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  • Ceux qui tiennent lecap

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    Celui qui affirme qu’avec lui finit la Littérature avec une grande aile et que tout le reste est du roman-photo / Celle qui objecte que la Littérature c’est elle et qui en fait un manifeste contresigné par toutes les ligues de Vertu littéraire / Ceux qui en sont restés à l’oralité en leur qualité de griots de père en fils et de mère en belle-fille / Celui qui se rappelle l’expression de sa maîtresse de piano Solange Miauton quand elle disait : et maintenant nous allons mettre les nuances / Celle qui porte le relativisme à son point d’effusion phénoménologique genre Merleau-Ponty découvrant le Brésil ou le réseau des réseaux / Ceux qui ne s’intéressent qu’à la saveur détaillée des choses dont les pions idéologues ne perçoivent rien en général et moins encore en particulier / Celui qui se réveille ce matin d’un 23 septembre dans lebrouillard d’automne à 1111 mètres d’altitude sans en conclure que ça durera jusqu’à demain puisque après-demain il se réveillera à 1222 mètres d’altitude par temps clair au Planet Hollyboom de Lubumbashi / Celle qui n’a jamais été dupe de ceux qui font les marioles constatant que le terme n’est féminin qu’adjectivé sauf « la mariole était en blanc » / Ceux que l’angoisse tenaillera jusqu’à moment de franchir le bastingage de la pirogue / Celui qui reste près du hublot de l’avion pour vomir si jamais dans les virages / Celle qui lit l’avenir dans la paume des mains des hôtesses de l’air / Ceux qui font tous les matins Paris-Dakar et retour le soir sur les rotules même en fumant des cigares en classe Business / Celui qui lit Closer dans les closets du zingue / Celle qui estime que la nouvelle réalité multimondiale est un creuset d’observation insondable pour un jeune cinéaste de taille moyenne et pratiquant quelques langues ou pour une nouvelliste d’origine indienne voyageant sur Facebook Airlines / Ceux qui ont signé un cheik en blanc au grand porteur et se font repêcher par une pirogue au large de Dakar en costumes trois-pièces avec vue sur le port, etc.  

  • Lamento solipsiste

    6094065f2ca183cdd724c2090132d3eb.jpgNotes de 2007, sur un essai que Langue fantôme prolonge aujourd'hui en un peu plus crispé et provocateur...

     

    Le désenchantement de Richard Millet (une lecture)

    - En exergue, cite Gombrowicz qui pense qu’il faut « redécouvrir l’individu ». 
    - Et Nietzsche qui annonce la fin de l’Europe, ruinée par la démocratie. Jawohl.
    - Le texte émane d’une conférence à la BNF, en juin 2006.
    - Fait pendant à Place des pensées et au Dernier écrivain, triptyque consacré à la littérature et à la place de l’écrivain dans la société du XXIe s.
    - Sent chez lui une contradiction entre son exécration de l’espèce et son amour de l’individu.
    - Evoque son « catholicisme dissident ».
    - « Cette éternité que me garantit ma foi, la littérature aussi me la proposait d’une autre manière ».
    - Se voit « au désert ».
    - Se dit « seul, démuni mais soucieux de rectitude ».
    - Se dit « à mille lieues » des Vrounzais, selon l’expression de Céline.
    - Se dit « aussi loin des petits insolents que des déclinistes, des sociologues que des bondieusards et des dissidents professionnels ».
    - N’a pas assez mesuré l’ampleur du nihilisme jusque-là.

    1. « Tout homme qui parle est hanté par la nuit – Il est plus nu qu’une bouche d’enfant ».
    - Belle formule, et après ?
    - « Je ne suis certes rien et, devant l’obscurité qui vient, je ne vaux guère mieux qu’un autre ».
    - « Nous sommes entrés dans un étrange hiver : celui de la langue ».
    - Evoque la disparition de la figure littéraire, sauf quelques vieux routiers sud-américains et surtout Soljenitsyne.
    - Que le corps devrait disparaître.
    - La littérature vue comme « écart réfutant le langage mortifère de la communication ».
    - Se sent « requis de plus en plus par cette quête quasi insensée de l‘anonymat qu’il y a au cœur de toute démarche littéraire ».
    - Ah bon ? Et pourquoi signe-t-il alors ses livres ?
    - Evoque les chiens du soir de son enfance limousine.
    - Ces chiens n’avaient-ils pas de noms ?
    - S’en remet alors, non à Valéry, selon lui l’un des seuls Français qui ont su penser et la littérature et la littérature européenne », mais à Hoffmanstahl qui lui rappelle Handke, dont il salue l’opprobre.
    - L’opprobre visant Handke pose la question de ce qui peut être maudit aujourd’hui.
    - En effet.
    - « La condition de victime seule m’intéresse ».
    - L’a-t-il prouvé ?
    - Vise la déprogrammation de l’écrivain.
    - Besoin de retrouver « l’aventure intérieure qu’est le fait d’écrire ». Words.
    - Seul comme Kafka ou Handke : « Je suis seul, et quand on vit seul, on a tendance à se sentir coupable (c’est la tendance Kafka) ou magnifique. Je ne suis i coupable ni un héros. Je suis le troisième homme ». (Handke, dans Le Monde).
    - Cite le sarcastique Leopardi dans ses Œuvres morales, en 1827 : «Je crois et j’adhère à la profonde philosophie des journaux qui, en tuant tout autre littérature et toute autre étude, surtout les études sérieuses et pénibles, sont les maîtres er la lumière de l’âge présent ».
    - Excellent citation, merci.
    - Puis en revient à Lord Chandos.
    - Rappelle qu’il a voué, lui RM, sa vie à la littérature.
    - Evoque l’adhésion spirituelle qui fonde une communauté nationale.
    - Dont la langue est le lien par excellence.
    - Fondant la cohésion entre contemporains et générations successives.
    - Hofmannstahl écrit que « la littérature des Français leur garantit leur réalité ».
    - Très d’accord avec ça. Sauf qu’il y a d’autres façons de garantir sa réalité. Civilisation des nations et culture des pays.
    - La référence à la nation ne signifie pas forcément nationalisme, mais recherche d’une aspiration commune.
    - « L’effondrement du vertical au profit de l’horizontal n’est pas seulement emblème de la fin du christianisme : il est actualisation d’une dévalorisation générale ». Yes sir.
    - Affirme que nous n’avons plus de conception du monde.
    - Généralité abusive.
    - « Celui-ci est, on le sait, désenchanté ». Généralité.
    - « Nous ne le lisons plus, ne l’écoutons plus, ne le voyons plus, et il nous faut consentir à la mort française, à une appartenance qui est en vérité une forme d’esclavage déguisé en progrès ».
    - Drôle de glissement. Glissade.
    - Comme si tout écrivain n’était pas toujours allé contre le « progrès »…
    - Postulat assené: « Le destin de l’individu est sa dissolution hic et nunc dans la masse ».
    - Vrai et faux. Catastrophisme nécessaire mais insuffisant. Witkiewicz disait cela en 1924. Est-ce pire hic et nunc ?
    - Parle de la liberté comme d’un « hochet ».
    - Je vais te l’ôter, ton hochet, et on discutera…
    - Stigmatise la nouvelle servitude volontaire.
    - Affirme que les grands herméneutes de la modernité, de Barthes à Baudrillard via Foucault et Derrida, sont désormais recyclés et récupérés.
    - N’y a-t-il donc plus de lecteurs ? Plus d’étudiants ? Plus de profs ?
    - Désigne la « fausse apocalypse» des révélations médiatiques.
    - Pompeuse platitude. Kraus donnait des exemples.
    - Voit, en le Prix Nobel, un signe de l’effondrement de la littérature dans la démocratie. Naipaul, Grass, Coetzee, Canetti, pires que Sully Prudhomme ou Claude Simon ? Hum.
    2. Nous voilà donc des orphelins.
    - Il parle de Godard, aussi désenchanté en effet, de ceux qui retirent l’échelle derrière eux.
    - Evoque l’après-Auschwitz et la « douceur implacable » des témoignages de Shoah.
    - Pas un mot des Bienveillantes.
    - Stigmatise la « narrativité » à l’américaine de façon réductrice.
    - Affirme que les romans à la Proust ou les essais à la Montaigne n’auront plus cours.
    - Pourquoi pas de Claudio Magris demain ?
    - Tout se jouerait désormais entre islamisme purificateur et libéralisme « d’inspiration protestante ».
    - Très catho français à la Dantec.
    - Récuse « toute forme de sagesse ».
    - Invoque la « dimension spirituelle » pour récuser « l’emballage éthique du concept d’humanité ».
    - Très évangélique cela…
    - D’ailleurs pas trace du Christ dans son catholicisme.
    - Se défend d’être réactionnaire à l’instant où il l’est à plein.
    - Voit en l’Europe chrétienne le seul Etat supranational admissible.
    - La démocratie est une ruse de Satan.
    - Selon lui, les Lumières ont abouti aux catastrophes du XXe siècle et « peu à peu réduit la seule littérature au seul roman, c’est-à-dire à la mort ».
    - Voit en le roman la fin de la littérature.
    - Inepte selon moi : c’est le seul feuilleton, ce que Céline appelait la « lettre à la petite cousine » qui est seul en cause.
    - Affirme que la littérature s’est effondrée dans la démocratie.
    - Encore une généralisation.
    - Affirme qu’il n’y a plus de grand écrivain. Vrai pour la France. Mais le dit aussi pour le monde entier. Moins vrai selon moi.
    - Prétend que les Américains n’ont jamais reconnus leurs vrais grands écrivains.
    - Foutaise : Thomas Wolfe, Faulkner, Dos Passos, Hemingway, Fitzgerald n’ont pas été reconnus que par la France…
    - Prétend que Philip Roth n’est pas intéressant. Foutaise.
    - Présente ensuite la France comme « pays idéologique ».
    - Son essai en est la meilleure preuve.
    - Oppose la langue de Merleau-Ponty à celle de Deleuze. Ferait mieux de viser le galimatias de Bourdieu, mais vrai que la langue de Merleau domine.
    - Se réfère à Walser et TB pour s’exclamer : « soyons ironiques ». A la bonne heure, mais c’est plutôt de l’humour qu’on attendrait de RM.
    - Attaque Todorov en lui reprochant de ne pas citer de bons auteurs français contemporains. Et lui-même ?
    - En revient aux éructations d’Artaud, style tout est foutu etc.
    - Words, words, words.
    4. Voit l’Union européenne comme un empire dépourvu de centre.
    - Ne semble pas avoir entendu parler de l’Europe des cultures selon de Rougemont.
    - Ne veut pas croire à aucune renaissance.
    - Lui qui prône le style et le génie de la langue français, pèche ici par rhétorique souvent fumeuse ou pompière.
    - Se demande s’il ne va pas migrer aux States…
    - Voit le choix de l’anglais par Nabokov comme un signe de déclin de la langue française.
    - Délire sur la fin de la France liée à la perte de ses colonies américaines et indiennes.
    - Délire nietzschéen : « La pitié, c’est la pratique du nihilisme ».
    - Et de se demander qui serait indigné par la disparition de l’espèce humaine.
    - Me rappelle le délire d’Albert Caraco, en plus confus.
    - Et Caraco ne se disait pas chrétien !

    5. Nouvelle envolée : « Nous flottons dans une langue de bas-empire, dont l’arrogante oralité a rendu en peu d’années obsolètes des siècles de rhétorique ».
    - Du moins la rhétorique survit-elle avec RM.
    - Me rappelle le lamento de Jouhandeau qui ne sauvait de la littérature française que le XVIIe, et encore.
    - Nivellement par les hauteurs sublimes. Vatican de la grammaire…
    - Autre délire : « La liberté démocratique n’est qu’une forme de servitude, puisqu’elle tend sans cesse à se limiter au nom même de la liberté d’autrui ».
    - Cite la merveilleuse phrase de Rilke (p.54) sur l’américanisation du monde.
    - Mais les nostalgies de nos enfants n’ont pas à être refusées au non des nôtres.
    - Le hic, c’est que Richard Millet n’a aucun sens de la filiation aval. Aucune générosité. Aucun amour. Sécheresse d’homme de lettres et d’homme à femmes.

    6. Décrit la réduction de monde par la technique. Redites.
    - « La culture s’achève paradoxalement au moment où tout homme, chez lui, grâce à un ordinateur, peut disposer d’à peu près la totalité des savoirs de l’humanité et n’en veut ou n’en peut rien faire, pas même comme divertissement.
    - Complètement réducteur, faux et stupide.
    - L’ordinateur est un outil dont chacun peut user selon son savoir.
    - Mais « chacun » n’existe pas pour Richard Millet.
    - Remet ça sur le « nous sommes en guerre ».
    - Chesterton l’aurait dit plus gentiment, sans se poser seul combattant au monde.
    - Millet, comme Dantec guerroie seul sur sa Rossinante. Même pas de Sancho pour rire un peu. Et son épée n’est pas de fer-blanc mais de coton.
    - Je le rejoins quand il déplore le passage de la verticalité à l’horizontalité.
    - Mais j’enrage de lire cette ineptie : «Nous sommes sortis du temps infini de la lecture individuelle ».

    7.
    - « Nous serons bientôt seuls ». Qui ça nous ? Toi et ton canari ?
    - Même délectation que celle des vieilles ganaches de l’extrême-droite et de toutes les sectes élues : nous les bons, nous les purs, nous les derniers.
    - Et de se voir aux catacombes.
    - Et de s’interroger en dernier recours sur « le mal comme chance de la littérature ». On ne saurait mieux s’égarer.
    - Et de culminer dans la jobardise littéraire : le geste de Mishima se faisant seppuku ne serait plus « pensable » parce que nous sommes « déjà morts ».
    - On ne fait pas mieux dans la sophistique de salon. Je trouve cela consternant.
    - La toute fin est plus personnelle et plus émouvante, qui voit l’écrivain se demander si la fin du roman qu’il prophétise n’est pas le signe de son impuissance personnelle…
    - Evoque en outre son destin en termes de musique. Beaucoup mieux.
    - Ne devrait pas quitter cette zone de la sensibilité personnelle et de sa mélancolie à lui.
    - La posture du prophète ne lui va pas du tout.
    - Il se réclame de Sloterdijk mais sa pensée flotte dans tous les sens et n’a pas du tout les assises ni les visions qui puissent fonder sa polémique.
    - L’essai me semble défendable et à certains égards, mais quels ravages fait l’idéologie une fois de plus.

    Richard Millet. Désenchantement de la littérature. Gallimard, 66p.

  • Ceux qui lisent dans la pirogue

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    Celui qui remonte le courant de la Recherche du temps perdu / Celle qui ramasse à genoux les perles du collier brisé / Ceux qui considèrent que la littérature est la somme des rêves que l’énigme du monde a inspirés aux hommes et des illusions qui les on empêchés de trop souffrir ou qui les ont aidés à tant endurer / Celui qui estime que l’évasion du livre est légitime à proportion du caractère insupportable de la réalité réelle / Celle qui monte au bûcher un livre à la main / Ceux qui visent aussi l’atterrage de la lecture qui signifie son point de contact avec les terres habitées / Celui qui sait que tous les écrivains et vaines ne forment qu’une seule personne / Celle qui pense que toutes les lectrices valent autant qu’un seul lecteur /Ceux qui se revigorent au grand air de la mer et de la houle et des embruns et du vent et du sel des pages de Moby Dick / Celui qui vous impose ses mains de rebouteux magnanime genre Cowpe Powys dans ses chroniques sur les grands livres du monde / Ceux qui lisent dans les égouts aussi volontiers que dans les téléphériques / Celui qui affirme que le mot seul est une incantation magique / Celle qui apprend à son fils adoptif Amadou que la première fonction de la lecture est critique ainsi qu’on le constate à lire simplement les Contes de Grimm ou La Logique de Hegel / Ceux qui ont conclu depuis lngtemps que tous les genres où s’exerce le verbe sont liés au même moyeu, de l’insouciante chanson aux récits de Varlam Chalamov / Celui qui trouve bien académiques les expressions Belles-Lettres ou Beaux-Arts tout en les préférant aux déjections exponentielles de la laideur / Celui qui pense sur de la pensée chantée et continue donc le job de son père griot /Celle qui a pris de l’eau douce sans bulles dans la pirogue avec son livre de poche / Ceux pour qui les grands livres (genre L’Illiade ou L’Île au trésor ) marquent la tranchée de départ dans laquelle il ont également lu Pif le chien et Bibi Fricotin / Celui qui estime que relire est aussi important que lire sinon plus / Celle qui sait qu’un bon livre lu cent fois vaut mieux que cent livres médiocres lus une fois / Ceux qui lisent entre les lignes de la paume de Lison et lui voient un bel avenir de lectrice de romans-photos et de traités relatifs aux neurosciences , etc.

  • Ceux qui se les roulent

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    Celui qui ventile les inquiétudes / Celle qui défraie le chroniqueur / Ceux qui nourrissent le troupeau des bons sentiments / Celui qui ravaude ses trous de mémoire / Celle qui se délasse dans le container / Ceux qui ravalent leurs armes / Celui qui pense corbillard de plaisance / Celle qui est condamnée par les avocats de Michael Jackson au motif d’avoir prétendu que leur client n’était pas immortel le lendemain de son décès / Ceux qui ont homologué le culte de Bambi au nombre des trois religions principales de l’Etat de Californie et Banques associées / Celui qui affirme volontiers que  la sexualité contemporaine est une fiction de seconde zone / Celle qui se réalise dans le cybersexe parce que c’est plus propre / Ceux qui se font des couilles en or devant leur webcam de Trona / Celui qui va faire un tour avec la limo de Dolly Parton pendant que Madame chante pour les pauvres / Celle qui a tous les disques de Frankie Laine sauf un mais devinez lequel parce qu’elle elle a oublié avec tous ces déménagements en Haute-Alsace / Ceux dont les durs constats sont dénoncés pour Atteinte au Moral par la nouvelle Secte du Sourire de Facebook / Celui qui a un mouflon de retard sur les champions de l’émission star Je dégueule un mouton / Celle qui dénonce le pasteur anabaptiste qui parque toujours sa Chevy de travers / Ceux qui regrettent le temps où il y avait 188 églises à Atlanta et moins de nègres dedans / Celui qu’on appelle le Che Guevara de la galoche fourrée / Celle qui dit qu’elle a Tout Bonus après que Jerry le lui a fait avec Tom / Ceux qui ont passé sans transition de Petzi à Barbey d’Aurevilly / Ceux qu’on roule dans la farine avant de les frire à petit feu sois joyeux / Celui qui reproche à son ami Bantou de ne pas finir son cannibale / Celle qui apprend par cette liste qu’un cannibale en Belgique est le nom d’un tartare en francophonie normale / Celle qui entretient des relations à caractère zoophile avec l’effigie du panda du WWF /Ceux qui reprochent au réalisme fantastique de Louis-Ferdinand Céline (selon la définition de Guido Ceronetti au Congrès de Pasadena de 1977) d’être à la fois trop réaliste et trop fantastique / Celui qui recopie ce matin sous la neige ce passage du Voyage à l’usage prioritaire de ses amis de Facebook à l’âme bien noire et au cœur bien accroché : « On découvre dans tout son passé ridicule tellement de ridicule, de tromperie, de crédulité qu’on voudrait peut-être s’arrêter tout net d’être jeune, attendre la jeunesse qu’elle se détache, attendre qu’elle vous dépasse, la voir s’en aller, s’éloigner, regarder toute sa vanité, porter la main dans son vide, la voir repasser encore devant soi, et puis soi partir, être sûr qu’elle s’en est bien allée sa jeunesse et tranquillement alors, de son côté, bien à soi, repasser tout doucement de l’autre côté du Temps pour regarder vraiment comment qu’ils sont les gens et les choses »…

    Image : Louis-Ferdinand Céline

  • Ceux qui gardent l'espoir

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    Celui qui redoute le silence des jacteurs / Celle qui occupe le terrain de la conversation creuse / Ceux qui se branchent sur Spotfy pour faire chier la pianiste d’à côté / Celui qui se tient au courant d’air / Celle qui dit enfin la vérité à son hamster Croupion / Ceux qui ont la situation sous contrôle en dépit de la carence en chiens policiers au quartier des Bleuets / Celui qui rejette la faute sur le blogueur lascif / Celle qui s’investit à fond dans la déco des niches de chiens d’ornement / Ceux qui ont pris La Pirogue au cinéma et son rentrés à pied faute de thune / Celui qui relit le texte de Friedrich Dürrenmatt intitulé La comédie comme moyen d’expression du tragique contemporain dans le train de Genève où il va chercher son visa à la Mission permanente du Congo / Celle qui avait toutes ses cartes de crédit dans sa sabretache oubliée sur un banc en gare de Zermatt et qui s’en aperçoit dans le train de Genève où l’attend son ami Ebehard von Grundsache le théologien de gauche / Ceux qui abondent dans le sens de Friedrich Dürrenmatt qui écrit que « dans la pagaille de notre siècle, dans cette dernière pantomime de la race blanche, il n’y a plus ni coupables ni responsables » / Celui qui pratique le décentrage de la réflexion comme l’écrivain-journaliste Emmanuel Goujon originaire de la Martinique l’illustre dans ses chroniques Depuis le 11 septembre où il juge la « croisade » de Bush Bis de son poste d’observation d’Abidjan / Celle qui se traite de Dummkopf en allemand à penser que sa sabretache oubliée pourrait susciter la concupiscence d’un Africain ou d’un Rom même si l’on en voit peu à Zermatt / Ceux qui notent sur un calepin ces lignes de Dürrenmatt qu’ils partageront ce soir sur Facebook : »Nous ne sommes que les fils de nos pères. C’est notre malchance, pas notre faute : la faute n’existe plus, sinon comme acte personnel, action religieuse. Seule la comédie a encore prise sur nous. Notre monde a aussi bien mené aux grotesques qu’à la bombe atomique, comme sont apocalyptiques les tableaux de Jérôme Bosch" / Celui qui a revu hier soir pour la troisième fois le film Hyènes de Djibril Diop Mambéty et l’a annoté plan par plan / Celle qui se reproche de ne plus se sentir tout à fait Allemande à part entière sans ses cartes de crédit alors qu’elle a une formation de théologie morale/ Ceux qui se rappellent la phrase de Sony Labou Tansi : « « J’écris (ou je crie) pour qu’il fasse homme en moi » tandis que le train de Genève longe les anciens abattoirs lausannois jouxtant le théâtre de la banlieue Est / Celui qui profite de l’arrêt du train en gare de Morges pour noter sans trembler cette phrase d’Emmanuel Goujon à la page12 de Depuis le 11 septembre : « Les Américains sont à l’origine de cette idée que, si l’Afrique disparaissait demain de la surface du globe, personne ne s’en apercevrait : cela ne changerait rien aux échanges économiques mondiaux dans lesquels ce continent compterait pour 1% seulement, sans compter les avantages financiers qui en découleraient puisque, c’est bien connu, surtout Outre-Atlantique, l’Afrique coûte cher et fait chier ! » / Celle qui reçoit un SMS dans le train de la réception de l’Hôtel Julen à Zermatt qui lui apprend que sa sabretache a été ramenée au Desk par le porteur camerounais Ndjock / Ceux qui sont d’accord avec Friedrich Dürrenmatt qui refuse toute conclusion cynique ou désespérée en affirmant qu’il est toujours possible de « montrer l’homme courageux » / Celle qui téléphone à laréception de l’Hôtel Julen à Zermatt pour demander au concierge de vérifier le contenu de sa sabretache et si sa Mastercard Gold y est toujours sans incriminer évidemment ce Monsieurs Ndjock / Ceux qui se refont une bonne humeur avec les filles des Pâquis à qui rien de ce qui est coquin n’est étranger / Ceux qui donnent également raison à Dürrenmatt quand il écrit que « la consolation de la poésie n’est souvent que trop bon marché » / Celle qui se fait remballer poliment par le concierge de l’Hôtel Julen **** de Zermatt au motif qu’on ne saurait soupçonner un employé de cette vénérable maison fût-il originaire de Douala / Ceux qui mangeront du n’dolé ce midi et boiront de l’Humagne rouge dans des pichets verts / Celui qui se demande avec Emmanuel Goujon en fonction de quel critère on décide que telle vie vaut plus que telle autre / Celle qui se juge sévèrement en resongeant à son soupçon raciste alors qu’elle a signé plusieurs articles traitant d’éthique dans les meilleures revues / Ceux qui constatent que l’écume du jet d’eau de Genève est toujours d’une blancheur que seuls les mauvais esprits associent à l’activité des banquiers de la place et environ, etc. 

    Dessin à la plume: Richard Aeschlimann

     

     

  • Ceux qui se couchent

    PanopticonF7.jpgCelui qui se plaint en se levant et se recouche donc / Celle qui se couche après usage / Ceux qu’on subventionne pour que la culture soit réellement inactive / Celui qui met de la gastro dans ses romans pour les faire vendre / Celle qui sent que son fils Rolf accède à un niveau de révolte que son coach psy ne gère pas en dépit d’honoraires conséquents / Ceux qui estiment que la rapine a toujours existé et que par conséquent l’essentiel est de participer selon la parole du Baron de Coubertin / Celui qui sait ce qu’il sait et voit ce qu’il voit en conséquence de quoi il renonce à faire ce qu’il y aurait à faire / Celle qui ferait bien son lit comme on se couche mais d’abord faut qu’elle couche pour se payer un lit à elle genre King Size / Ceux qui se couchent dans le cercueil fantaisie de leurs idéaux de jeunesse / Celui qui se demande ce qu’il va faire de sa journée de chais-pas-quoi / Celle qui chôme volontaire par lassitude involontaire / Ceux qui n’ont plus le temps de penser tant ils pensent à la dépense / Celui qui se désencombre(dit-il) alors qu’il fait juste don de son superflu aux gens d’Emmaüs qui n’ont (disent-ils) jamais trop / Celle qui répète toujours « au jour d’aujourd’hui » en espérant que demain ne sera pas un lendemain d’hier / Ceux qui annoncent sur Facebook qu’ils sont maintenant en couple en espérant que le TJ fasse passer le message / Celui qui a passé aux actualités dans le flash sur l’accident mortel où il était spectateur à gauche au fond vers la voiture carbonisée / Celle qui estime qu’à trop penser et critiquer on ne voit plus la beauté florale des fleurs et ça Marie-Yolande c’est pas positif au niveau du partage sur Facebook / Ceux qui font 25 appuis faciaux par jour en espérant qu’ils vivront plus longtemps pour en profiter /Celui qui te souhaite de profiter de l’Afrique comme on dirait à un Africain profite de la Suisse et spécialement de sa pâte à tartiner Le Parfait / Celle qui a pris la mer à Dakar destination les Canaries et ensuite l’avion du retour sans avoir vu La Pirogue ni Vol spécial / Ceux qui affirment que l’exploitant se dégrade autant que l’exploité et reprennent ensuite un peu de cet excellent dessert bio inspiré par la cuisine authentique des pauvres, etc.

    Image: Philip Seelen

  • Le bouquiniste aux 100.000 livres

    Romainmotier.jpg

    Philippe Jaussy, libraire d’occasion et de bibliophilie au Pont, en la Vallée de Joux,  vous attend ces jours à Romainmôtier, bourg médiéval à la sublime Abbaye, pour son annuelle  Foire aux bouquins de 100.000 livres.

    PhilipJaussy3.jpgpe Jaussy, qui vous attend dans sa librairie, a l’enseigne de La Pensée sauvage, sise le long du quai du lac de Joux, au  Pont, est toujours tout sourire.

    Or le sourire, assez malicieux, de ce libraire pas tout a fait comme les autres, traduit bien la nature a la fois débonnaire et indépendante  de celui qui vous proposera rituellement un café avant de vous confier que ce qui l’enchante particulierement, dans sa librairie spacieuse aux fenetres donnant sur le lac et le ciel, c’est qu’il peut y venir à pied depuis le chalet isolé des hauts du Pont qu’il a retapé naguère et ou il vit avec Martine et leurs deux enfants, Philémon et Lucille.

    Gagner son lieu de travail a pied: voila qui convient joliment a un bipède qui a toujours préferé la qualité de vie à la course à la réussite, dès ses éebuts de fils de petit artisan de l’Ouest lausannois fourvoyé dans un premier apprentissage, parti a l’aventure avec un pote au tournant de sa vingtième année (long périple en Afrique du nord ou il a fait des rencontres inoubliables) avant de revenir au pays pour y survivre de petits boulots. Le lascar avait 18 ans en mai 68, mais il dit s'être toujours senti plus a l’aise avec les “bandits” de la banlieue lausanoise de Renens, qui se retrouvaient au bar le Pam-Pam,  qu’avec les intellos gauchistes lausannois, meme s’il lui arriva de participer à l’une ou l’autre manif des annees 70-80.

    Sans vocation particulière, Philippe  Jaussy est venu aux livres... par la lecture, se lancant d’abord, a la vingtaine, dans les Oeuvres complètes de Freud, avant d’explorer... les explorateurs de l’anthropologie, tel Claude Levy-Strauss auquel il a emprunte le beau titre de Pensee sauvage. Auprès d’une “bonne amie” libraire, il developpa ensuite son goût naturel pour la lecture, répondit en 1981 a une offre des editions Delachaux et Niestlé, s’y sentit a l’aise  avec les fameux “naturalistes”  Paul Geroudet ou Robert Hainard, puis devint representant de la maison de distribution SNL, en complicité avec l’editeur Michel Moret, avec lequel il  lanca, en 1991,  la Foire aux livres de Romainmotier, drainant chaque année des milliers de lecteurs au week-end du Jeûne federal, et dont il est désormais le cheville ouvrière avec une equipe de benevoles.  Au fil des années, ce qui n’etait qu’un stock personnel modeste, encombrant  le chalet familial de cartons  à bananes plus ou moins appreciés par Madame Jaussy, est ainsi devenu un fonds de quelque 100.000 livres... 

    “Ce qu’on trouve dans ma librairie est un peu a mon image”, precise le Combier d’adption. Et d’énumerer ses domaines de prédilection, à commencer par toutes les théories philosophiques ou spirituelles par le truchement desquelle sl’homme a essaye de repondre aux questions éternelles, et la littérature evidemment,  mais les recits de voyages ou les livres traitant de nature sont tout aussi chers a l’ancien sauvegon des bords de la Venoge, alors que notre anar humaniste”regarde d’un peu plus loin les ouvrages, combien plus “vendeurs”, traitant de santé ou de developpement personnel...

    Rien pour autant du “foutoir” dans cette Pensee sauvage, où voisinent, bien rangs, les ditions rares, comme la fascinante serie des gravures de Louis Agassiz, les tirages sur grand papier  d’auteurs de nos régions u de France voisine, entre autres curiosités a n’en plus finir, revues, journaux d’époque, bandes dessinées de collection et cartes postales.

    Or on remarquera que les prix du bouquiniste  ne sont jamais forcés. “J’essaie d’etre juste, pas tant en fonction des cotations du marché qu’au vu de l’objet, de sa raret mais aussi de mon désir de satisfaire une clientèle qui n’est pas forcement fortunée. Cela dit, le plouc qui entrerait chez moi avec ses grands sabots, me reprocherait de vendre “trois cents balles un vieux rossignol”  dont il ne verrait pas la valeur faute de connaissance, risquerait d’etre mal recu”, lance enfin notre chineur de qualité qu’on devine, selon la devise fameuse, bon mais pas poire...

    Romainmôtier. Foire aux Livres, du samedi 15 (de 1oh. à 19h) au lundi 17 septembre (de 10h à 17h). sous la Cantine de Champbaillard.

    Infos:Penseesauvage@gmail.com ou www.romainmotier.ch/24heures

     

     

     

  • À l'heure nue

     

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    Notes de l’isba (16)

     

    MATINES. – Quatre heures est la bonne heure pour écrire quand on s’est couché tôt ou qu’on n’a pas trop sifflé de Suze. Or c’est précisément la Suze, ou ce qui en tient lieu aujourd’hui sous la même appellation mais après micmac chimique et réhabilitation publicitaire, qui m’a réveillé si tôt après m’être pieuté bien tard.

    Tant mieux, quand bien même la palpite dit la fatigue de la machine : l’important est de retrouver cette heure nue, d’abord squelette d’angoisse et ensuite s’humanisant comme « l’espèce humaine se transforme en humanité », selon la formule de mon vieux maître Nicolas Berdiaev.

     

    MYSTIQUE. –Le prêtre orthodoxe serbe qui a enterré Dimitri l’autre jour a rappelé, dans son laïus final à visée de bénédiction cléricale et nationale, que notre ami était mort le 28 juin, date correspondant à celle de la bataille fondatrice du peuple serbe – défaite magiquement transformée en victoire -, au Champ des Merles, en 1389, commémorée en grand pompe par Slobodan Milosevic en 1989.

    Or je me rappelle, moi, que Milosevic appelait Dimitri sa « petite Serbie mystique », comme son instituteur  l’appelait « petite tête serbe » au temps où son père croupissait dans les prisons de Tito le Croate.

    Et après ?

    C’est ce que je me suis toujours demandé en lisant les sublimes élucubrations de Joseph de Maistre sur les plans de la Providence, qui m’ont toujours semblé aussi vraisemblables que les onze mille vierges au nom desquelles on occit l’infidèle – tout ça faisant le lit du Bourreau.

    Mais à l’heure douce qu’il est voici que me reviennent les mots d’Angelus Silesius : « Je sais que sans moi Dieu ne peut vivre un instant : suis-je réduit à rien, il doit rendre l’esprit »…

     

    MUTTERHORN. – La peinture est pour moi l’un ds liens les plus forts avec la mystérieuse réalité, au même titre que la lecture et l’écriture, mais physiquement, et peut-être même métaphysiquement, plus importante que la lecture et l’écriture.

    Tout à l’heure, en moins d’une heure, sur une toile préparée avec un fond de terre de Sienne, m’est venu ce Cervin au ciel rose comme aurait jailli un chant ou une idée de chant, à la fois apollinienne et dionysiaque. Il y a là comme un effet d’électricité physique et spirituelle qui culmine, à mes yeux, dans la consonance du rose, de l’ocre blanchoyant et du bleu de lac de glacier à la fonte de source.

    Telle étant la corne virile de la Mère Patrie en son appellation déviée de Mutterhorn…

    Image : JLK, Cervin strawberry. Huile sur toile, 30x30. Juillet 2011.  

     

  • L'éternelle matinée

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    ...Tous les jours, cependant, tous les jours me revient l’une ou l’autre odeur du quartier des Oiseaux, et ce matin c’est cette odeur de cheval sur la route d’en haut, quand les chevaux remontaient du marché, traînant leurs chars, qui me revient et avec elles tout l’arrière-pays et la vision de ce paysan toujours furieux, fumant son vilain cigare et fouettant, fouettant son vieux serviteur accablé.
    Il me suffit de fermer les yeux, comme au jeu de l’Aveugle, pour les revoir bien moulées sur la route d’en haut du quartier des Oiseaux : on dirait des boules de chocolat fumant sur l’asphalte, et du même coup c’est l’odeur, l’odeur onctueuse et chaude, l’odeur mielleuse et noire qui me revient et me remplit d’un chaos de sensations et de saveurs premières à jamais liées à cette espèce de matinée éternelle à laquelle je reviens et reviens sans savoir trop pourquoi.
    Ou plutôt si, je le sais, maintenant : que dans le premier élan des années je n’ai aimé que les débuts, avant que ne m’apparaissent les beautés de ce qui s’achève, la mort de notre père et les crépuscules, les adieux et les regrets dont on se délecte étrangement, l’élégie et les feuillets éparpillés, jaunis, des cahiers du dernier hiver...

    Image: Enfant au parc, de Fabien Clairefond. Aquarelle 9,5 x 10cm

  • L'invention de Cendrars

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    Pour commémorer le centenaire (1912-2012) de la seconde naissance du bourlingueur légendaire, la BCU, à Lausanne,  présente une petite expo brassant de grands thèmes.

     

    Blaise Cendrars n’en finit pas de ressusciter. Plus de cinquante ans après sa mort (le 21 janvier 1961, la même année que Céline et Hemingway), le poète du « Profond aujourd’hui » continue de fasciner des générations successives de lecteurs. Lui qui s’imaginait clamer « Merde, je ne veux pas vivre ! », en se rappelant, dans le poème intitulé Le ventre de ma mère, le Big Bang originel de sa première naissance (le 1er septembre 1887 à La Chaux-de-Fonds, sous le nom de Frédéric Louis Sauser), fut pourtant un écrivain « supervivant », genre grand fauve humain à la Zorba: « J’ai le sens de la réalité, moi poète. J’ai agi. J’ai tué. Comme celui qui veut vivre ».

    Revisiter Cendrars aujourd’hui, c’est revivre l’éclosion prodigieuse de la modernité artistique et littéraire au début du XXe siècle, de l’Exposition Universelle de 1900 à la Grande Guerre où l’engagé volontaire perdra sa main droite (son extraordinaire récit intitulé J’ai tué  devrait être lu dans les écoles), an passant par les espoirs fous de la première révolution russe (que « Freddie » voit éclore à seize ans à Saint-Pétersbourg), les percées de l’avant-garde artistique auxquelles il participera à la fois comme poète, éditeur, acteur et metteur en scène de cinéma, reporter et romancier, jusqu’aux voyages au bout du monde réellement vécus ou rêvés avant d’être réinventés dans le maelström de son œuvre.  

    Affabulateur féerique, Cendrars aura-t-il jamais vraiment fait le parcours du Transsibérien ? Au journaliste qui le lui demande dans les années 30, il répond crânement : « Qu’est-ce que ça peut te faire, puisque je vous l’ai fait prendre à tous ?!»…


    cendrars2.gifDe cendres et d’art

    Lorsque Frédéric Sauser  débarque à New York en 1911, il a la dégaine d’un jeune homme romantique que son amante polonaise Féla Poznanski, qui deviendra la mère de ses enfants, décrit en ces termes : « Il porte la chevelure d’un Gorki, la vareuse de velours et la cravate d’un Baudelaire, et il a dans les gestes la grâce d’un Italien, il pourrait être Russe ou Polonais ! ».

    Or à vingt-cinq ans, Sauser a déjà pas mal roulé sa bosse.  Rétif à la vie de famille, il a d’abord suivi les siens à Naples où les affaires de son père commerçant ont sombré.  Puis il s’est retrouvé apprenti gratte-papier à Saint-Pétersbourg, où il s’est ennuyé plus qu’il ne l’a raconté dans ses récits. N’empêche : il a vu en 1906 la première révolution russe de près, qui lui inspirera le saisissant Moravagine, avant de partager à Paris (dès 1910) la vie de la bohème artistique de Montparnasse. 

    L’arrivée à New York, longtemps rêvée, le confronte immédiatement à la dure réalité, avec la vision des  milliers d’émigrés parqués comme du bétail pour la première visite sanitaire. Crevant de solitude malgré la présence de Féla, errant dans la ville immense qui pue à la fois l’argent et la misère, c’est pourtant là qu’une nuit mythique il va s’inventer un nom, hésitant d’abord entre Cendrart et Cendrars, puis s’arrêtant à celui-ci qui figure « tout ce qui est brûlé », et au prénom de Blaise rappelant sa passion pour Pascal et le mot de braise, promesse de feu renaissant de ses cendres.

    « Un nouveau poète est né », commente la biographe et commentatrice Anne-Marie Jaton, qui «se rattache aux grands révoltés des siècles précédents, asociaux et absolus comme lui, dont il porte le non initial et le fantasme d’auto-engendrement : « Je suis le premier de mon nom puisque c’est moi qui l’ai inventé de toutes pièces »…  

     

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    De New York au bout du monde

    Quatre vitrines thématiques bien cadrées, un moniteur virtuel ouvrant sur d’autres échappées et rebonds, des documents parfois éclairants, une lecture publique en ouverture et une visite guidée ultérieure : tels sont les apports de la petite exposition mise sur pied dès aujourd’hui par la Bibliothèque cantonale et universitaire, au Palais de Rumine, aux bons soins de Sylvestre Pidoux.

    Au nombre des pièces manuscrites et autres documents photographiques, on relèvera notamment, dans la première vitrine évoquant Les Pâques, le petit feuillet manuscrit mythique sur lequel Cendrars explicite l’origine de son pseudo littéraire. Tout à côté, un exemplaire au format du légendaire livre-objet conçu par Cendrars et Sonia Delaunay à partir de la Prose du  Transsibérien, reste  référentiel. Dans la vitrine illustrant l’aventure de  L’or, une lettre cocasse est à remarquer, d’un prétendu descendant du colonel Suter réclamant une part du présumé magot. Enfin, la vitrine intitulée  Partir renvoie à la lecture  du monumental recueil publié l’an dernier sous ce titre dans la collection Quarto des éditions Gallimard, alors que la reprise du titre J’ai tué ramène au texte éponyme prodigieux, réédité chez Zoé.

     

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    . Palais de Rumine, du 13 septembre au 31 décembre. Blaise Cendrars 1912-20112 New York-Hollywood-Lausanne. Vernissage aujourd’hui à 18h., avec lecture et musique par le comédien Jacques Probst et le contrebassiste Pierre Kuthan. Visite guidée par Sylvestre Pidoux, le 3 novembre à 11h.

  • L'homme qui tombe

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    Pour mémoire d'un certain 11 septembre...

    …De l’homme qui tombe et retombe, personne ne pourra jamais dire ce qu’il a ressenti pendant l’éternité de sa chute, mais ce serait ça l’défi, ce sera toujours ça l’défi des rêvassiers et des plumassiers qui se prennent la tête entre le zéro et l’infini, ce serait ça la success story  possible que  de refaire ce chemin-là de toute ta vie qui se résume avant le fracas, toi, regarde-toi, figure-toi que t’es là, que t’en es là la tête en bas – le monde entier s’est fait à cette image de toi comme ça, marchant dans le ciel à l’envers tout peinard alors que tes secondes te sont comptées, là j’te défie aussi, et là c’est en quelques secondes hébétées que ça se ramasse et faudrait que l’humaine communauté se reconnaisse dans ce que tu dirais, regardez-vous tant que vous êtes, regardez-vous – ça vous regarde…

  • Ceux qui se la pètent

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    Celui qui claironne attention j'arrive / Celle qui se pousse sur la photo glamour du groupe de ceux qui gagnent / Ceux qui ont tout compris et vous l'expliquent contre remboursement préalable / Celui se dit le Premier des Derniers / Celle qui pose à la Grande Prêtresse de l’Eglise psychanalytique des jours ultimes seule habilitée au babil / Ceux qui lacancanent dans la salle des pas perdus pour tout le monde / Celui qui dit s’est fait choser par Jane Birkin sans préciser que c’était dans un rêve éveillé / Celle qui navigue à vue dans la panse de brebis farcie / Ceux qui ont fait le tour des affects selon Spinoza et en reviennent à une phénoménologie de type usuel du genre panier de la ménagère / Celui qui a toujours trouvé quelque chose d’un peu forcé à l’ontologie conceptuelle / Celle qui lit alternativement Kant et Harry Potter pour être vraiment de son temps et respirer quand même / Ceux qui font miel de tout bois / Celui qui prétend innover en courant la Piste Santé à l’envers / Ceux qui osent dire aux néo-hégéliens de gauche qu’ils sont juste des abrutis au niveau principe de réalité et ces choses-là / Ceux qui se disent imbattables dans le commerce des agrumes / Celui qui s’est fait un look à la Iggy Popp pour mieux assumer sa maigreur de fils de pasteur fondu en créationnisme strict / Celle qui dit ne croire qu’en l’Ongle incarné / Ceux qui préfèrent le plus tante de leurs oncles / Celui qui estime que la bisexualité des gastéropodes angéliques est une piste sérieuse pour la redéfinition de l’Ouverture / Celle qui est ouverte à tout jusques et y compris la double pénétration platonique / Ceux qui n’en peuvent plus et concluent donc à l’obligation de chasteté dans les territoires d’outre-mer / Celui qui se dit intermittent de la pensée unique / Celle dont la seule obsession est l’opposition radicale à la pensée unique / Ceux qui ont tout essayé avant d’en revenir au plaisir solitaire à deux ou trois selon les occasions en climat tempéré / Celui qui n’est expert qu’en expertise / Celle qui se pose en égérie du Contre-projet par cooptation / Ceux qui rient de tout y compris du rire jaune / Celui qui camoufle sa profondeur naturelle sous une désinvolture surnaturelle / Celle qui invoque la figure d’Antonin Artaud en sa qualité de Vestale du Temple des Purs / Ceux qu’à toujours fait chier la célébration ostentatoire des maudits entre la poire et le café / Celui qui s’est spécialisé dans le phénomène des enjambements de la pensée cartésienne tardive et l’a fait graver sur sa carte de visite et tatouer sur sa couille gauche / Celle qui dirige les fluides de froid spécial dans les allées droites de la salle de lecture de la fac de lettres de Geneva-International / Ceux dont les pensées s’avancent en nobles cortèges d’apôtres à souliers ferrés / Celui que la muflerie des jeunes et moins jeunes auteurs a toujours intéressé dupoint de vue de l'observation éthologique des macaques / Celle qui se dit en phase avec l'Esprit quand elle entre en ascèse d'écriture / Ceux qui annoncent un tsunami éditorial àl'occasion de la sortie de leur prochain lire à la prochaine rentrée, etc.  

    Image : Philip Seelen

  • News du Kid

     

     

    Enafrique5.jpgAprès un périple avec ses deux compères David et Julien  à travers les Balkans et la Turquie, amorcé au début du mois de mars, Daniel Vuataz, alias la Kid,  raconte son dernier jour. Profusion et mélancolie...

    À découvrir: le superbe site d'En Afrique, blog et photos.  Et ce mardi 11 septembre 2012, de 11h à midi, sur RTS Espace 2, Daniel Vuataz sera l'hôte de l'émission Entre les lignes où il parlera de ses textes (lus par uncomédien), de ses voyages et de ses projets - aussi de son Afrique intérieure de fils de coopérants à Madagascar.

    Le départ de Daniel

    Le soir donne à Istanbul une drôle de couleur brune, avec des éclats de bronze sur les minarets et les toits des petites maisons de Kumkapı, tassées les unes contre les autres. Magasins de tapis, thé serré dans des tasses à col, cireurs de pompes qui lisent d’immenses gazettes au dernier soleil. Entre Sainte-Sagesse et la Mosquée bleue, les muezzins livrent leur battle de tremolos quotidienne. Ça vous tirerait presque une larme.
    Ce bourdonnement de klaxons, ces passages à bestiaux surchargés de poussière d’ambre, ces types à moustache peignée assis sur des paniers à siroter leur café, cette odeur de vieux mouton sucré ; Istanbul, en un mois, n’a pas du tout changé. Pourtant il y a quelque chose de nouveau. Est-ce moi qui ai laissé le vide s’installer autour de mes pas ? Je n’ai pas trop le cœur à tailler la bavette, à palabrer avec qui que ce soit, et pourtant ce ne sont pas les occasions qui manquent. Le patron de l’Internet café a lâché mon épaule. Il a déplié son tapis derrière moi, il est à genoux, face à l’Orient, et se courbe à terre. Son frère chante les yeux fermés, au comptoir, en faisant rouler son chapelet coranique entre ses doigts. On est le 12 avril. La première boucle se referme.

    C’est une sorte de rewind en accéléré, un peu décentré, un peu lâche. Je passe aux mêmes endroits, paye aux mêmes établissements, réserve les mêmes chambres, mais, comment dire, le cœur n’est plus du même côté de la poitrine. A cote de moi, Barbara et Renaud chuchotent en français à propos de leur itinéraire turc. Ils viennent d’arriver. Je leur glisse des conseils, des noms, des adresses, la presqu’île de Bozburum, le Fish Market de Fethyie, Geyikbayırı, d’autres choses… Mais j’ai un doute. Eux partent ensuite « sur l’Inde, par l’Iran, tu vois ». L’Asie en voiture, « à cause de la Syrie ». Ils ont vécus plus de deux mois avec les bûcherons et les bergers roumains, près de la frontière ukrainienne enneigée, ont vu des chiens crevés par les loups, ont partagé la soupe avec les romanichels, ont suivi le bord de la mer Noire jusqu’à Istanbul. D’autres histoires. Les mêmes histoires. Ils attendent beaucoup de la Turquie, forcement. Je ne sais pas trop quoi leur dire. Cette impression compliquée de devoir passer un témoin qu’on aimerait garder « par devers soi ». Ce qui est, d’après Brassens, la pire chose qui soit. Je souris, simplement, et redemande un çay au patron, occupé à vaporiser son petit parfum dans la pièce en béton. Les égouts ont encore refoulé. Il se marre. Son frère fume une Viceroy sur le pas de la porte. La même pièce. Il y a un mois. Retour à la case départ, en quelque sorte. J’espère un peu bêtement que le type va me reconnaître. Je sais bien que des milliers de gens, de voyageurs, de couples, d’aventuriers, de mecs en cravate sont passés depuis. Et je ne parviens qu’à dire et redire la même chose. Je me penche vers ce couple de français qui tente d’uploader ses dernières vidéos sur YouTube : « Tu verras, les Turcs, niveau hospitalité, c’est quelque chose d’unique. » Je parie que j’ai une drôle de gueule, quand je dis ça.

    EnAfrique.jpgQuinze heures de bus entre Adana et Istanbul, c’est long. Suffisamment pour remâcher et tenter de digérer ces drôles de trente jours, avant que la suite ne vienne. J’ai quarante heures tout seul, et ce n’est pas plus mal, pour retomber sur mes pattes. Julien et David, avant-hier, ont attendus jusqu’au tout dernier moment, dans la gare routière, avant de tourner les épaules. Je n’arrivais pas vraiment à comprendre pourquoi je repartais seul. Con de chialer devant eux, con de ne pas chialer, con de partir, con de rester. Un job en Suisse, plus trop d’argent, Camille qui me rejoint bientôt pour continuer le voyage, me ramener en douceur à la maison. C’était prévu comme ça, mon bout de chemin devait s’arrêter juste en face de cette foutue Afrique. A Mersin, même si tu ne la vois pas, tu sais qu’elle est là, juste sous la courbure de la mer, à un jour de bateau. Elle nous narguait. Julien et David étaient tournés vers elle depuis plusieurs jours, de toutes leurs forces. D’une certaine manière c’est le début du vrai voyage, pour eux. Une blague que j’aimais bien répéter, avant de partir : « Ouais, je fais la partie vacances, après c’est vraiment l’aventure qui commence… ». Maintenant je me dis que revenir en arrière, ici, m’arrêter aux portes de l’Afrique, m’enfuir vers le Nord dans un gros bus Ulusoy flambant neuf vers cette ville furieuse que je ne comprends pas très bien, bref tourner les talons, c’est assez dingue et presque stupide. Mais qui aurait pu me dire que ça se passerait de cette manière ? A Mersin, dans le bureau de l’Antoine Makzume Agency, au-dessus des grues rouges, des containers Maersk Sealand et de l’agitation barbelée du port de fret, l’employée qui nous a aidé à trouver un bateau pour l’Egypte ne partageaıt pas du tout cet avis nostalgique. La Syrie était à moins de trois cent kilomètres. De ses yeux elle interrogeait David et Julien, avec incompréhension. « Why do you have to do that ? Why there ? You are crazy ! You’re so young, you come from a very rich and organized counrty, so why would you need to go to Africa ? And why spending all your Money in that ?? » Puis, se tournant vers moi, elle avait eu ces mots, comme en aparté mais suffisamment fort pour que tout le monde entende : « You are the luckiest, Daniel, to go back to Istanbul, to see your girlfriend again, and to take this boat to Venice ! You will have a lot of fun. This is the right decision ! »

    Je ne peux pas dire qu’elle avait raison. Pas encore. J’avais envie de la gifler et de l’embrasser en même temps. J’ai dit au revoir. Ça piquait. J’ai enduré quinze heures de bus sauvage. J’ai débarqué comme un spectre amoureux dans une ville qui donne plus qu’elle ne reçoit. Istanbul est destinée à disparaître dans la vapeur des contradictions, à se défaire dans le bruit des voyageurs silencieux. Et maintenant je rentre en Suisse, par la terre et la mer, en trois semaines. Comme si prendre le temps aiderait à endiguer ce sentiment bizarre. C’est possible. Déjà j’imagine la silhouette de Camille aux portes de l’aéroport.

    On l’a souvent répété mais j’y crois dur comme fer. La temporalité du voyage ne ressemble pas aux autres. Un mois, sérieusement, c’est quoi ? D’une pleine lune a l’autre, d’un loyer au suivant, quelques feuillets de calendrier par terre, quatre lundis, quatre dimanches, des broutilles ; vous l’avez vu passer, vous, ce mois, avec sa traîne dorée et ses putains d’histoires ?… Et Pourtant. Avant de partir j’étais à Vaduz, avec Camille. L’une des plus petites capitales du monde. Maintenant je suis à Istanbul. Et ça ne change pas grand-chose. Ou plutôt, tout a changé, infıniment, mais je ne vois pas encore très bien pourquoi. Je m’en fous, d’un côté. C’est une réaction normale, disent en chœur les liseurs de marc de la place Taksim et les réalisateurs barbus de Sundance. J’ai de quoi écrire, pour plus que de raison. Pour surfiler la métaphore jusqu’au bout de la corde, je crois que dans l’idée de la porte, ce n’est pas vraiment le palier qui importe. Plutôt le fait qu’elle s’ouvre et se referme autant de fois qu’on veut. Pour autant qu’on ait des mains pour l’entrouvrir, des pieds pour la claquer, des épaules pour l’enfoncer. Je me console avec ça.

    Je pense bien à vous, les gars. Vous me manquerez, un bon bout de temps… Allez, back on track ! Vous avez du boulot. Il y a un continent entier et des flambées de pleines lunes australes qui vous attendent, juste là derrière, sous la corde détendue de la mer. Il suffit de frapper, et puis d’entrer. Ou l’inverse.

    So long !

    (Ecrit et publié a Istanbul)

    Pour suivre le périple des compères de Daniel, ou pour revivre l'aventure depuis le début, cliquez: Enafrique.ch

    Récit détaillé et superbes albums de photos !

     

  • Ceux qui voient le problème

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    Celui qui les aide à voir en parlant dans le noir / Celle qui entrevoit distinctement la nuance entre  la vision qui consume et le voyeurisme qui consomme / Ceux qui voient par procuration / Celui qui observe attentivement le phénomène de masse de la prostitution banalisée par l’usage des webcams / Celle qui fait tout à la maison pendant que son mari joue aux boules au Café de l’Avenir/ Ceux qui se vautrent à longueur de journée pour de la thune et ça fait donc des chômeurs en moins / Celui qui vend ses fils sur Internet sous prétexte que leur mère le trompe sur Meetic  / Celle qui en a marre de voir le mâle partout / Ceux qui voient la mort où elle brille / Celui qui répète que l’argent ne l’intéresse que pour la liberté spirituelle qu’il lui donne /Celle qui va transformer les écrivains et écrivaines en créateurs libérés et performants en leur ouvrant sa Résidence de création surveillée par webcam et jacuzzi conseillé / Ceux qui n’écrivent rien sans un à-valoir sans quoi le lecteur n’avalerait rien non plus / Celui qui écrit des poèmes minimalistes que sa femme gère en tant que produits bio dans son cabinet de podologue zen / Celle qui s’est vendue à un fils de famille genevois dont les affaires internationales lui ont permis de s’éclater dans la nouvelle à human touch dont raffole la directrice  de la Maison des littératures friande aussi de machos latinos/ Ceux qui trouvent les maisons de rendez-vous plus propice à l’échange personnalisé que les salons littéraires même sympas / Celui que le fantastique social intéresse de plus en plus alors même qu’il se fait de moins en moins fréquent / Ceux qui cherchent la stigmatisation médiatique sans considérer le côté mal pratique de la chose / Celui qui préfère les femmes dites de mauvaise vie aux littérateurs dits de bonne comnpagnie / Celle qui a beaucoup péché et pardonnera donc d’autant plus volontiers / Ceux qui ont mené une toute petite vie et n’en sont pas mécontents vu qu’il faut de tout pour moduler les statistiques et qu’ils aimaient bien recevoir les enfants de leurs enfants dans leur jardin arboré avec vue sur le canal de la Suze à Bienne / Celui qui relit Epictète sur son balcon surplombant le trottoir des Pâquis où ces dames restent des plombes à méditer elles aussi à l’humaine condition / Celle qui ne donne aucune chance à la charité compulsive en refusant toute aumône en dessous de dix euros / Ceux qui courent derrière les hyènes et mordent avec des mots / Celui qui refuse de se faire justice afin que justice se fasse / Celle qui voit double tout en restant fidèle à la position du missionnaire / Ceux dont la mort ne veut pas vu qu’ils ont fait le job de leur vivant, etc.

     
  • Une conscience japonaise


    littératureLes sombres débuts de Kenzaburo Oé. Qui revient aujourd'hui sur le devant de la scène en grand témoin de l'holocauste nucléaire.

    Ceux qui ont découvert l’univers du plus grand écrivain japonais vivant, Prix Nobel de littérature en 1994, avec le bouleversant récit autobiographique d’Une affaire personnelle, ressaisissant la détresse et la révolte du père d’un enfant né malformé des suites d’Hiroshima, retrouveront ici, avec les premiers écrits de Kenzaburo Oé, la source même de son univers tragique. Dans son discours de Stockholm, intitulé Moi, d’un Japon ambigu, le romancier racontait comment, dans le monde à la merci de la peur et du mal de la guerre mondiale où il passa son enfance, Huckleberry Finn et Nils Holgersson l’ont sauvé du désespoir. De la même façon, le sentiment de la beauté et de la liberté n’est jamais absent de la réalité la plus cruelle, telle qu’elle se déploie dans ces trois nouvelles publiées entre 1957 et 1961, qui révélèrent l’immédiate maîtrise du jeune écrivain. D’une «maison des morts » dostoïevskienne (la nouvelle éponyme) à une maison de redressement où vices et sévices vont de pair (Le ramier), l’observateur implacable capte à la fois l’essentiel de la condition humaine et, dans Seventeen, la genèse de la dérive extrémiste d’un jeune frustré, préfiguration du terroriste d’extrême-droite se réclamant d’un Japon dont l’écrivain n’a cessé d’illustrer la redoutable duplicité
    Livre du jour: Kenzaburô Oé. Le faste des morts. Gallimard, coll. Du monde entier, 175p

  • Le Clézio mouche Richard Millet

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    À lire absolument dans Le Nouvel Observateur de cette semaine : la tribune libre de JMG Le Clézio, Prix Nobel de littérature, rivant son clou à l'écrivain et éditeur Richard Millet.

     

     

    Le 22 juillet 2011, Anders Breivik, un jeune homme ordinaire, sous l'emprise d'une haine aveugle contre ses contemporains, décide d'assassiner froidement à coups de fusil automatique soixante-dix-sept personnes (dont une majorité de jeunes de son âge) réunis dans l'île d'Utøya pour une manifestation contre le racisme en Norvège.

    Un an plus tard, alors que le même Breivik est condamné à vingt et un ans de prison par la justice norvégienne, un intellectuel français du nom de Richard Millet, plus connu comme éditeur que comme écrivain (il a publié entre autres une apologie imaginaire de la violence des Phalanges au Liban) décide d'écrire et de publier un pamphlet au titre provocateur d'«Eloge littéraire d'Anders Breivik ».

    Au nom de quelle liberté d'expression, à quelles fins ou en vue de quel profit un esprit en pleine possession de ses moyens (du moins on le suppose) peut-il choisir d'écrire un texte aussi répugnant? Cette question en amène une autre: au nom de quelle philosophie ou de quel parti pris, mû par quel appât du gain, un éditeur choisit-il d'éditer ce pamphlet qui fait l'apologie d'un des plus grands criminels du début de ce siècle et bafoue les sentiments des parents des victimes?

    Les monstres ont toujours fasciné la littérature, on le sait. Mais à l'heure de ce meurtre sanglant, chacun est en droit de se demander: et si cela arrivait en bas de chez moi? Et si cela m'arrivait?

    Cependant, la question n'est plus seulement celle de Breivik. La question est aussi celle de M. Millet. Plus généralement, c'est celle d'une certaine corruption de la pensée contemporaine et de la responsabilité des écrivains dans la propagation du racisme et de la xénophobie. On dira que c'est la conséquence de la crise économique, du chômage, des insécurités locales et internationales. En France renaît de ses cendres l'idéologie nauséabonde des années 1930, lorsque l'extrême-droite (la Cagoule, Action française) faisait le lit du nazisme (et préparait la défaite de la France) en utilisant la xénophobie et l'antisémitisme.

    Ces thèmes courent à nouveau, de moins en moins à couvert: le visage de l'antisémitisme est aujourd'hui celui de l'islamophobie, la propagande utilise les mêmes termes, les mêmes slogans, les mêmes obsessions: l'invasion des étrangers, la perte des repères chrétiens, la pureté de la race. Ces thèmes, ces obsessions sont exploités par une partie de la classe politique, et par un nombre grandissant d'intellectuels et d'artistes. Leurs arguments sont sans valeur. Ils se nourrissent de mensonges et de peurs, ils élaborent des théories fumeuses dont l'auteur le plus connu est Samuel Huntington.

    Tout cela est marqué par une considérable quantité d'insignifiance. Insignifiance parce que cette idéologie est vide de sens, qu'elle ne véhicule que la pensée la plus banale, et ne s'alimente que des instincts les plus vides. Mais cette insignifiance est dangereuse. Elle peut parfois, comme dans le cas de Breivik, devenir une pathologie.

    La question du multiculturalisme, qui semble obséder si fort certains de nos politiques et quelques-uns de nos prétendus philosophes, est une question déjà caduque. Nous vivons dans un monde de rencontres, de mélanges et de remises en cause. Les mélanges et les flux migratoires existent depuis toujours, ils sont même à l'origine de la race humaine (la seule race). Le multiculturel tel qu'on le nomme en ce moment n'est plus suffisant. Il fabrique des ghettos, isole les cultures et favorise le durcissement de leurs radicalismes.

    Le seul espoir que nous ayons n'est pas dans une nostalgie d'on ne sait quelle pureté originelle - complètement illusoire si l'on pense aux métissages qui ont créé la France ou la Norvège mais dans l'ouverture vers l'interculturel. La littérature est un des moyens de cet échange, la littérature est un creuset où se fondent les courants venus des quatre coins de l'histoire. Mais rêver d'une identité nationale figée est un leurre. Dans la rencontre des cultures et des civilisations, chaque apport a son importance, et nous ne pouvons demander à personne de renoncer à la moindre part de son héritage.

    Revenons au bouquin de M. Millet: comment croire à ce qu'il raconte? Il n'existe que pour et par le scandale, et c'est là ce qui doit le rendre insignifiant à nos yeux.

    Sans doute, en France, existe-t-il le syndrome célinien. Si Céline est un génie et un provocateur, est-il suffisant d'être provocateur pour avoir du génie?

    Le scandale, le scepticisme et le goût d'amertume sont des éléments inséparables de la bonne littérature. Cependant, l'auteur qui n'est motivé que par le goût du scandale cède à la pathologie de l'insignifiant. Le pouvoir de séduction de l'ignoble est insidieux, il sécrète une humeur grise et sournoise qui peut conduire certains esprits faibles à l'assassinat.

    Pour comprendre cette tentation, point n'est besoin de lire l'élucubration lugubre de M. Millet. Je recommanderai plutôt la lecture d'un court roman publié il y a cinquante ans par le Japonais Oe Kenzaburo, qui parle en connaissance de cause de la tentation nationaliste et de la nostalgie de la grandeur déchue, et de ses dérives meurtrières: «Sebunteen» («Seventeen») qui met en scène un jeune homme ordinaire - un frère aîné d'Anders Breivik - que les frustrations et l'intoxication extrémiste conduisent inexorablement jusqu'au meurtre.

    J.M.G. Le Clézio

  • Ceux qui prennent le train de nuit

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    Celui qui se retrouve seul sur le quai / Celle qui est sensible au kitsch étrange de la gare d’Helsinki / Ceux qui se reconnaissent aux gestes familiers des accros de machines à sous / Celui qui aime le vent froid passant sur la plage déserte d’Ibiza / Celle qui observe les hommes partageant leur condition d’hommes / Ceux qui se retrouvent au pied de la Tour d’Hercule / Celui qui trouve sa paix en répétant les mêmes gestes à longueur de journée / Celle que fascine le vol des martinets dans le ciel orageux de Cortone / Ceux qui errent à travers bois sur des chemins en pente / Celui qui se dit étudiant en chinois à Malmö / Celle qui trouve une odeur de pierre sèche au corps du soutier Marcello / Ceux qui se réveillent à l’Amen de l’abbé Chalandon / Celui qui contemple la mer à Ostende sur la chaise roulante conduite par la Danoise au tchador / Celle qui voit les jeunes ouvriers wallons se jeter sur l’automate à bonbons / Ceux qui se demandent dans quel cimetière ils reposeront / Celui qui se retrouve seul le premier soir à l’orphelinat des mères incendiaires / Celle qui constate que l’hiver son amour devient haine / Ceux qui s’éloignent les uns des autres comme des étoiles dans le ciel froid / Celui dont on a traité la vocation artistique aux électrochocs / Celle dont les yeux pers ont troublé divers gars du bourg / Ceux qui s’endorment dans le cinéma désert / Celui qui ne comprend rien au train de l’existence / Celle qui aime qu’on l’aime même dans des draps douteux / Ceux qui sentent l’âge les éloigner de leur corps / Celui qui s’efforce en vain de tromper le temps / Celle qui endure la vulgarité de l’homme qu’elle préfère à tous les rustres du cargo / Ceux qui se demandent quand la vie changera enfin / Celui qui lape un gras potage avant de mâcher du gibier sous le lourd ciel de novembre / Celle qui contemple la pluie verticale de la nuit à Manchester City / Ceux qui ne surent jamais combien ils furent aimés / Celui qui s’endort de force pour oublier son désir / Celle qui s’offre à la caresse du vent du désert / Ceux qui se rappellent les poings de boxeurs des arbres taillés du boulevard / Celui que le chant du merle aide à supporter sa condition de chômeur en fin de droit / Celle qui aime servir des cafés serrés aux matinaux de la Gare centrale / Ceux qui ont une salive de consistance intensément sexuelle, etc.

    Image: Philip Seelen

  • Ceux qui gèrent le relationnel

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    Celui qui envoie un SMS a Elena pour lui  dire que dimanche soir ça n’ira pas /  Celle qui répond juste : OK / Ceux qui mettent un smiley même pour rompre par texto / Celui qui se récrie : juste OK donc elle s’en fout mais elle est grave celle-là elle me fait peur /Ceux qui constatent que trop de ponctuation dans un texto peut nuire à la fludité relationnelle / Celui qui en revient au « juste OK » d’Elena pour en déduire qu’elles vont nous bouffer ces manipulatrices / Celle qui a répondu juste ok en se réjouissant de visionner son émission de déco enregistrée ou un film d’animaux ou un texte existentialiste / Ceux qui sont obscènes dans leurs texti (un texto des texti, comme un spaghetto des spaghetti) et filent doux quand il se retrouvent avec elle avec sa dignité de gérante de fortune chez Pictet Picsou / Celui qui envoie un texto tous les 5 kilomètres parcourus sur son tapis d’entraînement du club Hyperforme / Celle qui reçoit un texto limite porno tandis qu’elle regarde un docu sur Dubaï en pédalant sur son vélo cardio / Ceux qui acclament les troubles en Tunisie au motif que ça va faire grimper le cours du baril / Celui qui a piètre opinion des investment bankers de son âge qui ne font que travailler et se féliciter de gagner plus de pognon alors que tout crame et que tout craque un peu partout / Celle qui se garde un investment banker bodybuildé pour ses fins de mois de Lumpengirl new look / Ceux qui ont acheté le lundi matin 2000 lots de pétrole qui leur ont filé entre les pattes à Midi mais qui pourraient leur revenir le soir grâce aux Chinois / Celui qui surveille par webcam celle qui repasse ses quarante-deux chemises Armani à rayures / Celle qui repasse les chemises du blaireau friqué en surveillant les SMS de sa sœur employée de maison comme elle mais à Cologny le slum chic de Geneva International /  Ceux qui ont vu le film American Psycho et s’inspirent des choix vestimentaires de Bateman tout en réprouvant en public ses violences sexuelles qu’ils envient en privé / Celui qui apprend mardi matin par Tom (à l’agence de Singapour) que les chiffres chinois lui ont permis de récuprer sa mise de la veille donc il va relancer Elena pour dimanche et lui donner une petite leçon en l’invitant dans un restau mégachic / Celle qui reçoit le texto du trader niaiseux alors qu’elle lit le dernier Martin Amis dans son bain moussant  parfumé à l’essence de gingembre + noix de kola / Ceux qui estiment eux aussi que l’existentialisme est un humanisme tout en constatant qu’ils n’ont plus de réseau pour l’instant, etc.

     

    Guillet.jpg(Cette liste behaviouriste a été établie durant la lecture de Branta bernicla de Pascal Guillet, paru aux éditions Verticales et constituant un tableau houellebecquien soft de la vie d’un jeune trader français bossant à la City de Londres au début du printemps arabe – lecture recommandable de cette rentrée littéraire française 2012) 

  • Ceux qui en ont vu d’autres

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    Celui qui va remplacer son épouse infidèle par un chihuahua / Celle qui entend des voix dans le Bois du Sourd / Ceux qui n’ont pas de secret pour leur jardinier créole / Celui qui se dit incapable de tuer une femme tout convaincu qu’il soit qu’elle n’a pas d’âme / Celle qui ne supporte pas les succès de sa mère au karaoké / Ceux qui résistent au fou-rire qui les menace d’éclater à l’approche de l’homme-toupie / Celui qui a fait de la luge avec Bashung en 1965 du côté du Ballon d’Alsace / Celle qui a été initié à la calligraphie par un maître dont les gardes rouges ont coupé les mains / Celle qui laisse crever tous ses bonsaïs en s’adonnant à sa passion du jeu de go / Ceux qui écrivent leurs poèmes en marchant et le disent volontiers à la radio ou à la télé sans qu’on le leur demande / Celui qui a une malle pleine d’inédits comme Fernando Pessoa (dit-il) / Celle qui estime que la griserie de l’acrobatie aérienne vaut l’écrasement final / Ceux qui ont été persécuté sous Ponce Pilate sans qu’on se souvienne d’eux / Celui qui a connu le voile noir dans son bombardier survolant la Cochinchine / Celle qui s’est jurée de ne plus envoyer de pyjamas de Noël à ses neveux ingrats / Ceux qui tâtonnent dans la nuit moite à la recherche d’un corps éventuel / Celui qui démarche ce qu’il appelle des vitamines de bonheur / Celle qui prétend qu’un paon n’a aucune conscience de lui-même en dépit de son apparente fierté à l’instant de faire la roue dans la cour de la porcherie du voisin bègue / Ceux qui écrasent leur cigare dans les reste de l’omelette norvégienne en souriant à leurs hôtes pacsés à Noël dernier / Celui qui ne rêve même plus de pénétrer dans la rue morte à bord de l’auto à neuf places / Celle qui dit au beau Marco qu’il sera son butin de fin de soirée sans se douter qu’à minuit à pile il se transformera en statue de pierre ponce / Ceux qui font du rollerskate sur les tuiles de vent du glacier d’Arolla / Celui que son beau-père a oublié sur une aire d’autoroute sans se rappeler dans quel Etat / Celle auquel l’éthéromane demande de ne pas le déranger dans son lait de brume / Ceux qui ont échangé leur sang au bord de la rivière aux écrevisses et sont morts la même année sans le savoir, etc.

    Image: Philip Seelen

  • Ma rentrée 2012

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    Du flafla médiatique et de la réalité des livres. Approximations d'un lecteur décalé dans sa cabane haut perchée...

     

    Il est intéressant de constater comment, pour se défendre des effets d’annonce médiatiques relevant souvent du n’importe quoi, les gens en arrivent à dire eux aussi n’importe.

    La rentrée littéraire française ? Ah mais génial, non mais trop nulle !

    De fait, la rentrée littéraire française est devenue, depuis une trentaine d’années, une espèce de pôle d’agitation et d’emballement qui fait dire et écrire un peu tout et son contraire.

    Barilier2.jpgJe me souviens que, dans les années 80, l’écrivain romand Etienne Barilier avait écrit quelque part que la rentrée littéraire n’existait pas. Qu’elle était le non-événement par excellence. Une baudruche ! Pour ma part, je m’étais fait l’avocat des évidences pour objecter que la rentrée littéraire existait bel et bien en dépit des plus « essentielles » arguties : qu’elle était un fait et qu’il fallait faire avec. À l’époque, la rentrée française alignait 300 ou 400 nouveaux romans, auxquels s’ajoutaient 100 à 150 livres publiés en Suisse romande. Actuellement, ce sont plus de 600 titres qui paraissent en même temps avec les prix littéraire pour point de mire, alors que l’édition romande, en perte de vitesse, vise plutôt la veille des fêtes de fin d’année ou les mois précédant le Salon de Genève, hier, aujourd’hui le Salon du Livre sur Les Quais, qui s’ouvre demain à Morges.

     

    La thèse de Barilier était évidemment d’un « pur » homme de lettres, aux yeux duquel un phénomène socio-économique hyper-médiatisé ne peut qu’être suspect. Pour ma part, recevant physiquement, dès le mois de juin,  des centaines de livres au titre de chroniqueur littéraire d’un grand quotidien local, je ne pouvais que me salir les mains et les yeux au contact combien « impur » de tous ces bouquins, non sans ravissement je le confesse… Or j’ai beau me trouver à présent « en retraite », comme on dit : je ne continue pas moins de me salir les yeux et les mains avec le même mélange d’impatience curieuse et de délectation éventuelle.

    Les médias aussi s’enthousiasment, ou font comme si. Les médias français, ou plus exactement parisiens, se passent le mot et quelques noms (le nouvel Angot, le nouvel Adam, le nouveau Djian, le nouveau Nothomb et consorts) que reprendront les médias provinciaux…

    Pourtant cette notion de provincialisme est à réviser par les temps qui courent, me semble-t-il. Le grand poète et penseur anglais T.S. Eliot disait quelque part, il y a quelque temps, qu’il y a non seulement un provincialisme dans l’espace, tel que nous l’entendons à l’ordinaire, mais également un provincialisme dans le temps. Ainsi désignait-il l’amnésie croissante dans laquelle vivent nos contemporains qui ne connaissent que la « province » de leur époque, si ce n’est de leur génération, et sont de plus en plus ignorants des décennies ou des siècles précédant leur naissance.

    Ce provincialisme temporel, au même titre que le provincialisme géographique, n’a pas été atténué par la mondialisation des médias, loin de là et parfois au contraire.

    Les médias parisiens peuvent être dits, à cet égard, aussi «provinciaux », dans l’espace et le temps, que les médias des cantons romands, plus ou moins à la traîne de ceux-là, ou que les médias américains ou australiens, russes ou japonais, quand il s’agit des « provinces » européennes, bantoue ou germanopratine.

    deville.jpgCes considérations générales, rédigées dans une cabane de bois rousseauiste surplombant le lac Léman, m’amènent au détail de quelques livres de la rentrée littéraire, alors même que j’annote bien attentivement l’un d’eux, immédiatement épatant, intitulé Peste et choléra et publié au Seuil par Patrick Deville. Très solidement documentée, superbement filée du point de vue de l’écriture et de  la narration, cette approche romanesque du destin singulier du « provincial » Alexandre Yersin, né à Morges en milieu très puritain et devenu le plus aventurier des savants collaborateurs de Pasteur, est immédiatement passionnante.

    Roegiers3.jpgAvec un bref coup d’œil dans le rétroviseur de ma bringuebalante machine à lire, je me rappelle qu’avant Peste et choléra du Français Deville j’aurai lu, en juin dernier, le non moins captivant Bonheur des Belges du Bruxellois Patrick Roegiers, grande traversée spatio-temporelle, combinant les plongées diachroniques et les effets de réel, de la Belgique des cultures souvent ignorée des provinciaux du 6e arrondissement…

    Daubant sur la crânerie flamingante de ce magnifique prosateur, j’avais non moins crânement élu ce livre  « mon Goncourt 2012 », mais c’était avant de lire, sur injonction amicale de Bernard de Fallois, La vérité sur l’affaire Harry Quebert du Genevois Joël Dicker, qui pourrait bien devenir « le » Goncourt de l’Académie éponyme. Ce qui est sûr, et même après avoir beaucoup apprécié Avenue des géants de Marc Dugain, c’est que ce faux vrai polar au souffle irrésistible et à la prodigieuse acuité d’observation sur le monde actuel en général et la littérature enparticulier, oscillant entre grandes espérances juvéniles et micmacs éditoriaux, sur fond de quête d’une très fuyante vérité humaine, s’impose comme un OVNI que ne peuvent revendiquer ni la littérature romande ni le chic parisien, au même titre que L’Amour nègre de Jean-Michel Olivier.

    Olivier3.jpgCelui-ci a –t-il raison lorsqu’il parle, à la veille du Salon du livre Sur les quais de Morges, d’une rentrée littéraire romande d’exception ? Par rapport aux années fastes de l’édition romande, je ne le crois pas. Mais la configuration de la vie littéraire en Suisse française a beaucoup changé, autant que la mentalité des écrivains. Alors que l’édition romande, souvent minée intérieurement par son esprit de chapelle et ses jalousies contre-productives (le même phénomène s’observe dans les autres provinces francophones), s’épuise à la fois par vieillissement et peine à survivre matériellement, une nouvelle ouverture au monde s’est manifestée ces dernières années avec des générations qui voyagent et des talents d’origines diverses, de Marius Daniel Popescu (accueilli par José Corti) à Douna Loup (belle découverte genevoise au Mercure de France, dans la foulée de Pascale Kramer), ou de Jean-Michel Olivier (relançant la percée parisienne de Jacques Chessex) à Metin Arditi, dont le Prince d’orchestre s’impose ces jours au premier rang des éditions d’Actes Sud.   

    Sans aucun préjugé personnel anti-parisien, j’ai toujours défendu la littérature de notre « province » extrêmement composite, où de grands auteurs tels Georges Haldas ou Maurice Chappaz, Corinna Bille ou Nicolas Bouvier, dans le sillage de l’immense Ramuz toujours réduit par beaucoup nos amis français à une espèce de sous-Giono, ont fait œuvre et parfois majeure. Je me rappelle toujours le petit propos de dame Edmonde Charle-Roux, présidente du Goncourt roucoulant un soir à la radio romande que ce Maurice Chappaz (prononcé Chappâze), auquel venait d’être décerné le Goncourt de la poésie, était ma foi un être délicieux, avec son sac à dos en peau de bique, et de surcroît écrivait «un très joli français ». Je continue à penser, en raillant gentiment la satisfaction radieuse de mon ami JMO, bien compréhensible au demeurant, qu’il n’est pas de bon bec que de Paris et que la vraie littérature est une étoffe sans coutures, ainsi que me le disait Vladimir Dimitrijevic le très génial éditeur combien regretté.

    gaulis.jpgHier j’ai commencé de lire un bien beau livre d’une auteure (auteuse ? autoresse ? )  genevoise et aussi voyageuse et fine prosatrice que Bouvier, du nom de Marie Gaulis. Ce récit, aussi rousseausiste que mon isba dans les bois, commence par une évocation de l’Ours de Môtiers, bled jurassien où Jean-Jacques fut criblé de cailloux et tancé par les pasteurs à bonnets de nuit, dans lequel trou   j’apprends qu’est implanté un musée de l’art aborigène.

    Le programme du Salon du livre Sur les quais m’apprend que suis censé m’entretenir, samedi après midi (à l’Arsenal) avec Marie Gaulis et une autre dame dont j’ignore tout, du nom de Laure Mi-Hyun Croset. Le thème de la rencontre est  L’auteur au premier rang. Pourquoi pas, puisqu’il faut bien un auteur pour faire exister un livre ? Mais bon : je reste de l’école proustienne qui se fiche bien de l’auteur pipole et pense que le vrai moi de l’auteur est dans son livre.

    Voilà ce que ça donne sous la plume de Marie Gaulis dans Le rêve des naturels :

    « Il faut réapprendre à marcher encore, encore et encore, chaque jour se lever à nouveau, s’étirer, chasser les nuées de la nuit – quelque fois à regret, car elles nous enveloppent, cocons de rêves, de larmes, d’insectes crissant dans la nuit, de soudaines agitations d’oiseaux, appels, piaillements dans les palmes, de descente dans le puits du désespoir – et au matin, avec ses tâches urgentes et précises, on se demande pourquoi. Pourquoi la peur, le doute, la sensation vertigineuse d’être prisonnière ? » 

    Sur quoi s'alignent, le long des rayons de ma cabane dans les bois, quelques dizaines de titres encore à-lire-absolument ces prochains temps, disons au moins 66 sur 666... 

     

    Patrick Deville. Peste et choléra. Seuil, 2012.

    Patrick Roegiers. Le Bonheur des Belges. Grasset, 2012.

    Joël Dicker, La vérité sur l'affaire Harry Quebert. Bernard de Fallois / L'Age d'Homme, 2012.

    Jean-Michel Olivier. Après l'orgie. Bernard de Fallois / L'Age d'Homme, 2012.

    Marie Gaulis. Le rêve des naturels. Zoé, 2012.  

  • Ceux qui se retirent du jeu

     

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    Celui qui grimace tout le temps / Celle qui attire les jeunes garçons du Lycée Albert Camus dans son studio de la rue du Mouton / Ceux qui estiment qu’ils comptent au regard de la Postérité/ Celui que la mesquinerie de la surveillante à bas mauves n’empêche pas d’écrire des poèmes érotiques dans la salle de lecture de la Bibliothèque des Acacias / Celle qui pense qu’elle va mettre l’employé Bartleby au pied du mur / Ceux qui exigent des mesures à l’encontre du chat des Viredaz enclin à compisser les hortensias de l’entrée de l’immeuble B / Celui qui ne saura jamais nouer une cravate / Celle qui voit un conseiller fédéral possible en son fils aîné champion de calcul du canton / Ceux à qui l’on coupe le chauffage / Celui qui échappe à son nom / Celle qui garde au lit son air de cheffe du contentieux des Services Municipaux / Ceux qui ont fait de la nouvelle écologie leur idéal de couple / Celui qui fracassera un de ces soirs le vase de Chine à la con que son père dit absolument sans prix à ses invités / Celle qui imite si bien l’Abbé Pierre tricotant un bas de laine / Ceux qui se cherchent dans les stocks de pneus / Celui que l’envoi du drapeau français remplit d’une vieille tendresse coloniale à nuance indéniablement sexuelle / Celle qui reprend le rôle de Médée au Théâtre Communal pour cause de décès inespéré / Ceux qui n’attendent plus la Mathilde de Brel / Celui qui se demande si le penchant de son fils benjamin pour les livres ne dénote pas un germe d’homosexualité à combattre par une inscription prochaine au club de boxe du quartier des Abattoirs / Celle qui pousse son chat Roudoudou à se faire les griffes sur les draps à l’étendage de ses désagréables voisines Céline et Cécile Morel / Ceux qui affirment qu’un orage en montagne donne une consistance particulière au lait de chèvre / Celui qui s’est juré de poignarder son cousin Lo Huc avant le début de la mousson / Celle qui se fera le look de Bette Davis à la prochaine réception des Hayek / Ceux qui fomentent un complot pour faire tomber la responsable du marketing de la firme Beautiful Nails, faux ongles, etc.

    Dessins à l'encre de Chine: Louis Soutter

  • Interdisons les blogs !

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    Le roman français est-il malade ?
    Les pensées profondes de MM. Jean-Marc Roberts et Richard Millet. Retour sur quelques réflexions datatnt de... 2007 !

    « Les vrais écrivains d’aujourd’hui se comptent sur les doigts d’une main », déclare le romancier et éditeur (chez Gallimard) Richard Millet, dans un entretien annoncé à la une du Figaro littéraire de cette semaine sous le titre : Le roman français est-il malade ? Simultanément, avec La littérature en péril, Tzvetan Todorov vient lui aussi d’établir un bilan catastrophiste, en stigmatisant le solipsisme du roman français contemporain. Mais Richard Millet d’objecter : « Ce sont des généralités : il ne cite aucun auteur dans le champ contemporain ! D’ailleurs, on se focalise trop sur la littérature française, comme si les choses allaient mieux ailleurs. On survalorise la littérature anglo-saxonne : qui sont leurs grands écrivains ? » Et Richard Millet d’écarter un Philip Roth d’un geste dédaigneux, affirmant qu’il « écrit mal », avant de lancer, au nombre des auteurs méritant le salut, un Pierre Bergougnioux, un Régis Jauffret ou une Marie N’Daye…
    Dans la foulée, l’autre compère éditeur convié à l’entretien par Paul-François Paoli , Jean-Marc Roberts (directeur littéraire chez Stock), « sauvera » Annie Ernaux et François Taillandier, Agota Kristof ou Vassilis Alexakis, avant de livre ce diagnostic et ce jugement magistral : « Je suis optimiste pour le roman, mais pessimiste sur notre époque qui est antilittéraire. Le pire, ce sont les blogs : non seulement les gens ne lisent plus mais ils ne vivent plus. Interdisons les blogs ! ».
    Or donc frères et sœurs, de quoi la littérature française est-elle malade ? Des blogs fauteurs de non-lecture et de non-vie ? Ce serait bien rassurant de le penser, en cette indéniable période d’eaux basses, mais les propos si plats et si généraux de nos présumée grands esprits n’auront pas fait avancer le débat d’un pouce.
    Qu’il n’y ait pas un grand écrivain français, aujourd’hui, de la stature d’un Marcel Proust, d’un Louis-Ferdinand Céline ou d’un Georges Bernanos : cela ne fait pas un pli. Mais que Richard Millet vienne nous dire que les vrais écrivains français se comptent sur les doigts d’une main avant de citer, les yeux au ciel, un Pierre Michon ou un Pascal Quignard : voici qui fait gentiment sourire. Comme si des auteurs de la valeur de Michon, de Quignard ou de Taillandier, d'Annie Ernaux ou de Marie N’Daye ne se comptaient pas aujourd’hui par dizaines, sinon par centaines. Richard Millet lui-même est un auteur remarquable, et Jean-Marc Roberts un romancier ès autofictions tout à fait estimable. Mais voici la question qu’ils ne poseront pas: quel romancier français actuel peut-il être comparé, par la substance de ses romans, à ceux d’un Philip Roth qui-écrit-mal ou d’un John Updike, mais aussi à ceux d’un Don DeLillo, d’un Bret Easton Ellis, d’une Joyce Carol Oates, plus encore d’un Cormac McCarthy, entre vingt autres, sans compter les Latino-Américains ou les Nordiques, les Allemands ou les Japonais, l'Israélien AmosOz ou le Turc Orhan Pamuk, le Hongrois Imre Kertesz ou le métèque de Sa Majesté V.S. Naipaul, entre autres représentants des ténèbres extérieures au Quartier latin ? Peut-être les massifs actuels de ces œuvres-là ne se hissent-ils pas au niveau des cimes himalayesques que figuraient celles d'un Faulkner ou d'un Dos Passos, d'un Thomas Wolfe ou d'un Hemingway, d'un Thomas Mann, d'un Joyce, d'un Kafka  ou d'un Robert Musil ? Mais comment ne pas admettre que le roman étranger surclasse aujourd'hui le roman français, alors même que la littérature française regorge d'auteurs de qualité, faute daucun romancier de classe internationale ? Et Michel Houellebecq là-dedans ? Précisément: comparez Houellebecq à Roth-qui-écrit mal, à Cormac McCarthy, à Martin Amis-qui-est-méchant, à William Trevor, à Hugo Claus, à Kenzaburo Oé...

    medium_Millet.jpgmedium_Roberts2.2.jpgDans le double constat de Roberts et de Millet, la faute est dévolue non seulement aux blogs, ce qui culmine dans le ridicule mais, de façon générale, à la critique. Or s’il est vrai que la critique française référentielle se fait rarissime (et la Suisse romande vit le même étiolement lamentable), comment ne pas voir que ces messieurs les éditeurs sont tout aussi complaisants que leurs pairs critiques dans leurs pratiques de plus en plus soumises au « coup » éditorial et médiatique ? Qu’ils cessent donc de jouer aux purs et, surtout, qu’ils cessent de prétendre que personne ne lit alors que les lecteurs les font vivre…

  • L'Afrique aux sarcasmes

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    Nétonon1.jpegMaxou17.jpgOù il est question d’Afrique(s) vue de Suisse. À propos d’Après l’orgie de Jean-Michel Olivier, de Mosso de Nétonon Noël Ndjékéry, et de 29, rue de Berne de Max Lobe.

     

    Aujourd’hui paraît Après l’orgie de Jean-Michel Olivier, qui fait suite à L’Amour nègre en recyclant l’un des personnages du roman percutant qui a valu à l’auteur le Prix Interallié 2011.

    Cette suite n’a rien pour autant d’une resucée opportune : après le portrait « voltairien » d’Adam le jeune Noir recueilli par deux « icônes » du cinéma multimondial (en lesquels on a pu identifier quelques traits d’Angelina Jolie et Brad Pitt), c’est au récit du parcours de  la jeune Chinoise Ming - fille d’une pauvre ouvreuse de cinéma permanent à Shanghai devenue la « sœur » par adoption d’Adam avant de se faire engrosser par lui et de se retrouver en Suisse dans un pensionnat feutré -, que JMO s’est attaché par le truchement d’un dialogue très efficace entre la jouvencelle et un psychanalyste barjo à souhait. Soit dit en passant, les gens de théâtre un peu réactifs trouveront là une pièce à deux voix bien crue et toute cuite…

    Dans les grandes largeurs, Après l’orgie retrace donc les heurs et malheurs d’une jeune fille de notre drôle d’époque, qu’on pourrait dire cherchant à se libérer de la (trop) fameuse libération. Le conte moral est heureusement grinçant à souhait. On n’est pas loin, la somptuosité du style en moins, de L’Eve future de Villiers de l’Isle-Adam, chef-d’œuvre à relire. On n’est pas loin non plus du regretté Gore Vidal dans le mémorable Duluth (gorillage carabiné de la série télévisée Dallas). Comme Gore Vidal, il y a en effet du moraliste sarcastique chez JMO, qui brasse la matière du réel-virtuel contemporain, et son langage à haute teneur publicitaire, pour en tirer une substance romanesque à gros traits en somme appropriée à une réalité caricaturale en elle-même.  Il n’est que de citer le protagoniste de l’orgie finale, en Italie, surnommé « papi », en lequel on reconnaît évidemment le clone romanesque de Berlusconi, qui engage par ailleurs Ming en qualité de ministre… Tout cela relevant, une fois de plus, de la narration largement parodique évoquant un certain cinéma américain indépendant, les observations d’un Bret Easton Ellis ou, plus près de nous, la charge corrosive à la belge du film C’est arrivé près de chez vous…

     

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    La matière et le ton, mais aussi la forme de L’Amour nègre et d’Après l’orgie ont introduit, dans ce qu’on appelle la littérature romande, des traits et une énergie narrative peu communs chez nos écrivains si l’on excepte quelques tempéraments portés au sarcasme, de Gaston Cherpillod à Yves Laplace, ou de Jacques Chessex à Antonin Moeri, notamment.

    Quentin56.jpgNotre ami Quentin Mouron a parlé récemment un peu vite, entraîné par son tempérament à lui de piaffant poulain, en réduisant la littérature suisse de langue française à une ode champêtre (plus quelques clichés alignés dans les médias qui ne demandent que ça), relançant le sarcasme d’un Dürrenmatt à l’endroit de la poésie romande comparée à une « rose bleue », visant les sublimités spiritualisantes d’un Gustave Roud ou d’un Philippe Jaccottet.

    Rosserie injuste mise à part, il n’en reste pas moins que le « complexe d’Amiel », mélange d’impuissance coupable sur fond de moralisme calviniste, et ce qu’on a appelé « l’âme romande », ont du plomb dans l’aile, et tant mieux peut-être ? En tout cas je me réjouis, après lui avoir gentiment tiré les oreilles en passant, de saluer en Quentin Mouron l’un des jeunes auteurs les plus talentueux de la relève littéraire non seulement romande mais francophone, au même titre que Joël Dicker dont le deuxième livre à paraître ces jours, La vérité sur l’affaire Harry Quebert, pourrait bien accéder cet automne au statut de best seller sans sacrifier pour autant aux standards éculés du genre.

     

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    Dicker17.jpgDans le foulée, j’aimerais associer à ces auteurs plus ou moins romands (Quentin Mouron a été éduqué dans la forêt québécoise, et Joël Dicker a également vécu aux Etats-Unis), deux écrivains africains établis en Suisse depuis quelques années, où ils ont publié des livres également intéressants et significatifs par leur matière et leur ton : je veux parler du Tchadien Nétonon Noël Ndjékéry, quadra marié à une prof vaudoise et travaillant comme informaticien dans une grande boîte de la région lausannoise, dont le dernier roman, Mosso, jette une lumière crue sur la corruption tchadienne et ses réseaux en nos agreste contrées; et de Max Lobe, jeune Camerounais de 26 ans dont les éditions Zoé publieront l’an prochain le deuxième roman, 39 rue de Berne, qui détaille avec verve et saveurs le parcours d’un compatriote tiraillé entre sa famille de Douala et le quartier des Pâquis où sa mère travaille à fleur de trottoir avec ses « sœurs » de diverses provenances. Quand on saura que Nétonon a vu de près la guerre civile au Tchad, à laquelle il a consacré d’autres textes, et que Max, titulaire d’un master en management et vivant actuellement les « galères » de la quête d’emploi, se partage entre sa famille camerounaise et la belle-famille de son jeune conjoint grison, force sera de constater que nos auteurs s’écartent un peu des chemins traditionnels du milieu littéraire romand, mais ils ne sont pas les seuls. Du moins le vécu de Max le Bantou et de Nétonon le Tchadien a-t-il partie liée à la vie « en pleine pâte », comme il en va de Ming ou d’Adam, les personnages de Jean-Michel Olivier, lui-même descendant direct d’Urbain le romancier champêtre et de Juste le Vaudois poète tutélaire...

     

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    Après l’orgie de Jean-Michel Olivier faufile un dialogue aux rebonds épatants, combinant le portrait d’une espèce de cyborg féminin, prototype de la barbarelle qui a tout vécu, tout vu et mangé la vie, selon l’expression de la Dendo de Nétonnon Noël Ndjékéry dans Mosso, et qui ne serait pas moins à l’aise au milieu des dames de l’AFP (Association des Filles des Pâquis) du roman à venir de Max Lobe.

    Nétonon2.jpgUne composante importante d’Après l’orgie est son humour souvent acerbe voire acide, frisant un cynisme qui est celui-là même du monde actuel, à la fois sans pitié et corseté de postures politiquement correctes. Or le même humour « panique » se retrouve dans le Mosso de Nétonon Noël Ndjékéry, que ce soit par ses charges politiques visant directement le régime tchadien ou dans son portrait d’un bon Vaudois maquillant ses micmacs juteux sous le couvert de beaux sentiments humanitaires.

    Maxou3.jpgDe la même façon, comme il en allait déjà de son premier roman,L’Enfant du miracle, Max Lobe excelle dans la causticité sur fond de révolte ou de tristesse sous-jacente, et cristallise, dans 39, rue de Berne, une kyrielle d’observations aussi pertinentes que drolatiques. Tout cela, à l'instar de multiples nouveaux métissages qui ne vont pas forcément de pair avec la perte d'identité redoutée par certains idéologues et autres gendelettres à la Richard Millet - au contraire -, me semble d’une salubrité réjouissante dans un monde où le faux sérieux et l’hypocrisie verrouillent les vérités bonnes à lire - et la tendresse à tout coup, bordel !  

     

    Jean-Michel Olivier. Après l'orgie. L'Age d'Homme/Bernard de Fallois, 2012.

    Nétonon Noël Ndjékéry.Mosso. Editions In Folio, 2011.

    Max Lobe. 39, rue de Berne. À paraître aux éditions Zoé.

    Quentin Mouron.Notre-Dame-de-la-Merci.Olivier Morattel, 2012.

    Joël Dicker. La vérité sur l'affaire Harry Quebert. Bernard de Fallois/ L'Age d'Homme, 2012.

  • Ceux qui prennent une semaine de vacances

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    Celui qui est bien calé à sa place réservée dans le TGV quand il aborde la première scène du type qui bande sur la lunette de chiotte / Celle qui a failli se payer tout à l'heure le livre que le type d'en face a commencé de lire alors que le TGV passait à la hauteur des anciens abattoirs / Ceux qui n'ont pas le temps de s'attarder aux chiottes depuis qu'ils ont repris le taf / Celui qui sourit quand le type demande à la jeune fille de lui disposer des quartiers de clémentines sur le zob / Celle qui a entendu dire que ce livre était porno chic mais l'expression ne lui dit rien/ Ceux qui estiment que la pornographie est bonne pour les classes laborieuses / Celui qui trouve après vingt pages qu'Angot retrouve ici la pureté de Vu du ciel son premier livre / Celle qui surveille la moindre mimique de son vis-à-vis lecteur qui pouffe de temps à autre / Ceux qui ont lu tout Cesbron à l'époque et se réjouissent de ce qu'une vierge des années 70-80 à gros lolos redécouvre cet auteur et par exempleChiens perdus sans collier / Celui qui pense qu'un écrivain peut tout dire et qu'importe même la façon / Celle qui est flattée de ce qu'un prof marié et lisant Le Monde ménage son pucelage en la faisant le sucer sans "mettre les dents" / Ceux qui se rappellent le temps où leurs enfans "mettaient les dents" selon l'expression romande / Celui qui dans un autre compartiment du TGV lit un reportage sur les bordels d'animaux en Allemagne évoluée / Celle qui trouve l'écriture d'Angot ra-di-cale et le répète volontiers sur France-Culture et dans les endroits où il faut être vu / Ceux qui ayant baisé Marianne ont constitué le Club des Caprices / Celui qui sourit d'un air entendu quand le type dit à la jeune fille qu'elle a "une personnalité hors du commun" juste parce qu'elle s'est laissé faire ça à ce moment-là en se détendant juste comme il faut / Celle qui défie son partenaire en lui demandant si la prochaine fois il acceptera qu'il n'y ait "rien de physique" entre eux / Ceux qui estiment que les ressources du sexe et de la polique sont limitées du point de vue du roman/ Celui qui s'est remis à la lecture d'Au coeur des ténèbres de Conrad à côté de quoi tout paraît "second hand" / Celle qui trouve bien pédant ce prof qui fait apprendre des termes d'achitecture religieuse à la jeune fille qu'il force à le sucer ensuite dans un confessionnal / Ceux qui apprennent avec ravissement que certain vert végétal saturé se dit satt grün / Celui qui flaire l'arnaque sous les compliments outrés du type qualifiant sa rencontre avec la jeune fille d'"exceptionnelle" / Celle qui est censée trouver exceptionnelle la faveur que lui fait ce type en lui avouant qu'un jour il a écrasé quelqu'un avant de prendre la fuite et qu'il ne l'a jamais dit à personne / Ceux qui ont dit aussi à tel ou telle partenaire d'un moment que rien ne serait jamais plus comme avant / Celui qui écrit un texto à son amie Jackie pour lui dire que le dernier Angot est mieux filé que Les Petits / Celle qui s'étonne de ce que ce type bande sans arrêt et lui demande de lui dire "c'est bon papa" / Ceux qui préfèrent regarder les paysages de la Côte d'or même en ce 3 septembre un peu brumeux / Celui qui se rappelle l'air gêné de ses amis musulmans à la sortie desValseuses où il se reproche toujours de les avoir entraînés / Celle qui affecte d'être très très libre en parole et qu'un rien fait se crisper dans l'intimité / Ceux qui taxent de chiennerie tout ce tralala sexuel / Celui qui distingue les "rencontres de la raison" des "rencontres de circonstance" et des "rencontres d'exception" pour mieux flatter la jeune fille qu'il traitera plus tard selon la règle plus que l'exception/ Celle qui a l'impression que le prof sentencieux et même vétilleux en matière d'usage linguistique se sert d'elle comme d'un sextoy mais elle n'ose rien dire vu son infériorité culturelle patente n'est-ce pas / Ceux qui ne conçoivent pas bien que cet Allemand lettré en soit arrivé à sodomiser un si petit chien jusqu'à l'éviscérer / Celui qui s'attend à tout après avoir vu Amours bestiales d'Ulrich Seidl / Celle qui chiale d'être prise de force par derrière au motif que ce spécialiste de la prononciation du W lui a promis de respecter sa virginité / Ceux qui remarquent en gare de Lyon cette jeune fille seule à l'écart sur le quai et qui parle à son sac...    

     

    (En lisant Une semaine de vacances de Christine Angot. Flammarion, 2012).          

     
  • L'Afrique aux Chinois

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    À propos d’Empire of dust, qui documente les menées d’une entreprise chinoise au Katanga. Vu récemment au 7e Festival des Cinémas d’Afrique, à Lausanne.

     

    Eddy nous lance un « Bonjour tout le monde » en chinois, langue dans laquelle on le surnomme Dragon éternel. Cocasse pour un grand Noir jovial à bonnet de coton rouge, né à Kinshasa et employé comme interprète sur le nouveau chantier de la CREC (Chinese Railway Engineering Company), visant la reconstruction de la liaison routière avec la capitale Lubumbashi. L’implantation en question se situe à une vingtaine de kilomètres de Kolwezi, de fameuse mémoire minière. Ses cadres et ses camions sont chinois, mais ses ouvriers se recrutent parmi les « singes » locaux, ainsi que les Chinois les appellent aimablement, qui leur rendent la politesse en les taxant non moins affablement de « cochons ». Lorsque Eddy explique les desiderata de l'ingénieur chinois qu’il accompagne à un cadre africain, il lui dit comme ça : « Je te parle en swahili pour que le nabot ne comprenne pas… ».

    Africa66.jpgMais les relations entre Dragon éternel et le contremaître chinois n’en sont pas moins cordiales en dépit des vannes que celui-ci balance à celui-là, genre « t’es vraiment paresseux, tes colles ! », eu égard à la souriante nonchalance d’Eddy le Congolais.

    Or il faut reconnaître que bosser avec des « singes » pas trop pressés de se fouler, quand on est un « cochon » imbu des avancées de son peuple, requiert une certaine patience. Parce que notre contremaître, qui a des comptes à rendre aux pontes de la CREC, est attaché au respect de l’horaire et du matériel. Mais pour lui, le simple fait de commander du gravier, de le faire concasser au format, puis de le faire transporter sur le chantier de la future cimenterie relève des travaux d’un véritable Sisyphe ! De fait, les cadres locaux ne sont jamais à l’heure, le matériel (les camions surtout) n’est pas toujours bien traité, sans compter les larcins – punis illico par des retenues de salaires.

    Africa31.jpgOn ne sait pas trop ce que se disent les Chinois entre eux, mais les constats, à la fois réalistes et fatalistes, de l'ingénieur chinois, se nuancent de compréhension au fil des séquences. D’abord parce qu’il partage la rude vie des ouvriers. Ensuite parce qu’il ne saurait leur reprocher le climat plombant ni le « gâchis », selon son expression, qui a suivi le départ des Belges.

    Focalisé sur cet exemple de « cohabitation » problématique, le film Empire of Dust, dont le titre polysémique est illustré par de récurrente images, quasi fantomatiques, de pistes ennuagées de poussière, s’en tient à un constat, frisant parfois le surréalisme, sans documenter les tenants historiques ou économico-politiques de la situation

    Une fois de plus, et c’est un fait qui tend à se généraliser dans les nouveaux docus du "cinéma du réel", on montre plus qu’on ne dénonce.  Au spectateur de tirer ses conclusions et de compléter son info dans les articles et les livres (déjà nombreux) qui éclairent l’espèce de néo-colonialisme chinois en Afrique.

    Le sieur JLK et son ami Max Lobe devraient se pointer, dans une vingtaine de jours, en ces lieux « en chantier » du Katanga. D’autres « notes » pourraient en découler sur ce blog…

     

    Bram Van Paesschen. Empire of dust. Congo/Belgique, 2011.  

  • En lettres bleues et or (6)

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    De Daniel Vuataz, dit le Kid, à JLK.

    En train, ces jours d'août caniculaire, 2012.


    Chère vieille perle !

    L’express de Berne dépasse l’auberge du Gibloux à toute vitesse. Je t’écris avec des haut-le-cœur, dans cette partie tournant du trajet. Un vieux vaudois feuillette le 20 minutes d’hier à bout de bras, les yeux enfoncés dans la tête. Un grand rouquin en mocassins dort contre la vitre, ses écouteurs sur les épaules, et un troisième type, sérieux comme Jérémie, en chemise rose et lunettes rectangulaires, surfe sur son Dell. Ses doigts s’agitent à toute vitesse sur la petite patinoire tactile. Il y a trop de soleil ce matin et les empreintes digitales du Monsieur sont visibles sur toute sa machine chromée. Je ne sais pas ce qu’il fait, mais je l’imagine balançant des bilans financiers fort complexes, ou générant des lignes de codes destinées à produire de la masse musculaire au réseau virtuel. A moins qu’il ne me toise, lui aussi, et qu’il me couche sur son écran, en guise de lettre adressée un ami de vallon ? Peut-être qu’il lit, tout simplement (on lit encore, non ?), par exemple le nouveau roman érotique à la mode, trouvant dans l’uniforme de l’appareil informatique un avantage de taille : pas de couverture gênante. Tu ouvres ta tablette et le champ des possibles. Proust ou Rowling. Du Brahms ou du porno. Moi, je ne me gène pas pour le toiser.

    DSCN1507.JPGJe commence à m’habituer à cette heure de train quotidienne, matinale, dans la campagne vaudoise, le long des collines fribourgeoises, sous la lumière de huit heures filtrée comme à travers un buvard. Le train est entouré d’herbe brillante, de veaux debout entre les arbres. Les ranchs, près de Romont, ont des drapeaux sudistes. Et je dévisage les gens, je crée mes paysages. A droite, les montagnes molles de la Gruyère sont coupées dans du beurre. Facile. Entre Neyruz et Fribourg, les trampolines, devant les villas de l’année, sèchent de fines pellicules d’eau. Chaque matin, j’erre à la recherche d’une place, j’arpente les wagons, je branche mon vieux Toshiba dans l’une des prises du train et j’essaie de travailler, oubliant la nausée, relevant parfois la tête pour mirer mon vis-à-vis, sourire à une gamine, buter contre les poteaux électriques. Près de Berne, l’Aar passe sous le train, parfaitement immobile, grosse et vaseuse dans le petit matin. Depuis Thoune tu peux la suivre en matelas pneumatique ; je le sais, mon petit frère l’a fait, en trois heures jusqu’au palais fédéral, avec quelques amis et une bouteille de blanc.

     

    Pourtalès.jpgJe ne comprends pas où ces dernières semaines sont passées. Tu m’as écrit il y a plus de deux mois, mais quand je te relis, je me dis que tout est neuf. Le monde, ma vie, tes mots. Après avoir quitté les collines à pluie de Charmey et bouclé mon petit mandat d’apprenti éditeur, je suis descendu quelques semaines – les plus ensoleillées de l’été, forcément – dans les caves de la bibliothèque de l’Université, pour lire à haute voix la douzaine de carnets de Guy de Pourtalès. Des carnets de Guerre. Un mois de lecture payée (mon collègue vérifiant simultanément la version dactylographiée), un mois de louvoiements dans la Genève des années dix, entre Verdun et Evian, Chartres et Strasbourg, le Nord et la rue François 1er. Pas sûr, honnêtement, que cette édition (destinée à paraître en 2014, pour le centenaire de la Grande guerre) ne rendre vraiment justice à l’artiste aristo genevois. C’est un peu le « Journal d’un planqué », ce truc-là, il y a peu de surprises, beaucoup de snobisme, et puis, parfois, quelques bons passages. Pourtalès y est sans cesse tiraillé entre le désir d’approcher les combats (non pour se battre, mais pour y mettre son nez et sa plume sans se tremper les doigts) et son oisiveté constitutive de chauffeur automobile (Monsieur promène des officiers à longueur de journée, dîne avec Bernstein et fonde des société littéraires au milieu de la guerre, depuis un hôtel lacustre de Savoie ou un hôpital parisien confortable). Lèche-botte, parvenu, chanceux, donc. Mais quelque part je me suis reconnu dans certains traits du jeune pêcheur miraculeux (il n’avait encore rien prouvé), dans sa façon d’être à l’affût, de savoir s’entourer, de fendre les foules mais d’être quand même seul ; de traquer la matière visible, tangible, sensible, pour alimenter la mécanique de son poignet. Faire gicler les récifs, sauter les digues du réel, aller voir de ses propres yeux l’ailleurs pour y trouver le moteur. Le mouvement perpétuel. Le problème, c’est que ces carnets de guerre ne sont que l’écran de la « recherche », le témoignage au jour le jour des projets ébauchés, à peines évoqués, et pollués de surcroît par une condescendance monumentale et une mauvaise foi superbe. Les meilleurs bouts sont à la fin, alors que Pourtalès traverse le Nord dévasté par les combats, de villages lunaires en apocalypses locales. Rien n’est reconnaissable, tout est miné, retourné. Sidérant, mais tellement peu, trop peu rendu. Pourtalès n’est pas allé au bout – mais qui y va ? –, resté en rade, incapable selon son propre aveux, de faire autre chose qu’avorter ses ébauches. A peine a-t-il remis le pied en ville, décidé d’une nouvelle passion bibliophile (où l’on découvre que c’est aussi un grand pilleur), rendu visite à quelques médecins et quelques bonnes dames, réconforté Hélène, qu’il se perd en dînés, en faste, en mondanités, et en considérations médicales à l’endroit de son cher petit Joffre... Et là, les carnets valent la moitié du prix de leur papier jauni.

    Popescu.jpgMoi aussi j’ai besoin d’aller voir de mes propres yeux, c’est vrai. Besoin de m’exposer aux changements, au monde qui s’impose, besoin de subir, être contraint par le dehors de puiser au dedans. Pourquoi la littérature actuelle parle-t-elle si peu de ce que nous avons sous les yeux ? C’est ta question, celle de ta dernière lettre, et je la toise tous les jours. Popescu en a fait son moteur. Il y a mis sa manière, mais d’autres s’offrent à nous, une infinité même. Alors je fais comme Pouralès : je veux aller voir de plus près, le feu de l’action, et tous les moyens sont bons. Après, c’est une autre paire de manche. Parce que voir ce n’est pas le problème. J’ai par exemple terriblement envie de remette en route, de retrouver le goût des carnets de voyage, les cybercafés enfumés, les étoiles et le bitume, tout ce que tu sais… Voir, ce n’est pas le problème. Le problème, c’est donner.

    Hodler17.jpg 

    Je reviens à l’instant du val de Bagnes d’un lac clair et glacial dans lequel quatre gros Koï japonais nagent entre la vase et le ciel. Aux bords il y a des centaines de truites minuscules poinçonnées de fer liquide. De loin, tu jurerais des nids de vipères, ça t’ondule entre les pieds, de la cotte de maille fluide. L’eau est formidablement limpide. Il n’y a que l’alcool de griotte, disent les personnages de Catherine Colomb, allongés dans des granges au soleil, qui puisse rivaliser. C’était dans un vallon décentré, protégé des regards des villages vignerons, plus haut que le dernier bistrot, bien au-dessus de la limite des arbres, là où les plantes sont grasses et l’air sent fort l’altitude. Il y avait un écho de plusieurs secondes dans le cirque de rochers, sur le plateau des lacs. On avait porté notre bois, trente ou quarante kilos de pin presque vert, sur nos sacs, en plus de deux tentes, d’un cornet de viande à griller et des trois bouteilles de vin valaisan. Le plan d’eau était tellement tiède, tellement vaseux, que l’Arvine qu’on y avait planté se réchauffait au fil de l’après-midi… Pas vraiment le genre du trek alpin à la Loretan ou à la André Georges, tu vois ce que je veux dire. Eux se contentaient d’une fiole de williamine dans la poche arrière du short, ou d’une barre énergique au blé dur, ils ne visaient que le sommet, couraient entre les séracs bleus acides, ne se retournaient jamais contre le fond de la vallée, ne s’arrêtaient jamais, pas même pour pisser. Nous, depuis toujours, on s’en tient aux lacs. Pour une salutation – parlons avec une moustache, à présent – mais un salut authentique, une rédemption, presque, une remise à flot. C’est la septième année consécutive qu’on s’exile comme ça, un jour et une nuit de mi-août, avec mes quatre frères, pour un plan d’eau de montagne et des cailloux qui crament dans un ciel complètement à vif. La Terre passe dans un clinamen de roches stellaires, et c’est Lucrèce qui a raison, soudain, lorsque trente prodigieuses traînées divisent l’horizon noir dans toutes les directions. Là-haut on peut gueuler, chanter, nager, boire, causer toute la nuit, réduire nos bouteilles à néant, vider nos sacs, brûler notre bois, construire un feu immense qui boit l’air, et redescendre, le lendemain, en silence, dans les pâturage, à côté des sentiers, plus légers, renouvelés à l’eau de fonte, un peu plus vieux qu’avant. Et Marius qui veut que je raconte « La famille Vuataz »… On a donc laissé le goli des Otanes derrière nous, un peu de bois, une grille et une vieille casserole faite au feu dans une planque, sous un rocher plat. A Martigny il faisait moite, très chaud, et les éoliennes tournaient au ralenti. On aurait dû rester en haut.

    Chappaz2.jpgEn passant par Le Châble, j’ai eu une pensée brève pour le poète à peaux de phoque de Saint-Maurice, et à toute sa correspondance, que trie un type de ma volée, à Berne, dans les petits bureaux clairs des Archives littéraires suisses. J’y suis depuis le début de la semaine, dans la capitale, et pour deux mois encore. C’est pour cela que je t’écris d’ici, c’est à dire de partout, de Palézieux, de Romont, de Fribourg, de tous les points qui complètent l’espace parce que le train file et que je n’arrête pas de t’écrire. L’autre jour, donc, aux ALS, ce collègue m’a montré des lettres de Jean-Pierre Monnier adressées à Chappaz, qui manquaient à la correspondance pas-encore-complète des deux écrivains. Le buste de Borgeaud lorgnait par dessus notre épaule. Et puis j’ai vu, sur d’autres tas disposés le long de la table, d’autres noms. Il y avait le tien, ton nom de mercenaire, de jeune romancier d’alors, irrévérencieux et varappeur à ta manière. Ton nom de vieux fouteur qui fait froncer, sourire ou soulever des colères noires dans notre jolie galerie de curiosité.

    Ce nouveau job, au milieu des rangées de cartons non-acides des sous-sols réfrigérés, parmi les momies démembrées de la « littérature suisse », provoque en moi plusieurs sentiments contradictoires. Bien sûr il y a le bonheur et même la petite fierté de pouvoir gagner quelques loyers en m’occupant de ce qui me plaît réellement, de payer mes repas au contact de ce qui me passionne. C’est pas donné à tout le monde. Il y a aussi l’intérêt propre, le feu froid de la recherche, et puis ces très belles vitrines pleines de fac-similés, ce mur de machines à écrire (la dernière est celle d’Agota Kristof), ces trésors étranges au détour d’un rayon (une Prose du Transsibérien, les collages soignés du taulier de Ropraz, la bibliothèque de « Staro » en cours d’archivage, des dessins de Le Corbusier adressés à William Ritter), quelques horreurs fascinantes (deux tomes du premier Mein Kampf dédicacés par l’auteur, que me montre un peu scandalisé un autre boursier après la fermeture), la loupe et les poils de blaireaux de Ludwig Hohl dans des écrins de carton, les collections de Mermod (une lettre de Rimbaud… j’ai cru pleurer), il y a tout ça, mais il y a aussi le décorticage clinique des reliques, le fétichisme des collections d’écrivains, l’odeur de morgue des sous-sols réfrigérés, et quand je vois ces deux cents petites boîtes identiques estampillés « Dürrenmatt », avec leurs étiquettes pendues au bout de deux cents gros orteils, lorsque j’arpente aux sixièmes sous-sols des rangées de boîtes de conserve marquées « Bille », je me dis que c’est de la folie, que les papiers seraient mieux dans le Rhône, ces trésors dans la Maggia, ou stockés dans des coffres de chrome en terre de Bering, ou dans un feu de forêt à Viège, ou dans un isba de Préalpes… Bern ist überall.

    Donzé.jpgMoi, on m’a mis au travail sur Roland Donzé. Un collègue de Walzer à l’Université de Berne, linguiste, logicien, grammairien, qui, à l’âge de la retraite, a entrepris d’écrire et de publier sa saga biennoise – dialogique au possible – de l’après krach boursier. Un véritable fantôme des « lettres romandes », pour le coup, ce Donzé : jurassien exilé dans la capitale qui a publié, dans une presque parfaite indifférence, ses cinq romans entre soixante-cinq et huitante-cinq ans ; édité à la sauvette par Claude Frochaux à l’Age d’Homme ; ignoré de tous, sauf de Walzer et de ..quelques autres. Probablement un cas unique.

    vlcsnap-2011-10-11-09h59m10s243.pngEmergé de nulle part, un peu comme Catherine Colomb, sans raison, sans prétention, sans contacts, sans assurance, et pourtant avec un style, une manière étourdissante, une finesse de dialogues, une rigueur de ton. Je le lis dans le train. Et le « job » rattrape la passion. Une crainte hallucinante, une prudence terrible, ce type. Tu dois d’ailleurs t’en souvenir, du vieux prof, toi qui constitue une mémoire noire (et vive) de ces noms-là. Je crois qu’il y a eu deux articles ou trois à son sujet dans ton journal, parus avant l’an 2000. Les trente ou quarante classeurs fédéraux de Donzé, pré-mâchés par l’auteur, attendent leur archivage autour de mon petit bureau. Ils seront démembrés, classés dans des fines chemises standards, puis rassemblés dans des dossiers plus grands, mis eux-même dans des boîtes, étiquetés, cotés, annotés, référencés. Et balancés en ligne, of course. En quelques clics tu retrouves sa correspondance, la succession précise de ses manuscrits, ses photos de famille, son livret militaire, ses notes de primaire… C’est troublant de penser à cela : les choses qu’il faut écrire, les choses qu’il faut garder, celles qu’il faut remiser, celles qu’il faut mettre en avant. Et le faire pour les autres, surtout. Je ne te parles pas de littérature, là, mais de l’immense fourbi, matériel, virtuel, mémoriel, de nos existences. Comment ne pas se laisser rattraper par la panique ? Il faut l’air de la montagne ?

    Panopticon7788.jpgToi, tu as découvert ton Internet avant la lettre, et ça ne m’étonne pas, à seize ans devant les fenêtres-écrans d’une quasi-cité simultanée. Tu as besoin de ça, du bordel de l’Intermonde. Tu es aussi « chercheur », à ta manière. Aux fenêtres de ta toile on se douchait, on se reluquait, on se couchait, on s’aimait, on se parlait, on se branlait, on s’ignorait probablement. Mais c’était quand-même du vrai, le monde avait de l’épaisseur. Tu dis justement que le monde gagne en platitude (d’autre chantent au fond de la pièce qu’il se nivèle), et c’est pourtant un prodige, quand on pense à sa densité innommable, qu’il parvienne encore à se laisser coucher à plat, sur nos papiers, le monde. On m’a dit un jour que derrière l’aplat de la page, de l’écran, du plan d’archivage, il y a plus de champs (pour te parler cinéma, à toi qui reviens de Locarno) que derrière une fenêtre grande ouverte. Même de la tienne, mon vieux bluesman, qui embrasse tout, de Vouvry à Aubonne.

     Profite bien de ton altitude, et de tes noces de perle, cher vieux,

     Le Kid.


    De JLK, dit le Papillon, à Daniel Vuataz, dit le Kid.

    À La Désirade, ce 1er septembre de première neige sur les hauts. 

    Cher baladin,

    Ta lettre ferroviaire et grappillante m'a tout revigoré. La police a donné la chasse ces derniers jours aux gens du voyage, et tu peux t'imaginer à quel point ça me fait léviter. Pas du tout que le sort de ces nomades à Mercedes m'afflige quand on les vire de terrains qu'ils conchient avant de faire des doigts d'honneur aux proprios paysans qui les accueillent: plutôt à cause du climat de mépris mutuel qui s'instaure et de la manière de tout normaliser avec des chiens flics et des armures anti-émeutes, en attendant les blindés. Notre cocon se fait bunker à la moindre anicroche et ça me navre. Mais ta bonne lettre m'arrive et j'ai d'autres motifs de ne pas déprimer au triste show des Suissauds se la jouant vigiles de choc.

     

    Ziegler3.jpgTa lettre m'a rappelé un téléphone de l'autre soir avec le camarade Jean Ziegler, qui me remercait de lui avoir écrit pour le remercier de sa lettre-postface à mesChemins de traverse, en déplorant du même coup le fait qu'on ne s'écrive plus par les temps qui courent que des SMS ou des courriels sans lendemain. Notre complicité, née de ma lecture enthousiaste du Bonheur d'être Suisse, remontant donc à 1993, s'est approfondie avec les années, à proportion de l'attention fraternelle que Jean a portée à mes opuscules - tu ne le sais peut-être pas mais cet énergumène est un vrai lecteur et ce qu'il m'a écrit de certains de mes livres, comme Le viol de l'ange, m'a touché par sa pénétration sensible, enfin je viens de relire La Suisse lave plus blanc et son dialogue avec Régis Debray que tu devrais lire aussi tant il éclaire, avec dix ans d'avance, nos désarrois actuels.

    Ce sacré Jean s'est beaucoup occupé en outre, ces derniers mois, des tribulations du peuple syrien et j'admire son incroyable pugnacité alors même que l'évolution actuelle des choses lui donne raison, jusque dans ses délires et autres dérives occasionnels, contre tous ses détracteurs. Moi aussi je l'ai dégommé quand il s'est prêté à la pantalonnade du Prix Khadafi des droits de l'homme, mais j'ai bien plus de raisons, aujourd'hui, de le respecter pour son combat et de l'aimer pour son refus de souscrire à l'hypocrisie helvétique en général et à l'infamie des émirs banquiers suisses en particulier. Et puis j'aime son grand rire de terrien bernois et ses évocations du candomblé brésilien, auquel il participe en homme de foi réellement timbré, m'ont botté plus que tout...

    °°°

    Ramuz.jpg
    Tu me parles de "journal d'un planqué" à propos des carnets de guerre de Pourtalès, et l'expression me rappelle la posture de Ramuz à la même époque, qui disait souffrir, à sa table, autant que les jeunes Français qui la pilaient au front, par le seul fait de penser à leur pauvre sort. Tu vois ça: Blaise Cendrars en chiait dans une infirmerie de campagne, à côté d'un jeune troufion se vidant de son sang par la faute d'un officier charcutier sadique (J'ai saigné, dudit Blaise, réédité chez Zoé, est à chialer) mais Ramuz n'était pas en reste.  Je ne le qualifierai pas pour autant de planqué. Il a "payé" à sa façon, pour reprendre l'expression de Céline selon lequel un écrivain ne peut être pris au sérieux s'il n'a pas "payé", mais enfin nuançons, avant de se rappeler que Céline plaçait Ramuz au top...

    Et puis Ramuz a fait des émules. Dans une nouvelle épatante du recueil intitulé Le thé au citron, de Marian Pankowski, je me rappelle ces deux anciens déportés juifs polonais qui se retrouvent par hasard sur une bateau de la CGN, au milieu du lac Léman, en compagnie d'une brave Helvète accompagnant l'un d'eux. Or comme ils évoquent leur passé dans le ghetto puis dans les camps, la dame y va de son couplet: que nous aussi en Suisse, pendant la guerre, nous aurons connu les privations...    

    °°°

    Richard.jpgTes lettres sont pleines de résonances que j'aimerais prolonger en revivifiant la notion de correspondance. Il y a quelque temps je reçois, ainsi, une missive manuscrite de Francis Richard, blogueur catholique de droite qui m'écrit lui aussi pour me remercier de l'avoir remercié des très bonnes lignes qu'il a consacrées à mes Chemins de traverse sur la Toile. Or  ce qui me touche particulièrement, dans sa lettre, tient à cela qu'il me dit que je l'ai incité à lire les nouvelles complètes de Flannery O'Connor, qu'il s'est procurées et qu'il va emporter au Pays basque. "Certes l'Atlantique n'est pas la Mare nostrum, me répond-il alors que je lui écrivais de Cap d'Agde, mais les deux communiquent comme nous communiquons et communions en esprit en empruntant des chemins de traverse différents sans pour autant rester vraiment à l'écart l'un de l'autre".

    Francis Richard est un catho de droite, Jean Ziegler un catho de gauche ultra, mais je me sens aussi libre avec l'un qu'avec l'autre. Francis le sage me dira peut-être, en libéral bon teint, que Jean le fou exagère, mais voilà que ce matin, juste après avoir fini de relire La Suisse lave plus blanc, j'apprends dans Le Temps que le Tribunal fédéral vient d'accorder le droit de sévir, en Valais touristique, à un promoteur russe au passé notoirement mafieux. Autant dire que notre pays reste décidément au-dessus de tout soupçon, comme au temps où le camarade Ziegler en stigmatisait les menées de sainte nitouche dans son fameux brûlot de 1976.

    °°°

    ammann.jpgTu aimerais bien aussi, toi qui caracoles autant par les cimes que dans la poussière des déserts et des bibliothèques, mon confrère chroniqueur et ancien crack de saut à ski Jean Ammann, de passage récemment à La Désirade où il m'a très finement cuisiné avant de me consacrer une fracassante première page dans La Liberté de Fribourg; et le voici qui m'envoie d'ailleurs ladite page, illustrée par le portrait que tu as commis de ma plantigrade personne, et mieux encore: un recueil de chroniques de  sa patte intitulé Ze very best of dont le premier texte, évoquant la vie précaire du boss de Novartis Daniel Vasella (lequel gagne 55.000 francs suisses par jour), me fait rugir de contentement par son ton vif et grinçant. Dans la foulée, la chronique suivante m'a fait saliver plus encore dès ses premières lignes: "Je hais la gastronoimie et les gastronomes. J'abhorre les critiques gastronomiques". Ah mais quel bien cela fait là encore de prolonger une belle rencontre par un bon livre bien insolent et bien stylé !

    Je t'ai dit que j'avais incité Francis Richard a lire les nouvelles du feu de Dieu de Flannery O'Connor, et c'est pareillement que j'en ai filé le recueil en Quarto à Quentin Mouron après lui avoir fait lire Et ce sont les violents qui l'emportent et un Carver auquel son dernier livre me fait penser, comme je l'ai écrit dans ma postface.

    Tu vois ça le Kid: il y a là comme un cercle magique qui s'établit à travers les lieux et les âges et c'est reparti avec un long courriel que me balance un autre compère que je n'ai jamais rencontré ailleurs que dans ses livres et à travers ce qu'il m'écrit des miens, à savoir Alain Dugrand, voyageur au long cours et savoureux écrivain - parfois en complicité avec sa bonne amie à lui, qui campe lui aussi dans cette zone sacrée de la littérature abolissant toute notion de temps et de lieu.

     

    Dugrand4.jpg
    C'est ainsi qu'il m'a écrit au lendemain de la mort de Dimitri qui hantait par excellence cette zone sacrée, et voilà que je reçois cette immense lettre alors que je venais de noter sur mes carnets une phrase de lui tirée de son superbe essai-récit consacré à Joseph Conrad l'étrange bienfaiteur, que je te sers illico. Il évoque le bord de mer breton où Conrad et sa jeune épouse viennent de débarquer pour un drôle de voyage de noces et il note comme ça: "J'imagine dans ce brun rouillé le pissat des porcs"...

    Quant à sa lettre je t'en copie/colle des bouts vu qu'elle participe elle aussi de la littérature-monde, comme les romans de grand souffle de son ami David Fauquemberg (qui est aussi le mien via Marius) ou comme la correspondance de Thierry Vernet et Nicolas Bouvier (dont il préside le prix à Saint-Malo), mêlant donc la bonne vie et les belles oeuvres...   

    Voici donc: "Je me disais je vais écrire à JLK, lui dire combien... Mais les flâneries, les embarras de la circulation, les lessives, les commissions et la cuisine m’ont distrait. Tes Chemins ont pu infuser le temps qu’il fallait, il faut dire que les feuilles de ce thé étaient le meilleur earl grey qui soit.Tiens, alors que je t’écris ces lignes, je me casse à la cuisine pour crever les dents d’un superbe abricot.

    Dugrand5.jpgJe t’ai lu en une petite semaine, alors que ma bonne amie me quittait pour rejoindre, un mois tout entier, les estives de l’Ubaye provençale et du Piémont italien pour aller vivre, avec une bergère de sa connaissance, l’épuisant labeur des pâtres de moutons, sans cesse sur le qui-vive depuis que les loups, ces sauvages amis des écolos-durables, massacrent les troupeaux là-bas, au sud. Ta curiosité de diariste, tes éclairs dans ta façon de rendre compte de tes lectures, ta capacité à nous faire saisir un crayon à papier pour noircir nos carnets, tout est un enchantement. Tu trouves l’angle, tire les lignes et projette les perspectives. Romans, essais, mémoires mêlés, tu nous embarques dans tes passions, ouverture d’esprit, respect, indignation et colère froide. Epatantes, tes lectures du monde. Méli-mélo du goût et des sons, ainsi le bourgmestre de Furnes, Enesco, Soutine, Vernet, cette remémoration, chez moi, des traces dans la neige de Walser, mort, l’idée de dieu pour les zoroastriens, le soulèvement inutile des “gens décents” contre la probable guerre de Bush en Irak, le film de François Reusser (pas vu), les raccourcis de Michaux, Piroué, le vieillissement que tu constates dans ton corps, entomologiste, Charles-Albert encore, Vassily Rozanov, Jean-Jacques le marcheur, Orwell... Tu écris: “On dit amour quand il s’agit d’indifférence, éthique quand il n’est question que de masquer son cynisme, et ainsi de suite”... A propos, je viens de finir les pages, avalées, de Complexe d’Orphée de Jean-Claude Michéa, sous-titre: “La gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès”, que j’ai annoté en songeant que George Orwell était de tes fréquentations"...

    Du coup, le Kid, je me dis in petto que: sûr, qu'Orwell a été de mes fréquentaions et pas seulement en tant qu'homme de gauche dégoûté par les deux fascismes brun et rouge: aussi pour sa correspondance à lui et ses essais autobiographiques de contemporain capital au même titre qu'un Conrad.

    Mais la lettre d'Alain continue non sans me révéler son état de père-grand, ce qui me ravit chez un ancien briscard de la première équipe de  Libé: "Un coup d’oeil au jardin: Ioseff, mon petit-fils, 2 ans, nu-pied dans l’herbe, goûte, délicat, les framboises qu’Anne (rentrée des alpages) lui cueille avec groseilles, cassis et un “petit suisse” pour son goût des 4 heures.

    Vernet30.jpg"Te lisant, j’ai ressenti tout au long la saveur de La Désirade comme autrefois La Gravière de Floristella et Thierry. Je suis content, par devers l’Alpe, de t’avoir lu dans ma fausse platitude briarde, à un pet de nonne de Vaux-le-Vicomte, près de chez nous, dont je compte bien, un jour, écrire la beauté ordonnée, glorieuse et froide. Ton journalier est de ces régals d’intimité, un journal d’âme qui aide à poursuivre, soi-même. J’ai passé non loin de chez toi, voici deux mois. J’étais en voiture avec Tom, mon libraire de fils, Lyonnais, et Charlotte, ma nièce, correctrice de presse. Avec son chéri, Nico, elle est éditrice de Libertalia, maison anarchiste comme son label l’indique. Nous allions vers la vallée des Contamines pour porter en terre Hubert, le vieux fiancé de Sylvie, ma soeur. Hubert Bessat, Savoyard de souche, vivait dans le quartier de la Ringale, aux Contamines, où tous les siens résident depuis la nuit des temps. Né en montagne, habitant à l’année au pied du Mont Blanc, ce linguiste, spécialiste de toponymie alpine, Hubert parcourait depuis toujours les sommets de l’Alpe, France, Suisse et Italie, en quête de la confiance des connaisseurs des adrets, pasteurs, bûcherons et chasseurs. Hubert, dit Zub au village, traquait “l’oralité”, le plus  ancien moyen de constituer les archives de la parole. Il passait son temps, depuis 35 ans, à noter la chatoyance des dialectes des hommes des hauts. La toponymie dialectale était son miel. Il meurt, nous laissant deux livres savants chez l’éditeur Ellug, l’université Stendhal de Grenoble: Lieux en mémoire de l’Alpe; Toponymie des alpages en Savoie et vallée d’Aoste; puis Le patois et la vie traditionnelle aux Contamines-Montjoie. Ses dieux en la matière étaient le Valdotin Johannes Hubschmid, Saussure et Van Gennep. De temps en temps, quand le blues me prend, je tourne les pages de ses livres, et je picore les mots perdus de la langue qui s’est formée avec les Seutrons et les grands peuples voisins, Allobroges de la vallée de l’Arve et Helvètes de Suisse romande. J’aime bien “ankapâ en ramasse”, c’est-à-dire descendre droit une pente de neige en ramasse (c’est-à-dire se laissant glisser sur les pieds en se tenant au piolet).  

    Samivel4.JPGHubert, une sorte d’elfe, petit, maigrelet, crins longs, poils de barbe partout, joues rubicondes, noueux comme un cep, skieur, escaladeur, savant pauvre, se levait à 3 plombes, la nuit, pour arroser le miroir de la patinoire publique pour les enfants du patelin, coupait, fendait les bûches de ses parcelles familiales, bref, un anar bonhomme à pleurer d’émotion.

    Hubert, en ce jour de printemps, skiait avec Monika, une très belle hollandaise qui vit six mois par an aux Contamines. Cette belle ouvrait la trace, dégringolant la pente, quand tout d’un coup elle se détourna: Hubert, pas loin derrière, tout droit, s’était arrêté. Il massait ses côtes et son rachis. La Batave fait demi-tour, remonte la pente, s’assoit dans la neige, et recueille Zub qui expire dans la boucle de ses bras gracieux. Alertée, la gendarmerie cantonale emporta Hubert en hélicoptère pour atterrir  à Martigny. Aux pompes funèbres, mes frangins accourus ont reçu un accueil parfait du croque-mort, tartines de beurre et verre de fendant. Comme ils étaient arrivés les mains nues chez l’ordonnateur, celui-ci alla prendre des chaussettes dans son armoire pour notre mort. Problème: le brave homme chaussait du 44, alors que Hubert mesurait 35; idem pour le slip: le gars pèse 100 kilos... Il passa son calfouette à mon beau-frère qui avait un corps d’adolescent. Imagine un dessin de Reiser. On a placé la bière d’Hubert dans la fosse du cimetière des Contamines, où il repose avec ses parents paysans. Au foyer communal du village, 150 bouteilles de Nuits-Saint-Georges ont été sifflées par les amis avec des toasts.

    Pourquoi te raconter tout ça, cher Jean-Louis? Tes Chemins de traverse m’y poussent (je reprends mon Pilot vert: je viens de libérer un bourdon collé à la vitre dans la cuisine, Anne, ma douce, nous a inculqué à tous une telle attitude à l’égard des p’tites bêtes, ainsi les toiles d’araignées dans les bibliothèques, les chambres des enfants qui respectent la moindre chose volante ou rampante.)

    A Lyon, Tom est libraire chez Passages. Entre Kinshasa et Paris, Camille, notre fille, combine anthropologie urbaine et une affection dévorante du Congo.

    J’ai lu tes Chemins de traverse en trois jours et deux nuits. J’avais le temps, Anne était toujours là-haut, au sud, elle prépare un gros livre sur le retour de canis lupus dans l’Alpe, aussi, en cette saison d’agnelage, elle crapahutait à l’estive avec les bergers et bergères. Son objet: comprendre l’inversion anthropologique, la séduction fascinée à l’égard du croqueur de moutons, de l’animal sauvage, au risque de l’extinction des brebis. L’écologiste, en effet, considère le mouton, ce commensal de l’homme, comme animal crétin, “machine à côtelettes”, qu’on pourrait élever et nourrir sur caillebotis comme les cochons bretons, enfermés dans des hangars, en bas des vallées, pour laisser place aux divagations des loups, ce grand signe de réémergence de l’idéal celte...

    Léautaud8.JPGJ’y reviens: ton journalier est délicat, c’est une conversation, une promenade dans la vie, comme celle du père Léautaud, gavot de souche provençale, né dans les montagnes de l’Ubaye. Tout m’émeut dans tes pages, Lucienne, tes lectures de Dieu, la Désirade aux oiseaux, les “pitrous” dit-on dans mes pré-alpes huguenotes, les cinéastes du jeune ciné suisse, nos Ramuz, Cendrars et Cingria, le verbe du Michaux de La Marche dans le tunnel, ce trait de Jean-Jacques: “Seul celui qui marche est apte au réel”. “Observer, c’est aimer”, écrit Charles-Albert. Tout est net, dit, franc et vrai, ton goût devient nôtre.

    C’est dit.

    Au fait, dans le grenier de Hubert, avec Sylvie, ma soeur, nous nous sommes efforcés de localiser sa planque. Sous la mata (tas de planches croisées les unes contre les autres), nous avons découvert 52 bouteilles de limonades remplies d’alcool! Une véritable cargaison d’”anshyan-na”, la gentiane pourpre dont il fabriquait de la gnôle avec les racines tubercules. Tiens, je m’en verse un canuche en te saluant, etc. Alain"

    Rebetez7.jpgDupuy33.jpgTu vises le bol que c'est d'avoir de tels amis même jamais rencontrés, le Kid ? Et ça n'a pas arrêté tout l'été: sur la Piazza Grande de Locarno à siffler de l'Humagne avec Pascal Rebetez et sa Jasmine adorable, qui s'entend comme luronne avec ma bonne amie à moi; une nuit entière à nous raconter nos vies de traverse avec Max le Bantou en descendant deux fioles de whisky dans ma carrée de l'Angelo; une merveille de visite ensuite à La Désirade retrouvée avec Jean-Daniel Dupuy et les siens (une Johanna respirant la sérénité joyeuse et deux beaux enfants aussi vifs qu'attentifs et aimants, Anouk et Aymeric), et là encore nous nous retrouvions en zone sacrée, entre bouquins et Labyrinthe d'art brut, paysages irradiés de lumière et grillades sous les étoiles que Jeanda identifie comme autant de joyaux familiers; et Zermatt enfin pour fêter nos trente ans de vie commune avec nos filles et leurs chevaliers servants sans peurs ni reproches majeurs - bref la vie prodigue comme nous l'aimons à grandes foulées - mais voici que la première neige apparaît sur le Grammont, garçon, donc je te quitte, salut j'tai vu, de toute façon on ne se quitte plus à s'écrire comme ça...

    Ton papillon jamais épinglé caporal,

    JLs

     


  • L'Afrique des tribus


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    À propos de Togetherness Supreme, de Nathan Collett
     
    Kama est un jeune artiste idéaliste rêvant d’échapper aux antagonismes tribaux qui plombent le Kenya et, plus précisément le coin du bidonville de Kibera, à Nairobi, où il vit avec son père en s’efforçant de dissimuler son identité de Kikuyu, l’ethnie dominante du parti au pouvoir que la majorité des habitant du slum exècrent.
    Sous l’influence de son meilleur ami, le dragueur Oti, le voici s’inscrire au parti réformiste orange dont la jeunesse attend le changement, et participer à sa campagne électorale en dessinant logos et affiches. Le film documente en effet les événements de 2007, lors desquels la victoire du parti dominant provoqua de violentes émeutes.
    L’intrigue politique se corse dès l’apparition d’une ravissante fille de pasteur qui tape aussitôt dans l’oeil de Kama, alors que son ami  la considère déjà comme conquise. Oscillant entre les deux garçons, la charmante infirmière tombera finalement dans les bras du plus pur alors qu'Oti paie cher ses menées très louches. 
    Visant le plus large public, ce film illustre bien la question des conflits inter-ethniques latents au Kenya, tout en montrant la fragilité des choix respectifs de Kama (qui vénère Bob Marley et milite par imitation autant que par aspiration à la réconciliation) et d’Oti, détournant à son profit une partie de l’argent de la cause. En outre, la rivalité mimétique des deux jeunes gens se disputant les faveurs de la fille du pasteur donne un peu plus de relief à leurs personnages un peu  trop typés et au scénario de (bon) téléfilm.
    Rappelant un peu l’esthétique à brusques à-coups visuels de Slumdog millionnaire de Danny Boyle, en beaucoup plus modeste question moyens, le film de Nathan Collett, qui a fondé la Kibera Film School et suscité un grand intérêt au Kenya, touche du moins par sa thématique et vaut aussi par l’interprétation très engagée de ses jeunes protagonistes, non professionnels à la base. Toutes choses qui lui ont valu d’être primé meilleur film étrager au festival de Santa Barbara de 2011. 


    Nathan Collett. Togetherness Supreme. Kenya/Venezuela, 2010. 

  • Ceux qui gesticulent

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    Celui qui se tient informé à tout instant sur Gmail des retours de ses passages à la télé et dans les médias et autres réseaux sociaux dont il entend contrôler la gestion d’archive sur disque dur /Celle qui s’est payé des talons plus hauts pour sa nouvelle émission win-win / Ceux qui parlent très-très vite pour ne pas qu’on s’aperçoive qu’ils n’ont rien à dire / Celui qui va tous les piétiner pour leurs montrer qu’il est dans le rap djeune le loser qui gagne / Celle qui entretient la paranoïa du produc en lui rapportant les propos dubitatifs du sponsor ultragauchiste de salon / Ceux qui font feu de toute suie / Celui qui observe la traîne de bave humaine laissée par le Conseiller suivi de ses courtisans dans les jardins duMirador / Celle qui flaire la muflerie de l’arriviste et s’en protège par de vagues sourires / Ceux qui n’aiment pas voir leurs amis céder à la vanité débile / Celui qui pratique le plaisir aristocratique de déplaire mais en société seulement / Celle qui pontifie en sa qualité de conscience conscientisée de l’intelligentsia de centre gauche ménageant ses entrées dans les médias de centre droit / Ceux qui se battent pour défendre ce qu’ils appellent la zone sacrée /Celui qui ne s’est jamais éloigné de la zone sacrée investie à sa première véritable émotion de lecteur / Celle qui ne fréquente que les librairies pourvues d’échelles sur lesquelles on peut rester à lire même après la fermeture / Ceux qui vont en librairie comme d’autres vont à l’église avec dans les poches des adresses de maisons /Celui qui s’est retrouvé hors du temps et loin de tout autre lieu que cette prairie du bord du Neckar en cet été 61 où il a lu Tonio Kröger/ Celle qui associe le goût de la vodka au miel à sa lecture de La Dame au petit chien dans la pénombre carmin du café Florianska de Cracovie /Ceux qui n’ont de cesse que de protéger la zone sacrée des gesticulations des agités et des bruyants, etc.

  • L'Afrique du courage

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    À propos d’Une affaire de nègres d’Osvalde Lewat. Un film politique d’émotion et de réflexion.

     

    On a vu des films passionnants à l’enseigne du récent 7e Festival Cinémas d’Afrique de Lausanne, mais aucun qui atteigne, par sa valeur de témoignage pour mémoire, et son propos plus général sur la démocratie et ses angles morts, autant que par ses qualités plastiques, le niveau d’Une affaire de nègres, production franco-camerounaise datant de 2008 et dont il faut préciser qu’il n’a jamais été projeté au Cameroun.  

    En exergue du film, une réflexion du Nobel de littérature nigérian Wole Soyinka mérite d’être citée : « On dit des Africains qu’ils ne sont pas prêts pour la démocratie, alors je m’interroge : ont-ils jamais été prêts pour la dictature « ?

    Nègres4.jpgComme elle le révèle dans l’entretien très éclairant proposé en complément du DVD de son ouvrage, Osvalde Lewat a décidé de tourner son film après avoir recueilli le témoignage, effectivement bouleversant, d ‘un homme qui a vu son fils achevé sous ses yeux à l’époque du « Commandement opérationnel ». Sous cette appellation agissait une unité spéciale mise en place par le chef de l’Etat du Cameroun, en 2000-2001, pour juguler le banditisme sévissant alors dans la région de Douala.

    Nègres2.jpgÀ cette enseigne sévirent des escadrons armés raflant les supposés malfrats, parfois désignés sur simple dénonciation de voisins, et les liquidant sans autre forme de procès ainsi que le raconte, dans le film, le prénommé Rigobert au fil d’un récit saisissant coiffé par une reconstitution nocturne « sur le terrain ». Les opérations se soldèrent par plus de mille disparitions avant de susciter des réactions de la presse et de l’opinion publique, mais les enquêtes officielles tournèrent court et les responsables de cette « justice » expéditive restent impunis.       

    Ouvrant son film sur une émouvante cérémonie de deuil, que d’autres suivront, la réalisatrice camerounaise a recueilli de nombreux témoignages de parents de disparus ou de rescapés, alternant avec les dépositions d’un avocat très impliqué dans la défense des victimes, d’un patron de presse et d’un journaliste ou encore d’un homme politique jetant un regard grinçant sur le fonctionnement des institutions de son pays.

    affaire_negre2.jpg«Tant que c'est une affaire de nègres, les gens n'en ont rien à faire", dit un avocat des droits de l'homme. Et d’ajouter que "Les forces de l'ordre au Cameroun ont pour mission essentielle d'opprimer le peuple pour qu'il ait peur. On peut organiser des élections frauduleuses : il ne dira rien." C’est si vrai qu’un micro-trottoir réalisé par Osvalde Lewat, après le générique final, fait apparaître le consentement de nombreux Camerounais interrogés sur l’action du « Commandement opérationnel », dont certains appellent même le retour. Quant au souriant Rigobert, qui estime avoir abatuu environ 400 personnes, il raconte avec force détails comment les sections spéciales exécutaient les prévenus et les précipitaient dans des fosses communes, avant de faire la fête avec les officiers satisfaits du bon travail accompli…

    Le pas de trop sera franchi avec l’exécution de neuf jeunes gens dénoncés comme voleurs par une voisine jalouse qui avait prétendu qu'ils avaient pris sa bouteille de gaz. Ainsi  les "9 de Bepanda" seront-ils l'objet d'une polémique lancée par la presse et relayée par des manifestations, mais  une parodie de procès aboutira au blanchiment des  militaires.

    "Pour le Camerounais, mieux vaut vivre à genoux que de mourir debout", commente l'homme politique désabusé, tandis que l’avocat Momo Jean de Dieu (sic) prend sur lui la défense des victimes en dépit des menaces de mort le frappant lui et ses enfants.

    Par delà le drame en question, le film débouche sur une mise en accusation de la « démocratie tropicalisée », et plus généralement du consentement de toute une société, autant que de l’indifférence occidentale ne voyant là qu’un « affaire de nègres »...  

    Les « nègres » du film, en ces temps où le racisme primaire recommence de faire florès dans les pays dits civilisés, illustrent magnifiquement, en l'occurrence, l’exigence de dignité fondant ce qu'on pourrait dire la ressemblance humaine dans cette oeuvre nécessaire dont il faut souligner, enfin, les grandes qualités esthétiques.

     

    Nègres3.jpgOsvalde Lewat. Une affaire de nègres. DVD, Les Films du paradoxe.