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  • Young Memories

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    Nous avions vingt ans d'âge

    et le vent jeune aussi,

    la nuit au sommet de l'île

    nous décoiffait et sculptait nos visages

    de demi- dieux que partageait

    l'amoureuse hésitation,

    sans poids ni liens que nos

    ombres dansantes

    enivrées au vin de Samos,

    les dauphins surgis de l'eau claire,

    nos impatiences enlacées,

    un consul ivre sous le volcan

    et le feu du ciel par delà le dix-septième parallèle...

     

    Et partout, et déjà,

    défiant toute innocence,

    les damnés de la terre

    plus que jamais déniés;

    et si vaine la nostalgie

    de nos vingt ans,

    en l'insolente injonction de nos rebellions.

     

    C'était hier et c'est demain,

    et nos vieilles mains sur le sable

    retracent en tremblant les mots

    qui se prononcent les yeux fermés

    au secret des clairières.

     

    (San Francisco, Nobhill, ce 21 avril 2017).

     

  • Arbos

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    Il y aura, et les médias des Tours d’illusion n’y pourront mais, de nouvelles fleurs à l’Arbre. Cependant l’Arbre refusera tout entretien avant l’éclosion devant notaire d’eau et de vent.
    Il incombe en effet à la pluie et au vent de réitérer le constat sur pièces : à savoir qu’Arbos reste une musique et durable au développement en dépit des empêchements urbains.
    L’Arbre n’est pas opposé par principe à la ville-monde, mais la trépidation déscelle ses racines et le smog englue ses hautes branches. N’empêche : il fait avec.
    Au conditionnel juvénile on ajoute que ce serait bénéfice que revive la lumière matinale de la Grèce où la compréhension retrouverait son langage d’avant la confusion.
    Toute langue réduite en morne utilitaire machinerie sonne le creux et déroge donc au naturel de l’Arbre en bonne et due forme.
    À considérer l’Arbre sous l’aspect neuronal c’est du pareil au même : jamais on ne fera l’économie du musical pur sous peine d’atrophier les arborescences virtuelles: Arbos le prouve.
    Autant dire que tout est à reprendre avant zéro dans l’obscur de l’ère engloutie dont on sondera la mélodie nouvelle, non plus au seul cœur de l’Arbre mais dessous où se tissent les palabres.
    Diogène reste à l’écart des convictions conditionnées aux Tours d’illusion, et cette réserve cynique du populo, genre Eulenspiegel, se défend en période de carence de ressort débonnaire. De même remettra-t-on au concours le Meilleur Conte en ratissant les pourtours déclassés voire africains des Horizons Barbecue où pullule un bon vieux fonds de verve gouailleuse à vocation de revif. Si l’Arbre se sent à l’étroit dans son frac de ville, qu’à cela ne tienne en cette ère transitoire de tabagie sur les toits.
    On n’en est qu’aux approches en sourdine mais tam-tams et violons tsiganes regagneront, dont se perçoit déjà la montante rumeur que se rappelle l'Arbre en toute régions des multiples continents.
    L'Arbre n’est pas que bibliothèque mais aussi volière potentielle. Nulles retrouvailles aux clairières ne se feront demain sans pari sur cet après-demain aux jardins espérés.
    L'Arbre fait pièce aux éteignoirs chafouins des sous-tailles de haies sécuritaires.
    L'Arbre s’expose à tout vent. Un livre d’ailleurs est à écrire sur le vent quand il prend l'Arbre aux plus hauts tifs et le secoue en vieux compère intempestif. Un autre livre est à écrire sur les oiseaux entrés sus aux oreilles de l'Arbre et relancés au ciel par la gueule à cris de guerre.
    Guerre au froid de cœur et à l’indigence d’esprit des éteignoirs formatés. Guerre au manque de foi ou de vertige. Guerre à tout ce qui fait obstacle à l’enfant et à la danseuse. Guerre au fiel des barbants. Guerre aux très moroses et très mesquins contempteurs des tornades toujours toniques aux plus hautes branches de l'Arbre.
    L’Arbre est tantôt château féodal et tantôt Veilleuse au silence d’entre les bruits dans l’énorme agressivité des pesants – guerre aux pesants !
    Avant l’aube, cuités et drogués, sept jeunes fous de vitesse surgis du bruit percutent en Suburban le socle de l'Arbre et s’éclatent en gerbes d’entrailles sanglantes, mais l'Arbre compatit sans consentir : guerre aux mécanisme précipités et violentes menées d’imbéciles.
    Arbos le musicien nous enivre de parfums sans véhémence et nous suggère sept notes surgies de la nuit en mélodie réparatoire.
    Enfin, plus tard, l'Arbre consentira peut-être aux plateaux et sunlights, mais d’abord : écouter l’Arbre. Ensuite seulement les Grands Titres : L’Arbre se confie, Révélations de l’Arbre, Un Arbre se souvient - fluide musique d’à venir…
     
    Nota bene: ce texte est extrait des délires extralucides du recueil inédit intitulé Les Tours d’illusion. On peut le relire en écoutant la suite d’Arvo Pärt intitulée, précisément, Arbos.
     
    Image: Philip Seelen.

  • Questionnaire Marcel Proust

     

     


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    1. Quel est pour moi le comble de la misère?

    -         C’est l’imbécillité et l’impossibilité d’y échapper (coincé dans un ascenseur en panne ou n’importe quel lieu emmuré avec un, voire, pire : deux imbéciles. « L’enfer, c’est les imbéciles » (retouche à Huis Clos)
    2. Quel est le principal trait de mon caractère?

    -           C’est la dualité et le refus d’en sortir ; l’indécision et la paresse d’en sortir.


    3. Quelle est la qualité que je préfère chez l'homme ? Et chez la femme?

    -           Chez l’homme c’est la douceur courageuse et la porosité sensible, enfin tout ce qui brise l’imbécile, donc l’humour. Chez la femme, les mêmes qualités vont pour ainsi dire de soi: elle les a naturellement, donc peu de mérite.


    4. Quel est mon idéal de bonheur terrestre?

    -           Un être aimé et un livre, des enfants petits de tous les âges, le samedi soir au cinéma, des amis pas trop longtemps, le silence de l’aube, la nuit sur le lac. Ce que je vois me regarde.

    -          
    5. Quelles fautes m'inspirent le plus d'indulgence?

    -           Toutes sauf le manque d’indulgence.


    6. Si vous n'étiez pas vous-même, qui auriez-vous aimé être?

    -           Qui je suis sans me regarder.


    7. Où aimeriez-vous vivre ?

    -           Partout avec l’équipement requis : radiateur ou ventilateur.


    8. Ce que j'apprécie le plus chez mes amis ?

    -           L’attention, le rire et la gentillesse.

    -           9. Mon principal défaut

    -           L’indécision.


    10. Mon occupation préférée ?

    -           Faire, et ne rien faire.


    11. Mon rêve de bonheur

    -           M’endormir de bonne heure.

    -           12. Quel serait mon plus grand malheur?

    -           Perdre celle ou ceux que j’aime.


    13. Ce que je voudrais être en ce moment précis

    -           Être en ce moment précis.

    -         14. Mets et boissons préférés ?

    -           Ce qu’il y a sur la table.

    -            Couleurs, fleurs, oiseaux préférés ?

    -           Celles et ceux  qu’il y a au jardin, le long des chemins et dans le ciel.


    15. Mes auteurs favoris ?

    -          Charles-Albert Cingria, Marcel Proust, Louis-Ferdinand Céline, Stanislas Ignacy Witkiewicz, Robert Walser, Vassily Rozanov, Thomas Wolfe, Léon Tolstoï, Anton Tchékhov, Thomas Bernhard, Naguib Mahfouz, Flanery O’Connor, Jean Genet, Raymond Carver, Cormac McCarthy, Constantin Cavafy, Paul Bowles, Ramon Gomez de La Serna, Franz Kafka, Walter Benjamin, W.G. Sebald, Guido Ceronetti, Georges Simenon, Paul Léautaud, Pierre Jean Jouve, Paul Morand, Annie Dillard, Alice Munro, W.G. Sebald + une centaine de viennent ensuite.    

     
    16. Mes héros fictifs ? Mes héroïnes fictifves ?

    -           Tintin, Zorba, Oblomov, Bartleby. Heidi, Marie de Magdala.  

    -          
    17. Mes compositeurs, mes peintres préférés ?

    -           Beethoven, Mozart, Bach, Schubert, Purcell, Puccini, Verdi, Haydn, Mendelssohn, Arvo Pärt.

    -           Lascaux, Giotto, Fra Angelico, Paolo Uccello, Piero della Francesca, Cézanne, Bonnard, Rembrandt, Goya, Munch, Soutine, Hodler, Soutter.

    -            
    18. Le mot que je préfère ? Mon juron préféré ?

    -           Lumière. Pétard de sort de tronc de sang de feu de merdre.


    19. Mes héros, mes héroïnes dans la vie réelle ?

    -           Dieter Bonhoeffer. Betty Hillesum.


    20. Mon personnage historique favori ?

    -           Little Nemo

    -          
    21. Mes prénoms favoris

    -           Pascal, Sophie et Julie.


    22. Ce que je déteste par dessus tout (ou ma bête noire)

    -           La mesquinerie et la duplicité.


    23. Personnages historiques que je méprise le plus

    -           Légion.


    24. Le fait militaire que j'admire le plus ? La réforme que j'estime le plus ?

    -           Aucun. Aucune.

    -           25. Le don de la nature que je voudrais avoir

    -           La présence absolue.


    26. Comment j'aimerais mourir.

    -            Au milieu de ceux que j’aime, avec un peu de morphine vers la fin, comme mon père.


    27. État présent de mon esprit

    -           La reconnaissance sereine.


    28. Ma devise

    -           Ama et quod vis fac.


    29. Si Dieu existe, que voudriez-vous lui entendre dire en vous accueillant?

    -           Bonjour, petit.


    30. Si Dieu existe, que lui dites-vous en arrivant?

    -           Salut, grand.

    (JLK, ce dimanche 22 juin 2014) 

  • Le fleuve et la mer

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    (Amos Oz)

    La voix d’Amos Oz, qui vient de s'éteindre à l'âge de 79 ans, est de celles qui, dans le bruit du monde actuel, font du bien. Pas tant du fait, d’ailleurs, de ce qu’il dit en vue de la solution du conflit israélo-palestinien, notamment dans le petit livre intitulé Laissez-nous divorcer !, ni pour la valeur de témoignage humain et historique d’Une histoire d’amour et de ténèbres, vaste chronique familiale englobant ses années d’enfance et de jeunesse en Israël et la destinée de ses aïeux européens chassés du monde dont il furent les plus ardents défenseurs, mais pour le mélange de sagesse lucide et de tendresse, d’empathie non sentimentale et de poésie qui se dégage de ses livres.

    De cette voix profonde et généreuse, le roman-poème intitulé Seule la mer constituait la meilleure illustration jusque-là, que déploie aujourd’hui dans le temps et l’espace cette plus ample Histoire d’amour et de ténèbres interrogeant autant les racines et la mémoire européennes de l’auteur que les nôtres, que nous soyons juifs ou pas.

    Or, quoique goy avéré, jamais le soussigné ne s’est senti aussi proche d’être juif qu’à la lecture de ce livre excluant pourtant les assimilations lénifiantes et les bons sentiments à la petite semaine. Plutôt, c’est à proportion des différences considérées pour telles, des défauts de ses personnages et de l’incompréhension régnant entre eux jusque dans le cercle le plus étroit de la famille confrontée aux mêmes difficultés, que nous nous prenons à les aimer. Seraient-ils Palestiniens ou Chinois que nous les aimerions tout autant sous le même regard froid et chaud à la fois, d’un auteur ne cessant de balancer de la comédie à la tragédie, de l’individuel au collectif, du particulier au général, des premiers plans de l’actualité aux allées des années profondes.

    Cette chronique romanesque (on verra plus loin dans quelle mesure fidèle aux faits, ou réfractée et charnellement épaissie par la fiction) commence dans un logement insalubre du quartier «tchékhovien» de Kerem Avraham à Jérusalem, au commencement des années 50, où s’en- tassent les monceaux de livres du père bardé de diplômes mais confiné dans un emploi de bibliothécaire (il lit seize ou dix-sept langues et en parle onze avec l’accent russe) et de la mère elle aussi très lettrée (même si elle ne lit que sept ou huit langues...).
    Européens de culture et d’âme comme leurs aïeux, les parents d’Amos rêvent peut-être encore en yiddish mais ne parlent à leur enfant qu’en hébreu, de crainte qu’il ne succombe à son tour « au charme de la belle et fatale Europe » dont ils ont été chassés comme des rats. De la même façon, c’est à l’avenir de la nouvelle nation que la figure tutélaire de la famille, le grand-oncle savant Yosef Klausner (c’est le vrai patronyme d’Oz) trônant au milieu de son « château » de livres et de manuscrits, consacre les méditations et les traités historico-politico-littéraires qui lui vaudront la vénération des plus haute autorités de l’époque.

    Le charme profond de ce livre tient cependant à la manière toute fami- lière, et souvent frottée d’humour – à hauteur d’enfant ou d’adolescent –, dont se modulent observations et portraits. Une visite dominicale au voisin (et terrible rival) du grand-oncle, le futur Nobel de littérature S.Y. Agnon, n’est pas relatée ici avec plus de solennité que les redoutables séances de décrassage subies par l’enfant en visite chez sa grand-mère Shlomit qu’obsède la hantise des microbes « asiatiques » fourmillant dans l’atmosphère d’un Proche-Orient où l’on s’est réfugié faute de mieux...

    Au cliché d’une jeune nation unie fixant crânement la radieuse ligne d’horizon se substitue, dès les premiers chapitres d’Une histoire d’amour et de ténèbres, l’image grouillante et contradictoire, voire conflictuelle, d’une société composite où les moins mal vus ne sont pas les jeunes pionniers des kibboutzim, considérés comme impies ou de moeurs dissolues par d’aucuns, à commencer par les parents d’Amos.
    Pourtant c’est ceux-là même que le jeune garçon rêve de rejoindre au plus tôt pour devenir tractoriste et non du tout écrivain comme l’aime- raient tant les siens; à quatorze ans déjà, il imposera à son père ce crève-coeur avant de changer de nom et de découvrir que le jeune Israël de Galilée est aussi pourri de littérature et de poésie que les irrespirables appartements de sa famille.

    L’écrivain remarque, à un moment donné, qu’il a toujours donné une « seconde chance » aux personnages de ses romans, et l’on pourrait se dire, en lisant ce premier ouvrage explicitement autobiographique, que c’est la même « seconde chance » qu’il s’est donnée à lui-même par rapport à sa mère et son père, en rejouant tous leurs rendez-vous manqués et en les incorporant pour ainsi dire dans la « seconde chance » offerte à toute une généalogie restituée dans l’immense brassage de cette remémoration.

    De Jérusalem et Tel-Aviv, et des années 50 à nos jours, le chroniqueur ne cesse en effet de nouer et de renouer de nouveaux liens de filiation dans la trame desquels, comme pêchés au tréfonds du temps par un grand filet, ressurgissent visages et destins. Une paire de chaussures d’enfant y fait office de petite madeleine, et c’est ainsi qu’un jeune pionnier finit par honorer, plume en main, la mémoire des siens...

    LE DÉFI POÉTIQUE DE Seule la mer

    La poésie est-elle d’actualité à l’heure où deux peuples se déchirent sur la terre dite sainte, et le lecteur ne va-t-il pas se détourner de cet ouvrage d’Amos Oz, sous-titré « roman en vers », arguant du seul prétexte que les poèmes ne sont pas sa tasse de thé ? Eh bien il aurait tort. D’abord parce que la forme de ce roman, absolument originale et même novatrice (sans que nous puissions hélas juger de sa traduction), ne pose aucun problème de lecture pour qui s’y laisse immerger. Ensuite, et surtout, parce que cette démarche poétique, qui en appelle essentiellement à la sensibilité fine par le truchement des images et de la musique des mots, répond à une interrogation à la fois intime et collective de l’homme sur le sens de sa vie et de sa destinée.

    Ce roman-poème d’Amos Oz, datant de 1999 mais déjà traduit en trente langues et précédé d’une rumeur enthousiaste, ne parle qu’inci- demment du conflit israélo-palestinien, mais il n’en est pas moins actuel et universel de portée. Il campe quelques personnages ordinaires auxquels nous ne tardons à nous attacher, qui pourraient être de n’importe quelle nationalité ou religion. Il y a là un conseiller fiscal en récent veuvage et son fils idéaliste crapahutant du côté de l’Himalaya, l’amie de celui-ci et bientôt de celui-là en train de se faire gruger par un producteur de cinéma mal dans sa peau, une chère disparue qui ne l’est pas tout à fait, une veuve qui tâche de faire réapparaître son défunt avec l’aide d’un cartomancien grec, une Portugaise ex-nonne aux rondeurs offertes aux jeunes pèlerins des hautes terres du Tibet, d’autres encore et le romancier lui-même, au tournant de la soixantaine, qui a mal au dos, a déjà « commis quelques livres » et même « posé pour des magazines », et qui se demande à quoi rime cette histoire racontée «en vers libres», comme s’il «retournait à l’horrible époque de son enfance, quand il s’isolait la nuit à la bibliothèque, à l’autre bout du kibboutz, pour noircir des pages et des pages au cri des chacals »...

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    Le titre original de ce roman (Oto Ha-Yam), fidèlement traduit par The same Sea dans sa version anglaise, signifie en effet « la même mer » en hébreu et désigne, mieux que sa transcription française, un thème essentiel du livre et plus encore le sentiment dominant qui l’imprègne, que tous ses personnages forment autant d’îlots liés entre eux par une même substance originelle et un même socle.
    La structure formelle du roman est elle-même constituée d’îlots, se déployant comme une suite de «poèmes», de quelques lignes ou des deux ou trois pages, ou comme un montage de séquences. Plus qu’un puzzle à piécettes, ou qu’un kaléidoscope, c’est en effet à une sorte de film mental et émotionnel que fait penser cet ouvrage bousculant les conventions de lecture.

    Ce qu’on appelle la licence poétique nous y permet aussi bien de passer sans transition du bord de mer de Bat-Yam au lac Chandartal que de vivre au même instant le présent de Nadia (laquelle, quoique morte, encourage son fils à baiser les pieds de Maria la bien vivante – les pieds après le reste...) et son passé, le temps et ses distorsions physiques (« en Himalaya, c’est déjà demain ») ou psychologiques, tous les niveaux de conscience de chaque personnage et ce qu’ils pensent à l’instant où ils parlent dans un bruissement de dialogues habilement enchâssés dans le récit.

    Ainsi que se le dit Rico, le fils du conseiller fiscal de Bat-Yam en train de gamberger au Tibet, «nous sommes tous prisonniers condamnés à attendre la mort chacun dans sa cellule. Et toi avec tes voyages, cette obsession d’accumuler les expériences de plus en plus loin, tu trimballes ta cage avec toi à l’autre bout du zoo ».
    Du moins ces prisonniers se rencontrent-ils de loin en loin, se portant souvent mal mais ensemble, se comprenant souvent hypermal alors que le romancier nous aide à mieux saisir les tenants de leur étrange conduite si semblable à nos propres errements.

    La part du poète, et d’abord dans la cristallisation de maintes « minutes heureuses », selon l’expression de Baudelaire, tient à faire alterner silences et récit, avec de fréquentes échappées contemplatives et de constants renvois à la subjectivité du lecteur. Aussi, avec autant de franchise que de juste distance, le romancier aborde les zones les plus intimes de ses personnages où la sensualité, le sexe, les peurs et les refus, les pulsions de vie et de mort se trouvent naturellement incorporés dans la totalité du vivant.

    C’est ainsi un livre à lire et à relire que Seule la mer, à compulser comme une liasse de photos ou de lettres (il en contient d’ailleurs un lot), comme un recueil de sagesse où l’on pioche de vieilles sentences (l’auteur montrant l’exemple) dont on vérifie l’éventuelle validité avec un sourire aux aïeux, enfin comme une chronique de la vie ordinaire qui poursuit son bonhomme de chemin tandis que les armes «parlent» encore non loin de là.

    Dans l’un des plus beaux morceaux murmurés par l’auteur lui-même, ou son double, et justement intitulé Magnificat, une dernière phrase englobe l’écrivain et ses personnages, autant que nous autres et que ceux que la haine sépare. Avec cet esprit fraternel qui nous rappelle le bon docteur Anton Tchékhov, la phrase conclut comme une main tendue : « Assez bourlingué. Il est temps de faire la paix »...

  • À bas les jeunes ! Mort aux vieux !

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    Sur les notions de gâtisme et de jeunisme. Du provincialisme dans le temps. De l'âge qui ne fait rien à l'affaire, etc.

     

    Le gâtisme est une manifestation de l'imbécillité humaine qui remonte à la plus haute Antiquité, souvent liée à l'altération des facultés de l'individu Madame ou Monsieur, donc souvent admis avec un certain sourire, même si taxer quelqu'un de gâteuse ou de gâteux ne relève pas vraiment du compliment.
    Il en va tout autrement du jeunisme (ou djeunisme) qu'on ne saurait attaquer de front sans passer pour chagrin voire sénile. Le jeunisme pourrait être dit l'affirmation gâteuse de la supériorité de la jeunesse, mais il ne faut pas trop le claironner. Il faut dire que le djeunisme (ou jeunisme) découle de la source même du Progrès. Beaucoup plus récent mais probablement aussi répandu à l'heure qu'il est que le gâtisme, le jeunisme est apparu et s'est développé au lendemain de la Deuxième Guerre Mondiale, essentiellement dans les pays riches, à commencer par l'Occident. Le jeunisme s'est en effet imposé avec l'avènement de la nouvelle catégorie sociale qu'est devenue la jeunesse dans la deuxième moitié du XXe siècle, bénéficiant d'un minimum de liberté et d'argent de poche qui faisait d'elle, désormais et pour la première fois de l'Histoire, un nouveau client. Incidemment, le jeunisme consiste essentiellement à flatter ladite jeunesse en tant que nouvelle clientèle et qu'image idéalisée de l'Humanité nouvelle. Le jeunisme n'a rien à voir avec l'amitié que la jeunesse mérite au même titre que toute catégorie humaine aimable. Le jeunisme est menteur et démago. À bas le jeunisme ! À bas les jeunes se croyant supérieurs aux vieux ! À mort les vieux se la jouant "djeune".

    Un provincialisme dans le temps

    L'esprit du jeunisme est sectaire et tribal alors qu'il se croit universel - c'est à vrai dire une sorte de provincialisme dans le temps. Le grand poète catholique anglais T.S. Eliot (on peut être Anglais, catholique et poète) estimait que s'est développé, au XXe siècle, une sorte nouvelle de provincialisme qui ne ressortit plus à l'espace mais au temps. Ce provincialisme dans le temps nous cantonne pour ainsi dire dans l'Actuel, coupé de tout pays antérieur. Il est devenu banal, aujourd'hui, de pointer l'amnésie d'une partie de la jeunesse actuelle alors même qu'on invoque à n'en plus finir le "devoir de mémoire". Mais est-ce à coups de "devoirs" qu'un individu découvre le monde qu'il y a par delà sa tribu ou sa secte ? Je n'en crois rien pour ma part, et d'abord parce que je refuse de me cloîtrer dans aucune catégorie bornée par l'âge.

    Charles-Albert Cingria disait qu'il avait à la fois 7 et 700 ans et je ressens la même chose en profondeur. La littérature a tous les âges et reste jeune à tous les âges. Il saute aux yeux que le vieil Hugo ou le vieux Goethe sont plus jeunes que les jeunes gens qu'ils ont été. Or je vois aujourd'hui que les provincialisme dans le temps n'est pas l'apanage du seul jeunisme mais affecte, en aval, une réaction à celui-ci qui confine à un nouveau gâtisme. On voit en effet se répandre, surtout en France, la conviction que plus rien ne se fait de bien, notamment en littérature, chez les moins de 60 ans. Tout le discours de Modernes catacombes, de Régis Debray, s'appuie sur ce constat désabusé. Après nous le Déluge ! Jean-Luc Godard dit à peu près la même chose du cinéma. Et je m'exclame alors: à bas la gâtisme ! Mort aux vieux se croyant supérieurs aux jeunes !

  • La Noël des poètes

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    Robert Walser et Fleur Jaeggy sont des enfants de cœur dont les écrits candides et cernés d'abîmes nous empêchent de vieillir, gages d’immunité contre la violence du monde et les Noëls de pacotille. Le dernier recueil de brefs récits de la prosatrice italo-suisse, Je suis le frère de XX, est l'un des plus beaux livres de cette fin d'année. Magique d'atmosphère et de style étincelant, il nous ramène dans la Suisse farouche et pure de Walser tout en ouvrant de plus larges perspectives sur le monde, du Bronx aux camps de la mort. 

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    Des enfants furent les premiers à découvrir ce vieux Monsieur gisant dans la neige face au ciel, et son chapeau tout à côté, en ce jour de Noël de l'an 1956. Quelqu’un prit ensuite une photo, mais  probablement le photographe ignorait-il que le type qui gisait là, après une longue virée depuis l’asile psychiatrique d'Herisau, était un poète du nom de Robert Walser qui avait connu la notoriété quelques décennies  plus tôt entre Zurich et Berlin, Vienne ou Prague, admiré par ces grandes figures de la littérature européenne qu'étaient Hermann Hesse et Robert Musil, Walter Benjamin  ou Franz Kafka - mais quelle importance à ce moment-là ?

    L’important, sur fond d’hiver glacial durant lequel nous arriveraient les premiers  réfugiés hongrois sauvés de l’enfer communiste (langage de l’époque), reste cette image du poète oublié reposant dans la neige de nos enfances et de l’adolescence d’une blonde jeune fille un peu fée et un peu sorcière dont l’internat où elle avait passé ses plus belles années de rêveuse incarcérée se trouvait dans le même canton que l’asile de Walser, entre Herisau et Teufen, en Appenzell de mélancolique idylle.

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    Tout en restant attentif à l’espèce de cauchemar éveillé que constitue l’actualité, avec ses pantins semant le chaos sous couvert de grimaces policées, je lisais ces jours le dernier livre de Fleur Jaeggy après avoir relu Les Années bienheureuses du châtiment et L’institut Benjamenta de Robert Walser,  découvert il y a bien quarante ans de ça, quand le nom du gisant de l’hiver 56 ressuscitait avant de devenir culte selon l’expression de notre époque d’idolâtrie à la petite semaine. 

     Or, à chaque page de Fleur Jaeggy je retrouvai quelque chose du génie de Walser, qui m’évoque à la fois une certaine Suisse sauvage, chrétienne et païenne, terrienne et cosmopolite.

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    La première page des Années bienheureuses du châtiment , premier joyau scintillant de la constellation poétique de Fleur Jaeggy, fait d'ailleurs référence explicite à la mort de Walser dans la neige, et la jeune Fleur, aussi teigneuse que tendrement amoureuse, aura sans doute retrouvé un  frère occulte dans le Jakob von Gunten de L’institut Benjamenta,confronté à la même splendide autorité directoriale qu’elle a connue à l’institut Bausler pour jeunes filles riches tenu par le couple classique de la femme capitaine et de son conjoint falot.

    Ce qui est important à l’école de la vie

    get_image.php.jpegL’enfance selon Robert Walser et Fleur Jaeggy n’a rien de sucré ni de rassurant, pas plus que les contes de Grimm où l’ogre et la fée font partie de l’enchantement. Bernanos opposait justement l’infantilisme et l’esprit d’enfance. Or celui-ci, de tous les âges, tire sa force de sa fragilité. La douleur enfantine est source de bonheur, nous suggère Fleur Jaeggy, et ce n’est pas un paradoxe morbide. De son côté, comme l’a bien vu Kafka, qui l’admirait et le continuait à sa façon, Walser poursuivait l’exploration de la forêt magique, mélange d’émerveillement et de terreur, des contes de Grimm transposés dans la réalité quotidienne où l’enfant est supposé faire l’apprentissage de la vie en distinguant - première leçon -, ce qui est important de ce qui ne l’est pas.

    Ce qui est important dans la vie, grosso modo, c’est de réussir. Voilà ce qui est recommandé au petit garçon de huit ans par sa sœur aînée, dans Je suis le frère de XX, alors qu’il a décidé de mourir quand il serait grand. Et c’est le même projet, on dirait aujourd’hui le même plan de carrière, qui est proposé aux pensionnaires de l’institut Benjamenta , imaginé par Robert Walser, et aux jeunes filles de la pension Bausler décrite par Fleur Jaeggy.

    Mais la réponse de Jakob von Gunten, double poétique de Walser dans L’institut Benjamenta, est clairement formulée : «À l’idée que je pourrais avoir du succès dans la vie, je suis épouvanté»,  à quoi il ajoute: «Je me fous du monde d’en haut, car là, en bas, j’ai tout ce dont on a besoin, les beaux vices et les belles vertus, le sel et le pain». Et la narratrice des Années bienheureuses du châtiment, plus portée aux rêveries solitaires sur les alpages cristallins d’Appenzell qu’à la réalisation des ambitions de sa mère, laquelle  lui dicte sa conduite dans ses lettres envoyées du Brésil, manifeste la même résistance douce et têtue au drill et au formatage. 

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    Tout cela par molle paresse ou je m’en foutisme anarchisant ? Nullement. Alors pourquoi ? La réponse est la même que donnait Blaise Cendrars quand on lui demandait pourquoi il écrivait: parce que. Parce que j’aime chanter. Parce que j’aime dessiner. Parce que j’aime écrire. Parce que j’aime aimer et que ça m’importe plus que de réussir selon vos codes. 

    Ainsi Jakob von Gunten envisage-t-il la fortune: « Si j’étais riche, je ne voudrais nullement faire le tour de la terre. Sans doute, ce ne serait déjà pas si mal. Mais je ne vois rien de bien exaltant à connaître l’étranger au vol. Je me refuserais à enrichir mes connaissances, comme on dit. Plutôt que l’espace et la distance, c’est la profondeur, l’âme qui m’attirerait. Examiner ce qui tombe sous le sens, je trouverais cela stimulant. D’ailleurs je ne m’achèterais rien du tout. Je n’acquerrais pas de propriétés. Des vêtements élégants, du linge fin, un haut-de-forme, de modestes boutons de manchettes en or, des souliers vernis pointus, ce serait à peu près tout, et avec cela je me mettrais en route. Pas de maison, pas de jardin, pas de valet. Et je pourrais partir. J’irais me promener dans le brouillard fumant de la rue. L’hiver et son froid mélancolique s’accorderaient merveilleusement avec mes pièces d’or».

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    Robert Walser considérait le fait d'écrire comme un acte sacré, et de même y a-t-il, dans l'écriture de Fleur Jaeggy, comme une aura de pureté. Mais est-ce à dire, là encore, qu'on flotte dans le vague ou le flou ? Au contraire: la poésie de Walser et de Fleur Jaeggy capte la réalité avec une simplicité et une précision extrêmes. Aussi allergiques l'un que l'autre aux idéologies politiques ou religieuses, ils n'en sont pas moins attentifs au monde, chacun à sa façon..

     Unknown-1.jpegDes anges dans nos campagnes 

    Celles et ceux qui ne connaissent pas Robert Walser feraient bien, avant que de lire la première ligne des vingt volumes de son œuvre parue chez le grand éditeur allemand Suhrkamp (dont seule une partie est traduite en français), de consacrer quelques heures à la lecture des Promenades avec Robert Walser publié par son ami et tuteur Carl Seelig, journaliste et éditeur zurichois qui, de l’été 1936 à la Noël 1955, a parcouru avec lui les monts et vaux d’Appenzell, avec moult étapes revigorantes dans les auberges et les cafés de campagne, avant de noter chaque soir les propos tenus par son compagnon aussi vaillant marcheur que passionnant causeur, dont la formidable mémoire et la pertinence des vues sur un peu tout – la guerre, le peuple, le socialisme, les élites prétentieuses, sa propre nullité revendiquée, la vie simple, les best-sellers (déjà !), la famille, sa vénération sans faille pour Gottfried Keller - stupéfie chez un supposé malade mental. Carl Seelig n’avait rien de l’ange ailé, mais c’était le plus zêlé des admirateurs, à qui l’on doit précisément la «résurrection» de l’œuvre de Walser, dans les années 60, et le plus fraternel témoignage humain. 

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     La promenade, soit dit en passant, est pour ainsi dire un genre littéraire de notre littérature vagabonde, de Rousseau aux deux adorables compères Baur et Binschedler de Gerhard Meier, ou de Gustave Roud à Philippe Jaccottet, sans parler des écrivains nomades à la Cendrars, Ella Maillart ou Nicolas Bouvier. Ramuz prétendait que la littérature suisse n’existe pas, et il avait en partie raison, quoique la Suisse multiculturelle, buveuse de kirsch et d’Ovomaltine (ou de grappa) ait bel et bien nourri des tas de livres relevant d’un habitus commun dont ceux de Fleur Jaeggy, polyglotte et chez elle partout, sont un autre exemple, montrant combien le jugement de Ramuz est en somme borné. 

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    Avec Fleur Jaeggy, nous retrouvons aussi bien les anges de Catherine Colomb, romancière vaudoise familière des gouffres affectifs en milieu bourgeois, mais aussi les enfants humiliés de Bernanos ou de Flannery O’Connor, avec des coups d’ailes tous azimuts qui ponctuent les vingt récits à la fois très personnels et non moins universels de Je suis le frère de XX

    L’on y croise ainsi, de nuit, le grand poète russe Iossif Brodsky en sa «ville mentale» appelée Negde, qui signifie nulle part en russe, sur cette promenade new yorkaise d’où un certain jour on vit s’effondrer les tours; ou c’est chez le psychiatre Oliver Sacks qu’on se retrouve en plein Bronx, ou voici la jeune Polonaise Basia qui a conduit son amie Anja à la porte d’Auschwitz mais qui n’entrera pas, tandis que les touristes miment «l’ostentation de la douleur», prostrée au seuil du camp de la mort surmontée de l’atroce inscription ARBEIT MACHT FREI et ne voulant plus voir de visages humains. «Si tu veux en savoir davantage, alors va et deviens toi-même – disent ses yeux fermés – deviens toi-même la victime»... 

    Soutine15.jpg La Noël des enfants perdus 

    «Il neigeait. On aurait dit depuis des années. Dans un village désolé du Brandebourg, un enfant crie avec un mégaphone un sermon de Noël ». 

    Ainsi commence le récit de Fleur Jaeggy intitulé L’Ange suspendu, dont la féerie noire est à la fois ancrée dans un temps et un lieu (les souvenirs et lendemains de la DDR), et qui m’a semblé rejoindre, par delà les années, le récit, par Carl Seelig, de la mort de Robert Walser dans la neige du Rosenberg, sur les hauts de Herisau, quand le coeur du poète le lâcha dans la lumière étincelante de ce début d’après-midi de Noël. 

    Robert Walser, cet original souvent mal luné, était il un ange ? Les services administratifs du Ciel, dont il ne parle guère, se tâtent à ce propos, mais ce fragment de L’Ange suspendu de Fleur Jaeggy me parle de lui : «L’enfant est accompagné par un vieillard. Le patron, son maître. D’aspect, il ressemble à un moine et à un joueur de poker, comme ceux que l’on voit dans les films. Il a instruit l’enfant. Il l’a habillé et nourri. Il lui a donné un endroit où dormir. Le vieillard a échappé aux prisons, aux bûchers et aux écoles. En échange, l’enfant doit prêcher et demander l’aumône. L’obole. Une haine fraternelle les unissait. L’enfant sent autour de son cou la corde qui le lie à cet homme. Il sentait dans tous ses os et son sang un besoin primordial de haine. Et c’est ainsi que l’enfant parvenait à émouvoir, quand il lisait ses sermons. « Et maintenant, chante », lui disait le vieillard. L’enfant hurle en suivant le Livre des Hymnes. Les femmes l’entouraient. Chacune d’elles lui donne l’obole. Elles caressent sa tête, le capuchon pointu en laine noire. Elles veulent le toucher. L’enfant les regarde avec amour, comme le vieillard le lui a suggéré. C’est Noël. Le butin est consistant »… 

    Fleur Jaeggy. Je suis le frère de XX. Traduit de l’italien par Jean-Paul Manganaro. Gallimard, 2017. 

    Carl Seelig. Promenades avec Robert Walser. Traduit de l'allemand par Bernard Kreiss. Rivages, 1989.

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    Dessin original de Matthias Rihs pour la chronique de JLK parue sur le média indocile Bon Pour La Tête.

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  • Ceux qui font l'inventaire

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    Celui qui rédigera ses mémoires à titre posthume / Celle qui médite dans la forêt silencieuse / Ceux qui écrivent comme un chasseur qui laisse traîner les ailes d’un aigle mort / Celui qui est connu pour sa qualité d’émietteur de pain / Celle qui a toujours vécu à l’écart des salons et des casinos dans la simplicité de ses millions / Ceux qui se rappellent l’absence de papier hygiénique dans les lieux d’aisance d’autrefois / Celui qui évoque les bols de lentilles que s’autorisent les sages ayant accompli leur devoir matinal / Celle qui par paresse ne change pas de chemise pendant dix jours / Ceux qui ont vu trois pies sur la tombe du pape Paul VI / Celui qui a inventé une langue destinée à son seul perroquet surnommé Joyce / Celle qui extrait une moule de sa coquille noire et se la glisse entre les lèvres en clignant de l’œil au collégien à joues fraîches comme des oreillers / Ceux qui ont relevé le jansénisme diffus des œuvres de La Bruyère / Celui qui va reluquer les jambes des femmes de quarante ans se changeant dans les cabines d’essayage du Bon Marché / Celle qui brûle de revoir M le maudit sans savoir pourquoi / Ceux qui se la jouent King Kong sur le minaret / Celui qui qualifie de fleurs malades les roses jetées sur la tombe de Baudelaire que les pluies d’automne ont flagellées / Celle qui se retient d’uriner avant la fin de la sonate au clair de l’une / Ceux qui pissent dans le violon sans écouter la sonate au clair de l’autre / Celui qui tient sa main prête sur son couteau de chasse quand il parle à ses fils pubères / Celle qui fait sauter les jeunes pianistes dans le cercle de feu / Ceux qui préparent le bain de lait de leurs maîtresses épilées après leur avoir lu du Bossuet / Celui qui demande à la mère de Job si elle a joui en accouchant de ce fils au sombre avenir / Celle qui se signe en voyant les agnostiques défiler dans la chapelle du Jarret d’Agneau signalée dans le Guide Michelin / Ceux qui se perdent dans la brume sans que nul ne s’en avise, etc.

    Peinture: Gille Ghez.

  • J'étais partout et c'est maintenant

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     (Christoph Ransmayr)
     
    Évoquant la tombe d’Homère qu’il retrouve, perdue dans les hauteurs de l’île d’Ios si présente à mon souvenir, Christoph Ransmayr écrit ceci qui m’évoque toute la Grèce de tous les temps sous le ciel des Cyclades: «À travers le bruissement du vent, j’entendais confusément les si nombreuses voix qui s’étaient élevées au fil des millénaires et jusqu’à aujourd’hui pour affirmer qu’un homme appelé Homère devait forcément être immortel du simple fait qu’il n’avait jamais existé. Nul homme, nul poète ou conteur ne pouvait avoir eu la force d’engendrer à lui seul une foule pareille de héros, de dieux, de guerriers, de créatures vouées à l’amour, au combat, au deuil, nul ne pouvait avoir eu la force de chanter la guerre de Troie et les errances d’Ulysse en usant pour ce faire de tonalités, de rythmes si divers, d’une langue aux nuances si infiniment variées, non, cela ne pouvait avoir été que l’œuvre de toute une théorie de poète anonymes, d’aèdes qui s’étaient fondus peu à peu en une forme fantomatique baptisée Homère par les générations ultérieures. Dans cet ordre d’idée, un tombeau édifié il y a deux ou trois mille ans sur l’île d’Ios ou sur quelque bande côtière de l’Asie mineure ou du monde des îles grecques ne pouvait être qu’un monument à la mémoire de conteurs disparus».
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    Chaque récit de cet Atlas d’un homme inquiet commence par l’incipit m’évoquant la formule fameuse: «J’étais là, telle chose m’advint », mais c’est ici un «je vis» auquel la traduction française donne le double sens de la vue et de la vie : «Je vis le séjour d’un dieu par 26° 28 ‘ de latitude sud et 105° 21’ de longitude ouest : loin, très loin dans le Pacifique, une île rocheuse prise dans un tourbillon d’oiseaux de mer», «Je vis une silhouette lointaine devant une tour de guet délabrée de ce rempart de près de neuf mille kilomètres de long appelé Wànli Chang Chén – mur inconcevablement long dans le pays de ses bâtisseurs, muraille de Chine dans le reste du monde», «Je vis une tombe ouverte à l’ombre d’un araucaria géant», «Je vis un serveur s’étaler de tout son long sur le parking d’un café de la ville côtière californienne de San Diego», «Je vis une chaîne de collines noires, rocheuses, sur laquelle déferlaient des dunes de sable», « Je vis un taureau de combat noir andalou par un radieux dimanche des Rameaux aux grandes arènes de Séville», «Je vis une jeune femme dans un couloir d’une éclatante propreté du service psychiatrique d’un établissement nommé Hôpital du Danube, un vaste complexe de bâtiments situé à la lisière est de Vienne»…
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    Et ainsi à septante reprises et en septante lieux de la planète et des temps alternés de la splendeur naturelle et de la guerre des hommes, de la forêt pluviale et d’un chemin de croix, sur une place de village autrichien où un vieil homme qui fait semblant de dormir ne fait pas semblant de mourir, et c’est le monde magnifié malgré le Laos défolié par les bombardiers, c’est l’humanité partout accrochée à la vie : «Je vis une chèvre noire au bord d’un court de tennis envahi par les roseaux», «Je vis un gilet de sauvetage rouge au bord d’un champ d’épaves flottant dans l’océan indien», «Je vis un homme nu à travers mes jumelles de derrière un fourré de buissons-ardents poussiéreux où je me tenais caché», «Je vis une femme éplorée dans la sacristie de l’église paroissiale de Roitham, un village des Préalpes autrichiennes d’où l’on avait vue sur des massifs portant des noms tels que monts d’Enfer et monts Morts», «Je vis une étroite passerelle de bois qui menait dans les marais de la mangrove sur la côte est de Sumatra», «Je vis une fillette avec une canne à pêche en bambou au bord de la rivière Bagmati, à Pashupatinath, le secteur des temples de Katmandou», «Je vis des îles de pierres plates émergeant de l’eau lisse du lac Kunming au nord-ouest de Pékin», et chaque fois c’est l’amorce d’une nouvelle fugue à variations inouïes…
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    Mais où se trouve-t-on donc ? Dans un film de Werner Herzog ou dans un recueil de nouvelles de Dino Buzzati ? Dans un roman de Joseph Conrad ou dans un récit de Francisco Coloane ? À vrai dire nulle référence, nulle influence, nulle comparaison, ou des tas de comparaisons et de relances, quantité d’images en appelant d’autres et d’histoires nous en rappelant d’autres se tissent et se tressent dans ce grand livre hyper-réel et magique à la fois, accomplissant comme aucun autre le projet d’une géopoétique traversant les temps et les âmes, évoquant les beautés et les calamités naturelles avec autant de précision et de lyrisme qu’il module pudeur et tendresse dans l’approche des humains de partout, pleurs et colère sur les ruines et par les décombres des champs de guerre, jusqu’à l’arrivée sur le toit du monde : « Je vis trois moines en train de marmonner dans une grotte surplombant un lac de montagne aux rives enneigées, à quatre mille mètres d’altitude, dans l’ouest de l’Himalaya».
     
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  • Lumière des justes

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    48418494_10218393787222870_5287418879578996736_n.jpg48379825_10218393788502902_612207992741298176_n.jpgLe romancier français Pierre Mari, dans un livre admirable, bref et dense, intitulé Les grands jours, ressuscitant à plus d’un siècle de distance quelques personnages qui ont vécu l’enfer de Verdun sans rien perdre de leur dignité, rejoint le peintre et écrivain polonais Joseph Czapski, rescapé du massacre de Katyn et auteur de « Terre inhumaine », pour nous rappeler, à la veille de Noël, que la lumière des justes peut résister aux ténèbres.

    « Rêvons d’un père Noël terrible, qui ne donnerait que des livres », écrivait un jour André Blanchard que les festivités artificielles et leur débauche de cadeaux mettaient en rogne, mais j’ajouterais volontiers avec le même excellent mauvais esprit : pas n’importe quel livre !

    Or ce n’est pas du tout par provocation gratuite, en ces temps de suavité commerciale de commande, que je proposerai quelques livres traitant de nos frères humains confrontés à la guerre, mais parce que les ouvrages en question, par quelques détails bouleversants leur tenant lieu de dénominateur commun, me rappellent ce pauvre vers à coloration évangélique du misérable pochetron débauché que fut Paul Verlaine : « L’espoir lui comme un brin de paille »…

    Mièvrerie kitsch de circonstance ? Nullement. Simples sentiments nous ramenant à ce qu’on pourrait dire l’enfance du cœur sans référence obligatoire à telle confession ou à telle culture. Or c’est précisément ces «simples sentiments» que la littérature de tous les temps et de partout filtre à l’enseigne de la ressemblance humaine, tels que je les ai retrouvés dans un magnifique petit roman, dense et intense, paru en 2014 et qui aura été l’une de mes dernières lectures marquantes de 2018.

    La révélation apocalyptique des Grands jours

    Quel sens cela a-t-il de consacrer, aujourd’hui, un roman à des faits déjà très documentés, alors même que divers chefs-d’œuvre de la littérature, à commencer par Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline, ont multiplié les fresques de la Grande Guerre ?

    Voilà peut-être ce que se diront celles et ceux qui n’ont pas senti, ce matin, le souffle lustral de la littérature de partout et de tout les temps en ouvrant n’importe où L’Iliade du jeune Homère aux doigts de prose, ou qui tomberaient par hasard sur la phénoménale Marche dans le tunnel de ce bon vieil Henri Michaux, prodigieuse évocation de la guerre à drapeaux.

    Or, comme La Fontaine a repris les thèmes de l’antique Ésope, Pierre Mari a revivifié les récits des terrifiantes journées de février 1916 au seul moyen d’une écriture proprement inouïe, au sens de jamais entendue, au fil d’un découpage cinématographique convoquant nos cinq sens (le cinéma peinerait à rendre l’odeur mêlée d’acide et de charogne qui va empester les bois du nord de Verdun) et passant sans cesse du détail zoomé à la vue d’ensemble.

    Les grands jours est un poème romanesque épique qui a la précision verbale d’un rapport militaire, autour de quatre personnages infiniment attachants. Le plus tendrement présent est un garçon de vingt ans «vierge de tout» au prénom de Victor et auquel, durant une grande maladie de ses jeunes années, son papa, libraire parisien, fit la lecture des romans très populaires d’un certain Capitaine Danrit, comme il le raconte, en rougissant un peu comme une fillette (c’est comme ça que ses camarades l’ont surnommé sans méchanceté ) au colonel Driant nommé chef des deux bataillons défendant le bois des Caures et ... auteur des romans en question.

    Superbe personnage que ce colonel Driant, qui tombera au deuxième jour comme le rapportent les deux autres protagonistes dans leurs carnets respectifs: le lieutenant Simon et le formidable Marc Stéphane engagé volontaire à 46 ans et lui aussi écrivain dont les écrits ont impressionné le fulminant Léon Bloy et qui donne au roman de Pierre Mari sa verve gouailleuse de « grand père » anarchisant.

    La guerre des artistes aura-t-elle lieu demain ?

    Une scène merveilleuse marque la première partie du roman, quand le colonel Driant, désireux de préparer un beau cimetière à ses hommes, y fait ériger une immense croix de bois de chêne au pied de laquelle il aimerait que se dressât une effigie douce de la Patrie, à laquelle un brave Corio dont on a repéré les talents de sculpteur va travailler avec une jeune fille de la région prénommée Alice.

    Survient alors une discussion entre le colonel Driant et le sculpteur, qui donne ceci: «Vous savez, mon colonel, je pense souvent à ma situation. J’essaye de la projeter en grand. On m’a retiré des tranchées, on me fait faire un travail d’art. Imaginez un peu: jour après jour, on découvre un talent dans chaque homme du front. Ce n’est pas une idée en l’air, je vous assure. Vous avez vu ce que certains sont capables de fabriquer avec les fusées d’obus qu’ils ramassent ? Ils travaillent l’aluminium comme des dieux. Ils en font des bagues – j’ai même vu des broches, des bracelets, un bijoutier les achèterait. Alors, supposons. Chaque fois qu’on tombe sur un talent, on l’enlève des lignes, on lui donne de quoi s’exercer. Au bout d’un moment il n’y a presque plus de soldats – il n’y a plus que des artistes, installés dans les villages de cantonnement. Chacun glorifie la patrie à sa façon. Les gens du coin sont réquisitionnés eux aussi, comme Alice. Et de leur côté, les Boches font pareil. Dans les deux camps, on s’escrime à grands coups de beaux-arts. Une surenchère de Muses comme on n’a jamaisvu. Il sort à foison des peintures, des sculptures, des poèmes, des pièces de théâtre » …

    En lisant Les grands jours, je me suis rappelé ce passage très émouvant de la Recherche du temps perdu où le Narrateur précise que les seules personnes du roman citées par leur vrai nom sont les Larivière, symbolisant les Français par excellence, loyaux et droits.

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    Et le nom de Proust m’a fait enjamber d’autres frontières pour me rappeler les conférences du peintre Joseph Czapski à ses camarades polonais détenus au camp soviétique de Griazowietz, au début de la Deuxième guerre mondiale, qui entretenaient leur moral avec tout un programme de causeries (sur l’histoire, la science, l’alpinisme, la nature, la musique, selon les compétences de chacun) pour ne pas déchoir.

    Proust contre la déchéance est d’ailleurs le titre des conférences de Joseph Czapski, sauvées des ruines et de l’oubli alors que le peintre, documentant l’archipel du goulag pour la première fois dans son récit de Terre inhumaine, allait jouer un rôle de premier plan dans l’identification des responsables de la mort de quelque 24.000 Polonais sacrifiés sur ordre de Staline...

    Les Noëls de l’humaine fraternité

    Une autre scène inoubliable du roman de Pierre Mari, au deuxième jour du monstrueux «marmitage» d’artillerie subi par les chasseurs du colonel Driant, est marquée par la reddition en douceur, suggérée à ses hommes encerclés par le sage caporal Stéphane – alors que Robin, le jeune lieutenant inexpérimenté, allait jeter ceux-là au massacre assuré – qui conseille ainsi : «Ce qu’il faut faire, mon lieutenant ? Se montrer courtois s’ils le sont. Sinon, mourir aussi proprement que possible ».

    Et de fait, l’officier allemand qui s’adresse aux soldats piégés dans leur abri se montre courtois au possible, leur suggérant de se «déséquiper» et se réjouissant pour eux que la guerre soit finie. Ensuite, Pierre Mari constate avec les yeux de Marc Stéphane sur les Allemands déferlant sur Verdun: «Tous ces hommes sont solides, juvéniles et poupins, beaucoup d’entre eux portent de fines lunettes branchées d’or : ils ressemblent à des savants de bibliothèque mâtinés d’athlètes». Et tous, jeunes Français et Allemands, s’imaginent que demain la paix sera acquise…

    L’increvable bonté humaine

    Un jour qu’ayant lu Terre inhumaine, autre traversée des cercles infernaux de la guerre et de l’univers concentrationnaire, je m’étonnais, auprès de l’octogénaire Joseph Czapski, qu’il fût resté si vif et curieux, joyeux et poreux, celui-ci me dit comme ça qu’il avait été bien plus malheureux, à vingt ans où l’on vit ses premiers chagrins d’amour, que dans les camps et la tourmente.

    Or cela me rappelle, à la veille de Noël, les notes du vieil Ikonnikov, dans Vie et destin de Vassili Grossman, qui fait l’inventaire des gestes de la «petit bonté» individuelle, à ne pas confondre avec les grandes déclarations humanitaires qui n’engagent à rien, et c’est dans cet état d’esprit qu’à l’instant je pense à ce qu’a vu le caporal Stéphane sortant de son trou à rats, avant qu’on apprenne que des 800 hommes de son bataillon il ne restait qu’une trentaine de survivants : « Qui n’a pas vu ça n’a rien vu ».

    Et nous verrons le lieutenant Simon sauter de trou en trou jusqu’à l’improbable salut. Et le jeune Victor, qui aura lu en 1929 Ma dernière relève au bois des Caures de Marc Stéphane, se tirera d’affaire lui aussi, en tout cas en apparence, sans rien perdre de son air d’enfant, ni rien oublier de ce qu’il a vu à la vie à la mort…

    Or Victor Lerigueur revit par la grâce du livre de Pierre Mari, comme les martyrs de Katyn, dont certains entendirent parler des histoires de comtesses et de pédérastes d’un certain Marcel Proust, continuent de hanter notre mémoire à la veille de ce Noël 2018 - et là nous allons boire ensemble un bon vin chaud avant que le terrible père Noël ne nous tanne avec sa hotte pleine de livres…

    Pierre Mari. Les grands jours. Fayard, 2014.

    Joseph Czapski. Terre inhumaine. L’Âge d’Homme, 1991. Proust contre la déchéance. Noir sur Blanc, 2012.

     
  • Dans la peau d'Amiel

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    Opuscule à la fois pénétrant de psychologie surfine et d’une ironie tordante, sur fond de documentation sûre, Les derniers jours d’Henri-Frédéric Amiel est un portrait fidèle jusque dans ses inventions, et un autoportrait de l’auteur en artiste du mentir vrai.

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    Ce fut un adorable drôle de type qu’Henri-Frédéric Amiel (1821-1861), auquel on laisse le privilège de se trouver également exécrable en se flagellant tous les soirs au moment de rédiger son «cher journal», mais pas que. 

    C’était une espèce de vieil orphelin demeuré quand il passa de survie en trépas un matin de mai 1861 après avoir toussé beaucoup, mais pas autant que sa mère, tuberculeuse pour de bon, qui l’abandonna avec ses deux sœurs alors qu’il avait à peine passé l’âge de raison, le père se jetant au Rhône trois ans plus tard pour laisser le petit trio à la charge d’un oncle barbant. L’image d’un type assommant, passant son temps à se scruter le nombril et à s’en épancher, une vie durant, sur les cahiers de son Journal intime, colle au basque du vieux jeune homme à longue barbe, avec son diplôme au mur de champion toutes catégories d’indécision morose, et il y a en effet de ça chez Amiel, mais pas que.

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    Je le sais d’expérience, pour avoir passé pas mal de temps à dactylographier, avec trois calques violets, des centaines de pages du fameux journal en voie d’édition complète. J’avais vingt ans et des poussières, cela se passait dans une mansarde parisienne où il faisait une chaleur de four, je gagnais cinq francs par page copiée dont chacune me demandait au moins une heure de travail, mais quel boulot passionnant que de se couler dans cette prose certes répétitive mais souvent ponctuée de développements inouïs, d’évocations de la nature aussi belles que chez un Rousseau, de portraits parfois vitriolés de ses soeurs-chaperons ou des bonnets de nuits de son entourage genevois, quels morceau de critique littéraire et quels aperçus pénétrants de la littérature et des philosophies de l’époque, quels récits d’immenses promenades, ponctuées de baignades, conduisant ce présumé casanier autour du Salève ou sur les hauts de Montreux, par Chernex où il rêvait de se faire enterrer, jusque sous nos fenêtres actuelles du vallon de Villard…

    Bref, j’ai fait une première cure d’amiélisme intense dans une mansarde des Batignolles, en vue de l’édition complète du Journal intime en douze volumes, aux éditions L’Âge d’Homme, je me suis imprégné de cette écriture d’une sensibilité proustienne océanique, mais sans le fabuleux théâtre vivant du «petit Marcel», j’ai maudit son côté flanelle et cafard, mais ses pires travers se mêlaient si indissolublement à ses qualités et ses charmes que je ne l’ai jamais rejeté, y suis revenu maintes fois sans m’en droguer jamais, ai beaucoup appris sur l’animal humain en le lisant, et c’est donc en pays de connaissance, et avec reconnaissance, que je me suis plongé dans le roman de Roland Jaccard…

    Un monument sauvé du feu

    Faut-il croire Amiel quand, au bord de la tombe et soupirant à la vue des cahiers représentants quelque 16457 pages de son Journal intime, dont il lui semble qu’il lui ricane au nez, se dit que le mieux serait de les détruire, mais, n’en ayant pas la force (!) s’en remet à son ami Edmond Schérer qu’il taxerait de «trahison» s’il s’avisait de ne pas les brûler voire, horreur, de les publier?

    Ce qui est sûr, c’est que ledit Edmond Schérer n’a pas obéi à son ami plus que Max Brod ne s’est résolu à brûler les écrits de Kafka, publiant deux volumes d’extrait du Journal intime un an après la mort du diariste, à partir desquels le plus extraordinaire monument du genre allait susciter autant d’engouement – dont celui de Léon Tolstoï – que de dénigrement, notamment en France.

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    À cet égard, il vaut la peine de citer le chapitre des Réflexions sur la littérature d’Albert Thibaudet consacré aux Journaux intimes, où il rappelle à quel point la critique parisienne du début du vingtième siècle est restée rétive voire hostile au pauvre Amiel, traité d’«emboché» pour ses accointances avec la culture allemande, et ensuite de «sous-homme» par un Paul Souday (qui fut aussi éclairé à la lecture de Proust… ) quand des extraits du journal divulguant la vie amoureuse d’Amiel, et plus précisément l’épisode connu sous le nom de Philine, furent publiés.

    Or, cette détestation que Thibaudet rattache à la forme française de puritanisme que représente le jansénisme, et tenant pour rien la littérature de l’aveu personnel non «sublimée» par le roman, a été relayée autant par le journalisme littéraire que par l’université française, comme on le voit aujourd’hui encore dans la réception du Journal intime, jusque sous la plume d'un Angelo Rinaldi .

    L’accusation de nombrilisme, porté contre tout ce qui concerne l’observation de soi-même relevant ou non de l’introspection, relance cette prévention d’une certaine France guindée et coincée. Le même reproche a été fait à Montaigne, et pour Amiel c’est l’opprobre méprisant sans en avoir, généralement, lu une ligne. Mais que cela cache-t-il? Quelle peur de se rencontrer? Quel préjugé? Comme si chacun de nous n’était pas le nombril d’un monde? Comme si le roman était par définition plus ouvert au monde que les écrits intimes ou épistolaires?

    Je reste, pour ma part, convaincu qu’un personnage de roman assure plus de liberté et plus d’universalité à l’écrivain que son journal intime ou sa correspondance, mais ce n’est pas une règle et les jugements en la matière ne sont souvent que des idées préconçues.

    Autant dire que Roland Jaccard, pratiquant lui-même le genre depuis sa prime jeunesse, (et bien armé pour apprécier l’immense apport d’Amiel à la psychologie littéraire et à la psychanalyse), a fait œuvre unique en matière de défense et d’illustration du présumé parangon d’impuissance, grand «malade de la volonté», d’abord en chroniqueur, puis en éditeur, et maintenant en romancier subtilement ironique.

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    Perspective cavalière et plus-que-présent

    Roland Jaccard ne «romance» pas la vie d’Amiel: il endosse sa peau à l’article de la mort et la retourne comme un gant, si l’on peut dire, en lui empruntant ses maux et ses mots. L’exercice paraît tout simple, servi par l’expression limpide du romancier, mais il a surtout le mérite d’éclairer la complexité du personnage au fil du temps, sans tenir compte d’une chronologie conventionnelle. Le «film» du roman se débobine alors comme une suite de séquences très agencées, qui traite le passé comme une relance vive.

    Le bilan établi au début du roman (donc tout à la fin de la vie d’Amiel) est désolant, mais bientôt l’on constatera que l’ombre finale n’est que la somme des désillusions de cet ancien élève (à Berlin) d’un certain Schopenhauer, qui l’aura marqué autant qu’en aura été influencé un certain Roland Jaccard.

    Si le Journal intime vous est familier, comme c’est mon cas, peut-être trouverez-vous que l’auteur des Derniers jours d’Henri-Frédéric Amiel «jaccardise» un peu trop son sujet, en insistant sur la conscience malheureuse et la récurrente tentation suicidaire de celui qui a vu son père, sa jeune cousine Cécile et un ami étudiant «payer d’exemple», mais les faits sont là. Et les maux et les mots lestent le roman de gravité sans jamais exclure le décalage de l’ironie liée aux contradictions du personnage et aux tensions antinomique de sa «nature», ainsi faite qu’«elle s’ingénie à faire le désert autour d’elle et ne peut souffrir le désert», fuit ce qui l’attire, repousse ce qu’elle appelle, outrage ce qu’elle aime».

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    La passion de l'échec amoureux...

    Plus encore, l’Amiel de Roland Jaccard est ici perçu comme un artiste de l’échec amoureux, tantôt en égotiste au cœur sec et tantôt en idéaliste craignant l’enlisement conjugal, dont la première «bonne fortune» qu’il connaît, au tournant de la quarantaine, est ici restituée dans un raccourci saisissant et bonnement comique.

    Quand la douce Marie le «drague» pour ainsi dire, au moyen d’une première lettre doucement enflammée, lui avouant que ses conférences au cercle littéraire de Lausanne l’ont convaincue que leurs grandes âmes étaient faites pour convoler, et après qu’ils se sont retrouvés au Lausanne-Palace (Jaccard a l’air de connaître les lieux comme sa poche…) où ils passent une soirée de réciproque éblouissement finissant, au domicile de la jeune veuve, par l’étreinte «biblique» dont il confiera le lendemain à son journal que c’est «peu de chose», Amiel apparaît, dans le roman de Roland Jaccard, comme une synthèse vivante et vibrante de l’impossibilité de vivre une passion et moins encore une relation amoureuse dans le temps. Tétanisé devant le «triangle sacré» de la dame, il garde assez de bon sens pour se dire que cette jeune femme est sa dernière chance, mais il se rappelle bientôt qu’elle est fille de charcutier et, après avoir établi un tableau des avantages et inconvénients du célibat et du mariage, il se trouve des raisons de la repousser comme il l’a fait des «candidates» précédentes, etc.

    Pour plus de détails, la lectrice et le lecteur pourront se référer aux extraits du Journal intime d’Amiel relatifs à la liaison de celui-ci avec Marie Favre, dite Philine. Mais la «réalité» du journal n’est pas à opposer à la «fiction» du roman de Roland Jaccard. La loi de l’ironie, chère à celui-ci, à l’imitation d’Amiel, consisterait plutôt à n’accorder aucun crédit à une version plutôt qu’à l’autre, ou de les estimer aussi recevables l’une que l’autre, etc.

    Roland Jaccard. Les derniers jours d'Henri-Frédéric Amiel. Serge Safran éditeur, 137p.  Paris, 2018.

  • Dans le bleu du temps

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    Volutes partent en fumées
    dans l’air allégé du matin;
    le bleu reprend la main
    à l’insu de nos destinées.
     
     
    Sur le lac là-bas un bateau,
    d’un trait tout épuré,
    marque le vide des propos
    des fumeurs accoudés.
     
     
    De quel port sont-ils donc partis,
    ces beaux messieurs tranquilles,
    parlant dans le vague roulis
    de leurs affaires en ville ?
     
     
    Et vers quels ailleurs s’en vont-ils,
    en quel port incertain
    se dissiperont-ils enfin
    au su de quel destin ?

  • Défoncé

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    … Moi tu vois, Giacomo Girolamo, je ne suis qu’un vieux canapé malmené par tes mille et une nuits à me ramener tes femmes de chambre et tes comtesses pour les honorer à l’italienne au dam de mes lames, et c’est vrai que je pourrais t’en vouloir de m’avoir tant secoué les ressorts et frotté le velours, et pourtant ta vieille peau me manque, surtout les soirées où tu me lisais tes Mémoires dans ta chemise de nuit genre Casanova de Fellini…
    Image : Philip Seelen

  • Dans la maison des morts

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    (Imre Kertesz)

    L’écrivain juif hongrois Imre Kertesz, Prix Nobel de littérature 2002, note ceci dans le journal qu’il a tenu entre 1951 et 1995 : « La mythologie moderne commence par une constatation éminemment négative: Dieu a créé le monde, l’homme a créé Auschwitz ».
    En 1995, en visite à Jérusalem, près du mur des Lamentations, Kertesz éprouve soudain «le sentiment d’une grande fracture» et il ajoute: « Le souvenir presque palpable, vivant, d’une tragédie mythique – depuis longtemps galvaudée dans d’autres régions du monde – emplit l’air doré. Avec la mort du Christ, une terrible fracture est apparue dans l’édifice éthique qu’est – si l’on peut dire – le pilier de l’histoire spirituelle de l’homme. Qu’est cette fracture ? Les pères ont condamné l’enfant à mort. Cela, personne ne s’en est jamais remis. »

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    Imre Kertesz ne s’est jamais remis, non plus, d’avoir vu son enfance crucifiée entre Auschwitz et Buchenwald. «Je sais que la souffrance de mon savoir ne me quittera jamais », écrit-il en constatant aujourd’hui que «l’Afrique entière est un Auschwitz» avant de nous interpeller: « Avez-vous remarqué que dans ce siècle tout est devenu plus vrai plus véritablement soi-même ? Le soldat est devenu un tueur professionnel ; la politique, du banditisme ; le capital, une usine à détruire les hommes équipée de fours crématoires ; la loi, la règle d’un jeu de dupes ; l’antisémi- tisme, Auschwitz ; le sentiment national, le génocide. Notre époque est celle de la vérité, c’est indubitable. Et bien que par habitude on continue à mentir, tout le monde y voit clair ; si l’on s’écrie : Amour, alors tous savent que l’heure du crime a sonné, et si c’est : loi, c’est celle du vol, du pillage. »

    Se fondant sur la négativité absolue et le caractère «impensable» de l’extermination nazie, le philosophe allemand Theodor Adorno affirmait qu’«écrire un poème après Auschwitz est barbare » et même que « toute culture consécutive à Auschwitz, y compris sa critique urgente, est un tas d’ordures ». En même temps, cependant, Adorno reconnaissait qu’il était essentiel de « penser et agir en sorte qu’Auschwitz ne se répète pas ».

    Or ce n’est pas le silence, fût-il le signe du plus haut respect, mais la parole de l’enfant crucifié, dans le bouleversant Être sans destin d’Imre Kertesz, qui nous transmet cette souffrance d’un savoir, et le savoir de l’origine de cette souffrance qui continue tous les jours de crucifier les « enfants » de la planète.

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    «Les situations modernes riment toujours un peu avec Auschwitz», écrit encore Imre Kertesz, « Auschwitz ressort toujours un peu des situa- tions modernes ».
    Et nous nous rappelons alors que c’est le Gouvernement hongrois légitime qui a livré l’enfant aux nazis, avant que son livre ne soit, une première fois, refusé par les fonctionnaires socialistes. Nous nous rappelons que c’est dans les camps soviétiques, ainsi que le raconte Vassili Grossman dans Vie et destin, que le sinistre Eichmann puisa d’utiles enseignements à son entreprise d’extermination. Nous nous rappelons que la technique d’Auschwitz fut appliquée, à l’état encore artisanal, à l’extermination des Arméniens par les Turcs et à celle de leur propre peuple par Staline et Pol Pot.

    À la question de savoir ce qui distingue le fascisme du communisme, Kertesz répond que « le communisme est une utopie, le fascisme une pra- tique – le parti et le pouvoir sont ce qui les réunit et font du communisme une pratique fasciste ». Or, au-delà de cette distinction « historique », la « pratique » continue de s’appliquer aujourd’hui sous nos yeux de multiples façons.

    « L’esprit du temps, c’est la fin du monde », écrit encore Kertesz, et voici le dernier enfant crucifié : le clone créé de main d’homme. Comme on le multipliera, on l’exterminera sans états d’âme. Pourtant l’espoir luit dans la conscience désespérée: «Être marqué est ma maladie, affirme enfin Imre Kertesz, mais c’est aussi l’aiguillon de ma vitalité. »

    Que ressentait Imre Kertesz, ce matin-là, quand il est entré dans la Salle du Belvédère bondée, au dix-huitième étage de la Tour des Lois dominant un Paris baigné de grisaille et d’aigre crachin ? Qu’a-t-il pensé à la vue des rangées de bouteilles de Veuve-Clicquot (sponsor) qui flam- boyaient à l’entrée ? Cette vision lui a-t-il rappelé le « bonheur sans fard » des poux qui dévoraient ses plaies à Buchenwald, ou bien a-t-il revu soudain son visage de déporté de quinze ans, sur lequel il remarqua « les plis et rides caractéristiques des hommes que l’abus du luxe et des plaisirs a fait vieillir avant l’âge » ?

    Ensuite, qu’a-t-il bien pu se dire en découvrant tous ce monde, Hongrois de Paris ou gens des médias venus rien que pour lui en ce haut- lieu de la nouvelle Bibliothèque nationale de France ? S’ennuyait-il déjà ou se sentait-il bien ? A-t-il été blessé d’apprendre qu’un tract d’inspi- ration révisionniste avait circulé dans la salle avant son arrivée, ou cela lui semblait-il aussi « naturel » que de recevoir des coups de son tortion- naire attitré, il y a de ça presque soixante ans, autant dire tout à l’heure ? Et lorsqu’un « effet de Larsen » fit hurler l’un des micros installés pour lui et ses vaillants éditeurs, n’a-t-il pas sursauté intérieurement en se rappelant certaine épouvantable voisine du dessus, du genre « cyclope féminin se nourrissant de bruits », à Budapest, quand il essayait d’écrire un nouveau livre dans son logis d’obscur plumitif, à l’époque du « socialisme goulasch » ?

    Je me posais ces questions en voyant s’avancer, à pas lents, cet homme qui se dit lui-même un Jedermann, donc un Monsieur Tout-le-monde, le visage rayonnant de la même espèce d’irradiante détresse dont la cendreuse aura baigne tous ses livres, et l’air un peu de se demander ce qu’il faisait là comme il se l’est demandé, un certain jour au beau lever de soleil rougeoyant, quand il s’est retrouvé, après un voyage ennuyeux et assoiffant, en un lieu appelé Auschwitz-Birkenau, au milieu de bâtiments et d’« espèces d’usines » dont les cheminées bavaient une fumée à l’odeur « douceâtre » et « en quelque sorte gluante » ?

    Ces rapprochements étaient évidemment incongrus, et pourtant ils me venaient « naturellement » à l’esprit, comme dictés par l’esprit même de Kertesz, qui fait communiquer à tout moment, dans ses livres, tous les temps et toutes les situations. Toute « professionnelle » ou « mondaine » qu’elle fût, cette conférence de presse signifiait beaucoup plus, pour les vrais lecteurs de Kertesz réunis, qu’un must médiatique (ce que confirmait joyeusement l’absence totale des «stars» du monde littéraire parisien), comme solidarisés par un sentiment commun.

    Simplement, les lecteurs marqués par Imre Kertesz, comme celui- ci a été marqué par un destin non désiré, se réjouissaient d’être là sans penser du tout que l’écrivain en dirait plus que dans ses livres. Mais quelle pure ferveur dans cette présence commune ! Comme le jeune Imre s’exta- siait sur la beauté des gens qu’il croisait dans les ruines de Budapest, à son retour de Buchenwald, il nous semblait ce matin-là que la vie valait la peine d’être vécue ; et nous revint la remarque incroyable du jeune prota- goniste d’Etre sans destin, quand, à moitié mort, après qu’un infirmier lui a arraché son lambeau de couverture parce qu’il l’estime « fini », le voici qui entend « la voix d’une espèce de désir sourd, qui s’était faufilée en moi comme honteuse d’être si insensées, et pourtant de plus en plus obstinée : je voudrais vivre encore un peu dans ce beau camp de concentration ».

    Or la Salle du Belvédère n’était pas mal non plus, ce matin-là, avec ces gens qu’on sentait (sauf le révisionniste, invisible dans son coin) pleins de reconnaissance pour le « héros du jour » ; et Martina Wachendorff, qui a dirigé l’édition française de Kertesz, lançait maintenant la discussion, amorcée par un chaleureux éloge de François Fejtö, figure majeure de l’émigration magyare qui remercia l’écrivain d’avoir «si merveilleuse- ment » revivifié leur langue commune.
    Un Prix Nobel de littérature, on s’en doute, est censé se prononcer sur tout.

    En l’occurrence, cependant, les questions générales ont été épargnées à Kertesz, sauf sur l’avenir européen de la Hongrie. «Pour ma part, je m’estime déjà dans l’Europe, a-t-il déclaré en souriant. Quant à la Hongrie, elle a encore du chemin à faire en ce qui concerne l’intégration de sa propre histoire, depuis le traumatisme de 1919 ».

    Comme c’est désormais la coutume, confort intellectuel oblige, le nobélisé a été prié d’expliquer en outre pourquoi il n’avait pas refusé, lui qui est « un résistant », cette consécration ?
    À quoi l’écrivain a répondu que le Nobel était une «merveilleuse récompense», même si elle ne changeait rien pour lui d’un point de vue existentiel. « J’ai eu la chance de travailler dans l’ombre pendant des années », a-t-il ajouté. « Ainsi ai-je échappé aux tribulations d’un Pasternak ou d’un Brodski. »

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    Imre Kertesz a dû s’expliquer cent fois, déjà, sur les raisons qui l’ont poussé à écrire un roman plutôt qu’un témoignage autobiographique. Mais une fois de plus, il a déclaré que le roman était à ses yeux « plus objectif» et qu’il lui permettait d’aller «sous la peau du lecteur», en quelque sorte. « J’ai été chargé d’un fardeau », a-t-il précisé, « que je dois transmettre au lecteur ».
    Une fois de plus, il s’est expliqué sur la saisissante « naïveté » du prota- goniste de son chef-d’œuvre, Être sans destin, qui aboutit soudain à quelle effrayante mue physique et à quel mûrissement intérieur, pour agir sur le lecteur d’une manière si profonde.

    Enfin, comme je l’interrogeai, personnellement, sur ce qu’on pourrait dire, selon l’expression de Léon Chestov, les «révélations de la mort», dans sa vie et son œuvre, Imre Kertesz m’a répondu que la perception de la mort, des autres d’abord, puis de la sienne propre, l’avait bel et bien transformé à Buchenwald. « C’est cette expérience, d’une certaine manière, qui m’a libéré »...

    Jean-Louis Kuffer. Les Jardins suspendus. Editions Pierre-Guillaume de Roux, 414p. Paris, 2018.

     

     
     
  • Mon petit musée de poche

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    De la copie pour mieux voir la peinture…

    Il existe, dans les soubassements du Rijksmuseum d’Amsterdam, une grande salle réservée aux pique-niques conviviaux des visiteurs du musée, au fond de laquelle se trouve une grande paroi entièrement couverte de centaines de cartes postales représentant divers chefs-d’œuvre visible en ce haut-lieu, de Vermeer à Delacroix ou de Rembrandt à Van Gogh, - toutes réalisées par des enfants ou des adolescents par manière d’exercice.

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    Je ne me suis pas renseigné sur les détails de l’opération à large échelle qui a abouti à cette sélection de copies de jeunes visiteurs, mais il y avait des années déjà que cette démarche consistant à «lire» des œuvres d’art en les copiant m’avait paru aussi intéressante, pour celui qui s’y exerce, que le fait d’apprendre de la poésie par cœur, à cela près que la copie implique une part d’interprétation plus active que dans la seule mémorisation.

    De l’aquarelle considérée comme un geste critique…

    1723473598.JPGL'idée m'était ainsi venue un matin de l’année 2010, face au brouillard et à la mauvaiseté du monde (les dernières infos) de me constituer un petit musée de poche en recopiant des tableaux aimés que j'aurais aimé emporter avec moi partout où j’irais.

    J'ai commencé avec La route à midi de Thierry Vernet, évocation provençale de je ne sais où, dont je ne possède à vrai dire qu’une reproduction, mais fidèle.

    Pourtant une copie personnelle m’importe aussi, même de qualité inférieure, puisque c’est mon propre regard que j’ajoute à celui du peintre, à tel moment et en tel lieu. C’est un peu comme un commentaire de l’œuvre, dans la foulée, une note à la volée - et je me suis rappelé alors quatre autres copies commises, à la gouache, une d’après Rouault et trois d’après Czapski.

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    Pour en revenir à La route à midi de Thierry Vernet, il va sans dire que l'original était bien plus beau, mais que l'intention y était de ma part... Ensuite ça serait plus coton de copier du Rembrandt ou du Vermeer à l'aquarelle presto…
    Sur quoi les années ont passé.

    Quand l’exercice devient quotidien

    Assez récemment cependant, et plus précisément le 1er août 2018, amorçant le énième de mes carnets sur un specimen de la marque Paper Blanks, je me suis astreint, cette fois à la gouache, plus propice que l’aquarelle au traitement de multiples couches, à l’établissement suivi d’une sorte de petit musée de poche portatif aboutissant, le 14 novembre, à un ensemble de 70 copies où se retrouvent plusieurs toiles de Joseph Czapski et d’Emil Nolde ou Peter Doig, entre tant d’autres peintres (Rouault, Soutine, Vallotton, Munch, De Staël, Utrillo, Derain, Corot, etc.) touchant à mes yeux à l’essence de l'art selon mon goût.

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    48360876_10218353030163969_7304348870538952704_n.jpgDepuis le 15 novembre dernier, invité à participer à l’élaboration du catalogue d’une exposition rétrospective de Joseph Czapski, je me suis concentré sur des copies quotidiennes de ce seul artiste, en marge desquelles je note tout ce que, précisément, je découvre en les «lisant» , les «interprétant» et les reproduisant à la gouache avec mes faibles moyens.

    Mais quel exercice vivifiant, comme d’écrire des poèmes après en avoir mémorisé des centaines... Quel bonheur partagé en amont, avec tant d’yeux fertiles, et peut-être en aval si tant est que ce que je vois regarde aussi les autres…

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  • L'ogre et le papillon

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    À voir absolument à Berne : la belle, partielle mais passionnante exposition marquant les retrouvailles posthumes de deux immenses artistes du XXe siècle, amis en dépit de conceptions esthétiques et de positions politiques divergentes: Nolde le "cousin des profondeurs" et Paul Klee...

    Chronique de JLK 

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    Emil Hansen, alias Nolde depuis 1902, passait le cap de la soixantaine lorsque, à l’occasion d’une exposition itinérante marquant cet anniversaire, Paul Klee s’exprima en ces termes dans le recueil d’hommages publiés en plaquette. «Nolde est bien plus que seulement lié au sol, il est aussi un démon de ces régions. Même si l’on réside soi-même ailleurs, on perçoit en permanence la présence de ce parent choisi, ce cousin des profondeurs».

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    Et pour mieux défendre son ami contre tous ceux qui, à l’époque, décriaient plus ou moins les peintres restés attachés à la figuration – c’était l’époque où un critique parisien en vue opposait le «tricycle désuet de M. Bonnard» aux bolides «modernistes» d’un Picasso ou d’un Léger… -, Paul Klee marquait, en dépit de son accointance personnelle avec l’abstraction, la différence de celui qui sait reconnaître l’authentique génie en dépit des classements d’époque: «Les abstraits, éloignés de la terre ou la fuyant, oublient parfois que Nolde existe. Il n’en va pas ainsi pour moi, même lors des vols qui me portent très loin et d’où je veille à revenir pour rejoindre la terre et m’y reposer dans la pesanteur retrouvée. »

    Or, en août 1940, deux mois après la mort de Klee à Locarno, Nolde reprenait, dans ses Notes en marge, la métaphore «volante» dans son hommage posthume : « Paul Klee est mort (…) Un papillon volant parmi les étoiles, spirituel, inventif, ornemental, décoratif. Comme homme et comme ami, il était bon et fidèle à ses nombreux amis. Quand à l’apogée de l’abstrait, ses camarades critiquaient mon art en se moquant, lui prenait ma défense – à moi qui n’était pas présent. Et pourtant son être, dans son tréfonds, est demeuré pour moi une énigme, je n’ai jamais eu l’occasion d’un échange humain et amical avec lui »…
    On ne saurait trouver, mieux que dans ces mots à la fois reconnaissants et révélateurs par la distance qu’ils affirment en dépit des convenances amicales, le reflet de l’énigme incarnée par Nolde lui-même, à laquelle nous confronte une fois de plus son œuvre exposée – même si de vastes pans de celle-ci sont absents dans la grande salle du Centre Paul Klee.

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    Faut-il vraiment croire Emil Nolde quand il affirme qu’il n’a «jamais eu l’occasion d’un échange humain et amical avec lui» ? Sûrement pas au pied de la lettre en ce qui concerne l’ «échange humain et amical», que contredisent autant de faits vécus que de lettres échangées. En revanche on conçoit parfaitement que le «cousin des profondeurs» - tellement plus énigmatique lui-même que son pair «aérien» et lumineux qui fait chanter les lignes, alors que lui, l’instinctif déclaré, brasse les couleurs à pleines paluches -, reste baba devant le vol du papillon !

    Quête des sources et autres échappées

    Ce qui frappe illico, dès qu’on amorce le parcours des treize sections de la grande salle lumineuse consacrée à Nolde au rez-de-chaussée du Centre Paul Klee, c’est l’impression curieuse, toute superficielle au premier regard balayant, de débarquer dans l’expo d’un jeune artiste d’aujourd’hui sacrifiant à la mode du «primitivisme». Ah mais j’ai vu ça cent fois ces dernières années, vous direz vous peut-être en vous rappelant vos visites dans les galeries branchées de Vienne ou de Manchester, de Cracovie il y a deux ans ou l’an dernier à l’expo des travaux d’école des Beaux-arts de San Diego: tout ça c’est papou et compagnie, resucée d’arts premiers et autres parodies d’art brut !

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    Or c’est évidemment voir les choses à l’envers et par le tout petit bout de la lorgnette contemporaine, vu que ce qu’on découvre là, une fois qu’on ouvre vraiment les yeux sur kes œuvres, nous fait rebrousser chemin d’au moins un siècle, quand les artistes européens contemporains de Gauguin ou de Picasso découvraient les expressions dites primitives, alors même qu’Emil Nolde et sa femme Ada participaient, des mois durant (d’octobre 1913 à mai 1914) à une expédition « médicale et démographique» dont le peintre allait ramener un matériau émotionnel, pictural et anthropologique dont on voit de multiples reflets au Centre Paul Klee. C’est d’ailleurs dès 1911, à Berlin, que le peintre germano-danois s’est intéressé à l’ethnographie, travaillant à un livre sur l’expression artistique des peuples primitifs.

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    Par ailleurs, et l’exposition bernoise le montre dans la foulée, l’intérêt du «cousin des profondeurs» de Paul Klee pour l’homme primitif recoupe le fonds de contes et légendes nordico-germaniques qui l’ont marqué dès l’enfance, et son psychisme sauvage, ses tribulations d’artiste souvent rejeté (et même interdit de pratique par les nazis), ses hantises de visionnaire expressionniste descendant de Goya et de Böcklin, proche aussi de son contemporain flamand de James Ensor, entre autres, constituent le magma volcanique, parfois effrayant et parfois éclatant en polychromies joyeuses, d’une peinture dont la couleur est le principal « argument »…

    Artiste génial et paysan roué, Nolde n’est pas à prendre au mot…

    Les uns ont condamné Emil Nolde pour ses accointances avec le bolchévisme, les autres pour une affiliation tardive au national-socialisme. Les uns sont entrés dans son jeu pour le dire paumé en affaires et naïf en politique. Paul Klee a senti plus vite que lui la vilaine odeur du nazisme. Lui-même, sur sa dune danoise, n’a pas adhéré au parti nazi local, mais il eut bel et bien la candeur de croire qu’il pourrait avoir son mot à dire dans les affaires culturelles du Reich. Goebbels avait apprécié ses œuvres : bon signe. Mais ensuite Hitler, aux goûts esthétiques d’un kitsch achevé avait froncé le sourcil et déclaré : décadent le Nolde, dégénéré, foutez moi ça à la poubelle ! Et de fait, des années durant, Nolde fut officiellement interdit de pinceaux et brosses. Mais le malin se mit alors à peindre des «images non peintes», et cela donne la superbe collection d’aquarelles que nous découvrons sous l’aile du papillon Klee, où le fantastique et la poésie, l’inquiétant et le radieux, la vacherie et la drôlerie de notre drôle de vie n’en finissent pas d’irradier.

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    L’Artiste, à jamais, reste inclassable…

    Il y a une dizaine d’années de ça, une toile de Nolde fut vendue plus de 2 millions d’euros. Celui qui aime la peinture s’en contrefout, comme d’apprendre qu’une autre toile de Ferdinand Hodel fut vendue il y a quelques années à New York (Amercica First) 12 millions de dollars. Là n’est pas l’important, et Nolde le sentait viscéralement, fils de paysans modestes du Schleswig qui jugea sûrement durement le traité de Versailles, bien plus cultivé qu’il ne l’a dit lui-même (il avait lu Nietzsche et ses vues sur le surhomme laissent songeur) et qui avait appris à Berlin quelle sale loi règne dans les allées de la Réussite, puis se retirant dans ses jardins, foutez-moi la paix !

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    Emil Nolde se méfiait des musées, qu’il pensait surtout faits pour la réussite sociale des historiens de l’art et des commissaires commis à l’office. Cependant il faut avoir en mains le majestueux catalogue de la première rétrospective française honorant la mémoire de Nolde, au Grand Palais, pour nuancer le propos.
    Diaboliques les «officiels» ?Assurément, et ce Nicolas Sarkozy célébrant la complicité culturelle franco-allemande et faisant passer Nolde pour une victime absolue de la barbarie nazie non moins absolue fleurait la récupération. Parce que le rusé Nolde, aussi, avait signé de douteux manifestes visant la culture « étrangère » en général et l’influence juive en particulier. Opportunisme professionnel ou préjugés d’une époque où l’antisémitisme faisait florès, mais Nolde fut blanchi par les instances de dénazification, et Peter Vergo a tout dit à ce propos dans le catalogue magistral de la rétrospective parisienne, dégageant précisément Nolde des mythes que lui-même avait contribué à entretenir dans les quatre volumes de son autobiographie !

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    Tout ça pour dire que l’accès au Centre Paul Klee de Berne, par l’autoroute, ne pose aucun problème avec GPS, et que, de la gare, des bus d’un magnifique rouge baccara rejoignent le haut-lieu où têtes blanches et têtes blondes se côtoient sans se douter qu’ils frôlent des gouffres et des anges…

    Berne. Emil Nolde. Centre Paul Klee, jusqu’au 3 mars 2019.

    Dessin ci-dessus: Matthias Rihs. @Rihs/BPLT.

  • Milena

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    Esquisse d'une nouvelle

    C’est le mot nectar qui m’y a fait repenser, à propos de ce que m’avait écrit Milena en termes voilés sur une carte postale qu’elle m’avait envoyée de Vancouver un peu après la fermeture de la communauté. Comme quoi mon nectar lui manquait. Milena que la dope nous avait enlevée ensuite des années durant et qui était réapparue ce soir-là. Milena à la langue rêche de fumeuse de Gauloises bleues. Milena qui venait de fêter ses trente-cinq ans et sentait toujours comme après la chose. Milena qui avait fendu la foule du théâtre pour se jeter sur moi en miaulant à notre vieille façon.
    - «Et comment tu vas ? Tu n’as pas changé. T’es encore seul ou quoi ? T’as pas viré pédé finalement ? Qu’est-ce que tu fais après ?»
    J’allais lui répondre à l'instant où je remarque, par dessus son épaule, là-bas, qu'il avait neigé entre le théâtre et le lac.
    Sur quoi je la prends dans mes bras en me rappelant que je n’avais pas du tout envie de prolonger tout à l’heure, et je la serre et je sens son odeur et je lui dis :«Je ne sais pas. Je n’ai rien prévu. Je n’ai pas d’idée. On se prend un verre ?»

    Il y avait alors deux jours que les Taliban avaient dynamité les Bouddhas géants d’Afghanistan, on était en mars 2001 et je me demandais déjà comment raconter Milena tant d’années après ? Que je raconte comment elle me regardait la regarder: deux paumés des années Carter qui se retrouvent sous Reagan, et dont je reparle sous Bush fils de Bush: vraiment intéressant ? Deux qui étaient aussi nuls politiquement parlant et qui le sont probablement restés. Deux qui flottaient entre deux eaux. Deux qui ne s’aimaient même pas vraiment, mais se retrouvaient à peu près à chaque fin de soirée au Mao, quand tous les vrais couples s’en étaient allés.

    Milena avait maintenant les cheveux courts et l’une des premières choses qu’elle me dit était qu’elle se retrouvait femme au foyer et qu’elle et son jules s’exerçaient à faire une première portée de chatons, ce qui me semblait tout à fait dans sa ligne en dépit de ce que les gens raisonnables lui avaient prédit, l’overdose ou le trottoir. Elle avait déjà repéré une table dans le foyer du théâtre où l’on était en train d’installer le buffet. Je lui ai proposé «un double comme au bon jeune temps» en faisant allusion à notre litre et à celui de Miss Lonelyhearts, elle m’a répondu d’un clin d’oeil, elle s’est installée à la table biplace du fin fond du foyer et j’ai foncé au bar avant l’arrivée de la foule, en passant j’ai juste dit à Peter Brook (qui se rappelait visiblement notre dernière entrevue) que son spectacle m’avait salement secoué, mais je ne pensais alors qu’à rejoindre Milena avec nos deux flacons de retrouvailles, le maestro a dû me trouver mufle et je m’en foutais comme d’une salade sèche.

    Pourtant c’est bien de L’Homme qui se prenait pour un chapeau que nous avons parlé d’abord avec Milena, qui m’a dit tout de suite que ça lui avait rappelé bien des choses de La Solitude où elle avait fait ses deux premières cures de désintox, et je la revoyais dans son pyjama de pilou avec sa peau bleue et ses yeux en gelée. Sur quoi, se penchant vers moi, elle a remarqué: «Tiens, tu as changé de parfum, il y a une Madame là derrière ?», et après que j’eus acquiescé: «Moi je me prenais plutôt pour une feuille d’arbre, un parapluie enlevé par le vent, une chauve-souris ou un papillon, en tout cas c’était souple et ça volait la plupart du temps dans ma nuit». Un jour, je le savais, Milena avait failli se jeter de la falaise de Pierremont sous l’effet d’un cocktail à retardement. Le pauvre Jef, dit aussi le pharmacien, y avait bel et bien passé, mais une Main l’avait retenue, elle, qu’elle avait appelée la Main du Sage.
    «Et la Madame est un mec bien ?» - « C’est cette individue, mère de cette autre et de cette autre bis».
    Milena scrutait les trois photomatons avec l’air ravi de la future mère laitière qu’elle avait toujours été, puis elle m’avoua qu’elle n’avait jamais osé voler son image à son Kurde aux yeux verts. «Salman est le seul avec toi qui sait que je suis restée pure...»

    Milena la pure, la fille de pute, la pute elle-même et la pure. Milena la rejetée de partout. Milena à l’éternelle peau de mouton et aux culottes de laine. Milena aux sacs de cuir pleins de trucs. Milena nue dans la boue de l’île de Wight, en 1972. Milena aux crises d’abandonite aiguë au lendemain de la chute de Saïgon (dont elle se contrefoutait d’ailleurs). Milena que j’ai rejetée comme les autres pour essayer de me retrouver et qui m’a retrouvé ce soir par hasard et qui me regardes comme si nous nous étions quittés la veille: «Tu me reverses un chouïa ? Dis, t’as cessé de te ronger les ongles... Et qui c’est qui se lève pour le Buffet ?»

    Il va sans dire que nous ne nous quittons pas d’une semelle et que ça se remarque. Milena la toujours remarquée: la toujours fée sorcière aux airs de vieille petite fille en chaussons à lacunes (elle a laissé ses pseudo-Doc sur nos sièges en guise de Warning), la toujours sapée Mont-de-piété à bijoux de fer-blanc, et, surtout, avec sa démarche dansante et sa façon gracieuse de me remplir mon auge (elle se souvient de mon faible pour les lentilles et les haricots), la ressuscitée d’à présent dans sa nouvelle aura.


    Les gens saluent la grâce et je salue les gens tout en resongeant à ce dont on se souviendra…

  • Marteaux et marées

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    Ne cherchez pas le mal ailleurs:
    regardez-vous en face.
    Ici les oiseaux se font rares,
    que vous avez chassés,
    mais en la nuit les fleurs demeurent,
    ah ah ah ah ah ah,
    et l’on va réparer, c’est ça:
    tenez-vous le pour dit...
     
    J’entends les fleurs se taire.
    Pas loin de là, des tsunamis
    vous attendent au miroir;
    votre espèce dénaturée
    verra-t-elle le jour lever
    ses armées bientôt désarmées
    dans l’air tout parfumé ?
    Ah ah ah ah, comme c’est bien dit !
     
    À la fenêtre de la nuit,
    tôt l’aube de l’hiver
    qui se prépare aux lendemains
    sans oiseaux plus jamais,
    l’enfant se tait là-bas
    en vous répétant au miroir:
    faisons semblant: c’est ça...
    Ah ah ah ah, céleste espoir !
     
    Réparons, réparons,
    chantent les oiseaux aux marées,
    et les marteaux accourent
    avec les fleurs de la mariée...
     
    Peinture: Emil Nolde.

  • L'amour fou du vieil Hodler

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    Merveille de reconnaissance lucide que la «Lettre à Ferdinand Hodler» de Daniel de Roulet, qui éclaire les relations fécondes de l’artiste avec sa maîtresse Valentine, le disculpant d’avoir fait de celle-ci un objet. Un livre ancré dans une histoire généreuse de la Suisse créatrice, dans la filiation d’un Alfred Berchtold qui avait bien perçu les multiples aspects, conventionnels ou novateurs, de celui qu’Apollinaire considérait comme «l'un de plus grands peintres de cette époque»...
     
    J’ai beau me lever tous les matins devant un Hodler au naturel – nos fenêtres donnant sur le Léman grande largeur sur fond de montagnes savoyardes –, jamais je n’aurai confondu, comme la photographie y dispose, le sujet de ce paysage et ce qu’en a fait l’un des plus grands peintres paysagistes du XXe siècle, jusqu’aux limite de l’abstraction lyrique.
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    La piquante Parisienne Valentine Godé-Darel, modèle et maîtresse de l’artiste déjà sexagénaire, eut beau asticoter celui-ci en lui lançant qu’il n’était «bon qu’à ça», peindre des lacs: sans doute se doutait-elle, plus futée que l’épouse légitime de l’artiste, que les 74 tableaux toiles et plus de 240 dessins qu’il lui consacra dans le feu de sa passion vaudraient autant sinon plus, aux yeux de la postérité, qu’un lac ou qu’un parfait triangle montagneux comme le Niesen maintes fois représenté.
    De fait, les portraits de Valentine, jusque sur son lit de mort, constituent bel et bien l’un des sommets de l’art de Ferdinand Hodler, tant pour l’émotion qui s’en dégage que pour l’incomparable grâce de ses traits et la liberté de son expressionisme polychrome.
    D’aucuns ont parlé de morbidité ou de voyeurisme à propos de la «série», dont la croissante intensité tragique me semble au contraire sublimée par la pureté de la représentation, comme il en va du Christ au tombeau de Hans Holbein le jeune, au musée de Bâle, dont le prince Mychkine, dans L’Idiot de Dostoïevski dit qu’il serait «capable de vous faire perdre la foi».
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    A l’opposé de toute enjolivure factice, Ferdinand Hodler a dit la vérité dans son langage d’artiste, exprimant la vie tout en scrutant l’approche de la mort. Dans In memoriam, le plus incisif de ses récits, poignant par ce même souci de vérité, Paul Léautaud écrivait, au chevet de son père mourant, qu’il regardait celui-ci «décéder un peu plus», et l’on pourrait conclure au sarcasme, mais non: son attention vibrait au contraire d’émotion retenue, comme n’a sans doute cessé de vibrer le cœur de Ferdinand au chevet de Valentine qu’il assista fidèlement jusqu’au bout de sa nuit.
     
    Une histoire d’amour à rebondissements
    Daniel de Roulet avait cinquante ans quand il a publié son premier livre, A nous deux Ferdinand, dont la couverture était ornée, déjà, d’un portrait de Valentine Godé-Darel à l’agonie.
    «Valentine tourne vers vous des yeux implorants», écrit-il aujourd’hui. «Son visage est déjà cadavérique, vous y avez mis un vert cruel. J’ai appris par la suite que vous l’aviez peinte et dessinée plusieurs centaines de fois. Vous l’avez veillée, surveillée, aimée. Vous scrutiez l’avancement de la maladie sur sa bouche, sur ses mains dans le désordre des draps. Vers la fin, vous vous rendiez chaque jour de Genève à Vevey avec votre paquetage de peintre. Je ne connais pas d’attitude plus honnête pour un artiste que cette opiniâtreté: se confronter à une vie qui s’éteint.»
    Anecdote familiale touchante: lorsque la mère de Daniel de Roulet, qui peignait elle aussi, a vu la couverture du premier livre de son fils, en mars 1992, elle lui a fait cadeau d’un grand dessin de femme nue signé des initiales F.H., qui ne pouvait être que Valentine; et plus tard la mère de l’écrivain, rejoignant le goût nuancé de son fils, lui dira, évoquant les trop fameuses peintures «historiques» de l’artiste national: «Hodler s’est ridiculisé avec ces grands sujets, mais s’est sauvé en osant nous dire en face à quoi ressemble un amour qui transcende la mort».
    Or, après l’enterrement de Valentine à Vevey, en 1915, c’est la grand-mère de Daniel de Roulet qui remarquera: «Plus tard, quand on a su que Hodler avait passé tant de mois au chevet de son amie pour l’accompagner et la peindre, on a compris qu’il avait anticipé son deuil, pris congé d’elle, image par image. Il pouvait signifier que la mort de Valentine, il l’avait vécue avec elle et que maintenant il essayait de reprendre gout à sa vie finissante»…
    En rude contraste avec ces appréciations si sensibles, Daniel de Roulet rappelle quelle «analyse mesquine», mal étayée et fondée sur des préjugés féministes primaires la professeure zurichoise Elisabeth Bronfen a instruit le procès de l’artiste en 1992 (dans Over her dead body) au prétexte qu’il se servait de la souffrance de Valentine sans en rien faire éprouver – contre toute évidence !

    Où le romancier ajoute ses nuances et détails

    Vingt-cinq ans après son premier livre, Daniel de Roulet adresse donc une Lettre à Ferdinand Hodler beaucoup plus circonstanciée, nourrie de nombreux éléments biographiques précis (notamment tirés des 180 cahiers de notes prises auprès du peintre par le jeune Hans Mühlestein, son premier biographe), éclairant les tenants d’une vie tôt marquée par la mort (Ferdinand perd son père à cinq ans, sa mère à quatorze ans et aucun de ses nombreux frères n’atteindra sa majorité…), laquelle baignera de son ombre son premier chef-d’œuvre, La Nuit, interdit d’exposition par les calvinistes autorités genevoises mais scellant une première renommée internationale.
    Dans la foulée, l’image d’un peintre officiel traitant les grands sujets historico-militaires en «helvétiste» pompier, qui a longtemps prévalu aux yeux de notre génération d’après-guerre, en prend un sérieux coup. D’abord parce que l’artiste, comme on le voit dès ses premiers autoportraits, n’avait rien d’un faiseur conformiste, même s’il sacrifiait à un reste d’académisme d’époque, évoluant ensuite à l’unisson des tendances du tournant du siècle, du Jugendstil à la Sécession.
    Ensuite du fait de son indépendance de créateur en butte aux philistins en place, de tel directeur de musée zurichois montant une cabale contre lui à la gendarmerie critique d’une illustre gazette zurichoise distillant sa haine bourgeoise traditionnelle de toute tête qui dépasse…
    En romancier, Daniel de Roulet imagine une première rencontre du peintre sexagénaire, à Paris où sa femme légitime l’a pressé d’aller recevoir la Légion d’honneur qui lui a été décernée, avec la belle Parisienne qui s’offre d’emblée en modèle avant de s’établir à Genève pour de plus intimes relations, non sans heurts.
    Finement, l’écrivain traite à sa façon, joliment romantique parfois, des épisodes avérés qui mêlent la romance d’amour aux péripéties du siècle. Valentine y apparaît en femme sensible et intelligente, qui se rebiffe au moment où elle apprend que son Ferdi, Président des peintres et sculpteurs helvètes, regimbe à recevoir des femmes artistes. Alors d’exploser: quoi donc, je pose, tu me peins, tout juste si je ne suis pas ta potiche ou ta sainte Victoire de chair, et tu interdirais l’entrée de ta société aux talents de mon sexe, non mais!
     
    Berchtold.jpgOù Daniel de Roulet, après Alfred Berchtold, fait office de passeur…
    Si Daniel de Roulet possède, sur son mur, un nu de Valentine signé F.H. que lui a offert sa mère, j’ose dire que je n’ai rien à lui envier avec, sur nos murs, une toile magnifique de Karl Landolt, émule fameux de l’immense Hodler, que m’a offerte le plus grand historien suisse de notre temps (au moins 1m99), à savoir Alfred Berchtold qui me remerciait, avec cet inestimable cadeau, des entretiens qu’il m’a accordés, publiés sous le titre de La passion de transmettre et parus en 1997 à La Bibliothèque des arts.
    Dans un ouvrage monumental et passionnant, intitulé La Suisse romande au cap du XXesiècle, paru en 1963 chez Payot, Alfred Berchtold a parlé de la peinture d’Hodler, du personnage et du portraitiste de Valentine, avec la même intelligence critique, le même tact, la même justesse qui caractérisent la Lettre à Ferdinand Hodler de Daniel de Roulet.
    Or, dans la «prison cinq étoiles» qu’il occupe toujours à l’EMS genevois Eynard-Fatio, Alfred Berchtold, jeune homme de 92 ans, reçoit ses visiteurs sous l’autoportrait d’un certain Ferdinand Hodler...
    Pour notre part, nous n’en finissons pas de contempler les couleurs lumineuses de la toile de Karl Landolt, qui font écho aux lumineuses couleurs de son génial aîné, et tout est bien à l’enseigne de la beauté du monde et de la passion transmise…
     

  • Le regard de Czapski

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    A propos de L’Art et la vie.

    Il y a vingt-cinq ans ans que Joseph Czapski s’est éteint à Paris à l’âge de 97 ans, au terme d’une vie étroitement mêlée aux tragédies du XXe siècle, et notamment au massacre de Katyn dont il fut l’un des rares rescapés et des grands témoins (son livre Terre inhumaine fut l'un des premiers ouvrages documentant le Goulag),  finalement justifiés. Sous les dehors de cette figure “historique”, qui resta une conscience de la Pologne tout au long de son exil parisien (tant par ses articles dans la revue Kultura que par ses liens personnels avec les meilleurs esprits, de Gabriel Marcel à Czeslaw Milosz), Czapski apparaissait, au naturel, comme le plus simple et le plus libre des hommes, et son oeuvre de peintre témoigne le mieux de son aspiration constante à traduire ses émotions devant la beauté mêlée de douleur qui émane des êtres et des choses en ce bas monde.

    Aussi sensible aux lumières du paradis perdu qu’à la tragédie de tous les jours, l’artiste vivait à la fois l’effusion de Bonnard et la tension de Soutine, qu’il rapproche d’ailleurs au sommet de ses admirations dans l’un des magnifiques articles réunis ici sous un titre qui dit bien l’enracinement de son oeuvre et de sa réflexion “dans la vie”. Bien plus qu’un livre “sur” la peinture ou “sur” les peintres, L’Art et la vie nous immerge aussitôt “dans” ce bonheur irradiant que la peinture nous vaut de loin en loin, dont Czapski ressaisit les tenants et les secrets avec une merveilleuse pénétration. Qu’il rende hommage à Nicolas de Staël, revienne sur l’héritage de Cézanne, s’oppose au despotisme ravageur de Picasso (avec d’éventuels repentirs), se rappelle une rencontre avec Anna Akhmatova, détaille l’art de son cher Proust, rende un hommage inattendu à Dufy ou célèbre l’“âme” de Corot, parle travail ou “paresse féconde”, Joseph Czapski nous sollicite avec passion et nous est, autant que dans sa peinture, plus présent que jamais.

    Joseph Czapski. L’Art et la vie. Textes choisis et préfacés par Wojciech Karpinski. Traduit du polonais par Thérèse Douchy, Julia Jurys et Lieba Hauben. L’Age d’Homme, 244p.

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  • Ceux qui crèvent d'envie

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    Celui qui jalouse grave les bretelles en or du Président / Celle qui estime que le prénom de Brigitte fait doublement honte aux femmes insoumises / Ceux qui bien au chaud dans leur rédaction frémissent de juste indignation populaire / Celui qui demande des excuses à son gilet de flanelle / Celle qui balance un pavé dans la vitrine de Vuitton qu’elle met à sac pour l’exemple non sans y retirer son dû / Ceux qui tournent le dos à la République en marche/ Celui qui tague la tombe du soldat inconnu ce réac notoire / Celle qui monte sur le char pour prendre de la hauteur / Ceux qui regardent ceux qui filment celles qui insultent ceux dont la charge est filmée par celles qu’indigne aussi la mêlée des casseurs filmés par BFMTV que ceux qui l’estiment une chaîne pourrie ne regardent pas / Celui qui ne sait pas pourquoi il balance un pavé en précisant que celui-ci le sait de mémoire historique / Celle qui se rase les aisselles au Gilette jaune réputé jetable / Ceux qui voient bien le malaise d’un point de vue cependant relativisé par la situation en Malaisie / Celui (Peter Sloterdijk) qui affirme que la maladie de l’époque est celle de la comparaison / Celle qui a pas mal appris sur les mécanismes relationnels du cretinus terrestris en lisant Les Feux de l’envie de René Girard consacré aux crises mimétiques décrites dans le théâtre de William Shakespeare / Ceux qui se demandent comment va se résoudre la crise mimétique dite des gilets jaunes dont la ou les victimes sacrificielles n’ont pas forcément été CHARLIE à l’époque, etc.

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  • Ceux qui se poilent

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    Celui qui voit toujours le comique des pires situations / Celle qui a l’impolitesse du désespoir / Ceux qui rient de tout sauf de ce qui est triste / Celui qui compatit sans lamento / Celle qui pense comme Pollyanna que tout pourrait être tellement pire que c’est à rendre joyce / Ceux que la faim dans le monde fait franchement marrer tellement c’est marrant n’est-ce pas, ah, ah / Celui qui met un pain sur la figure du faux mendiant qui dépouille la vraie vieille / Celle qui trouve drôle l’unijambiste qui sifflote sur sa branche / Ceux qui tricotent le fil de fer barbelé et parfois se blessent aux doigts ça c pas gai / Celui qui fait les enterrements pour les buffets des familles élargies / Celle qui fait élargir le lit parental pour sa famille recomposée / Ceux qui trouvent rigolo d’avoir plusieurs mères et des mecs qui vont et viennent avec des Nokia et même des Blackberry selon leurs affaires / Celui qui annonce à ses papas gays qu’il est tombé raide amoureux d’une postière hétéro / Celle qui s’excuse d’être
    normale et promet de faire de son mieux à l’avenir / Ceux qui se bidonnent tout au long de leur première nuit tellement c’est bidon /Celui qui constate que le Suisse moyen en camping est statistiquement aussi con que le Français ou le Danois mais faut pas généraliser / Celle qui se la joue Deschiens avec ses deux beaufs et leur pavillon à volets couleurs fantaisie / Ceux qui se succèdent à eux-même au poste de caissier du mingolf des Bleuets dont les avoirs viennent d’être dégelés par l’Administration communale / Celui qui se mort annoncée par la voyante belge réjouit vu qu’il a encore le temps d’épouser sa Canadienne et de se payer la Studebaker rose à bord de laquelle ils vont se crasher contre un séquoia en mai 2016 / Celle qui meurt de rire et pleure de joie en ressuscitant grâce à sa foi Alleluia / Ceux qui ont mis les rieurs de leur côté et de l’autre un peu de thune, etc.

     

  • Le Goncourt au gilet jaune

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    Feuilleton social visant à rendre justice à une France périphérique sinistrée par la crise industrielle, Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu s’en tient à un tableau de société à la fois précis et empathique, mais à la fois convenu, voire complaisant, dont l’observation reste assez pauvre et les personnages ténus. Le roman populiste (sans guillemets) a fait bien mieux !

     

    Alain Soral exulte: le prix Goncourt 2018 vient en effet de couronner le roman d’un vrai petit Français qui évoque le quotidien plombé d’autres vrais petits Français dont l’un d’eux, prénommé Anthony et observé durant sa «guerre» de 14 à 18 ans, se fait maltraiter par un jeune Arabe fourbe et dealer, qui lui pique la moto que lui-même a empruntée à son paternel, lequel est chômeur et alcoolo alors qu’Hèlène, la mère, se débat entre assistante sociale et non assistance affective, etc.
    Nicolas Mathieu se félicitera-t-il de la caution bruyante de Soral l’extrémiste national-socialiste, qui affirme que le «prestigieux prix littéraire commercial va d’habitude à un livre qui traite du nazisme, de la collaboration, de la Shoah ou d’une enfance persécutée pendant les années 30 » ?


    Rien n’est moins sûr évidemment, vu que l’auteur de Leurs enfants après eux n’a rien d’un idéologue d’extrême-droite, bien au contraire : son roman est tout imprégné d’empathie sympa, comme on dit aujourd’hui, on ne peut plus «à l’écoute» de ses personnages dont il reproduit le langage avec une exactitude mimétique, comme dans ce premier dialogue d’anthologie, au bord d’un lac aux eaux polluée, à l’été 1992, entre Anthony et son cousin :
    « Le cousin roulait déjà un deux-feuille de beuh.
    - Putain.
    - Ouais.
    - Qu’est-ce qu’on fait ?
    - J’sais pas».


    Nicolas Mathieu, qui avait quatorze ans en 1992, connaît le milieu de la France d’en bas qu’il évoque, autant qu’il est imprégné de la mentalité « djeune » de l’époque, dont ses personnages sont autant de stéréotypes. Son récit très fluide et « facile à lire » relève à la fois du croquis de mœurs et de la romance adolescente marquée par l’ennui, l’impatience de baiser, les fiestas tribales et la quête d’emplois. De ce matériau humain, une Annie Saumont a tiré de belles brèves nouvelles acérées et tendres à la fois, qui avaient le mérite de la densité et de la brièveté.
    Avec le roman de Nicolas Mathieu, qui ne manque au début ni de charme ni d’assez belles évocations «en plein air», tissé de phases bien calibrées, aux chutes de chapitres àvives relances et dont le «scénar» bien structuré fait déjà voir déjà la série télé qu’on en tirera, tout s’étire au contraire comme un long fleuve plus ou moins intranquille, dans cette France des périphéries dont une partie se soulève ces jours en arborant un gilet jaune – et l’on a « vendu » ce roman, avant le Goncourt, comme une chronique des «vraies gens», pour donner une somme de composantes indéniablement «vendeuse».


    Pitch de l’ouvrage repris à foison dans les présentations médiatio-publicitaires du chouette lauréat «Avec ce livre, Nicolas Mathieu écrit le roman d’une vallée, d’une époque, de l’adolescence, le récit politique (sic) d’une jeunesse qui doit trouver sa voie dans un monde qui meurt. Quatre étés, quatre moments, de Smells Like Teen Spirit à la Coupe du monde 98, pour raconter des vies à toute vitesse dans cette France de l’entre-deux, des villes moyennes et des zones pavillonnaires, de la cambrousse et des ZAC bétonnées. La France du Picon et de Johnny Hallyday, des fêtes foraines et d’Intervilles, des hommes usés au travail et des amoureuses fanées à vingt ans. Un pays loin des comptoirs de la mondialisation, pris entre la nostalgie et le déclin, la décence et la rage». Mais encore ?

    Du « sociétal » au grand ou petit pied…
    Vous avez quelque chose, me demandera-t-on peut-être, contre le récit à valeur de témoignage social ou politique ? Vous suivez la moustache de Mallarmé quand elle frémit à l’idée que la littérature puisse se salir ses blanches mains dans le « reportage universel ». Pas du tout !
    De Jules Vallès, avec sa magnifique trilogie (L’enfant, Le bachelier, L’insurgé) à Emile Zola, au tournant du siècle passé, et ensuite de l ‘immense fresque « unanimiste » de Jules Romains, dans Les Hommes de bonne volonté (que les « purs littéraires » accoutument de dédaigner sans y avoir mis un bout de nez), à l’inoubliable Sang noir de Louis Guilloux, figure majeure de ce qu’on a appelé le roman populiste - sans l’actuelle connotation péjorative -, et jusqu’au formidable Faubourg des coups-de-trique d’Alain Gerber (prix du roman populiste en 1982), les « vraies gens » - pour parler comme Marie-Chantal la Parisienne qui «va au peuple» avec la même attention que les vieilles ganaches de l’académie Goncourt , ont inspiré les meilleurs écrivains.
    Autant dire que ce n’est pas par préjugé «élitaire» ou mépris des «petites gens» que je bémolise mon enthousiasme à la lecture du Goncourt 2018 : c’est simplement que je reste sur ma faim, même à en comparer le propos social ou politique à la série télé danoise Rita, dont l’aperçu qu’elle donne de la jeunesse me semble beaucoup plus riche et nuancé, ou plus près de nous à la série romande Romans d’ados, dans un contexte certes plus soft mais avec des point communs dans la psychologie et le désarroi juvénile.
    Pour en revenir à la littérature française actuelle à « vues » sociales ou politiques prédominantes, la comparaison pourrait se faire aussi avec deux romans récents remarquables, dont la riche substance humaine fusionnait avec l’observation socio-polique et, portée en outre par une écriture affûtée, à savoir Naissance d’un pont de Maylis de Kerangal (prix Médicis 2010) et Des châteaux qui brûlent (2017) d’Arno Bertina, qui eût fait un Goncourt aussi présentable sinon plus que celui de Nicolas Mathieu.
    Celui-ci saura-t-il résister au nivellement de la littérature par l’idéologie (n’est-ce pas Soral ?) ou par les «lois du marché» et l’emballement d’un public qui ne demande pas plus au livre qu’à un tour operator possiblement low cost ? Tout devenant matière à feuilleton genre Joël Dicker relooké glamour par Jean-Jacques Annaud : suite au prochain épisode

    Dessin: Matthias Rihs. Copyright Rihs/BPLT.

  • Purgatoire

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    Plus je vais en âge et plus m’incommode l’idée d’acclamer Dieu.

    À douze ans déjà l’obligation d’agiter le fanion national au passage du Président me paraissait fastidieuse, et encore cela ne durait qu’un instant. Mais acclamer Dieu l’éternité durant : non.

    J’ai trop aimé ce monde. J’ai trop aimé les terrasses et les sentiers de moyenne montagne. J’ai trop aimé lire seul sur un banc ou faire ce que mon corps avait envie de faire à tel ou tel moment, mon corps ou mon âme puisque mon âme et mon corps c’est du kif.

    Cette acclamation perpétuelle équivaut à mes yeux à l’Enfer. J’ai bien aimé les concerts des Stones dans les stades, mais les interminables applaudissements des stals ou des élus du dieu Unique : je décline poliment...

  • À l'écart

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    ce lieu tranquille est un repli,

     

    loin d’eux.

     

    Mais l’écart est autre.

     

    Tu es un autre

     

    je.

     

    Ma distance est d’amitié

     

    libre.

     

    Heureux ceux qui ont une cabane dans les arbres.

     

    Non pas au-dessus,

     

    mais à côté.

     

    Sereine intranquillité.

     

    Keep in touch.

     

    J’ai été touché de vous rencontrer.

     

    Rappelons-nous.

     

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  • Les Jardins suspendus

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     Vient de paraître !
     
     
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    Si le Verbe se fit chair, il incarne notre mémoire commune et la lecture est alors un acte sacré au jardin suspendu, qui scelle la rencontre du Lecteur et de l’Auteur.
    Le jardin suspendu est ce lieu où l’attention vive à toutes les manifestations du Verbe se réitère tous les jours - ici depuis cinq décennies. Une curiosité passionnée y relance l’aventure de lire qui relève de l’amour, ignorant dans sa superbe ce qui est jugé trivialement idéologique, banal ou bavard.
    Les lectures et rencontres consignées ici sont tantôt marquées par l’Histoire (le fasciste Lucien Rebatet ou l’antifasciste Imre Kertesz, Amos Oz ou Doris Lessing, Alexandre Soljenitsyne ou Jonathan Littell) et tantôt par la tragi-comédie quotidienne (avec Anton Tchékhov ou Cormac McCarthy, Patricia Highsmith ou Georges Simenon, Alexandre Tisma ou William Trevor, Alice Munro ou Juan Carlos Onetti, Vassily Grossman ou C.F. Ramuz ), partout où le Verbe se fait chair.
    La bibliothèque du lecteur, attenante aux jardins suspendus, est son corps projeté dans le temps hors du temps de la Poésie (le Suisse cosmopolite Charles-Albert Cingria y rayonne en génie byzantin, et l’Américaine Annie Dillard y module sa prose d’un réalisme mystique sans pareil), mais le frisson de la Littérature parcourt les échines les plus diverses, des conteurs (un Marcel Aymé ou un Dino Buzzati) aux flâneurs (un Henri Calet ou un Alexandre Vialatte) en passant par les passants profonds, (Guido Ceronetti et Dominique de Roux), les bardes de leurs tribus (Thomas Wolfe et Philip Roth), les enchanteurs ironiques (Vladimir Nabokov et Fabrice Pataut), les enfants perdus (Fleur Jaeggy et Robert Walser), les sourciers du langage (Yves Bonnefoy ou William Cliff), les contempteurs furieux (Thomas Bernhard ou Martin Amis), les sondeurs du tréfonds psychique (Amiel ou Antonio Lobo Antunes) et les visionnaires hallucinés (Céline et Witkacy), tous embarqués dans la même Arche.
     
    Jean-Louis Kuffer, né en 1947 a Lausanne, vit au lieu dit La Désirade, surplombant les eaux lentes du lac Léman, avec sa bonne amie et leur chien Snoopy, au milieu des renards et des écureuils, des oiseaux et des livres, des tableaux et des vendanges tardives.
     
     
     
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  • Le brigand au tea-room

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    (Robert Walser)

    On lit Walser dans un tea-room comme on cheminerait dans une prairie lustrale bordée d’abîmes, avec un mélange de bonheur souriant et d’irrépressible angoisse. C’est que le noir à lèvres de la trop jolie serveuse, là-bas, lui fait une gueule de poupée fatale. On pense aux putes peintes aux auras de saintes de Louis Soutter. C’est à la fois doux et fou, accueillant et vertigineux, gentiment atroce.

    Il est possible au tea-room, avec son thé crème, de consommer un Weggli, ou bien un Stangeli, un Ringli ou un Gipfeli. Après qu’on a dit : « Merci bien » à la serveuse, elle répond : « service ». On lui donnerait un bec ou on l’étranglerait : c’est la Suisse.

    Le poète, en lisant le journal et ses accablantes dernières nouvelles, songe au réconfort de la nature innocente.
    « Comme l’ombre des arbres nous fait du bien », remarque-t-il avant de se rappeler tel paysage « hölderlinement clair et beau ».

    S’il était normal il se dirait : « Cette sommelière me fixe, donc je vais lui faire une révérence ». Mais son amour est trop grand pour ce cliché de roman-photo.

    « L’amour est quelque chose d’absolument indépendant », griffonne-t-il en pattes de mouches. Et à un docteur il s’exclamera : « Ma maladie, si je peux appeler ainsi mon état, consiste peut-être en un excès d’amour. »

    Pourtant, cet amour, le poète ne semble capable de le « faire » que par les mots. Bien entendu, les dames du tea-room le pressent de se marier avec telle Fräulein Wanda, ou telle Edith, telle Selma, et qu’il publie enfin un livre positif.

    Le poète voudrait bien faire plaisir («une jolie conduite nous rend jolis ») à cette « foule de manteaux de dames ». Hélas il ne peut qu’ironiser : « Le mieux c’est que j’aie un enfant et que je le présente à une maison d’édition, qui ne pourra guère le refuser. »

    Or cet indéniable vacillement n’empêche pas son art de la narration digressive de faire merveille, à l’enseigne d’une lucidité souvent fulgurante et jamais démentie par la suite d’ailleurs, comme l’attestent les propos recueillis par Carl Seelig lors de leurs fameuses promenades.

    Publier un enfant, choyer un livre d’un tendre bout de crayon argenté, dérober à mesdames et messieurs leurs beaux pensers et sentiments (le brigand, double du narrateur, pique ses idées aux romans à quatre sous des kiosques) pour les aligner sur papier couché comme une bruissante foule de lilliputiens hiéroglyphique de deux millimètres de haut : c’est à cela que s’emploie Robert Walser à l’été 1925, quand il écrit Le brigand.

    Si les dames du tea-room en avaient seulement connaissance, le drôle aurait encore droit à leur considération de forme : son recueil La rose vient de paraître à Berlin chez Rowohlt, et les meilleurs auteurs du moment (de Musil à Hesse, puis de Kafka à Walter Benjamin) lui tressent des couronnes.

    En outre il aligne, en ces années, un nombre conséquent de proses (plus de 500 de 1924 à 1928) qu’on lui prend encore un peu partout, de Berlin à Prague, ou de Berne à Vienne.

    En 1925, il écrit : « Un temps on me tenait pour fou, et disait tout haut quand je passais sous nos arcades : « Il faut le mettre à l’asile », comme si le mal était conjuré.

    Cependant divers signes préludent à un effondrement que les gens raisonnables (notamment les directeurs de journaux abrutis de nazisme) contribueront à précipiter.

    La suite est biographique : de nouvelles crises, l’internement à la Waldau de 1929 à 1933, puis à Herisau de 1933 à 1956 où, le jour de Noël, on retrouve le corps du poète sans vie dans la neige, reproduisant la scène d’un sien roman de jeunesse...

    Plus que de l’art brut, dont on croit savoir ce qu’il est, Le brigand désorientera les gens par trop raisonnables, mais pour peu que vous ayez en vous de la graine d’enfant ou un soupçon de folie, lisez ce livre tissé de fantaisie et de lyrisme mélancolique. Les vingt-quatre feuillets micro- graphiés qui le constituent, que Carl Seelig imaginait un objet relevant
    précisément de « l’art des fous », se distinguent cependant absolument de celui-ci : il n’est que de comparer sa cohérence formelle et sa pénétration d’esprit au délire autiste d’un Adolf Wöffli, par exemple.

    Sans outrance, l’on peut classer Le brigand, inédit du vivant de l’auteur puisqu’il ne fut déchiffré qu’en 1972, parmi les textes majeurs de Robert Walser. L’on y chemine, en longeant la rumeur noire des gouffres, comme dans un jardin candide où retentirait la plus pure musique.

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