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Aux couleurs du monde

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Le regard de Thierry Vernet
Regardez ce qu’il y a là : regardez-le de tous vos yeux, imprégnez-en vos cinq sens et votre âme suressentielle, car ce qui apparaît à l’instant est unique.
C’était un soir en Provence. Le jour n’en finissait pas de finir. L’on se croyait hors du temps, comme à l’abri de tout. Or de ce moment privilégié, non de béatitude passive mais d’adhésion généreuse au monde alentour, vous vous rappelez à présent la douce musique avec nostalgie en retrouvant ce ciel d’ambre velouté sur les tuiles chaudes et les arbres encore embrumés par la touffeur de fin de journée; et cette lumière orange vous remémore, aussi, vos interminables soirées en enfance, quand la nuit paraissait se retenir d’interrompre vos jeux.

Ou c’était une nuit dans le jardin de cette villa. A un moment donné, après les réjouissances de l’amitié, vous vous étiez retrouvé seul parmi quelques chaises dispersées sur la pelouse, et là-bas, au bord de la terre, le ciel d’avant l’aube déversait son immensité vertigineuse. Ou encore c’était, émergés d’une brume de limbes, ces murs de Belleville marquant, de leurs bornes friables, le passage d’un monde ou d’un temps à l’autre. Ou c’était dans un bistrot le matin, ce couple au double visage confondu de fresque égyptienne. Ou bien en rase campagne, dans le silence immatériel de midi pile. Ou dans le métro. En forêt. Sur la grève d’Ostende. Ou dans cette chambre de l’Hôtel Universel dont le miroir a tout vu de l’homme. Enfin partout où le mystère affleure dans ces lumières concentrant à tout coup la même présence tissée de mélancolie et de tendresse, d’attente et de reconnaissance.
Plus qu’un peintre de la lumière, au sens de la contemplation seule, Thierry Vernet me paraît un poète du dévoilement dont les visions ponctuent la démarche tantôt somnambulique et tantôt fulgurante. On est là comme dans un grand rêve d’une seule coulée, où les images et les figures du monde présumé réel se trouvent ressaisies et transformées avec ce surcroît d’être qui signale toute alchimie poétique, par le truchement de la seule peinture.
Car cela prime à l’évidence chez Thierry Vernet : ses visions, les événements qui le sollicitent, l’essentiel de ses Riches Heures tiennent d’abord à la peinture. Comme le poème naît des mots surgis de nos profondeurs, la vision de Thierry Vernet semble poussée toute faite, jaillie avec ses couleurs. Ce n’est pas dire que la toile se fasse toute seule, mais souligner un acte qui suppose à la fois une longue patience et une aptitude féline au bond.

medium_Vernet20.JPGRegardez les couleurs du monde : il y a de quoi s’émerveiller à n’en plus finir, et c’est souvent à n’y pas croire. D’ailleurs c’est une constante chez ce peintre de l’étonnement profond : à chaque fois on est surpris, et jusque dans ses visions les plus sereines apparemment. C’est ainsi que de vivre, depuis des années, avec telle toile de Thierry Vernet que j’ai reconnue et aimée au premier regard, m’aura fait éprouver, à chaque fois que je tournais vers elle mon regard, comme à une fenêtre à laquelle on ne se lasserait pas de s’accouder, ce même sentiment mêlé de saisissement et de gratitude devant la beauté des choses. Cela s’intitule La plage le soir, c’est un bord de mer, avec un premier plan de sable ocre doux, un plan d’eau qui entremêle du blanc à nuances vert céladon et toutes sortes de bleus aérés ou délayés, une pinède dont l’olivâtre virant au noir palpite de mystère comme chez Böcklin, enfin un ciel d’un seul gris tendre où flotte un grand poisson-nuage. Mais mes pauvres mots ne disent rien de l’essentiel qui ne peut que se voir, tenant à l’événement de formes et de couleurs et de tons et de rapports de tons et de tensions et d’accords et de touches tour à tour si véhéments et si délicats, dont l’ensemble tisse l’atmosphère de songerie métaphysique de la toile.


Telle est la part contemplative de Thierry Vernet, son côté franciscain en sandales, modeste et ravi. Mais aussi, l’artiste fulgure. Il y a chez lui de l’incendiaire formel et du pyrotechnicien à polychromies effrénées. Est-ce bien le même peintre qui, dans certaines natures mortes ou paysages, touche au dépouillement des silencieux à la Morandi, tandis que, revenant de Java, le coloriste exulte dans la profusion ?
Oui sans doute : il n’y a qu’un peintre chez lui, au sens où sa matière, en se renouvelant sans cesse, reste toujours pétrie de la même pâte fluide à lueurs de sous-bois ou à éclairs, onctueuse ou brûlante, soumise au même geste impérieux, rapide et léger comme un coup d’aile, précipitant, à des vitesses opposées, la même vision.
Rares sont les peintres, aujourd’hui, qui nous apprennent encore à mieux voir. Or Thierry Vernet me semble de ceux-là…

 

 

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Commentaires

  • Epoustouflante description.
    De plus étant donné que ma culture artistique me fait odieusement défaut, je repartirai d'ici un sourire aux lèvres et légèrement moins ingorant merci.
    Merci.

  • La culture artistique n'est pas l'essentiel, amigo. Ce qui compte c'est la sensibilité, et de celle-ci tu ne manques pas, et ton sourire rayonne jusque sur l'espèce de grève au bord de l'infini où mon ami Thierry continue de griffonner ses petits carnets. La dernière semaine de sa vie, à l'hosto, il a peint des centaines de miniatures de visages et de fleurs multicolores, n'ayant plus de force d'en faire plus. C'était sa façon à lui de sourire...

  • Sensibilité en effet, celle de votre texte est palpable. Je ne connais pas Thieery Vernet et suis peu familier de la peinture, mais vous avez réussi à me donner l'envie d'y remèdier. Merci

  • Merci pour cette attention à Thierry Vernet : l'homme et son travail.

  • ô, mais je ne connaissais pas cette page ! il faut lire ou regarder ? les deux activités apportent autant de bonheur l'une que l'autre. Donc j'ai lu et aimé ce que j'ai lu, maintenant j'efface et je regarde.
    Le nocturne dans le port, la flèche de la grue inscrivant son oblique dans cette nuit de bleus profonds et sombres...
    Juste au-dessus le regard de cet homme : que de bonté, de simplicité et de paix... A côté, un croquis pris sur le vif, plus puissant que la toile qui en est née.
    Plus haut encore, cet angle de pièce incroyablement solide et rassurant, renvoie le spectateur à une position de rêveur allongé. Tons puissants de la terre et du sable...
    Et pour finir , le "soir en Provence" et là j'ai besoin du texte comme d'une épaule : magique !

  • Heureux de pouvoir être de retour en vos pages... Je ne connaissais pas Thierry Vernet avant de vous lire, et il me semble l'avoir déjà croisé chez vous. Cette fois, je n'oublierai pas son nom, et j'attends de pouvoir regarder ses toiles. Une fois de plus, à vous lire, c'est passé. Et j'aime beaucoup son portrait en photo aussi, son regard... Merci.

  • C'est encore plus beau, maintenant (1 mois plus tard) car j'ai eu le temps d'apprendre à me familiariser avec ce peintre, si présent dans votre création. Je le reconnais et cela c'est une grande joie, comme une langue amie au milieu d'une foule, comme la vôtre , du reste. Cela aurait été dommage que vous ne vous rencontriez pas ! J'ai relu ce texte. La dernière fois je l'avais quitté pour être attentive aux peintures. Vous allez très loin dans votre approche, plus loin que la surface de la toile, là où se rencontrent les âmes...

  • Merci Christiane. J'ai transmis à Thierry par SMS post mortem. Il sera ravi.

  • Alors, il est dans cette belle lumière qu'il nous a annoncée dans ces toiles...

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