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  • Vanité des vanités

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    Une lecture de la Divine Comédie (45)

    Le Purgatoire. Chant XI.

    Le Pater Noster des orgueilleux. Omberto Aldobrandeschi. Odersi da Gubbio. Provenzan Salvani.

    (Lundi de Pâques, entre 10 heures et 11 heures du matin).

    L’orgueil, ou plus largement ce que les Grecs appelaient l’hybris, portant les individus ou les nations, et plus encore les empires, à céder à la violence de leurs passions égoïstes, au défi de toute modération et de tout équilibre, se trouve visé par Dante (qui en savait lui-même quelque chose !) sur cette première corniche du Purgatoire où l’on aura l’occasion de voir ce qui distingue un poète d’un prêcheur.

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    Dès les sept premières terzine de ce onzième Chant, le poète ne craint pas, en effet ,  de se faire prédicateur en réécrivant, à sa façon, le Pater Noster, ici psalmodié par une troupe d’ombres au front bas dont il est précisé que ce n’est pas pour elles qu’elles prient mais « pour ceux qui sont restés en arrière »…

    Ceci dit, les retouches de Dante au Pater Noster sont à la fois d’un poète et d’un métaphysicien de l’amour cosmique, qui fera de celui-ci (Next stop Paradise) le Premier Mobile mystique de l’Univers, rayonnant d’effets angéliques divers.

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    Or on relèvera que si les ombres du Purgatoire, déjà promises au salut, prient pour nous autres pauvres mortels, un retournement saisissant fait dire aussi au poète qu’il nous incombe de prier pour elles, si tant est que notre « vouloir » ait « bonne racine », car :

    « Ben si de’ loro atar lavar le note

    che portra quinci, si che, mondi e lievi,

    possano uscir a le stelle ruote ». 

    Ce qui donne en français dans le texte :

    « Il faut les aider à laver les taches

    qu’ils portèrent ici, pour que, purs et légers,

    ils puissent monter aux sphères étoilées ».

    Oraisons montantes, cantilènes descendues du ciel, pieuses paroles transitant entre vifs et défunts : tout cela fait un concert aux harmoniques incessamment édifiantes,  mais il y a mieux : Dante raconte des histoires.

    images-3.jpegLa Commedia nous tomberait des mains si elle n’était qu’éminent catéchisme, de même que les fresques contemporaines de Giotto seraient-elles chaulées d’oubli depuis longtemps si elles n’avaient cristallisé que de grises injonctions dogmatiques.

    2783_scrovegni.jpgfrancoiscimabue.jpgCependant trois personnages vont apparaître, contemporains de Dante ( pratiquant une fois de plus le name dropping) qui seront, pour le poète, l’occasion double de signaler le caractère éminemment fugace et futile de tout hybris en matière politique et de toute vanité en matière artistique; et de citer la grandeur de Giotto qui surclasse  celle de Cimabue ; de même qu’en poésie la gloire de Guido Cavalcanti éclipse celle de Guido Guinizelli, tout initiateur du dolce stil nuovo que fût celui-ci. Cinq siècles et demi avant La Foire aux vanités de Thackeray...


    On lit ainsi ces trois tercets sans âge, qui évoquent la sagesse relativiste d’un Montaigne autant que les vers de L’Ecclésiaste:

     

    « La rumeur mondaine n’est pas autre chose qu’un souffle

    de vent qui vient tantôt d’ici et tantôt de là,

    et qui change de nom quand il change de direction.

     

    Seras-tu plus célèbre, en te séparant

    d’une chair déjà vieillie, que si tu étais mort

    Avant d’avoir cessé de dire « pappo e l’ dindi »

     

    Quand mille ans auront passé ? et cette durée

    est plus courte en face de l’éternité qu’un battement decisl

    Par rapport à la sphère qui tourne le plus lentement dansle ciel ».

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    Une fois de plus, en outre,il y a du chroniqueur d’époque chez Dante, qui cite nommément des personnages qu’il a connus de près ou de loin, tel Omberto Aldobrandesco le gibelin tué par les Siennois, qui dit lui-même avoir été arrogant et méprisant de « tous les hommes », Oderisi de Gubbio l’enlumineur admiré par son contemporain poète, ou Provenzano Salvani, chef gibelin qui reconnaît avoir eu « la présomption de soumettre Sienne tout entière à son autorité », et qui a droit cependant au Purgatoire après s’être montré généreux envers l’un de ses amis pour le délivrer des geôles de Charles d’Anjou. 

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    Comme Montaigne le fera dans ses Essais deux siècles plus tard en se référant sans cesse à des situations humaines vécues – qu’elles soient tirées des auteurs de l’Antiquité ou de faits divers contemporains -, Dante truffe son poème d’allusions à des personnages incarnant tel ou tel vice– en l’occurrence l’orgueil ou la vanité –, et qui mêlent accusations et circonstances atténuantes comme s’il était lui-même le Juge Suprême. 

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    On peut discuter, évidemment, de la structure verticale et de la dynamique ascensionnelle du Purgatoire, comme si c’était un archétype universel, alors qu’il s’agit d’une représentation médiévale de l’Occident catholique romain à son pinacle, mais là encore l’invention poétique brise les « formats », comme chez les peintres dont l’idéologie chrétienne se trouve débordée par leur génie parfois peu catholique…

     

    Dante. Le Purgatoire.Traduction et commentaire de Jacqueline Risset. Flammarion GF.

    À consulter aussi pour ses utiles explications érudites : Lire la Divine comédie, par François Mégroz. L’Âge d’homme, 1994.

  • Ceux qui ont un grain

    Jarry2.jpgCelui qui se dit le plus modeste des humbles / Celle qui ne voit autour d'elle que pygmées recalés aux Anges de la Télé / Ceux qui ne voient à l'horizon aucun Surhomme qu'on puisse leur comparer objectivement s'entend  / Celui qui dicte les Vraies Valeurs pour cent et mille ans si ça se trouve / Celle qui considère Paulo Coelho comme LE Guerrier de lumière propre à éclairer sa bauge / Ceux qui ont passé de l'Exaltation d'eux-mêmes à leur propre contemption / Celui qui écrivait à sa soeur Zabou qu'ils avaient un frère illégitime au prénom de Zoroastre aussi génial qu'eux deux / Celle qui estime que Friedrich Nietzsche (comme ça se prononce) fut en somme  le  Jean-Baptiste du messianique Philippe Joyaux (Sollers en littérature) / Ceux qui pensent que Dante et Nietzsche et Stendhal et Sollers constituent la même Personne en segments de lombric  'pataphysique / Celui qui a signé de son seul nom le remake de La Divine Comédie alors qu'ils étaient deux à le bricoler sans compter les petites mains et le service commercial / Celui qui considère son nouvel opuscule comme le superlatif de la dynamite / Celle qui pensait se faire baiser par le Maître du Monde hélas très pris ce soir-là dans le salon bleu / Ceux qu'on dit timbrés et qui vous l'envoient dire avec coupon-réponse / Celui qui se fait renvoyer son courrier au Palazzo del Quirinale où il passera cet été avec Clotilde / Celle qui répète un peu partout que le mépris universel de son beau-frère Nabe signale sa nature supérieure / Ceux qui se sont tant masqués qu'il ne se rappellent plus le visage que révèle leur empreinte mortuaire / Celui qui répète qu'"il faut vivre dangereusement" sans quitter des yeux les pompons bleus de ses pantoufles à écrire / Celle qui rote dans les couloir des aphones / Ceux qui trouvent aux écrits de ce Frédéric Nitch (sous-titre français) des tours essentiellement cocasses voire drolatiques / Celui qui pensait qu'on le lirait plus tard comme la Bible plus tôt / Celle qui n'honore son père et sa mère que revêtue de son tailleur ton sur ton / Ceux qu'on dit les Rimbaud de demain mais va trouver le féminin d'un tel zutique /  Celui dont on dit qu'il aurait embrassé un cheval maltraité avant de se trouver terrassé par un vieux mal alors que cette fable est juste repiquée d'un thriller russe /Celle qui estime que tout génie sacrifie à quelque exagération  y compris celui des alpages / Ceux qui rendent à César ce qui lui revient et tout autant à Bécassine pour éviter toute embrouille à la récré, etc.

  • D'un savoir l'autre

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    Une lecture de La Divine Comédie (44)

    Le Purgatoire, Chant X.

    Montée à la première corniche. Exemples d’humilité sculptés dans le rocher. Marie, David, Trajan. Apostrophe contre l’orgueil humain.

    (Lundi de Pâques, entre 9 heures et 10 heures du matin)

    Le savoir élitaire n’est point trop en odeur de sainteté par les temps qui courent, mais sans lui pas de salut (ou presque) à la lecture de la Commedia, c’est le moins qu’on puisse dire et à tous les sens des termes historique ou politique, littéraire ou philologique, philosophique ou théologique. 

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    À commencer par celui-ci, la porte du Purgatoire, ouverte par l’ange portier aux deux clés d’or (symbole de ceci) et d’argent (symbole de cela) s’est refermée derrière les deux poètes (l’antique Latin et l’Italien de ce matin) sur fond de Te Deum tombé du ciel céleste, et gare si Dante se retourne !

    Ensuite, de la métaphysique revue par les Pères de l’Eglise et passée à la moulinette du poème, l’on saute à la physique des corps, et sans Alpenstock : ainsi les deux compères se ripent-ils dans une espèce de gorge rocheuse à tournure de cheminée (symbole un peu tautologique de la montée-qui-monte) jusqu’à une vire formant corniche sur tout le pourtour de la montagne, surmontée de scènes sculptées de main probablement divine.

    Unknown-3.jpegL’on passe en effet à la dimension esthético-apologétique du poème, illustrée d’abord par une image sculptée figurant l’Annonciation avec le duo de l’Ange Gabriel et de Marie - on pense illico à Fra Angelico, avec deux siècles d'avance, quoique Dante évoque plutôt l’art de Polyclète, plasticien grec encore fameux à l’époque, et Giotto serait encore plus proche...

    david01.jpgDans la foulée se distinguent plusieurs scènes diversement édifiantes, à commencer par le transport de l’arche sainte des Hébreux devant laquelle on se rappelle (mais si !) que dansa et psalmodia le roi David à la « robe troussée », précise Dante, après quoi celui-ci remémore la légende médiévale selon laquelle l’excellent pape Grégoire pria tant qu’il parvint à tirer l’empereur Trajan des enfers pour saluer un geste de commisération montré par celui-ci à l’égard d’une pauvre veuve dont le fils fut accidentellement tué par l’armée romaine- vous suivez au fond de l'avion ?

    Tout cela pour montrer quoi ?

    Entre autre ceci : que l’humilité et le repentir seuls pallieront l’orgueil, qui ne cesse de freiner notre élévation. C’est aussi bien ce que montre enfin, sur la même corniche, une procession de chenilles humaines qui se traînent en gémissant force « je n’en puis plus »…

    Or comment trier dans ce fatras, ce qui relève de l’érudition empilée et ce qui peut nous toucher encore spontanément ? 

    De toute évidence, le poème hyper-codé, à multiples strates de signifiés (comme le sera l’Ulyssse de Joyce 7 siècles plus tard),n’en finira pas de servir, sinon à l'édification de la jeunesse italienne préférant le clip au poème, à la promotion d’innombrables nouveaux dantologues récusant tout ce qui a été dit avant eux, pour mieux « décaper » texte (et sous-texte) à l’occasion de multiples communications et congrès en divers lieux ensoleillés de la planète, mais nous apprennent-ils à mieux lire pour autant ce que le poète, de loin en loin, exprime de simple et beau en quasi 3D, par exemple sur l’amour ? Sûrement pas !

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    Assez comiquement alors, sur cette corniche   des orgueilleux, me revient le souvenir du commentaire le moins humble qui se puisse imaginer, de Philippe Sollers pérorant à n’en plus finir « autour » du Purgatoire, dans son ouvrage modestement intitulé La Divine comédie (lequel consiste en réalité en entretiens avec les très patient Benoît Chantre), sans dire à peu près rien (non, j'exagère !) du contenu du texte lui-même alors qu’il pontifie à grand renfort de références à Bataille ou Heidegger…

    Bref, voyons plutôt en la Commedia ce qu’elle est, pareille à une cathédrale à la fois sublime et désaffectée à beaucoup d’égards, dont les détails qui nous parlent encore ressortissent au langage, compréhensible par tous, de ce qu’on appelle la poésie - mais qu'est-ce au juste ?

    793703_2898203.jpgDante. Le Purgatoire. Traduction et commentaire de Jacqueline Risset. Flammarion GF.

    À consulter aussi pour ses utiles explications érudites : Lire la Divine comédie,par François Mégroz. L’Âge d’homme, 1994.

    Et ce monument d’autosatisfaction aux vues parfois éclairantes, voire fulgurantes de justesse dans l'aperception musicale du texte : Philippe Sollers. La Divine Comédie. Folio.

  • L'éphèbe et la sainte

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    Une lecture de La Divine Comédie (43)

    Le Purgatoire, Chant IX.
    Dante s’endort et rêve. Réveil près de la porte du Purgatoire. L’ange portier. Ouverture de la porte
    (Nuit du dimanche au lundi de Pâques, 11 avril 1300)

    Le neuvième chant du Purgatoire, après un début d’ascension assez physique, est marqué par un rêve mythologico-féerique digne d’inspirer un peintre mystico-psychédélique à la William Blake ou, quelques étages en dessous, un Salvador Dali, dont les illustrations de la Commedia sont assez mollement liquéfiées au demeurant.

    Mais le chant débute par un vrai galimatias, en tout cas à nos oreilles contemporaines.
    En voici la traduction française :

    « La concubine de l’antique Titon
    blanchissait déjà au balcon d’Orient
    en sortant des bras de son doux ami ;
    son front resplendissait de gemmes,
    formant la figure de l’animal froid
    qui frappe l’homme avec sa queue ;
    et la nuit, au lieu oùnous étions,
    avait fait deux pas dans sa montée,
    et baissait déjà son aile pour le troisième ;
    lorsque, chargé encore du fardeau d’Adam,
    vaincu par le sommeil, je m’inclinai sur l’herbe,
    où nous étions assistous les cinq. »

    On imagine l’éberluement perplexe de la collégienne romaine ou du lycéen florentin tombant sur ces vers alambiqués signifiant que, bon,la nuit est tombée « en montant » et que Dante va monter en « tombant » dans un rêve…

    John Cowper Powys a raison, une fois de plus, en soulignant que la Commedia date à divers égards, à la fois par son contenu dogmatique et par ses multiples références à la mythologie gréco-romaine.

    Et pourtant la poésie,musicalité et splendides images à l’appui, sauve la mise de chaque Cantica, indépendamment de son sens moral ou théologique.

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    En l’occurrence, le rêve, qui fait l’esprit « presque devin dans ses visions », acquiert un surcroît paradoxal de présence en combinant la figure d’un aigle à plumes d’or, d’essence résolument chrétienne, et celle du jeune Ganymède, bel éphèbe de souche grecque « ravi au consistoire des dieux » par Zeus, dont l’apparition onirique coïncide, en temps réel, avec le passage subreptice de Lucie, sainte spécialement affectée à la protection de Dante, dont Virgile lui explique l’intervention quand il se réveille.

    Compliqué tout ça, giovanotti ? Pas plus que le méli-mélo New Age de vos séries merveilleuses flirtant avec le fantastique !

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    Et la suite va se corser encore, presque jusqu’au kitsch, avec l’apparition de l’ange portier aux pieds sacrés posés sur la troisième marche de l’escalier accédant à la« porte sainte ».

    ob_393d6615978fe254e6e8d46d13963ba9_dsc-0499.JPGEn cas de film, l’on appréciera le contraste de couleurs destrois marches : la première de marbre blanc (lisse comme un miroir révélant au voyageur ce qu’il est tel qu’il est), la deuxième de pierre noire raboteuse (comme une âme nécessitant un bon récurage) et la troisième de porphyre enflammé « pareil au sang qui jaillit d’une veine », symbolisant pour les uns le feu ou la charité, pour les autres l’Empire dont la mission est, selon Dante, de rétablir (hum) la justice et la paix dans le monde.

    Là encore : génie du détail caractérisant la poésie de Dante, qui voit ensuite son front marqué de sept P par l’épée de feu de l’ange lui recommandant comiquement, prévenant infirmier : «Souviens-toi de laver, quand tu seras dedans, ces plaies »…

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    Or ces sept P, il faut le préciser à l’attention de la collégienne milanaise ou du lycéen napolitain, représentent les sept Péchés capitaux qu’il incombera à Dante d’effacer successivement en franchissant les sept corniches du Purgatoire…

    41KEAN0XN5L._SX280_BO1,204,203,200_.jpgDante. Le Purgatoire. Traduction et commentaire de Jacqueline Risset. Flammarion GF.

    À consulter aussi pour ses utiles explications érudites : Lire la Divine comédie, Le Purgatoire, par François Mégroz. L’Âge d’homme, 1994.

     

  • Ceux qui surfent en profondeur

     
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    Celui qui sonde les à-plats de Félix Vallotton / Celle qui patine dans le palais de glaces de Paul Morand / Ceux qui exigent la pose de stickers étoilés sur le bout des seins de la Venus de Milo / Celui qui lorsqu'il n'a pas de bleu sous la main met du rouge / Celle qui remet un badge VISITOR à l'intrus joliment coiffé / Ceux qui se rappellent qu'avec MOULINEX la situation de la femme a été modifiée avant la percée générale des robots de ménage / Celui qu'on croit futile alors qu'il est concentré sur le détail de la chose en soi et pour soi - das Ding / Celle qui est sensible au côté dingo de l'humour belge / Ceux qui ont l'art de "faire avec" en toute serendipity / Celui qui a obtenu un Boeing pour son premier film et un essaim d'abeilles pour le suivant / Ceux qui évoluent comme en rêve dans le film de l'auteur belge rasé de près / Celui qui poursuit ses observations sur les chants de territoire se modifiant selon la section de la Grande Muraille investie par les oiseaux / Celle qui distingue nettement les rires des deux Salvador hilares (Henri et Dali) aux nuances plus ou moins caverneuses de chacun / Ceux qui se demandent comment les masses chinoises vont prendre le choix de la crinoline opéré par l'accessoiriste du Belge / Celui qui revêt sa combinaison blanche pour amadouer les abeilles noires / Celle qui passe en revue les paysages d'Alex Katz a la recherche d'une perfection dissociée / Ceux qui voient un lien entre le Japon de la romancière belge et la Chine de son compatriote / Celui qui se prend une claque alors qu'il daube sur la cocasserie des tsunamis aux effets collatéraux toujours imprévisibles / Celle qui pose en bikini rose dans la pub vantant le Hummer / Ceux qui ont l'esprit de l'escalier hélicoïdal avec vue sur la ville d'eaux / Celui qui rappelle que Baudelaire aussi fumait du Belge / Celle qui change de peau comme de chemise / Ceux qui demandent à Toussaint de se positionner au niveau du burkini, etc.
     
    (Cette liste a été élaborée parallèlement à la lecture de Made in China de Jean-Philippe Toussaint et des Interviews d'Alex Katz publiées à l’enseigne d’art& fiction)
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  • Deux anges passent

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    Une lecture de La Divine Comédie (42)

    Le Purgatoire, Chant VIII.

    Arrivée des anges. Nino Visconti. Les trois étoiles. Le serpent mis en fuite. Corrado Malaspina

    (Dimanche de Pâques, vers 7 heures et demie du soir)

     

    L’actuelle superstition scientiste accorde plus de crédit aux sciences dites dures qu’au doux savoir, mais l’angéologie est reconnue par l’Abbaye de Thélème et c’est ce qui compte.

    Le penchant naturel (la Bête) de l’homme (et de la femme quand elle se laisse aller) tend le plus souvent vers le bas, aux ordres de son cerveau reptilien, tandis qu’un élan contraire surnaturel le fait lever les yeux vers la cime accueillant le premier soleil ( c’était tôt l’aube au pied des Aiguilles dorées, un dimanche matin de nos vingt ans) ou les derniers rayons du crépuscule en ce huitième chant du Purgatoire.

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    Toute la foule qu’il y a là, autour de Dante et de ses collègues poètes Virgile et Sordel, lève ainsi les yeux en cette fin de dimanche de Pâques de l’an 1300, et pour répond en envoyant deux de ses émissaires ailés, une fois le ciel, aux regards ardents et aux hymnes, porteurs d’épées de feu et tout nimbés de vert espérance.

    Ainsi Dante les décrit-il plus précisément:

    « Verdi come fogliette pur mo nate

    erano in veste, che da verdi penne

    percosse traen dietro e ventilate ».

     

    Autrement dit :

    « Vertes comme des feuilles nouvelles nées

    étaient leurs robes, que battaient les plumes vertes

    flottant derrière eux, agitées par le vent ».

     

    La poésie de Dante ne se réduit pas du tout à l’apocalyptique représentation que scelle le plus souvent l’expression « dantesque », comme le montrent, et de plus en plus en ces lieux de purification, tant d’images d’une infinie délicatesse et surfine harmonie, en contraste absolu avec le chaos vaseux ou visqueux dans lequel rampe le sempiternel serpent.

    Lequel surgira d’ailleurs tout à l’heure là-bas, que le défunt poète Sordel désignera à Dante en ces termes : « vois là notre adversaire », identifiant ce même serpent « qui donna à Eve le fruit amer »…

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    Et le voici rampant :

     

    « Tra l’erbe e’fior venia la mala striscia,

    volgendo ad ora ad or la testa, e ‘l dosso

    leccando come bestia che si liscia ».

     

    Autrement dit :

    « Entre l’herbe et les fleurs venait l’affreux reptile,

    tournant de temps en temps la tête et se léchant

    le dos, comme une bête qui se lisse ».

     

    Mais les anges apparus auparavant ne sont pas là que pour la photo : les voilà qui, tels des « éperviers » fondent comme l’éclair sur le suppôt de Satan…

    Plasticité remarquable de la scène !

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    Ainsi la Commedia nous tient-elle et nous retient-elle, si l’on ose dire, par les deux bouts de la griffe et de l’aile.

    Ainsi de ce souvenir, ce dimanche-là, dans la paroi des Aiguilles dorées où la lumière descendait tandis que nous montions, lorsque mon ami R*** dérocha soudain, et tout aurait pu finir comme ça : mais non, je ne sais quel ange le retint je ne sais comment de ce côté de la vie alors qu’à quelques dizaines de mètres de là, sur une voie parallèle, le guide et chanoine René M ***, qui avait tout vu de la scène, restait encore figé, saisi, pantois, aussi vert que son compagnon à lui et que les deux saints volatiles de la Commedia

    Je n’invente rien: mon rapport a été déposé aux archives angéologiques du canton du Valais…

     

    Dante Alighieri, Le Purgatoire. Traduction et commentaire de Jacqueline Risset. Flammarion GF.

     

     

     

     

  • Salut je t'ai vu

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    Une lecture de La Divine Comédie (41)

    Le Purgatoire, Chant VII. Dialogue de Virgile et de Sordel. La loi de la montée au Purgatoire. La vallée fleurie. Quelques princes négligents.

    (Dimanche de Pâques, de 3 heures de l’après-midi à 7heures du soir)

    Les ombres pullulent au pied de la roide pente aux épreuves ; ce n’est pas tout à fait l’émeute, mais une houle de foule à tourbillons sur cette aire d’attente et de tri où confluent les âmes non damnées mais point encore sauvées ad aeternum.

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    Or il faut se le rappeler à tout moment et se demander ce que cela nous dit : qu’il en va de leur salut, et donc du vôtre possiblement, du nôtre – mais en voulez-vous, en veux-tu, cela m’importe-t-il seulement d’être sauvé, et à quel prix et conditions ?

    Scandale humanitaire à l’étape, qui rappelle l’exclusion des innocents bambins non baptisés juste dignes des Limbes : pas de salut non plus pour ceux qui n’ont pas accédé à la seule vraie foi de leur vivant, tel le « divin » poète Virgile, né trop tôt pour l’onction du baptême et le catéchisme en bonne et due forme.

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    Ainsi le guide de Dante ne pourra-t-il accéder au Paradis de son vivant de mortel pourtant très méritant : le Règlement théologique s’y oppose, établi  sans consultation du Salutiste par excellence que fut le rabbi Iéshouah, qui disait comme ça de laisser venir à lui les petits filous, ainsi que les voyous et autre voyelles.

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    Fin de la digression : comme le jour décline au pied de la montagne aux contritions, Dante trépigne un peu d’impatience et s’inquiète du chemin à suivre auprès de Sordel, qui lui fait comprendre que l’escalade ne se fera pas de nuit (symbole ou sagesse pratique d’avant l’invention de la lampe frontale) mais qu’il est, non loin de là, un lieu protégé où il sera possible de se reposer un peu non sans croquer un biscuit et rendre grâces au vu de la belle Nature.

    Le poète relaie alors le casuiste moralisant et cela donne ça en nouvel italien chantant :

     

    «Tra erto e piano eraun sentiero schembo,

    che ne condusse in fianco de la lacca,

    la dove più ch’a mezzo muore il lembo.

    Oro e argento fine, cocco e biacca,

    Indaco, legno lucido e sereno,

    Fresco smeraldo in l’ora que si fiacca,

    Da l’erba e dali fior, dentr’a quel seno

    Posti, ciascun sara di color vinto,

    Come dal suo maggiore é vinto il meno.

    Non avea pur natura ivi dipinto,

    Ma di soavità di mille odori ».

    Ce qui se traduit, par delà l’enchantement des sonorités picturales, comme ceci :

    Entre pente et replat un sentier oblique

    Nous conduisit au flanc de la ravine,

    Là où le bord s’abaisse jusqu’à moitié.

    Or et argent fin,écarlate et céruse,

    Indigo, bois luisant comme air serein,

    Fraîche émeraude quand on la brise,

    Près de l’herbe et des fleurs, dans ce vallon,

    Verraient ternir l’éclat de leur couleur, 

    comme le moins est vaincu par le plus.

    La nature ici n’avait pas seulement peint, mais par la suavité de mille odeurs

    elle formait un ensemble inconnu, indistinct, ».

    La lectrice et le lecteur futés auront perçu, dans les subtiles correspondances de cette suite d’images, une anticipation du petit Baudelaire illustré.

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    De fait, voici la délicieuse « clairière » des poètes, voici les mots qui sauvent !

    Le salut par la théologie et la prétendue « voie droite » de l’Eglise prétendue sainte par ses docteurs et autres imams ? Des clous !

    D’ailleurs , ce septième chant fait défiler quelques princes contemporains du poète, à peu près aussi ferré en philosophie politique que son compatriote Machiavel, qu’il juge de son haut pour leur « négligence » selon ses propres attentes en la matière. 

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    BeatrixProvensalska.jpgIl y a là tout un beau monde arrimant le poème à ce qu’on appelle aujourd’hui l’actu : tels Rodolphe d’Allemagne et Ottokar roi de Bohème, Grand Nez (Charles d’Anjou) et autres Béatrice de Provence ou Marguerite de Bourgogne, enfin toute une smala qui a coupé à l’Enfer mais devra prier et chanter encore quelques hymnes avant d’accéder au Paradis.

    Alors quoi ? Le salut par l’idéologie religieuse ou politique ? Mon œil !

    Bien plutôt : le salut par ces bribes de musique en nous, qui ne sont l’apanage ni d’une révélation exclusive ni d’aucun Système.

    Or, cela vous chante-t-il d’être sauvé ? Oui si cela me chante, mais faites-en une Loi et je me sauve !

    Salut, je t'ai vu !

     

     

    Dante. Le Purgatoire. Traduction et commentaire de Jacqueline Risset. Flammarion GF :

  • Ceux qui tâtent le terrain

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    Celui qui subissant le climat du sud-est asiatique lance comme ça qu'il "a l'impression de se faire lécher de la tête aux couilles par son chien" / Celle qui se douche en sortant d'un échange sur Facebook / Ceux qui lancent une énormité sur Spinoza pour booster leurs followers / Celui qui prend des notes avant de se lancer dans le débat sur l'océan de la conscience / Celle qui se fait corriger les seins genre collines de silicone / Ceux qui lisent Joseph de Maistre pour montrer qu'ils en ont à ceux qui ne jurent que par Bloy / Celui qui revient à ses fondamentaux russes et chrétiens de gauche / Celle qui pointe la méchanceté particulière des croyants peu sûrs d'eux et des poètes couvant une ambition démesurée / Ceux qui remettent tout en question en répondant à côté / Celui qui revient à la rue Legendre avec sa canne blanche et retire ses baskets pour sentir le macadam ramolli de la fin juin quand le soleil de midi atteint le parvis de la librairie du Fou d'Elsa / Celle qui a passé des heures à lire Le Temps retrouvé au parc Monceau avant de revenir rue Mozart chez son ami le pianiste rosicrucien / Ceux qui étaient de la belle équipe de la Pensione Pianigiani durant leur stage de chant à l'Accademia de Sienne / Celui qui n'a jamais été à l'aise dans les groupuscules / Celle qui préfère le Godard poète des vingt dernières années à l'idéologue hyper littéraire des années 60-70 / Ceux qui enduisent leur plume de miel pour voir si les lectrices chinoises se laissent avoir / Celui qui prétend avoir rencontré Virginie Despentes au Mont Ventoux pour épater ses camarades médiévistes travaillant sur Pétrarque / Celle qui relit Baise-moi dans le jardin des Carmes déchaussés / Ceux qui se tâtent avant d'entrer dans l'Eglise des Derniers Jours, etc.

  • Lupanar à l'italienne

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    Une lecture de La Divine Comédie (40)

    Le Purgatoire. Chant VI. 

    L’Antépurgatoire, deuxième assise. Efficacité de la prière. Rencontre des poètes : Virgile et Sordel de Goito. Imprécations contre l’Italie, contre l’Empire, contre le pape, contre Florence

    (Dimanche de Pâques, vers 3 heures de l’après-midi)

    Le poète catholique italien Dante Alighieri et l’essayiste agnostique français Jean-François Revel (auteur notamment de Ni Marx ni Jésus) avaient pour point commun de fonder leur espoir d’une meilleure gouvernance mondiale en appelant, de leurs vœux, un Pouvoir planétaire unique : l’Empereur chrétien pour Dante, et quelque Fédération démocratique supranationale, pour Revel.

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    Ce sixième chant très « politique » a deux pôles. D’un côté : les pouvoirs princiers de tout acabit, dans l’Italie morcelée et hyper-conflictuelle du XIVe siècle, où le goût du pouvoir et la rapacité caractérisent autant les potentats civils que les prélats ; de l’autre, la protestation des peuples et des poètes, dont les invectives montent en puissance au fils des vers, jusqu’à la comparaison de l’Italie, en général, et de Florence en particulier, avec un bordel !

    Est-on bien avancé, sept siècles plus tard, avec la Casta italienne et son calamiteux Cavaliere ? 

    Certes non, et d’autant moins que la voix des peuples se dissout aujourd'hui dans le boucan médiatico-mondain où les sages conseils d’un Virgile et les furibards anathèmes de Dante feraient juste figure de vieilles guimbardes « réacs ». 

    Y a-t-il d’ailleurs au monde, aujourd’hui, un seul poète qu’on pourrait dire un visionnaire politique fiable ? 

    Sûr que non, vu que la base même de l’empire rêvé par Dante, cimenté par le christianisme, n’a plus la moindre existence « politique », et qu’aucun poète actuel ne peut être dit la voix d’un peuple – même s’il y du Dante dans l’auteur de L’Archipel du Goulag… 

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    Du côté des poètes, Dante se réjouit pourtant d’une nouvelle rencontre, en cet Antépurgatoire qu’il s’impatiente par ailleurs de quitter tant le lieu est encombré de foules piétinantes, en la personne de l’illustrissime troubadour Sordel, tenu en haute estime par les seigneurs de ce monde dont il a pourtant stigmatisé virulemment les faiblesses, inspirant alors ces vers cinglants à Dante :

    « Hélas ! Italie esclave, palais de douleur,

    navire sans pilote au milieu des tempêtes, 

    non plus reine des provinces, mais bordel ! » 

    Dans la foulée, le lecteur sans malice aura sursauté en tombant sur le vers 118 de ce chant où il est question du « très haut Jupiter / qui fut sur terre crucifié pour nous », à croire que, pour Dante, l’empire universel était prédestiné à fondre, à Rome , le roi des dieux antiques et le Dieu des rois de la chrétienté…

    Catholique tout ça ? Ô combien, et l’on dira même plus : le comte Joseph de Maistre s’en saoulerait de petit lait !

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    Mais hélas, bis repetita:  ce sont les « gains trop faciles » fustigés par Dante qui auront pourri la Botte, si l’on ose dire, et l’empire n’est plus qu’un piètre décor de série télé signée Berlusconi & Co… 

    Dante. Le Purgatoire. Traduction et commentaire de Jacqueline Risset. Flammarion GF.

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  • Dante pique un fard

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    Une lecture de La Divine Comédie (39)

     

    Purgatoire, Chant V. Pécheurs morts de mort violente et repentis in extremis. Colloque avec Jacopo del Cassero. Bonconte da Montefeltro. La Pia.

     

    (Dimanche de Pâques, de midi à 3 heures de l’après-midi).

     

    Cela a été dit et répété : que Dante a failli, selon son propre jugement, mériter le sort des damnés éternels, auquel il a échappé in extremis grâce à l’intercession de l’Amour (Béatrice), de la Poésie ( son maître Virgile) et de son propre repentir.

     

    Les tourbillonnants troupeaux qui se pressent, si l’on peut dire, au portillon du Purgatoire, regroupent les âmes semblablement rescapées de la damnation,  dont le dernier regard s’est levé vers le ciel alors que leur corps mortel succombait aux pires violences.

     

    Comme on l’a vu dans le chant précédent, l’accès au Purgatoire lui-même ne sera acquis, pour les âmes en question, qu’au terme d’une sorte de pré-lavage assorti d’une attente comptabilisée à proportion des fautes de chacun.

     

    51ycbsEN2rL._SY355_.jpgDe ladite comptabilité, liée à l’idéologie de surveillance et punition filtrée par les Pères de l’Eglise et leur smala « universelle », l’on peut sourire aujourd’hui, même si l’aspect dramaturgique de tout ça reste une curiosité intéressante.

     

    Mais si la Commedia est évidemment datée à cet égard, sauf pour les catholiques de stricte observance qui y trouvent toujours une sorte d’édifice apologétique utile à leur salut, elle continue de nous toucher, mécréants joyeux que nous sommes,  par d’innombrables détails émouvants ou cocasses, historiquement référencés (ici, les « colloques » avec trois personnages connus de l’époque, morts de façon plus ou moins atroce), psychologiquement toujours plausibles ou poétiquement irradiants.

     

    riassunto-quinto-canto-purgatorio.jpgAinsi, tout au début de ce chant dédié aux repentis de la dernière heure, relève-t-on ce trait typique de l’observation dantesque, où le détail « tout humain » fixe soudain l’attention du lecteur.

     

    Plus précisément : après que l’ombre de Dante, qui vient d’être remarquée par les âmes incorporelles débarquées en ce lieu, a suscité l’étonnement et les questions de celles-ci à celui-là (Comment quoi ? Un vivant parmi nous ? Et comment ça ?), le poète, tout troublé, se trouve grondé par Virgile qui l’enjoint de presser le pas. Et Dante, alors, de piquer un fard !

     

    Ce qui donne en v.o. d’époque:

     

    « Che potea io ridir, se non « Io vegno » ?

    Dissilo , alquanto del color consperso

    che fa l’uom di perdon talvolta degno ».

     

    Dûment traduit par dame Risset :

     

    « Que pouvais-je dire sinon : « je viens » ?

    Je le dis, couvert un peu de la couleur

    Qui nous rend parfois dignes de pardon. »

     

     

    Dante, Le Purgatoire. Traduction et préface de Jacqueline Risset. Flammarion GF.793703_2898203.jpg

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  • Mémoire vive (111)

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    Annie Dillard ce matin : « Admire ce monde qui jamais ne te boude – comme tu admirerais un adversaire, sans le quitter des yeux ni t’éloigner de lui ».
     
    À La Désirade, ce 1er août 2017. - Je repense à ces gens de la photo sépia de ma famille maternelle, en 1911, et me demande qui ils étaient et comment c'était de vivre avant la Grande Guerre.
    Lucerne, 1911.
     
    Qu'ont-ils donc contre la morale ? Je me le demande. Et pourquoi parler d’éthique avec un ton si moralisant ?
     
    °°°
    Zouc.
    Assez intrigué depuis hier soir par la lecture de Feu d'artifice, Histoires à voix haute, d'un certain Ernst Burren qui n'écrit qu'en dialecte soleurois. Tout de suite ça m'a rappelé Lucerne, la Stube de Lucerne, le Grossvater de Lucerne et les tantes, enfin tous mes souvenirs de Lucerne à travers les années.
    Le livre se donne en strophes de vers libres. Il y a là-dedans un ton helvète semblable à celui de mes nouvelles grinçantes du genre À côté de chez nous, à reprendre et développer en multiples variations mieux concertées sur les thèmes actuels de la famille helvète, du voisinage et des événements locaux mondiaux, entre Gay Pride et rallye des proprios de belles voitures, orgies de libertins et autres réunions de paroissiens - toute une Suisse en peinture faisant écho aux observations d'un Loetscher et d'une Zouc, d'un Bovard et d'un Emil, de Bichsel ou de Hohler, de Widmer ou de Moeri.
     
    °°°
    L’humour helvète typique, qu’on retrouve chez Emil ou chez Zouc, est descriptif, ou médiumnique, et non pas accusateur
     
    Ce lundi 7 août. Huit heures et demie du soir à ma nouvelle petite table à écrire de métal noir tressé imitant le bois, sur la terrasse, à coté du bain nordique chauffé à 38°. Moment de parfaite sérénité, juste une fine voile sur le lac bleuté, une vitre jetant un éclat de soleil au Bouveret, quelques clarines sur l’alpage voisin, et je prends ces notes dans le magnifique carnet au portulan Renaissance, made in Italy et acheté chez Barnes & Noble à San Diego pour 20 dollars.
     
    Ce mardi 8 août. Le magnifique cahier de San Diego était resté sur la petite table pendant la trombe de cette nuit, faute professionnelle grave mais finalement il n’en a presque pas souffert, je l’ai passé au foehn et seules quelques pages conservent des traces de coulures d’encre verte, donc je dis ouf car j’avais un mois de notes là-dedans et l’objet lui-même m’est précieux. C’est le second « accident » survenu à mes carnets, après la perte d’un épais volume safran contenant plus d’une année de mon journal et des aquarelles à foison, à la fin de la matinée du 11 septembre 2001, juste après ma visite à Marina Vlady où celle-ci m’avait parlé de sa Russie doublement disparue - un moment d’inattention au guichet du métro et vaines recherches ensuite, jour de catastrophe mondiale, etc.
     
    °°°
     
    Rahmy02.jpgTrès impressionné par le récit autobiographique de Philippe Rahmy, qui fait s’entremêler destinées personnelles et tragédies collectives. Lui-même est fils d’un paysan égyptien et d’une fille de médecin allemand juif et affilié au parti nazi, et son récit recoupe celui des tribulations d’un jeune juif polonais qui a assassiné à Paris un notable allemand (en 1938) pour informer le monde des persécutions que son peuple subissait, dont sa sœur l’avait précisément informé. L’auteur a la patte d’un écrivain d’exception, délicat et puissant à la fois, et la substance du récit travaille admirablement le thème des identités mêlées en conflit, comme s’y était employé Aleksandar Tisma dans L’école d’impiété.
     
    °°°
    Pourquoi parle-t-on, à propos de l’extase sexuelle, de petite mort ?
     
    °°°
    En regardant la photo de famille prise par notre père en 1961, à Sankt Niklaus, à l’occasion des noces d’or de nos grands-parents maternels, je suis frappé par l’aspect de ceux-ci, qui avaient alors à peu près notre âge actuel, et qui ont l’air si vieux, si corsetés, si ratatinés, si tout petits et tout noirs que c’est à n’y pas croire : de vrais vieux vieillards ! Et nous aujourd’hui, en jeans et avec nos longs tifs (mes longs tifs en tout cas), en chemises bariolées (enjoy California !) et roulant baskets…
     
    °°°
    Pas un jour sans que je n’injurie le mauvais Dimitri, alors que ma tendresse de cesse de croître à l’égard du bon Dimitri, et bien plus encore envers mon père que je n’ai jamais eu aucune raison, au demeurant, d’insulter.
    °°°
     
    bankerot.jpgCe qu’il faudrait aux « purs littéraires », c’est de voir plus de séries de qualité, comme ce Bankrot danois que je viens de découvrir en avalant ses huit épisodes d’une traite et dont l’humour me ravit. C’est du noir frotté de tendresse et, du point de vue de la narration, des dialogues et de l’interprétation, de la très belle ouvrage pleine d’humanité et de notes intéressantes sur la filiation en milieu déstructuré…
     
    °°°
    À partir d’un certain moment les résolutions se délitent, sous l’effet de la dispersion. Mon excessive ouverture de focale au même moment. Qui trop embrasse, etc
    Ce lundi 14 août. - Esquissé hier le portrait au crayon de Lady S. Pas encore ça, de loin pas. Donc il faut exercer le dessin, jusqu’à la juste expression. Exercer la bouche, les yeux, l’oreille, le volume, etc. L’exercice, en matière de dessin ou de peinture, est d’ailleurs une excellente base qui intéresse aussi l’exercice stylistique en matière littéraire, etc.
     
    Regarder
     
    Je ne regarde pas assez.
    Trop de leurres nous distraient
    à tout instant du seul présent.
    L'écran mondial t'éloigne
    de cela simplement qui est.
    Nous ne voyons plus rien
    de ce qui est là simplement,
    dans la clairière du bar
    ou de la gare à l'heure de meute;
    où que ce soit, partout:
    la présence d'un seul regard
    dans l'émeute affolée
    révèle les objets.
    Ne te détourne pas.
    Sois juste là présent,
    ici et maintenant,
    à regarder tout ça...
     
     
    Adelboden, ce mardi 15 août. - Salutation littéraire que j’exècre : « Avec ma main amie », etc.
     
    °°°
    Nous avons rejoint cet après-midi J. et G. au Cambrian d’Adelboden, dont j’ai découvert le paysage typisch romantique, quoique trop bâti de trop jolis chalets. L’hôtel nickel, au personnel jeune et sympa, genre **** à SPA, juste un peu trop bien à mon goût, trop lisse et trop froid, pas assez de peintures aux murs - mais je n’en dis rien vu que nous sommes invités…
     
    J. très imposante avec son enfant bien présent quoique encore flottant dans son océan intime, et le père attentif et tendre, dont je prends les railleries avec le stoïcisme des Anciens. Le soir nous ne nous attardons pas à une première terrasse de restau dont la carte mêle le local et l’asiatique, mais l’italien où nous allons ensuite n’est pas mieux avec ses mauvais vins et ses tagliatelles plus qu’al dente : al caoutchouc.
     
    °°°
    Je relève ceci dans Walden : «Durant maintes années j’ai été inspecteur autoproclamé des tempêtes de neige et des orages de pluie, et j’ai fait scrupuleusement mon devoir ; arpenteur, sinon de grand-routes, du moins des sentiers forestiers et des chemins de traverse, veillant à ce qu’ils restent praticables et qu’en toute saison il y ait des ponts qu’on pût traverser, partout où les pas de l’homme ont prouvé leur utilité ». Or cela, vraiment, me parle.
     
    Adelboden, ce mercredi 16 août. – Après le breakfast-type du 4 étoiles, la petite bande et ses chiens se sont hissés au sommet du mont Tschenten surplombant Adelboden, pour y faire quelques pas et admirer l’admirable paysage. Puis la parturiente un peu lasse et son Irish servant se sont retirés dans leurs appartements tandis que nous allions admirer l’admirable cascade du fond de la vallée, avant de nous faire transporter au sommet des pistes de la coupe du monde par le moyen d’un interminable système de téléphérique qui a quelque peu angoissé notre Snoopy. Ensuite, le repas du soir n’a pas été plus remarquable qu’hier, dans un restau dont le vin au moins était convenable (un Plant-Robert de 1983) alors que les raviolis aux champignons étaient à peine mangeables. Décidément, nos chers Alémaniques ne sont pas doués en la matière…
    Le Niesen. 
     
    En redescendant de l’Oberland jusqu’à nos régions lémaniques, je nous ai lu deux nouvelles de John Cheever évoquant le même personnage de femme au prénom d’Andy, qui tient une espèce de pension et redoute l’arrivée du printemps, synonyme pour elle de vieillissement car, au détour des ses 45 ans, elle sent qu’elle a laissé filer la vie et que ça ne va pas s’arranger avec la nouvelle saison. Or il se dégage, des deux nouvelles, une espèce de mélancolie non sentimentale, de douleur diffuse et d’acuité sensible qui me touchent particulièrement ces jours ; en fait c’est exactement ce que j’avais besoin de lire pour relancer ma rêverie narrative à partir de ce que je dirais une vraie matière musicale.
     
    °°°
    Ne pas s'asseoir à la table des moqueurs, moins encore à celle des flatteurs.
     
    °°°
    Ramuz : « Laissez venir l'immensité des choses ».
     
    °°°
    Donner plus, sans attendre de retour. Sus à la chiennerie - je me le rappelle depuis 55 ans et peut-être plus...
     
    °°°
    Certaines personnes sans expérience ne sont pas prêtes à entendre certaines choses : voilà ce que je dois me rappeler. La question du degree est essentielle, et plus que jamais aujourd’hui où tout s’indifférencie. Beaucoup de « nos jeunes » se renfrognent à l’idée même que cette distribution hiérarchique puisse être évoquée. Petits pions qui se voient Rois avant d’avoir affronté la Reine sans passer par les sauts du Cavalier et les bilans d’expérience du haut de la Tour...
     
    °°°
    Tendres objets
    Nos livres font bon ménage.
    Je me rappelle que tes petits objets
    m'ont accueilli sans grimacer:
    sans jamais ricaner
    à travers les années.
    Quand tu te maquillais,
    ce n'était pas que pour les autres.
    La Nature se fait belle
    ce jour d’été indien.
    Bientôt nous roulerons vers la mer.
    Après toi je ne vois pas d'autre horizon.
    L'aire des Hirondelles est notre étape depuis des années.
    Bientôt il y aura plein d'enfants entre nous,
    dans le jardin marin.
    (La Désirade, ce 18 août 2017)
     
     
    °°°
     
    Repris ce matin la lecture de La Forêt du mal de mon vieil ami Gérard Joulié. Quelle pénétration chez ce lecteur d’exception, quelle finesse et quelle profondeur. Ma première lecture avait buté sur son manichéisme pascalien, mais il faut passer là-dessus et ce qu’il dit du regard d’enfant de Proust et de sa déception, mais aussi de la rédemption par l’art et la littérature, est d’une rare justesse.
     
    °°°
     
    Repas solitaire au café de la Tour de Lutry. Bon plat du jour avec assez de pain pour les moineaux.
     
    J’ai repris hier la lecture de De la curiosité d’Alberto Manguel, dont la ligne de fond est marquée par la lecture de la Commedia. Voilà du sérieux. J’ai d’ailleurs repris une fois de plus, dûment corrigée et augmentée ici et là, la publication de ma lecture de Dante sur me sblogs, que je vais poursuivre à raison d’au moins une séquence quotidienne, en reprenant la suite d’où j’en étais arrivé, au 16e Canto du Purgatoire, jusqu’au Paradis dont je suis curieux de découvrir ce que j’en pense et en ressens aujourd’hui. De fait, et c’est l’une des leçons de Mandelstam, il ne suffit pas de penser : il faut ressentir la poésie de Dante et si possible sur sa peau et dans ses os.
     
    Ce mercredi 23 août.- Pas bien dormi cette nuit. Réveillé à 4h. Troublé par l'imbécilité grégaire de la meute. Mais il ne faut pas se laisser déstabiliser. Réagir et voilà tout. Aujourd'hui: chronique sur Vialatte & Co pour BPLT. Montrer comment Vialatte s'oppose à la fois au nazisme et à la crétinisation du Client. Montrer comment Kamel Daoud nous incite à mieux voir notre abjection en montrant celle de la société islamiste. Montrer comment Jean-François Duval distille la pensée non alignée. Invectiver ne suffit pas: il faut donner envie de penser par soi seul.
     
    °°°
    Revenir tous les jours à Michaux (dans Passages) et à Reverdy. Mes toniques imperturbables. De quoi rebondir à tout coup et plus c'est haut plus c'est beau sans qu’il soit question de placebo.
    °°°
    La chronique, charme de paix, arme de guerre
     
    °°°
     
    Dillard.jpgLa lecture d’Une enfance américaine me sidère. La façon d’Annie Dillard de parler de la topologie de sa ville natale, de la fugue de son père sur les fleuves, de terrible spectre du mal qui surgit dans sa chambre d'enfant ou du sac de peau dans lequel sont fourrés les adultes, est renversante. Je vais donc me concentrer plus sérieusement sur cette seule lecture, de A jusqu'à Z. À côté de Dante et d'Alberto Manguel lisant Dante, je suis bon pour quelques mois. Quelques notes pertinentes sur mon petit quartet de rentrée et sur Dave Eggers, après quoi: musique. Le regard d'Annie D. sur la peau de sa mère est profond. Tout est profond dans le regard d'Annie D. Annie D. est au plus profond ce que je ressens comme étant LA poésie. Enfin je sens que lire plus attentivement Annie D. va me faire mieux voir, aussi, ma bonne amie.
     
    Ce samedi 26 août. J’ai achevé ce matin mon petit manifeste destiné à La Cinquième saison, où j’évoque la nouvelle donne de la littérature romande, depuis le début du siècle, avec un grain de sel poivré. Je ne sais si ce sera du goût de tout le monde, mais je crois avoir dit exactement ce que je pense sans m’occuper des bienséances de la paroisse littéraire, de ses révérends compassés et de ses abbesses en jupons gris. Quoi qu’il en soit, je me fiche complètement de ce qu’on en dira, comme je m’en suis toujours foutu depuis le début de mon activité critique, il y aura de ça cinquante ans dans 24 mois et des poussières…
     
    °°°
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    Dans un opuscule qui vient de paraître à l’enseigne d’art & fiction, Stéphane Zaech me fait découvrir le peintre américain Alex Katz dont j’ignorais tout, qui me fait d’abord penser à Matisse et David Hockney, parfois aussi à Vallotton, avec quelque chose d’apparemment lisse et plat qui se révèle, à mieux regarder, beaucoup plus subtil et profond que cela n’en a l’air, comme touché par la grâce. Or Stéphane en parle en peintre, et je me dis à ce propos que, souvent, les peintres sont le meilleurs critiques de peinture, comme les poètes le sont de la poésie – ce que je disais l’autre jour à un ami en poussant un peu le bouchon, lui faisant valoir que les écrivains sont parfois leurs meilleurs commentateurs, etc.
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    Ce jeudi 31 août. - Je trouve ce matin, dans l’Entretien sur Dante de Mandelstam, l’écho, précis et profond, à ce que je cherche en poésie « non poétique », qui rejoint aussi ce que dit Proust de la littérature inattendue et non descriptive modulée plus ou moins à notre insu avec le tout venant de nos impresions et sentiments, souffrances ravalées et transmutées, là encore plus ou moins à notre corps défendant, par le travail conjoint de notre mémoire et de notre imagination.
     
    Ne pas savoir nager
     
    La chose est dure à dire:
    le poète ne dira vrai
    que s'il est rude à cuire
    et s'il se tient au frais.
    Traverser le fleuve chinois
    sans s'accrocher aux jonques,
    à l'écoute des conques,
    relève du seul exploit.
    Or tel est le poème
    que nulle page ordinaire
    résolvant le problème
    n'a jamais su refaire.
    Le poème ne se refait pas !
    Allez le répéter,
    mais ne le faites pas:
    nulle cigale n'a de clef.
     
    (Ce que Mandelstam dit de Dante,
    Proust l’a dit et redit.)
     
    (A La Désirade, ce 31 août 2017).

  • Oiseaux de jeunesse

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    Quand Anne Wiazemsky racontait « son » Godard… En attendat de voir, pas plus tard que ce soir, Le Redoutable...

    Anne Wiazemsky était, à dix-neuf ans, une crâne jeune fille déjà bien en selle et plus très rangée quand elle mit le grappin sur Jean-Luc Godard, qui n’attendait à vrai dire que ça.

    À la veille d'une séance de rattrapage au bac, la petite-fille de François Mauriac avait certes déjà défié la morale de grand-papa une première fois avec un Monsieur plus âgé qu’elle, mais le véritable amour restait à découvrir. Or son apparition dans Au hasard Balthazar du grand Robert Bresson, très admiré de Godard et de Truffaut, n’était pas passée inaperçue de ces deux-là. Aussi, lorsqu’après avoir entrevu Godard sur le tournage du film, la lycéenne folle de Sartre et Beauvoir, qui avait beaucoup aimé Masculin Féminin, écrivit au cinéaste qu’elle l’aimait, celui-ci embraya-t-il de tous les cylindres de sa rutilante Alfa et s’en vint-il aussitôt soupirer sous ses fenêtres en Roméo de photo-roman…

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    Cela se passait en 1966, en ces années où les jeunes filles n’atteignaient la majorité qu’à vingt et un an. Or c’est le premier intérêt d’Une année studieuse que de rendre à la fois le charme et les rigueurs plus ou moins hypocrites de la morale sociale d’une époque. Une époque qui avait poussé François Mauriac à voir, en l’amorale Françoise Sagan, une déléguée spéciale de Satan sur terre.

    Cela étant Anne Wiazemsky, qui se coula vite dans les draps de Jean-Luc Godard, et avec un (premier) plaisir largement partagé, n’en était pas moins très respectueuse de l’avis de pépé François et de la fille de celui-ci, sa mère sourcilleuse.

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    Oscillant entre son prince charmeur mal fringué, mais plein d’attentions délicates, et les préventions de son clan familial, la jeune fille défendit sa liberté avec l’aide de son frère Pierre et du philosophe Francis Jeanson, auquel elle eut le culot de réclamer des leçons particulières lors d’un cocktail de Gallimard. Il faut préciser alors que la demoiselle était une amie d’enfance d’Antoine, le futur patron de la célèbre maison d’édition.

    Très snob et très parisien tout ça? Pas du tout: gentil et intéressant. Parce que Jean-Luc Godard y apparaît au naturel. Il est tout doux avec Anne et très autoritaire en tournage, véritable toutou quand il s’agit de demander la main de la «mineure» à Bon-papa Mauriac, et soudain violent, puant, lorsque des flics l’interceptent dans la rue et le prient de ramener ladite «mineure» à la maison…

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    Etudiante à Nanterre, Anne s’y fait draguer par un rouquin prénommé Dany, futur député européen comme chacun l’a deviné. À la veille de Mai 68, Godard apparaît aussi en jobard «maoïste», dont La Chinoise sera taxée de crétinerie par… les Chinois.

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    Anne Wiazemsky le raconte en souriant, comme elle sourit au souvenir de son mariage vaudois, sans lendemain même si le pasteur lance narquoisement au marié : « À le prochaine, M’sieur Godard ». Cela s'intitule roman mais ce récit, bien filé, sensible, lumineux, relève plutôt des mémoires d'une jeune fille jamais vraiment rangée, aussi bonne finalement à l'écrit qu'à son oral de géo  décroché au charme...

    Anne Wiazemsky, Une année studieuse. Gallimard, 272p.

  • Classe d'eau

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    Du bleu d’en haut il suffit de se laisser glisser le long des filins pour tomber juste au seuil de la classe d’eau, sur le promontoire dominant les fosses du Haut Lac, à la profondeur inspiratrice par temps clair autant que sous les neiges moites de décembre.


    Votre arrivée est attendue dans le silence de l’aube que trouble à peine le passage des ombles. Votre seul désir de participer à la classe d’eau vous tient lieu de Welcome. D’ici ne seront écartés que ceux qui dénigrent l’exercice de l’Aquarelle Insoluble, ricanants ou sceptiques ; nul esprit médiocre ne sera non plus admis dans l’orbe lumineux, ni les aigres ni les ladres, ni les mesquins, les chafouins, les sournois, les perfides, moins encore les faux derches.


    Ici s’acquiert l’art de l’Aquarelle Insoluble, auquel sera consacré ce premier cours d’été. L’étude de ce matin sera consacrée aux voltes d'eau de lumière blanche en transit submersible que vous exercerez en murmurant la ballade White in Night Satin à l’unisson des conques, seulement appliqués à vous laver le regard…

    Peinture: J.M.W Turner

  • Le docte et l'indolent

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    Une lecture de La Divine Comédie (38)

     

    Le Purgatoire, Chant IV. Montée à la première assise. Explication de Virgile sur le cours du soleil dans l’hémisphère austral. Nature de la montagne du Purgatoire. Belaqcua et les autres négligents.

    (Dimanche de Pâques, de 9 heures du matin à midi)

    La théologie, ou plus largement l’idéologie religieuse, le catéchisme à tous les degrés, l’apologétique ou l’exégèse, le prône public ou le cryptage ésotérique sont-ils compatibles avec la poésie ?

    C’est ce qu’on se demande assez souvent en lisant la Commedia de Dante, et par exemple en butant sur la rhétorique savante de ce quatrième chant du Purgatoire multipliant les indications topologiques et autres précisions sur la temporalité du voyage. Du chant, on passe à l'exposé savant à outrance. Un peu rasant...

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    Plus précisément, les deux premiers tiers de ce chant évoquant la « pré-pénitence » des négligents, condamnés à une plus ou moins longue attente avant de se pointer au check-point de la montée, sont consacrés à la description précise des lieux, conformément à la représentation du monde en ce début du XIVe siècle, qui situe le Purgatoire dans l’hémisphère sud, dont Jérusalem est le centre, à équidistance horizontale du Gange (à l’Est) et du Maroc ou de l’Andalousie, à l’Ouest.

    Le ton n'est hélas pas à l'érudition joyeuse, et le non-initié s'y perdra. Du moins, dans l’appréciable Guide du lecteur d’une vingtaine de pages qui complète sa traduction commentée du Purgatoire, notre cher et regretté prof et ami François Mégroz s’est-il donné la peine de détailler, croquis à l’appui, la topographie et le symbolisme des sept corniches superposées, autant que l'économie temporelle du voyage initiatique par rapport au cycle astral et zodiacal.

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    Non sans un clin d’œil, le dantologue lausannois remarque tout de même l’impatience de Dante lui-même, au fil du discours érudit de Virgile, dont on sort enfin pour une rencontre plus légère, d’un indolent personnage assis derrière un rocher doré par le soleil matinal, en lequel Alighieri reconnaît un Toscan sympa de sa connaissance, luthier de son métier, épris de musique, du nom de Belacqua et connu pour son indéfectible paresse...

    Or celle-ci lui vaut, par manière d’expiation, l’obligation de patienter en ce lieu autant d’années qu’il en a passées sur terre avant d’être autorisé à gravir la redoutable pente, inclinée parfois jusqu’à 45°. Ah mais, même sans le rocher de Sisyphe à se coltiner, la perspective n’a pas de quoi réjouir le nonchalant.

    Et pourquoi tant de peine, se demandera le lecteur mécréant, alors que c’est dimanche et qu’il fait si beau ?

     

    François Mégroz. Le Purgatoire. L’Âge d’Homme, 1994, 279p.

  • Ceux qui gesticulent

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    Celui qui affirme qu'il est seul à ne pas se soumettre à la vérité unique / Celle qui est à l'écoute de la rue dans son boudoir / Ceux qui ont ont des relents de bouches d'égouts / Celui qui rue dans les brancards de l'hôpital de charité / Celle qui rappelle qu'elle l'avait déjà dit aux girondins / Ceux qui sont à la révolution ce que le pet est à la nonne / Celui qui retourne à la rue de la Félicité ou son voisin de soupente était un chauffeur de taxi russe relisant le Que faire ? de Techernychevsky / Ceux qui traînent dans la rue le soir sans se presser le citron / Celui qui vend ses opinions aux plus offrants / Celle qui se les roule au square du même nom / Ceux qui aiment les rues désertes de Paris a l'écoute des pas perdus / Celui qui aime les gens mais abhorre la meute / Celle qui n'en fait qu'à sa tête de gondole genre Amélie Nothomb sous son casque à pointe / Ceux qui réseautent le social au niveau du groupe de fusion / Celui qui a tout compris dès son premier cri primal / Celle qu'on dit la pasionaria du jardin d'enfants en rupture idéologique / Ceux qui voient en Donald Trump le garant de leur blanchitude à deux balls / Celui qui met un genou en terre par manière de coup de pied au culte / Celle qui se tait dans l'impasse de l'Homme armé / Ceux qui retournent dans les bois / Celui qui se tient informé à tout instant sur Gmail des retours de ses passages à la télé et dans les médias et autres réseaux sociaux dont il entend contrôler la gestion d’archive sur disque dur /Celle qui s’est payé des talons plus hauts pour sa nouvelle émission win-win / Ceux qui parlent très-très vite pour ne pas qu’on s’aperçoive qu’ils n’ont rien à dire / Celui qui va tous les piétiner pour leurs montrer qu’il est dans le rap djeune le loser qui gagne / Celle qui entretient la paranoïa du produc en lui rapportant les propos dubitatifs du sponsor ultragauchiste de salon / Ceux qui font feu de toute suie / Celui qui observe la traîne de bave humaine laissée par le Conseiller suivi de ses courtisans dans les jardins du Mirador / Celle qui flaire la muflerie de l’arriviste et s’en protège par de vagues sourires / Ceux qui n’aiment pas voir leurs amis céder à la vanité débile / Celui qui pratique le plaisir aristocratique de déplaire mais en société seulement / Celle qui pontifie en sa qualité de conscience conscientisée de l’intelligentsia de centre gauche ménageant ses entrées dans les médias de centre droit / Ceux qui se battent pour défendre ce qu’ils appellent la zone sacrée / Celui qui ne s’est jamais éloigné de la zone sacrée investie à sa première véritable émotion de lecteur / Celle qui ne fréquente que les librairies pourvues d’échelles sur lesquelles on peut rester à lire même après la fermeture / Ceux qui vont en librairie comme d’autres vont à l’église avec dans les poches des adresses de maisons /Celui qui s’est retrouvé hors du temps et loin de tout autre lieu que cette prairie du bord du Neckar en cet été 61 où il a lu Tonio Kröger/ Celle qui associe le goût de la vodka au miel à sa lecture de La Dame au petit chien dans la pénombre carmin du café Florianska de Cracovie /Ceux qui n’ont de cesse que de protéger la zone sacrée des gesticulations des agités et des bruyants / Celui qui enjoint le Gouvernement suisse de fermer les frontières de ce pays de souche blanche et chrétienne / Celle qui au nom de l’UDC recommande qu’on surveille les 400.000 musulmans feignant de vivve paisiblement en Suisse alors qu’on sait ce qu’on sait / Ceux qui se demandent si les imams et les pasteurs protestants et les sociologues et les prêtres de gauche n’ont pas quelque chose de suspect en commun / Celui qui rappelle à ses employés (tous blancs et baptisés comme vérifié) que 42% des patrons des grandes firmes suisses sont étrangers et que c’est donc le moment de se montrer vigilant / Celle qui dit et redit ce que Bernard-Henri Lévy a dit et redit / Ceux qui se rappellent les camps de concentration américains aménagés pour les Japonais suspects / Celui qui comme Kouchner prône la force militaro-humanitaire / Celle qui apprend ce matin chez sa coiffeuse camerounaise que la Suisse compte 24% d’étrangers résidents permanents et pas l’ombre d’un ghetto / Ceux qui découvrant la liste individualisée des victimes des attentats du 13 novembre pensent à celles qu’on pourrait établir de tous les massacres aveugles perpétrés dans le monde (entre les pyramides de crânes humains de Tamerlan et les millions d’Indiens massacrés par la sainte Eglise catholique et apostolique, en passant par les protestants et les cathares et tant d’autres charniers de droit divin ou pas, on a le choix) et qui ramènent l’ « horreur absolue » au rang de tragédie relative même si la douleur personnelle reste incommensurable / Celui qui en revient à la réflexion de Michel Eyquem de Montaigne (1533-1592) sur les civilisations diverses et les fondements variés de la vérité et de la justice possiblement traduits par des lois plus ou moins justes selon les cas / Celle qui se rappelle qu’en 2012 (c’est presque du passé) un tiers des nouvelles entreprises suisses avaient des ressortissants étrangers pour fondateurs / Ceux qui se demandent ce que dirait aujourd’hui un Montaigne de l’état du monde et de ses progrès supposés en France du Sud-Ouest et ailleurs / Celui qui aux gesticulations des uns et des autres répond tranquillement (avec l’ami de La Boétie) que toutes les civilisations se valent en bien comme en mal / Celle qui n’en démord pas à propos des basanés quin’ont même pas lu le dernier Dicker / Ceux qui pensent que quand même Allah n’est pas sympa avec les mousmées / Celui qui aux certitudes partisans ou cléricales des uns et des autres répond tranquillement (avec l’auteur des Essais) qu’une civilisation a toujours tort quand elle use de violence / Celle qui rappelle sur Facebook que la mère de ce fourbe réformiste de Montaigne était non seulement de souche portugaise mais juive / Ceux qui préfèrent avoir tort avec Pascal qui justifie le mensonge de droit divin et l’Etat qui le fait respecter que raison avec Montaigne enjoignant chacun de chercher le moyen juste de ne point trop s’assassiner / Celui qui s’oppose tranquillement (avec Montaigne) à la spirale de la haine en affirmant qu’il n’y a jamais eu nulle part aucune Autorité fondée sur une vérité absolue et qu’il n’ya donc pas plus de souverain Bien politique qu’il n’y a de souverain Bien métaphysique et qu’en conséquence il est conseillé de cesser de gesticuler pour Rien,etc.

  • Credo quia absurdum

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    Une lecture de La Divine Comédie (37)

    Purgatoire. Chant III. Reprise du chemin. Inquiétude de Dante. Explication de Virgile sur la nature des corps. Rencontre des âmes lentes. Manfred. 

    (Dimanche de Pâques, vers 6 heures et demie du matin)

    On le sait depuis le premier chant de la Commedia, et cela se trouve répété avant même que les deux compères n’entament l’ascension de la montagne du Purgatoire : que Dante a failli se damner de son vivant, et que seule l’intercession de Béatrice, du plus haut des cieux, et d’un guide spirituel inspiré par le génie poétique, en la personne de Virgile, lui ont permis d’échapper au feu et aux glaces de l’Enfer. 

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    Or ce qui est assez cocasse,c’est que l’amour terrestre voué par Dante à Béatrice reste aussi hypothétique que celui qui inspira à Pétrarque , à travers la figure de Laure, les plus sublimes poèmes, alors que Virgile, né en l’an 19 d’avant notre ère, en vient ici à parler comme un Père de l’Eglise…

    Au regard du philistin contemporain, la représentation du monde selon La Commedia, et plus précisément la situation géographique du Purgatoire, île-montagne surgie de la mer sous la formidable poussée de bas en haut qu’a provoqué la chute, de haut en bas, de Lucifer, paraîtra aussi loufoque que la rencontre, au pied de ladite montagne, d’un mortel doté d’une ombre et d’un cortège d’ombres sans corps mais parlant de toutes leurs bouches. 

    Dante lui-même, d’ailleurs, ne sait plus trop où il en est, mais Virgile est là pour l’enjoindre à faire confiance à la « Vertu divine » au lieu de chercher à comprendre :

    « Matto è chi spera che nostra ragione

    possa trascorrere la infinita via

    che tiene una sustanza in tre persone ».

    Ce que Jacqueline Risset traduit ainsi dans la langue de Diderot :

    « Insensé qui espère que notre raison

    pourra parcourir la voie infinie

    que suit une substance en trois personnes ».

     Et dans la foulée, notre Virgile très pré-chrétien de se lancer, avec un siècle et demi d’avance,  dans une diatribe à la Tertullien, auquel on prête le fameux Credo quia absurdum (« Je crois parce que c’est absurde »), en ces termes relevant de l’apologétique avant la lettre :

    « Contentez-vous, humains, du quia ;

    s’il vous avait été possible de tout voir, 

    il n’était pas besoin que Marie engendrât ;

    et vous avez vu désirer en vain des hommes

    si grands que leur désir pouvait être apaisé,

    alors qu’il les tourmente éternellement :

    je parle d’Aristote et de Platon »…   

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    Or cette défense de la foi contre la raison, quelques siècles avant Pascal et son pari, m’intéresse bien moins en l’occurrence que maintes observations, dans le même chant,relevant de l’affectivité (notamment le lien tendre de Virgile pour son protégé) ou de la complexe théologie des rétributions qui m’a, personnellement, toujours fait horreur.

    Dans la structure ternaire (véritable archétype) et ascensionnelle de la Commedia, ces premiers chants de l’Antépurgatoire localisent aussi bien un premier triage où le classement « au mérite » subdivise les candidats à la purifiante montée. 

    medium.jpgC’est ainsi que le beau Manfred, fils naturel de Frédéric II qui a été excommunié pour son opposition à la papauté, a dû patienter longtemps, ainsi qu’il le raconte aux deux poètes, avant d’accéder au rivage de l’île et conserver malgré tout une« espérance un peu verte ».

    Les exégètes et autres érudits feront leur miel de cet épisode à connotations historico-politiques, alors que j’en retiens, pour ma part, un trait d’émotion tout humain : à savoir que Manfred - mort noblement au champ de bataille et arraché de son tombeau par l’évêque de Cosenza qui le fit jeter dans le fleuve Garigliano de façon ignominieuse – demande à Dante d’aller trouver, à son retour dans le monde des vivants, sa fille Constance afin de  lui donner de ses (rassurantes) nouvelles…

    Dante, Le Purgatoire. Traduction et préface de Jacqueline Risset. GF Flammarion.

  • Le bonheur en passant

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    Une lecture de La Divine Comédie (36)

    Le Purgatoire. Chant II. Le jour se lève sur l’île. Arrivée de l’ange nocher débarquant une centaine d’âmes. Le chant de Casella. Remontrances de Caton le rabat-joie et débandade.

    L’île-montagne du Purgatoire est lieu de transition, de purification et de transmutation par excellence ; mais c’est aussi une sorte de préfiguration terrestre du Paradis et, comme l’écrivait Philippe Sollers, « une image continue de la condition poétique ». D'ailleurs, au chant XXXIII apparaîtra, comme un double moins éthéré de Béatrice, la belle dame au nom de Matelda, « chantant comme femme amoureuse » et passant, selon les dignes dantologues, pour une incarnation du bonheur terrestre.

    !B-(7p+QEGk~$(KGrHqIOKj!EzJreTcCpBM8k!jzdZQ~~0_35.JPGCelui-ci, dans le deuxième chant, est également évoqué dans une scène très émouvante, après les retrouvailles du poète et d’un sien ami au nom de Casella, poète et musicien défunt débarqué en cette même aube d’une barque contenant une centaine d’âmes et conduite par un ange à turbo-propulsion et aux ailes flamboyantes. 

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    Question décor et effets spéciaux, un Salvador Dali eût rendu à sa façon l’apparition quasi surréaliste de l’ange-nocher et de sa barque surfant pleine d’ « ombres vaines » sauvées des eaux infernales de l’Achéron, mais ensuite l’atmosphère se transforme quand le troubadour Casella, sur la demande de son ami, se met à chanter un poème de Dante lui-même, tiré du Convivio et commençant par les mots « Amor che ne la mente mi ragiona – Amour qui raisonne en mon cœur » … 

    Et Dante de commenter : « Mon maître et moi, et tous ces gens / qui étaient avec lui semblaient ravis / comme si rien d’autre ne leur touchait l’esprit ».

    Sur quoi le vieux Caton, rabat-joie en sa fonction de gardien des lieux, s'en vient interrompre le délicieux récital en rappelant à la compagnie qu’elle n’est pas là pour se divertir :

    « Nous étions tous fixes et attentifs

    à son chant, quand tout à coup l’honnête vieillard

    s’écria : « Qu’est-ce là, âmes lentes ?

    quelle négligence, quelle halte est ceci ?

    Courez à la montagne y dépouiller l’écorce

    Qui ne laisse pas Dieu se montrer à vous ! »

    Un Romain suicidé qui se la joue fonctionnaire de Dieu : il faut être Dante pour nous faire avaler ça !

    Mais la troupe se débande bel et bien, « laisse le chant » et court « vers la côte comme un homme qui va et ne sait où »…

    L'on n'en est, alors qu'à l'Antépurgatoire, mais déjà la promesse du Paradis arrache les pèlerins aux bonnes choses d'ici-bas ! Est-ce vraiment le meilleur choix ? La lectrice et  lecteur en verront bien d'autres !

     

    DivCo.jpgDante, Le Purgatoire. Traduction et préface de Jacqueline Risset. GF.

  • Retour à la poésie

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    Une lecture de La Divine Comédie (35)

    Le Purgatoire. Chant I. Invocation aux Muses. Dante contemple les quatre étoiles du pôle Sud. Apparition de Caton, gardien du Purgatoire. Rite de purification sur la plage.

    (Dimanche de Pâques, 10 avril 1300, à l’aube).

    Le premier chant du Purgatoire représente, à la lettre, un retour à la vie, auquel la poésie préside immédiatement. Pour chanter le « second royaume où l’esprit se purifie », Dante va passer du registre de l’expressionnisme visionnaire à celui d’un réalisme poétique plus limpide, marqué par l’irradiation de la bonté, sur un pied plus léger.

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    Après une première invocation à la poésie (« Mais qu’ici la morte poésie ressurgisse, ô saintes Muses, puisque je suis à vous »), le poète arrime pour ainsi dire son chant à l’espace nouveau, entre mer et ciel, dont la montagne du Purgatoire figure le lien visible et le lieu de l’épreuve purificatrice.


    On l’a constaté maintes fois durant la traversée de l’Enfer : la Commedia est un poème métaphysique relevant à la fois de la théologie catholique et de la poésie mystique, dont l’incarnation physique n’est pas moins perceptible à tout moment, on pourrait presque dire :à fleur de peau.

    Il n’y avait pas de ciel en enfer, mais c’est vers les constellations célestes que se dresse aussitôt le regard du poète arraché aux infernales ténèbres, et c’est une perception réellement physique du cosmos qui se communique alors au lecteur, comme sous une voûte céleste contemplée d’un navire ou d’une arête de montagne.

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    De surcroît, c’est en un lieu physiquement et géographiquement situé qu’ont débarqué les pèlerins, à proximité de l’embouchure du Tibre, du côté donc d’Ostie où un grand artiste, poète et cinéaste, du nom de Pier Paolo Pasolini, fut retrouvé assassiné en 1975…

    Mais à l’infernale abjection succède, en cette matinée du dimanche de Pâques, une lumière lustrale qui va baigner ce premier chant, à commencer par la rencontre du digne vieillard posté à l’entrée du Purgatoire, qui n’est autre que le fameux Caton d’Utique, grand défenseur de la république qui s’est suicidé au nom de la liberté en l’an 46 avant Jésus-Christ, après le triomphe de César.

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    Or, s’étonnant de l’apparition de ces deux voyageurs surgis de la « prison éternelle », Caton se fait expliquer, par Virgile, par quelle grâce particulière, liée à l’intercession de Béatrice, Dante se trouve en ces lieux. Et le noble« portier » d’indiquer alors, après une émouvante conversation où sa propre destinée est évoquée, à quel rite de purification Virgile devra soumettre son protégé, le ceignant d’un jonc symbole d’humilité.

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    Un suicidé à l’entrée du Purgatoire ? Voilà qui semble bien peu catholique, alors même que Dante réserve, dans son Inferno, un sort cruel à ceux qui se sont donné la mort. 

    Mais le poète a ses raisons échappant à la Raison théologique, et c’est avec une tendresse tout humaine qu’il évoque cette rencontre et le rituel purificateur qui s’ensuit, marqué par cet autre fait merveilleux qui voit, d’un geste, Virgile rendre, à son protégé, la vision des couleurs que Dante avait perdue en enfer…

    la-divine-comedie,-tome-2---le-purgatoire---purgatorio-54002-250-400.jpgDante, Le Purgatoire. Traduction et préface de Jacqueline Risset. GF.

  • Lire La Divine Comédie

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    Du sens, aujourd’hui, de cette lecture. Réflexion au seuil du Purgatoire. 

    Quel sens cela a-t-il de lire, aujourd’hui, La Divine Comédie ? Je me le demande une fois de plus après une relecture complète, et annotée, de L’Enfer, et au moment d’aborder la remontée des pentes de la montagne symbolisant physiquement Le Purgatoire.

    On est descendu très bas, jusqu’au tréfonds de l’abjection humaine, et ce fut un sacré spectacle dont se repaît, aujourd’hui plus que jamais, toute une imagerie plus ou moins satanique peuplée de monstres et de zombies, secoué de bruit et de fureur genre hard rock pour Hell’s Angels grimaçants et autres ados décérébrés. Mais qu’en sera-t-il de la suite du show ?

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    Victor Hugo traduisait un sentiment répandu en annonçant une baisse de tension :«Le Purgatoire et le Paradis ne sont pas moins extraordinaires que la Géhenne, mais à mesure qu’on monte on se désintéresse ; on ne se reconnaît plus aux anges ; l’œil humain n’est pas fait peut-être pour tant de soleil, et quand le poème devient heureux, il ennuie. C’est un peu l’histoire de tous les heureux. Mariez les heureux ou emparadisez les âmes, c’est bon ; mais cherchez le drame ailleurs que là ».

    Hugo voit ça en dramaturge romantique, et c’est vrai qu’on en aura moins « plein la vue » sur les corniches ascendantes du Purgatoire que dans les bas étages du « théâtre total » de Lucifer, mais Hugo ne dit rien (ou n’entend rien ?) de la musique de Dante, qui sera l’élément dominant de cette remontée vers la lumière, en consonance avec toutes les formes d’art,et par la magie épurée de son stil nuovo.

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    La lumière de Pâques (à l’aube du 10 avril 1300, plus précisément) éclaire cette matinée nouvelle marquant le début de l’ascension. Jusque-là, le rythme était plutôt à la précipitation, voire à la fuite en avant, dans l’obscurité coupée du temps humain des cercles infernaux. 

    Mais voici que tout bascule vers le haut et que s’annonce cette bonne nouvelle : qu’il y a une vie après les ténèbres et la désespérance, et que ça pourrait se passer là, sur cette île-montagne couronnée d’une forêt merveilleuse.

    Le Purgatoire que réinvente bonnement le poète, rompant avec les représentations méphitiques de l’époque, qui distinguaient mal ce lieu des contrées infernales, participe cependant d’un nouveau dogme catholique datant d’un concile de 1274. L’Eglise admet donc l’existence d’une zone-tampon entre l’Enfer et le Paradis,où les âmes pourront se purifier, mais Dante y ajoute une prodigieuse foison de détails « terrestre » où le récit se fera de plus en plus allègre alors que la substance de la langue du poète ne cessera de s’épurer.

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    George Duby a parlé de « dernière cathédrale » à propos de la Commedia, et de fait, les« ornements » découverts par les voyageurs le long des corniches du Purgatoire évoquent les fresques ou les bas-reliefs, les statues et autres figures sculptées des cathédrales romanes ou gothiques, alors même que le poème multiplie les allusions aux créateurs de toute espèce qui ont arpenté et embelli le champ de l’art. En outre, la composante du rêve sera très présente dans cette suite de chants où, par trois fois, le poète hantera l’univers des songes.

    Entre rêve et réalité (le corps de Dante, soit dit en passant, a retrouvé son ombre) ,Le Purgatoire est à lire, aujourd’hui, comme le récit de la transformation possible de notre vie. 

     

    Le sentiment lancinant de beaucoup de gens, par les temps qui courent, que« tout ça » ne peut pas continuer « comme ça », trouve ici non pas une consolation à bon marché mais la réitération d’un éternel besoin humain de réparation. Le dernier essai, monumental, du philosophe allemand Peter Sloterdijk s’intitule Tu dois changer ta vie, et l’essayiste radicale américaine Naomi Klein vient également de publier un pavé au titre significatif de Tout peut changerdali-salvador-1904-1989-spain-les-princes-de-la-vallee-fleur-4949374.jpg

    Or c’est avec de tels biscuits, entre beaucoup d’autres, que je reprends pour ma part le trek, immédiatement attiré par la lumière du vers que Borges estimait« le plus beau de tous », treizième du premier chant du Purgatoire : Dolce color d’oriental zaffiro…

    Douce couleur du saphir oriental : un nouveau jour se lève, etc.

     

    41KEAN0XN5L._SX280_BO1,204,203,200_.jpgDante. La Divine Comédie, Le Purgatoire. Editions bilingue traduite et présentée par Jacqueline Risset. Préface lumineuse de la traductrice. GF Flammarion.

    Peter Sloterdijk, Tu dois changer ta vie. Libella / Maren Sell, 2012. 653p. 

    Naomi Klein.Tout peut changer. Capitalisme et changement climatique. Lux / Actes Sud,  632p.

     

     

  • Danse avec Marie

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    À propos de Nue, l'avant-dernier roman de Jean-Philipe Toussaint. À l'instant d'amorcer la lecture de Made in China...

     

    Les quatre saisons de l'amour avec Marie Madeleine Marguerite de Montalte forment une espèce de cycle chorégraphique, de l'hiver à l'hiver, cette fois en passant de Tokyo à l'île d'Elbe, via le Café de la Mairie de la place Saint-Sulpice, à Paris; et plus que jamais, avec son mouvement allant et ses reprises, son ressassement et ses fugues,  l'écriture de Jean-Philippe Toussaint figure une danse à la fois légère et fluide, à pointes souvent d'humour ou de rage amoureuse, qu'on dirait parfois en l'air ou comme dans l'eau même quand on se retrouve sur le toit d'un Centre d'art contemporain, sous les étoiles japonaises qui nagent là-haut tandis que, par un hublot, on voit ces drôles d'oiseaux que sont les visiteurs d'un vernissage chouettement snob et deux  mecs qui croisent leurs regards -  hasard calculé par l'Auteur qui en fait son miel digressif.

    Justement c'est tout miel que Jean-Philippe Toussaint amorce son dernier roman, avec une suite de séquences à la fois hyperréalistes et oniriques en leur dinguerie, où il est question de la présentation, à Tokyo, de la dernière création de Marie sous la forme d'une robe de miel. Or ce qui pourrait n'être que chic et toc se trouve porté, en l'occurrence,  par la magie d'une évocation à la Roussel (on pense aussi au gracieux Ronald Firbank), et l'apothéose de la chose - cata pour les pieds-plats - apporte un nouvel élément au portrait in progress de Marie, qu'on pourrait dire son art de tout retourner, faisant même d'un raté une composante de la perfection. Marie revient d'ailleurs, elle aussi, comme par défaut. Sa présence s'intensifie en effet, pour le Narrateur, à proportion de son absence, après la séparation du couple, comme si celle-ci était une autre façon d'être ensemble et de plus en plus.

    Depuis La Salle de bain (Minuit, 1985), l'écriture de Jean-Philipe en découd avec ce qu'on pourrait dire l'onde du temps, coulant d'une baignoire à la mer, nous entraînant sans nous empêcher de nager à contre-courant, genre le saumon, vers l'amont de l'enfance ou la nudité des pulsions - ou encore au fil d'une rêverie qui est celle-là même de Marie, pipole de la haute couture mondiale et petite fille demeurée quelque part, à laquelle une disposition océanique ajoute de l'espace et le temps de revenir elle aussi.

    Nue représente en effet le roman de l'amour qui revient, et par exemple à l'île d'Elbe quittée quelques mois plus tôt sous le feu et retrouvée dans une atmosphère écoeurante de chocolat cramé (de fait une chocolaterie a brûlé entre les pages et les plages), pour l'enterrement d'un ami de Marie en passe de livrer au Narrateur un secret - tout cela dansé, une fois encore, entre hiver et renouveau, avec pas mal d'humour et de tendresse à la clef, de fausse désinvolture et de beauté nue.   

     

    Toussaint10.jpgJean-Philippe Toussaint. Nue. Minuit, 168p, 2013.  

     

     

  • Calet à la paresseuse

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    Le rêveur solidaire

    Le journalisme français actuel manque terriblement d’un Henri Calet. Entendons par là: d’un homme de plume qui soit à la fois un reporter et un poète, capable de parler du monde actuel et des gens sans cesser de donner du temps au temps, et dont l’expression se reconnaisse comme une petite musique sans pareille. Or Calet, dans une époque certes moins soumise à la frénésie que la nôtre, avait ce double talent du témoin engagé et du rêveur, de l’observateur acéré et de l’humoriste anarchisant. On en trouvera une superbe illustration dans Les deux bouts (Gallimard, 1954), série d’une vingtaines de reportages-entretiens réalisés auprès de gens peinant, précisément, à «nouer les deux bouts», et que le journaliste aborde avec autant de souci du détail véridique que de malicieuse empathie; ou dans le premier recueil de chroniques, souvent merveilleuses, d’Acteur et témoin (Mercure de France, 1959).
    Ecrivain avant que de prêter sa plume au journalisme, Henri Calet se fit connaître en 1935 avec La belle lurette, premier roman très nourri de sa propre enfance en milieu populaire et qui l’apparente, par son ton âpre et vif et sa vision du monde douce-amère, aux écrivains du réalisme «noir» à la Raymond Guérin ou à la Louis Guilloux. Après ce premier livre régulièrement redécouvert, Henri Calet publia Le mérinos en 1937 et Fièvre des polders, en 1940, qui lui valurent l’estime du public lettré sans toucher le grand public. Paru en 1945, Le bouquet, où ses souvenirs de captivité nourrissent l’un des meilleurs tableaux de la France occupée, faillit décrocher le Prix Goncourt, mais ce fut plutôt par le journalisme que le nom d’Henri Calet gagna en notoriété publique à la même époque. Par la suite, l’oeuvre du chroniqueur et celle du romancier-autobiographe n’allaient cesser d’interférer, pour aboutir parfois (notamment dans Le tout sur le tout, l’un des plus beaux livres de Calet, datant de 1948) à des collages inaugurant une forme nouvelle, ainsi que le relève Jean-Pierre Baril, omniconnaisseur de l'oeuvre et de la vie de Calet, dans sa préface à Poussières de la route.
    Ce dernier recueil, précisons-le, fait suite à la publication d’un autre bel ensemble de chroniques rassemblées par Christiane Martin du Gard, dernière compagne et exécutrice testamentaire de Calet (De ma lucarne, Gallimard, 2001), et le lecteur découvrira, dans les notes bibliographiques, quel jeu de piste et quel travail de recomposition a été celui du jeune éditeur biographe - Jean-Pierre Baril prépare en effet une biographie d’Henri Calet à paraître. Ainsi qu’il me l’a rapporté, les papiers laissée par Calet après sa mort (en 1956), et notamment sa correspondance, constituent une véritable mine, encore enrichie par d’inespérées découvertes sur le passé souvent obscur de l’écrivain.

    C’est en décembre 1944 qu’Albert Camus, sur proposition de Pascal Pia, invita Calet à collaborer au journal Combat, inaugurant un activité qui allait se disperser (un peu à la manière d’un Charles-Albert Cingria) entre de nombreux journaux et revues, à commencer par les publications issues de la Résistance. De cette période de l’après-guerre en France profonde, où sévissait l’épuration, Calet se fait l’écho dans deux reportages en Avignon et à Dunkerque, en 1945-1946, racontant respectivement une tournée houleuse (et qui faillit très mal tourner) du président Daladier, puis une confrontation de Paul Reynaud avec les communistes enragés et autres veuves de guerre. «On exécute beaucoup ces jours-ci», note Calet en passant, avant que Daladier, évoquant les «mégères exorbitées», ne lui rappelle les furies du Tribunal révolutionnaire.

    Au passage, le lecteur aura relevé la totale liberté de ton du reporter, qui commence son récit par l’aperçu d’une terrible séance chez un dentiste d’Avignon lui arrachant une dent sans lâcher sa cigarette. De la même façon, qu’il décrive un monument aux morts faisant office simultané de wc public, tire sa révérence à un obscur soldat tombé pour la France en 1940 («Ici repose un inconnu, dit Fenouillet»), acclame la nouvelle tenue des fantassins français «chauffée électriquement à l’intérieur au moyen de piles», raconte ses débuts à Berlin dans l’enseignement non dirigiste selon la méthode de Maria Montessori, visite les «dessous de grand navire» de l’opéra de Paris, échappe de justesse à un pervers lausannois ou vive avec la Garonne une sorte d’idylle poétique, Henri Calet ne cesse de combiner l’observation surexacte et la fantaisie, parfois pour le pur et simple plaisir d’écrire ou de décrire, selon la formule de Cingria, «cela simplement qui est».

    Comme «notre» Charles-Albert ou comme Alexandre Vialatte, comme un Raymond Guérin ou un Louis Calaferte, Henri Calet se rattachait en somme à cette catégorie peu académique des grands écrivains mineurs, dont le style résiste parfois mieux au temps que celui de maints auteurs estimés suréminents de leur vivant.
    Ce qui saisit à la lecture de Calet, c’est que le moindre de ses écrits journalistiques est marqué par le même ton, inimitable, qui fait le charme à la fois piqûant et nostalgique de Rêver à la Suisse ou de L’Italie à la paresseuse. Ces promenades littéraires, de fil en bobine, relient enfin la partie digressive de l’oeuvre à sa partie narrative, dont on commence seulement à évaluer l’ampleur, la cohérence et la qualité.
    Mais Lison, lisez donc Calet: c’est un régal!

    Henri Calet. Préface et notes de Jean-Pierre Baril. Poussières de la route. Couverture (magnifique) de Massin. Le Dilettante, 317p. 
    A lire aussi : la Correspondance d’Henri Calet avec Raymond Guérin (1938-1955), établie et préfacée par Jean-Pierre Baril. Le Dilettante, 347p.


  • Bernard Pivot le passeur

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    À propos des Grands Entretiens réunis, par Gallimard et l’INA, sur 10 DVD : avec Albert Cohen, Françoise Dolto, Georges Dumézil, Marguerite Duras, Louis Guilloux, Marcel Jouhandeau, Claude Lévi-Strauss, Vladimir Nabokov, Georges Simenon, Marguerite Yourcenar + un  ouvage tiré des Archives du Monde, réunissant des articles sur les écrivains concernés, des textes de ceux-ci et autres entretiens parus dans Le Monde. 

     

    C’est une belle contribution à la mémoire du XXe siècle littéraire que représente le coffret réunissant dix grands entretiens de Bernard Pivot avec quelques-uns des derniers « monstres sacrés » de la littérature et des sciences humaines.

    Pour évoquer ce coffret riche de conversations diversement intéressantes et parfois inénarrables (à commencer par le numéro de prestidigitateur verbal d’un Nabokov), j’avais envie d’aller à la rencontre du plus jovial des interlocuteurs d’écrivains, débarqué à Paris en 1958 avec le rêve d’y devenir chroniqueur sportif, et engagé au Figaro littéraire sur sa bonne mine frottée d’excellence connaissance... des vins.

    L’homme, après une belle carrière de passeur, actuellement académicien Goncourt, n’a rien perdu de sa vivacité et de sa bonhomie. La rencontre date de ce 28 janvier 2010, à Paris.

     

    -         Y a-t-il un livre, ou un écrivain, qui vous ait marqué dans vos jeunes années.

    -         En fait, je l’ai dit et répété,  j’ai très peu lu en mon adolescence. Les premiers livres que j’ai lus, avec une conscience de ce qu’est un livre et de ce qu’on appelle la littérature, c’est Les enfants du bon Dieu d’Antoine Blondin, vers 18 ans. Avant, j’avais pas mal lu jusqu’à l’âge de dix ans, malgré le peu de livres que nous avions en ces temps de  guerre, et par la suite j’ai surtout joué au football. Tout de même, un auteur qui m’a charmé, dans ma jeunesse, c’est Félicien Marceau, avec Bergère légère, Capri petite île, Les élans du cœur, des choses comme ça ; et puis Aragon, pour ses poésies d’amour. Donc je ne peux pas dire qu’il y ait un livre, à cette époque, qui m’ait bouleversé. Les auteurs que je vous ai cités, mais aussi Vialatte ou Camus, n’ont cessé ensuite de m’accompagner. Ce qui est curieux, dans mon parcours atypique, c’est que j’étais plus intéressé par le style des écrivains que par le contenu de leurs livres. Si j’avais écrit, j’aurais voulu écrire comme Blondin. À savoir : raconter avec humour, et une certaine drôlerie, les chagrins de la vie. Cela étant, l’auteur que j’ai découvert à huit ou neuf ans et qui ne m’a jamais quitté, c’est La Fontaine. Je vivais alors dans une ferme et le fait que des animaux parlent m’a stupéfié, surtout des animaux inconnus. J’ai mémorisé beaucoup de fables, et je les apprenais crayon en main, comme je l’ai fait toute ma vie, notant les mots dont je ne savais pas le sens, que je découvrais ensuite dans mon Petit Larousse avant d’en émailler mes rédactions, surprenant parfois l’instituteur par un usage plus ou moins fantaisiste.

    -         Quand et comment êtes vous devenu un vrai lecteur ?

    -         À partir du moment où, en 1958, j’ai été engagé par le Figaro littéraire, après quoi  je me suis mis à lire comme un fou. Je n’avais rien lu de Céline, ni de Yourcenar ni des écrivains dont on parlait à l’époque, j’avais tout à rattraper. Je rêvais d’un poste à L’Equipe, mais le hasard m’a fait devenir courriériste littéraire au Figaro, grâce à ma connaissance du vin et au bon souvenir que le rédacteur en chef avait de Lyon et du Beaujolais… C’est ainsi que j’ai commencé de courir après l’information littéraire et de converser avec les écrivains, comme je n’ai cessé de le faire.

    -         Quelles rencontres vous ont marqué en vos débuts ?

    -         J’ai rencontré Michel Tournier alors qu’il était encore éditeur. J’aimais beaucoup aller dans son bureau, chez Plon, recueillir des informations, et puis j’ai été ébloui lorsqu’il a publié son premier livre, Vendredi ou les limbes du Pacifique. N’ayant aucun préjugé je m’amusais autant à rencontrer Robert Merle que Robbe-Grillet. J’ai aussi rencontré Jérôme Lindon, éditeur du Nouveau Roman, qui m’a dit un jour qu’il n’y avait rien de plus triste qu’un best seller qui ne se vend pas… Par ailleurs, j’aimais bien parler des coulisses de la vie littéraire, des élections à l’Académie ou des dessous des prix littéraires.

    -         Comment vous est venu le désir de la télévision ?

    -        On est venu me chercher. Des écrivains avaient dit, à Jacqueline Baudrier qui cherchait quelqu’un, que je pourrais peut-être faire l’affaire, et c’est comme ça qu’est né Ouvrez les guillements, lancé sans maquette et sans répétition, en direct. C’était une émission assez éclatée, avec des interventions de Michel Lancelot sur la science fiction, André Bourin et Gilles Lapouge sur la littérature ou Jean-Pierre Melville sur le cinéma. L’exercice a duré un peu moins de deux ans, jusqu’à la fameuse réforme de l’ORTF. Ensuite, quand Marcel Jullian m’a appelé sur la Deuxième chaîne, j’ai proposé tout naturellement une émission thématique, pour pallier la dispersion d’Ouvrez les guillemets, et ce fut Apostrophes.

    -        On parle toujours de l’impact inégalé d’Apostrophes. À quoi l’attribuez-vous ?

    -         Si l’on en parle avec une certaine nostalgie, c’est que l’heure de passage (21h45) était favorable, qu’il y avait plus de grandes figures littéraires qu’aujourd’hui.  Les Yourcenar, Simenon, Duras, Cohen, étaient des mythes vivants, et c’est évidemment  ce qui m’a amené aux grands entretiens.  Par ailleurs, le fait que je n’aie pas fait d’études supérieures de lettres facilitait ma complicité avec le grand public. Mon statut de provincial pas vraiment de la paroisse parisienne faisait que j’étais une sorte de téléspectateur averti plus qu’un intellectuel ou qu’un écrivain. Et puis il y avait le sérieux du travail. Les écrivains et le public me faisaient confiance, parce que je lisais les livres dont je parlais. Pierre Nora a écrit, assez justement, que j’étais devenu l’interprète de la curiosité populaire.

    Cohen4.jpg-        Vous avez évoqué les « monstres sacrés » de l’époque. Quels critères ont déterminé vos choix pour les grands entretiens, . à commencer par Albert Cohen ?

    -        Comme j’adorais Belle du Seigneur, et qu’Albert Cohen refusait toute interview, je n’ai cessé d’insister jusqu’à ce qu’un de vos confrères proche de l’écrivain, Gérard Valbert, permette enfin cette rencontre mémorable. Quant à Duras, c’était un monument vivant, et Nabokov représentait l’un des plus grands  écrivains du XXe siècle. En revanche, j’ai échoué dans mes tentatives de rencontrer René Char, Cioran ou Julien Gracq. Aujourd’hui, je regrette tout particulièrement qu’il n’y ait aucun document substantiel sur René Char. Je regrette beaucoup, aussi, de n’avoir pas fait de tête-à-tête avec Romain Gary.

    -        Mais vous vous êtes amplement rattrapé avec Soljenitsyne !

    -        Oui, j’ai suivi tout son itinéraire d’exilé. Cela a commencé à la parution de L’Archipel du Goulag, en 1974, qui a donné lieu à un débat très vif où Alain Bosquet et Max-Pol Fouchet se sont déchaînés ! Puis il a été viré de l’URSS et je l’ai accueilli une première fois sur le plateau d’Apostrophes. Ensuite je suis allé lui rendre visite aux Etats-Unis, puis je l’ai reçu à son retour d’Amérique et, après la chute du mur de Berlin, je lui ai rendu une dernière visite dans sa datcha proche de Moscou. Tout ce temps-là, il est resté le même, humainement très agréable et d’une grande précision au travail.

    -        Comment vous êtes-vous préparé à ces rencontres ?

    Duras.jpg-        Par un très grand travail. Vous pouvez vous imaginer qu’interroger un Georges Dumézil, sans aucune connaissance préalable de la linguistique, n’est  pas une sinécure. Pareil pour un Lévi-Strauss. Mais je tenais à de tels entretiens à caractère scientifique, qui touchent quand même de près à la littérature et à l’anthropologie. On ne quittait pas le domaine du langage et des mots, et c’était touchant d’entendre Dumézil évoquer sa rencontre du lendemain avec le dernier locuteur d’une langue en voie de disparition sur terre…Ce qui m’intéressait, aussi, c’était de parler de ce qui fonde la recherche de ces grands savants, sans entrer dans le détail. Rencontrer Dumézil, adorable dans son contact personnel, au milieu des ses livres empilés et débordant littéralement de partout, reste aussi un grand souvenir. Là-dessus, j’aurais eu plus de peine à rencontrer un Einstein, faute de compétence… Question travail, même si j’avais un assistant précieux en la personne de Pierre Boncenne, jamais  je n’ai travaillé sur des fiches établies par d’autres.

    simenon16.JPG-        Et Simenon ?

    -        Le souvenir de notre deuxième entretien, à Lausanne, reste marqué par une émotion particulière puisqu’il venait de publier Le Livre de Marie-Jo, consacré au suicide de sa fille. C’était un homme très simple, et je me souviens qu’à un moment donné il a enclenché un magnétophone sur lequel était enregistrée la voix de Marie-Jo. J’en ai eu le souffle coupé…

    -         L’an passé ont paru deux livres, de Richard Millet et Tzvetan Todorov, établissant un bilan catastrophiste de la littérature française. Qu’en pensez-vous ?

    -         S’il n’y a plus guère de grands écrivains tels que ceux dont nous parlions tout à l’heure, nous avons quand même un Le Clézio couronné par le Nobel de littérature, notamment. Je pense qu’il faut toujours être prudent en la matière. Stendhal, de son vivant, ne fut reconnu que par un Balzac, et peut-être sommes-nous aussi myopes. Cependant je pense qu’effectivement nous ne sommes pas dans une période de plein emploi du roman, si j’ose dire, qui nous mette dans l’embarras pour attribuer le Goncourt. Nous ne sommes plus dans les grandes années du XIXe ou même de l’entre-deux guerres. Le roman se porte bien en apparence, en tout cas il abonde plus que jamais, mais on peut se demander aussi s’il n’y a pas une fatigue du genre, autant chez les lecteurs que chez les critiques et chez les auteurs ? Je me pose la question, mais je n’ai pas de réponse…

    -         On a vu, ces dernières années, des romans de francophones accéder aux plus grands prix, d’Alain Mabanckou à Dany Laferrière, en passant par Nancy Huston et Marie Ndaye ? Ce phénomène vous réjouit-il ?

    -         Bien entendu, et d’autant plus qu’une certaine mode privilégie plutôt les auteurs étrangers, à commencer par les Anglo-saxons. J’ai d’ailleurs toujours tâché de rester attentif aux littératures de la francophonie, même si d’aucuns ont trouvé cette attention insuffisante, mais c’est le fait du centralisme parisien de l’édition…

    -          En tant qu’académicien Goncourt, êtes-vous exposé à de fortes pressions ?

    -         Bien entendu, mais je m’en suis toujours prémuni farouchement, et les gens savent mon sale caractère en la matière, et ce n’est pas d’aujourd’hui. Les auteurs auxquels il est arrivé de m’appeler directement sont tombés sur un os, et les doléances des éditeurs s’arrêtaient à mon assistante.

    -         A  contrario, on a souvent parlé du manque d’indépendance de certains membres de l’Académie Goncourt…  

    -         C’est vrai que certains jurés, naguère, votaient systématiquement pour leur éditeur, mais ce n’est plus le cas à l’heure qu’il est.

    -         Quels livres de  la cuvée  2009 vous ont-ils particulièrement intéressé ?

    -         La vérité sur Marie de Jean-Philippe Toussaint, La Délicatesse de David Foenkinos, ou le roman de Laurent Mauvignier, Des hommes, et les Listes de Charles Dantzig

    -         Des grandes rencontres que vous avez faites, laquelle vous a marqué le plus ?

    Pivot3.jpg-         Celle d’Alexandre Soljenitsyne, c’est évident, qui n’était pas qu’un grand écrivain mais un acteur majeur du XXe siècle. Je me suis trouvé devant quelqu’un qui avait participé directement au renversement d’un régime dictatorial et qui était, aussi, un homme rayonnant, d’une stature et d’une présence exceptionnelles. Mais j’ai beaucoup apprécié, aussi le fait d’être reçu par Marguerite Yourcenar. Enfin, j’ai été très touché de retrouver, lors de ma dernière visite à Georges Simenon, qui avait tant écrit et roulé sa bosse, un homme  brisé par la mort de son enfant. Je me rappelle cette dernière visite comme un choc. Pas un choc lié à la seule littérature mais à la vie même.

    -         Quels auteurs aimez-vous relire ?

    -         La correspondance de Voltaire, et les pamphlets de Paul-louis Courier, hélas introuvables aujourd’hui. J’aime beaucoup revenir aussi à Rousseau, à cause de son style, et cela m’arrive souvent de reprendre une pièce de Molière et, hop, d’en relire une ou deux scènes… enfin, la correspondance de Céline, de Flaubert ou de Madame de Sévigné m'enchantent également. Je trouve ces écrits, lancés au fil de la plume, parfaits de naturel et de style…

     

     

    Monstres sacrés sur un plateau

     Retrouver sur-le-vif dix mythes vivants des lettres et de la pensée du XXe siècle: voici ce que propose un coffret récemment édité par les éditions Gallimard et l’INA, qui réunit, en autant de DVD,  les Grands entretiens de Bernard Pivot avec Albert Cohen, Françoise Dolto, Georges Dumézil, Louis Guilloux, Marguerite Duras, Marcel Jouhandeau, Claude Lévi-Strauss, Vladimir Nabokov et Georges Simenon. En complément, un ouvrage collectif paraît à l’enseigne des Archives du Monde, réunissant des articles consacrés aux invités de Pivot, entre autres textes de ceux-ci et entretiens parus dans le journal Le Monde. Si cet ensemble de dix face-à-face, enregistrés entre 1975 et 1987, n’est pas exhaustif, n’incluant pas LA rencontre majeure du « roi Lire » avec Alexandre Soljenitsyne (24 ans de fréquentation et 5 émissions, que documentent 7 heures d’enregistrement sur un DVD séparé), ni les rencontres avec Etiemble, Umberto Eco ou J.M.G. Le Clézio, notamment, ce choix n’en est pas moins représentatif, varié, dense et tout à fait accessible au public le plus large.

    Les grands entretiens de Bernard Pivot. Coffret de 10 DVD et un ouvrage inédit de 264p. Gallimard, INA et Le Monde.

     

    Ces papiers ont paru dans l'édition de 24 Heures du 13 février, 2010, en version émincée.

     

     

  • Larmes de glace

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    Une lecture de La Divine Comédie (33)

    Chant XXXII. 9ecercle : Traîtres, tous pris dans la glace. 1e zone (Caina) : traîtres à leurs parents. 2e zone (Antenora) Traîtres à leur partie et à leur parti

    La falsification et la trahison, on l’a vu - et leur condamnation va toucher, dans le 9e et dernier cercle de l’enfer, au summum de la damnation et des supplices -, sont dans La Commedia les plus graves fautes en cela qu’elles subvertissent, dans les relations proches autant que dans les liens sociaux ou politiques, tout ordre humain ou divin, toute forme d’organisation et d’harmonie. 

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    Or cette perversion, ou plus exactement : cette inversion totale des valeurs,excluant toute confiance et toute foi, est topologiquement représentée par l’entonnoir vertigineux de l’enfer dont le tréfonds offre l’aspect d’un étang gelé duquel émergent des têtes de damnés vivants et grelottants. Le monde à l'envers: on brûle de froid !

     

    « eran l’ombre dolenti nella ghiaccia

    mettendo i denti in nota di cicogna ».

    À relever alors que Dante n’a pas son pareil, en ciseleur de vers parfois hyperréalistes, dans l’évocation physique des faits, comme l’illustrent ces « ombres dolentes dans la glace « claquant les dents comme font les cigognes ». Un peu plus loin, il sera question des deux mêmes têtes, dont l’une à perdu ses oreilles à cause du froid, qui se heurtent l’une l’autre, le gel figeant leurs larmes de rage et de désespoir, comme deux boucs furieux...

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    Or,comme si le sort de ces malheureux n’était pas assez cruel, voici que Dante lui-même, tremblant lui aussi dans le froid éternel, heurte du pied une tête dépassant de la glace et se fait alors houspiller par le damné qu’il a blessé ! 

    S’ensuit, alors, une scène d'une cruauté... dantesque, avec la prise de bec véhémente du poète exigeant de connaître l’identité du damné et lui promettant, si tant est qu’il soit encore en veine de renommée, de parler de lui à son retour sur terre, s’attirant alors la réponse du tac au tac : « C’est du contraire que j’ai envie. / Va-t-en d’ici, ne me fatigue plus ; /tu sais bien mal séduire dans ce bas-fond »…

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    Si l’on se rappelle que les damnés sont, en l’occurrence, des personnages contemporains de Dante et fameux en Toscane, ce genre d’altercation prend un relief particulier frisant le règlement de comptes, sans parler du cynisme de notre champion de l'amour...

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    Mais ce qu’on en retient essentiellement, qui va se prolonger dans les deux derniers chants de L’Enfer, se rapporte une fois encore au motif moral et métaphysique dominant que constitue l’absolue damnation des traîtres, dont le dernier cité ici est le Ganelon de la Chanson de Roland, dûment écartelé sur terre avant de se retrouver au trente-deuxième dessous, tout à côté de deux autres damnés se mordant au cou…

     

     

  • Dans la main du géant

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    Une lecture de La Divine Comédie (32)

    Chant XXXI. Le puits des géants. Nemrod et Antée, qui dépose les voyageurs au fonds du puits. Samedi saint, 9 avril 1300 entre 3 et 4 heures de l’après-midi.

    Dans une espèce de brouillard fantastique qui n’est ni du jour ni de la nuit, la descente infernale se poursuit pour Dante et Virgile, qui entendent tout à coup le son d’un cor puissant, « si fort qu’il eût couvert le tonnerre même », aussitôt comparé au fameux olifant de Roland à Roncevaux, et qu’un géant tient en bouche avant d’accueillir les compères au bord du puits où la moitié de son corps disparaît.

    Et tout alentour, que de tours !

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    Plus précisément : autant de géants évoquant les tours de quelque cité médiévale (une allusion en passant est d’ailleurs faite à Montericcione, non loin de Sienne, mais aujourd’hui San Gimignano ferait meilleure image), et c’est du joueur de cor qu’il va s’agir d’abord, en lequel on identifie le très illustre Nemrod, dont les premiers mots adressés aux voyageurs laissent ceux-ci baba tant ils relèvent du volapück à bribes arabo-hébraïques de consonance :« Raphèl mai amecche zabi almi »…

    Rien de gratuit en cela pour autant, car ce géant-là, Nemrod donc de son nom, tout fort qu’il soit au cor, est désormais condamné à baragouiner: « Raphèl mai amecche zabi almi »…

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    Nemrod en effet, fils de Cham et donc petit-fils de Noé, mais également roi de Babylone et maître chasseur, est surtout l’initiateur du démentiel projet de la Tour de Babel, figure par excellence de l’humaine vanité défiant le divin orgueil.

    Pour avoir voulu toucher le ciel au pilote monoglotte, Nemrod a fâché celui-ci et préparé la fortune future des écoles de langues. Bref, on achoppe ici à l’un des plus grands mythes erratiques (à ne pas confondre avec les mythes errants) associés aux fondements du langage et des idiomes variés, espéranto compris, que l’humour de Dante résume en une formule dont aucun dantologue ni aucun imam talmudéen ne percera jamais le sens : Raphèl mai amècche zabi almi. Macché !
    Or passons vite sur le costaud suivant, genre bodybuilder d’enfer, au nom d’Ephialte et au passé de fort à bras abusant des stéroïdes au point de devenir à lui seul une arme de destruction massive, désormais enchaîné pour lui apprendre à rouler les mécaniques, pour atteindre un autre géant au nom plus familier et prestigieux d’Antée, fils de Neptune et de notre mère la Terre, donc un peu notre demi-frère en plus baraqué et qui va prendre les choses en main au figuré et au propre puisque c’est au creux de sa paume, « tout doucement », que les deux poètes vont descendre dans l’abîme qui dévore Lucifer et Judas…

    Dante. La Divine Comédie. L'Enfer. Version bilingue, traduite et présentée par Jacqueline Risset. GF / Flammarion.

     

     

  • Ces plaies qu'on gratte

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    Une lecture de
    La Divine Comédie (30)


    Chant XXIX. Les faussaires. Falsificateurs de métaux, ou alchimistes ; ils sont couverts de gale et de lèpre.

    On l’a vu à de multiples reprises. Dante n’a pas son pareil, en réaliste positivement trash, dans la description réaliste des tourments physiques endurés par les damnés de son Inferno, qui suscitent souvent ses propres pleurs. Vous avez dit sado-maso ? C’est un langage bien fade à vrai dire que celui des fantasmes actuels, appliqué au Mal et à la Douleur.

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    Avec Dante, le Mal incarne, au sens propre, tous les maux subis ou commis par la créature, et tous les temps, toutes les guerres et les catastrophes, toutes les pandémies et les plaies ouvertes exacerbent la vision du poète dont l’horreur visble et la puanteur, au milieu des cris et des gémissements, s’accentue crescendo au fur et à mesure qu’on descend vers la suprême brûlure du tréfonds de glace noire où Lucifer se les gèle ardemment…

    Or le poète s’arrachant à peine à la vision douloureuse d’une ombre de sa famille qu’il a cru reconnaître dans la neuvième bolgia, alors même que Virgile lui promet la vision de bien d’autres tourments et l’enjoint de presser le pas, voilà qu’on débouche sur les hauteurs d’une nouvelle fosse au fond de laquelle s’entassent et grouillent force grappes de corps emmêlés dans la pestilence.

    « La grande foule et les diverses plaies / avaient si fort enivré mes yeux / qu’ils avaient désir de se mettre à pleurer », vient d’avouer Dante, quand lui apparaissent deux ombres couvertes de la tête aux pieds de vilaines croûtes qu’ils s’arrachent mutuellement avec leurs griffes « comme le couteau gratte les écailles d’une carpe »…

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    Alors le Toscan d’apprendre, par le truchement de Virgile qui les a interrogés, qu’il se trouve en présence de deux compatriotes connus, en les personnes de Griffolino d’Arezzo et de Capocchio de Florence, compagnon d’études de Dante, tous deux accusés d’alchimie et de fabrication de fausse monnaie - le second ayant été brûlé vif à Sienne en 1293…

    Là encore, de subtiles nuances psychologiques, perceptibles au fil des vers, laissent entendre que Dante compatit au sort affreux des malheureux, qu’il « case » pourtant bel et bien dans les régions les plus basses de son Inferno, plus bas que les assassins et les violeurs.

    Mais là aussi, on aurait tort de croire que le poète défend l’ordre établi par la Banque ou l’Etat, seul habilité à user (et abuser) de la planche à billets. Non : ces faussaires, doublés de charlatans alchimistes, sont à considérer comme des falsificateurs de l’Ordre divin, plus coupables (théologiquement parlant, cela va sans dire) que les faussaires en paroles représentés par les athées ou les blasphémateurs…

    Et Victor Hugo de commenter : « Ce n’est pas seulement le méchant qui se lamente dans cette apocalypse, c’est le mal. Toutes les mauvaises actions possibles y sont au désespoir. Cette spiritualisation de la peine donne au poème une puissante portée morale »…

    Dante. La Divine Comédie. L’Enfer /Inferno.Edition bilingue. Présentation et traduction de Jacqueline Risset. GF /Flammarion.

  • Faut-il interdire la Commedia ?

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    Une lecture de La Divine Comédie (29)

     

    Chant XXVIII.

    Fauteurs de schismes et de discordes, dépecés par l’épée d’un diable. Mahomet en enfer... 

    Des voix se sont élevées, il y a quelques années, pour dénoncer l’islamophobie, l’homophobie, l’antisémitisme et le caractère absolument rétrograde de La Divine Comédie de Dante Alighieri, qu’il semblait urgent de retirer des programmes scolaires et des bibliothèques ouvertes au progrès, des kiosque de gares et d’aérogares.

    Or que visait, plus précisément, le groupe de défense des droits humains, intitulé Gherush 92 et agissant comme conseiller des organes de l’ONU sur le racisme et la discrimination ? 

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    Ni plus ni moins, entre autres, que le contenu du Canto XXVIII de L’Enfer, dans lequel Mahomet se trouve, dans la neuvième bolgia du VIIIe cercle, au premier rang des semeurs de discorde, fendu « du menton jusque-là où l’on pète alors qu’entre ses jambes pendent les tripes et le sac sans beauté qui transforme en merde ce que l’on mange »…

    Le chevalier Artaud de Montor, dans sa traduction en prose illustrée par Gustave Doré, l’exprime de façon plus soft : « Il était fendu depuis le menton jusqu’au fond des entrailles. Ses intestins retombaient sur ses jambes ; on voyait les battements de son cœur ; et ce ventricule où la nature prépare ses sécrétions fétides »…

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    Mais le texte original formule la vision en termes plus hard, tels que les a transcrits Jacqueline Risset : 

    « Già veggia, per mezzul perdere o  lulla,

    com’io vidi un, cosi no si pertugia, 

    rotto del mento infin dove si trulla

     

    Tra le gambe pendeva le minugia ;

    La corata pareva e’l tristo sacco 

    Che merda fa di quel che si trangugia ».

     

    Les émules de CHARLIE n’auront pas eu d’ancêtre plus virulent, convenons-en, et voici pourquoi Valenti Sereni, présidente du groupe des indignés, taxe la Commedia d’ « offensante et discriminatoire et n’a pas sa place dans une salle de classe moderne ».

    À préciser alors que sur 100 Chants de la Divine Comédie, les censeurs en ont pointé une demi-douzaine comme « particulièrement problématiques », présentant donc Mahomet comme fauteur de schisme, les Juifs sous les traits de gens cupides et vouant les sodomites à une incessante pluie de feu pour leur comportement « contre nature »…  

    Selon le même groupe, les écoliers et les étudiants universitaires qui ont étudié cette œuvre n’ont pas eu les « filtres » requis pour la replacer dans son contexte historique et ont été nourris avec un régime empoisonné à l'antisémitisme et au racisme. Il demande que La Divine Comédie soit retirée des écoles et des universités ou, à tout le moins, que les parties les plus offensantes soient pleinement expliquées.

    Or que répondre à cela ? Que, bien entendu, nos contempteurs ont raison selon les codes du politiquement correct. Mais que si l’on interdit ou caviarde la Commedia, force sera de faire subir le même sort à La Bible et au Coran, pour commencer, et ensuite à tous les textes déplorablement enkystés dans l’esprit de leur temps : tous les textes terriblement antiques de l’Antiquité, les textes coupablement médiévaux du Moyen Âge, obscurantiste comme chacun sait, enfin tous les écrits dérogeant aux droits humains et au respect de l’animal et de l’environnement. Cela pour les contempteurs...

    Mais pour ceux qui, de 7 à 77 ans, et à part l’incontournable Tintin, seraient tentés, étudiants ou profs diligents, ménagères à la maison ou commerciaux en déplacement, de lire tout de même La Divine Comédie, et de mieux comprendre par exemple cette condamnation, par Dante, du pauvre Mahomet, cette première précision: qu’au Moyen Âge une opinion courante voulait que ledit Mahomet, chrétien insatisfait, avait provoqué sciemment, entre les mêmes adorateurs du Dieu d’Abraham, les luttes fratricides que furent les Croisades, alors qu’Ali, subissant ici le même sort infâme d’être fendu en deux, était considéré comme le fauteur de discorde entre sunnites et chiites… 

    Et ceci encore : que Dante, loin de n’être qu’un Rital catho réac ignorant de la culture musulmane, cite au contraire celle-ci à maintes reprise et fait au passage moult révérences aux grands esprits de cette tradition, d’Avverroès à Avicenne.  

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    Qu’en outre : loin de réserver les pires supplices aux zélateurs d’autres sectes, Dante se montre non moins impitoyable envers les princes de la supposée sainte Eglise, papes en tête. Et l’on a vu quelle tristesse il éprouvait de rencontrer tel ami cher (Brunetto Latini, son maître et  ami, qu’il retrouve parmi les sodomites) ou tel collègue, ici incarné par le troubadour Bertrand de Born, également taxé de semeur de discorde pour avoir dressé son pupille fils de roi (Henri II Plantagenêt) contre son paternel.

    Et voici Dante, poète, confronté à la figure de Bertrand, son homologue français, condamné à porter devant lui sa tête coupée. Scène hallucinante, à vrai dire, où la tête séparée du corps s’exprime en ces mots déchirants aux oreilles de Dante : 

    « Perch’io parti cosi giunte persone

    partito porto il mio cerebro, lasso !

    dal suo principio ch’è in questo troncone,

    Così s’osserva in me lo contrapasso. » 

     

    Ce que Jacqueline Risset traduit comme ça :

     

    « Pour avoir divisé deux personnes si proches

    Je porte,hélas, mon cerveau séparé

    De son principe, qui est dans ce tronc.

    Ainsi s’observe en moi la loi du talion ».

     

    Or à ce point, la traduction littérale de François Mégroz paraît plus juste, qui ne traduit pas le contrapasso par loi du talion, introduisant une nuance un peu différente de ce que signifie le contrapasso pour Dante, stipulant que la punition métaphysique de chaque pécheur est appropriée physiquement à sa faute : Mahomet, qui a provoqué un schisme, est fendu vivant, et derrière lui se trouve un diable qui le recolle et le refend ad aeternum, de même que Bertrand de Born, qui a séparé deux êtres unis, voit sa tête séparée de son tronc au siècle des siècles - amen…   

     

    Dante. La Divine Comédie. L’Enfer / Inferno. Présentation et traduction de Jacqueline Risset, édition bilingue. GF /Flammarion. 

    François Mégroz. Lire La Divine Comédie. L’Enfer. L’Âge d’Homme.

    La Divine comédie illustrée par Gustave Doré, traduite en prose par le Chevalier Artau de Montor. Texte intégral. Marabout. 

    Image: Canto XXVIII, par Sandro Botticelli.

  • Que le doute fait dater Dante

     

     

    Une lecture de La Divine Comédie (28)
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    Chant XXVII. Mauvais conseillers.

    Si tant est qu’on souscrive à la justice de la supposée sainte église apostolique et romaine, nul doute : la Commedia de Dante, devançant la non moins supposée sainte Inquisition, figure, en sa forme constituant la synthèse poétique de la théologie médiévale, l’expression absolue de la Vérité coïncidant, en parfaite intelligence avec la sagesse antique dépassée par la logique supposée inspirée des saints Pères en leurs supposées saintes manigances conciliaires, avec la Somme d’un saint Thomas ne doutant de rien. Si donc vous croyez que l’absolue Vérité est catholique et apostolique, nul doute : Dante reste au Top.

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    Sinon, malgré l’insurpassable beauté de la Commedia, une lecture non catholique de celle-ci peut faire conclure que, question vérité, Dante date et que sa vérité relève du pipeau pipé à plusieurs tuyaux. Disons pour nuancer : que le poème contient moult vérités mais qu’on n’en fera pas un absolu...
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    Le génial et druidique John Cowper Powys, fils de pasteur gallois et grand arpenteur de toutes les terres et de tous les livres, le disait tranquillement aussi bien : que Dante date.

    Que sa poésie, à la hauteur de celle d’Homère ou de Shakespeare, et plus pure en sa forme et sa pointe, que celles-là, est d’une insurpassable Beauté, mais que, pour ce qui est de la Vérité ou de la Bonté, Dante, décidément, date, contrairement à l’Evangile ou, littérairement parlant, à Rabelais. « Car il y a, précise Powys, pour tout esprit bien né – selon l’expression même de Dante - infiniment plus de magnanimité, d’humanité et de charité évangélique au sens fort du mot dans la moindre parole sortie de la bouche de Gargantua ou de Pantagruel que dans toute la Divine comédie ! »

    Les véritables catholiques, « moyennant quelques modifications historique ou scientifiques », précise encore le païen pote du Christ, ne sauraient faire de distinction entre le Dante moraliste et le croyant, vu que Rome continue en principe (yes, sir) d’être dans Rome, mais nous autres mécréants potes du Nazaréen pouvons nous sentir plus libres de faire la part del’ayatollah catho figurant le supplice de Mahomet (ce sera fait dans le chant suivant) et du poète d’autant plus sublime qu’il est plus démoniaquement inventif en matière de « justice divine ».

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    « L’Inferno est une vision abominable, écrit encore John Cowper Powys,une vision choquante, une vision cruelle, un vision méchante, mais c’est une vision d’un stupéfiante beauté », tel étant le paradoxe, en effet, que c’est dans son Enfer, bien plus que dans Le Purgatoire ou Le Paradis, que l’art de Dante se déploie à son apogée.

    « Et ma foi, poursuit Powys, il serait bien fou celui qui rejetterait le « bello stil de Dante, avec sa tranchante et limpide beauté, avec son architecture verbale où l’effet est atteint sans aucune apparente force, par laseule grâce du vocabulaire et la place qu’il assigne à chaque mot dans sa phrase, sous prétexte que la réaction de ce formidable poète aux raffinements les plus exquis de l’esprit et des sens est contrebalancée par un aussi diabolique mélange d’orgueil et de cruauté ».

    Les raffinements cruels de Sade relèvent en somme de la rigolade, vu que Sade est CHARLIE en ses blasphèmes, tandis que Dante se réclame de son copilote divin (non tant le Christ que le Père Inquisiteur) et qu’il croit dur comme froid que la glace de Lucifer brûle vraiment.
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    Le Christ de Dante reste une figure conventionnelle de théologie sans rien de la personne que nous aimons chez le rabbi Iéshouah. « Tout ce que nous avons appris chez saint Paul concernant le secret spirituel de l’univers – qui est un secret detendresse – selon lequel les faibles, les fous, les humbles, les doux (…) estici contredit de bout en bout et de part en part. On peut dire que de la première à la dernière ligne la Divine comédie respire le mépris nietzschéen du vulgaire. Son mot favori est le mot dédain. Le dédain est, aux yeux de Dante, le trait le plus caractéristique de l’Empereur de l’Univers et de ses anges. » Comme on est loin, alors, de l’humilité caractérisant le christianisme de Dostoïevski !

    Poète de la vengeance de Dieu que Dante ? Oui, mais. Mais Dante nous offre aussi, à nous lecteurs supposés délivrés des terreurs, sinon des terrorismes (!!!), l’imagerie certes datée mais non moins saisissante que « tout est dans l’esprit humain ».
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    « Dante est le sublime et cruel porte-parole de notre misérable humanité aux nerfs exacerbés et dont trop souvent la juste indignation se tourne en cruauté sadique. Mais c’est justement à cause de cette poignante et humaine, trop humaine psychologie qui traverse tout L’Enfer que ce poème est infiniment supérieur au Purgatoire et au Paradis. Etant plus humain que les deux autres,il contient plus de cruauté, de vengeances, de sensations fortes, de drames et finalement d’horreurs ».

    Au seul vu de L’Enfer, John Cowper Powys décerne, à Dante, le brevet de « plus grand réaliste de toute la littérature au point qu’à côté de lui Pétrone ou Maupassant semblent être des polissons ». D’un point de vue purement esthétique, ajoute-t-il, Dante « demeure certainement le suprême poète de l’espèce humaine ».

    Cependant, à moins de souscrire à un catholicisme aussi sadique que daté, voir en Dante un« guide moral » relève du contresens absolu.
    À ceux qui demandaient, alors, à Powys de leur expliquer pourquoi la lecture de L’Enferreste légitime et même conseillée au dam des bien pensants outrés par ses représentations« inappropriées », il répondait : « Je le lis parce que je tire un pouvoir de son pouvoir. Je le lis parce que le spectacle de la douleur, quand elle est à son maximum, est le meilleur moyen de la supporter quand elle est loin d’avoir encore atteint ce stade »…


    Unknown.jpegJohn Cowper Powys. Les Plaisirs de la littérature. Traduit de l’anglais par Gérard Joulié. L’Âge d’Homme, 1995.
    Dante. La Divine comédie. Traduction et présentation de Jacqueline Risset. GF / Flammarion.

  • Le romancier et les fainéants

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    À propos d'Un personnage de roman de Philippe Besson, composé dans la foulée d'un certain Emmanuel M. en quête de destin national...
    On peut ne s'intéresser guère à la politique politicienne, comme c'est mon cas, et ne suivre les aléas de la politique française que de loin - je ne regarde quasiment plus la télé suisse et française - tout en restant très curieux en matière de faits contemporains significatifs et de psychologie humaine, et c'est ce qui a retenu mon attention en crescendo à la lecture du récit -reportage indéniablement romanesque tiré par Philippe Besson, avec l'accord immédiat de l'intéressé, des mois qu'il a passés auprès d'Emmanuel Macron, dès le lendemain du départ du jeune ministre rompant avec Hollande et le socialisme de gouvernement, jusqu'à son intronisation présidentielle, donc en moins d'une année.
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    Ce livre est-il d'un littérateur courtisan ou d'un ami fasciné (Besson était assez proche des Macron avant leur courte longue marche, en complicité particulière avec Brigitte) par la possibilité d'une double aventure politique et romanesque ? Oui et non. Non pour ce qui est d’un éventuel léchage de bottes, qu’il n’est à aucun égard, mais oui sans doute pour le pari littéraire, s'agissant d'ailleurs de compères réellement passionnés de littérature - et les grandes figures de Stendhal et de Balzac, de Bonaparte et de Torugo seront évoquées tout au long du parcours de ces messieurs-dames, avec le cercle croissant des marcheurs de bonne volonté et le théâtre, parfois le cinéma, voire le cirque "too much", c'est Besson qui souligne, d'une campagne finalement historique par la rupture politique qu'elle a signifiée et par les déchirures personnelles qu'elle a provoquées.
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    Or c'est sur cet aspect très personnel, touchant autant les gens de gauche de bonne foi (ces socialistes fidèles au parti depuis des décennies et ne s'y reconnaissant plus, comme un Bertrand Delanoë et tant d'autres) que les déçus de tous bords et plus encore ceux qui ont envie de faire quelque chose de leur avenir, etc.
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    Les commentateurs qui se sont rués sur le livre de Philippe Besson pour le mettre en pièces au motif qu'il ne s'y trouve rien qui n'ait été dit par eux, surtout impatients de vilipender son "personnage", se sont gardés de dire quoi que ce soit du vrai fonds humain et politique du livre, bien présent dans les gestes et paroles très précisément rapportés des protagonistes, avec le mélange de pénétration intelligente et d'orgueil d'Emmanuel M. en butte à autant d'hésitations et de doutes que de sourde détermination têtue, de fragilité liée au manque d'expérience et de soudaine affirmation de force, de naïvetés parfois ou de foucades de "sale gosse", le mot est encore de Besson, et de capacité d'encaisser les pires saloperies (sur lui-même ou sur Brigitte, très présente aussi dans le livre et cent fois plus intéressante que ne l’insinue la perfide Anne Sinclair en son aigreur de socialo de luxe), avec une vision d'avance sur tout le monde.
    Tel journaliste de L’Obs - magazine qui a amplement joué sur la médiatisation du candidat, soit dit en passant -, prétend que le Macron de Besson n’est que prétention et qu’obsession de son image, vacuité de projet et clichés alignés, mais c’est d’une mauvaise foi crasse qui passe sous silence l’essentiel d’Un personnage de roman, tout de nuances et de finesses souvent pimentées d’humour, jusqu’à l’humain-trop-humain.
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    Dans un entretien de haut vol publié par le même Obs , le penseur allemand Peter Sloterdijk, grand francophile à sa façon peu servile, a exprimé avec une généreuse lucidité les attentes légitimes qu'on peut fonder sur le jeune libéral social-démocrate europhile trop prématurément jugé par ceux qui s'agitent pour que rien ne bouge, plus ou moins vissés à leurs privilèges ou à leurs préjugés idéologiques. Aux ronchonnements teigneux d'un Alain Badiou ou d'un Régis Débray, sans parler des gesticulations grotesques d'un Michel Onfray, Sloterdijk a opposé tranquillement une analyse à large spectre n'excluant pas une confiance et un pari sur l'imprévu (plus imprévu qu'imprévisible à la Trump) et l'indispensable refondation à venir.
    Vue de tout près, dans l'optique affectueuse, et sincèrement critique aux moments où cela s'impose , de l'écrivain accumulant ses notes hyper-précises sur les faits et gestes du candidat, mais aussi sur la meute médiatico-politique et ses avatars internautiqes, l'aventure d'Emmanuel M. revêt dans Un personnage de roman, autant de charme stendhalien que de gravité croissante, jusqu'au moment où l'ami de l'auteur, plus sensible et surtout plus secret qu'on ne l'a dit, change de stature en entrant "en charge". Ceci noté sans flagornerie par l'écrivain peu à l'aise sous les ors de l'Elysée, dont l'honnêteté ne saurait être mise en doute, ni la sensibilité sans jobardise.
    Avec ces qualités, largement illustrées par les romans antérieurs de Philippe Besson, contraste brutalement la réception quasi hystérique des bien-nommés fainéants - non du tout les vrais travailleurs de la société française mais les foutriquets de son “élite” médiatique incapables de montrer aucune attention au contenu réel d'un livre ou d'une aventure humaine et se déchaînant en hyènes de feuilleton vulgaire, etc.
     
    Philippe Besson. Un personnage de roman, Julliard, 247 p.

  • Le temps d'un chef-d'oeuvre

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    Ce sera très probablement l’un des (rares) grand livres de cette année, après l’admirable Atlas d’un homme inquiet dont il prolonge les séquences géopoétiques, autour du monde, par une sorte de féerie aux allures de conte. Avec Cox ou la course du temps, Christoph Ransmayr nous confronte en effet, dans une Chine fabuleuse et non moins inquiétante, à l’antique obsession de l’homme se rêvant maître du temps.    

     

     

    On se trouverait d’abord comme en un rêve éveillé dans lequel on verrait le Très-Haut de ces cantons chinois, dit aussi le Seigneur des Dix Mille Ans, ou l’Auguste, composer au pinceau d’eau, sur une pierre blanche, un poème parfait dont les idéogrammes s’évaporeraient dans l’instant d’être écrits sous l’effet de la chaleur solaire.

    Ensuite on serait prié d’imaginer une horloge à vent, sous la forme d’une jonque miniature toute faite d’argent, aux entrailles pleines de petits coffres remplis de minuscules jouets, offerte à l’Empereur désireux d’un objet reproduisant les temps propres à l’enfance, sensible donc au moindre caprice des brises; puis on verrait s’élaborer une horloge de feu, dont la forme imiterait un segment de la Grande Muraille et qui évoquerait le terrible temps compté des condamnés à mort.

    Ces images ne tomberaient pas du ciel ni ne seraient gratuites: elles ponctueraient les épisodes d’un des plus beaux romans de ces dernières années, intitulé Cox ou la course du temps et confirmant une fois de plus, après l’inoubliable suite de l’Atlas d’un homme inquiet, le génie absolument singulier de l’écrivain autrichien Christoph Ransmayr.     

    De la réalité au rêve

    Le ton et le tranchant du roman s’affirment dès sa première phrase: «Cox aborda la terre ferme chinoise sous voiles flottantes le matin de ce jour d’octobre où l’empereur de Chine, Qianlong, l’homme le plus puissant du monde, faisait couper le nez à vingt-sept fonctionnaires des impôts et agents de change».

    Immédiatement intrigués, voire alléchés (telle étant l’humanité) par cette promesse de supplice, la lectrice et le lecteur se demandent de qui et de quoi l’on parle, et je ne crois pas leur gâcher le plaisir incessamment surprenant de 316 pages de lecture en révélant illico ce que l’Auteur précise «pour finir», à savoir que tout est vrai dans ce roman pour l’essentiel, qui touche à notre condition de mortels et aux questions que cela nous pose, alors même que les quelques faits historiques avérés ne sont qu’une base partielle et bidouillée…

    Mais Qian Long (1711-1799), quatrième empereur de la dynastie Qing, a bel et bien régné, flanqué de ses quarante et une épouses et de quelque trois mille concubines, et ce fut un collectionneur d’horloges et d’œuvres d’art avisé. Cependant il ne rencontra jamais l’Anglais James Cox, fameux créateur d’horloges qui ne mit jamais les pieds dans la Cité interdite et se prénomme Alistair dans le roman, en grand deuil d’une petite fille de cinq ans et désespérant de voir sa moitié, la douce (et imaginaire) Faye, lui revenir du tréfonds de son désespoir.            

    Bref, ceci précisé, la lectrice et le lecteur seront brièvement horrifiés, comme Cox et les trois artisans-artistes qui l’accompagnent (Jacob Merlin, inscrit aux annales historiques sous le prénom de Joseph, et ses compères Aram Lockwood et Balder Bradshaw, virtuoses de micro-mécanique), par l’exécution publique du supplice des nez, comme ils le seront plus tard par le sort atroce réservé à deux médecins convaincus de menterie par le Très-Haut et dépecés vivants, mais ces cruelles chinoiseries ne sont que noirs détails (le vilain bout du nez du loup dans le chaperon rouge) dans la course aux horloges.        

    Celle-ci fut une réalité, on le sait, et les automates extravagants de Cox firent le bonheur du Chinois autant que du Tsar de Russie, mais la littérature, et plus précisément la poésie, traitent d’une autre dimension du réel, et l’on retrouve alors, chez Ransmayr, le mélange unique d’éléments concrets, tirés ici des mille complications de l’horlogerie et des rituels impériaux en la Ville pourpre (Zi jin cheng), ou de l’observation de la nature dans la double tradition des romantiques allemands et des peintres chinois, et de données humaines, affectives ou esthétiques (la Beauté est une composante majeure du roman), spirituelles ou philosophiques. On se rappelle en passant les pyrotechnies verbales d’un Raymond Roussel ou, pour les spéculations vertigineuses sur le temps, Le pendule de Foucault d’Umberto Eco, même si Ransmayr développe une poétique incomparable.

    L’invisible rit et sourit

    Christoph Ransmayr semble connaître la Chine comme sa poche, qu’il évoquait déjà dans son Atlas d’un homme inquiet, notamment lors de la rencontre d’un hurluberlu anglais spécialiste des chants de territoire des oiseaux, sur la Grande Muraille, puis à l’observation de moines calligraphes peignant des poèmes sur des pierres – déjà !

    Rien de très étonnant à cela : un vrai poète va partout, et Ransmayr, grand voyageur à plein temps,   est géographiquement à l’aise en tout lieu, sur tel volcan du Costa Rica aussi bien que sur telle île grecque où il se fait un selfie devant le tombe d’Homère, autant qu’il l’est, ici, historiquement, en pleine Chine impériale menacée au nord par des hordes musulmanes – déjà !

    De surcroit, ses personnages ont une présence humaine vibrante, jusqu’au Très-Haut, d’abord invisible, qui donne ses directives de derrière un paravent, puis qui surgit à l’improviste en rieur débonnaire, et qui sourit une autre fois avant de partager, avec le maître horloger, un saisissant instant de présence partagée – la lectrice et le lecteur apprécieront.

    Christoph Ransmayr est lui-même un maître de l’horlogerie romanesque, connaisseur des rouages de la psychologie - de l’émoi sidérant suscité par telle femme-enfant, à la mélancolie amoureuse des mal aimés – autant que des contrastes entre cultures, et ses évocations de la nature sont d’un peintre-musicien de la langue qu’on lirait volontiers en chinois traduit de l’allemand faute de savoir aussi bien la langue de Goethe que son (très remarquable) traducteur Bernard Kreiss - mais lire le chinois ne nous sera donné que dans une autre vie où l’on espère juste ne pas se faire couper le nez

    L’Horloge éternelle

    Si vous avez une collection de thermomètres dans votre héritage biparental, gardez-en précieusement le vif-argent. C’est en effet grâce à la très précieuse matière première du mercure, à raison ici d’un quintal dont la réquisition en milieu naturel scandalise les mandarins de la cour, très jaloux des Anglais, qu’Alistair Cox va mettre au point le mouvement éternel de l’horloge que lui a commandée le Très-Haut, qui en fera l’usage final le plus inattendu par la lectrice et le lecteur.

    Les bons contes font les bons amis de la sagesse, et Cox ou la course du temps en est une preuve étincelante, notamment durant le séjour de l’empereur et sa cour en sa résidence d’été de Jéhol, où le temps s’arrêtera avant de s’écouler à reculons, si l’on peut dire, jusqu’à l’accomplissement du chef-d’œuvre du Maître horloger.

    Entretemps, une scène sous la neige a vu l’Auguste apparaître dans toute sa fragilité humaine, amant dédaigné confronté à la douleur rivale de son protégé, mais là encore tout l’art du poète est de suggérer plus que de conclure, et telle est aussi la fin de ce roman-poème aux détails magnifiquement finis, du point de vue de l’artisanat littéraire, et aux résonances infinies touchant à la nature de l’art et au sens de la vie, etc.

     

    Christoph Ransmayr. Cox ou la course du temps. Traduit de l’allemand par Bernard Kreiss. Albin Michel, 316p.          

          

    Dessin original: Matthias Rihs. Cette chronique a paru sur le site Bon Pour La Tête.

     

     

     

  • Revenant à la mer

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    "Si je crois encore à la mer / alors j'ai espoir en la terre"
     
    (Ingeborg Bachmann)
     
     
    Au retour de la mer
    je la reconnais à l'instant,
    la patiente, insensée
    amante de mille saillants
    en lenteurs retombées
    aux long couchers ardents.
     
    L'impassible égérie,
    et soudain la verte furie;
    la muette rêveuse,
    et tout à coup la volubile
    aux délires de salive -
    la cavale très indocile
    donnant des quatre fers
    dans le tumulte des années.
     
    Nous étions si glorieux,
    petit nageurs écervelés,
    et nous voici rendus au vent
    sans âge de la terre,
    avec elle tout apaisés...
     
    (Cap d’Agde, ce 10 septembre 2017)