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  • Programme Santé

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    (Le Temps accordé. Feuilleton du jour, 1)
    Ce samedi 22 juin, entre 9h et 9h.26. – Votre programme Santé se réduit finalement à cela, m’avait dit l’angiologue Noyau – ce terme d’angiologue te fait toujours sourire par son indéniable ambiguité, mais passons -, vous allez donc positiver, marcher et boire de l’eau, comme le conseillait d’ailleurs notre cher Jean-Jacques Rousseau, et tout en me demandant impertinemment ce que ce blaireau en t-shirt blanc marqué WIN-WIN en lettres mauves pouvait savoir de cet enfoiré de Rousseau, je me suis dit okay pour l’eau et la marche, mais ce matin il putain de pleut – tu te reproches une fois de plus le lamentable langage de tribu dégénérée de ton for intérieur - et «ça» va pas le faire même s’il y a aussi de l’eau au robinet et un parapluie à disposition du personnel…
    C’était le premier jour de l’été et j’étais donc un peu « vénère », pour parler comme mon compère l’écrivain Quentin Mouron, de nouvelles crampes nocturnes, pires que la veille et l’avant-veille, m’avaient cisaillé mollets et jarrets que c’était à maudire d’être né, genre Schopenhauer des mauvais jours, mais en même temps je me souriais à moi-même inexplicablement, comme ça m’arrive plus souvent qu’à mon tour, c’est-à-dire tout le temps, comme je chante tout le temps, et Quentin me trouve d’ailleurs plus joyeux que mélancolique même si l’un découle de l’autre, comme il me l’a fait remarquer l’autre nuit lors de nos interminables échanges sur Messenger, et là je sens que de l’écrire va me soulager autant que de marcher ou de siffler la première des carafes d’eau plate de mon Programme Santé dont la seule formule énoncée m’horripile grave (encore ce langage débile !), le seul mot de PROGRAMME me semblant la quintessence de l’ubérisation en cours du monde prétendu libre, et le mot SANTÉ ne cessant de me faire gerber (ah non !) comme au temps funeste et annonciateur de la Pandémie du début des nouvelles années 20, laquelle constitue d’ailleurs la toile de fond physique et psychique (je suis tenté d’ajouter métaphysique, mais on verra ça plus tard) du dernier livre de mon compère Mouron, ce petit drôle…
     
    La pluie avait hier quelque chose de brésilien, comme les hauts boisés de Montreux (pour peu que tu fasses un certain effort d’imagination lyrique), quelque chose de fouaillant et de fouettant non dénué de sensualité alors que ce matin le ciel semble plutôt pleurer son eau saturée de particules fines, et là je pense évidemment à Sixtine, le personnage de mon compère Mouron, qui vit la crise climatique comme on vit un chagrin latent et même patent, à croire que les constats atmosphériques interfèrent désormais avec notre chimie la plus intime limite jouissive, et d’une autre façon que le vivaient nos aïeux quand ils se désolaient bonnement que le mauvais temps les contrariât dans leur jardinage ou leur promenage de retraités pas encore dits Seniors – cet autre mot que j’abhorre…
     
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    Pédaler autour de sa chambre
    (Le Temps accordé. Feuilleton du jour, 2)
    À la Maison bleue, ce samedi 22 janvier, entre 11h.30 et 12h.53. - Essayé pas pu : la pluie faisant vraiment barrage, du bas en haut du ciel et retour, j’ai fait machine arrière et me suis retrouvé sur ma bécane elliptique avec une nouvelle série polonaise à la fois érotisante et critique, incluant un trio de jeunes gens en train de préparer et vivre à la fois en 3D un film selon les codes des séries espagnoles ou latinos-italiennes (du cul jeune et de la conscience socio-politique), cela sur mes dix kilomètres réglementaires et tandis qu’il continuait de pleuvoir des seilles sur les pins et les palmiers d’à coté, sur quoi je me suis dit que j’allais me préparer un risotto solo comme se les faisait notre ami Thierry rue des Cascades au début de son cancer, et cette vision m’a rappelé le retour d’âge du sexagénaire essayant de rattraper le bon temps sexuel mal vécu en sa jeunesse de Genevois coincé, j'ai pensé : pauvres petits que nous sommes et c’est dans cette disposition magnanime que j’ai continué à penser aux personnages un peu perdus du roman de Quentin Mouron, à Lola la seule à ne pas vivre par procuration, à Sixtine exténuée de sincérité parasitée par le virus numérique, à Quentin lui-même qui me textait ce matin sur Messenger qu’il lisait sur Youtube le dernier post d’André Markowicz sur l’antisémitisme après m’avoir dit hier soir son intérêt pour tout ce que dit le même slaviste sur la guerre en Ukraine, et voici que je constate que les deux paquets de chippolatas de veau que je retrouve dans mon frigo sont marqués aux dates limites respectives du 17 et du 22 juin, me confrontant à l’alternative de la vie dangereuse ou du choix d’un risotto sécure...
     
    Tout brasser en coulée simultanée dans le flux de la phrase rappelant le monologue de Molly Bloom ou les dérives du Benjy de Faulkner, ou d'un autre point de vue la façon de mêler narration romanesque et réflexion critique décentrée à la Kundera: c'est le mode panoptique que j'ai choisi dans la suite au Viol de l'ange que représente mon roman achevé mais inédit intitulé Les Tours d'illusion, et c'est le même déroulé d'observations phénoménologiques qui m'a scotché à la lecture des romans de mon compère Quentin, sans équivalent me semble-t-il dans nos aires francophones, alors que j'ai lu déjà les épreuves de son prochain Opus et qu'il s'en promet un de plus grande envergure, crâne gamin dont je n'attends pas moins...
     
    Dans le premier épisode de la série polonaise intitulée Les Débuts (à voir sur Netflix), la jolie Lena, impatiente de tourner un film romantique et même plus avec Niko, ne pense qu’à la scène de sexe qui arrimera ce court métrage en costumes au XXIe siècle, mais Niko regimbe, et ce qui se passe à ce moment-là recoupe exactement la situation dans laquelle, plus librement, se sont trouvé les deux influenceurs de Quentin Mouron, Sam et Sixtine, dont la première rencontre répercutée sur les réseaux sociaux a fait exploser leur popularité, alors que Lena, plus naïvement en somme, imagine un scène de sexe imitée des postures du Kama Sutra, qui fonderait leur projet de film en crédibilité, mais Niko sent que l’image va changer la donne de leur relation, et l’on verra que le débat n’est plus du tout entre retenue et liberté, entre pudeur et exhibition, entre morale à l'ancienne et émancipation médiatisée, mais entre vie et simulacre…
     
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    Au plus-que-présent
     
    (Le Temps accordé, Feuilleton du jour, 3)
     
    ( À L’Oasis, ce soir, entre 20h33 et 21h 07). – Marchant le long du lac aux quais déserts rincés par la pluie de la journée, le long desquels cygnes et canards vont et vaguent sans se demander si l’existence précède l’essence, je me rappelle les mots de mon occulte sister Annie Dillard, qui rejoignent ceux du physicien rebelle Freeman Dyson, autre compagnon de mes lectures que j’évoquais hier soir sur Messenger, avec Quentin me parlant des siennes (le théâtre de Sartre et les nouvelles de Faulkner), à savoir six ou douze livres lus en parallèle où Flaubert voisine avec Ceronetti et Charles-Abert retrouvé, et Proust à n’en plus finir et le mystique Angelus Silesius et mon bon vieux Chestov et le Giono de Jean le bleu - mais Dillard me reste présente, comme un gage de présence augmentée, avec Au présent, telle une cheftaine de meute de louveteaux avec sa boussole, dont les pages sont comme autant de vertigineux entonnoirs : «N’est-il pas bien tard ? Bien tard pour être en vie ? Nos générations ne sont-elles pas les plus décisives ? Car nous avons changé le monde. Notre époque si mouvementée n’est-elle pas la plus cruciale d’entre toutes ? Ne peut-on dire que notre siècle a une importance particulière qui rejaillit sur nous ? Notre siècle et son Holocauste unique, ses populations de réfugiés, ses exterminations totalitaires en série, notre siècle et ses antibiotiques, ses puces électroniques, ses hommes sur la lune et ses transplantations génétiques ? Non, ni notre siècle ni nous. L’époque qui est la nôtre est une époque ordinaire, une tranche de vie semblable à toute autre. Qui peut supporter d’entedre cela, qui accepte de l’envisager ? Il se peut cependant que nous soyons la dernière génération – voilà au moins qui est réconfortant. Si l’on supprime le menace de la bombe, que sommes-nous ? D’insignifiantes perles sur un collier sans fin. Notre époque n’est qu’un banal brin d’un improbable fil. Nous n'avons aucune chance d’être là lorsque le soleil se sera consumé. Notre époque doit bien avoir quelque chose d’héroïque, quelque chose qui la place au-dessus des toutes les autres. La peste ? Les caprices du climat ? Il se produit de terribles désastres. Nous assistons même à l’extinction massive d’espèces animales. D’après Robert M. May d’Oxford, la plupart des oiseaux et des mammifères que nous connaissons auront disparu d’ici quatre cents ans. Mais la terre a déjà connu cinq autres extinctions du même type, à des vingtaines de millions d’années d’intervalle », etc.
     
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    À la table d’à côté, à L’Oasis de ce samedi soir, une famille de Serbes, trois générations à vue de nez, passent la commande au serveur Zoran qui se garde de parler aussi fort qu’eux. Or comment réagiraient-ils si je me levais et leur lisais, dans leur langue, les mots terribles de sister Annie : « Le humains ont également accompli des pas de géants dans l’élimination de leurs congénères, mais c’est là l’ambition de l’homme depuis toujours. Quel besoin avons-nous de regarder les actualités, de suivre les actualités. ? C’est afin de donner corps au fantasme - mensonge nécessaire sans doute – que nous vivons une époque cruciale et que nous sommes dans le coup. À peine la nouvelle est-elle révélée que déjà nous sommes au courant : des fous, des kyrielles de fous »..,
    La fillette du groupe de Serbes doit avoir cinq ans avec sa Barbie, donc c’est à elle que je m’adresse doucement en me penchant vers elle non sans me rappeler l’épitaphe à la petite fille du pharaon morte au même âge : « De nouvelles maladies, des changements de pouvoir, des inondations ! Se peut-il réellement que les actualités de l’Egypte ancienne dynastique aient été différentes en quoi que ce soit ? », oui mon enfant :
    « Нове болести, промене власти, поплаве! Да ли је заиста могуће да су се догађаји у старом династичком Египту на било који начин разликовали? »…
     
     
     
     
     

  • Che Bellezza !

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    (Le Temps accordé. Lectures du monde, 2024)
    À la Maison bleue, ce vendredi 21 juin. – Je suis fort déçu de matin par mon grille-pain, qui ne fait plus le job. Je l’ai menacé de le remplacer : cette façon de me cracher deux toasts de triste fabrication industrielle sans rien du croustillant odorant que devrait leur donner un grille-pain compétent par manière de compensation, m’a navré et gâché l’humeur. C’est pourquoi, faisant semblant d’être fâché – je crois toujours au possible repentir sincère d’un grille-pain dûment morigéné - , j’ai choisi la fuite par le haut en revenant à Jean le bleu dont j’ai recopié la première page avec l’humilité du Bénédictin savourant sa bénédictine du matin :
    «Les hommes de mon âge,ici, se souviennent du temps où la route qui va à Sainte-Tulle était bordée d’une épaisse rangée de peupliers. C’est une mode lombarde de planter des peupliers le long des routes. Celle-là s’en venait avec sa procession d'arbres des fonds du Piémont. Elle chevauchait le mont Genèvre, elle coulait le long des Alpes, elle venait jusqu’ici avec sa charge de longues charrettes criantes et ces groupes de terrassiers frisés qui marchaient à grands pas en faisant flotter des chansons et des pantalons housards. Elle venait jusqu’ici mais pas plus loin. Elle allait avec ses arbres, ses tape-culs et ses Piémontais jusqu’à la petite colline de Toutes-Autres. Là, elle regardait par là-bas derrière. Ce qu’elle voyait, de là, c’était dans les fonds brumeux le poudroyant Vaucluse, boueux et torride, fumant comme une soupe au choux. De là, ça sentait le gros légume, le riche et la plaine. De là, par beau temps, on voyait l’immobile pâleur des fermes fardées de chaux et le lent agenouillement des paysans gras dans l’alignée des serres à primeurs. De là, par jour de vent, montait l’odeur bouillonnante des lourds fumiers et le corps déchiqueté et sanglant des orages du Rhône. Les peupliers s’arrêtaient ici. Les charrettes coulaient à gros hoquets dans la gueule des auberges de roulage avec leur chargement de farine de maïs et de vin noir. Les terrassiers disaient : « Porca madona », ils éternuaient comme des mulets à qui on souffle de la fumée de pipe et ils restaient de ce côté-ci de la colline avec les peupliers et les charrettes »…
    Eh mais quel bien ça fait de recopier ces phrases sûres et belles, comme on recopierait du Colette ! Revenu de mon humeur grinche je constate en outre que le beau temps s’est installé à la fenêtre. Alors le Rital en moi - je n'oublie jamais ma double ascendance piémontaise et toscane - de s’exclamer: « Che bellezza !
     
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  • Ma position de démissionnaire

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    (Mémoire vive, Lectures du monde)
     
    Pour Quentin et Stéphane, jeunes cons, et pour Alain Dugrand, ancien de Libé resté libre je crois, donc aussi con que moi...
     
    TOUT DIRE. - Un écrivain peut-il tout dire? Et faut-il défendre à tout prix celui qui pratique l’invective? Est-ce parce qu’un penseur ou un romancier est rejeté par l’opinion publique ou médiatique qu’il mérite notre attention ou notre respect? Les plus grands talents, les plus originaux, les plus hardis sont-ils forcément les moins fréquentables de l’heure? Enfin y a-t-il seulement un dénominateur commun entre ceux qu’on dit infréquentables?
     
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    Je me pose ces questions depuis une cinquantaine d’années, après avoir bravé, à vingt-cinq ans, ce qui était alors l’Interdit par excellence en matière de critique littéraire, consistant à rendre visite à Lucien Rebatet, auteur des Décombres, l’un des pamphlets antisémites les plus débridés de l’immédiat avant-guerre.
    Je précise aussitôt que l’écrivain que j’allais alors interroger n’était pas l’auteur des Décombres mais celui des Deux étendards, magnifique roman d’apprentissage que Rebatet, condamné à mort pour faits de collaboration, écrivit en partie les chaînes aux pieds, et dans lequel on ne trouve pas trace d’idéologie fasciste. Rebatet lui-même, à 69 ans, en robe de chambre et vif comme un jeune fou, me dit comme ça, après trois lampées de scotch irlandais, que s'il avait eu mon âge ce jour-là (c'était en 1972) il eût été maoïste...
     
    C’est cependant par provocation autant que par intérêt que je m’étais rendu chez Rebatet sans partager du tout les positions d’extrême-droite qu’il continuait de défendre dans le journal Rivarol, comme j’ai rendu visite à Robert Poulet dont j’admirais l’intelligence critique.
    Durant un bref passage au sein des Jeunesses progressistes lausannoises, entre 1967 et 1968, j’avais été choqué de me voir reprocher la lecture de certains auteurs, à commencer par Charles-Albert Cingria dont j’étais féru et auquel il était reproché d’avoir été maurrassien en sa vingtaine à lui. Je n’avais alors aucun penchant pour Maurras, pas plus que pour aucun idéologue raciste ou fasciste, j’étais déjà une espèce d’humaniste paléochrétien revenu du protestantisme sans adhérer vraiment au papisme; à vrai dire, ce que j’aimais chez Cingria était sa façon de chanter le monde dans une phrase inouïe.
     
     
    J’aimais Cingria comme j’aimais Bach ou Cézanne. Des idées de Cingria je me foutais complètement, à cela près que les idées de Cingria chantaient elles aussi dans une sorte de psaume de l’esprit et des sens qui fusait certes d’un profond catholicisme, mais qui rayonnait bien au-delà de la seule doctrine.
    Pendant quelques années, j’ai cependant accordé certaine attention à celle-ci. Par réaction contre le conformisme de plus en plus répandu de ce qui annonçait le politiquement correct, par anticommunisme aussi, je me situais plutôt à droite dans mes adhésions et mes articles, sauf dans mes jugements littéraires.
    Ainsi me sentais-je aussi à l’aise en compagnie de Pierre Gripari, qui se disait lui fasciste à tout crin (mais je n’ai pas encore compris de quel parti), antisioniste et antichrétien, qu’avec Georges Haldas ci-devant compagnon de route des communistes et d’un christianisme de plus en plus ardent. Ce que j’aimais dans leurs livres n’avait rien à voir avec leurs positions idéologiques respectives. De la même façon, j’ai et continue d’avoir autant de plaisir à lire et relire Le traité du style d’Aragon, Les mots de Sartre ou Matinales de Jacques Chardonne, Nord de Céline, etc.
    En matière d’idées, j’avais trouvé à vingt-cinq ans, dans les romans fourre-tout de Stanislaw Ignacy Witkiewicz la critique la plus dévastatrice qui me semblât, des totalitarismes, mais aussi et surtout la vision prémonitoire de la fuite vertigineuse dans le bonheur généralisé de nos sociétés de consommation, mais qui eût pu dire de quel bord était Witkiewicz?
    Les années passant, et découvrant quels énormes préjugés, quel refus de penser, quels blocages dissimulaient les plus souvent, chez mes amis de gauche ou de droite, leurs certitudes idéologiques, je me suis éloigné de plus en plus de celles-ci en même temps que j’approfondissais une expérience de la littérature, par l’écriture autant que par la lecture, dont la porosité allait devenir le critère essentiel, que l’œuvre de Shakespeare illustre à mes yeux en idéal océanique. Or Shakespeare est-il de gauche ou de droite? L’océan est-il fréquentable ou infréquentable?
    Je lis Proust sans discontinuer depuis des années, et je relis ces jours Dostoïevski, je lis et relis Balzac, je lis et relis Montaigne et Pascal, j’aimerais bien lire une bonne fois La montagne magique de Thomas Mann et L’homme sans qualités de Musil, que je n’ai jamais lus en entier, comme j’ai plu tout tout Shakespeare que j'ai annoté pièce par pièce, et plus je vais et plus je constate que, dans cet océan, tout est à sa place. Je lis tous les jours des tas de livres, dont j’aime à replacer chacun. Chacun est comme une bribe de l’immense conversation qui se poursuit jour et nuit à travers ce texte dont les livres ne reproduisent qu’un fragment, et qui me semble le contraire de l’universel bavardage pour autant que CELA converge, à savoir: que CELA monte.3436104261.jpg
     
     
    Hors de CELA, que je dirais la poésie du monde, point de salut à mes yeux. Toute parole séparatrice, tout verbe coupé de sa source, de son rythme et de sa couleur, de son grain de voix et de son âme, je renonce à le fréquenter comme je renonce à la laideur et à la vacuité, à la platitude et à la mesquinerie - à toute délectation morose.
     
    Images: JLK à Bocca di Magra en juin 2024, Lucien Rebatet en 1972, Charles-Albert Cingria au téléphone, Stanislaw Ignacy Witkiewicz s'écriant: Katastrof !

  • Quentin Mouron nous introduit aux fluides enfers de l’agréable

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    En phase avec son époque, dont il capte l’esprit et décrypte les codes et les fantasmes, tout en rompant avec son conformisme de masse, l’écrivain nous revient avec un roman-scanner d’une pénétration psycho-sociologique saisissante, sur fond de comédie sociale branchée, avec un titre aussi insolite et poétiquement pertinent que ceux de ses ouvrage précédents : La dernière chambre du Grand Hôtel Abîme
    Ils et elles ne savent plus trop où « ielles » en sont, mais elles et ils disent que « ça baigne », et l’on ne saurait mieux conclure que par « monstre cool » alors que « ça » nous concerne tous plus ou moins, que nous le voulions ou non.
    Que le nom du capitaine Nemo, figure majeure de nos enfances de petits lecteurs entraînés vingt mille lieues sous les mers, soit devenu le prénom d’un zombie non binaire en jupon rose en qui les nouveaux techniciens de surface des médias se félicitent de découvrir l’emblème d'un monde à sexualité augmentée, n’est qu’un signe parmi d’autres de la fluidification générale, et d’aucuns paniquent ou réagissent en réacs tandis que d’autres « font avec », comme Sam le premier personnage à surgir dans le miroir aux alouettes du dernier roman de Quentin Mouron, se lançant à lui-même ce défi devant sa glace fissurée : « Sois un chien sombre qui aboie devant les tentes de l’existence », et la caravane de ses followers passe…
    On ne fait pas plus kitsch dans la tonalité poético-romantique en vogue sur la Toile, mais c’est exactement « ça » qui arrive à Sam et dont seront informés, tout à l’heure, les 200.000 abonnés de son compte Instagram...
    Pour le dire vite (avant de se dire non moins gravement « à vite ! »), Sam est devenu influenceur sans le vouloir vraiment, à vrai dire « comme tout le monde », vu que c’est effectivement à tous que « ça » arrive depuis que tout un chacun/chacune est connecté (e), d’abord sur Internet et ensuite sur les réseaux et « applis » multiples, surtout les jeunes. Tenez la preuve, la semaine passée : ma petite voisine de sept ans, au prénom d’Océane, devant sa webcam, dansait en pagne arc-en ciel en faisant de la pub pour une marque de blush, à l’insu de sa mère écoresponsable...
    Tous influenceurs ? Sûrement pas encore, mais quelque chose est bel et bien arrivé, comme on peut le dire aujourd’hui de l’épisode du Covid, et ça vaut d’être raconté…
    Or, avec son nouveau roman abordant la « vraie vie » et les faux semblants des influenceurs contemporains, Quentin Mouron nous étonne un fois de plus , comme il l’a fait depuis une douzaine d’années avec dix livres à son actif touchant aux genres divers du roman, de l’essai et de la poésie, apparemment différents les uns des autres mais tenus ensemble, en œuvre organiquement cohérente, par une même vision affirmée, une même porosité sensible et une même qualité d’expression - ce qu’on dira sa « papatte ».
    Bientôt au mitan de la trentaine, ce « millenial » avéré, pétri de la culture de sa génération et s’en distinguant par un constant décentrage intellectuel et affectif, a été situé dans la filiation d’un Michel Houellebecq, ou parfois d’un Bret Easton Ellis, pour sa façon de moduler des observations « sociétales » et de mêler observation clinique et satire, et l’on pourrait aussi relier son dernier livre au Cercle de Dave Eggers, mais le lascar est à vrai dire hors norme et comparaison, comme tout écrivain de vraie singularité.
    Un témoin du nouveau monde
    Le nouveau monde - au propre et au figuré puisque Au point d’effusion des égouts (Morattel, 2011) relatait la traversée des States d’un jeune héritier des beatniks de la Route 66 -, et sa novlangue plus ou moins tribale, constituait la substance vivante du premier livre de Quentin (fils d’artiste et d’enseignante vaudois qui l’ont élevé en exil subtil dans une cabane des Laurentides), et c’est en Amérique aussi que se situait son deuxième roman, plus « tchekhovien » d’âme et de tripe, Notre-Dame de la merci (Morattel, 2012) qui annonçait déjà les qualités de cœur et d’esprit d’un auteur de grand avenir capable de mêler l’observation d’un milieu social donné (la classe moyenne en dérive se réfugiant dans la drogue) et l’impact personnel des désastres affectifs.
    D’un livre à l’autre, en effet, le thème qu’on pourrait dire de l’amour qui n’est pas aimé, ou de la rupture savourée sur fond de guerre des sexes acclimatée, a connu divers traitements et culmine dans La dernière chambre du Grand Hôtel Abîme, où l’intime et l’indiscrétion généralisée, le très particulier et les généralisations abusives, la vie affective ou sexuelle et les discours à n’en plus finir soumis aux nouvelles normes morales ou politiques, constituent un univers à la fois fantastique et hyperréel que le verbe de l’écrivain ressaisit avec précision.
    Sam, Lola, Hugo, Sixtine, Rocco et les autres…
    Lorsqu’il se pointe devant son miroir fêlé, Sam se partage donc entre sa vie de façade, suivie par les 150.000 abonnés de son compte TikTok, et son « ressenti » réel et privé, toujours marqué par sa rupture avec une certaine Sixtine (pas un clone de la chapelle : une influenceuse célèbre dont le nom de réseau pourrait être Sex-teen), dix ans auparavant, au terme d’une année de probable fol amour, et voici que vie réelle et story virtuelle risquent de se percuter du fait que Sam, comme Sixtine, sont tous deux invités à Venise pour une convention européenne d'influenceurs – mais la seule idée d’aller à Venise, cette ville-cliché, le rebute autant que l’horripilent de plus en plus les soirées à boire et se défoncer, alors même qu’il continue à « poster » des images faisant croire que la fête continue, mais « quand Sam postait des photos à cinq heures du matin, à six heures déjà plus de mille personnes avaient liké, ils se demandait qui étaient ces gens qui ne dormaient pas, qui ne fêtaient pas, qui ne lisaient pas, qui regardaient des photos de soirée, qui aimaient qu’il fasse la fête, qu’il soit défoncé, qu’il cite des poètes, il se demandait qui étaient ces femmes et ces hommes du biais, de la procuration, ces femmes et ces hommes de l’aube et du silence »…
    Soit dit en passant, la citation qui précède, mélange de lucidité triste et de poésie tendre, est du pur Quentin dont on relèvera, tout au long du livre, comme des précédents, qu’il aime ses personnages.
    Et de fait nous aimerons Sam, non parce qu’il est né coiffé et se montre plus intelligent que la moyenne, qu’il a touché à tout, un peu couché avec Hugo, passionnément aimé Sixtine qui l’a largué malgré leur succès géant auprès de leur communauté virtuelle qui « leur envoyait des cœurs et des flammes en permanence », mais parce qu’il est Sam, enfant du siècle comme l’est aussi Lola à sa façon toute différente, lucide et aimante – aimant les arts et la permanence, déçue plus souvent qu’à son tour, et avec Hugo elle sera servie une fois de plus - Hugo le journaliste plutôt raté qui se remet difficilement d’avoir un peu couché avec Sam et qu’on retrouvera à Venise comme on retrouvera Sixtine et son nouveau mec du moment, ce Rocco roulant ses mécaniques et rêvant de dormir dans des yourtes et de rencontrer un vrai sourcier ou un vrai énergiologue et/ou de lire du Sylvain Tesson au coin d’un vrai feu – mais assez de spoiling, lecteurices respecté(e)s : à vous le job !
    De la fluidité d’une écriture qui danse
    De fait, on n’évoquera pas Sixtine en deux mots : on la « vivra » par les mots de Quentin Mouron, comme on vivra cette espèce de poème-missive envoyé aux humains de tous les sexes, dont la forme même mime, par sa fluidité, toutes les « inclusions » actuelles du discours plus ou moins vidé de sens et des idéologies plus ou moins vidées de contenu, l’Agora du moment se trouvant un squat vénitien où Shakespeare en découd avec les « acteurices » de tout bord et de toute dérive, sur fond beaucoup plus stable et solide qu’on ne croirait, qui est aussi le « fonds » d’un certain Milan Kundera aux anges flapis, ou d’un certain Stanislaw Ignacy Wikiewicz annonçant dans les années 20-30 du XXe siècle ce que quelques auteurs lucides, philosophes ou poètes, constatent aujourd’hui même : le triomphe de tous les nivellements et l’urgence de les combattre, fût-ce en dansant sur le volcan…
    Quentin Mouron. La dernière chambre du Grand Hôtel Abîme. Editions Favre, 2024.

  • La vie sous le gingko

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    (Le Temps accordé. Lectures du monde, 2024)
    À la Maison bleue, ce mardi 11 juin.– Arriverai-je vivant au 14 juin, ce vendredi prochain où je suis censé fêter mes 77 ans avec mes filles sur la terrasse de Bourg-en-Lavaux, sous le ginkgo ? Je l’aimerais bien, mais mon état de ce matin, ma peine à respirer, mes jambes qui flageolent et se dérobent, ma vue troublée et mon oreille interne également perturbée , enfin tout le bâtiment en déglingue me font craindre un possible clash tout prochain alors qu’il y aurait encore tant d’ordre à mettre dans mes affaires et tant de passerelles à lancer en avant...
    Je relisais hier le journal de Roland Jaccard, Le monde d’avant, de l’année 1983 où notre Sophie achevait sa première année, et je souriais de voir ce cher faux dilettante se dénigrer à bon marché tout en s’accrochant à ce qu’il y a de plus futile et passager dans la vie, mais non sans moduler aussi tant d’observations et de considérations fondées et intéressantes.
     
    Je tiens mes carnets de façon régulière depuis ma 18e année environ. Le projet, d’abord non concerté, que constituent mes Lectures du monde représente aujourd’hui cinq volumes publiés, soit plus de 2000 pages, et les deux derniers comptent un peu plus de 1500 pages à l’heure qu’il est.
    John Cowper Powys pense que la Littérature est le journal de bord de l’Humanité, je le pense aussi et c’est dans cette filiation que s’inscrivent, plus précisément, mes Lectures du monde, comptant actuellement quelque 3500 pages dont 2000 ont été publiées en cinq volumes, de L’Ambassade du papillon à L’échappée libre. La suite se déploie entre Mémoire vive (2013-2019) et Le Temps accordé (2020- ….), dont l’avenir éditorial reste aussi incertain que celui de mes 7 autres manuscrits actuellement publiables dans un contexte éditorial et littéraire où je n’existe quasiment plus.
     
    De fait, les deux derniers livres que j’ai publiés n’ont pas eu droit au moindre papier dans les médias où j’ai donné le meilleur de moi-même pendant une cinquantaine d’années, à commencer par 24 Heures où ne sévissent plus que les techniciens de surface du commentaire culturel délayé par l’injonction commerciale - ceci dit sans aigreur car le plaisir me reste, et quelques fins lecteurs aux commentaires de qualité le partagent.
     
    Ce mercredi 12 juin. – À mon tribunal secret, je m’accuse ces jours de perdre beaucoup de temps à traîner. Ce n’est pas bien : c’est mal. Notre cher François Mégroz, grand lecteur et commentateur de la Commedia de Dante définissait ainsi le mal : le non-Être. C’est cela même et je dois y penser à tout instant, sans trop réfléchir. Bien entendu, le Fantaisiste se défend en invoquant l’importance du pulsionnel et autres dispositions débonnaires, mais je reste, comme l’ami Roland Jaccard dont je relis Le Monde d’avant, une espèce de puritain compliqué, et le retour au pavé de D.H. Lawrence, qui va m’accompagner ces jours prochains au fil de mes réflexions personnelles sur la poésie, ne va pas simplifier la donne, et c’est tant mieux.
    Notre prof d’allemand Wilfred Schiltknecht, du genre intellectuel de gauche toujours ouvert à la Zwiespältigkeit, autrement dit à la fondamentale dualité humaine, me disait qu’il avait toujours eu, avec ma personne ne le lâchant pas du regard en face de son pupitre magistral, l’impression d’avoir devant lui sa Conscience, et je me rappelle la définition de celle-ci par Alexandre Zinoviev (« ce machin, la conscience ») en me disant que le surmoi de mes aïeules n’a cessé d’interférer avec mes fantaisies et autres notoires inconduites…
     
    Ce jeudi 13 juin. – Reposé, après une nuit de plein sommeil sans trop transpirer, et maintenant (il est 11h.20) je me dis qu’il ne faut plus traîner. Il faut, il ne faut pas, on doit, on ne doit pas : je me le dis depuis mon adolescence consciente, peut-être même avant si je pense à l’éveil de ma conscience, probablemenet avant et sûrement dès ma dixième année.
    Or quand je dis traîner, je pense à la monstrueuse perte de temps à laquelle j’assiste aux écrans et à leur multiple périphérie, sous le signe de Pandora.
     
    Ce vendredi 14 juin. – Malgré mes craintes et tremblements de ces derniers temps, je suis arrivé au 14 juin marquant ma 77e année, sans compter les 9 mois de gestation que la tradition coréenne inclut dans le cycle de vie, j’ai retrouvé ce midi nos deux filles à La Table, où elles m’ont offert des roses, puis j’ai dormi, puis je me suis repointé sur le rivage des baigneurs, et me revoici à L’Oasis où le serveur Zoran, Serbe d’origine installé en Suisse depuis 14 ans, me raconte le périple de sa famille au temps de la guerre. Comme ile vient de la République serbe de Bosnie-Herzégovine, je lui raconte mon dernier séjour à Dubrovnik, alors que la guerre faisait encore rage sur les hauts, le montage idéologique et médiatique des Croates - qui fomentaient l'exclusion de la section serbe du P.E.N. club en congrès, et la jobardise de mes chers confrères dansant comme des ours au son du violon nationaliste...
    Ce dimanche 16 juin. - J’éprouve le plus vif besoin, ce dimanche matin, de rompre un certain cercle vicieux dans lequel je me suis laissé entraîner par la seule Habitude, au sens où l’entendait un certain Arthur Rimbaud. Or je me demande précisément, ce matin, qui était le vrai Rimbaud ? comme je me demande qui je suis vraiment ?
    J’ai esquissé hier soir un poème qui est comme la pointe d’une réflexion encore confuse, mais que je dois clarifier. Or cette question de la « marche au poème », pour parler un peu pompeusement à la manière d’un certain homme de lettres suisse allemand, devrait m’occuper ces prochains jours. Je vais d’ailleurs m’y employer dès aujourd’hui, dans mon cahier argenté. Je dois m’appliquer à tout clarifier. Je dois, il faut, la barbe, etc.
    Quant à l’esquisse de poème, la voici :
     
    La beauté que j’ai vue en toi
    reste notre secret
    que nul autre n’a deviné
    que moi, les yeux fermés…
     
    Je ne suis rien que ton reflet,
    je ne sais qui je suis,
    ni d'où tu viens, ni qui tu es
    nous sommes là comme une nuit...
     
    Je serais celui qui te parle,
    tu te tairais pour que je dise
    ce que tous deux nous ignorons
    de ce qu’en nous le ciel divise…
     
    Quant à la nébuleuse en toi,
    l’aube aussi s’y retrouve
    où l’Autre deviendra ce moi
    que l’alliance prouve…
    Et que cela signifie-t-il au juste, comme ça me vient ? Je n’en ai pas la moindre idée… Il est peut-être question d’Animus et d'Anima ? Je ne sais pas.
    Je vais jouer désormais sur les divers niveaux de confidentialité que requiert l’usage des réseaux sociaux, plus précisément Facebook. Ce sera comme un jeu et je l’inaugure, en russe, avec un constat lié au phénomène mondial de la nouvelle dépendance liant les individus à leurs petits écrans (tablettes ou portabless) qui les fait se regarder en train d’être regardés par leurs semblables usagers se regardant les regarder par milliers et millions.
    Веб-камера: тысячи, миллионы наблюдают друг за другом, и миллионы наблюдают за собой, наблюдая за ними.
    Avec les Pages valaisannes de Cingria, je fais retour à Charles-Albert, trouvant une filiation étroite entre Pendeloques alpestres et Le Canal exutoire - ce que j’ai appelé son lyrisme ontologique. comme en convient la Professorella via WhatsApp...
    Hier soir avec mes vieux amis aux cœurs verts. Tonio m’a invité en évoquant « une circonstace exceptionnelle », du genre « c’est pas tous les jours », etc. Il me fait toujours rire avec ses formules plus ou moins ampoulée, très « homme de lettres », comme lorsqu’il parle de l’amour oedipien qu’il voue à sa mère à titre posthume, après avoir vénéré son Pap’s à outrance – ce que je raille également. C’est l’homme de lettres en moi qu’en me moquant de Tonio je dégomme…
    Ce lundi 17 juin. – C’est aujourd’hui l’anniversaire de la naissance du deuxième garçom de notre deuxième fille, et comme tout va par deux dans l’univers binaire, puisque aussi bien ils se sont mis à deux pour concevoir ce deuxième enfant avant la troisième, laquelle nous rappelle à juste escient que la vérité duelle n’est avérée en création que dans le débouché du symbole trinitaire, moi qui suis apparu au quaternaire et ne saurais donc me satisfaire du seul chiffre deux ou de la réalité augmentée du seul trois, en attente de l’idéal septuor je lambine – telle étant ma façon artiste de Fantaisiste.
    Révérence alors au terrible Timothy auquel j’offrirai tout à l’heure, à partager avec ses frère et sœur : un télescope et un microscope, le premier pour se perdre en pensée dans l’Immensité des divers univers recueillie en orbe minuscule, et l’autre pour se retrouver dans l’infime majuscule du Présent - cadeau.
    Ce mardi 18 juin. – Un poème m’est venu ce matin, découlant de ma reprise de la lecture, hier soir des Révélations de la mort de Chestov, et que j’ai dédié à Pierre-Guillaume et à sa compagne Emilia, que je vais retrouver tout à l’heure au café branché de Grancy.
    Le poème, d’abord :
    Ce que dit le silence
     
    « Qui sait, dit Euripide,
    il se peut que la vie soit la mort
    et que la mort soit la vie »
     
    (Léon Chestov, Les révélations de la mort)
     
    Pour Emilia, en mémoire de Pierre-Guillaume.
    La suprême ignorance est là,
    de ne plus savoir si
    de la nuit avant l’heure,
    ou du jour et ses leurres
    sont ce qu’ils sont ou ne sont pas…
     
    L’étrange chose qu’une rose
    qui ne parle qu’en soi
    et dont jamais aucune foi
    n’osa dire qu’elle dispose…
     
    Les mots ne voulaient dire que ça:
    qu’ils savent qu’ils ignorent
    que le silence dort,
    et que la mort n’existe pas…
     
    (Soir) - Repris ce soir, non pas à mon Oasis de presque tous les soirs mais à une terrasse de Villeneuve où je ne retournerai pas à cause de son serveur narcissique se la jouant copain-copain-olé-olé, la lecture du livre de Quentin, que je prends de plus en plus au sérieux. Les critiques que j’en ai lues me font penser que, justement, on ne le prend pas vraiment au sérieux, concluant notamment à la superficialité de ses personnages. Or c’est inexact, ou disons plus précisément que la « surface » de ses personnages, vivant en effet dans l’immanence au (dé)goût du jour, est traitée par l’auteur avec une rare pénétration psychologique et avec une foison de détails significatifs quant à l’époque et aux particularités de chacun.
    L’on ne voit pas assez, non plus, le caractère proprement poétique de son travail sur le langage, et plus précisément sur la novlangue des temps qui courent, et quand je dis langage je ne parle pas seulement de ce que disent ses personnages mais de leurs gestes, de leurs postures sociales ou intimes, du langage de leurs corps, de leur idéologie latente ou patente. Tout cela restant à détailler, prénom par prénom, car c’est par là qu'ils se distinguent, se ressemblent ou s’opposent, et c'est à quoi je vais m'exercer dans ma prochaine chronique...

  • Au Temps accordé

     
     
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    Quand la lumière s’en va dormir,
    tout se tait aux clairières
    de l’être apaisé qui repose
    loin des guerres et des choses…
     
    Les veilleuses et les veilleurs
    paisibles sentinelles,
    contre toute raison rebelle,
    voient que la joie demeure…
     
    Au sommeil levant toute peur,
    redevenus enfants,
    dans l’obscure clarté des heures,
    respire en nous le Temps...
     
    Peinture: Thierry Vernet.