreille interne et cristaux) sur le plat des rues, douleurs jambaires et articulaires (aux genoux et aux chevilles), et le transit est moins contrôlable que naguère, mais on fait avec, selon l’expression consacrée, comme on fait avec la libido quasiment à zéro, fantasmes non compris…
Ce mardi 3 mai. – J’ai rêvé cette nuit que je renonçais à sauver la Belgique, et je m’en suis trouvé bien : plus léger et plus libre.
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Ma liste du jour est consacrée à Ceux qui ne disent pas tout, dont je serai de plus en plus. Ou plus exactement, je vais dire de plus en plus non sans filtrer la publication de mes écrits, question à la fois de prudence et d’efficacité.
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Ce propos réaliste de Lichtenberg : « Un livre est un miroir ; quand c’est un macaque qui s’y mire, il ne réfléchit pas le visage d’un apôtre ».
Ce mercredi 4 mai. – Tôt réveillé ce matin. Je me réjouis d’accueillir Stéphanie Cudré-Mauroux qui vient inspecter mon fonds personnel en vue de sa (possible) acquisition par les Archives littéraires de la Bibliothèque nationale. La dame m’est plutôt sympathique, et le fait qu’elle se déplace est de bon augure. Cela marque aussi, pour moi, une façon de tournant symbolique : mon entrée éventuelle dans les bons papiers de la Confédération…
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J’ai lu ce matin le long plaidoyer pro domo du journaliste belge indépendant Michel Collon, à propos de la théorie du complot et des accusations de « conspirationisme » qui lui sont faites, tout à fait injustes à mon avis. Or il explique bien à quoi sert cette nouvelle arme idéologique de la « théorie du complot », qu’on sort aujourd’hui pour discréditer toute forme de critique politiquement « inappropriée ». Dès qu’on attaque, aujourd’hui, les menées des States et d’Israël, ou la politique extérieure de la France, le poisson est noyé par l’invocation de la « théorie du complot »…
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Cet après-midi une belle dame au visage doux, aux yeux très bleus et à la pimpante robe à fleurs, qui dirige à Berne une division des Archives littéraires suisses, parcourait d'un œil expert les centaines de carnets aquarellés et le monceau de lettres (identifiant illico la graphie de son ami Jacques Réda ou celle de Philippe Jaccottet) accumulés depuis une cinquantaine d'années et que j'aimerais déposer dans ce haut-lieu de mémoire mille fois plus signifiant que nos temples bancaires - mille murmures s'y faisant encore entendre dans les feuillages imprimés, où la voix un peu nasale de Blaise Cendrars croise le barrissement alémanique de l'immense Fritz Dürrenmatt (à l'origine de ces archives), entre tant d'autres de Jacques Chessex à Patricia Highsmith, ou plus récemment Étienne Barilier ou Roland Jaccard nos compères toujours vivants...
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Si la Suisse est d'Europe et du monde, c'est par ses écrivains (au sens élargi des poètes et des penseurs, des pédagogues et des théologiens, des historiens et des érudits tutti frutti), et nous devons revenir sans cesse à cette maison Suisse (dégagée cela va sans dire de tout chauvinisme suissaud) en attendant que l'Europe entre dans notre confédération d'esprit et d'art plus ou moins brut...
Ce qu'attendant je découvre avec reconnaissance la 33e livraison de la revue Quarto consacrée aux accointances helvétiques de Pierre Jean Jouve et préfacée en quatre langues par Stéphanie Cudré-Mauroux.
Or je me rappelle volontiers quela Suisse de Jouve culmine dans un étincelant petit roman de structure cinématographique et soubassements de psycho-analyse, restituant ce qu'on pourrait dire l'âme romande en sa double source artiste et puritaine, intitulé Le monde désert et fortement marqué par le passage du poète dans la Genève calviniste et sur les hauts du val d'Anniviers, à cela s’ajoutant la Russie et la France de deux de ses protagonistes.
Et demain, toujours avec ce Jouve « suisse », nous retrouverons le Soglio de Rilke et de Daniel Schmid sur son promontoire du val Bregaglia, en relisant Dans les années profondes...
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Mes deux « soleils » littéraires de jeunesse : soleil d’or byzantin de Charles-Albert et soleil de feu de sang de guerre des sexes de Witkacy. Cette antinomie est à mes yeux fondatrices et correspond évidemment à ma dualité personnelle: c’est l’explosion du TOUT DIRE contre l’épure de la sublimation.
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Je regarde les huit épisodes de la nouvelle série française Marseille, qui me semble intéressante par son ratage même. C’est en effet le comble du pillage tous azimuts à grand renfort de copiés/collés de plans et de séquences « empruntés » à House of cards, West wing ou Borgen, sur un canevas en revanche bien français par son manichéisme sommaire, et avec un dialogue artificiel que le talent des comédiens (Gérard Depardieu et Benoît Magimel en tête) ne parvient pas à compenser. Bref je comprends mieux pourquoi j’ai si peu de goût pour les séries télévisées françaises, où le moralisme binaire et l’emphase de l’interprétation, le manque total d’imagination et la prétention de faire aussi bien que les Américains va de pair avec la pauvreté de l’écriture, jusques et y compris celle des dialogues qui ont parfois été le fort des Français.
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L’idée m’est venue ce matin, en écho à ma lecture du Platonov de Tchékhov, de composer un dialogue théâtral dont le décor serait une chambre d’hôpital, et qui se développerait en trois temps. Le premier temps serait celui de l’échange entre une vieil homme irascible et son voisin de lit, de quarante ans son cadet. Le vieux cracherait sur la vie en maudissant sa naissance, et le jeune homme plaiderait au contraire pour les beautés de l’existence. Dans le deuxième temps, durant lequel le jeune homme resterait muet, on entendrait le vieux, éveillé en pleine nuit, « dialoguer » avec le patron du service de chirurgie, qui lui expliquerait qu’il serait nécessaire de l’amputer le lendemain, etc. Ce monologue à plusieurs voix exprimerait la solitude désespérée du vieux. Dans le troisième temps on retrouverait le jeune homme du premier temps en sexagénaire, à côté d’un jeune homme en phase terminale de cancer, etc.
L’idée de cette pièce m’est venue, aussi, au ressouvenir d’une scène vécue en je ne sais plus quelle année, quand j’ai partagé la chambre d’hôpital d’un vieux râleur dans la soixantaine finissante, fou de détresse enragée à l’idée qu’on doive l’amputer de sa jambe atteinte par la gangrène, et qui ne réapparut jamais à mes côtés…
Ce mardi 10 mai. – J’ai accompagné Lady L., ce matin, à la gare de Montreux, d’où elle est partie pour Genève Aéroport dont elle s’envolera vers 10 heures pour Londres et, après une assez longue attente, pour San Diego. Ce genre d’adieux est toujours marqué par une pointe d’angoisse, mais les statistiques sont là pour nous rassurer même si je ne serai soulagé de toute inquiétude que demain matin.
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À relire L’Inassouvissement, je me dis que ses phrases extraordinairement enchevêtrées relèvent plus de la « peinture » à la masse que de l’écriture ordinaire, ou de la cacophonie mimétique. Maître Jacques, assez peu intelligent en ces matières-là (et surtout monté contre L’Âge d’Homme et notre défense passionnée de Witkacy), appelait celui-ci Choucroutiewicz. Cependant la matière métaphysique et visionnaire, en termes de société et de futur politique européen, est bel et bien là, incomparable et irremplaçable. Simplement, c’est à prendre ou à laisser, comme on dit.
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À la radio romande, le guide de montagne et « penseur rebelle » Jean Troillet y va de ses coups de gueule d’écolo mondial. Tout le monde devient philosophe à partir d’une certaine notoriété, à ce qu’il semble, mais pour ma part j’en ai assez de ces « sages » médiatiques répétant les mêmes lieux communs.
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La littérature, en somme, m’aura tenu ensemble, selon l’expression de Ramuz. Et quand je dis littérature, c’est dans un sens peu académique, au plus courant des jours enrichis par les livres, les mots (le goût et la saveur des mots) et la recherche d’un sens à tout ça.
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Les premiers récits de Tchékhov, signés Tchekhonte et remontant à sa vingtaine, dénotent un sens du comique et une vitalité gouailleuse qui tranchent, pour le moins, avec l’image plus grave et mélancolique qu’on se fait ordinairement d’Anton Pavlovitch, même si la touche noire du tragique y est déjà perceptible de loin en loin.
Sur quoi je relis La dame au petit chien, pour me dire que c’est tout de même autre que les farces du début : qu’on accède ici à la pure poésie de la vie.
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Le type qui s’est beaucoup arrêté, dans ses écrits, sur le fait d’« aller à l’écriture », comme s’il s’agissait de la préparation d’une véritable exploration, plus intéressante par ses préliminaires que par sa réalisation, et comme si l’hésitation, le doute, la remise en question du fait même d’écrire comptaient plus que le simple fait de « s’y mettre » une bonne fois. Or ce qu’on aura observé dans la foulée, c’est la véritable passion avec laquelle les profs de littérature qui sont tentés par quelque « campagne d’écriture », et les critiques littéraires convaincus que le peu est préférable à l’excès, se seront attachés à l’écrivain détaillant les multiples composantes de son effort difficultueux d’aller à l’écriture, etc.
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Je n’en finis pas, en continuant de lire l’intégrale d’À la recherche du temps perdu, de me demander pourquoi je m’intéresse à tant d’interminables digressions, plus emberlificotées les uns que les autres, relative à la « maladie d’amour » d’un agent de change frotté d’esthétisme et qui a ses entrées au Jockey-Club, alors que j’ai été si peu jaloux dans ma vie sentimentale et qu’il faudrait me payer pour passer la moindre soirée au milieu des plâtres et des emplâtres du Cercle littéraire lausannois ou du Rotary ? Pourquoi Joseph Czapski, dans le chaos de la guerre, a-t-il cru bon de parler de la duchesse de Guermantes et des jeunes filles en fleurs à ses camarades prisonniers du camp soviétique de Griazowietz, et pourquoi Sam Beckett, Pietro Citati, Walter Benjamin et tant d’autres, jusqu’à Cees Nooteboom qui voit en Proust le plus grand écrivain du XXe siècle, se sont-ils immergés dans cet océan verbal en dépit des railleries facile, voire imbéciles, d’un Louis-Ferdinand Céline, oui pourquoi ?
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Ils voyagent mais ne voient rien. Ils lisent tout ce qu’il faut lire pour être dans le trend, mais sans rien retenir de ce qu’ils ont lu. Ils lisent pour s’évader de leur morne vie alors que la littérature ne sera jamais qu’invasion et retour à la vraie réalité dont ils ne perçoivent à vrai dire rien, faute d’amour.
Ce samedi 21 mai. – Divers messages « divins » m’arrivent ce matin à fleur d’éveil. Sur la présence de Dieu ressentie depuis toujours comme une évidence sans la moindre idée de ce qu’elle est au juste. Sur ma confiance aveugle « en général » et la façon dont les autres en abusent « en particulier ». Sur les lumières du délire. Sur la contraction, dans le mot ICI, de tous les partout et de l’éternel toujours. Sur la maladresse en matière sexuelle et sur les images flatteuses qui surabondent. Sur la visite matinale du Seigneur aux malades. Sur la percée des tunnels. Sur la stupidité des hommes sûrs d’eux, etc.
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Comme Nanni Moretti et Wim Wenders, Godard ou Fassbinder, Woody Allen est de ces auteurs de cinéma chers à notre génération, qui nous ont accompagnés en quelque sorte. Pas tout à fait à la hauteur des plus grands, tels Bergman ou Fellini, ils n’en ont pas moins reflété l’époque en chroniqueurs mêlant souvent autobiographie et fiction ; et l’on retrouve ce mélange dans Cafe Society qui fait à la fois clin d’oeil à la carrière du réalisateur et figure d’anthologie des standards hollywoodiens, avecironie et tendresse.
Ce mardi 24 mai. – En passant à la Librairie de Morges, où j’ai acheté pour 250 francs de nouveaux livres, dont quatre ouvrages de Cees Nooteboom, je dis à La Maréchale (très occupée avant de m’accorder sept minutes de son temps précieux) qu’elle a le plus beau choix de littérature tous azimuts de Suisse romande, constituant une sorte de bibliothèque idéale « personnelle » où je retrouve pas mal de nos goûts communs. Elle est pleinement d’accord avec moi, en outre, pour décerner à l’Atlas d’un homme inquiet de Christoph Ransmayr (qu’elle a eu de la peine à vendre, au demeurant) le titre de meilleur livre de l’année 2015.
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Rêve de l’affreux type. Je le croise en remontant à La Désirade. Je lui demande ce qu’il fait là. Il me dit qu’il est venu aux nouvelles, vérifier qu’il est seul sur la liste des acheteurs avec les Joly. Comme je lui objecte qu’il n’y a aucun risque que nous partions, il a un petit rire entendu avant de me laisser entendre qu’il est courant de nos difficultés de ces derniers temps. Je le défie de me le prouver, aussi lance-t-il d’un air d’en savoir long : hé hé. Or l’idée qu’il ait pu enquêter sur nous me met hors de moi et le chasse non sans lui lancer : vous savez ce que je ferai si vous achetez la maison. Et comme il me demande quoi je lui dis tout à trac : devinez !
Ce mercredi 25 mai. – Ma journée a été marqué, entre dix heures du matin et six heures du soir, par une grande virée à travers la campagne vaudoise, jusqu’à Yverdon où j’ai failli louper mon rendez-vous avec Janine Massard (je la cherchais du côté de Grandson…), un frichti moyen à la pizzeria Da Peppone et une balade au bord du lac où elle m’a raconté ses tribulations avec notre chère Asa Lanova, sa voisine tyrannique pendant quelques années.
Ensuite nous avons fait un petit tour du quartier industriel où elle tenait à me montrer une maison close entourée de trois églises tenues respectivement par les mormons, les évangélistes et je ne sais quelle autre secte. Quant à la maison de passe, c’est un assez vilain bâtiment locatif rouge pâle et non moins sale de quatre étages, dont tous les stores sont baissés pour ménager une nuit permanente aux amours tarifées ; mais les fenêtres restant ouvertes j’ai toute de même entendu quelques soupirs, bribes de chuchotements et autres râles significatifs. M’approchant ensuite de l’entrée, j’ai noté le nom de LUCIA sur l’une des portes du premier palier, ladite porte étant en outre couverte de photos propres à affrioler le visiteur. Dans la foulée, j’ai adressé une brève prière à sainte Lucie afin qu’elle protège la locataire du studio, et ma bonne amie qui en partage le prénom lumineux. Hélas, Janine se tenant à distance et s’impatientant visiblement, je n’ai pu pousser ma petite exploration plus avant.
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Au fil de notre conversation, Janine m’a raconté que, feuilletant des écrits personnels de sa mère après la mort de celle-ci, elle y a trouvé cette observation notée au lendemain de la mort de sa fille: punition d’une mère mécréante. Or la romancière de Gens du lac aura dû subir, au long de sa vie, bien d’autres mômeries familiales du même acabit, typiques à mes yeux d’une certaine méchanceté marquée du sceau de la « religion ».
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Je commence à lire Le chant de l’être et du paraître de Cees Nooteboom, dont je relève ceci : «Le spectacle d’un écrivain seul dans son bureau a quelque chose d’indiciblement triste. Tôt ou tard dans la vie d’un écrivain vient ce moment où il doute de ce qu’il fait. Le contraire serait peut-être surprenant. Plus un individu avance en âge, plus la réalité devient envahissante et en même temps moins elle l’intéresse – il y en a tant. Faut-il encore y ajouter quelque chose ? »
Or notant cette citation, je m’aperçois de cela que je pense aussi, parfois, qu’écrire est décidément vain, avant que ce constat ne provoque, à tout coup, la réaction contraire, non par idéalisme aveugle mais au contraire par amour de la réalité…
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J’entends à la radio cette citation (approximative) de Romain Gary, selon lequel le patriotisme correspondrait à l’amour des siens, alors que le nationalisme se fonderait sur la haine des autres.
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En lisant le Journal de Pierre Bergounioux, auteur très estimable qu’il me semble cependant exagéré de citer comme l’un des écrivains français les plus éminents de l’époque, je me dis que s’observer soi-même ainsi jour après jour comme sous une loupe, et se soucier autant du moindre accroc de sa petite santé, relève d’une posture d’homme de lettres un peu dérisoire à la longue. Mais le diariste lit beaucoup et en parle, et cela du moins relance mon intérêt. Je n’en dirai pas autant d’un Renaud Camus, dont la cuistrerie satisfaite du Journal m’insupporte absolument.
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Je pense de plus en plus à mes « frères humains » comme à autant de pauvres imbéciles, au nombre desquels je me compte évidemment. Ensuite seulement on peut « faire dans le détail » et distinguer, notamment, les bienveillants des malfaisants.
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Mon amie Marie-Laure B*** me demandait, l’autre jour, ce que je trouve dans Proust, qui lui semble une énorme chose vaguement fastidieuse et lui restant à tout le moins opaque. Or je n’ai sur lui répondre que cela : que dans la Recherche du temps perdu je trouve toute l’humanité, et plus encore : toute la poésie du monde.
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La (re) lecture de Révérence à la vie, de ce cher Théodore Monod, me requinque une fois de plus. Quel bel exemple d’humanité ! Quel homme droit et pur ! Quel admirable emmerdeur sur le chemin des cyniques et des puissants !
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Aux alentours de la centième page du premier livre de la Recherche, il est question des menées « familiales » de Françoise, la vieille servante des parents de Marcel, qui, telle la fourmi fouisseuse, prépare jalousement l’héritage de sa progéniture en s’efforçant d’écarter les autres domestiques de son aire - vieille rigueur rusée de l’âpre paysannerie. Et non moins frappante : l’apparition du cul de Legrandin aux dehors de croupe féminine dont on se dit qu’il « promet »…
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La poésie de Cees Nooteboom, que je découvre dans le recueil du Visage de l’oeil, suscite en moi des échos multiples et profonds, semblables à ceux que j’ai éprouvés à la lecture des poèmes d’Adam Zagajewski, et je ne m’étonne donc pas de trouver, dans les notes de cette anthologie chronologique à rebours – dont les derniers vers qu’elle contient sont ceux de sa prime jeunesse -, un renvoi à la Mystique pour débutants du poète polonais, dont les poèmes sont de ceux que je place aujourd’hui le plus haut.
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La dévastation se fait aussi, aujourd’hui, par encombrement.
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J’écris (aussi) pour le garçon de 18 ans que je pourrais être aujourd’hui, ou pour nos filles de trente ans passé, ou pour n’importe qui se reconnaissant en me lisant, etc.
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« Le talent se sert de tout ce qu’il se rappelle, le génie de tout ce qu’il a su oublier ». (Pierre Reverdy)


Voilà, Vittorio c'était quelques jours avant de partir dans le Sinaï, faire trempette en Mer Rouge – quelques jours avant de rencontrer Alexis Zorba, qui rentre dans ma vie par l'angle d'un livre, ce qui est un comble pour cet homme qui envoie tous les livres au diable. Il y a là un double mystère : d'abord, comment ai-je pu passer à côté du livre de Nikos Kazantzaki ? C'est comme imaginer n'avoir jamais bu une goutte d'alcool pendant vingt ans, ni senti la brûlure du soleil… et je serai éternellement reconnaissant au bougre d'Olivier qui me l'a conseillé. C'est là la seconde diablerie d'Alexis Zorba, de chanter la vie vécue, d'aller jusqu'à envoyer paître le langage, comme Zorba submergé par l'émotion danse pour raconter, danse à s'en faire péter les artères – et de nous redire le pouvoir des livres, leur capacité à procurer un plaisir purement physique, une explosion d'émotions véritables, nous faire rire vraiment, et nous faire pleurer...

De fait, ce délire collectif fondé sur la récupération chauvine et commerciale d’un génie local dont la ville natale ne possède pas une seule œuvre (!) n’a rien de bassement opportuniste ou déplaisant, ni rien du kitsch touristique ordinaire bas de gamme (l’abominable prolifération des masques carnavalesques dans les vitrines de Venise), mais foisonne et buissonne avec le même brio cocasse et plein d’humour de la peinture de Bosch parfois limite « art brut », plus folle que les surréalistes (qui y ont puisé avant que les analystes freudiens ne s’y épuisent) et combien caractéristique de la bascule du Moyen Âge à la Renaissance – entre les visions d’un Dante et les raisons d’un Erasme.

Après notre installation à l’hôtel Maraboe, aux abords de la vieille ville de Bruges, nous avons découvert ce soir la splendeur de celle-ci et nous sommes attardés sur une terrasse du Grote Markt, dans la rumeur des carillons et des fourchettes.
Comme à Venise le soir, les ruelles et les quais ne tardent pas à se rendre au silence où retentit votre seul pas, et voici que vous réentendez cette voix préludant au récit déchirant d'un veuvage, tel que le module le roman mystique et mythique à la fois que Georges Rodenbach publia en 1892 sous le titre de Bruges-la-Morte, qui associe un grand deuil et l'évocation rédemptrice d'une ville-refuge.
Si l'on est choqué par la présence d'un débit de junk food au cœur du vieux quartier de Bruges, dans une haute et vénérable maison à blason, c'est sous la plume d'un Américain des plus civilisés en dépit de sa dégaine de libertin bohème que l'on trouve le meilleur interprète de ce rejet. « Je suis sorti du labyrinthe stérile et rectiligne de la ville américaine, échiquier du progrès et de l'ajournement », écrit Henry Miller dans ses Impressions de Bruges. « J'erre dans un rêve plus réel, plus tangible que le cauchemar mugissant et climatisé que les Américains prennent pour la vie. » Et de noter ceci encore, datant de 1953 mais qui reste si juste aujourd'hui, sinon plus: « Ce monde qui fut si familier, si réel, si vivant, il me semblait l'avoir perdu depuis des siècles. Maintenant, ici à Bruges, je me rends compte une fois de plus que rien n'est jamais perdu, pas même un soupir. Nous ne vivons pas au milieu des ruines, mais au cœur même de l'éternité ».
La ville, qu’on dit la « Venise du nord », n’a pas la splendeur de la Sérénissime, mais les quartiers anciens ont gardé un charme que nous goûtons en dépit des sempiternelles processions de touristes et des non moins inévitables boutiques, juste moins toc et kitsch qu’à Venise précisément.
Or ce que nous aurons laissé venir à nous aujourd'hui tenait à la fois à l'immensité géographique de la côté d'opale découverte au sud de Calais, dont les collines ondulées au-dessus des gazons bordés de falaises évoquent la haute Toscane, et à l'omniprésent rappel de la guerre en ces lieux stratégiques symbolisés par les vestiges du mur de l'Atlantique.
En cours de route, un panneau indiquant un Cimetière chinois m’a fait réagir, ma bonne amie a bifurqué et nous nous sommes engagés, par un hameau, dans un chemin de terre qui nous a conduits jusqu’à un lieu d’une étrange sérénité, grand enclos entourant plus de 800 tombes surmonteés de grands cyprès et parfaitement entretenues. 

Au volant depuis notre départ, il y a de ça deux dimanches, de La Désirade, notre maison sur les hauteurs lémaniques, à Colmar puis à Bois-le-Duc-Hertogenbosch , Bruges (sa bière sucrée et ses vieilles pierres romantiques), Dordrecht (sa vue sur les grues de Rotterdam), la Normandie (les parkings de Honfleur et du Touquet), la Bretagne aux bourgs pittoresques et la Loire Atlantique (où l’océan mène au fleuve), Lady L. a suivi les indications vocales infaillibles d’une robote GPS à voix suave quoique inflexible.
Ne crachons donc pas sur l'argent, grâce auquel nous nous sommes régalés hier soir, sur cette côte sauvage, de fruits de mer arrosés de Sancerre, avant un coucher de soleil virant de l'orange doux au rose virulent, et tâchons de rester aussi enthousiastes et poreux que lorsque nous allions en stop à vingt ans sur nos semelles de vent de petits fauchés.
À Tréguier surtout, un peu moins à Dinan, mais aussi à Roscoff, d’imposants ensembles architecturaux ne sont plus aujourd’hui que des coquilles vides, dont nous admirons la beauté extérieure ne correspondant plus à un habitus communautaire vivant.
Nous roulions ce matin sur la départementale assez encombrée reliant Roscoff et Dinan, et je psalmodiais, ainsi que le conteur en sabots, les Séries citées par Yann Quéffelec dans son Dictionnaire amoureux de la Bretagne, telles que les Neuf petites mains blanches ou Le Druide et l’enfant que lui récitait sa tante Jeanne au manoir de Kervaly, quand les oreillons le retenaient au lit.
C'est aussi le titre du dernier livre d'Emmanuel Carrère avec lequel nous avons eu l'avantage d'aller d'Alsace en Flandres, puis du delta du Rhin à l'estuaire de la Seine, en passant par Spetsai et l'Irlande (dans un texte consacré à son ami Michel Déon), Cabourg (notre pèlerinage au Grand Hôtel du petit Marcel) et Davos (son reportage gratiné sur le forum des battants), nos découvertes en 3 D alternant à tout moment avec les observations passionnantes de cet auteur formidablement présent au monde.
Ce qu’il ya de beau dans un voyage dont on n’attend rien a priori, c’est d’y trouver ou apprendre moult choses surprenantes, cocasses ou bonnement instructives, comme cette enseigne découverte cet après-midi dans une rue de Lude (et d’abord découvrir soudain qu’il existe au monde une bourgade du nom de Lude, riche d’un monumental château surplombant le Loir…), résumant sa raison sociale de boutique fourre-tout à A comme Bonheur, suspendue juste au-dessus d’un signal de sens interdit…
Vendôme en fin de matinée est un paradis de présence douce où tous les temps de l’Histoire se conjuguent, avec une forte empreinte de roman et de gothique, le souvenir du Bourdon de l’abbatiale qui a perdu sa voix en 1994, celui du jour où Gracchus Babeuf s’est fait tirer de son ergastule et traîner jusqu’à l’échafaud, les reflets pensifs dans les eaux lentes d’un bras du Loir, un pêcheur qui n’a cure d’aucun « pôle de sérénité », et le buste de Balzac qui nous rappelle que le grand queutard a fait ses écoles ici même.


Czapski est mort, son grand ami Thierry Vernet et sa chère Floristella sont morts eux aussi, Dimitri le passeur est mort, tout comme Jeanne Hersch proche aussi de Joseph, ou « Kot » Jelenski et le Nobel Czeslaw Milosz, et pourtant tous ces hérauts de l’Europe des cultures restent vifs en nos cœurs et leurs œuvres continuent de perpétuer un idéal intellectuel et artistique, une éthique et une spiritualité dont nous avons plus besoin que jamais en ces temps chaos mondial et de fuite en avant, d’abrutissement collectif, de repli sur soi ou de cynisme.
Cracovie, ce lundi 25 avril. –
Un président chinois qui se la rejoue Grand Timonier, un potentat russe à la botte des mafias, un milliardaire démagogue menaçant de débarquer à la Maison Blanche, une Europe s'alliant avec un autre despote ottoman parjure pour rejeter des migrants à la mer ou à la mort: décidément on serait tenté de désespérer de l'humanité si celle-ci n'était pas capable aussi de s'opposer au pire et de produire, parfois, le meilleur; et tout à l'heure, au nouveau musée honorant la mémoire de Joseph Czapski, à Cracovie, j'observais un ado et un tout vieil homme au milieu des nombreux films d'archives documentant les tragédies du XIXe siècle que furent deux guerres mondiales, deux totalitarismes non moins meurtriers et autant d'injonctions sur le thème du "plus jamais ça", sans autres lendemains que ceux qui déchantent - et ces deux-là étaient bien vivants, ou survivants comme nous tous...
De même, rampant devant Staline, de présumés défenseurs de la liberté et de la justice ont-ils entretenus, durant des décennies, le mensonge éhonté selon lequel les milliers d'étudiants et de militaires polonais exécutés par les Soviétiques l'avaient été par les nazis. "Détail de l'histoire", pour les cyniques, mais il faut voir,sur tel document filmé, le rescapé de Katyn Joseph Czapski braver les lécheurs de bottes alliés dont la première trahison avait coûté la liberté à sa patrie. 
J'ai cherché ce matin un café rouge et or que nous avions hanté, avec des amis, d'abord en 1966 puis après la chute du communisme, mais pas moyen: les bureaux de change, les kebabs, le MacDo et les boutiques pour touristes ont tout nivelé.
Mais quel électrochoc reste alors sa folle peinture, non loin de celle de Czapski, à l'étage du XXe siècle bien représenté, au Musée national de Cracovie, quel piment de goulash contre le mortel souvenir des camps de la mort nazis et du goulag. Trêve cependant de souvenirs de cendres, et qu'étincèle le diamant du jour !
La seule façon d'entrer vraiment dans un pays inconnu, a constaté Kapusinski dès son premier voyage, est d'apprendre sa langue. Bien entendu, ce n'est pas un glossaire d'hindi ou d'ourdou qui lui à entrouvert la porte de l'Inde, mais un roman d'Hemingway trouvé dans son hôtel, qui le contraignit à s'initier à la langue du colon...
La dernière image que je garderai de Czapski à mon départ de Cracovie est cette monumentale photographie de notre ami, sur la hauteur d'un immeuble de cinq étages, qui m'a semblé le symbolique hommage d'un pays à l'un des siens. 