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  • De Rimbaud à Cézanne

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    De la peau. - Il est clair que l’amour est une affaire de peau, mais c’est ne rien comprendre que d’en déduire qu’il est alors épidermique ou superficiel. Ce qu’il faut reconnaître au contraire, c’est la profondeur que révèle la peau.

    Bruxelles, ce 4 mars 2004. — Ce matin à l’expo Rimbaud. Très intéressante. Emouvant de voir qu’après le coup de pistolet dont il a été la cible, Arthur retire sa plainte contre Verlaine, qui sera poursuivi d’office. Très malheureuse histoire, qu’on sent pleine d’amour et d’excès, d’alcool et de folies, de passion et de désespoir. Ensuite au Musée d’Ixcelles, où nous avons découvert, avec émerveillement, les dessins de Munch. Rarement le sentiment que chaque trait vit et vibre à ce point-là. Bref, tout ça fera de la bonne matière pour trois reportages, mais j’ai hâte de retrouver ma bonne amie et notre nid d’aigle…

     

    En ville, ce 7 mars. -  Invité ce midi à la Télévision romande, Lionel Baier dit cette chose intéressante, relative aux jeunes gens d’aujourd’hui: qu’ils sont beaucoup plus vite et largement informés que naguère, et que l’expérience chez eux précède en somme la réflexion, sans exclure celle-ci. C’est ainsi que le protagoniste de Garçon stupide, beau grand con employé dans une fabrique de chocolat, lisse comme les gadgets qu’il convoite, drague sur les aires d’autoroute et, pour se faire du blé, va jusqu’à se prostituer avec une sorte de candeur cynique avant de découvrir, sous le regard de son amie, qui succombe elle-même au désespoir, le vide de la vie qu’il mène – cela constaté sans trace de moralisme, sur un ton nouveau, unique dans ce pays.

    De la solitude. -  Je me dis ce matin que Dieu doit se sentir aussi seul que moi, avant les premiers chants d’oiseaux. Le monde est si froid avant les premiers chants d’oiseaux…

    À La Désirade, ce 22 mars. —  Il a reneigé sur les fleurs. La saison nous pèse. Mais je souris, ce matin, en lisant De l’onanisme du fameux Dr Tissot. Dans sa préface de cuistre, Christophe Calame parle de la  « grande modération » du toubib, alors que celui-ci attaque aussitôt le « crime abominable »  de la masturbation. Calame argue du fait que Tissot se réclame, plus que du puritanisme chrétien, de la mesure des Romains, contre la fureur de l’obsédé sexuel, mais ça n’y change rien: le discours du toubib est lui aussi furieux, qui décrit les maux abominables découlant de toute perte de semence, non seulement par masturbation mais au fil des pollutions nocturnes et finalement de tout rapport sexuel. Au nombre des  « châtiments » qui menacent le criminel, plus que l’opprobre divin, Tissot dénombre avec délices la consomption dorsale et l’affaiblissement général, la gangrène du pied et la perte de la vue, le rejet de matières calcaires et autres misères non moindres. Et c’est ça que notre calamiteux préfacier taxe de modération…

    Cavalier15.jpgDes femmes au travail. - J’ai regardé ce matin plusieurs des Portraits réalisés par Alain Cavalier, qui me plaisent beaucoup. Chaque portrait dure une douzaine de minutes, quasiment en plan-fixe mais cadré et «décoré» avec un soin extrême.

    Il y a la matelassière au beau visage lumineux et aux mains toutes déformées, qui dit tranquillement que son travail a été sa vie. Son mari ne fichait rien : elle a élevé seule ses cinq enfants sans aide sociale ; elle ne se plaint pas pour autant. Ensuite il y a la fileuse qui prépare une copie de la tapisserie de Bayeux. Elle apprête elle-même les teintures de sa laine. On la voit extraire la garance de l’arbuste, puis un certain violet d’un coquillage. Elle a un visage à la Rembrandt dans le clair-obscur. Elle cite la Bible à propos de certains mélanges de matériaux déconseillés. Puis il y a Mauricette la trempeuse, qui réalise des pétales de fleurs artificielles en soie, en coton ou en mousseline. Elle exerce son métier depuis la guerre.

    Je pourrais entendre un artisan me parler de son travail des heures et des heures durant, et d’autant plus qu’Alain Cavalier prête une attention réellement religieuse à ces dames.

    J’aime beaucoup sa façon égale d’approcher la maître-verrier et la dame-lavabo férue de Verdi. L’une et l’autre sont belles sous son regard, aussi intéressantes l’une que l’autre. Il filme la vilaine lampe qui éclaire le sous-sol de la dame-lavabo et qu’elle appelle son soleil, et vraiment c’est un soleil à ce moment précis, sur une espèce de plante verte. Il filme avec amour la rémouleuse qui a une dégaine à la Léautaud, et le fait qu’il la filme dans un studio bleu, avec sa guimbarde à pédale, au lieu de la suivre dans les rues populaires où elle accoutume de se livrer à son commerce, n’est pas du tout artificiel pour autant. Elle lui dit tranquillement qu’elle a roulé sa première cigarette à treize ans et que telle petite pince, dans son nécessaire, lui permet de couper son petit bouc.

    Alain Cavalier a le sens et le goût du détail, souvent traduit par des mots précis, soulignés d’un ton subtilement précieux. Lorsque la bistrote parle de sa mitrailleuse (un système de préparation des apéritifs), il enregistre illico. C’est une espèce d’écrivain à sa façon, et c’est un poète de l’image à n’en pas douter. Il y a en outre, dans ces portraits, des images évoquant les grands peintres, que ce soit Rembrandt, Vermeer ou Georges de La Tour.

    De la confiance. - Tu peux compter sur moi, te dit-il, vous pouvez compter sur elle aussi, nous disent-ils, et les enfants peuvent compter sur eux, dit-on pour faire bon poids, sur quoi la vie continue, je n’ai pas à vérifier tes dires, elle le croit sur parole, ils n’étaient pas sûrs de pouvoir vraiment tenir leurs promesses mais on savait qu’elle serait là pour l’épauler et qu’il tenait trop à eux pour les trahir - il avait eu un rêve, ils n’en pouvaient plus de trop de mensonges et de défiance, je compte sur vous, leur dit-il, et ça les engage, on dirait...

     

    Celui qui n’est jamais arrivé à l’heure de toute sa carrière d’astrophysicien en pull-over grosses mailles / Celle qui n’a épousé que des irréguliers / Ceux qui sont arrivés à Buchenwald en costumes-cravates, etc.

     

    Ramuz1 (kuffer v1).jpgÀ La Désirade ce 29 mars. — L’aube est toute pure ce matin, et je me sens aussi le coeur léger et l’âme sereine, tout prêt aux bonnes rencontres de cette semaine. En lisant L’exemple de Cézanne, je me dis que ce pèlerinage aux sources du peintre est pour Ramuz un repérage de sa propre situation, de sa solitude et d’une même ambition inaperçue, nimbée de silence. Il y a ceux, d’un côté, qui ont leurs stèles et leurs bustes, et puis il y a Cézanne qui se fond dans le pays de Cézanne, Cézanne qui s’est agrandi par son oeuvre aux dimensions d’un pays, Cézanne que Ramuz retrouve partout dans ce pays qui est lui-même comme un agrandissement de son pays à lui.

     

     

    (Ces notes sont extraite de Chemins de traverse; lectures du monde 2000-2005, à paraître en avril 2012 chez Olivier Morattel).

  • Prière d'insérer

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    Chemins de Traverse ; lectures du monde 2000-2005

    Vivre, lire et écrire : cela peut être tout un. Ce triple mouvement fonde en tout cas le projet, la démarche et la forme kaléidoscopique de ces Lectures du monde, dont voici le quatrième volume publié après L’Ambassade du papillon, Les passions partagées et Riches Heures.

    Sous la forme d’une vaste chronique étoilée touchant aux divers genres du carnet de bord et du reportage littéraire, de l’aphorisme et du trait satirique, du récit de voyage et du journal d’écrivain au travail, ce livre tient d’un roman « dicté par la vie », reflet vivant de la réalité telle que nous la percevons par les temps qui courent, profuse et chatoyante, contradictoire, voire chaotique.

    Sous le regard de l’écrivain en quête de plus de clarté et de cohérence, cette réalité participe tantôt du poids du monde et tantôt du chant du monde. La fin de vie d’un enfant malade, l’agonie muette d’une mère, les nouvelles quotidiennes d’un monde en proie à la violence et à l’injustice constituent la face sombre du tableau, qui devient vitrail en gloire sous la lumière de la création, à tous les sens du terme. 

    D’un séjour en Egypte à d’innombrables escales parisiennes à la rencontre des écrivains de partout (tels Albert Cossery, Ahmadou Kourouma, Jean d’Ormesson, Carlos Fuentes, Amos Oz, Nancy Huston et tant d’autres), de Salamanque à Amsterdam, d’Algarve à Toronto, le lecteur suit un parcours zigzaguant qui ramène à tout coup au lieu privilégié de La Désirade, sur les hauts du lac Léman, au bord du ciel et dans l’intimité lumineuse de la « bonne amie ».   

    Grandes lectures (Balzac, Dostoïevski, Proust, Céline), passions partagées de la peinture et du cinéma, pensées de l’aube au fil des saisons, effusion devant la nature, fusées poétiques, aperçus de la vie littéraire et de ses tumultes (Jacques Chessex entre insultes et retours amicaux), tribulations de l’amitié (la belle présence endiablée de Marius Daniel Popescu), clairières de la tendresse (la bonne présence des  filles de l’auteur), coups de gueule contre l’avachissement hédoniste ou la perte du sens dans un monde voué au culte de l’argent : il ya de tout ça, à fines touches douces ou dures, dans Chemins de traverse.        

    À paraître en avril 2012 chez Olivier Morattel. Vernissage le 27 avril au Salon du Livre de Genève, de 17h. à 18h.

    Et, à Lausanne, le 2 mai au Café du Sycomore.

    Image: Tapuscrit de l'ouvrage achevé cette nuit, 333p.

  • Cet ami-là...

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    À La Bruschetta, ce 31 juillet 2003. -  Reçu ce matin une lettre de ce cher Antonin qui, demandant à Bernard Campiche quelle sorte de vie je mène, s’est entendu répondre que je m’étais bien amélioré depuis que je fréquentais moins « mon Roumain», ayant visiblement renoncé à l’ «éduquer ». Pauvre Bernard cafteur. Quant à Tonio, je lui ai fait cette réponse sur un coin de table de la Bruschetta: « Caro Tonio, nous avons la chance d’avoir des maisons, d’avoir eu des pères et d’avoir de bonnes femmes, d’avoir de beaux enfants et de bons animaux de compagnie, et des jardins et plein de livres aussi. Moi si je m’écoutais je ne ferais plus que de la peinture, mais les mots veulent qu’on s’occupe d’eux, les mots et les poules. Parce que j’ai maintenant des poules. Une vache a vêlé cette nuit dans le champ d’en dessous, pendant le gros orage qui a terrifié notre scottish Fellow, dit Filou. Toute la nuit en outre mon ami que vous appelez « mon Roumain » m’a envoyé des SMS de Zinal où pour la première fois il a découvert l’Altitude, les chanterelles, les chamois et les choucas. A ce propos cela m’amuse qu’on puisse penser que j’aie à « éduquer » mon Roumain. Certaines fins de nuit, quand il m’échappait définitivement, « mon » Roumain claquait un mois de salaire dans un cabaret tenu par la mafia russe, où il a une brochette d’amies roumaines plus caressantes les unes que les autres mais auxquelles moi, mesquin, j’ai toujours refusé de payer des Champ’s à 800 francs la fiole. J’appelle parfois Marius Daniel mon Brésil, parce qu’il est en effet ingouvernable, mais question de l’éduquer je ne dirai pas ça vu qu’il connaît mieux que moi la poésie et la sylviculture et l’art de parler aux petites filles et la pêche à mains nues. Mon Roumain est certainement « exalté », selon ton expression d'homme de lettres posé, du moins après deux ou trois barriques de rouge, mais avant c’est un être doux qui peut en remontrer à beaucoup en beaucoup de matières et par exemple je le trouve infiniment plus subtil dans certains jugements sur la vie ou les livres qu’un cerveau hypertrophié du genre d’Alexandre Zinoviev le génial logicien et plus « classe », humainement parlant, qu’un Dimitri ou qu’un Haldas. En tout cas je ne regrette aucune de nos folies, ni qu’on nous ait interdit à peu près tous les bistrots de l’Ouest lausannois ni moins encore de m’être brouillé avec l’ancienne équipe de souris blanches du Passe-Muraille qui ne supportaient pas nos foucades, ni non plus d’avoir failli basculer plusieurs fois dans les précipices ou le coma éthylique, ni nos cassées de gueules réciproques, nos semaines de rage et tutti quanti. J’ai mis le hola à tout ça parce que mon ange gardien n’en pouvait plus, que ma bonne amie était à bout, que mes filles pleuraient et que l’infarctus s’annonçait grave à de multiples signes. Mais me suis-je amélioré pour autant ? Si oui c’est surtout ma phrase qui va mieux et mes aquarelles, et ça c’est aussi grâce à « mon » Roumain - grâce en somme à la vie qui est une grâce. » 

    Celui dont la cervelle a la consistance d’un caramel / Celle qui demande à son papa pourquoi les éléphants ne sont pas noirs comme les autres Africains / Ceux qui ont conclu de son silence qu’ils ne parlent pas la même langue qu’Allah, etc.

     

    Bron2.jpgÀ La Désirade, ce samedi 2 août. - Rentré à quatre pattes, vers deux heures du matin, après une soirée bien amicale et bien arrosée chez nos voisins. C’est donc un peu vaseux  que je me suis rendu à Aubonne pour y assister à la projection du Génie helvétique, le nouveau film du jeune Jean-Stéphane Bron, que j’ai beaucoup apprécié. C’est, de fait, un remarquable aperçu du fonctionnement de la démocratie suisse, où cinq parlementaires de tendances différentes sont suivis de très près durant la discussion, en commission, d’une loi sur le génie génétique. Ce qui me frappe chez Bron, comme chez les gens de son âge, est son absence totale de préjugés idéologiques et, cependant, l’acuité de son regard sur le monde social et politique.

    Des vertueux. – Plus ils sont vertueux et plus je les trouve impolis et finalement assez méchants, sous leurs airs de vouloir notre bien, assez indifférents à ce que nous sommes en réalité, et finalement tout froids, le cœur congelé, desséché sûrement à traquer et débusquer ce vice qui les obsède jusqu’à les faire jouir de leur vertu préservée, les malheureux…

     

    À La Désirade, ce 3 août. - Rencontré ce soir le jeune cinéaste Jean-Stéphane Bron, dont j’apprécie beaucoup la clairvoyance et la santé du regard qu’il pose sur la société actuelle. Parlons de sa trajectoire personnelle, assez originale puisqu’elle s’est amorcée dans l’école d’Ermano Olmi, l’auteur de L’Arbre aux sabots, auprès duquel il a appris à regarder des films et à en discuter.  Ce qui me frappe chez lui, comme chez pas mal de gens de sa génération, c’est l’absence de préjugés idéologiques, qui ne signifie pas pour autant absence d’idées. Nos fils sont moins sectaires que les soixante-huitards à ce qu’il me semble, et c’est tant mieux. Par ailleurs, le fait qu’il ait choisi de montrer de préférence le monde qui nous entoure, sans jugement a priori, m’intéresse beaucoup.

     

    Renouer. - Rien ne se fera sans esprit de suite ni sans acharnement à continuer coûte que coûte, surtout si ça coûte, et d’autant plus que ce qui coûte le plus est gratuit aux yeux du grand nombre. L’art est aussi gratuit que l’air et aussi vital, sauf que l’air est donné et que l’art s’acquiert de haute lutte : mais c’est aussi un don à l’autre sens du terme, et cela aussi m’est cher. Renouer serait donc ce don que nous faisons en reconnaissance de ce jour donné chaque jour que Dieu fait.

     

    À La Désirade, ce 8 août. - Chaleur de four tous ces temps, et cela va s’accentuant, parfois avec des conséquences tragiques: ainsi, le tiers du Portugal a-t-il brûlé. Quant à moi je fais une station quotidienne au lac, dans les rochers de Rivaz, où j’ai assisté aujourd’hui à une scène troublante. Lorsque je suis arrivé au bord de la voie ferrée, qu’il faut traverser pour atteindre les rochers, j’ai remarqué la présence d’un drôle de type, l’air d’un débile en costume de cycliste et titubant, agitant les bras, qui suivait les voies, se tenait entre les rails, puis allait d’un côté et de l’autre. Après avoir déposé mes affaires au bord du lac, j’ai continué de l’observer de loin et, comme un autre baigneur rhabillé passait par là, je lui ai dit mon inquiétude et lui ai suggéré de demander à l’olibrius s’il avait un problème. Le baigneur s’est alors approché du cycliste, l’a regardé un moment puis est revenu vers moi en me disant que, de toute façon, s’il voulait se jeter sous le train nul ne pouvait rien y faire, et que lui n’en avait en tout cas rien à foutre. J’ai trouvé cela si révoltant que je me suis rhabillé et suis remonté sur les voies pour aller demander au cycliste si je pouvais lui venir en aide, lui faisant remarquer que son manège pouvait être dangereux. Me regardant par-dessous, l’air d’un garçon pris en faute, il m’a alors dit que tout allait bien et qu’il me remerciait, d’un ton vraiment reconnaissant, après quoi j’ai regagné les rochers tout en le surveillant de loin, jusqu’à ce qu’il dégage.

    Lucia23.jpgDe l’âge. - Ma bonne amie me dit  sa panique  à l’idée de se trouver plus près de soixante ans que de cinquante, alors que sa mère évoque de plus en plus sa propre fin. Du coup je la rassure en lui faisant valoir que nous sommes encore des jeunes gens et avons des tas de choses à faire, avec plus de compétences qu’à vingt ou trente ans. Nous sommes en effet, tous deux, en bonne possession de nos moyens, sans discontinuer d’apprendre - et cela seul nous maintiendra jeunes: tous les jours apprendre. Dans la foulée, nous avons fait ensemble une grande balade en forêt. 

     

    En ville, ce 12 août. - En passant à la maison, touché de trouver, sur la table de la cuisine, une lettre à en-tête de l’Armée suisse adressée à Sophie et commençant par ces mots: « Coucou mon flocon ». J’aime bien que ma grande petite fille se fasse donner ainsi du flocon.          

     Celui qui n’a jamais eu de soucis vestimentaires vu qu’il vit nu dans la cage d’un mouroir psychiatrique / Celle qui a pris le voile pour échapper aux Tentations du monde / Ceux qui se retrouvent nus devant Dieu qui les prend comme ils sont, etc.

     À La Désirade, ce  15 août. - Il y a une année jour pour jour que je recevais, à Montagnola, un téléphone de ma bonne amie qui m’apprenait la nouvelle de l’attaque cérébrale de maman, qui la laissa sans conscience jusqu’à sa mort, dix jours plus tard. Un an qu’elle nous a quittés, et vingt ans notre père; mais l’un et l’autre aussi présents, pour moi, que lorsqu’ils étaient vivants, et parfois plus encore.  

     Il faut éviter d’être cynique, autant que d’être niais.

     

    (Ces notes sont extraites de Chemins de traverse; Lectures du monde 2000-2005, à paraître en avril chez Olivier Morattel)

    Image ci-dessus: Marius Daniel Popescu en 2001, dont La Symphonie du loup a paru en 2007 chez José Corti, suivie récemment par Les couleurs de l'hirondelle, à la même enseigne.

  • Ceux qui fantasment

     

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    Celui qui se verrait bien invité par Carla Bruni à lui chanter une romance de sa composition style Domenico Modugno de la grande époque  / Celle qui aimerait qu’un homme reconnaisse ses prémonitions en matière d’éruptions volcaniques  / Ceux qui partagent le culte secret d’Arielle Dombasle gainée de latex violet / Celui que la forme physique d’Obama incite à reprendre ses exercices de musculation / Celle qui a vécu douze ans dans une forêt suisse en attendant un Robin des Bois consentant / Ceux qui commandent du viagra en espérant refaire chambre commune avec leur épouse / Celui qui traite ses collègues inspecteurs de sinistres avec le même paternalisme ironique que Leo Kress dans la série policière bavaroise Le Renard / Celle qui dissimule ses yeux globuleux derrière une paire de lunettes noires à la Garbo / Ceux qui font des randonnées entre hommes à la Roche de Solutré pour évoquer leurs bons souvenirs de Tonton dont chacun prétend qu’il l’a plus ou moins rencontré une fois ou l’autre  / Celui qui se fait appeler Sailor par la serveuse du bar Le Derby qu’il appelle familièrement «ma Lula» en dépit de sa cinquantaine de fausse blonde luttant contre le surpoids / Celle qui rêve de connaître un métis au sens biblique / Ceux qui estiment que les habitants des cantons de l’Est ont une prédisposition pour la perversité criminelle à la Dutroux / Celui qui déplore l’extinction de l’espèce des jeunes filles à nattes érotiques / Celle dont l’idéal masculin reste le Sacha Distal des années chabada  / Ceux qui cherchent à monter dans la même télécabine que Johnny au départ du Zauberberg de Gstaad / Celui qui pose à l’écolo concerné en espérant emballer la présidente ad interim du Groupe de protection des mulots de Touraine / Celle qui se fait photographier en petite tenue avec son fiancé gendarme en grand tenue / Ceux qui se qualifient de Jouets Sexuels sur le réseau Meetic, etc.

     

    Image: Philip Seelen.  

  • Cet automne-là...

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    Affects du paon. - Flannery O’Connor avait 27 paons, dont elle observait le choix des postures et des positions dans la poussière, sur un arbre ou sur un tas de fumier. « Un paon n’est accessible qu’à deux types d’émotion », écrit-elle à une correspondante qui s’apitoie à propos du handicap de l’un d’eux. Et de préciser: « Où trouver quelque chose à se mettre sous la dent et comment éviter ce qui pourrait le tuer tout en tuant lui-même ce dont il a besoin ».         

     À La Désirade, ce 25 septembre 2003.Il me semble trouver, chez DonDelillo, le dosage de réflexion et de sensation, d’observation et de conjecture, d’intelligence et de sensibilité que j’ai vainement cherché dans la littérature française contemporaine. Il y a chez lui un dynamisme et une générosité, enfin une poésie urbaine qui me semble  peu répandus par les temps qui courent.

    Don DeLillo et les lycéens. - «Je voulais raconter l'histoire d'un homme qui traverse Manhattan en une journée », lance l'écrivain. « Le type en question serait richissime et très cultivé. Il habiterait au sommet du plus haut building du monde, dans un appartement de 48 pièces qui lui aurait coûté plus de 100 millions de dollars, avec bassin à requins et nursery pour barzoïs. Il souffrirait d'une asymétrie de la prostate mais disposerait, dans son avion personnel, de la bombe atomique. Il apparaîtrait comme le maître de l'univers et vivrait pourtant, ce jour-là, l'effondrement d'une utopie. »

    Devant plusieurs centaines de lycéens lyonnais, en l'institution très catholique des Chartreux, Don DeLillo présente ainsi son percutant Cosmopolis, dernier paru d'une dizaine de romans visionnaires sur notre époque. La soixantaine plus qu'entamée mais fringante, d'une discrète ironie qui renvoie à la fois à son parcours de franc-tireur peu soucieux de tapage publicitaire et à son inflexible lucidité, l’écrivain éclaire quelques aspects de Cosmopolis après en avoir lu en anglais  les premières pages superbes de musicalité et lancinantes en leur rythme - toutes choses que la version française ne rend évidemment qu'en partie.

     « Quelque chose de curieux s'est passé dans les années 1990 aux Etats-Unis », poursuit-il. « On y a vu les entreprises devenir des puissances, et les plus grands managers rivaliser avec les chefs d'Etat et les stars des médias. L'obsession de l'argent a gagné les particuliers, scotchés devant les nouvelles de la Bourse défilant sur leurs computers. Tous se sont mis à vivre dans une sorte de futur immédiat, rythmé par le flux financier. Jusqu'alors, on disait que « le temps est de l'argent » alors que l'argent a commencé de fabriquer un temps accéléré. Mais voici que soudain, au printemps 2000, cette euphorie a été stoppée net par le chaos financier. Le 11 septembre a fait le reste ... »

     Si l'action de Cosmopolis se déroule un an avant la tragédie, l'ombre de celle-ci plane déjà comme une menace diffuse sur le roman dont le protagoniste dispose lui-même d'un service de sécurité digne d'un chef d'Etat alors qu'il assiste, dans sa limousine de 12 mètres tapissée de liège et connectée par écrans au monde entier, à l'assassinat en direct du directeur du FMI, en Corée du Nord, et à une émeute altermondialiste en plein Manhattan. Une fois de plus, la fiction du romancier se sera trouvée rattrapée par la réalité.

    « Jusqu'au 11 septembre, précise alors l’écrivain, les Américains se croyaient inatteignables et maîtres du futur, et voilà qu'un petit groupe de terroristes a suffi à ruiner cet optimisme «cosmique». A l'époque de la guerre froide, nous étions conscients que de terribles destructions pouvaient toucher l'Amérique, mais à présent, à commencer par les habitants de Manhattan, chaque individu se sent menacé sans savoir où le prochain coup va porter. »

    A la question d'un lycéen l'interrogeant sur l'avenir du roman réduit, selon l'expression de Mallarmé, à un « universel reportage », Don DeLillo répond en insistant sur l'importance de la langue, base irremplaçable de la poétique romanesque, et de l'intuition non planifiable visant à la ressaisie de la complexité humaine…

     

    Celui qui annonce le tsunami éditorial de son prochain roman à clefs / Celle qui se fait un brushing ébouriffé genre après le viol sauvage de la Bête / Ceux qui ne parlent qu’en termes de goût pluriel, etc.

     

    De la pacification. - Absolument nécessaire que je pacifie tous mes rapports avec autrui, à commencer par mes camarades de travail et mon terrible ami. Désamorcer tout conflit inutile lié à quelque forme de pouvoir ou de supériorité que ce soit. Ne jamais faire sentir aucun dédain. Combattre en moi toute forme de mépris

    De Dieu et du sexe.Je n’aime pas parler de Dieu ou du sexe avec autrui, et pourtant ce sont les deux questions qui m’obsèdent entre toutes. « Je n’aime pas ne pas croire. Je ne suis pas à l’aise avec l’athéisme », ai-je lu  à l’instant dans Mao II de Don DeLillo. Et ça me parle immédiatement. Ma conviction de toujours: que Dieu est partout, et que c’est une chaleur. Don DeLillo suggère l’idée, par le truchement d’un de ses personnages, que sans la foi des croyants la planète refroidirait. J’aime cette image, sans même me prononcer sur ladite foi. Quant au sexe je le distingue de plus en plus de l’amour. Il devient langage pur ou plus exactement: sensation pure. Ainsi de la femme de la nouvelle de Kureishi qui se fait conduire incognito dans une maison, y baise la nuit durant et rentre chez elle sans avoir prononcé un mot. Du genre partouze mystique. Rien à voir avec la rencontre de personnes. Rien que des corps en fusion. Pure effusion des peaux. La sensualité adonnée à elle-même plus que ce qu’on appelle la sexualité.

     

    De la survie. – J’ai mal au monde, se dit le dormeur éveillé, sans savoir à qui il le dit, mais la pensée se répand et suscite des échos, des mains se trouvent dans la nuit, les médias parlent de trêve et déjà s’inquiètent de savoir qui a battu qui dans l’odieux combat, les morts ne sont pas encore arrachés aux gravats, les morts ne sont pas encore pleurés et rendus à la terre que les analystes analysent qui a gagné dans l’odieux combat, et le froid s’ajoute au froid, mais le dormeur éveillé dit à la nuit que les morts survivent…

     

    À La Désirade, ce 2 octobre. -  Levé à 5 heures du matin. Solitude et presque folie de cette situation, mais elle me convient de mieux en mieux. Etre écrivain n’est pas autre chose que cette obsession et cette présence constante. Aussi ce plaisir de retrouver ses outils et de poursuivre une phrase. De construire des phrases. De se construire phrase à phrase.

     

    Kramer.jpgPorosité de Pascale Kramer. - Il est certains livres qui vous laissent, en mémoire, une marque unique, et tel est ce Retour d'Uruguay de Pascale Kramer, qui a cela de particulier qu'il nous touche et nous  trouble sans qu'il ne s'y passe grand-chose, ni que ses personnages soient particulièrement remarquables.

     On y resonge un peu comme à un souvenir acide et tendre d'adolescence, aux postures à la fois péremptoires et ondoyantes de l'enfance, à la naissante sensualité zigzaguant entre les âges, au besoin de reconnaissance qu'un jeune homme peut éprouver de la part d'un homme fait, enfin à ces sentiments-sensations qui fondent les corps individuels dans celui de la famille ou du clan.

     Dans un climat d'intimité presque animale, où s'opposent une sorte d'innocence frisant la perversité et des ombres plus lourdement inquiétantes, Pascale Kramer observe le jeu des relations entre enfants, adolescents et adultes avec une sorte de lucidité sourdement affectueuse.

     

    Celui qui dit présent en s’esquivant / Celle qui s’y met sans crier gare / Ceux que la diversion ne distrait plus, etc.

     Moeri70001.JPGÀ La Désirade, ce 11 octobre. -  Repris ce matin Le sourire de Mickey d’Antonin Moeri, que j’ai entrepris d’annoter sérieusement. La première nouvelle est excellente, qui évoque la préparation d’un avortement réduit, pour un couple typique de nos jours, à une  « bagatelle » ou dite telle alors qu’on sent que la chose travaille  l’homme et la femme. Excellente analyse de l’égoïsme masculin et de la nouvelle hypocrisie, qui fait qu’on ne « parle pas de ces choses » alors même qu’on joue les libérés. Ensuite, la nouvelle intitulée Christian est également remarquable, qui met en scène la vengeance d’une  femme frustrée dans l’entreprise où elle a charge de « remodeler les comportements ». La narration manque encore parfois de clarté, mais la matière est excellente et j’ai comme l’impression qu’Antonin, dans le sillage de Michel Houellebecq, est en train de faire un bon pas en direction d’une littérature plus ouverte que naguère, moins confinée dans la compulsion névrotique.

     Regarder. – C’est l’injonction essentielle que je retiens de nos enfances : « Regardez ! » Et si je m’intéresse aujourd’hui à l’étymologie du mot regard je constate ceci que je pressentais : qu’il ne s’agit pas simplement de voir, au sens de zyeuter, mais de garder, de prendre et de conserver, de garder au sens de veiller et de protéger, de préserver en soi et pour le transmettre ; tout à l’opposé vivant du voyeurisme qui n’est que morne consommation : contemplation active et consumation.

     (Ces note sont extraites de Chemins de traverse; lectures du monde 2000-2005, à paraître chez Olivier Morattel en avril 2012).

  • Ceux qui font le nécessaire

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    Celui qui aiguise le couteau de sa guillotine de collection / Celle qui fait la toilette du défunt dit Le Sanglier / Ceux qui appareillent la machine à jouir selon les normes / Celui qui assure la promotion de son fils sourd et muet qui chante de tout son cœur / Celle qui applique la consigne mais a perdu la clef / Ceux qui ont retrouvé le nécessaire de maquillage de Greta Garbo dans le double fond d’une crédence héritée de leur grand-oncle gigolmince / Celui qui fait de son mieux pour éviter le pire / Celle qui a gagné son paradis perdu en priant Dieu paraît-il mort entretemps en Autriche / Ceux qui ont tout fait pour être élus et qui l’ont été  et maintenant y font quoi ? /  Celui qui fait toujours tout tip-top et vous prie de le remarquer / Celle qui a calculé la dose d’arsenic nécessaire à la résolution de son Problème / Ceux qui ont signé les papiers qui permettront le déplacement rapide de leur mère désormais invalide dans les établissements aux fenêtres sécurisées de la Côte Ouest du canton / Celui qui s’est mis à la cure de betterave pelée / Celle qu’on estime suffisante mais pas vraiment nécessaire /  Ceux qui estiment que nécessité fait foi et même parfois foie gras /  Celui qui a fait son possible qu’on a reconnu nécessaire après la sécheresse et les séquelles dans l’arrière-pays / Celle qui se dessine une collerette à la tronçonneuse / Ceux qui ont nécessité une intervention des services appropriés après dissipation des brouillards /  Celui qui a fait son possible sans que cela fût nécessaire  mais allez l’expliquer à un taxidermiste honnête / Celle qui a fait naturaliser son compagnon de vie avec les yeux de son mâni /Ceux qui se retrouvent aux goûters de ventriloque du quartier de Benfica / Celui qui écoute l’écoutant lui parler des parlants/ Celle qui est mal comprise même par l’écho / Ceux qui ont enregistré les râles des académiciens dans le dortoir B du quai Conti / Celui qui a dragué l’académicienne par les pages roses du Dictionnaire puis a conclu avec Meetic / Celle qui estime que son heure viendra mais ça va prendre du temps avec les horlogers dyslexiques / Ceux qui ont compris que le Temps était une pensée à lui seul, etc.   

  • Notes à la venvole

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    En Provence. - Dès que nous sommes arrivés dans le Vaucluse, je me suis senti vibrer comme en Toscane, du fait de l’incomparable harmonie qui règne en ces lieux ou de multiples verts très doux se combinent aux lignes du paysage ponctué par les petites flammes noires des cyprès ou par les petites boules noires des pins. Le vert est ici comme assourdi et parfaitement accordé aux ocres et aux gris de la terre et des chemins. Après notre arrivée à Murs, par Joucas, j’ai refait le chemin de Gordes et suis tombé sur un vestige de borie que j’ai aquarellé dans une tonalité beaucoup trop jaune, alors que la pierre est d’un gris ocré si subtil. Ensuite mieux inspiré par le village de Murs semblant posé au bord du ciel.

    De l’obstination. – C’est dans la lenteur de la peinture qu’on entre vraiment dans le temps de la langue, je veux dire : dans la maison de la langue et les chambres reliées par autant de ruelles et de rues et de ponts et de voix s’appelant et se répondant par-dessus les murs et par-dessus les langues, - mais entrez donc sans frapper, nous avons tout le temps, juste que je trouve de quoi écrire…

    PaintJLK94.JPGAu Mas du Loriot, ce 29 mai 2003. Magnifique journée sur la Provence, où le mistral a cessé de souffler. Je me sens en état de pleine réceptivité. En balade solo du côté de Saint Saturnin-les-Apt, me dis cependant que la recherche du motif ne peut se faire comme ça. Le ressens comme une espèce de tourisme, qui ne me convient pas par conséquent. Toute convention me barbe. Je ne cesse d’ailleurs de me le dire en sillonnant ce pays trop parfait, trop léché, où l’on retrouve de plus en plus, et partout, les mêmes boutiques suavement écoeurantes, dégageant les mêmes effluves à l’enseigne des Créateurs de Senteurs.

    De la culture. - Ce qu’on appelle culture est désormais à 95% Loisirs & Commerce. L’appellation même de notre rubrique sur le site internet de 24Heures: Loisirs. Le saut que j’ai fait en m’en apercevant !

    JLK09.JPGAu Mas du loriot, ce  30 mai. — Il est sept heures du matin, un petit lapin courate entre les lignes de lavandes et j’ai repris la lecture d’   Elizabeth Costello, le dernier roman de J.M. Coetzee. Je me trouve au Mas du Loriot, dans le Lubéron, le type de l’établissement Parfait pour gens Parfaits. L’accueil y est Parfait, comme l’entretien des Planchers et des Plafonds, la Décoration et la composition du Petit Déjeuner. Ma compagne (parfaite) repose encore à mes côtés et je songe à ce chapitre de ce roman que je viens de lire en ce lieu (parfait).

    Il s’agit de deux soeurs qui se retrouvent en leur vieil âge. L’une est Elizabeth Costello, fameuse romancière australienne, et l’autre Blanche son aînée devenue religieuse après avoir accompli des études de lettres, et qui a invité sa soeur au Zululand à l’occasion de la remise d’un prix qui doit la couronner, elle la religieuse, pour un ouvrage qu’elle a consacré au problème du sida en Afrique. Bref, c’est d’un monde très imparfait qu’il est question dans ce livre, et c’est ça qui me plaît…

     Elizabeth Costello. - Depuis que j’ai commencé de lire Elizabeth Costello, je n’ai cessé de me trouver sollicité par les Questions que pose ce livre. Telle est la littérature vivante telle que je l’entends, qui nous pose des Questions ou plus exactement: qui incarne certaines positions humaines, lesquelles montrent à quel point poser une question, ou y répondre, est encore loin de la vie. Le mérite de Coetzee est de tourner autour des gens qui se posent des questions et de nous montrer combien répondre à une question peut-être en contradiction avec la vie ou la pensée réelle de la personne qui répond. Ici, la Conviction inébranlable de Blanche dresse un Mur entre elle et sa soeur, qui souffre de cette situation. Pourtant on découvre, au fil d’un récit qu’elle amorce dans une lettre à sa soeur, sans oser aller jusqu’au bout, qu’elle est capable de compassion autant que la sainte femme. Plus précisément, elle raconte comment elle a été poussée par Blanche à s’occuper d’un vieil homme, peintre à ses heures, auquel elle a offert quelques extras en supplément bien propres à choquer les belles âmes alors qu’elles relèvent plutôt de l’élémentaire bonté humaine. Or c’est cette tendresse, cette empathie un peu bougonne, pudique mais d’autant plus vraie qu’elle n’a rien de sucré ou d’ostentatoire, que j’apprécie dans ce livre comme dans les autres livres de Coetzee.

    Celui qui se dit qu’il a encore des tas de villes à visiter en songe sur son grabat de prisonnier / Celle qui a vagabondé toute la nuit avant de rencontrer celui qu’elle a cherché à travers divers pays et qui l’attend là / Ceux qui retourneront en Andalousie sans savoir comment, etc.

    À La Désirade, ce  2 juin. — Trouvé hier soir, dans ma boîte aux lettres, un chaleureux message d’Alain Cavalier où il me dit que mes Passions partagées sont à côté de son lit et qu’elles lui font du bien. Tant mieux. J’attendais ce signe et suis heureux de ne m’être pas trompé sur le Monsieur.

     Du fluide vital. - En quoi consiste ce fluide magique dont me parlait Alain Cavalier dans sa dernière lettre? Je dirais, pour ma part, que j’y reconnais ce que Shakespeare appelle « the milk of human kindness », dont nous avons besoin pour survivre dans le froid et sous le poids du monde.

    Lady L. multiface. - Ma bonne amie, au téléphone, me raconte sa journée où elle sera alternativement la Petite fille de toujours (sa crainte de présenter cet après-midi son Travail), la Mère protectrice (notre fille Julie qui s’en va passer son écrit de maths du bac), et l’Adulte responsable de la Formation-d’Adultes-Responsables.

    A Paris, Place saint-Michel, soir, ce 9 juin. — J’arrive au bout des Mémoires de Jean-Jacques Pauvert, qui m’ont beaucoup intéressé. C’est un éditeur franc-tireur comme l’a été Dimitri, en moins profond et en moins mégalomane aussi. Plus j’y pense et plus je me dis que l’erreur de Dimitri a été de s’enferrer dans son orgueil jaloux où il campe désormais comme à l’ombre d’un bunker, se préparant une bien triste vieillesse.

     Au Bar Saint-Séverin, ce 10 juin. — Fait mon job: deux bonnes rencontres, de Jean-Jacques Pauvert ce matin et de Jacques Aubert tout à l’heure, dans les jardins de Gallimard ; deux entretiens de premier ordre.

    Deux figures des lettres. - Jean-Jacques Pauvert m’a fait l’impression d’un personnage assez balzacien, à la fois stylé et voyou sur les bords, les yeux plissés d’un filou mais encore très solide en dépit de ses 78 ans, très vif d’esprit et bon compère. Plus libre encore à l’oral qu’à l’écrit: traitant ainsi Gaston Gallimard de crapule, mais lui concédant la qualité de grand éditeur, tandis que son fils Claude est réduit à la dimension d’un crétin, très en dessous de l’actuel Antoine qui « pourrait s’il voulait »…

    Malgré tout cela l’impression que lui, Pauvert, se considère plus important aujourd’hui que les auteurs de son catalogue. Donc lui aussi mégalo à sa façon sarcastique et qu’on sent joyeusement désabusé, mais joyeusement je le répète, s’en foutant plutôt en fin de compte il me semble.

     A propos de Dimitri, Pauvert déplore sa dureté croissante; à propos de Frochaux, regrette de l’avoir perdu de vue et m’apprend que l’idée des tranches noires de la collection Libertés, c’était justement Claude. A propos d’Ulysse trouve inutile une autre traduction. Je pensais lui remettre une série de Passe-Muraille mais je vois bien qu’il l’oublierait dans un coin du bureau des éditions Viviane Hamy, alors j’oublie…

    Jacques Aubert tout autre personnage: le grand joycien velouté, voix veloutée, mains veloutées, futal de coton velouté, citant Lacan et Foucault mais très intéressant au demeurant, courtois, exquis, précis, poli.

    Dans le jardin de l’église Saint Germain-des-Prés, ce 10 juin, soir. - Je sors à l’instant du cinéma Bonaparte où je suis allé voir Notre musique de Jean-Luc Godard, dont la fin m’a beaucoup touché après des parties qui me semblent décidément « du Godard », avec son ton sentencieux qui me fait grimper au mur. Quand Juan Goytisolo vaticine en se baladant dans les ruines de Sarajevo, quand Mahmoud Darwich pontifie, filmé de dos, ou quand telle jeune fille lit du Levinas sur le pont de Mostar, j’ai de la peine. Mais le filmage est néanmoins somptueux et certaines séquences sont touchées, me semble-t-il, par une espèce de grâce.

     De la fragilité. – Et dis-toi pour la route que le meilleur de toi, qui n’est pas de toi et que ton nom incarne cependant, c’est tout un, est le plus fragile en toi et que cela seul mérite d’être protégé par toi, renoué comme un fil te renouant à toi et qui te relie à Dieu sait qui ou quoi que tu sais au fond de toi…

     Celui qui se retrouve chez lui dans les pénombres de la forêt et des bibliothèques / Celle qui a sa clairière privée dont nul ne sait rien / Ceux qui aiment ce temps hors du temps de la forêt marquée en hauteur par des mouvements d’oiseaux, etc.

    Du simulacre. - Juste ce que dit Godard dans Notre musique: que le monde est en train de se diviser entre ceux qui n’ont pas et ceux qui, ne se contentant pas d’avoir, se targuent de compatir avec ceux qui n’ont pas sans les écouter pour autant. La misère gérée de loin. Ferme des célébrités.

     Square Boucicaut.  — Sur un banc dans la rumeur de la ville et les chants d’oiseaux, je me rappelle toutes mes escales parisiennes, depuis 1974, cela fait donc trente ans. Trente ans sans me faire d’amis durables à Paris, sauf François dont je me demande ce qu’il est devenu. Vais-je lui envoyer mes Passions et lui écrire pour briser ce silence? J’en suis tenté. Trente ans aussi sans cesser d’évoluer et de me construire, alors que j’en ai vus tant qui restaient en plan.

    A l’instant vient de s’asseoir, sur un banc à vingt mètres du mien, un magnifique jeune noir empêtré dans une tenue de footballeur-cycliste-rappeur multicolore, que j’essaie de dessiner mais en vain. Ensuite, me levant pour quitter les lieux, je remarque l’inscription PELOUSE AU REPOS, puis la sculpture, monumentale du fond du square représentant un couple de bourgeoises engoncées, penchés sur une enfant de pauvre tandis que la mère, le dos tournée, reste prostrée sur une marche inférieure de l’escalier. La France philanthrope vue par je ne sais quel pompier. Et cette autre inscription à l’entrée du square: « Le jardin sera fermé en cas de tempête ».

    Celui qui décrie la nouvelle idéologie à six sous du « pas d’soucis » / Celle qui refuse de faire son deuil de l’âge tendre et tête de bois / Ceux qui disent qu’ils rien contre au contraire et qui en restent là, etc.

    SDF. - Dans la rue je retrouve ce type à genoux remarqué hier, jeune encore mais la face recuite, comme vitrifiée, les yeux délavés, à la fois absent et suppliant-insultant, ravagé par l’alcool ou la drogue, genre beatnik, un genou sur Libération comme Bloom dans Ulysse  qui s’agenouille à l’église sur L’Homme libre. Cela ne s’invente pas. Dans la rue pas mal de types à chiens tueurs : nouvelle pratique de la cloche.

    Rue de la Félicité. -  Je viens de retrouver la rue de la Félicité, trente ans après mon premier séjour au 14, désormais fermée par un code. A l’entrée de la rue, en face de l’hôtel Glasgow, est apparu un Espace Relax Shiatsu qui a l’air d’être déjà désaffecté. L’ancien café maure a été remplacé par un restau colombien. Me rappelle ce séjour sans trop de nostalgie. Je crois que je serais moins empoté aujourd’hui, mais être empoté et me désempoter peu à peu a fait partie de mon programme personnel.

    A la table voisine du Select-Toqueville bachotent deux lycéens. Se récitent l’Allemagne tandis que notre Julie passe son écrit d’anglais à Lausanne. Le garçon raconte à la fille qu’il a entendu, à la télé, que le grand-père de Bush a fait fortune en Silésie. En passant à leur hauteur, je les remercie de m’avoir appris la chose et leur souhaite bon bac. Sourires radieux de part et d’autre.

     À La Désirade, ce 12 juin, 2h. du matin – J’envoie ce texto à Lionel Baier : « Insomnie au bord du ciel, vertige de solitude sur fond de crétinerie océanique. Tenir ferme. Notre musique devrait déborder les mots. Fleuve en crue. Nageons de nos épaules solides. » Me répond qu’il est, dans la nuit de Paris, justement en train d’écouter Ursula en pyjama lui raconter son prochain film. Lui répond : « Pyjama de pilou, pilou hé: vivent les enfants ! »

     De la « transcendance ». - A la télé cette jeune actrice dit comme ça que les metteurs en scène la «transcendent ». L’expression de plus en plus fréquente: « Moi ça me transcende vachement. Tu vois ce que j’veux dire ? »

    Ces notes sont extraites de Chemins de traverse, Lectures du monde 2000-2005, àparaître en avril 2012 chez Olivier Morattel.

    Image: Murs, en Provence. Huile sur panneau, 2003.

  • Cet été-là...

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    À Montagnola, ce 15 août 2002. - A l’instant, sortant du musée Hermann Hesse et me retrouvant à la terrasse jouxtant l’arrêt de la poste, ma bonne amie m’apprend, sur mon portable, que maman a été victime ce matin d’une hémorragie cérébrale. Elle est tombée en se lavant et ma soeur l’a trouvée gisant sur le carrelage vers midi, avant d’appeler l’ambulance. Elle est depuis lors dans un coma que les médecins disent irréversible, et ses heures semblent comptées. J’annule aussitôt mon voyage en Bretagne et je rentre. Le sommelier doit se demander quel chagrin d’amour me fait ainsi chialer sur mes trois décis de Merlot.

            °°°

    Ma petite mère qui regarde, me suis-je dis tout de suite, du côté de son amoureux dont elle est séparée depuis presque vingt ans. Ma petite maman de samedi dernier dans sa robe bleue et avec ses cheveux coupés courts, comme jamais elle avait osé, et qui lui allaient si bien. Ma petite innocente qui va rejoindre son innocent...          

                                                                                                                                                                                                                                                                        De la solitude. – Tu me dis que tu es seule, mais tu n’es pas seule à te sentir seule: nous sommes légion à nous sentir seuls et c’est une première grâce que de pouvoir le dire à quelqu’un qui l’entende, mais écoute-moi seulement, ne te désole pas du sentiment d’être seule à n’être pas entendue alors que toute l’humanité te dit ce matin qu’elle se sent seule sans toi… 

            Je me souviens...

              (Noté dans le train du retour)

            Je me souviens d’elle dans la cuisine de la maison, auprès de l’ancien petit poêle à bois, tandis que je regardais les photos du Livre des desserts du Dr Oetker.

           Je me souviens d’elle en bottes de caoutchouc, maniant une batte de bois, dans la buée de la chambre à lessive.

           Je me souviens de ses photos de jeune fille en tresses.

           Je me souviens d’avoir été méchant avec elle, une fois, vers ma quinzième année.

           Je me souviens de sa façon de nous appeler à table.

           Je me souviens de son assez insupportable entrain du matin, quand elle ouvrait les volets en les faisant claquer.

           Je me souviens de ses angoisses lorsque sa fille cadette ou son fils aîné furent accidentés dans le quartier. Son «Mon Dieu!» au téléphone.

           Je me souviens de sa façon de dire «pendant la guerre».

           Je me souviens quand elle nous lisait Papelucho, la série des Amadou ou Londubec et Poutillon.

           Je me souviens de l’avoir surprise toute nue, une fois, en entrant par inadvertance dans la chambre à coucher des parents: je me souviens de sa forêt...

           Je me souviens de nos dimanches matin dans leur lit.

           Je me souviens de sa façon de nous seriner l’importance de l’économie.

           Je me souviens de sa façon de critiquer l’avarice de Grossvater, tout en prônant l’économie.

           Je me souviens du chalet de Grindelwald.

           Je me souviens de la maison de pierre de Scajano.

           Je me souviens de nos  baignades à Rivaz.

           Je me souviens de nos pique-niques en forêt.

           Je me souviens du grand baquet de bois, pour les grands, et du petit baquet de fer, pour les petits.

           Je me souviens de la lampe de chevet que lui avait offert, sur ses patientes économies (une pièce de cent sous après l’autre), un ouvrier de chez Schindler, où elle était comptable et  qui l’avait à la bonne.

           Je me souviens de son explication rapport aux «pattes» qu’elle suspendait à la lessive: ...

           Je me souviens de sa discrétion (timidité) et de son indiscrétion (naïveté)

           Je me souviens de sa lettre à Kaspar Villiger, ministre des finances.

           Je me souviens de ses bas opaques.

           Je me souviens de ses larmes.

           Je me souviens du cahier jaune qu’elle a rédigé à mon intention après la mort de papa.

           Je me souviens de sa façon de me recommander de ne pas trop travailler.

           Je me souviens de sa façon de faire les comptes.

           Je me souviens de sa façon de préparer les «paie» de nos filles.

           Je me souviens de ses récents trous de mémoire.

           Je me souviens de ses chèques Reka.

           Je me souviens de sa querelle, à propos de la facture de l’entretien d’une pierre tombale de sa belle-mère que sa belle-soeur ne voulait pas l’aider à régler.

           Je me souviens de ses rapports délicats (voire indélicats) avec sa belle-fille Ruth et avec son beau-fils Ramon.

           Je me souviens des petits repas de nos dernières années, au Populaire ou à Sauvabelin, où elle me recommandait toujours de ne pas «faire de folies».

     De la petite mort. – Parfois on a manqué l’aube, on ne l’a pas vu passer, on n’a pas fait attention, ou plutôt: on était ailleurs, c’est ça: on était partout et nulle part, on était aux abonnés absents, on n’y était pour personne et le jour a passé et ce matin c’est déjà le soir, on est tout perdu – on se demande si l’aube reviendra jamais…

     Au CHUV, ce 16 août. - Seul au chevet de maman qui me fait un peu la même drôle de tête que le pauvre Edouard la veille de sa mort, mais plus paisible à vrai dire, lâchant de temps à autre un râle, mais sans signe visible d’aucune souffrance. Ai pris quelques photos. Essayé de prier, mais pas bien réussi je crois. Pense beaucoup à tout ce que nous avons vécu. Très reconnaissant dans l’ensemble. Regrette un peu de ne pouvoir lui parler, comme à papa le dernier jour, mais sa fin sera paisible comme elle le souhaitait.

      Un jeune médecin très doux vient de passer. Me dit que ma mère va probablement s’éteindre comme une flamme déclinante. Pourrait faire des poses respiratoires, puis cesser de respirer tout à fait. En tout cas formel: aucun espoir de rémission.

                                                                                                                                                                                                                                       

    L’humour noir de la situation: se dire qu’elle dort pour toujours, mais plus pour longtemps...                                                                                                     

      Au CHUV, ce 17 août, 6h. du matin. - Passé la nuit à l’hôpital. La vaillante continue de respirer. Très belle journée d’été en perspective, comme elle les aimait. Lui proposerais bien d’aller se balader au bord du lac ou par les forêts, mais plus jamais. L’air paisible au demeurant. La survie semble devenir «question de jours», mais en moi nulle impatience. Lui ai dit que ça avait été bien d’être son fils et leur fils. Lui reproche un peu d’être là et pas là, mais elle ne bronche pas.         

     Ma mère  ne lira pas mon prochain livre, mais c’est pour elle que je le fais. Des choses qu’on ne réalise pas vraiment: sa mère sur son lit de mort.

     Au CHUV, le 18 août. - Encore une journée divine. Maman repose sur le dos, la bouche grande ouverte, soufflant plus fort et de manière plus saccadée qu’hier. Me dis que le corps est plus et moins que le corps, mais où est la frontière ? Plus que le corps en cela qu’il déborde de ses limites apparentes, et moins que le corps en cela qu’il ne fera pas ce que n’imagine pas notre esprit. 

    Hesse4.JPGNos racines. - Ainsi j’aurai retrouvé Hermann Hesse, que j’aimais lire à la fin des années soixante (l’auteur-culte des hippies, etc.), au chevet de ma mère mourante, et probablement n’est-ce pas un hasard, car ils m’évoquent tous deux la même Suisse fondamentale, mélange de solidarité et de simplicité, de rigueur morale et de quête du soleil, d’honnêteté et de curiosité. Ma mère et  Hesse viennent du même monde et j’aime l’idée que c’est à Montagnola que ma bonne amie  m’a appris la nouvelle de l’attaque subite qui a frappé maman.

     

    Pascal disait que l’homme du futur aurait le choix entre la foi et le chaos. Or, on en est actuellement au simulacre de foi, qui ajoute au chaos.

      À La Désirade, ce 20 août. - Réveillé ce matin par sa présence. Grande tristesse et flot d’images. Pensé à elle et à tout un monde bon et régulier qu’elle représente à mes yeux. Puis la vision du Matin me rappelle quelle saleté peut être l’humanité. Deux adolescentes ont été assassinées en Angleterre, qui provoquent l’hystérie de la presse à scandale. De cela justement qu’elle avait assez, me disait-elle souvent : de cette saleté du monde.

     (15h.-17h.) Toujours à son chevet. Ma sœur Liselotte me dit, non sans humeur, que c’est la première fois que notre mère ne fait pas «vite», selon son expression : «vite» que j’aille en commissions et «vite» que je fasse le frichti.

     Diversion. - Autre moment comique pendant que j’attendais dans le couloir: dans une cellule de verre, un jeune médecin neurologue s’entretient avec un vieil oiseau déplumé. «Répétez, Monsieur Duflon:  Je prépare mes affaires pour aller me baigner à la piscine. Répétez». Mais le vieux ne répète rien du tout, se contenant de marmonner sans discontinuer. Or le médecin ne désarme pas, mais après trois ou quatre vaines tentative, le voilà qui s’impatiente: «Répétez, Monseiur Duflon: le docteur est un imbécile. Répétez». Mais là encore, la proposition semble tomber à plat. Quant à moi, je suis soulagé à l’idée que maman ait échappé au labyrinthe de l’égarement mental… 

      Au CHUV, le 23 août. - «Il faut vous attendre à ce que ça se prolonge», me dit-on l’air compatissant. Ainsi la formule «elle risque de mourir» devient «elle risque de vivre». Mais je me sens ces jours comme hors du temps, ou dans un temps déplié come une carte du ciel, où nous sommes si petits.

     Celui qui a peur de la nuit / Celle qui rêve qu’elle s’endort enfin  / Ceux qui aiment le noir astral, etc. 

     À La Désirade, ce dimanche 25 août. - Ma sœur m’appelle pour me dire que l’infirmière de garde du CHUV lui a annoncé que maman allait nous quitter. À 13h. Liselotte, qui a eu le temps de la rejoindre à son chevet, m’apprend la mort de maman. Annette, notre sœur aînée,  et elle étaient présentes. Je reste seul avec mes larmes.                                                                                                         

    J’ai toujours été attiré par la tristesse. Non seulement j’ai le don des larmes, mais j’en ai le goût.

     De l’attention. – Si le monde, la vie, les gens – si tout le tremblement te semble parfois absurde, c’est que tu n’as pas bien regardé le monde, et la vie dans le monde, et que tu n’as pas assez aimé les gens dans ta vie, alors laisse-toi retourner comme un gant et regarde, maintenant, regarde cela simplement qui te regarde dans le monde, la vie et les gens…

     À La Désirade, ce 26 août. - Mon travail pour le journal m’a occupé et distrait depuis la mort de maman, mais ce soir le chagrin, le tout gros chagrin m’a assailli sur l’autoroute, au point que je ne voyais plus où j’allais.                               

    °°°

    Passé cet après-midi à la chapelle no 10 du Centre funéraire de Montoie, où maman reposait derrière une vitrine. Elle avait, dans son cercueil, un air et une posture que je ne lui ai jamais vus, de très digne noble duègne espagnole peinte par Goya, mélange de dignité et de sérénité, la peau lisse comme de la pierre et les traits du visage bien détendus, les cheveux bien coiffés, les mains jointes d’une manière un peu forcée. C’est donc une troisième dernière image que je conserverai d’elle, après la petite dame en bleu du divan aux cheveux coupés courts qui lui allaient si bien, et la mourante sur son lit d’hôpital aux airs tour à tour paisibles et tourmentés.                                                                                                                                                                                                                                                                          

    Questions. - Où est-elle maintenant ? Est-elle tout entière disparue ou survit-elle d’une manière ou de l’autre ? Sera-t-elle réduite à cette poignée de cendres que nous allons déposer en terre à côté de la poignée de cendres de son cher et tendre, ou ce qu’on appelle leur âme poursuit-elle quelque part une existence différente, à part leur existence survivant en nous ?

     De rien et de tout.- En réalité je ne sais rien de la réalité, ni où elle commence ni si elle avance ou recule, pousse comme un arbre ou gesticule du matin au soir comme je le fais – ce que je sais c’est juste que tu es là, qu’ils sont là et que je suis là, à écouter cette voix de rien du tout mais qui nous parle, je crois…

    (Ces pages sont extraites de Chemins de traverse, Lectures du monde 2000-2005, à paraître en avril 2012 chez Olivier Morattel.) 

    Image: La mère, de Lucian Freud.

  • Ce jour-là...

    Ramallah133.jpgÀ Paris, ce 11 septembre 2001. - A Paris depuis hier soir, où je suis arrivé assez cuité ; et ce matin, en sortant du studio de la rue du Bac, voici que j’égare le livre manuscrit de mes carnets de mars à septembre 2001, plein de lettres personnelles et de belles aquarelles. Puisse celui qui tombera dessus me le renvoyer ou l’apporter aux objets trouvés, mais quelle poisse en attendant!

    Ensuite rencontré Marina Vlady chez elle, entre ses chiens et ses canaris, pour la faire parler de Ma Cerisaie, son nouveau roman. De bien beaux yeux et une femme de caractère, sous sa douceur apparente, qui se donne visiblement à fond à tout ce qu’elle fait. Nous avons parlé longuement de sa Russie, de Tchékhov et de Vladimir Vysstoski, l’entretien m’a semblé réellement amical et je suis parti avec plusieurs de ses autres livres qu’elle m’a offerts.

    (16h.) - Je m’étais assoupi dans la mansarde de la rue du Bac lorsque Julie m’a appelé sur mon portable et m’a appris quels terribles événements venaient de se passer à New York. Je me croyais encore dans un rêve, mais la réalité m’a sauté à la face quand j’ai allumé la télévision, où Poivre d’Arvor arborait sa mine sinistrée des mauvais jours tandis qu’on voyait s’effondrer, l’une après l’autre les tours jumelles du World Trade Center. Aussitôt j’ai pensé que l’Amérique, par trop arrogante depuis l’accession de Bush Jr au pouvoir, payait ainsi le prix de sa politique au Proche-Orient.


    (3h. du matin) - Avant de m’endormir, je regarde encore ces scènes de film-catastrophe repassées cent fois en boucle tandis que le présentateur s’efforce de conserver à tout prix la tension, comme pour maintenir le suspense et prolonger indéfiniment le spectacle. Or plus repassent les images et plus celui-ci se déréalise tandis que se multiplient les formules en mal de sceau historique, du genre «un nouveau Pearl Harbour» ou «rien ne sera plus jamais comme avant»...

    De l’effondrement. – Sur le plateau de télé on les voit se lamenter de ce que la Création soit en voie de disparition : il n’y a plus de créateurs à les en croire, plus rien de créatif ne se crée, la créativité tend au point mort geignent-ils en se confortant d’avoir connu d’autres temps où chacun était un virtuel Rimbaud, et désormais on les sent aux aguets, impatients de voir tout s’effondrer en effet comme ils se sont effondrés…

    De l’acclimatation. - Curieusement, la terrible réalité des attentats qui viennent de frapper les Etats-Unis se trouve comme aseptisée par les médias, à commencer par les chaînes américaines. On ne parle pas de morts (il doit y en avoir plusieurs milliers) mais de «disparus», et l’on n’a pas vu une image de blessés ou de cadavres.

    Or ce soir, à la télévision, c’est une autre réalité qui nous a été montrée: de l’incroyable rigueur des talibans à Kaboul. Ainsi avons-nous pu voir une série d’exécutions en public, dans un stade bondé. Une femme voilée a été abattue d’une balle dans la tête, un homme a été égorgé comme un porc et un autre pendu. Autant d’images de cauchemar, et combien réelles, que j’ai associée immédiatement à la réalité (occultée à l’image) des inimaginables attentats de mardi…

    Paris, ce 12 septembre. - Me trouve à l’instant dans mon recoin matinal du Sèvres-Raspail, au zinc duquel j’entends un Français moyen s’en prendre à la responsabilité des Américains. Ceux-ci, selon lui, ne s’intéressent dans la monde qu’au pétrole, et n’ont en somme que ce qu’ils méritent. A la table voisine, en outre, une jeune file explique à son père (que j’ai d’abord pris pour son client, à cause de l’air un peu trottin de la jeunote) que c’est sûrement Bush lui-même qui a «fait le coup»...

    (Soir) - Achevé cette nuit la lecture de Campagne dernière, qui me semble un très bon roman, sûrement l’un des plus solides de la rentrée française, et rencontré Marc Trillard tout à l’heure, à l’hôtel La Perle, rue des Canettes. Le type est du genre sérieux et réglo, bien dans sa peau et ne parlant pas pour ne rien dire. L’entretien m’a paru excellent et je crois que je le défendrai aussi bien que j’ai défendu Alain Gerber en son temps, dans la même catégorie des romanciers pur-sang.

    Des matinaux. – Le silence scandé par leurs pas n’en finit pas de me ramener à toi, vieille frangine humanité, impure et puante juste rafraîchie avant l’aube dans les éviers et les fontaines, tes matinales humeurs de massacre, ta rage silencieuse contre les cons de patrons et tes première vannes au zinc, tout ton allant courageux revenant comme à nos aïeux dans le bleu du froid des hivers plus long que de nos jours, tout ce trépignement des rues matinales me ramène à toi, vieux frère humain…

    Lausanne, ce 13 septembre. - Retrouvé la rédaction de 24Heures ce matin. Nos confrères ont bien travaillé sur le feuilleton Mardi noir. Bons éditoriaux de Jacques Poget et Nicolas Verdan. Un autre rédacteur affirme que «nous sommes tous Américains», mais ce n’est pas du tout mon sentiment. Je me sens, pour ma part, aussi Palestinien que New Yorkais ou que Juif ou qu’Afghan, enfin solidaire de tous ceux qui subissent le contrecoup du fanatisme religieux ou de l’injustice, de la pensée unique ou totalitaire, quelle qu’elle soit.

    Du passé présent. – Tu n’as aucun regret, ce qui te reste de meilleur n’est pas du passé, ce qui te fait vivre est ce qui vit en toi de ce passé qui ne passera jamais tant que tu vivras, et quand vous ne vivrez plus vos enfants se rappelleront peut-être ce peu de vous qui fut tout votre présent, ce feu de vous qui les éclaire peut-être à présent…

    Des querelles littéraires. - Une page entière, dans Le Temps de ce samedi, est consacrée aux gens qui se font des ennemis en littérature. Je cChessex75.JPGomprends maintenant pourquoi certaine consoeur a tenté de me joindre mercredi passé. Il y est en effet longuement question de la polémique qui m’a opposé à Maître Jacques, lequel s’étale de long en large sur les raisons qui lui valent, selon lui, des ennemis. Sa façon de plastronner, et de poser même au saint, me paraît du plus éminent ridicule, et je suis ravi de n’avoir pas été atteignable l’autre jour. Ce qui me fait sourire, c’est que la journaliste responsable de la page a bien choisi la citation de L’Ambassade du papillon où je rive son clou à Chessex, notant que le prétendu renard a une grave marque de collier au cou – perfidie de ma part qui a dû l’enrager à mort. Or tout cela m’indiffère complètement à présent: ma bonne amie m’en a fait la lecture au téléphone, mais je n’ai même pas regardé la page...


    Au Café Central, ce 21 septembre. - Passé la journée à préparer une enquête sur les sources religieuses du fanatisme islamiste, à propos duquel Shafique Keshavjee m’a envoyé une remarquable analyse en deux pages. Le personnage, dont j’ai apprécié les livres, est un de ces hommes de bonne volonté qui ont de quoi nous rendre quelque confiance alors que se déchaîne la folie des hommes.

    De notre langue. - Commencé la journée en lisant des pages des Caractères de La Bruyère, puis abordé les écrits de jeunesse de Flaubert. Le besoin de français qui me reprend, et de nouvelles expériences dans notre langue. Très peu de choses intéressantes aujourd’hui de ce point de vue-là. À peu près personne qui m’intéresse vraiment à cet égard à l’heure qu’il est, je dirais : à la hauteur d’un Céline.

    À la rédaction, ce 25 septembre. - Lancé ce matin mon enquête sur les rapports entre la lettre coranique et ses interprétations justifiant la violence. Ma première rencontre, du pasteur Martin Burkhard, qui me reçoit à la Maison du Dialogue, est plutôt engageante. Beaucoup de bonne volonté, de sa part, afin de me guider sur une piste semée de pièges.

    Celui qui joue du clavecin dans son mas des alentours de Grignan / Celle qui identifie Scarlatti dans la garrigue / Ceux qui écoutent le solo solitaire de Jeannot l’Oiseau sous la lune rousse, etc.

    À la rédaction, ce 26 septembre. - Belle rencontre, cet après-midi, de Selim Ben Younés, qui m’a introduit à la lecture du Coran en disposant de petits signets à chaque passage faisant l’objet de discussions sur le djihâd. Surtout, l’individu m’a touché, avec son aura de sérénité et sa finesse. Il avait lu L’Ambassade du papillon avant de me rencontrer et cela a contribué, sans doute, à une meilleure complicité entre nous. Il m’a notamment dit qu’il appréciait la façon dont je parle, dans ce livre, de mon père et de ma famille.

    De l’esseulement. – À la station-service ils ont l’air de naufragés, les grands chauffeurs aux bonnets tricotés en usine les faisant ressembler à des chevaliers médiévaux, ou les petits commerciaux à fantasmes bon marché, on pourrait croire qu’ils ne sont personne, mais à les regarder mieux on voit qu’ils sont quelqu’un et que cela même accentue leur air abandonné…

    Tariq.jpgÀ Genève, ce 27 septembre. - A dix heures et demie ce matin, à la gare de Cornavin, j’ai fait la connaissance de Tariq Ramadan, qui m’a impressionné par la clarté de son analyse de la situation et la justesse de ses observations. On m’a dit que c’était un type dangereux, notoire agent d’influence des Frères Musulmans, mais ce qu’il m’a dit ne m’a guère paru d’un fanatique avéré.

    De l’enragé. – Votre vertu, votre quête, votre salut je n’y ai vu jusque-là que d’autres façons de piétiner les autres, et sans jamais, je m’excuse, vous excuser, sans demander pardon quand vous marchez sur d’autres mains qui prient d’autres dieux que les vôtres, sans cesser d’invoquer l’Absolu de l’Amour tout en bousculant dans le métro de vieux sages et de vieilles sagesses …

    À la rédaction ce 28 septembre, soir. - Je tremblais un peu ce matin sur mes bases en pensant à la masse de travail qui m’attendait (plus de 16.000 signes au total), puis j’ai envoyé le plan de ma page aux imams de la rédaction, après quoi je me suis mis au travail et tout s’est enchaîné sans problème. Les deux premiers papiers me sont bien venus, j’ai ronchonné lorsque mon jeune confrère Jean-Cosme m’a demandé de raccourcir mon texte principal, mais je l’ai fait car ces messieurs avaient l’air enthousiaste; enfin j’ai expédié, en une heure, un papier assez loufoque sur le Monsieur de Jacques Chessex où j’ai parlé au nom de Dieu tout en oscillant entre admiration et humour distant. Je ne sais quelle réaction cela suscitera, je m’en fiche à vrai dire, mais je me suis bien amusé...

    Nouvelle dénomination pour les pompes funèbres: l’Espace funétique...

    À La Désirade, ce 29 septembre. - J’ai ce matin les honneurs de la Une de 24Heures et des placards, avec le grand titre Faut-il craindre l’islam ? J’en suis assez fier, car il me semble que c’est de la bonne ouvrage qui va dans le sens d’une réflexion équilibrée sur les motivations réelles du terrorisme, à chercher ailleurs que dans les injonctions du prophète.

    Celui qui aime dormir / Celle qui est toujours sensible au charme de l’aventure / Ceux qui se rappellent le beau temps de la drague, etc.

    Ce montage kaléidoscopique, tiré en partie de mes carnets 2000-2005, est extrait de Chemins de traverse, nouveau livre à paraître en avril chez Olivier Morattel. Vernissage le 27 avril au Salon international du Livre de Genève, de 17h-18h.

  • Paris gagné


     Diplomatie.jpgÀ propos de Diplomatie de Cyril Gély, avec André Dussolier et Niels Arestrup.


    À La Désirade, ce dimanche 19 février. – En écoutant pour la énième fois les sublimes scènes finales de Simon Boccanegra, à mes yeux le plus bel opéra de Verdi, où le bon gouvernement du Doge est restauré par un pirate incarnant en somme la future pacification des Etats italiens, la nuit gênoise me rappelle la nuit parisienne d’août 1944, hier soir à L’Octogone où se donnait une représentation de Diplomatie, de Cyril Gély, avec Niels Arestrup et André Dussolier dans les deux rôles de cet affrontement, aux conséquences historiques, du gouverneur allemand de Paris, le général Dieter con Choltitz, et du consul suédois Raoul Nordling.
    On ne dira pas que Diplomatie est du très grand théâtre quant au texte, mais le dialogue de Cyril Gély est bien filé et « dessine » les personnages avec une densité croissante. Je n’aime pas beaucoup les envolée voulues «poétiques» par l’auteur, notamment lorsque le Suédois chante les charmes éternels de la Ville Lumière aux aubes bercées par la rumeur «océane» des balais sur les trottoirs ( !), mais la situation symbolique (et plus que réelle) est si formidable, et les deux personnages en présence si intéressants qu’on passe là-dessus; enfin l’interprétation des deux protagonistes est exceptionnelle, avec un André Dussolier un peu plus Français que Suédois, mais d’une maîtrise impressionnante dans l’alternance de la légèreté dansante et de la véhémence tragique, auquel Niels Arestrup ne le cède en rien dans sa formidable composition du général allemand de plus en plus poignant d’humanité à mesure qu’il s’effondre.
    Deux traits historiques bien marqués par l’auteur m’ont particulièrement intéressé: d’une part, en réponse à l’évocation vibrante  de l’injuste massacre des civils parisiens faite par Nordling, la référence de Von Choltitz aux bombardements massifs des villes allemandes par les Alliés, et notamment la destruction d’Hambourg par des bombes au phosphore, telle que l’a décrite W.G. Sebald après des années de silence imposé outre-Rhin; d’autre part, le dilemme personnel tragique vécu par le général allemand qui sait, après un décret récent du Führer, que sa famille sera massacrée s’il refuse d’obéir aux ordres.

    Or la pièce, avec l’évolution du personnage de Von Choltitz, admirablement modulée par Niels Arestrup, en fort contraste avec le très digne et très habile Nordling de Dussolier, rend bien l’atmosphère d’effondrement de la fin du Reich, rappelant alors le climat du film mémorable d’Olivier Hirschbiegel, La Chute, dont on se rappelle la prodigieuse prestation de Bruno Ganz, plus encore que celui du Paris brûle-t-il ? de René Clément.
    On n’a pas coupé, à la fin du spectacle, à la désormais (presque) inévitable, et non moins dérisoire coutume de la standing ovation, mais j’ai surtout regretté, pour ma part, le peu de spectateurs de moins de 30 ans dans la salle…

  • Ceux qui se croient purs

     

     

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    Celui que la jalousie taraude / Celle qui a des envies sur les mains / Ceux qui ont été jetés du salon de thé / Celui qui se croit ta conscience / Celle que blessent les injures même injustes / Ceux qui prennentt out sur eux sans en faire état / Celui qui se disant poëte (avec tréma) se pose au-dessus de nous tous / Celle qui lave les boxers du philosophe médiatique à chemises de soie noire / Ceux qui vous rappellent qu’ils ont visé haut, eux / Celui que touche l’humour de la vie dont il sourit sans en rire / Celle que sa qualité de fille de joie ne réjouit pas tant que ça / Ceux qui n’ont jamais pensé que tout est égal vu que ça l’est pas / Celui qui évite les méchants / Celle qui sait d’où vient la méchanceté des gens / Ceux que la médisance réunit tous les jours au Café des amis sûrs / Celui qui s’impatiente de ne pas être appelé Herr Doktor alors qu’il en a le diplôme / Celle qui repasse les chemises immaculées du gourou pédophile / Ceux qui invoquent les Puissances afin d’être à la hauteur / Celui qui parle de lui-même en se désignant par le titre  « le Poëte », genre « le Poëte voit à travers le Mur » / Celle qui affirme que « le Poëte » voit aussi à travers les cœurs et les âmes / Ceux qui se rappellent que Le Poète est surtout le titre d’un bon thriller / Celui qui cite volontiers Rainer Maria Rilke (le poëte) pour en imposer après l’entremets / Celle qui s’exclame « ah Rilke ! » quand le Conseiller rappelle ses début dans le pentamètre ïambique / Ceux qui ont pris la poësie en horreur à la fréquentation de ses sectateurs / Celui qui fait aveu d’impureté en tant qu’amateur de hard rock et de soft soap opera / Celle qui fréquente plus volontiers les hell’s angels de la ville fantôme / Ceux qui vous balancent volontiers la citation selon laquelle « tout est pur à ceux qui sont purs » / Celui qui affirme que le pur jus de carotte l’aide à positiver / Celle qui a le museau musard de la muse amusante / Ceux qui lisent La légende dorée en savourant les passages SM / Celui qui compare le défilé des cardinaux romains au bal des vampires / Celle qui précise sa pensée en l’aggravant carrément / Ceux qui trouvent plus de pureté chez certains employés des abattoirs qu’à divers « élus » de diverses coteries vertueuses / Celui qui fait assaut de vertu dans la maison de passe-passe / Celle qui sirote son mojito LightVirtue / Ceux qui sont restée purs en dépit des péchés mortels que leur comptabilisent leurs directeurs de conscience restés impurs / Celui qui te guette au tréfonds de ta conscience avec son couteau de boucher et son sourire torve / Celle qui a tant aimé le monde qu’elle s’est donnée au premier venu / Ceux qui se recueillent sur la tombe de l’Innocent inconnu, etc.

    Image : Philip Seelen

     

  • Désamour et déchirures

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    Le Palais des autres jours, deuxième roman de la Lausannoise d’adoption, aborde les thèmes du désamour filial et des difficultés de la migration. Dur et tendre, en crescendo puissant. Entretien.

    Yasmine Char a les dehors d’une battante au regard vif, le geste délié et le rire éclatant. Sous le brillant de la directrice du Théâtre de L’Octogone, figure lausannoise connue, cohabitent aussi une femme marquée par la guerre au Liban, une mère attentive à l’éducation de ses deux garçons et un écrivain de talent. Déjà remarqué à la parution de son premier roman, Dans la main de Dieu (Gallimard, 2008), plébiscité par le jeune jury du premier Prix du roman des Romands, l’art de la romancière se déploie plus largement dans un deuxième livre grave et prenant, aux personnages fortement présents et nuancés. La désertion d’une mère sur fond de guerre, l’exil à Paris de ses jumeaux de dix-huit ans, l’insertion difficile et la trouble tentation de la violence constituent les lignes de force du Palais des autres jours, en librairie cette semaine.

    -         Comment ce nouveau livre est-il né ? Fait-il suite à Dans la main de Dieu?

    -         Pas directement, si ce n’est que la jeune Lila ressemble à l’adolescente de mon premier roman, en cela qu’elle croit en la vie et ne peut se résigner au triomphe du mal. Mon intention n’était pas, cependant, de donner une « suite » mais d’aborder, par le truchement de personnages vivants, deux thèmes qui me préoccupent. D’une part, le fait que de plus en plus d’êtres proches, et qui s’aiment, en arrivent à ne plus se parler. D’autre part, la question de la migration qui m’interpelle, puisque j’ai aussi connu l’exil même si j’ai eu la chance, parlant français et étant femme, de m’intégrer en douceur. Ce problème de l’assimilation, souvent difficile, fera partie de notre avenir. Et comme je le vois abordé par les politiques, en Occident je me dis que nous allons droit dans le mur !

    -         Vos protagonistes sont des jumeaux. Pourquoi ?

    -         Parce que cela me semble la meilleure incarnation de l’amour fusionnel que j’avais envie de décrire, avec tout le fantasme lié à la gémellité. Lila et Fadi me sont apparus assez rapidement, après quoi se sont développées ce que j’appelle « les constellations », avec les personnages secondaires, dont celui de Nour, la Libanaise épouse de diplomate français enlevé, avec leur fille, par des terroristes. Ainsi les  thèmes du rapt, de l’attente, de la peur se sont-ils greffés au motif du désamour.

    -         Quelle part de votre vécu intervient-elle dans le roman?

    -         J’ai eu de la chance de ne pas perdre de proche durant la guerre, mais nous avons vécu la peur et la violence. Ce que j’ai constaté, par ailleurs, c’est que la guerre développe une forte acuité des priorités de la vie. Dans un état de paix, on risque de perdre de vue ces vraies questions, au profit de choses qui n’ont pas d’importance. C’est ainsi que mes jumeaux ont vécu très intensément avant de quitter le Liban, et que leur désarroi s’amplifie dans la grande ville.

    -         Pensez-vous que les femmes soient plus «solides » que les hommes, comme vos romans le suggèrent ?

    -         Je crois que les femmes ne mentent pas. Elles sont plus près des réalités tangibles et plus tendres aussi. La mère de Lila manque pourtant totalement de tendresse, qui ne trouve qu’une remarque, horrible, à faire à sa fille qu’elle retrouve : « Je t’apprendrai à te maquiller ». Mais Lila va trouver, auprès de Nour, une mère de substitution et une alliée. Ce sont donc deux femmes de générations différentes, qui vont s’aider et s’adopter. Cela étant, tous mes personnages sont doubles, comme nous le sommes tous…

    -         Qu’aimeriez-vous transmettre à vos enfants ?

    -         Plutôt que de transmettre, j’ai envie de « remettre ». De leur confier ce qui m’est cher, des valeurs, le goût de la pensée et de la lecture, en les laissant en faire ce qu’ils veulent. Je ne délivre pas de message. Mon livre pose des tas de questions, mais je n’ai pas la prétention d’y répondre…

     

    Dédale du cœur et des ombres

    « Qu’est-ce que ce pays où il fait froid au mois de mai ? », se demande Lila, dix-huit ans, lorsqu’elle débarque à Paris avec son frère jumeau Fadi, au lendemain de leurs dix-huit ans, fuyant le Liban en guerre et un oncle tuteur considéré comme leur « plus fidèle ennemi ». Avant de se plonger avec euphorie dans la grande ville où ils ont « tout de suite été personne », les jeunes gens ont passé par Nancy où ils ont retrouvé la mère, froide et conventionnelle, qui les a abandonnés sans explication et refuse de se justifier avec hauteur.

    Fusionnels jusque-là, les jumeaux vont s’éloigner peu à peu l’un de l’autre. C’est que Lila, positive et entreprenant, cherche à réintégrer les études et s’engage dans la boutique de la Libanaise Nour, tandis que Fadi erre la nuit et va se réfugier dans la « famille » de remplacement de l’armée, où il rencontre un « ami » aux activités louches qui prendre l’ascendant sur lui.

    Au fil de relations captant bien les phénomènes, positifs ou destructeurs, du mimétisme, Yasmine Char campe, avec une force croissante, sensible et sensuelle à la fois, des personnages modulant de multiples aspects de l’amour, sans juger. Même le conjoint de l’affreuse mère, genre chien de compagnie (le chien de John Fante en a d’ailleurs été le modèle, nous a confié la romancière… ) a quelque chose d’émouvant, et la même touche humaine  imprègne tous les acteurs  de ce drame romanesque, cerné d’abîmes psychologiques et sociaux, aux résonance actuelles profondes.  

    Yasmine Char, Le palais des autres jours. Gallimard, 208p.     

  • Roman épistolaire d'une amitié

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    Fraternité secrète illustre, à travers leur correspondance de 1975 à 2009, la fidèle amitié de Jacques Chessex et Jérôme Garcin.

    Jacques Chessex a brossé, dans le plus délirant de ses livres, merveille de style intitulée Les Têtes, un portrait vif mais assez sage de son non moins sage ami, Jérôme Garcin.

    «Jérôme Garcin, tête abrupte, regard prédateur, voix chaude et nette, physionomie construite en hauteur, aérée et volontaire. Tête qui n’a pas changé depuis le quart de siècle que je le connais. S’est simplement solidifiée. Rare vertu». Et ceci encore ceci de primordial dans la relation des deux hommes que douze ans séparent, mais que des traits profonds ont rapprochés aussitôt: «Jérôme Garcin, tête droite. Et tête ouverte, dure, tête qui tranche, tête qui sait de quel deuil elle vient, et de quelle blessure, et de quelle chute ».

    Jérôme Garcin avait 17 ans et des poussières en avril 1973 lorsque son père, l’éminent critique Philippe Garcin, se tua en tombant de cheval «dans un dernier galop furieux». En novembre de la même année, Jacques Chessex obtenait le Prix Goncourt pour L’Ogre, apparaissant dans les journaux avec «un buste de paysan normand qu’on eût dit sorti d’une nouvelle de Maupassant», écrit Jérôme Garcin, «un air de tenancier ou de maréchal-ferrant affecté jadis à un relais de poste». Or, c’est un poète délicat, sans rien d’un «maréchal-ferrant», que le jeune lycéen découvre dans la bibliothèque de son père après la mort de celui-ci, avec Le Jour proche, premier recueil de poèmes de Chessex publié en 1954, deux ans avant que son père à lui ne se tire une balle dans la tête, l’année de la naissance de Jérôme Garcin. Alors celui-ci de noter: «C’est donc dans le bureau de mon père disparu que je lus les poèmes d’un fils qui allait perdre le sien. J’en aimai aussitôt la profusion de couleurs et de parfums, la célébration panthéiste des saisons, l’harmonieuse musique éluardienne, le bestiaire, les nuées d’oiseaux, les insomnies, et les sombres pressentiments qui donnaient raison à ma propre mélancolie

    Jérôme Garcin n’avait pas vingt ans lorsqu’il écrivit sa première lettre à Jacques Chessex, en 1975, non pas à propos de L’Ogre mais pour célébrer Le jour proche, qu’il évoque déjà sur un ton de fin lettré: «J’aime à écouter les voix poétiques, à m’y reposer et ne les quitter qu’à l’aube froide – quand la musique des mots a fait place au silence de la mémoire.

    Immédiatement touché par la qualité de son jeune correspondant, qui le relance bientôt en lui envoyant quelques poèmes, l’écrivain célèbre reconnaît «une parenté décisive» entre les écrits du lycéen et les siens. Et c’est lui qui la même année «adoube» le futur critique et auteur en donnant des inédits à la revue Voix qu’il vient de fonder avec quelques compères.

    Plus «filial» que la relation établie avec un Marcel Arland ou un François Nourissier, «pontes» de la vie littéraire parisienne, le lien noué avec Jérôme Garcin par Chessex jouera certes dans la «stratégie» de celui-ci quand Jérôme Garcin deviendra critique influent, dirigera Le Masque et la plume ou les pages littéraires du Nouvel observateur. Mais là n’est pas l’essentiel. De fait, une base humaine, sensible, tissée de respect mutuel, d’affection plus intime aussi, constitue le noyau doux de cette Fraternité secrète évoquée par Jérôme Garcin dans sa préface. Lui-même rappelle qu’il a pleuré dans la cathédrale de Lausanne, le 14 octobre 2009, après avoir prononcé l’éloge funèbre de son ami. Quant aux réalités plus «dures» de la vie littéraire, elles constituent la substance plus contrastée de cette correspondance, sans rien cependant, ou presque - quelques coups de griffes aux amis et autres «rats» du milieu littéraire -, des rognes et des grognes associées au personnage de Jacques Chessex en pays romand. Document littéraire précieux, l’ouvrage tient du « roman » à deux voix.

    Jacques Chessex et Jérôme Garcin. Fraternité secrète. Correspondance 1975-2009. Préface et notes de Jéome Garcin. Grasset, 663p    

     

  • De la musique des êtres

    Lecteur7.jpgLectures d'avant l'aube

     L’accord entre deux êtres et la musique de leur relation est à la fois une question de peau et de rythme, liée à la possibilité d’associer les sentiments et les mots, les bribes de rêves et de murmures matinaux (dans l’intimité d’avant l’aube) dans un langage inouï au sens propre. Je le note en poursuivant plusieurs lectures à la fois, de la première apparition, dans Sodome et Gomorrhe, de Charlus à la Raspelière où les Verdurin le « testent », tandis qu’il drague Morel et diffuse ses « signes » d’un autre monde que la pauvre Verdurin s’efforce de capter ; de la lente descente aux enfers de feu glacial de Monsieur Ouine, d’un petit livre singulier de Jean-Jacques Nuel jouant sur la fascination d’un auteur pour un nom (cela s’intitule d’ailleurs Le nom) devenu mot et possible réceptacle d’un nouvel inventaire du monde ; enfin de cet essai dont la phrase même est rythme et musique, de Max Dorra (ce nom fait aussi pour errer la nuit dans quelle ville mitteleuropéenne…), intitulé Quelle petite phrase bouleversante au cœur d’un être ? et dont chaque page me fait songer et réfléchir, surtout : m’apprend.
    Gilles Deleuze, dont j’ai acheté hier (sur le conseil occulte de Max Dorra) Proust et les signes, que j’ai commencé d’annoter le soir au Buffet de la gare de Lausanne en attendant mon ami le Loup, voit en La Recherche un livre d'apprentissage tourné vers l’à-venir et non sur le passé, et c’est exactement ce que je ressens à chaque page : je voudrais savoir, j’apprends, raconte, tu m’étonnes, et voici Madame Cottard qui se réveille d’un petit somme clandestin au milieu de la compagnie et s’écrie sous le regard furibond du Docteur. « Mon bain est bien comme chaleur, mais les plumes du dictionnaire »… De ce mots à fleur de rêve ou à fleur d’enfance, on ne sait trop, dans cet incroyable bruissement de gestes et de mots du théâtre bourgeois des Verdurin  où Marcel poursuit son exploration.
    Et me le rappelant je lis sous la plume (Macintosh ou plutôt PC ?) de Max Dorra, évoquant lui-même la présence d’un interlocuteur virtuel, ces mots qui me parlent immédiatement et par leur sens et par leur modulation vocale-musicale : « La chorégraphie d’un être à une signification :le sédiment des manières, la trace des groupes qu’il a traversés »... Et je me rappelle aussi que, pendant que je lisais Deleuze dans le grand buffet de gare au Cervin peint à fresque, kitsch mandarine, l’arrivée de mon compère le Loup, formidable ami retour de Roumanie où il est allé installer de force l’électricité et le téléphone dans la caverne post-communiste de sa mère (sa mère qui a montré son cul à son frère et ses cousines pour leur signifier qu’elle voulait croupir seule avec Dieu dans sa trappe), et voici que je tombe sur le récit, par Max Dorra, des « congrès » liant Freud à son ami Fliess et cette phrase parfaite à ce moment : « La vertu de certaines amitiés réside dans la musique d’une voix, les rythmes d’un être »…
    Ensuite cela sur le style : « Un style, c’est la succession, le rythme de ces arrachements où du sens se bat pour ne pas être étranglé par des codes. L’incessant combat d’un enfant pour se reconstruire face à un monde ». Ou ceci encore : « Sur une musique qu’il est seul à entendre, chacun danse ». Enfin : « Les individus qui s’attirent ont un rythme similaire »…
    A l'instant, le jour s'étant levé, je lis la brume d’automne aux fenêtres et  me rappelle la marche à tâtons du géant Richter dans la sonate posthume de Schubert: ces gouttes d’être dans la nuit, cette « petite phrase bouleversante » qui nous relie à Quoi ?

    (Une note de 2005)

  • Le secret

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    …T’as quelque chose à me dire : je t’entends bien - je m’entends bien avec toi et je m’entends mieux avec moi quand t’es là, partout où je te retrouve sur mon chemin je me retrouve en même temps, je sais pas pourquoi mais c’est comme ça, même quand y a pas de lumière y en a quand t’es là…

    Image : Philip Seelen

  • Nostalgie

    Langhe.jpgDe seize à vingt ans ils ont tous rêvé d’Amérique mais seuls quelques-uns sont partis, et, maintenant que le temps a passé, ceux qui sont restés et ceux qui sont revenus voient le pays autrement du fait que ceux qui sont revenus parlent de ce qu’ils ont vu là-bas et du pays dont ils se sont langui avant de le retrouver, et le pays est embelli d’avoir été quitté parce que le pays est vu d’Amérique, un garçon tendre encore voit l’homme dur qu’il admire en secret lui dire que les femmes de là-bas ne valent pas celles de la montagne ici quand le printemps fait bander les gars, et celui qui est revenu pose sa main sur l’épaule du plus jeune et lui murmure que nul pays n’est plus beau que les Langhe les soirs d’été, mais ce qu’il raconte est aussi fait pour chasser le plus jeune de l’ennui de ces collines, fous le camp mon garçon, ne reste pas, réponds à l’appel de la rue, ne reste pas seul avec les vieux, va tenter ta chance, va vivre ta vie…

    (En relisant Travailler fatigue de Pavese)

     

    Image: Jacques Perrin

  • Un verbe de feu

     

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    La géniale Marina Tsveraeva revit au Théâtre de Vidy

    Du printemps 1903 à l’été 1904, une paire de petites filles russes séjournèrent dans un pensionnat lausannois du boulevard de Grancy, aux bons soins des très catholiques sœurs Lacaze. L’aînée, Marina, âgée de onze, sema la zizanie dans la sage pension en répandant les théories athées qui lui venaient d’une éducation très libre, frottée d’anarchisme. Un abbé « pêcheur d’âmes » s’occupa d’elle et de sa sœur cadette Assia, qui devinrent de vraies bigotes une année durant. Cette « crise religieuse » m’a guère laissé de traces dans l’œuvre de Marina Tsvetaeva, la plus grande poétesse russe du XXe siècle avec Anna Akhmatova, qui a en revanche signé un récit fascinant intitulé Le Diable, paru aux éditions L’Age d’Homme, à lausanne, en 1993.

    « Eblouissante Tsvetaeva ! », s’exclamait Soljenitsyne, « païenne pleine de lumière et de joie », ajoutait Ilya Ehrenbourg. Pourtant la trajectoire de cette femme farouchement libre, sauvagement indépendante, qui se pendit le dimanche 31 1941 en Tatarie après de terribles tribulations, fut marquée au sceau du tragique, entre amours impossibles et péripéties dramatiques, dont l’accusation fait à son ami d’avoir assassiné un agent soviétique. Déchirée par des exils successifs, tiraillée entre l’amour de son pays et le rejet de la dictateur, celle qui fut l’amie de Rilke et de Pasternak, comme en témoigne une correspondance mythique, a laissé une œuvre éclatante, au verbe de feu, qui exprime à la fois la révolte contre la bassesse matérialiste et l’aspiration à l’absolu.        

    Pour moduler ce verbe incandescent, la comédienne Anne Conti a réalisé un montage de textes qui fait intervenir aussi le chant et le geste.

    « Personne n’a besoin de moi ; personne n’a besoin de mon feu qui n’est pas fait pour faire cuire la bouillie », écrivait Marina Tscvetaeva, dont nous avons besoin plus que jamais au contraire.

    Lausanne. Théâtre de Vidy. Salle de répétition,du 9 au 19 février.

  • Le XXe siècle en fusion

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    Avec Fusions, Daniel de Roulet signe un magistral roman de l’atome perdu

    Daniel de Roulet n’en finira pas de nous étonner. Après le coup de l’incendiaire, voici qu’il nous fait celui du «roman du XXe siècle». Sur la véracité du premier, je continue d’avoir quelque doute. En revanche, Fusions est, de toute évidence, un formidable roman de notre époque, magnifiquement architecturé.

    Très intelligente mais d’une totale intelligibilité, très documentée mais jamais sèche, très pénétrante dans sa modulation des rapports entre hommes et femmes, cette chronique «chorale» d’un demi-siècle (de 1945 à 1988) brasse les grandes espérances et les désillusions d’une quinzaine de femmes et d’hommes, sans compter les savants Robert Oppenheimer et Andrei Sakharov, ou l’acteur-président Ronald Reagan dans son avion Air Force One ou «sur le trône» plus trivial des cabinets…

    Autant de personnages dont les aventures croisées font véritablement «exploser» le talent de l’écrivain, plus ambitieux et plus libre, plus fin et plus sensible, plus grave sans peser, plus tendre aussi, et souvent plein d'humour bienveillant, que dans aucun de ses romans précédents

    Architecte de formation et informaticien de haut vol, soixante-huitard et militant écolo, écrivain et coureur de marathon, Daniel de Roulet, né en 1944, signe avec Fusions un roman qui prend un sens particulier alors que la Suisse va sortir du nucléaire. Pourtant, ce n’est pas du tout un roman à thèse antinucléaire: le grand mérite de ce livre est de sonder la complexité du réel et les contradictions parfois criantes que nous devons vivre quand nos idéaux sont battus en brèche par la réalité.

    Fusions, qui donne son titre à un roman-tour de 54 chapitres, est aussi le nom d’une tour de 54  étages, conçue par l’architecte franco-suisse Max vom Plokk, petit-fils d’industriel et neveu du brillantissime ingénieur dit JP (pour Jean-Paul), qui ralliera les labos soviétiques au début des années 60, par conviction stalinienne. Dans ladite tour bien nommée, érigée à Londres, aura lieu, en juin 1988, la fusion des deux plus grandes entreprises de traitement des déchets atomiques, cumulant 130 .000  emplois et promises à un avenir radieux après que Reagan et Gorbatchev ont commencé de démanteler leur arsenal nucléaire. Dans Fusions vont se retrouver quelques-uns des protagonistes du roman, à commencer par le financier Tita Zins et deux femmes d'exception: Marthe, femme abandonnée par JP et qui reprendra la société fusionnée, et Shizuko la Japonaise, née à Nagasaki le jour J…

    «Téléphoné» tout ça, et le fait que le père de Shizuko soit justement le kamikaze qui s’est précipité sur le porte-avions Enterprise en 1945, ou que la mère de Shizuko ait été la maîtresse d’un des pères de la bombe américaine rencontré à Los Alamos? Cousu de fil blanc, le fait que ce Wolfie Steinamhirsch, Suisse d’origine et défenseur féroce du nucléaire, affronte à Tchernobyl la fille de son ancienne amante chargée du rapport sur la catastrophe? Invraisemblable le fait que Shizuko soit à la fois directrice de recherche en matière nucléaire et opposée aux nouvelles centrales, ou qu’elle se fasse faire un enfant par Max l'architecte, rencontré à Munich en 1968 et partageant son activisme sous la bannière de Greenwar?

    Réduit à un schéma sans chair, ce scénario très cinématographique pourrait, de fait, sembler trop voulu, voire artificiel. Mais ce canevas à «ligne claire», comme d'une bande dessinée, est admirablement nourri par les sentiments en évolution des personnages, qui réapparaissent à divers moments de leur vie, au fil d’une saisissante traversée du temps.

    Roman aux multiples points de vue, Fusions dégage finalement une grande empathie humaine et une véritable poésie dont la tour, symbole du génie humain et de sa fragilité, fait figure de totem.

    Daniel de Roulet. Fusions. Buchet Chastel, 374p.

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  • Contemplation

     

    C’est le soir, ce matin je lisais ce qu’écrit Max Dorra sur l’heureuse rencontre que constitue le Dieu de Spinoza, j’y ai pensé toute la journée, j’y ai pensé en nageant à midi 500 mètres en brasse coulée, j’y ai pensé en faisant pour celle que j'aime l’acquisition, avec le fric du prix littéraire que je viens de recevoir, d’un Bouddha de l’époque Song entièrement rongé par les termites à l’exception de l’impassible visage au sourire doux qui a traversé sept siècles avant de rayonner ce soir dans notre maison au bord du ciel, et j’y pense encore à l’instant en lisant le Manuel de contemplation en montagne d’Yves Leclair où je copie : « Tout le monde dort dans la paume d’un Dieu qui rêve », et je lis en moi : « Tout le monde rêve dans la paume d’un Dieu qui dort », et Dhôtel cité par Leclair : « L’univers vagabonde comme un enfant à travers ses abîmes. Mais il n’y a rien, absolument rien que le temps de Dieu, que chacun mesure à sa façon. »

    Bouddha de l'époque Song (960-1127). Provient d'un temple, détruit, de la ville de Xiaken. Bois aux traces de polychromie.

    (Note de juillet 2003)

  • Ceux qui s'aiment comme ils sont

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    Celui qui en a sa claque des parfaits / Celle que la notion d’excellence selon Bologne fait gerber / Ceux qui ont dans les poches des adresses de maisons / Celui qui s’accuse grave pour mettre un peu d’ambiance dans le confessionnal de l’Abbé Crabe / Celle qui s’adresse à elle-même de messages osés sur son blog ludique intitulé On s’éclate / Ceux qui se retrouvent au 13 de la rue des Campanules pour une partie carrée du tonnerre avec les collègues de la Coopé /  Celui qui allume un cigare à la verrée du fitness Hyperforme / Celle qui crache  sur les lauriers roses du jardin des Du Pontet de Sous-Garde / Ceux qui admettent qu’ils ne sont absolument pas libérés au niveau sexe et qu’ils s’en tapent si ça vous gêne / Celui qui explose soudain dans le Compartiment Méditation du train soumis à la règle du silence non mais des fois / Celle qui préfère son nez genre trompette au pif parfait genre Dombasle  de la bêcheuse structuraliste / Ceux que leurs qualités éminentes constipent éminemment / Celui qui n’aime pas les vertueux point barre / Celle qui soutient à Adèle que son péché peut lui coûter son ticket pour Là-Haut aussi Adèle réfléchit-elle / Ceux qui se repentent dans l’impatience de recommencer / Celui qui pratique la confessée / Celle qui supplie son confesseur noir de la punir à fond / Ceux dont l’âme noire a de beaux reflets / Celui qu’il faudrait payer pour qu’il pèche enfin sans compter / Celle qui se roule et roucoule dans sa chasteté autoproclamée / Ceux qui ont noirci leurs ailes aux bordel cramé / Celui qui est juste amoral quoique caporal / Celle qui sera très jalouse aujourd’hui entre dix heures dix et douze heures douze / Ceux qui sont frustrés de ne pas être claqués par leur père quand ils l’envoient chier même à mots couverts / Celui qui deviendra mauvais à force de s’y essayer / Celle qui avoue ce qu’elle croit le Péché des Péchés à l’Abbé Zundel qui lui dit : petite, continuez… / Ceux qui pensent que tout déviant se soigne par la chimie si l’électricité n’y suffit pas / Celui qui aimerait s’en sortir sans savoir trop de quoi / Celle qui pèse les péchés de ses sept garçons baptisés qu’elle fait châtier par cet Abbé Férule de Montjoie dont les damnés médias diront plus tard des choses qu’elle ne voudra point savoir / Ceux qui sont de moins en moins tolérants au fond / Celui qui s’en remet les yeux fermés au Nouveau Pouvoir Citoyen qui les lui crèverait s’il les ouvrait / Celle qui se réfugie dans les bois tout pleins d’oiseaux et de génies rigolos / Ceux qui ont fait le tour de la Question et vous font dire que vous seul détenez la Réponse, etc.

    Image : Philp Seelen