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  • Mémoire vive (122)


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    « La poésie n’est pas dans l’émotion qui nous étreint dans quelque circonstance donnée – car elle n’est pas une passion. Elle est même le contraire d’une passion. Elle est un acte. Elle n’est pas subie, elle est agie. Elle peut être dans l’expression particulière suscitée par une passion, une fois fixée dans l’œuvre qu’on appelle un poème et seulement dans l’émotion que cette œuvre pourra, à son tour, provoquer. En dehors de l’œuvre poétique accomplie, il n’y a nulle part de poésie. Elle est un fait nouveau, certainement relié aux circonstances qui peuvent émouvoir le poète dans la nature, mais ce n’est que formé par les moyens dont dispose le poète que ce fait, chargé de poésie, viendra prendre la place qui lui revient dans la réalité. Ce n’est pas l’art que la nature imite, c’est la poésie, parce que la poésie nous a appris à y voir ce qu’elle y a mis ». (Pierre Reverdy, En vrac)

     

    Ce dimanche 1er juillet. - La poésie qui se veut poétique est à mes yeux la négation de la poésie, laquelle ne veut rien par définition si ce n’est apparaître par surprise. La poésie poétique pose, et la plupart de celles et ceux qui se disent ou se veulent poètes posent. À vrai dire les pires poseurs, parmi les gens de lettres, qui la plupart posent, sont les poètes et plus gravement souvent : les poétesses. Poètes et poétesses se tiennent cependant les coudes et se déclarent volontiers frères et sœurs, comme les membres d’une secte, se flattant les uns les autres et parfois se rejetant comme les membres de sectes concurrentes ou adverses, se jugeant et parfois s’anathématisant comme ce fut la pratique des églises rivales des premiers jours ou comme cela se voit encore dans les congrégations cultuelles ou culturelles de toute sorte, jusqu’aux grouillements tribaux des sectateurs de poésie pseudo-poétique des réseaux sociaux, etc.

    Ce lundi 2 juillet. - La (re)lecture de Langue fantôme[1] de Richard Millet m’enchante par sa lucidité, même si son catastrophisme me semble exagéré; mais il y a chez lui de l’artiste de l’exagération comme chez Thomas Bernhard.

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    D’ailleurs son texte me rappelle à tout moment Maîtres anciens et la présence du vieil homme de Tintoret, figurant l’héritage présent du Maître incontestable, m’a rappelé nos longues stations, avec François F., au Kunstmuseum de Vienne, devant cette figure et, plus longues encore, devant la Vierge de Mondsee.

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    Or je vais y revenir dans une réflexion que je voudrais développer sur l’art suisse et la littérature en prolongement de la lecture du livre de Michel Thevoz, L’Art suisse n’existe pas.

    Parler de l’inexistence de l’art suisse ne peut que déboucher sur l’inexistence de l’art contemporain, que Thévoz se garde bien de pointer, et sur l’inexistence proliférante de la littérature mondialisée où tout un chacun se pose en écrivain dans l’hébétude ravie des collectifs sympas.

             °°°

     

    Depuis hier je suis revenu à la peinture avec la reprise d’un premier état du Cervin resté en rade pendant des mois. Or j’ai une quinzaine d’ébauches du même acabit que je vais reprendre et améliorer ces prochains temps – autre façon de dire que le temps ne chôme pas.

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           Ce mardi 3 juillet. –Après avoir accompagné ma bonne amie à la clinique de La Prairie, je me suis arrêté ce matin au Rubis, sur la place de l’Hôtel de ville de Vevey, pour y prendre mon café au lait et y savourer la prose délectablement solennelle consacrée au match de qualification de la Suisse au huitième de finale du Mundial , cet après-midi, où l’on parle de l’Histoire en train de s’écrire et autres fadaises de circonstances…

    Ce mercredi 4 juillet. – J’aborde la lecture de Reconquêtes de Fabrice Pataut, que PG m’a dit un roman remarquable. Et ça part en effet très fort, brillant et concentrique, cinglant et de la même poésie corsée que les nouvelles d’Un Jeudi parfait ou le roman Valet de trèfle. Richard Millet, autre auteur de PG, proclame la fin du roman français, mais FB en est l’heureux contre-exemple et je m’en réjouis. Mais qui parlera de Fabrice Pataut ? Moi, justement !

    °°°

    À l’école, à chaque retour du jour, de la nature. Là que ça respire, pour autant que je respire.

    °°°

    Je suis frappé, et de plus en plus, de constater l’incapacité des auteurs de moins de trente ans, ou même de quarante ans, de prendre en considération le legs de leurs aînés, si l’on excepte quelques auteurs « cultes » adulés pour de plus ou moins bonnes raisons, tels Cendrars ou Nicolas Bouvier, dont l’usage relève le plus souvent du mimétisme folklorique.

    Ce jeudi 12 juillet. – La publication, sur Facebook, de la couverture du livre de Michel Thévoz, représentant une étude de fesses de Félix Vallotton, m’a valu d’être bloqué par le censeur automatique du réseau social, dont je ne sais trop comment il fonctionne mais qui m’a fait réagir avec véhémence, comme s’il s’agissait d’une personne, en remarquant que cette image est visible aux devantures des meilleures librairies. Mais à quoi bon argumenter ? Je m’étais déjà fait «attraper» en publiant une image de poitrine féminine dénudée, dont le haut était une burqa masquant le visage de la femme, et je présume que l’on ne sort pas de la logique du téton de la miss Jackson provoquant un émoi national dans ce même pays dont le budget de l’industrie pornographique dépasse celui de la NASA. Donc au temps pour moi, et jusqu’à la prochaine !

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    Ce lundi 16 juillet. – Après mon ordinaire quart d’heure de désespérance, je repique. Pour me dire que ce qui est à proscrire, s’agissant de la série prétendument pousse-au-suicide que représente 13 reasons why, est, bien plus que le sujet de la série (le suicide d’une ado stupide), l’image que la série donne de la société en ramassant tous les poncifs relatifs au mal-être des adolescents, en flattant ceux-ci au lieu de dire ce qui est en réalité. Et du coup c’est reparti pour une chronique que j’espère tonique.

    Ce mardi 17 juillet. – Me viennent aujourd’hui deux poèmes, comme ça, l’un après l’autre, venus d’on ne sait où – comme toujours.

    Le premier s’intitule Rêverie en forêt, et tous mes thèmes sont là, et le second Dans le bleu, qui me semble également couler de source, un peu malgré moi…

     


    Rêverie en forêt

    Le vieux flûtiste est mort.
    On n’entendra plus dans les bois,
    le temps de le pleurer,
    les roulades de Rossignol.
    La douleur oubliée
    sous les arches d’un long silence,
    par le temps qui s’en va,
    nous fera retrouver l’enfant
    d’une autre vie rêvée
    dans ces années d’avant le temps,
    quand nous n’y pensions pas.


    Le souvenir en attendant
    des jardins suspendus
    de Byzance, par les chemins
    d’un infini perdu -
    le souvenir nous reviendra.

     

     

    Dans le bleu 

    De multiples récits

    adviendront à n’en plus finir

    d’étages en étages,

    au nuancier de tous les bleus.

    Là-bas dans ses grandes largeurs

    au miroir de ses fosses

    s’ouvre le lac de nos mémoires,

    et le pic noir s’élance

    entre les sourdes pulsations

    d’un cœur qui ne dit pas

    s’il est d’ici ou des ailleurs

    ignorés des saisons. 

    Le jour se lève un peu partout;

    et tout à coup quelqu’un s’en va.

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    Ce mercredi 18 juillet. - Simplicité et frugalité. L’étoile ascétique cligne de l’œil. Une chose après l’autre en toute sérénité, sans peur et sans tricher. La façon de travailler de notre aide jardinier népalais Buddha m’impressionne et m’enchante. Voici l’humanité bonne : consciencieuse, respectueuse, travailleuse, joyeuse !

    Ce jeudi 19 juillet. - Deux nouveaux poèmes ce matin, que je trouve pas mal après en avoir liquidé deux autres.

     

    Le premier :

    Tout n’est pas dit

    J’aime bien aller le matin,

    les pieds dans la rosée,

    flairer l’odeur des derniers feux

    dont les fumées s’éventent

    là-bas où les gens se reposent

    encore à fleur de songes.

     

    Le silence et moi sommes seuls

    à déplier le premier rose

    de l’aube dans le bleu

    du temps retrouvé et des choses.

    J’aime aussi te savoir au monde,

    mais ça reste secret...

    Et le second :

    Atelier de réparation

    L’enfant n’est pas content:

    ce jouet qu’on lui a donné

    sans le lui demander

    n’est pas conforme au règlement;

    cela ne vole pas

    comme les oiseaux de papier;

    cela ne marche pas

    la tête en bas sans un viseur;

    cela n’obéit pas

    au dormeur dûment établi

    dans l’ancienne institution

    de la vie aux abris –

    cela tire n’importe où .

     

    L’enfant ne sourit pas

    au n’importe quoi qui agite

    la meute des parleurs;

    l’enfant ne souscrit

    pas aux arguments spécieux

    des émeutiers avides;

    l’enfant récuse tout avocat

    qui ne sache danser

    sur la corde des étonnés.

     

    Au labo de l’enfant j’entends

    la chanson douce des instruments.

             °°°

    La plupart des poètes actuels ne me parlent pas. Aucun (enfin presque) ne me semble avoir résolu le problème fondamental de la poésie (je parle de la langue fraçaise) qui touche à la fois (en même temps) au rythme et à la mélodie, à la fluidité et aux angles vifs, au sens manifeste et à tout l’obscur qui le prècède ou lui succède, au fruit et à la bête, etc.

    Sans doute y en a-t-il quelques-uns qui me parlent, de Jacques Réda à William Cliff ou de Franck Venaille à James Sacré, notamment, mais aucun ne m’éclaire autant que l’obscur Reverdy dont chaque page (ou presque) fait agir en moi ce que j’estime la poésie…

    Ce vendredi 20 juillet. – L’humiliation est bonne. C’est l’expérience qui m’a délimité, avec l’aspiration à la lumière. Je présume que mon écriture claire ou plus obscure en procède. Mon goût pour celles de Cingria et de Witkiewicz, que tout oppose, vient en tout cas de là.

    °°°

    Je reçois ce matin ce message réconfortant de Fabrice Pataud, à propos de La Fée Valse.

    « Cher JLK, Je souris et ris et réfléchis mélancoliquement à la lecture de La Fée Valse, dont j’apprécie plus chaque jour les masseurs, les polonais et les incestueux décontractés.

    Il y a des perles rares dans ces brèves. Je ne sais comment les appeler, nouvelles ? soties ?

    Ce sont des brèves je crois, pour lesquelles je tenais à vous dire non pas bêtement BRAVO, ni fastidieusement CHAPEAU, mais sincèrement mon admiration. Cordialement. Fabrice Pataut ».

    °°°

    Mon poème Apories et marteaux concrétise, il me semble, une pointe. C’est la combinaison parfaite, à mes yeux, d’une intuition flottante et d’un redressement par la pensée et la grammaire, qui aboutit à une forme – et cela seul compte en poésie…

     

    Apories et marteaux 

    En langue originale

    on ne peut vraiment tout dire:

    tanka ni lingala

    n’y suffiront quand se dément

    le plus clair des clairières,

    et que l’ombre sévit

    en feignant de se dévoiler.

    Seule la publicité

    semble alors à même de traduire

    ce qui ne se peut dire.

    Quant au grand langage oublié,

    même en langue il se tait.

     

    On attend le génie

    à construire la machinerie

    des machines à déconstruire

    le secret des machines.

     

    Ce samedi 21 juillet. – La lecture du roman de Barilier m’en impose et me conforte dans l’idée que non seulement rien n’est perdu, mais que tout reste à relancer et vivifier dans l’esprit de ce qui doit être transmis, et d’abord absorbé et transformé comme le roman le permet ici, etc.

    Ce dimanche 22 juillet. – Beethoven dans la nuit. La IXe au-dessus du lac et des forêts, sous un ciel crépitant de vieilles étoiles silencieuses. Que l’ode à la Joie, ce chant de la terre habitée, prière d’un sourd reprise par toutes les voix des vivants - que ce chœur émouvant soit ce soir notre doux linceul.

    Ce lundi 23 juillet. – J’ai composé ce matin une liste dédiée à Ceux qui se conforment, visant les nouveaux formels de mise au pas des réseaux sociaux, à commencer par Facebook et le mot d’ordre : souriez ! Et dans la foulée : échangez ! partagez votre chat et votre cancer !

    Ce mardi 24 juillet. – Beethoven, Rembrandt et Proust d’un côté (que j’écoute sans discontinuer sur l’audiophone de ma Honda Jazz en allant et venant de Valmont tous les soirs), et de l’autre les journaux, les éructations de la gauche et de la droite contre Macron - d’un côté la lumière et la liberté, et de l’autre la meute aux paupières de plomb…

    Ce mercredi 25 juillet. – En descendant ce soir à Valmont par la route étroite des Avants à Glion, j’ai pensé à une chronique sur le temps perdu par les vacanciers coincés dans les files d’attente au portail nord du Gotthard, entre autres lieux de supplice, auxquels je propose diverses formes d’échappatoires ludiques et conviviales (le jeu Hâte-toi lentement sorti des valises, par exemple, ou la conversation familiale retrouvée), et remontant ensuite par le col de Jaman j’ai noté les premiers paragraphes de ladite chronique sur mon portable :

            « En ces jours de migrations routières et autoroutières vers le sud, marquées à longueur d’heures par de récurrentes annonces radio relatives aux engorgements, ralentissements et autres attentes plus ou moins longues prévues (notamment) aux portails des tunnels alpins ou s’obstinent crânement à se présenter les vacanciers , il est stimulant, pour les esprits positifs et confiants en le génie humain, d’imaginer toute les parades aux situations ordinairement considérées comme des pertes de temps ou des motifs de mauvaise humeur voire de franche agressivité dans les habitacles et parfois même d’un véhicule à l’autre, etc. »

    Ce jeudi 26 juillet. – Le roman de Barilier, sans doute son meilleure, a eu droit, dans Le Temps, à ce qu’on peut dire un aplatissement caractéristique de la manière des éteignoirs du milieu littéraire et médiatico-universitaire romand, dont Isabelle R., qui signe cette pauvre prose, est le triste parangon sans entrailles et sans la moindre capacité de sortir de sa posture pédante et de manifester le moindre enthousiasme proportionné à un tel livre…

    Ce vendredi 27 juillet. – Le jeune Népalais au prénom de Buddha, qui s’est occupé ces jours des travaux de bois et de jardin autour de La Désirade, m’a enchanté par sa façon d’être et de travailler, aussi sérieuse que souriante, inventive et compétente. Nous nous sommes entendus sans vaines explications, je lui ai fait à manger et il a fait plus et mieux que ce que nous attentions de lui, et reconnaissant avec ça - bref c’est ce que j’aime chez les gens qui pensent avec les mains, selon l’expression de Rougemont, et ce fut une bonne rencontre, de surcroît, avec des échanges de musiques et de paysages…

     

    Ce dimanche 29 juillet. – Je me suis lancé, en vue de présenter trois livres récents des éditions d’autre part dans ma prochaine chronique, dans la lecture d’Hériter du silence de Mathias Howald, dont c’est le premier roman, qui m’a immédiatement touché par sa façon, à partir de photographies prises par son père défunt, de parler de celui-ci et d’évoquer tout un univers familial avec un mélange d’acuité objective et de sensibilité plus douloureuse qui m’a impressionné par sa justesse, me renvoyant à nos relations et à nos souvenirs. En outre, l’auteur capte bien les intonations du parler local et rend, sans peser, l’atmosphère particulière, tissée de pudeur et de gêne qui préside souvent aux relations dans nos familles.

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    °°°

    Au cours d’une longue conversation téléphonique, cet après-midi, Pierre-Guillaume me dit qu’il apprécie beaucoup la refonte des Jardins suspendus, où il voit maintenant un fil rouge, qui en fait un vrai livre et pas seulement un recueil de textes juxtaposés. Or ce constat me touche beaucoup en cela qu’il me prouve que PGDR est un lecteur attentif et qu’il ne va pas se contenter de publier  mon livre «comme une lettre à la poste» mais qu’il va s’engager en lecteur et éditeur autant que je m’engage en lecteur et en auteur.

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    Ce lundi 30 juillet. - Passé la soirée d’hier sur la terrasse de l’Évêché en compagnie de Roland Jaccard et de Steven Sampson que j’étais allé cueillir au Palace où Roland a sa suite depuis douze ans…

    Très bonne conversation, bonne chère aussi (pour Steven et moi un gaspacho andalou et une vitello tonnato parfaits) arrosé d’Humagne non moins apprécié de mes amis.

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    La discussion a d’abord roulé sur une question de Steven, me demandant si je me situais à gauche ou à droite, à quoi j’ai répondu que, loin de n’être ni de gauche ni de droite comme c’est la tendance dans la France de Macron, je me considérais comme étant à la fois de gauche et de droite, selon les objets, mais surtout rétif à toute forme d’idéologie, politique ou religieuse.

    Ensuite nous nous sommes assez nettement opposés, Steven et moi, à propos du premier best-seller de Joël Dicker, en lequel il ne voit qu’un pillage des auteurs américains, alors que j’y ai trouvé plutôt un hommage à ceux-là (John Irving, Salinger ou Philip Roth, notamment) et le roman diablement bien construit d’un jeune homme de vingt-cinq ans, aux thèmes tout de même intéressants, etc. Mais je vois bien qu’il y a chez notre ami, «sorti de Harvard», pas mal de préjugés littéraires ou culturels qui ont resurgi en fin de soirée quand nous avons, Roland et moi, défendu l’usage de Facebook en lequel il voit une aliénation qui altère tout ce qui y est produit, reprenant la thèse de McLuhan selon laquelle le message va de pair avec le massage, ou vice versa, etc.

    Nos échanges, parfois vifs, n’ont cependant pas été altérés par aucune agressivité, même quand Roland, jamais à court de vues paradoxales, s’est mis à faire l’éloge de la scientologie, au bord évidemment de nous faire grincer les dents…

    Plus amusante encore : la relation, par Roland, de ses relations avec la pègre dont certains membre éminents fréquentent le Yushi, tel Alain Caillol, supposé avoir coupé le doigt du baron Empain lors du rapt de celui-ci, devenu l’ami de sa victime après des années d’incarcération et avouant à notre commensal que l’ex play-boy, abandonné de tous, l’ennuie un peu par son manque de conversation. Dans la bouche de l’auteur de Penseurs et tueurs, ces anecdotes relèvent de la légende dorée sur tranche, que je prolonge à ma façon en révélant, à qui veut l’entendre, que l’hôte du Lausanne-Palace revient régulièrement en Suisse pour préparer de nouveaux casses avec ses amis artistes de la cambriole, etc.    

    °°°

    Revenir à la notion de degree telle que la module Shakespeare par la bouche d’Ulysse, dans Troïlus et Cressida, qui vaut plus que jamais dans notre époque d’indifférenciation croissante, où l’on exalte à n’en plus finir la différence pour mieux se fondre dans la troupe grise et la jactance de la multitude. Le degree marque la gradation de toute hiérarchie, dont la reconnaissance et l’évaluation ne peuvent se faire que sur la base de l’expérience personnelle. Ce n’est pas une valeur abstraite mais une déduction réaliste. Il n’est d’apprentissage et de connaissance avérée que par l’expérience du chaos, au sens large, ou du désordre plus personnel, et plus l’expérience est cuisante, mieux on peut en déduire les degrés d’un ordre incarné.

    °°°

    S’agissant de mes carnets – qui ont en somme valeur de journal intime ou extime -, il y a ce qu’on note sur le moment et ce qu’on ne reprend que deux ou trois jours après, ce qu’on se rappelle plus tard et ce qu’on a écrit entretemps en marge ou ce qu’on rajoute parfois pour embellir à tort ou préciser à raison, plus tout ce qu’on corrige, ou qu’on ne note pas, ou qu’on oublie de relever et qui ressurgira d’une autre façon ailleurs, peut-être dans quelque écrit de fiction, etc.    

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    Ce mardi 31 juillet. – Brume de beau temps caniculaire ce matin. Tard levé (vers 10 heures) après un cauchemar faisant écho au film Abattoir 5, vu hier soir, où il est question du monstrueux bombardement de la ville de Dresde, en 1945 - film composite et plutôt raté quoique intéressant en cela (notamment) qu’il incrimine le «geste» punitif des Alliés devenus ici, comme à Hiroshima, criminels de guerre.

    °°°

    Repris ce matin la lecture d’Hériter du silence de Mathias Howald dont bien des pages, relevant du roman familial et de la relation père-fils, me touchent beaucoup et suscitent en moi bien des échos, me donnant envie de reprendre de vieux albums ou les deux cahiers rédigés par mes parents à mon intention.

    J’arrive ici au bout des 404 pages manuscrites de l’épais livre-cahier, dont la couverture représente une mappemonde, acquis l’an dernier à San Diego, chez Barnes & Noble, et commencé le 14 juin 2017, jour de mes septante ans. Enrichi d’une quarantaine d’aquarelles ou de gouaches, ce carnet d’une année sera déposé dans mes archives bernoises de mon vivant ou à titre posthume – Dieu le sait comme on dit sans savoir ce qu’on dit…

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    A la fin de l’évocation, dans Penseurs et tueurs[2], de sa rencontre avec Michel Foucault, qui vient de lui parler d’un jeune étudiant très intelligent et sensé, mais sujet parfois à des accès de violence qui le faisaient enfermer, et qui finit par subir une lobotomie frontale, Roland Jaccard écrit ceci qui m’a beaucoup touché : « Je sentais Michel Foucault, par ailleurs si pudique dans l’expression de ses sentiments, encore ému. Nous nous tûmes. Il était temps de prendre congé. J’ignorais que ce serait notre dernière occasion de parler de notre rapport à la folie, de Freud, de Binswanger, de la psychanalyse existentielle, du suicide et de son Histoire de la sexualité écrite dans un style si limpide. À ce propos, il me dit que dès lors qu’on écrit simplement on passe en France auprès des intellectuels pour un benêt. Rien ne les épate plus qu’une écriture sibylline. J’approuvais, bien sûr. En me raccompagnant jusqu’à l’ascenseur, il me prit par le bras, et, comme s’il tenait à ce que ses derniers mots restent gravés dans ma mémoire, me confia : « Vous savez, je suis un libéral et un sceptique comme vous ».

    « Dehors, une bise glaciale soufflait sur Paris. J’avais presque envie de pleurer.

    « Comme si ce bref retour sur notre passé avait remué des torrents d’émotion que j’avais peine à maîtriser. Quelques mois plus tard, il était emporté par une épidémie qui bouleversa l’air du temps. Les choses ne seraient plus jamais comme avant. Les mots non plus. « La plus belle chose qu’on puisse offrir aux autres, c’est sa mémoire », a écrit Foucault. C’est ce que j’ai tenté de faire. Sans le trahir, ni me trahir ».

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    [1] Richard Millet. Langue fantôme ; suivi de Eloge littéraire d’Andres Breivik. Pierre-Guillaume de Roux, 2012.

    [2] Roland Jaccard. Penseurs et tueurs. Pierre-Guillaume de Roux, 2018.

  • El Pasaporte

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    Ces notes constituent la substance du Notebook à l’enseigne d’un Pasaporte de la Republica de Cuba octroyé à l’écrivain libre Quentin Mouron, en l’Ambassade du papillon, par l’employé de faction JLK, le 23 décembre 2011, veille de Noël. Il est souhaitable de ne pas en prendre connaissance avant la lecture du premier roman de ce jeune auteur prometteur, mais seulement après…


    Quentin Mouron. Au point d’effusion des égouts. Morattel, 137p.


    - L’exergue de Duras prépare à la comédie.
    - « Encore une fois la comédie ».
    - Et le départ mimant Voyage : « C’est à Los Angeles que ça a commencé ».
    - Dans la touffeur d’août où le smog s’enflamme.
    - « Et c’est un ciel plus grand qu’ailleurs ».
    - Le pavé à consistance molle, ramollie ramollo par la chaleur. Comme à Paris, sauf que plus. Comme à Rome plutôt.
    - « On traverse toutes les dimensions d’un coup ».
    - Tout de suite se démarquant des impressions générales.
    - « Qu’après le mythe c’est rien ».
    - Il va dire ce qu’il a vu et ressenti « débarqué de l’avion, au crépuscule, dans l’incendie ».
    - Et cette première sentence pour cadrer sa phénoménologie express : « C’est une erreur de chercher l’essence dans l’analyse, postérieurement, au réveil. Il faut sentir le soir même, toutes voiles dehors et l’émotion qui brûle la gorge. Le feu du ciel. Et le délire ».
    - Et déjà lui vient un début de fièvre.
    - Il va défaillir le petit crevé : il verse.
    - Se dit alors qu’il n’est pas fait pour les voyages. Mais qui le serait ?
    - Cependant à la douane il passe gentiment. « Je sortais de l’enfance, j’avais pour moi les sortilèges et les rondeurs, le sourire franc- la gueule d’une pièce ».
    - D’emblée je relève la papatte. La palpite.
    - Le sens des mots. Le sens plus encore d’un mot pour l’autre, secret d’horlogerie fine.
    - Il a encore « le chic » et « le casier en fleurs ».
    - Mais le voici tituber.
    - Juste aidé par un gros Hollandais.
    - Sur quoi le voilà sauter dans un taxi auquel il indique Sunset Boulevard. Eh !
    - Rend très bien la course en zigzags et la folie visuelle. Tout à fait ce que j’ai vu à Houston et à Montréal et à New York et à Tokyo. « Ma tête partait au bilboquet ».
    - Et alors 36 chandelles. K.O. debout. Il verse pour de bon.
    - Très bon enchaînement ensuite en rupture de plan.
    - Ce que me disait Alain Cavalier : « Le cinéma c’est l’art de passer d’un plan à un autre ». Exactement ça dans Hitchcock, Cassavetes ou Godard.
    - Donc change de plan temporel aussi avec un recul : « Je me suis égaré quelquefois dans les ruelles qui bordent le boulevard ».
    - Et ce sont quelques silhouettes des ruelles. De vieux édentés. Les paumés à caddies. Des ados menottés.
    - Et toute de suite le côté naturellement caricatural et théâtral de tout ça.
    - Comme dans un film.
    - Mais « abouché avec la vie ».
    - Tout ça très finement noté. Mais c’est si rapide que ça risque de ne pas être capté du premier coup si l’œil glisse trop vite.
    - Il y a la Catwoman.
    - Il y a Elvis le énième.
    - Faut que l’illusion tienne.
    - Remarque que « Los Angeles tient par ses rue secondaires ».
    - Ce qu’on ne dirait pas de San Francisco de la même façon ni de New York.
    - « On vend du rêve, c’est bien vrai – on sait aussi vous le reprendre».
    - L’illusion pallie la crainte de la réalité. Los Angeles dans les grandes largeurs effraie. Moins verticalement que New York mais horizontalement bien plus et par l’imagination des films.
    - Philosophe sur l’illusion : « Quand je joue, je sais pourquoi je joue, quand je vis, je ne sais pas pourquoi je vis ».
    - Il n’en faudrait pas trop comme ça, mais là ça va…
    - Et voici le cousin Paul.
    - Un type « tout au théâtre ».
    - Campé en une page.
    - Policier de carrière mais de la « petite police » alors qu’il se rêve Rambo.
    - Vivant par procuration et « compensations ».
    - Un « qui n’a rien ».
    - Lorgnant les fillettes.
    - Collectionnant des fichiers pornos et se faisant pincer a casa. Jeter au trou.
    - Le jeune voyageur, lui, a de nouveau versé à ce qu’il semble.
    - Et se retrouve chez sa cousine Clara, dans un tout autre topo.
    - Westlake qu’il va découvrir à son tempo lent. « Par dedans ».
    - Déçu assez vite quand il y va vraiment.
    - Le quartier est riche et chiant, mortel. « les voisins sont aussi très propres ».
    - « Sans mythologie, prêtrise, aucune pédérastie ».
    - Le raccourci de cette phrase est un quartier. Exactement ce que j’ai capté dans le quartier du consul à New Orleans. « D’une blancheur d’hôpital ». Le ciel en cage.
    - Et la cousine Clara un peu dingue. Exactement la mère de Kevin !
    - L’Américaine quinqua divorcée névrosée obsédée par la queue qu’elle n’a pas sous la main.
    - Accusant donc son ex d’être un monstre lubrique.
    - Elle « couleuvre ». Joli verbe.
    - Forme un club de plaignantes du sexe.
    - Exactement ce que j’ai vu à la télé le premier jour au Texas : l’émission de Phil Donahue sur le thème des mères se demandant s’il fallait branler leurs garçons…
    - Tout ça qui impatiente le jeune homme.
    - Qui ne perd rien de l’observation. Sur les thérapeutes, les derviches, les ponctionneurs de fric de névrosées.
    - Il défie une des thérapeutes. Qui lui tire la langue.
    - Et Clara de pleurer.
    - « J’ai pas tout inventé », précise-t-il, malin…
    - Elle a quand même une certaine éducation.
    - Un peu de bibliothèque.
    - Quelques tableaux faux.
    - Il sent qu’il la juge un peu trop alors qu’il l’aime bien.
    - Trop froid, trop sur soi.
    - « Seulement j’avais une verge et elle avait un grain ».
    - « Nous avons dû nous renoncer à la fin » (p.30). Très bien cette torsion à l’intransitivité du règlement.
    - Un soir pourtant ils filent en virée.
    - La paire genre couguar et gigolo.
    - Soir d’exception. « Barrés »…
    - De brèves sentences et de plus longues plus sentencieuses…
    - Clara fait la folle. Tombe dans la piscine.
    - On s’amuse !
    - Délivrance ? Juste pas !
    - Retour le lendemain à la case névrose. « Au fond c’est l’habitude du malheur qui nous le rend incontournable ».
    - On a besoin de « poignards ».
    - Donc on restera.
    - Mais lui s’impatiente ! Sort de ses gonds.
    - Ils se fâchent. Se quittent pour la soirée. Se revoient le lendemain. C’est fini.
    Quentin19.jpg- Puis c’est son anniversaire.
    - Elle l’emmène au bord de la mer. Dans la brume, vers Malibu.
    - Et là, surprise de la cheffe, elle lui demande d’arrêter de se palucher. Kevin promet.
    - Scène étonnante : elliptique et un peu folle.
    - Puis il évoque la bibliothèque de Clara.
    - Avec du Bukowski dedans. Et du développement personnel.
    - Elle tend à « étendre son esprit ».
    - Suite une réflexion pertinente sur la bonne façon de lire (p.34).
    - « Il n’y a pas cent façons de lire un livre : il faut s’y jeter d’un bloc, faire corps avec l’auteur – sans réticences, préjugés, morale ».
    - Prône l’adhésion et l’immersion.
    - Puis se retrouvent à Beverly Hills.
    - Tout un monde de « vagins fripés » et d’« antiques couillons ».
    - Clara : « Tous les pianistes sont des maniaques ».
    - Il y a là un pianiste obsédé par Beethoven.
    - « Et nous avons passé la soirée à mentir au monde qui nous l’a bien rendu ».
    - Me rappelle la soirée à Sankt Anton avec le directeur du MET qui s’était déculotté. L’Amérique culturelle. Puis les masques glissent.
    - Et l’on se retrouve à Rodeo Drive où ça décolle. (pp.37-39)
    - Du lyrisme acéré. A lire à haute voix.
    - « Si on sait comme ça blesse profondément le cœur, une jante ».
    - Une façon de saisir des situations de fait par raccourcis saisissants.
    - Et la prison.
    - La prison où il fait meilleur que dehors souvent.
    - « On leur donne le sens qui manque », lui avait dit son cousin flic.
    - Sur quoi il enchaîne sur ses raisons d’écrire.
    - Rien que par vanité !
    - Pour se mirer génie dans le miroir. C’est ça.
    - « C’est une affaire de nerfs », qu’il dit encore.
    - Pointe « l’idéalisme foireux », Icare tombé de l’échelle.
    - Dit ne plus croire à l’Artiste.
    - Va voir une expo à Santa Monica. Fait le désagréable.
    - Daube sur les discours esthétiques, science de branleurs. Pas tout faux.
    - Participe cependant à « hurlements couverts ». On voit le tableau.
    - L’esthétique « passe le temps ».
    - Puis se retrouve chez une amie de Clara qui voit des alcooliques partout.
    - Parce qu’elle siffle évidemment.
    - On le met en garde contre le mari, vrai monstre.
    - Et voilà le mari : un pauvre type chauve « le regard en délire », en chaise roulante.
    - Qui a fait partie du cabinet de Schwarzenegger.
    - Mais ne baise plus pour raison de santé.
    - On l’accable. On l’attend au Funeral Home. Il aimerait aimer mais on le pousse là-bas. Très affreux tout ça.
    - Puis le youngster reste trois semaines au lit chez Clara.
    - Toujours malade ce petit monstre.
    - Et c’est là qu’il remarque la fille de la voisine.
    - Une certaine Laura.
    - Dont Clara lui dit pis que pendre.
    - Formidable ensuite : le récit du comment qu’on se laisse prendre. Par une fille pas vraiment belle mais qui accroche.
    - Genre cristallisation à l’américaine. Très bien observé tout ça ma foi.
    - Avec un aperçu subit du passé de Laura, fille d’alcoolos violents. Mais on lisse en surface. On fait face.
    - « J’aurais aimé être dans ses frissons », note-t-il.
    - Et pour se défendre : « Je n’aime pas aimer, je dois le dire, parce que j’ai l’impression d’être désarmé, nu, qu’un mot me fait hurler ».
    - Ensuite vient le portrait plus détaillé de Laura. Là aussi tout en ellipses.
    - Là encore une autre Amérique sous le verni de Westlake : brutale, paumée.
    - Mais Laura ne va pas se lâcher pour autant.
    - Alors que lui s’abandonne. Elle craint l’intimité, la rejette.
    - « Ca m’a valu des misères de n’être pas tranquille, d’être aussi mal moulé à l’écorce du monde ».
    - Laura le tolère «par exotisme ».
    - Trop maigre pour être chaleureuse.
    - Mais avant de se perdre ils vont à Pasadena.
    - Lieu très culture Getty, très science et sport.
    - « Einstein a vécu à Pasadena, on s’en costume encore »…
    - Le cinéma d’Hollywood, plus la componction.
    - Mais lui manque de manières culturelles.
    - Avec Laura il vit une journée de bonheur quand même, entre L.A. et San Francisco.
    - « Il y a des instants où les choses se montrent au jour, sans fard – sans hostilité ».
    - « Le bonheur au creux des choses », en somme.
    - Donc ça a l’air de mieux rouler. Et puis vient la nuit. Et patatrac !
    - Deux pages magnifiques d’intense pudeur (pp.62-63)
    - Ce qu’il a « avoué » à Laura se retourne contre lui.
    - « A Palo Alto, tout mon bonheur s’est consumé ».
    - Ne se parlent plus le lendemain.
    - Lui aime intensément.
    - Elle au petit pied.
    - Elle a déjà passé outre. Lui restera marqué.
    - Puis il revient sur Monterrey.
    - Très fin cette économie des retours arrière.
    - Retour sur une foire aux vieilles voitures. La nostalgie lourde.
    - Et vient novembre plus frais. Avec l’envie du désert.
    - Se dit qu’il pourrait regagner Laura par là.
    - Mais elle courbe le rendez-vous.
    - Se souviendra vaguement de lui.
    - Evoque alors Los Angeles comme lieu de spectacle.
    - Et le précipice que ça signifie.
    - Evoque « cette existence qui ne se supporte que dans la projection. Cette existence qui doit sans cesse se mettre en scène »
    - Chapitre II. Las Vegas
    - Il arrive à Trona.
    - Bled perdu s’il en est.
    - Où il tombe sur un vieux type à crochet. Vétéran du Vietnam. Mais pas vraiment héros.
    - Une vraie ramassée de sensations.
    - La fibre d’un chroniqueur épico-lyrique. Sans trémolo.
    - Se trouve d’abord à Barstow. Angoissé la moindre.
    - La pause cigarette au bord de la route. « Tous les siècles l’un dans l’autre ».
    - « Avec plus rien pour me montrer que le monde vieillit ». De la clope et du paquet de chips.
    - Puis le temps « s’est remis en route ».
    - La prose avance à petites phrases.
    - Bakersfield. Paysages désolés. La ville fantôme de Red Mountain.
    - Là aussi du vrai. Quentin13.jpgEt voici Trona. « Aucun menteur ici ». Nowhere.
    - Et la station-service. Le vieux au crochet.
    - « Pour être exact il faudrait dire les vices ou la violence. La haine ».
    - On en apprend plus sur le crochet. Qu’il a échappé à un crash en hélico où ses copains sont restés.
    - Le crochet qui se garde une arme pour si jamais, un M16.
    - « J’ai rencontré beaucoup de fous dans le désert ».
    - Le genre de phrase qui « étend » l’épique.
    - Et voilà le champion de la Budweiser dégueulée. Qui poste sur Youtube.
    - Joli numéro. Comme on en voit des tripotées sur WebcamWideWorld.
    - Pas mal aussi la projection dans le temps : « Quand je suis rentré »…
    - Le type typique de l’époque show à la maison. Star mondiale genre Deschiens.
    - « Si j’allais moi aussi me cesser de mentir ? Là j’avais à Trona un monde qui ne sait plus mentir. C’était pas à envier ».
    - Et d’ajouter : « le gros Jim était sincère. Il ne m’a pas donné beaucoup de goût pour la sincérité ».
    - Et cela de remarquable : « Le gros Jim ? Nous étions frères ! Il était moins poète. C’était les mêmes efforts – c’était le même désert ».
    - Et de relever qu’il est resté là « moins d’une journée »…
    - Et de comparer Trona à Paris.

    Quentin7.jpg
    - Et d’en venir à l’église de Trona, genre bunker ou container.
    - En quelques paragraphes : un monde !
    - Fabuleuse dégringolade. Pas meilleur raccourci de la déréliction.
    - Me rappelle le sapin à la rédaction, orné de papier de chiottes, que je décris dans Soleil d’hiver.
    - Evoque le pauvre curé.
    - La pauvre pancarte «Ouvert le dimanche ».
    - Les ruses de la nouvelle pastorale : bénédiction des billets de loterie, du hamster de Madame, des jerrycans de Monsieur. Folie.
    - Tout à fait la dérive d’Import/Export d’Ulrich Seidl en version californienne.
    - Et Quentin : « ça renvoie aux anges ».
    - Et l’on passe à la course d’école.
    - A la Death Valley. Pas le pied pour les écoliers, même pas excités que ça se passe sous la mer.
    - Sentence sur le travail. Un peu trop « dans le marbre » à mon goût.
    - « On accouche d’une charogne comme racine d’une tragédie ». Bon, ça va…
    - Mais après cela repart beaucoup plus fort (pp.85-86).
    - Excellentes notations sur le déterminisme et la liberté, même si ça pèche par désabusement juvénile à mes yeux : «La seule liberté, la minuscule –mais l’unique, c’est de se tromper soi-même et d’abuser les autres ».
    - Mais non, voyons…
    - D’ailleurs les vérités du voyageur sont transitoires : on le verra.
    - Intéressant aussi de voir s’amplifier la jalousie à distance.
    - Le livre « pour lui montrer »…
    - Très bon aussi le retour à la station d’essence.
    - Le facteur sonne deux fois c’est connu.
    - Et ça lui fait rencontrer Norbert, nouvel olibrius.
    - Essai raté avec le crochet : réussi avec le briscard bavarois.
    - Très bon portrait là aussi.
    - En trois phrases on voit le lascar, émancipé par la voiture, vasectomisé pour la liberté de mouvement. L’époque !
    - C’est par Norbert qu’il entend parler de Joshua Tree, où Quentin lira Céline.
    - Norbert qui le presse de venir à Vegas !
    - « Après L.A. et Trona, il me semblait avoir vécu dix ans ».
    - Puis il a une panne.
    - Un type à bermudas lui propose son aide et l’invite à un mariage. Il y va.
    - Nouvelle séquence carabinée genre Amérique profonde. (p.92)
    - Se sent intrus.
    - Bientôt regardé de travers.
    - Juif ou Arabe peut-être ? La parano galope. J’ai vécu ça comme ça en Floride et avec la mère de Kevin à propos du Vietnam.
    - Passage du cercueil dans la cuisine.
    - « J’ai roulé jusqu’à Bakersfield avec un souffle au cœur ».
    - Excellent : « J’étais arrivé à l’homme au point exact où il se quitte ».
    Quentin14.jpg- Puis c’est reparti jusqu’à Beatty.
    - Un autre trou où fleurit la crédulité S.F.
    - Le type à la caravane qui LES guette. « Les aliens. Les complots. Les maçons ».
    - Et puis il a un élan de bonheur nomade.
    - Et pense à cela : le repos du nomade, l’envie de se poser.
    - Et l’on en vient au vieux John. Qui joue à Farmville avec un Roumain !
    - « Que je ne rêvais pas ! ».
    - Mais non c’est très réel le virtuel !
    - Et débarque un autre type, agacé. Et les deux types parlent au bar sans plus s’occuper du voyageur. Là encore très bien observé. La routine conne des habitués.
    - Et le transport soudain. Les stances de café du commerce dans le désert.
    - « J’ai lu un truc sur les astéroïdes ».
    - Ou ça de géant que Quentin doit inventer : « Il paraît que le monde tiendrait dans la main s’il n’y avait pas de vide ». Chiche qu’il invente pas !
    - Il y a là-dedans de l’humanité directe dont parle Elie Faure à propos de Céline.
    - Tout plein d’étincelles tout le temps.
    - Puis il cède à l’invite de Norbert.
    - Et c’est reparti dans le désert populeux.
    - Et Vegas alors. L’éblouissement et le bouchon conjugués. On voit ça !
    - « Qu’on électrise la détresse ça la rend regardable ».
    - Exactement ce qu’il fait en somme avec ses mots.
    - Et voilà la « passementerie d’ordures en féerie ».
    - Toujours célinien mais à bon escient.
    - Et ces notes persos sur la religion du toc (p.113)
    - Se raille de faire le sociologue mais c’est aussi bien sinon mieux que le Baudrillard de Cool mémoires. Moins mode, plus dans la pâte et les « configurations d’abattoir ».
    - Et voilà le Bellagio. Le pompon doré. Les levées avec Norbert dans la chambre qui valse. Là encore très Import/Export. On écoute Autechre. Tout le boucan.
    - Le vieux punk qui convulse sur la moquette…
    - Toutes caries et dorures.
    - Et de brandir sa poétique. Sa trique seule, ben voyons.
    - Et tout qui tourneboule boosté.
    - Et tout qui retombe bientôt après les confettis et le vomi.
    - Tout ça ramassé en beauté !
    - Lendemain de Festen.
    - Epilogue – Le Banquet
    - Or ce n’est pas fini.
    - Car voici le retour à la case départ et le bilan « j’ai perdu ».
    - Qu’il croit le jeune gars. Et c’est vrai que les regards pèsent à l’arrivée.
    - Genre raconte, fais nous rêver et va ranger tes affaires pour demain…
    - Après les grands ciels du bout du monde, le giron des familles. Et après ?
    - Chanson connue. Sentiment de frustration. « On va passer à table ».
    - Les tapisseries gagnent.
    - Le conteur va relancer un peu l’ambiance, mais ça fait mal quand même.
    - « On vous étouffe familièrement à bas morceaux de Code, à reliefs de morale, à hoquets de folklore ».
    - Cela d’un très jeune écrivain que je ne vois pas proliférer en français d’aujourd’hui.
    - Devant les grimaces se promet grave de ne plus jouer.
    - Pas croire qu’on « poulope » ensemble. Pas croire !
    - Et de pointer le terrible sourire. Tout ce que ça me rappelle ! Le terrible sourire suisse.
    - On te veut du bien que c’est pour ton bien.
    - Lui proteste qu’il est de plusieurs continents et pas d’Europe ou du recoin.
    - Pas citoyen régulier.
    - Va voir à la Havane ma salope !
    - « Mince haras » au poulain !

  • Entre la prairie et l'étoile

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    (Le Temps accordé, 2023)
    À La Désirade, ce jeudi 15 juin. – Après sa première journée à faucher les hautes herbes d’alentour, notre ami népalais Buddha m’observait avec perplexité, hier soir, en train de préparer mon semainier de médocs, molécules salvatrices de mes deux, à savoir : 10/40 mg d’Ezetimib-Atorvastatin, 75 mg de Clopidogrel, 2 x 2,5 mg d’Eliquis apixaban, 5 mg de Lisinopril, 2 x 50 mg de Metoprolol et 2 x 50 mg de Panzoprazol, qui font en somme de moi un sponsor notable de la Big Pharma, sur quoi je lui ai filé le code de notre wi-fi pour qu’il puisse raconter sa journée aux siens – il a trois beaux enfants et une épouse active dans un choeur folklorique des abords de Katmandou, et quand je lui ai ouvert la fenêtre sur le lac immense et les monts de Savoie en train de se fondre dans l’obscurité violacée, dans la chambre qui lui est dévolue ces jours, il m’a remercié d’un « thank you sir » aussi respectueux qu’amicalement souriant…
     
    DE LA FOI. – C’est avec une émotion sincère que j’ai assisté, récemment, au baptême de notre petite dernière, Elizabeth de son prénom, ointe d’eau bénite tandis que ses deux petits frères tourniquaient autour du curé vietnamien, lequel accomplit le rite avec beaucoup de sérieux et force explications à l’intention des marraine et parrain, entre autres parents, avant de se déplacer devant la statue de la vierge qu’il y avait en retrait pour s’y livrer à un chant d’invocation dans sa langue – et cela m’a touché autant que d’autres probables mécréants ou piètres semi-croyants rassemblés, avec les petites sœurs de Teresa, dans la grande et belle église catho de Bellevaux dont les hautes fenêtres s’ouvrent sur la forêt voisine.
    Or lisant les pages de Michel Onfray qui évoquent le baptême paradoxal du Christ par Jean le guérisseur, et me rappelant le sort des non-baptisés retenus dans les Limbes de la Commedia de Dante, j’ai souri en me remémorant tout ça : ma propre confirmation non moins sincère de petit huguenot de seize ans, les multiples métamorphoses de ce que je n’ai plus guère appelé « ma foi » depuis l’âge de dix-sept ans - au dam de ma mère qui s’en inquiétait plus ou moins -, mon attirance momentanée pour le catholicisme bientôt refoidie par mon ami l’abbé V., ma révolte contre toutes les hypocrisie sociales ou politiques, l’amour de ma douce et la révélation « métaphysique » de notre sort mortel à la naissance de nos enfants, enfin mon rejet absolu du chantage pascalien au salut, mon refus non moins radical de l’idée de rétribution, enfin tout ce que nous avons vécu de bon et de beau dans l’apparente mécréance de notre amour, etc.
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    ANIMA. – Passer de ce que dit Claudel, à propos de Rimbaud, de l’accointance liant l’Animus et l’Anima, dans ses Réflexions sur la poésie si lumineuses parfois, au récit à la fois très érudit, très appliqué et dûment vulgarisé que fait Michel Onfray de la « construction » du rapport entre le corps et l'âme dans la tradition occidentale, d’abord égyptienne et ensuite pythagoricienne, platono-plotinienne et complétée à foison par les Pères de l’Eglise, c’est passer de ce que Peter Sloterdijk appelle la « théopoésie » à un discours théologique fondant bel et bien notre représentation dualiste « à tous les niveaux », et le mérite, alors, du dernier pavé d’Onfray jeté dans la mare des certitudes ou des indifférences, est de proposer un récit personnel qui stimule le nôtre – du moins est-ce mon cas alors que j’ai, déjà, lu les miliers de pages de tous les auteurs qui ont achoppé à La Question, de La volonté de croire de William James à l’Histoire générale de Dieu de Gérald Messadié, entre tant d’autres, jusqu’à La folie de Dieu de Sloterdijk et au chapitre si touchant du physicien Freeman Dyson en conclusion de La vie dans l’univers, qui montre une fois de plus que la foi n’est pas ce qu’on croit…