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  • Florence et le veau d'or

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    Une lecture de La Divine Comédie (17)

    L'Enfer, Chant XVI. 7e Cercle. Violents contre la nature (sodomites). Décadence de Florence consécutive à la cupidité du capitalisme naissant…

    L’extravagant culot de Philippe Sollers, consistant à signer de son seul nom un ouvrage intitulé La Divine Comédie, alors qu’il ne s’agit en somme que d’entretiens sur Dante avec Benoît Chantre, contraste de beaucoup avec l’humilité immédiatement affichée par Giovanni Papini au début de son admirable Dante vivant, où il s’excuse de n’être qu’un pou devant le poète.

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    Très intéressante aussitôt : la façon de l’écrivain italien de battre en brèche, comme l’a fait John Cowper Powys, l’image d’un Dante magnifié et glorifié jusqu’à l’idéalisation, avant d’être dénigré par contrecoup, pour en dégager le mélange de génie poétique incontestable et de probable misère humaine, avec le portrait d’un homme immensément orgueilleux, intransigeant à outrance, ombrageux et misanthrope, au moins dans son âge mûr, après avoir été un jeune homme dissipé et volage dont les frasques de jeunesse laissent à penser qu’il sait de quoi il parle quand il détaille les multiples penchants de la nature humaine.

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    On voit bien que Sollers est mal à l’aise devant le puritanisme de Dante, comme pourraient l’être une foultitude de sodomites de notre temps constatant le sort que le théologien-poète furieux leur réserve, les faisant courir affolés entre sables brûlants et fleuve de sang, sous un ciel d’où pleuvent les flammes du feu de Dieu…

    Dante fut-il une sorte d’homophobe à la sévérité exacerbée par ses propres désirs, comme on l’a dit de l’apôtre Paul à propos de ses fulminations de la lettre aux Romains ? C’est plus que douteux. Sa condamnation de la violence « contre la nature », que représentent les sodomites, est certainement d’ordre métaphysique plus que moral, même si sa conception de l’ordre communautaire, essentiel, participe de la morale sociale dont il va fustiger, dans ce Chant XVI, la décadence en sa chère Florence. Par ailleurs, on ne manquera une fois de plus de remettre les jugements de Dante « dans leur contexte », comme on dit.

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    De même que l’hérésie est condamnée par lui sans appel (à commencer par l’épicurisme…) pour des motifs essentiellement théologiques, sur fond de bûchers, la luxure en général (avec pas mal de nuances au demeurant) et la sodomie en particulier, autant que la simonie et la sorcellerie, sont jugées à l’aune de la présumée « justice divine » déclinée par Rome. Dès lors, on serait bien sot de lui en faire le reproche « politiquement correct », comme certaines lesbiennes anglaises ont reproché à Shakespeare de prôner la seule hétérosexualité en offrant une Juliette à Roméo et pas un partenaire bisexuel ou homo à option…

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    Ensuite, ce qu’on constate une fois de plus dans le fracas grandissant du Chant XVI (une cataracte d’abord mugissante comme un rucher d’abeilles, devenant ensuite tonitruante), c’est que les damnés du 3e « giron », jetés là pour le même péché « contre la nature », n’intéressent pas tant le poète pour ce détail que pour leur qualité de grands Florentins qu’il a parfois admirés de leur vivant et qui l’interrogent sur le sort actuel de leur cité.

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    Or l’un des grands thèmes de Dante, touchant à la vie organique de la communauté humaine et à son salut, ressurgit ici dans l’évocation par le poète de la décadence florentine liée à l’apparition du nouveau capitalisme, avec le « florin », qui lui fait répondre à ses concitoyens de la manière la plus claire : « La gent nouvelle et les gains trop soudains / ont engendré orgueil et démesure, / Florence, en toi, et déjà tu en pleures »…

    Giovanni Papini. Dante vivant. Bernard Grasset, 1934.

  • Le mentor damné

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    Une lecture de La Divine Comédie (16)
    L'Enfer. Chant XV, 7e cercle. Sodomites à la cuisson. L’ombre chère de Brunetto Latini. Tristesse de Dante et prédiction de son vieux maître.

    Pour bien lire Dante, conseille John Cowper Powys dans la magistrale synthèse de sa lecture de La Divine comédie que nous trouvons dans Les plaisirs de la littérature, il faut « débarrasser son esprit de toute une masse de commentaires moralisateurs, et je dirais même pernicieusement moralisateurs », qui limitent la Commedia aux dimensions d’un prône catholique.

    Et de viser plus précisément ses compatriotes: "À la suite de Carlyle, les commentateurs victoriens de Dante ont pris la déplorable habitude de parler de lui avec une espèce de respect religieux qui nous fait regretter l'ironie de Voltaire, la santé de Goethe et surtout la générosité de Rabelais.

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    Car il y a pour tout "esprit bien né" - selon l'expression même de Dante -, infiniment plus de magnanimité, d'humanité et de charité évangélique, au sens fort du mot, dans la moindre parole sortie de la bouche de Gargatua ou de Pantagruel que dans toute La Divine Comédie".
    Or, si Powys exagère comme souvent, il y a du vrai là-dedans, qui nous éloigne de l'Eglise pour nous rapprocher de l'Evangile...
    Comme je l’ai noté déjà, on ne peut pas se poser en disciple de Dante, au sens théologique ou métaphysique du terme, sans adhérer au catholicisme. En revanche on peut suivre Dante en tant que poète, artiste et amoureux, dans la mesure où son génie déborde largement des cadres de la philosophie médiévale et de la foi catholique.

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    Or, on le sent à tout moment partagé et, quoique soumis à la terrible « justice divine », ou à ce qu’en ont fait les hommes, saisi de très humaine tristesse à la vue de ceux-là même qu’il « case » en enfer par soumission à sa foi, comme on l’a vu avec Francesca da Rimini et comme on va le voir, de façon plus lancinante encore, quand, le long du fleuve de sang au-dessus duquel il chemine avec son guide, il sent soudain le pan de sa robe tiré par une ombre en laquelle il reconnaît son mentor, le grand « humaniste » Brunetto Latini (1230-1294) qui a laissé au jeune Dante « la cara e buona imagine paterna », quand le savant homme lui enseignait « comment l’homme se rend éternel ».

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    Brunetto aura-t-il serré de trop près les éphèbes dont il avait la charge ? On n’en saura guère plus en l’occurrence, mais le fait est que son brillant élève le range au nombre des sodomites condamnés à processionner la queue basse dans la fournaise (un seul arrêt lui vaudrait un siècle de tortures particulières, précise Brunetto lui-même…), quitte à lui faire sentir sa compassion.
    Quant à Brunetto, qui fut une grande figure du parti guelfe et qui s’est exilé en France après la défaite des siens, il prédit à Dante « tant d’honneur /que les deux partis auront faim de toi », tout en le mettant en garde contre la « gent avare, envieuse, orgueilleuse » qui pullule dans les allées du pouvoir.

    Plus émouvante encore que cette sollicitude de vieux savant diplomate (Brunetto a été ambassadeur), la requête que fait le damné avant de rejoindre ses semblables : « Je te recommande mon Trésor / en qui je vis encore / et ne veux rien de plus », dit-il ainsi au seul mortel vivant de ces lugubres parages, faisant allusion à son œuvre principale, rédigée en français et intitulée Li Livres dou tresor et constituant une manière d'Encyclopédie ».

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    En marge de cet épisode si poignant, il faut revenir un instant sur la relation délicate que le poète entretient avec sa foi, constamment dépassée par son génie poétique, telle que la décrit Powys en imaginant, par contraste, un Dante agnostique.
    « Ce qui échappe à sa philosophie médiévale et à sa foi catholique, c’est son génie imaginatif, sa façon particulière de réagir aux impressions sensuelles, au drame de l’histoire, aux phénomènes de la nature, à la psychologie mortelle de l’amour et de la haine ainsi qu’à cette dangereuse « pulsion sexuelle » qui en chaque être humain est excitée par la cruauté. Ce qui en revanche n’aurait pas changé, s’il avait été un libre penseur comme Lucrèce, avec une philosophie complètement étrangère à toute religion, c’est sa personnalité unique, avec sa pénétration inquiétante et surhumaine, son exquise tendresse, son réalisme féroce, son dédain sauvage, son imagination intense, sa cruauté sadique, et, par-dessus tout, son goût aristocratique de la perfection intellectuelle, de la politesse chevaleresque et de l’amour courtois ».

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    Et Powys de rappeler aussi, comme s’y emploie à tout moment un Philippe Sollers, que L’Enfer de Dante n’est qu’une étape, au-delà de laquelle s’ouvre ce lieu de pondération qu’est le Purgatoire, tout à fait étranger aux protestants, et le Paradis où Béatrice tricote un nouveau bonnet pour son poète méritant…

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    John Cowper Powys, Les Plaisirs de la littérature (de fabuleuses synthèses sur La Bible, Homère, Dostoïevski, Rabelais, Saint Paul, Shakespeare, Cervantès, Nietzsche, Proust, etc. ). L’Age d’Homme, 1995.

     

     

  • Sous une pluie de feu

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    Une lecture de La Divine comédie (15)

     

    Chant XIV. Violents contre Dieu. Sable ardent et pluie de feu…

     

    Comme il en va de tout voyage, le parcours de Dante en enfer passe par des moments d’intensité variée, mais les sensations restent toujours à vif, activées par des images qu’on pourrait presque dire expressionnistes – Doré en tirera d’ailleurs parti.

    Après les griffes de la broussaille aux suicidés déchirant les flancs des dilapidateurs, c’est ainsi aux franges d’un désert incandescent qu’on parvient, où mille mains et mille membres de mille corps se contorsionnent à fleur de sable brûlant sur lequel choient lentement de gros flocons de feu.

    Dans la nuit « réelle » du poète, nous sommes alors à l’aube du 9 avril 1300, donc un samedi saint dont la nuit s’éclairera du feu pascal. Mais pour lors, c’est dans le 3e « giron » du 7e cercle qu’il crame tout vif, ou presque, avisant « plusieurs troupeaux » d’âmes nues torturées par le feu de Dieu, au milieu desquelles l’une semble défier crânement son sort, que Virgile identifie sous le nom de Capanée, l’un des sept rois qui assiégèrent Thèbes et se signala, plus particulièrement, par son mépris prométhéen de la divinité.

    Maints lecteurs actuels, dont je suis évidement, buteront sur les multiples allusions à des figures ou des thèmes mythologiques, et particulièrement dans ce chant où Dante se réfère aux anciennes représentations de l’Âge d’or, situé en Crête et symbolisé par tel vieillard à couronne d’or, torse d’argent et pieds de fer et de terre cuite, des blessures duquel ruissellent des larmes vouées à grossir les fleuves de l’enfer.

    Au passage, Jacqueline Risset précise utilement, en note, que les deux pieds du « vieillard de Crète » - lui-même ressurgi du songe biblique de Nabuchodonosor, et tournant le dos à l’Orient pour regarder « Rome comme son miroir » -, pied de fer et pied de terre, symbolisent respectivement l’Empire déchu de de son autorité, et le pape corrompu.

    Or, malgré tant de sens et de significations cachés, la force expressive du texte est telle – surtout si l’on revient souvent à la langue originale de la page de gauche, pour la garder bien « en bouche » -, que le lecteur perçoit sur son propre corps cet affrontement des ombres damnées et du feu à peine atténué par les vapeurs montant du ruisseau de sang promis à devenir fleuve roulant…

     

    Dante Alighieri. L’Enfer/Inferno. Traduit et commenté pat Jacqueline Risset. Editions G/F.

     

          

     

  • Ceux qui la bouclent

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    Celui que la jactance navre / Celle qui s'est blindée contre la médisance / Ceux qui repartent en forêt / Celui qu'épouvante l'imbécillité volubile sur Twitter / Celle qui sent le froid à l'écoute des bavards / Ceux qui se rappellent la parole des vivants /Celui qui dit partout que les mendiants feraient mieux de faire ça en silence pour ne pas dire entre eux / Celle que la stupidité des grands rapproche des petits / Ceux qui méditent en écoutant un peu de musique légère / Celui qui s'ennuie à les écouter ne rien dire / Celle que tu n'entends pas te parler des prix comparés du savon à l'émission Bon à savoir /Ceux qui n'ont rien trouvé à dire à l'émisson Tout dire / Celui qui se répète à tout moment "cause toujours mon lapin" / Celle qui la ferme avec véhémence / Ceux qui restent interdits devant la nonne qui ne dit mot sans consentir / Celui qui ne parlera pas sans y être engagé par le silence du sage / Celle qui a des mouvements empreints de mollesse et même comme silencieux genre Grouchenka dans Les Frères Karamazov /Ceux qui ont tout vu et ne pipent mot pour autant / Celui qui ne sait que dire à la furie jacasse / Celle qui finit par se faire écouter à force de mutisme affectant le mystère fatal / Ceux qui éventent la machination combien parlante de la taiseuse / Celui qui se retient de cafter par respect de soi / Celle qui ne parlera qu'à son avocat hélas décédé entretemps / Ceux qui apprécient les confidences sur l'oreiller de paresse / Celui qui se répand en non-dits pleins de sous-entendus à double sens / Celle qui ne dira pas au parloir qu'on lui a coupé la langue vu que c'est vrai / Ceux qui affirment que les Anglaises polyglottes excellent dans le french kiss que les Françaises appellent la pelle galloise, etc.

     
  • Que tout est là

     Stéphane Zaech (1966) Cosmos, oil on canvas, 2013_Ph Corinne Cuendet.jpg
     
     
     
    Le poème est en question:
    telle est la question du poème.
    L'enfant perdu dans le métro,
    fugace apparition,
    ne sait pas qu'il est là chez lui;
    mais l'exploration,
    les rames et leur tonnerre,
    la divine terreur,
    le lointain tagadam d'un cœur au fond des bois,
    loin de leurs croix sous le ciel noir
    lui feront déclarer,
    sans une ombre de peur,
    que le poème est retrouvé.
     
    Ah oui, cela encore:
    Que le poème sait par cœur
    tout ce qu'il a chanté.
     
    (Peinture: Stéphane Zaech, Cosmos, Huile sur toile, 2013.)

  • Suppliciés volontaires

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    Une lecture de La Divine Comédie (14)

    Chant XIII. Suicidés et dilapidateurs.

    Autant que celles de tout un chacun, les réactions de Dante sont très variables à la découverte du sort frappant certains damnés de sa connaissance. On l’a vu bouleversé de retrouver Francesca da Rimini en enfer (Chant V), autant que d’y approcher le vieux Cavalcante, père de son proche ami Guido, mais il s’est montré capable aussi de cruauté, voire de sadisme en assistant aux tribulations d’un Florentin qu’il détesta visiblement de son vivant. Or, ce qu’il va ressentir dans la terrifiante forêt des suicidés montre de nouveau de quelle compassion le poète est capable, tant du fait de l’horreur des peines subies par ceux qui ont attenté à leur propre vie, qu’en raison de la personnalité de l’un d’eux, Pier della Vigna, ce Pierre des Vignes (1190-1249) qui fut à la fois chancelier de l’empereur Frédéric II et poète lui-même, suicidé après avoir été aveuglé et emprisonné par son souverain sur de calomnieuses accusations.

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    Or, au sort misérable subi par le délicat poète de l’école sicilienne, précurseur du dolce stil nuovo cher à Dante, dont le corps a été transformé en tronc dans ce bois lugubre peuplé de repoussantes harpies mi-femmes mi-volatiles, s’ajoute la blessure soudaine faite par le poète lui-même en cassant une des branches de l’arbre en question, qui se met à gémir affreusement avant de raconter ses malheurs.

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    De fait, touché par la compassion de Dante, Pierre des Vignes va narrer, par le détail, comment telle « prostituée » enflamma contre lui tous les esprits  jusqu’à transformer la faveur du prince en malédiction, et comment par orgueil il préféra échapper à l’humiliation par la mort volontaire, faisant de lui, le juste, un injuste au regard de Dieu. Dans la foulée, Pier della Vigna évoque le sort définitivement horrible qui attend les suicidés après le dernier Jugement, voués à traîner leurs ombres et à être pendus aux arbres qui les symbolisent à jamais…

    Mais l’attention de Dante, tout ému qu’il soit par les paroles du malheureux, se reporte bientôt sur des ombres nues fuyant dans les broussailles et s’y déchirant, poursuivies par des chiennes noires. Après les suicidés, le même cercle accueille en effet les dilapidateurs qui ont été violents contre eux-mêmes en gaspillant leurs biens et se trouvent condamnés à se déchirer aux épines des buissons morts tout en blessant douloureusement ceux-ci au passage.dor_037.jpg

    Pour mémoire, on rappellera que le motif de l’arbre-humain est déjà présent dans L’Enéide de Virgile qui, au chant III, évoque le sang noir jaillissant des branches qu’Enée a coupées pour orner un autel de sacrifice, et les gémissements sortis des entrailles de la terre à l’endroit précis où un Troyen fut tué…

    Où l’on voit donc,  une fois de plus, que la Commedia fait sang de tout bois…

  • Bouilleurs de sang

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    Une lecture de La Divine Comédie (13)

    Chant XII. Violents contre le prochain.

    Les effets de réel sont souvent troublants dans la Commedia, et notamment par les détails géographiques liant le paysage de l’Enfer et celui de l’Italie contemporaine de Dante.

    C’est ainsi que la côte rocheuse et sauvage que celui-ci désescalade avec son guide, dans sa progression vers le Bas-Enfer, est comparée à la montagne effondrée, probablement à la suite d’un tremblement de terre, dans la vallée de l’Adige.

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    Or, cette proximité dans l’espace va de pair avec des rapprochements dans le temps qui font se télescoper les époques, comme il en va ici de l’apparition de « l’infamie de Crète », en la personne du Minotaure qui se mord lui-même de colère bleue quand il voit apparaître ce mortel bien vivant. Autre effet de réel alors: quand le poids du corps de Dante, qui reste fait de chair et d’osses, se fait remarquer par les petits éboulements que provoque son pas, tandis que Virgile avance sans effet visible, léger comme une ombre…

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    Une nouvelle fois, c’est à l’imagination active du lecteur que Dante fait appel pour le sensibiliser, physiquement pourrait-on dire, au sort des « violents contre le prochain » désormais plongés dans le Phlégéton, fleuve de sang bouillant autour duquel galopent des centaures armées d’arcs et prêts à cribler de flèches les damnés cherchant à se sortir de l’affreux bouillon. Imaginons donc le fleuve du sang versé par les violents sur cette terre qui est parfois si jolie, dira-t-on plus tard, en un siècle de massacres de masse…

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    Comme souvent dans la Commedia, les références à l’Antiquité fourmillent, et par exemple, à ce moment, celles qui renvoient aux figures de la mythologie par les noms de Minos, juge infernal, et de ses employés centaures Chiron et Nessus, lequel est chargé en l’occurrence de conduire les deux voyageurs de l’autre côté du fleuve de sang où sont immergés pêle-mêle les tyrans de tous les siècles, tel ce vicaire impérial d’une cruauté particulière, contemporain du poète, se débattant à proximité de potentats grecs ou romains de plusieurs siècles avant Jésus-Christ. Ou voici Guy de Montfort qui, en 1272, à Viterbe, assassina en pleine messe le fils d’Edouard Ier d’Angleterre.

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    Grâce au centaure Nessus, le poète et son guide accèdent bientôt à un gué après qu’ils ont reconnu au passage, plus ou moins immergés selon le poids de leurs péchés, Attila dit aussi « le fléau de Dieu » et divers grands malfaiteurs toscans de l’époque, tels Renier da Concreto et Renier Pazzo, « qui firent sur les chemins tant de ravages » et dont les yeux pissent le sang à jet continu, autant que leurs victimes ont suscité de pleurs…



    La-divine-comedie.jpgDante. La Divine Comédie. L'Enfer. Traduction et commentaire de Jacqueline Risset. Edition bilingue GF poche en coffret avec Le Purgatoire et Le Paradis.

  • Le grand dévaloir

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    Une lecture de La Divine comédie (12)

     

    L’Enfer, Chant XI. Topologie du Bas Enfer. Virgile décrit les cercles inférieurs réservés aux violents, aux pervers et aux fraudeurs.

     Plus on descend vers le Bas Enfer et plus augmente l’abominable puanteur qui en monte, au point que Dante demande à Virgile, à un moment donné, de faire une petite pause, ce que son guide lui accorde tout en consacrant ce répit à l’évocation des trois cercles de plus en plus étroits qui se creusent vertigineusement en dessous d’eux, « remplis d’esprits maudits » dont les fautes ont pour point commun d’avoir « détruit le prochain », soit en lui faisant violence soit en s’anéantissant soi-même.

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    Au bord du gouffre, les deux compères se sont abrités des miasmes affreux en se tenant derrière une pierre tombale dont une inscription annonce que c’est celle du pape Atanase (Ve siècle), induit en hérésie par le diacre grec Photin doutant de la naissance miraculeuse du Christ.

    Sommé par Dante de dire « quelque chose d’utile » pour meubler leur temps d’arrêt, Virgile explique alors l’organisation détaillée des trois cercles vertigineux qui se creusent au-dessous d’eux jusqu’au centre de la Terre.

    La notion d’injustice, associée à la violence, au sens d’une violence faite à la présumée justice divine, préside à la répartition des damnés selon leurs « mérites » respectifs. La malizia caractérise plus généralement les fautes majeures punies en ces lieux fleurant la charognerie humaine, qu’on pourrait dire aussi la passion du mal, la volonté consciente et démoniaque de nuire et d’en jouir, et ce qui est le plus grave aux yeux de Dante : la propension systématique à tromper et à trahir, qui rend toute vie commune ou communautaire impossible. Les fraudeurs et les traîtres sont ainsi voués au tréfonds de l’entonnoir infernal où la glace brûle vive…

    Blasphème et sacrilège, homicide et suicide,  pillage et  brigandage, destruction et dilapidation, fraude et mensonge, et la pire de toutes : trahison, toutes les variétés d’atteintes à l’Amour par passion perverse se retrouvent ainsi dans l’énumération de Virgile qui en sait décidément un bout sur le plan des lieux, invoquant en outre les leçons d’Aristote, cher à Dante, pour étayer les siennes…

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    Entre le manque  de consapevolezza, qu’on pourrait traduire par conscience attentive, qui fait que l’individu s’abandonne aux zéphyrs de ses goûts et tentations, et la recherche acharnée voire bestiale du Mal, la gradation des péchés détermine, par la rétribution soumise au contrapasso,  une peine strictement proportionnée à la faute, avec des occurrences peut-être inattendues mais d’autant plus intéressantes, comme lorsqu’il est question des usuriers, curieusement associés aux sodomites. Pourquoi cela ?

    Parce que l’usurier, qui traite de l’argent de manière artificielle, sans avoir lui-même à travailler, emprunte comme le sodomite « une autre voie » que celle de la nature, citée ici comme une manifestation parfaite de l’ «art de Dieu».

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    Cette représentation d’une nature « juste », qui serait en somme le modèle d’un art harmonieux, est évidemment essentielle à nos yeux et jusqu’à Cézanne, et c’est en pointant cet horizon d’une harmonie possible qu’il faut sonder ces gouffres et ces abîmes du chaos humain – car c’est de cela que Dante nous entretient, dont on peut rappeler que lui-même, humainement parlant, fut loin d’être un saint ou un modèle. On lira là-dessus l’excellent Dante vivant de Giovanni Papini, dantophile avéré mais pas jobard pour autant.

    534_002.jpgC’est lui par exemple qui recycle le ragot d’époque selon lequel l’Alighieri fut notamment kleptomane sur les bords, ce qui nous le rend en somme encore plus proche...

    Dante. Enfer, traduit et présenté par Jacqueline Risset. Editions bilingue, GF, en coffret avec Purgatoire et Paradis.

  • Amis et autres ennemis

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    Une lecture de La Divine Comédie (11)

    Chant X. Hérétiques. Epicure & Co. Dante compatit avec un ennemi avant de navrer un ami.

    On néglige parfois, ou l'on ignore, une dimension importante de la Commedia de Dante, qu'on pourrait dire sa part affective. Le monumental Poème en impose, dont l'effet s'accentue par les gravures fameuses, de Botticelli à Salvador Dali, via Gustave Doré. Or, ces peintres ne montrent rien du drame intime vécu par Dante , qui prend au chant X de L'Enfer un relief particulier.

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    De quoi s'agit-il plus précisément ? Il s'agit de personnes : il s'agit d'un ennemi privilégié, si l'on ose dire, en la personne de Manente di Jacopo degli Uberti, dit Farinata, chef des gibelins de Florence qui a chassé de cette ville les guelfes, au nombre desquels Dante comptait, et d'amis aussi, tels Cavalcante Cavalcanti, père de Guido Cavalcanti le « premier ami » de Dante, que leur philosophie personnelle a détourné de la « voie droite », adeptes qu'ils furent de l'épicurisme.

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    Or, en quelques vers prodigieusement concentrés et foisonnants de résonances sensibles, on va comprendre le trouble profond que va revivre le poète florentin au souvenir de tout ce qu'il a vécu durant ces années de conflits sanglants entre factions, où Farinata fut à la fois persécuteur des siens et protecteur de Florence que son clan vouait à la destruction.

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    La vraie lecture suppose un effort d'imagination que les grands textes stimulent évidemment par ce qu'on a appelé, à propos de la Commedia de Dante, la pléthore du signifié. Or il faut jouer avec cela, par exemple en alternant les vitesses et les intensités de son implication personnelle de lecteur, précisément.

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    En l'occurrence, chacun peut faire retour à soi pour imaginer ce que Dante, personnage très engagé dans la vie de la Cité, en exil au moment où il écrit ce chant, se raconte à lui-même et démêle pour la postérité ce qu'il ressent à l'approche de ces malheureux damnés qu'il a connus de leur vivant sur les terres ensanglantées de la douce Toscane, ennemis et amis admirés et honnis et maintenant condamnés par une Justice dont il est à la fois le témoin impuissant ( !), le scribe ( !!) et le juge embusqué ( !!!) lors même qu'il brasse et rebrasse ce magma pour le filtrer dans son poème purifié de tant de scories politiques ou psychologiques – et quelle émotion partagée, cependant, à l'instant où le vieux Cavalcante Cavalcanti demande des nouvelles de son fils, supposé vivant, à celui qui est son « premier ami »...

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    Et Virgile de rappeler, à son protégé de nouveau secoué (on  le serait à moins...), que toutes ces tribulations et turpitudes revisitées devant ces tombeaux lui apparaîtront tout autrement quand il sera « devant le doux regard de celle dont les beaux yeux voient toute chose » et grâce à laquelle il saura le sens de « tout le voyage de sa vie ».

    Ce qui se module ainsi nella lingua del Dante :

    «quando sarai dinanzi al dolce raggio

    Di quella il cui bell'occhio tutto vede,

    Da lei saprai di tua vita il viaggio »...



    Dante. La Divine Comédie. L'Enfer. Présentation et traduction par Jacqueline Risset. GF Flammarion, édition bilingue.

  • À tombeaux ouverts

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    Une lecture de La Divine Comédie (10)

    Chant IX. Approche du Bas Enfer. Passage de l'Archange et premiers hérésiarques.

    Plus on approche du Bas Enfer, dont la Cité de Dité marque le seuil sommé de tours de flammes, et mieux apparaît la loi de l'Antimonde et de l'Antisystème de bruit et de fureur qui régit ces lieux.

    On a vu que même Virgile était paniqué par la fronde des démons s'opposant au passage du Vivant, et voici que surgissent les furies du monde antique familières au poète latin, des Erinnyes à la Gorgone en passant par Méduse. Dans la foulée, on aura noté que les récits antiques se prolongent dans le poème dantesque, avec leurs figures et leurs croyances reprises avec autant de variations. 

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    En outre, Virgile en a vu d'autres, qui aurait déjà fait le voyage au tréfonds du dernier cercle, à en croire Dante, pour sauver un damné jeté par erreur au milieu des traîtres. Et puis il se rappelle l'intercession de Béatrice, promesse de lumière prochaine, et l'on sent qu'il appelle  de ses voeux l'intervention de quelque autre puissance supérieure, qui se manifeste bientôt sous la forme d'un être puissant et lumineux  – peut-être Saint Michel archange, supposent les exégètes – qui déboule par là, clame sa colère aux démons puants de la Cité tout en ayant l'air d'être préoccupé par autre chose de plus important, sans un signe de connivence à l'adresse des deux pèlerins. Impénétrables décidément sont les voies du Très-Haut...

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    Or donc lesdits pèlerins, au pied des murailles de la Cité plongée dans les ténèbres et le boucan, longent à présent une espèce de lugubre terrain vague aux multiples tombes ouvertes dans lesquelles gémissent et se lamentent autant d'âmes d'hérésiarques. On se trouve alors en ce qu'on pourrait dire le vestibule du Bas Enfer, qui se creuse comme un formidable entonnoir d'où montent les mille rumeurs rageuses des fauteurs de malizia, grande notion  caractérisée par la violence contre autrui ou contre soi-même (7e cercle), la fraude défiant toute vie communautaire (8e cercle), et enfin la trahison (9e cercle) marquant, avec Judas, le tréfonds de l'infamie.    

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    Pourtant on en est encore loin avec les hérétiques, auxquels Dante accorde un statut spécial, comparable à celui des «tièdes» ignavi du premier vestibule, juste avant l'Achéron. Plus précisément, les hérétiques que nous allons rencontrer au Chant X sont essentiellement ceux qui ont vécu comme si Dieu n'existait pas, épicuriens ou athées. Autant dire que ça fera du monde, au milieu duquel apparaîtront de grandes figures, à commencer par celle du considérable  Farinata, qui a sauvé Florence de la destruction et prédit au poète son prochain exil, dans une de ces distorsions temporelles troublantes qui caractérisent la Commedia...

    Image : Farinata, vu par Gustave Doré, l'Archange Saint-Michel par Guido Reni. Farinata degli Uberti.  

  • Autant en emportent les violents

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    Une lecture de La Divine Comédie (9)

    Enfer, Chant VIII. 5e Cercle. Aux portes de la cité de Dité. Orgueilleux et colériques. Fronde des démons.


    Plus on descend, de cercle en cercle, vers le Bas Enfer, et plus se déchaîne la violence reflétant celle qui s’est endiablée sur terre par la faute de certains hommes.
    Or, plutôt compatissant jusque-là, Dante va changer tout à coup d’attitude à l’égard d’un damné qu’il reconnaît en traversant le marais fangeux du Styx sur la barque de Phlégyas qui l’a accueilli, le prenant pour un damné quelconque, d’un vitupérant : « Or te voilà enfin, âme scélérate ! », que Virgile désamorce aussitôt en annonçant la mission spéciale de son protégé.
    Celui-ci, de la barque du nocher, identifie donc un « être plein de fange » qui l’apostrophe, lui demandant ce qu’un vivant vient faire en de tels lieux, identifié du même coup par Dante qui le taxe alors d’ « esprit maudit » alors que Virgile le repousse loin de la barque en l’enjoignant d’aller « vers les autres chiens »…
    Mais qui visent donc ces amabilités ? Nul autre que Filippo Argenti, chevalier de Florence dont le nom lui vient d’avoir mis des fers d’argent à son cheval, connu pour son orgueil et sa violence. Et Virgile de préciser que «la bonté n’orne pas sa mémoire; aussi son ombre est ici furieuse ». Puis de moraliser : « Combien là-haut se prennent pour de grands rois, /qui seront ici comme porcs dans l’ordure, /laissant de soi un horrible mépris ».

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    Et Dante d’en rajouter une couche : « Maître, je voudrais tant /le voir plonger dans le bouillon », tandis que de toute part les embourbés s’exclament : « sus à Filippo Argenti ! » qui se met lui-même à se dilacérer de ses propres dents…
    On ne sait exactement ce qui est reproché à ce Filippo Argenti, Jacqueline Risset ne donne guère plus de détails que François Mégroz, mais sans doute les commentateurs savants se sont-ils attardés à ce personnage dont l’abjection fait ici l’unanimité des voyageurs et des damnés du Styx, et cela importe peut-être plus que le détail de ses forfaits : savoir qu’un être concentre toute la vilenie de la suffisance et de la violence, véritable symbole de cette zone de l’enfer. Du même coup, on observe que les lois de celui-ci obéissent à ce que je disais plus haut une Organisation, comme les grands systèmes du Mal, au XXe siècle en particulier, en ont imaginé et développé.

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    Ainsi le Bas-Enfer, et ses premières marches de la Cité de Dité, apparaît-il comme un monde très structuré dont les créatures réagissent dans un apparent chaos qui est cependant régi par un ordre logique dont le mortel est ici exclu de la pénétration mais qui peut être le sujet d’une «négociation» avec un être « intermédiaire » tel que Virgile, descendu des Limbes sur intervention supérieure. Autant dire que l’Organisation n’est pas blindée absolument contre toute initiative des puissances bonnes.

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    Pour l’instant, cependant, les deux compères vont s’approcher de la cité de Dité aux tours flamboyantes « comme sorties du feu » et autour desquelles volent mille démons visiblement furieux de ce qu’un vivant s’aventure en ces « régions obscures », prenant ensuite Virgile à parti et provoquant autant de terreur chez le pauvre Dante qui se voit déjà abandonné tandis que son guide s’attarde en force palabres avec les vigiles infernaux…

  • Rapiats et colériques

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    Une lecture de La Divine Comédie (8)

    Chant VII. 5e Cercle. Avares et prodigues. Coléreux trépignant dans le Styx.

    On n’en est encore qu’au 5e Cercle de l’Enfer et déjà l’on se dit qu’il y a, chez ce sacré Dante, comme un fonds de sadisme qui n’a rien à envier au divin Marquis, si ce n’est que nous savons déjà que la Commedia ne se borne pas qu’à l’exploration des bas-fonds infernaux.

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    En attendant, c’est bel et bien physiquement, et dans le texte original bien plus que dans sa traduction française, que nous ressentons cette descente dans les séquelles torturantes des turpitudes humaines, à commencer par les avaricieux et les prodigues se heurtant les uns contre les autres et se glapissant au mufle injures et reproches, dans la sarabande desquels Virgile cite «papes et cardinaux» chez lesquels l’avarice atteignit « tous les sommets ».

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    Cependant, à Dante qui cherche alors à savoir de qui il s’agit plus précisément, son guide lui répond qu’une telle curiosité ne sera pas satisfaite en l’occurrence, vu que le vice répugnant de ces ladres les a rendus « impénétrables maintenant à toute connaissance ».

    « Mal donner et mal garder » les a privés du « beau séjour», leur a ôté le moindre espoir d’accéder au Paradis et les a placés dans ce cirque, Dante écrit « a questa zuffa », et Virgile de conclure que « tout l’or qui est sous la lune » ne saurait assouvir ces affamés jamais satisfaits de ce que la « fortune » leur a concédés - puis, à Dante qui veut en savoir plus sur les aléas de ladite» fortune », son maître de lui répondre par toute une argumentation sur la distribution des «biens» de ce monde qui ne sont, en réalité, que ce que nous en faisons dans nos réalisations bonnes ou mauvaises.

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    Sur quoi l’on va descendre vers une « plus dure angoisse» encore, dans les eaux putrides d’un affreux marais où grouillent méchamment les coléreux se frappant eux-mêmes et se mordant férocement et se lamentant, tout plantés comme ça dans la boue et la déglutissant et la régurgitant à grands bavements : «Tristi fummo / ne l’aere dolce che dal sol s’allegra /portando dentro acisiosi fummo / or ci attristiam ne la belletta negra », ce qui signifie dans la langue de Rabelais dûment ajournée : « Nous étions tristes / dans l’air doux que le soleil réjouit, / ayant en nous les fumées chagrines : / à présent mous nous attristons dans la boue noire »…

    Images: Pape de Francis Bacon, L'enfer selon Rubens et Gustave Doré.

  • Le dévoreur

     

    Cerbère.jpgUne lecture de La Divine Comédie (7)

     

    Chant VI. Les gourmands. Lamentations de Ciacco. Florence la ville divisée. Aspects historiques et politiques de la Commedia.

     

    L’intensité émotionnelle de la lecture varie évidemment, au fil des chants de la Commedia, comme on le voit particulièrement en passant de la rencontre touchante de Paolo et Francesca, sous le ciel tourmenté par les passions du 2e Cercle, au cloaque répugnant et glacial du 3e Cercle des gourmands pataugeant dans la boue fouettées par de méchantes pluies, sous la garde de l'affreux Cerbère à triple gueule de chien monté sur un corps de ver dégoûtant...

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    Comme on s’en doute, le sort lamentable des gourmands ne tient pas qu’à la propension à se délecter des bonnes choses de  la table, mais vise la voracité sous ses aspects les plus vils, ainsi que l’illustre le nom du damné qui s’adresse alors à Dante, lui rappelant leur commune citoyenneté florentine et s’identifiant sous le surnom de Ciacco, à savoir le cochon.

    inf-6-49-dore.jpgOr, c’est par celui-ci que Dante va prendre des nouvelles des mortels qui furent ses amis ou ses adversaires en la « cité divisée », pour apprendre avec tristesse que certains de ses estimés concitoyens lui réapparaîtront bel et bien enfer.

    De moral ou métaphysique, le poème devient donc, en ces pages, très précisément historique et politique, truffé d’allusions aux événements que Dante a vécus peu avant de se faire exiler et de composer sa Commedia. Au passage, il faut alors noter le caractère tout à fait nouveau de ce « miroir du temps présent » dont les héros ne sont plus des créatures mythiques ou imaginaires mais des contemporains de l’Auteur.

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    Dante  « juge » ainsi, indirectement, les grands personnages de son époque, dont Ciacco lui apprend qu’il les retrouvera tantôt dans le cercle des hérétiques (tel Farinata, chef gibelin bien connu) ou des sodomites (tel Tegghiaio, podestat de San Gimignano), entre autres figures notoires.

    Dans la foulée, il faut rappeler plus précisément que le sort réservé aux damnés se trouve fixé selon le critère dit du contrapasso qui fait du « goût » coupable un motif avéré de « dégoût ». Ainsi, ceux qui n’ont vécu que pour leurs aises de pachas sont-ils condamnés à tâter de l’inconfort absolu…

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    Or, cette triste condition ne manque d’inquiéter Dante, qui demande alors à Virgile ce qu’il adviendra de ces malheureux après le « grand jugement» supposé advenir pour l’éternité. Hélas, le docteur latin ne voit pas vraiment l’avenir définitif  de ces malheureux en rose : « ce qui les attend est plutôt plus que moins », précise-t-il sans craindre d’inquiéter son compagnon avec lequel il continue de parler (« bien plus que je ne dis », souligne Dante) tout en se dirigeant vers les cercles inférieurs où se trouvent avares et coléreux soumis au règne de Pluton le dieu des enfers, confondu au Moyen Âge avec Ploutos le dieu des richesses…

  • Panique à la Love Parade

    william-blake-cercle-luxurieux-dante-divine-comedie-enfer-c.jpgUne lecture de La Divine Comédie (6)

     

    Chant V. Cercle des luxurieux. Tourbillons des damnés emportés par les airs. Rencontre émouvante de Francesca da Rimini. Dante flageole derechef...

     

    On arrive maintenant au lieu « où la lumière se tait », gardé par le redoutable Minos qui désigne, par le  nombre de cercles qu’indique sa queue enroulée, à quel cercle de l’Enfer précisément est affecté le damné qui se pointe.

    Dans la foulée, ce sont les luxurieux que Dante va rencontrer en foules virevoltant dans les airs comme de folles bandes d’étourneaux. L’image est d’ailleurs précise et d’une extraordinaire plasticité quand on suit le déploiement du texte original, plus proche de Lautréamont que du dolce stil nuovo, non sans se rappeler le sort récent de la foule multitudinaire de la Love Parade allemande se précipitant dans un tunnel pour s’y piétiner.

    De la même façon, les damnés sont emportés, littéralement malaxés par les zéphyrs du Désir, et souffrant physiquement à proportion inverse des jouissances qu’ils ont connues sur terre – ce qui ne laisse évidemment de plonger Dante dans la perplexité navrée, et le peinera plus profondément un peu plus tard.

    Dans l’immédiat, il identifie quelques célébrités historiques connues pour leurs débordements sensuels ou leurs amours entachées de violence, telles Sémiramis et Cléopâtre, mais également Hélène et Achille, Pâris et Tristan, « et plus de mille ombres » tournoyantes.

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    Mais la rencontre d’un couple moins tourmenté, auquel Dante demande à Virgile de pouvoir parler, va marquer l’un des épisodes les plus fameux et les plus émouvants de la Commedia, avec Francesca da Rimini, que le poète a connue de son vivant, et du beau Paolo Malatesta, couple adorable que Gianciotto Malatesta, époux épais de Francesca et frère de Paolo, a trucidés.

    Or, Dante a beau se consoler à l’idée que l’affreux fratricide se torde désormais dans les flammes de la Caina, neuvième et dernier cercle de l’Enfer où sont précipités les traîtres et les meurtriers de même sang : le sort si cruel de Francesca et de Paolo ne laisse d’attrister et d’intriguer notre chantre de l’amour courtois.

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    Pour mieux démêler la question de la paradoxale damnation des amants, qui ne tient évidemment pas qu’à leur état d’adultères,  notre bon François Mégroz (dans L’Enfer, p.50) rappelle alors les concepts liés sous l’appellation d’Amour, combinant amour humain et divin, noblesse et perfection. Plus troublant, et René Girard l’a souligné dans Mensonge romantique et vérité romanesque, citant précisément cet épisode comme une scène primitive du mimétisme amoureux : c’est en lisant ensemble un texte évoquant l’amour de Lancelot pour la reine Guenièvre, que Francesca et Paolo ont « craqué », comme on dit…

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    Bien compliqué tout ça, voire tordu ? C’est évidemment ce qu’on se dit en jugeant de ce récit avec nos critères contemporains, mais là encore François Mégroz nous conseille de suspendre notre jugement en replaçant celui de Dante (ou de Dieu imaginé par Dante) dans le contexte, non tant de la morale médiévale que d’une métaphysique de l’amour dont nous n’avons plus la moindre idée de nos jours.

    Bien entendu, le lecteur émancipé de 2010 se récriera: enfin quoi, ce Dante ne fait que relancer la malédiction de la chair et du plaisir en disciple de Paul et de toute la smala des rabat-joie. Quel bonnet de nuit ! Mais La Divine Comédie, une fois encore, ne se borne absolument pas à un traité de surveillance et de punition.  À cet égard, une relecture de L’Amour et l’Occident de Denis de Rougemont serait aussi opportune. Passons pour le moment.

    Et constatons du moins que  Dante n’a pas supporté cette épreuve non plus, puisque le revoici tombé raide évanoui. Décidément…

     

    Rappel bibliographique:

    Dante. La Divine comédie. Traduite et présentée par Jacqueline Risset. Garnier/Flammarion, en trois vol. de poche, sous coffret.

    François Mégroz. L’Enfer. L’Age d’Homme.

    René Girard. Mensonge romantique et vérité romanesque. Grasset.

     

    Image: William Blake.

  • Le club des poètes disparus

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    Une lecture de La Divine Comédie (5)

    Chant IV. 1er cercle de l'Enfer. Les Limbes. Esprits vertueux non baptisés. Compassion de Dante, qui se sent bien avec les Classiques...

    Faut-il être catholique, et j’entends bien strictement : baptisé catholique et si possible sachant son Credo par cœur et tout le tralala, plus encore fidèle à la Sainte Messe, pour apprécier et bien comprendre La Divine Comédie de Dante ?
    Cela se discute, et moi qui n’ai jamais été qu’une espèce de crypto-catho littéraire (par Léon Bloy, Georges Bernanos, Flannery O’Connor et Annie Dillard, surtout), résidu d’éducation protestante et très marqué par le personnalisme orthodoxe de Berdiaev (surtout pour Le Sens de la création), je suis ce matin une preuve vivante, en tant que chrétien mécréant,  de ce qu’on peut éclairer et vivifier son ben dell’intelletto sans considérer que la foi de Dante, même fondamentale évidemment, soit la seule clef de la Commedia et son exclusif emblème.

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    Plus encore, il me semble que réduire La Divine Comédie à une œuvre d’apologétique ou à une sorte de Traité du Bon Chemin Moral serait aussi limitatif et faux que de n’y voir qu’un chef-d’œuvre du passé classé qui n’a plus rien à nous dire.

    Ma conviction est que le ben dell’intelletto n’est pas une exclusivité catholique, et que le poème de Dante a autant de choses à nous dire, hic et nunc, que toute la poésie du monde se concentrant dans quelques grandes œuvres, d’Homère à Shakespeare ou, à l’état diffus dans toutes les œuvres habitées, précisément, par le ben dell’intelletto, toutes spiritualités confondues…

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    Or, tout ça ne peut se discuter qu’avec de exemples, et ceux-ci devraient être chanté, mais on se contentera de faire appel à son imagination et nous revoici donc en cet antichambre de l’Enfer que forment le Limbes où va se déployer, une première fois, la compassion frottée de mélancolie du poète.
    Les lieux sont à la plainte et non aux cris. On y soupire sans torture. Virgile apprend bientôt à son disciple que là séjournent des êtres de qualité supérieure dont le seul tort est de n’avoir point été baptisés selon la foi chrétienne. Il y a bien eu une séance de rattrapage, si l’on peut dire, marquée par le passage en enfer d’un certain « puissant », couronné d’un « signe de victoire », qui n’était autre que le Christ en personne, une certaine nuit, où il emmena avec lui quelques saints personnages de la Bible, d’Abel à à Moïse et de Noé à Abraham, plus Rachel pour le quota féminin. Mais pour les saints d’autres traditions spirituelles : bernique.

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    Suit une série de rencontre qui fleurent plutôt le Purgatoire, voire le Club des poètes disparus, éclairés par un feu et qui se pointent en aimable procession appelant de loin « le très haut poète » qu’est pour eux leur pair Virgile. Il y a là Homère et Horace, Ovide et Lucain et sans doute y en a-t-il plein d’autres que Dante ne cite pas – il précise d’ailleurs que son «dire souvent saute les faits»…

    Mais il n’oublie pas de relever, dans la foulée, qu’il se situe lui-même dans ce prestigieux aréopage classique.
    Sur quoi l'on se dirige vers un joli château, symbole de la citadelle philosophique, « sept fois entouré de hauts murs » mais accessible et même accueillant en l’ émail vert du pré à la fraîche verdure qu’il y a là où tout un monde tient sa garden party dont Virgile détaille les participants.

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    On reconnaît donc Electre et Enée, dont les noms font toujours tilt chez les bacheliers d’aujourd’hui, mais également Penthésilée et Martia, moins connus au box office, et toute la smala des philosophes, des présocratiques Démocrite et Héraclite aux grands esprits des siècles suivants, de Socrate et Platon à Sénèque, Ptolémée et la belle paire de l’antique feuilleton Urgences que forment Hippocrate et Galien, plus Avicenne et Averroès pour la touche multiculturelle.

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    Bref, c’est le tout beau casting des « sans salut » que Dante salue néanmoins bien bas avant de passer de ce lieu tout de calme à l’air qui tremble où «la lumière n’est plus », à savoir le 2e cercle des luxurieux gardé par le redoutable Minos…

    Image: Les Limbes vus par Eugène Delacroix, vision de William Blake, Homère, Averroès et Avicenne.

  • Train fantôme

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    Une lecture de La Divine Comédie (4)
     
     
    Chant III. Portail de l’Enfer. Sarabande des nuls et autres morts-vivants. Apparition de Charon. Dante perd connaissance une première fois...

    Le portail de l’Enfer, sur lequel s’ouvre la suite de séquences carabinées du troisième chant, tient quasiment du monument historique, avec référence obligée à Rodin, et pourtant c’est un exercice intéressant que de s’efforcer d’en oublier toute représentation d’art pour retrouver cette sensation d’effroi primal que peut rappeler la porte, en enfance, de notre premier train fantôme, qui se referme en claquant sur le plus effroyable tintamarre.
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    On entre ici dans le vertige tourbillonnant de la vision dantesque, non sans avertissements terribles inscrits en « lettres sombres » dont la célébrité autorise la citation en v.o. : « Per me si va ne la città dolente / per me si va ne l’eterno dolore / per me si va ne la perduta gente ». Et tout aussitôt est relevé le caractère excellent du «sublime artisan» de cette institution de bienfaisance fondée sur la «puissance divine», la «haute sagesse et le «premier amour», dont une inscription non moins fameuse porte le dernier coup de massue à l’arrivant : «Vous qui entrez laissez toute espérance »...
    Ce qui sonne, évidemment, le pauvre Dante, auquel Virgile répond que «tout soupçon» et «toute lâcheté» sont à laisser au vestiaire vu qu’on touche au lieu où se précipitent «les foules douloureuses » qui ont perdu le «ben dell’intelletto», cette expression appelant évidemment à des gloses à n’en plus finir et sur quoi je reviendrai quand le boucan sera calmé.
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    Car le train fantôme s’annonce à grand braoum, alors qu’un geste apaisant de Virgile, la main posée sur celle de son compère, est souligné par «un visage gai»...
    On voit ça d’ici alors que se déchaînent les premières troupes de damnés qui ont pour point commun, en ces lieux indéterminés où ils virevoltent en nuées comme des feuilles mortes, d’avoir vécu précisément dans l’indéterminé, sans passions bonnes ou mauvaises, également rejetés par le Bien et le Mal pour leur encombrante nullité, et du coup je me rappelle ce que nous disait le bon François Mégroz à propos du mal, selon lui l’expression même du «non-être». Ainsi, et ce sera une règle de l’Enfer, les damnés sont-ils châtiés par cela même qui a caractérisé leur faute – ceux-là rejetés dans une sorte d'agitation sans douleurs et sans fin pour avoir vécu «sans infamie et sans louange» et n’ayant jamais, somme toute, été vraiment vivants.
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    Mais voici qu’une autre rumeur gronde au loin, que Virgile identifie comme celle du fleuve Achéron, dont on s'approche donc et sur lequel une barque s’avance conduite par un vieillard vociférant et gesticulant qui n’est autre évidemment que le passeur d’âmes Charon dont, autre souvenir fugace, Dominique de Roux me disait que Céline était la réincarnation contemporaine…
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    Or, ce qui est sûr, en l’occurrence, c’est que c’est trop d’émotions pour le pauvre Dante, qui perd connaissance, et plutôt opportunément puisque cet artifice «surnaturel» lui permettra d’entrer en enfer sans monter sur la barque dudit Charon…

    Images: détails du Portail de l'Enfer de Rodin; Charon et sa barque.
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  • Rouages de l'Amour


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    Une lecture de La Divine Comédie (3)

    Enfer, Chant II. De l'intercession. Trois Dames à la rescousse. Désarroi de Dante. Virgile le secoue.

    Rien ne se fera sans intercession. Il n’en va pas que d’une filiation poétique mais de tout un engrenage créateur dont l’Amour est le moteur et le mobile central – et par Amour on verra qu’il s’agit d’autre chose que de ce que l’affreux Céline appelle « l’infini à portée des caniches ».

    Or, je ne cite pas Céline au petit bonheur, dont le style n’est pas tout à fait étranger au « bello stilo » qu’invoque Dante, affaire de musique et de rythme et de plastique et de tonne verbale dans le vortex infernal du siècle. Mais on a trois fois trente-trois chants pour préciser cette notion d’Amour, en deça et au-delà de la vision catholique thomiste évidemment centrale dans la Comédie.

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    Pas de trek infernal possible, on l’a vu, sans guide, mais ce guide n’est là que par intercession et saintes suppliques féminines. Virgile lui-même explique alors comment, en son séjour des Limbes où reposent les âmes non baptisées, enfants petits ou non chrétiens, Béatrice est venue le prier d’aider son «ami vrai» , en précisant qu'«Amour m’envoie, qui me fait parler. » Et comme Virgile s’étonne un peu qu’elle ne vienne elle-même en aide à son protégé, Béatrice lui confie alors par quelles voies supérieures elle a été mandée après que «noble Dame», qu’on suppose Marie, a alerté Lucie, martyre et sainte, «ennemie de toute cruauté» et que Dante vénérait particulièrement.

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    Ainsi donc se meut le rouage de l’intercession que la poésie huile pour ainsi dire - l’intercession elle-même relevant d’un mouvement qui va de bas en haut et retombe de haut en bas par le truchement du super-rouage de l’Amour.

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    Or, on comprend que tout ce branlebas céleste et limbaire en impose terriblement à Dante, au fil des explications que lui en donne Virgile, tant que son hésitation pusillanime fait se récrier son guide d’impatience : «Allons : qu’as-tu, pourquoi, pourquoi t’attardes-tu, pourquoi accueilles-tu lâcheté dans ton cœur, pourquoi es-tu sans courage et sans tranquillité », ce qui se dit en vers très allants : « Dunque : che è, perché , perché restai, perché tanta viltà nel core allette, perché ardire et francheszza non hai », c’est vrai quoi « pourquoi es-tu sans courage et sans tranquillité puisque les trois dames bénies ont souci de toi dans la cour du ciel et que mon parler te promet tant de bien ? »

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    Alors, comme les fleurs figées, prostrées par le gel nocturne se redressent au premier soleil, Dante se retrouve tout encouragé par la parole de Virgile et disposé, comme à sa première impulsion, à s’engager dare-dare « sur le chemin dur et sauvage »…

     

  • L'Enfer au fond de soi

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     Une lecture de La Divine Comédie (2)

     

    Enfer, Chant I. Les trois bêtes. Apparition de Virgile.

    On ne sortira pas de son enfer sans le traverser de part en part ni sans l’exprimer à sa façon. C’est le sens et l’enjeu de la Commedia : dire ce chemin et passer outre.

    Or, ce chemin nous convoque à l’instant même, mais pas tout seul : ce serait trop. Parce que même seul on a ce cloaque en soi grouillant de toutes les créatures mauvaises, à commencer par la triple Bête.

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    Et voici précisément paraître, au début de la montée, la « lonza leggera e presta molto », cette espèce de gracieuse panthère « légère et très agile » qui symbolise l’immanence sensuelle autant que la luxure et plus encore. Puis c’est un lion qui fait rage de sa « tête haute », symbole lui d’orgueil, emblème d’hybris et d’amor sui. Et enfin c’est la louve insidieuse, la « lupa » dite aussi «bestia sanza pace », chargée de la foultitude de nos envies et qui porte en elle toutes les virtualités de conflit personnel et collectif, qu’un René Girard pourrait dire l’incarnation du mimétisme, et que Dante commet finalement à l’agitation des traîtres, les pires pécheurs selon lui,  voués aux flammes glacées du plus bas enfer.

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    Tout cela qui fait beaucoup pour un seul bipède, mais voilà qu’au moment de ressentir autant de terreur que d’accablement, le poète perçoit une présence, une « figure » traduit Jacqueline Risset, une espèce d’ombre d’homme («od ombra o d'omo certo ») s’identifiant de la voix comme poète lui aussi « qui chanta le juste fils d’Anchise », à savoir Enée, et se trouve donc illico reconnu par Dante comme son « maître » et même son « auteur », en la personne de Virgile, le seul où, dit-il, il a puisé son « bello stilo ».

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    Et Dante, pour expliquer son mouvement de panique et de retrait, d’évoquer la dernière bête aperçue dont « jamais son envie ne s’apaise », au point que sa faim se creuse à mesure qu’elle se repaît – splendide image de l’inassouvissement, de celles qui font la saisissante et perpétuelle actualité de la Comédie ; et Virgile de lui dire alors qu’il lui faudra emprunter un autre chemin sur lequel il le guidera jusqu’à un certain lieu, par delà ces eaux sombres et les cercles du grand entonnoir, où « une âme » plus digne que lui, première allusion à Béatrice, le conduira plus haut et plus loin – et la vaillante paire de se mettre en marche de concert…
    Nous sommes alors dans la nuit du jeudi 7 au vendredi 8 avril 1300 et Dante Alighieri a 35 ans, l’âge auquel j’ai compris, à la naissance de notre premier enfant, que nous étions mortels…

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    Dante. La Divine Comédie. Inferno. Traduit et présenté par Jacqueline Risset. Version bilingue, chez GF Flammarion.

  • Evviva La Commedia


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    Retour au livre total. Premières notes. De L'Enfer et du chemin...

    Je reprends ici  la lecture suivie de La Divine comédie de Dante, après avoir fait l’acquisition du coffret contenant les trois volumes de la traduction de Jacqueline Risset en édition bilingue - la plus recommandable il me semble, à ce jour, pour notre langue (1)
    J’y reviens aussi dans la foulée de Philippe Sollers en son dialogue avec Benoît Chantre (2), intéressant quand Sollers oublie de tout ramener à lui, et, aussi, en compagnie du bon François Mégroz, qui nous y a introduit vers 1966-67 au Gymnase de la Cité de Lausanne et dont la traduction très littérale, et le commentaire benoît, sans nulle prétention littéraire, sont pourtant appréciables et souvent éclairants (2).

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    C’est notre cher prof, d'ailleurs,  qui nous a parlé le premier, à propos de La Divine Comédie, d’un « livre total », comme il n’y en a que quelques-uns dans l’histoire de la littérature. 

    Or ce qui m’intéresse plus précisément, à présent, c’est que ce livre-somme soit, comme le note Jacqueline Risset, encore « en avant » de nous. Du dehors, et notamment à travers la perception qu’il nous en reste du XIXe siècle, l’œuvre peut sembler anachronique et relevant en somme du musée. Du dedans, en revanche, et dès qu’on y pénètre, dès qu’on se plonge dans ce fleuve verbal, dès qu’on est pris dans le mouvement irrépressible des vers, un nouveau présent s’instaure bonnement, que la traductrice a raison de comparer avec le présent en marche du Temps retrouvé de Proust.

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    C’est en outre la base, pour moi, d’une nouvelle réflexion sur la vision panoptique. Tout part de l’enfer mais tout porte à en sortir, dès le début. Dès le début on sait d’ailleurs que Dante en est sorti. Dès le début l’œuvre est donnée pour travail de mémoire. D’emblée on sait que l’Aventure, contenant la matière d’une vie entière, a duré peu de temps. Plus précisément : un rêve de trois jours, entre le jeudi saint et Pâques 1300. Ainsi tout le poème apparaît-il comme un fantastique compactage. Or, on pourrait dire que ce condensé est à la fois celui du Moyen Âge et de notre temps, et que le chemin de l’Enfer passe par Auschwitz. Question d’Organisation.

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    « La grande réserve du mal dans l’univers : L’Enfer de Dante joue dans notre culture un rôle de référence absolue, et curieusement ambiguë », note encore Jacqueline Risset. Au titre de l’ambiguïté, ou plus précisément de l’équivoque à son plus bas niveau, on peut citer évidemment le jeu vidéo lancé sur le marché où L’Enfer est prétexte au déchaînement de toutes les violences. Mais il va de soi que cette réduction n’est qu’une récupération débile de la dramaturgie superficielle de l’ouvrage, excluant sa compréhension par sa conclusion pavlovienne que ce sont les violents qui l’emportent – pure négation du Chemin.

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    « Nel mezzo del cammin di nostra vita », lisons-nous au premier vers du premier chant, et le quatrième vers du deuxième chant dira : «Je m’apprêtais à soutenir la guerre du long parcours et de la compassion »…
    Et tout est là : le chemin, le parcours, et c’est un travail de chaque jour, et quelle lecture engageante aussi. Andiamo...


    (1) Dante. La Divine comédie. Présentation et traduction de Jacqueline Risset. Garnier Flammarion.


    (2) Philippe Sollers. La Divine comédie. Entretiens avec Benoît Chantre. Gallimard. Folio.


    (3) François Mégroz. La Divine comédie. Traduction commentée. L’Age d’homme, en trois volumes.

  • Le chien de garde de la Vertu

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    En 2005, Marc Dugain campait John Edgar Hoover en moraliste vicelard. Flash back avant de 
    retrouver l'écrivain dans Ils vont tuer Robert Kennedy.

    Le 4 mai 1972 eurent lieu, à Washington DC, deux manifestations dont la collision symbolisait la fracture de l’Amérique de l’époque : d’une part, les funérailles nationales du directeur du FBI John Edgar Hoover, mort de crise cardiaque le 2 mai après avoir été prié, par Richard Nixon (auquel il devait beaucoup) de débarrasser le plancher ; d’autre part une manifestation monstre contre la guerre du Vietnam. « Au cours de tout le XXe siècle, aucun homme n’a signifié plus pour son pays que Hoover », déclara Ronald Reagan lors des funérailles de celui que l’essayiste Anthony Summers qualifiait pour sa part de « plus grand salaud d’Amérique ».

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    Durant 48 ans, l’homme qu’on inhumait comme un chef d’Etat avait fait figure de Commandeur occulte sous 8 présidents des Etats-Unis et 18 ministres de la Justice. De Roosevelt à Nixon, Hoover incarna le Big Brother policier de l’Amérique profonde, garant de la morale et du conservatisme politique, tenant les plus hautes autorités « par les couilles », selon l’élégant vocabulaire d’usage, au moyen de dossiers rassemblant sur chacun les informations les plus compromettantes.

    Figure-clé du maccarthysme, Hoover se flattait d’avoir fait bannir Charlie Chaplin des Etats-Unis pour sympathies pro-communistes et mœurs dissolues (« Hollywood pue le communisme ») après avoir harcelé Hemingway et Albert Einstein, entre tant d’autres écrivains et artistes, sans compter les milliers d’intellectuels privés de travail. Refusant longtemps de reconnaître l’existence du crime organisé, pour mieux contrôler les forces occultes en jeu, Hoover vit, après avoir assisté aux exploits mafieux de leur père Joe, les frères Kennedy courir à leur perte par bravade inconsciente autant que par idéalisme. Machiavel à l’américaine, ce puritain se défiait du jouisseur John Fitzgerald mais détestait plus encore la belle conscience de son frère Bob.

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    Ce tableau très incomplet se corse du fait que John Edgar Hoover, foudre de moralité, souffrait gravement de la « terrible faiblesse » de son homosexualité, qui lui faisait craindre plus que tout la diffusion de certaines photos le montrant, à torse nu sur un balcon, bécotant l’homme de sa vie, à savoir Clyde Tolson, son adjoint redouté. On ne saurait mieux résumer la contradiction fondamentale d’une vie humainement assez sinistre, dont le culte de soi-même et la passion du pouvoir furent les moteurs.

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    Pour « serrer » ce formidable personnage, Marc Dugain joue d’habileté, à égale distance du récit documenté et de l’évocation romanesque. Pas vraiment du genre à donner dans l’indignation vertueuse, l’auteur de La chambre des officiers donne la parole au probable unique vrai confident de John Edgar Hoover, qui vient comme lui du tréfonds de l’Amérique moyenne et partage son double culte d’une mère idéalisée et d’une patrie incomparable. Un peu comme deux soldats fidèles et butés, Edgar et « Junior » reproduisent en outre le couple du maître et du disciple, avec une intéressante prise de distance, de loin en loin, qui voit le narrateur s’attarder sur les aspects « trop humains » de son mentor.

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    Ainsi de l’épisode où les « problèmes » personnels de Hoover l’amènent à consulter un psychanalyste, lequel se fera mettre sous écoutes pour avoir osé lui suggérer de se regarder en face ; ou, sur la fin, de l’évolution des manies pédérastiques du présumé « gardien des valeurs », dont maints auteurs se sont déjà gaussé. L’originalité, en l’occurrence, tient plutôt à l’attachement presque canin de Clyde Tolson, dont la seule crainte sera précisément d’avoir été moins aimé, par le Directeur, que les chiens d’icelui…
    Pour l’essentiel, cependant, l’intérêt de La malédiction d’Edgar n’est pas dans ces composantes personnelles psychologique ou affectives, mais dans la constitution paranoïaque, vue de l’intérieur, d’un réseau policier très particulier, fondamentalement lié à la vie américaine. En outre, le livre nous replonge dans un demi-siècle d’histoire contemporaine dont les épisodes majeurs sont évidemment liés à l’ascension et à la chute de la Maison Kennedy.



    Recoupant de nombreux récits antérieurs, dont le fameux American Tabloid de James Ellroy, le roman de Marc Dugain propose, sous la plume de Clyde Tolson, une nouvelle version de la théorie du complot fatal à John Fitzgerald Kennedy, qui ne se pose pas pour autant en certitude absolue mais a le mérite de la clarté et de la vraisemblance. S’il « romance » lui aussi, comme le faisait Ellroy de façon parfois ambiguë, Marc Dugain se trouve naturellement bridé par son narrateur, dont la bonne conscience de « pro » contrôle tous les rouages de la Machine FBI, jusqu’à l’ultime récupération des dossiers classés «Affaires obscènes », dont celui du Président survivant. Or le grossier Nixon se montrera bien piètre élève de Hoover, comme en témoignera la capilotade du Watergate…

    c858a6b1db9cea8a672d426a56108585.jpgMarc Dugain. La malédiction d’Edgar. Gallimard, 331p.

  • Notre part d'ombre

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    En 2012, avec Avenue des géants, Marc Dugain démêlait les racines du mal au coeur de  l’homme. Mémorable ! On lira d'autant plus volontiers son nouvel opus, Ils vont tuer Robert Kennedy...

     

    Marc Dugain aurait pu devenir un tueur génial si les conditions requises de l’inné et de l’acquis avaient été réunies. Au lieu de se cantonner dans le rôle fugace d’un auteur à succès, il aurait pu marquer l’Histoire comme le très cruel Staline, auquel il a consacré un livre, ou comme le très retors John Edgar Hoover, qui lui en a inspiré un autre.  Dans un autre cercle infernal de damnés célèbres moins « officiels » et ne bénéficiant pas de la couverture du Pouvoir et de la « raison d’Etat », il aurait pu laisser une trace sanglante de serial killer égal aux  plus intelligents et aux plus tordus.

    C’est du moins ce qu’on se dit en lisant Avenue des géants, terrifiante plongée dans les abysses intimes d’un tueur qui entreprend de se raconter dans un roman après les quarante ans de taule que lui ont valu les meurtres de ses grands-parents, à quinze ans, de sa mère et d’une dizaine de jeunes auto-stoppeuses qu’il décapitait et violait après leur mort.

    Tout cela, Marc Dugain le raconte en romancier, avec une fabuleuse capacité de se mettre dans la peau d’un autre. Sa mère à lui ne l’a probablement pas martyrisé, et lui-même n’a sûrement jamais décapité un chat. Jamais il n’a souffert ni fait souffrir comme son protagoniste. N’empêche : il en a mentalement revécu l’horreur et il nous la fait vivre, comme si elle était en nous.

    À préciser cependant que ces abominations restent hors-champ, dans le roman, jamais montrées. Rien ici du énième polar exploitant le filon des tueurs en série. On est ici du côté du Dostoïevski de Crime et châtiment, « sacré bon bouquin » au dire du protagoniste qui le sait par cœur, ou du James Ellroy de Ma part d’ombre enquêtant sur la mort de sa mère. Pas trace de complaisance morbide dans ce roman qu’on pourrait dire en quête des racines du mal, chez un homme dont l’enfance à subi une véritable « entreprise de destruction massive de l’affectif » et qui est également en proie à d’irrépressibles pulsions destructrices .

    Ainsi qu’il l’explique en fin de volume, Marc Dugain s’est inspiré d’une histoire réelle pour composer ce roman qui vous prend par la gueule dès la première page et ne vous lâche plus. Son protagoniste, Al Kenner, grand diable qui avait plus de deux mètres à 15 ans déjà et un QI supérieur à celui d’Albert Einstein, est le clone romanesque  d’un célèbre tueur américain du nom d’Ed Klemper, toujours incarcéré dans la prison californienne de Vacaville. Le romancier ne fait pas moins œuvre personnelle et originale en donnant à son personnage une épaisseur psychique et affective qui nous le rend très proche.

    De fait, et malgré ses crimes passés, Al Kenner est un homme brisé et souffrant, véritable « mort vivant » d’une totale clairvoyance dont l’intelligence supérieure, servie par une hypermnésie redoutable, lui permet d’analyser les tenants et les aboutissants de ses actes sans les excuser à bon compte.

    Marqué à vie par une mère tyrannique, il a toujours été paralysé à l’instant du « passage à l’acte », avec les femmes, et s’est ainsi cru exclu a priori de toute vie normale. Il y a en lui une tristesse inguérissable mais, aussi, une irrépressible force qui se manifeste en lui par des sortes de tempêtes intérieures, psychiques et physiques à la fois. La conscience, d’abord panique et diffuse, d’un pouvoir absolu que lui donne le meurtre, et les effets de la réitération de celui-là, vont l’entraîner dans une spirale que seul son récit dévoile et, peut-être, exorcise. Pourtant il n’en reste pas moins sans défense face au mal qui le travaille, que son entourage l’ « enfonce » ou cherche à l’aider à en sortir.

    Sa mère, qui a vu en lui l’incarnation du diable dès sa naissance, n’aura jamais fait que l’abaisser et l’humilier comme elle n’a cessé d’humilier et d’abaisser son conjoint, « héros » déchu aux yeux du jeune homme qu’elle piétine autant que celui-ci…

    Extrêmement lucide et sensible, pénétrant et très nuancé, dans son approche des tourments de l’enfance blessée et des désastreuses conséquences d’une sorte de psychose familiale à répétition (car la grand-mère paternelle d’Al Kenner relance la persécution de l’adolescent en version soft), Marc Dugain ne donne jamais dans le manichéisme ni la simplification démago. En outre, avec son tableau durement réaliste (et notamment dans ses charges contre certains psys ou contre l’angélisme des hippies de l’époque Peace & Love) contrastent trois remarquables personnages (un psychiatre bienveillant et un chef de la criminelle, ainsi qu’une assistante sociale) qui s’attachent au personnage et l’accompagnent sans se douter vraiment de sa puissance maléfique.

    Le roman débute le jour de l’assassinat de JFK, dont le meurtrier « vole la vedette » au jeune Kenner, qui flingue le même jour sa grand-mère juste coupable de l’«empêcher de respirer ». Des temps de la guerre au Vietnam à l’ère d’Obama, la fiction revisite la réalité au fil d’un récit qui ne cesse de nous interpeller à de multiples égards, s’agissant de la violence endémique de l’époque ou de  la psychopathologie des tueurs, des avancées ou des illusions de la thérapie, de la fonction des prisons et du cercle vicieux de l’enfermement, du déterminisme et de la liberté, des vertus  de l’empathie humaine et de leurs limites - enfin de ce qu’on fait avec « tout ça » en littérature.

    Si Marc Dugain n’a certes pas le génie d’un Dostoïevski ni la « tonne » poétique d’un Cormac Mc Carthy, c’est bel et bien dans la foulée de ceux-là qu’il poursuit, sur sa ligne claire, un parcours d’écrivain de grand souffle. Par son sérieux fondamental autant que par l'humour constant de son observation, sa verve, son mordant, sa tendresse rugueuse aussi, Avenue des géants, probable best seller à venir, rompt autant avec les fades fabrications des honnêtes faiseurs à la Marc Levy ou à la Guillaume Musso, qu'avec la morne littérature littéraire de notre époque d'eaux basses...

    Dugain5.jpgMarc Dugain. Avenue des géants. Gallimard, 360p.      

  • L'Île du bout du monde

     
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    À propos du premier roman-récit d'Eric Bulliard , L'Adieu a Saint-Kilda, dont la matière humaine saisissante est portée par une écriture tonique. À ce roman a été attribué le prix Edouard-Rod 2017, qui lui sera remis le 12 septembre à Ropraz où vécut Jacques Chessex, fondateur du prix.
     
    Les livres faits de terre et de chair, fleurant fort la mer et le vent, mais aussi la sueur de sang et les larmes, tout en portant le chant humain dans le flot de leurs mots, sont plutôt rares en notre temps de formatage à outrance, et pourtant il y en a.
     
    41jmvVVJf9L._SX297_BO1,204,203,200_.jpgIl y a par exemple Les Vivants d'Annie Dillard, formidable chronique romanesque, tellurique et poétique à la fois, consacrée à la vie des pionniers de la côte nord-ouest des États-Unis, qui tient à la fois du reportage et de l'épopée biblique, modulé par l'une des plus belles plumes de la littérature américaine d'aujourd'hui; et puis il y a L'Adieu à Saint-Kilda d'Eric Bulliard, toutes proportions gardées.
    De fait, on se gardera de comparer un jeune auteur à ses débuts et l'un des écrivains contemporains les plus originaux, mais certains rapprochements ne sont pas moins éclairants, et la façon de mêler documents réels et fiction le permet ici autant que le grand air soufflant sur ces deux livres.
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    L'Adieu a Saint-Kilda raconte, au fil d'un récit alternant passé et présent, les tribulations des habitants d'une lointaine et inhospitalière île des Hébrides extérieures, ou plus exactement leur départ final en 1930, après de multiples séquences d'émigration en Australie ou en Amérique, et le voyage récent de l'auteur et de son amie Angélique affrontant, en avril 2014, une mer démontée et le plus vilain temps pour voir de plus près ces lieux à la fois fascinants et répulsifs.
     
    Au milieu de son récit, Éric Bulliard, trempé jusqu'aux os et frigorifié, se demande ce que diable il est venu faire en ces lieux et à quoi rime son intérêt pour ce foutu bout du monde ? De la même façon, le lecteur se demandera à quoi aura tenu l'attachement millénaire des Saint-Kildiens à ces lieux désolés, dont l'abandon constituera un véritable arrachement pour ses trente-six derniers habitants, en octobre 1930.
    Le premier chapitre du récit-roman met ainsi en scène l'infirmière Barclay, installée à Saint-Kilda depuis quelque temps, qui s'efforce de convaincre les habitants qu'une meilleure vie est possible ailleurs, affirmant en somme tout haut, avec la voix de la raison, ce que la plupart pensent déjà en leur for intérieur, à commencer par les femmes: qu'on n'en peut plus, que “ce n’est plus possible”...
     
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    Un extraordinaire épisode, datant du 15 août 1727 au 13 mai 1728, et fort bien restitué par l'auteur, donne une idée précise de la précarité des ressources des Saint-Kildiens, dont les hommes aguerris et les jeunes gens passaient chaque année quelques jours sur le piton rocheux de Stac an Armin ou des milliers d'oiseaux (fulmars et autres fous de Bassan) nidifiaient et se trouvaient donc en état de fragilité pour les prédateurs humains. Or cette année -la, trois hommes et huit jeunes garçons se trouvaient en ce lieu farouche, d'où une barque était censée les récupérer après leur semaine de chasse, qui allait durer neuf mois ! Neuf mois terribles sur ce roc à ne se nourrir que d'œufs d'oiseaux et se désaltérer d’eau de pluie, neuf mois sans secours, jusqu'au jour où, enfin repérés par un bateau en route pour Saint-Kilda, ils furent délivrés pour découvrir, à leur arrivée sur l'île, que la plupart des habitants en étaient morts à la suite d'une épidémie de variole.
    Comme les pionniers américains évoqués par Annie Dillard, les Saints-Kildiens sont soumis aux pires épreuves sans cesser pour autant de louer le Seigneur. Le mécréant Bulliard a beau s'en étonner : telle est l'humanité, et d'ailleurs les pasteurs de Saint-Kida n’auront pas fait que promettre une vie meilleure dans l'au-delà, souvent ils seront instituteurs voire assistants sociaux ou même ingénieurs soucieux de meilleures conditions de vie.
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    Éric Bulliard n'a pas le génie poétique d'un Cendrars, mais du cher Blaise il partage le goût des documents et des histoires de vies aventureuses. Interrogeant l'épaisseur du réel devant les vestiges de pierre et de bois qu'il découvre à Saint-Kilda,il reconstitue diverses destinées hautement romanesques en recoupant témoignages et autres écrits consacrés à cette île qui a alimenté force fascinations et autres fantasmes. L'émotion est aussi du voyage, notamment au cours d'une traversée épique des émigrés de Saint-Kilda vers l'Australie, en1852, durant laquelle la rougeole fera des ravages - et l'on balancera les morts à l'eau comme on le fera des chiens en 1930, une pierre au cou...
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    Fort bien construit, à quelques longueurs ou flottements près, le roman-récit d'Eric Bulliard séduit aussi par le naturel sans apprêts de sa partie contemporaine, genre deux bobos au bout de nulle part, et sa façon heureuse de mêler finalement ses deux brins de tresse pour mieux figurer la fusion possible, par la ressaisie littéraire, du passé et du présent, autant que du fait réel et de compléments romanesques - la geste des personnages, tel l’étonnant Californien - en valeur ajoutée.
     
    Éric Bulliard. L'Adieu à Saint Kilda. Éditions de L'Hèbe, 235 p.

  • Le joaillier, les grappilleurs et l'alouette

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    Des écrivains voyageurs aux voyageurs-écrivants.

     

    Il n’est pas, me semble-t-il, de véritable premier voyage qui ne s’ancre dans la première enfance, je veux dire : dans l’odieux emmaillotement de la première enfance et dans son immobilité forcée, dans la première impatience de l’enfance et son premier trépignement après son premier cri, dans les premiers regards effarés de la prime enfance sur tous ces murs et tous ces yeux et toutes ces serrures, dans le premier effroi de l’enfance qui vous a fourré dans ce corps et dans ces couches et dans ces entrelacs de bras et de barreaux de prison, dont il faut absolument s’arracher.

    La première enfance, il faut bien le dire, est tellement contraignante qu’elle appelle immédiatement au voyage. On ne peut rester là. On droit partir, on doit se casser, on n’en peut plus : de l’air ! Cependant pour l’instant – la vie est dure, mais c’est comme ça -, on ne peut aller nulle part ailleurs, sinon par l’imagination, et même cela sera pour plus tard.

     

    Quignard2.jpgPascal Quignard raconte, dans La barque silencieuse, le retour des nourrissons parisiens confiés aux femmes de Corbeil, connues pour leur bon lait campagnard et forestier, sur de longs coches d’eau appelés aussi corbeillats (dont le mot corbillard découlera), glissant le long de la Seine, et les terribles hurlements des nourrissons emmaillotés.

    Pascal Quignard n’est pas vraiment ce qu’on peut dire un écrivain du voyage, mais on voyage beaucoup, à travers ses livres, dans les mots qu’il ne cesse de sonder pour en dire mieux le transit. Ainsi écrit-il à propos de la prime enfance : « Quel qu’il soit, quel que soit le siècle, quelle que soit la nation, tout enfant est d’abord un inconnu.Tout destin humain est : l’inconnu de la mise au monde confié à l’inconnu de la mort. »

    Ensuite l’enfant se fait au monde, comme on dit. L’enfant s’acclimate et s’habitue. L’enfant s’avachit, en tout cas en apparence. L’enfant déchoit-il ? Minute ! Car l’enfant entend aussi des contes et commence bientôt à lire, et c’est alors un nouvel appel d’air et le possible sursaut du voyage, d’abord imaginaire, avec les livres et par les oncles.

    Cendrars7.jpgUne enfance sans oncles voyageurs, comme les sept oncles de Blaise Cendrars, une enfance sans tantes un peu aventurières, à l’image de l’institutrice bernoise Lina Bögli, est une pauvre enfance, convenons-en. Pourtant les premières nouvelles du monde rapportées de vives voix par les oncles et les tantes à l’enfant lui arriveront, tout aussi bien et parfois mieux, par les livres.

    Par les oncles l’enfant apprend qu’il y a des pirates en Malaisie et des mines à Sonora, les noms des oncles et des tantes diffusent une première magie que les livres prolongent les jours de pluie ou sous la lampe. L’enfant lit ainsi : « Le thé des caravanes existe », et le monde existe autour de lui. Puis l’enfant se cabre et se busque en adolescent farouche et lit alors : « Il y a dans l’intérieur de la Chine quelques dizaines de gros marchands, des espèce de princes nomades », et l’enfant se reconnaît évidemment et le voyage n’en finira plus désormais, il reçoit d’un de ses oncles Vol à voile de Cendrars et bientôt Bourlinguer et plus tard Moravagine et voici ce qu’il lit à douze ou quinze ans : «Moscou est belle comme une sainte napolitaine. Un ciel céruléen reflète, mire, biseaute les mille et mille tours, clochers, campaniles qui se dressent, s’étirent, se cabrent ou, retombant lourdement, s’évasent, se bulbent comme des stalactites polychromes dans un bouillonnement, un vermicellement de lumière. » Ces mots précis, ces mots comme des musiques et des sculptures, ces mots comme du cinéma ont marqué la pâte tendre de l’enfance et de l’adolescence, dont tous les voyages découleront ensuite plus ou moins.

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    De fait les mots précis des poètes, et je pense maintenant à Nicolas Bouvier, en disent plus que les récits plus ou moins ressassés, voire éventés, des oncles voyageurs, comme on verra que les écrivains qui voyagent en disent plus, dans le précis et le durable, des voyageurs qui écrivent, avec de notables exceptions.

    Lina Bögli en est une. Avant Nicolas Bouvier, mais sans l’intention poétique de celui-ci, Lina Bögli incarne une curiosité voyageuse assez typiquement helvétique, avec une façon de capter et de restituer ses observations, frottées de bon naturel, qui rappelle immédiatement Ma vie de Thomas Platter, le candide chevrier des hauts gazons devenu grand humaniste de la Renaissance européenne, Le pauvre homme du Toggenburg d’Uli Bräker, l’érudit paysan traducteur de Shakespeare, ou encore les merveilleuses lettres de voyage de Thierry Vernet, constituant un pendant foisonnant et primesautier de L’Usage du monde.

    Bouvier7.JPGOr, le rapprochement des écrits de Nicolas Bouvier et des lettres de son compagnon de voyage, représentant désormais près de mille pages, devrait permettre au lecteur de mieux faire la distinction entre ceux qu’on dit des écrivains voyageurs et ceux qui, voyageurs eux aussi, n’ont pas pour autant de prétention littéraire. La distinction n’est ni polémique ni académique non plus : elle vise au rapport de celui qui écrit avec la langue, elle marque la nuance entre l’écrivain accomplissant sur la langue un travail de joaillier, et celui, plus modeste, et délié, qu’on pourrait dire écrivant ou grappilleur.

     

    D’aucuns tendent à penser, peut-être par rejet de toute une mode actuelle des « étonnants voyageurs » devenue fonds de commerce, que, de la littérature du voyage, il n’y a de bon précisément que LA littérature, à savoir : les œuvre surfines d’écrivains surfins, stylistes parfaits, dont Nicolas Bouvier serait l’un des maîtres. Mais cette distinction ne tiendrait pas longtemps. Elle ne tiendrait même pas longtemps à comparer la prose étincelante de L’Usage du monde ou du Poisson-scorpion et certains récits de voyage de Bouvier, d’un éclat et d’une densité moindres. Il y a, de toute évidence, un incomparable joaillier chez Nicolas Bouvier, mais le grappilleur compte aussi, et la lecture de sa correspondance avec Thierry Vernet, loin de ternir son image, ne laissera au contraire de l’enrichir et de mieux montrer aussi l’entier du voyage, en deça et au-delà de la seule joaillerie. De la même façon, l’on pourrait distinguer chez un Cendrars ou un Charles-Albert Cingria, autre poète itinérant, les composantes du joaillier taillant, polissant et sertissant les mots comme des bijoux, et celles du grappilleur plus débonnaire. Mais revenons, un instant, à notre charmant tendron.

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    À trente ans, en 1892, craignant de s’encroûter dans la famille polonaise qui l’emploie à Cracovie, l’institutrice Lina Bögli décide d’accomplir un tour du monde dont elle fixe la durée à une dizaine d’années : « Je ne suis nécessaire à personne, je n’ai point de parents qui pourraient se tourmenter pour moi, donc je pars ! »

    Embaquée à brindisi à bord du bateau Vorwärts (En avant !, dont elle se rappelle que ce fut la devise de l’explorateur Nansen), la jeune femme, petite provinciale encore farouche, va gagner Colombo par Aden (« trop de degrés de chaleur, trop de serpents et trop de mendiants »…), avant de pousser jusqu’en Australie où elle s’installera plusieurs années à Sydney, toute dévouée aux variantes diverses de la jeune fille mondiale. Or, tout au long de son périple, Lina Bögli écrit à son amie Lisa des lettres épatantes d’ingénuité malicieuse et de franchise, mais aussi de précision réaliste dans ses observations, dont le ton et la sagacité pourraient être d’un Candide curieux de notre temps ou d’un Huron en jupon. Il y a chez elle en effet du petit reporter, qui soumettra tel vieux Maori cannibale à l’interview et se rendra chez les Mormons polygames de l’Utah en s’inquiétant d’abord de leur mœurs, avant de reconnaître les agréments inattendus de leurs arrangements. Et quant à la vraie douceur de vivre, notre probable vierge la découvrira aux îles Samoa où tel bel indigène la tentera bel et bien de s’installer en ce paradis avant de la faire se récrier : « Hélas, j’ai besoin de toutes les choses qui font mon tourment ! ».

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    Le récit épistolaire de Lina Bögli n’est à vrai dire ni d’un joaillier ni d’un grappilleur, mais il n’en participe pas moins d’une lecture de monde à la fois limpide et cousue de préjugés bientôt remis en question, typique en somme de l’approche du touriste contemporain le mieux intentionné, le moins prédateur, le plus sincèrement intéressé par le monde et les gens. Il est émouvant, ainsi, de la voir compatir, en Helvète démocrate, avec les Hawaïens humiliés par l’annexion américaine, et plus touchant encore de la voir bouleversée par l’arrivée des émigrants européens à New York, comme si cet exode exprimait toute la misère du Vieux Monde.

    Maints écrivains voyageurs sont plus brillants qu’elle, maints voyageurs-écrivants ont plus de choses à raconter, mais Lina Bögli nous ramène à une sorte d’enfance du voyage qui nous rappelle Tintin, Robinson ou les jeunes gens entreprenants de mark Twain ou de Jacl London, avec une fraîcheur, une capacité d’émerveillement, mais aussi d’indignation, que nous retrouvons également dans les lettres de Nicolas Bouvier et de Thierry Vernet en leur jeunesse impatiente de s’arracher à l’emmaillottement calviniste et bourgeois de leurs familles.

     

    À la fin de son tour du monde, fatiguée mais contente, retrouvant la vieille Europe et Cracovie dix ans après son départ, ponctuelle comme un coucou suisse, Lina Bögli formule cette humble conclusion pleine de reconnaissance : «En regardant en arrière, je vois qu’en somme j’ai eu bien peu de souffrance et de difficultés. Jamais le moindre accident grave ne m’est arrivé ; je n’ai jamais manqué ni train ni bateau ; je n’ai jamais rien perdu, n’ai jamais été volée ou insultée ; mais j’ai rencontré partout la plus grande politesse de la part de tous, à quelque nation que j’eusse affaire. » 

    Et tel pourrait être, aussi, le bilan d’un bon usage du monde, aussi légitime en somme que celui des joailliers ou des grappilleurs de la littérature voyageuse.

    Nicolas Bouvier, maître joaillier s’il en fut, n’est pas pour autant, non plus, l’artisan suprême de la poésie du voyage, évidemment incarnée par Dante Alighieri dont la Commedia représente le périple initiatique par excellence, ressaisissant le parcours symbolique de l’homme en ce bas monde dans une langue à la fois fondatrice et de radieuse portée, bonnement universelle.

    Or, au vingtième chant du Paradis, Dante trouve une image adaptée au démaillottement du mondial poupon cousu dans sa camisole de force, exprimant le plaisir divin d’être au monde dans la pureté du soir : « Comme l’alouette qui s’élance dans l’air / chantant d’abord, et puis se tait, contente de la dernière douceur qui la comble, elle me sembla l’image de l’empreinte/ du plaisir éternel, au désir de qui /toute chose devient ce qu’elle est… »  

    Pascal Quignard. La Barque silencieuse. Seuil, 2009.

    Lina Bögli. En avant ! Bernard Campicjhe, postface de JLK, 2007.

    Thomas Platter. Ma vie. L’Age d’homme, Poche suisse no 20. 1982.

    Uli Bräker, Le pauvre homme du Tiggenbourg. L’Age d’homme. Poche suisse, 1995.

    Nicolas Bouvier et Thierry Vernet. Correspondance 1945-1964. Zoé.

    Dante, La Divine comédie. Texte bilingue, traduit par Jacqueline Risset. GF Flammarion, 1992.

  • Vive, la rentrée ?

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    (Dialogue schizo)
     
     
    À propos de l’emballement médiatique fauteur de nivellement, focalisant l’attention de la meute sur un seul titre donné « gagnant » d’avance : Qui a tué Heidi de Marc Voltenauer. De l’étiolement clientéliste des rubriques culturelles en général et littéraires en particulier. Que la rentrée c’est tous les jours et partout pour un lecteur attentif…
     
    Moi l’autre : - Alors, cette rentrée littéraire romande, exaltante ?
     
    Moi l’un : - Et comment ! J’en tombe à la renverse ! La vache !
    Moi l’autre : - Tu n’a rien contre Heidi, rassure-moi ?
     
    voltenauer_sp_qui_a_tue_heidi.jpgMoi l’un : - Pas du tout ! Ni moins encore contre Marc Voltenauer, qui fait son job comme pas deux. Tu as lu comme moi le manuscrit de Qui a tué Heidi ?, notre compère JLK y a passé des heures et y est allé de ses gentils conseils, interdisant notamment à l’auteur de s’extasier une fois de plus sur le lever du soleil sur les Dents du Midi ou les derniers feux du couchant sur le miroir d’Argentine. Donc pas de souci pour Heidi: la mouture définitive a été révisée pilpoil, c’est du joli boulot artisanal de storyteller, ça roule ma poule et ça va sûrement cartonner à l’avenant.
     
    Moi l’autre : - Pourtant je sens comme une gêne dans ton enthousiasme. Tu ne vas pas quand même pas freiner à la montée ou pis : cracher dans la soupe ?
     
    Moi l’un : - Je te vois venir avec ta soupe ! Eh bien oui, si le fait d’exercer son sens critique revient à cracher dans le potage insipide que représente aujourd’hui l’opinion dominante et le conformisme consumériste, alors je vais vomir. Et pour freiner à la montée, c’est exactement ce que je reproche depuis des années aux belles âmes du milieu littéraire romand qui se méfient de tout ce qui bouge. Ce qui me gêne n’est pas le succès d’un livre, mais le fait qu’on ne s’intéresse, notamment dans les médias et les réseaux sociaux qu’au succès et pas au livre. Le succès est un sous-produit. Je ne dis pas que, pour qu’un écrivain, le succès soit forcément un mal, mais je pense que la recherche du succès constitue un réel danger.
     
    Moi l’autre : - Un exemple à l’appui ?
     
    Dicker13.jpgMoi l’un : - Le Livre des Baltimore de Joël Dicker en est, à mes yeux, l’illustration parfaite. Après la surprise réelle de La Vérité sur l’affaire Harry Quebert, qui avait un dynamisme interne remarquable, une construction intéressante et des personnages attachants, Le Livre des Baltimore m’a paru aussi plat qu’un resucée de série télé, genre Revenge – d’ailleurs il se passe aux Hamptons. Réellement, j’ai eu l’impression que Dicker courait après son propre succès en alignant les poncifs. Il faisait « du Dicker » à bon marché.
     
    Moi l’autre : - N’est-ce pas le propre des auteurs de best-sellers ?
     
    Moi l’un : - Pas forcément. Un Philip Roth, auquel Dicker rend d’ailleurs un hommage indirect sympathique avec la mère juive de son premier protagoniste, a obtenu un succès phénoménal avec Portnoy et son complexe, mais jamais ensuite il n’a fait ce qu’on attendait de lui.
     
    Moi l’autre : - Et Simenon avec Maigret ? Et Connelly avec Harry Bosch ?
     
    Moi l’un : - C’est autre chose. Simenon, d’ailleurs, a toujours fait une nette différence entre ses enquêtes de Maigret et ses « romans de l’homme » ou « romans durs », comme il les appelait. Mais il n’y a pas de flatterie ni de niaiserie chez Simenon. Et les enquêtes de Bosch sur les multiples cercles de l’enfer de Los Angeles ne se ressemblent pas plus que les milieux investis par Maigret. Ce qui est sûr, c’est qu’il y a cent fois plus de substance humaine dans la série  l’écoute, sur Baltimore, que dans le feuilleton délavé de Dicker.
     
    Moi l’autre : - Et la rentrée littéraire romande dans tout ça ?
     
    Moi l’un : - Qui peut en préjuger ? Qui peut juger de la rentrée littéraire française sauf en s’extasiant devant le nouveau Nothomb sans l’avoir lu ?
     
    Moi l’autre : - Tu penses que le phénomène de la rentrée n’est qu’une baudruche médiatique, comme l’avait écrit Etienne Barilier il y a quelques années ?
     
    Moi l’un : - Disons que la façon de plus en plus superficielle de parler du « phénomène rentrée » donne entièrement raison à Barilier aujourd’hui, bien plus qu’au moment où il a réagi. La qualité essentielle qui fait que Voltenauer apparaisse en pleine page avec sa vache en piles, c’est qu’il a « fait » 30.000 exemplaires avec son dragon. Okay. Mais a-t-on jamais vu une Anne Cuneo boostée de la même façon au motif qu’elle avait vendu tel ou tel de ses romans a plus de 100.000 exemplaires ? Et quand on présentait les rentrées littéraires d’ il y a vingt ou trente ans, bien plus substantielles d’ailleurs qu’aujourd’hui, le critère « vendeur » était-il déterminant ? Pas que je sache. En Suisse romande, la littérature du cru était d’ailleurs snobée par les médias, à quelques exceptions près, autant que le cinéma suisse avant la vague montante de Locarno.
     
    Moi l’autre : - Tu es en train de dire que quelque chose a changé ?
     
    Moi l’un : - Bien vu docteur Watson ! Mais ne va pas croire que j’encense le bon vieux temps ni ne partage le point de vue de l’ami Claude Frochaux qui pense que tout est fini et que de dragon en vache on mène le public aux eaux basses de l’insignifiance. Pas si simple ! Faire l’impasse sur tout ce qui vit en focalisant l’attention du public sur ce qui cartonne relève évidemment de la logique paresseuse, et ça remplit vite une page avec photo géantes et gros chiffres à l’appui, mais ça c’est la mort de la culture, et Marc Voltenauer n’y est pour rien même si son marketing risque de lui faire perdre la boule à lui aussi – on verra. Mais ce qui a changé est plus profond, et peut-être que ça prépare un rebond à plus ou moins brève échéance. Peut-être que la goinfrerie quantitative va susciter des réactions qui nous ramèneront au désir de Qualité ?
     
    Moi l’autre : - Tu en vois des signes ?
     
    Moi l’un : - Je cherche des enfants.
     
    Moi l’autre : - Tu es devenu pédophile ?
     
    Moi l’un : - Je cherche des enfants de plus de 25 ans, comme Proust à 35 ans et Robert Walser à 45 ans, ou comme Annie Dillard à l’âge de JLK…
     
    Moi l’autre : - Et la rentrée littéraire romande n’est pas un jardin d’enfants ?
     
    Moi l’un : - Si, justement, un peu, même si les médias n’y voient rien. Et d’ailleurs il y a un môme jouant au Lego chez le petit Marc, mais on ne va pas en rajouter à son propos. Mes enfants sont ailleurs…
     
    Moi l’autre : - Alors accouche…
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    Moi l’un : - L’enfant le plus indéniable que j’ai rencontré, ces derniers temps, se nomme Philippe Rahmy et il a l’étoffe d’un écrivain comme il n’y en a pas douze en Suisse et en France. Son dernier récit très personnel, Monarques, a été présenté très décemment par le journal Le Temps, alors qu’il subissait ailleurs l’effet Voltenauer. Et puis il y a ma sale gamine préférée : Corine Desarzens, avec Le soutien-gorge noir qui vaut autant par son écriture que par sa densité émotionnelle. Et le sixième Manifeste incertain de Pajak est d’une enfance profonde, et parfois déchirante, qui a le mérite de se décliner en toute limpidité et sans pathos. Enfin il y a le très singulier benjamin de ces âmes pures couturées de cicatrices, en la personne d’Adrien Gygax, qui signe un premier roman dont aucun de nos médias n’a soufflé mot jusque-là et que j’estime une vraie découverte. Cela s’intitule Aux noces de nos petites vertus et c’est d’une grande finesse de sentiments sauvages et mélancoliques à la fois, dans une espèce de roman voyageur où il est question d’amour et d’amitié dans une configuration affective et sensuelle profondément originale.
     
    Moi l’autre : - Oui, tu as raison : j’ai lu moi aussi ces quatre livres et je les ai aimés comme toi. D’ailleurs notre ami JLK pense la même chose…
     
    Moi l’un : - Alors là ça fait plaisir. Pour une fois que nous sommes d’accord !
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    Moi l’autre : - Et ce n’est qu’un début, vu qu’on va maintenant parler du nouveau Nothomb. T’as aimé ?
     
    Moi l’un : - Je ne l’ai pas lu mais j’ai raffolé, ouais !
     
    Moi l’autre : - Moi aussi, n’est-ce pas que c’est super ?
     
    Moi l’un : - C’est hyper-sympa. La vache !
     
     
     

  • Passagers de l'émouvance

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    À mon ami Richard Dindo
     
    On se fie à l'étoile.
    On croit que l'ange à fait son job;
    le fils est écouté par sa mère défunte,
    et le père se tait en silence,
    seul en sa complainte.
     
     
    On dit qu'on ne sait rien alors qu'on distingue l'ortie du barbelé,
    et le crépuscule de la rumeur des bambins dans la nursery,
    ou les haïkus des gens stressés.
     
     
    Je devine ce que je saurai
    en revenant dans la forêt
    de nos vieilles enfances
    où tel jour je devins
    ce que je devais être,
    au conditionnel de la danse.
     
     
    Ne me demandez pas où va la surdité
    par excès de prudence,
    ni ce qu'enferment les clés
    de la malveillance.
     
     
    Demain sur le tarmac
    un vent de nulle part soufflera,
    nous rappelant les hamacs
    des villages japonais,
    et l'échappée de ce voyage
    dans le temps des visages.
     
     
    (À La Desirade, ce 11 avril 2017, en relisant Bashô)

  • Au jour reverdi

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    "Le dos du soir contre la porte" (P.R.)
     
     
    Il y a tout autour
    comme une sorte de mur d’eau.
    Cela devient dur, dur,
    de durcir ainsi de la feuille.
    Le corps s’étiole au bout des branches,
    on voit du vide en haut
    en bas, je ne te dis que ça;
    on se débine, on se désole,
    on s’accroche aux rameaux..
    Et la chanson du vent
    sans se lasser nous enchante.
     
    (À La Désirade, en août 2017)

  • Ceux qui se lancent dans le polar normand

     
     
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    Celui qui tire un veau d'or de sa vache à lait / Celle qui adule le client / Ceux qui acclament leur acclamation / Celui qui vend ses poèmes à l'eau de rose selon les principes de la pâtisserie industrielle / Celle qu'on dit la Fred Vargas du canton d'Appenzell Rhodes-interieures / Ceux qui sortent une nouvelle Amélie de leur chapeau-claque / Celui qui se ramasse des cloques à la langue en léchant le public dans le sens du mouton / Celle qui lit La Dame au peut chien sur un banc du jardin public ou de futurs serial killers s'entretuent dans le bac à sable / Ceux qui essaient de toucher l'auteur à succès genre groupies des Beatles en 1963 / Celui qui commercialise les projets de polars normands / Celle qui fait un procès à l'auteur du feuilleton à succès qui s'est inspiré de son vécu de laitière de centre gauche / Ceux qui promettent à Maman d'écrire un polar normand dans lequel ils la mettront d'une façon ou de l'autre / Celui qui va sur les quais à la rencontre de son public qu'il appelle sa thérapie de croupe / Celle qui prend des notes dans les marges du dernier roman de Marc Musso avant de lui écrire personnellement ce qu'elle en pense au niveau du développement personnel / Ceux qui offrent un exemplaire de leur polar normand aux immigrés si vous leur en achetez deux à la Fnac / Celui qui restitue complètement l'ambiance du canton de Zoug dans son polar normand / Celle qui réserve les droits d'adaptation du polar normand inspiré de l'adaptation de la série norvégienne qui a cartonné à l'époque de Breivik le tueur de jeunes socialistes / Ceux qui formatent le logiciel de composition de polars normands complètement originaux du point de vue de l'intrigue et du sous-texte / Celui qui a accouché d'un poème alsacien alors que l'échographie annonçait un polar normand doté de tous ses attributs y compris l'outil du serial fucker / Celle qui ose prétendre que le polar normand salit la Normandie alors qu'il attire des cars entiers de touristes chinois à Douarnenez et environs où le serial killer a sévi / Ceux qui ont élargi le concept du festival de Deauville en fonction du succès départemental du court métrage gore inspiré par le polar normand / Celui qui appliquera les règles du marketing à la diffusion de son polar normand sur le Finistère et l'île d'Ouessant avant de tester le Japon / Celle qui sera en signature jusqu'à ce que mort s'ensuive / Ceux qui acceptent de signer nus vu qu'ils n'ont rien à montrer / Celui qui conseille à Joël Dicker de se mettre au polar normand qui a le vent du nord en poupe / Celle qui prévoit une mise en vente nationale de son master consacré au polar normand et à ses retombées au niveau du chômage / Ceux qui rampent dans le bocage en quête d'un sujet porteur, etc.
     
    Peinture: Michael Sowa.

  • Celles qui s'imaginent

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    Celui qui comme Darwin (le barbu simiesque évolué) considère que l'imagination est le premier levier de l'émancipation de Sapiens / Celle qui est devenue Reine des abeilles en butinant dans les ouvrages de science domestique et bocagère / Ceux qui refont le monde à l'image de Dieu pour y croire / Celui qui reprend la lecture de De la curiosité d'Alberto Manguel où il retrouve volontiers Montaigne le sceptique et Dante l'antiseptique / Celle qui laisse son imagination décider de tout ce que sa raison cherche à lui dicter en logique plate / Ceux qui ont le sens de la féerie à peu près aussi inexistante sur les réseaux sociaux que dans les livres qui cartonnent / Celui qui emmène son enfant dans la forêt pour lui montrer les fées sans ouvrir les yeux / Celle qui a toujours imaginé le pire en sorte d'accueillir le meilleur comme il sied à une bonne personne au fonds démoniaque typique de toute petite fille bien élevée / Ceux qui se rappellent les sages paroles de ce fou de Job / Celui qui trouve dans La Forêt du mal de son ami Gérard Joulié (L'Age d'homme, 2012) des pages sur Proust d'une pénétration rarissime / Celle qui ne s'est jamais senti mal dans la forêt des pêchers aux fruits délicieux / Ceux qui sont curieux des pires choses dont ils tirent le meilleur sous forme de romans échappant à la niaiserie d'époque / Celui qui ne voit pas trace d'imagination dans la plupart des romans formatés pour la meute / Celle qu'on dit la princesse des sitcoms sponsorisées par Calvin Klein le petit luthérien en jockstrap / Ceux dont l'imaginaire se nourrit de fantastique social / Celui qui trouve dans la réalité en tant que telle un insondable puits aux images / Celle qui tient son imagination en laisse dans la salle d'attente de sa thérapeute avant le lâcher des fantasmes sur la vilaine inspectrice / Ceux qui n'ont pas laissé leur imagination créer un monde meilleur crainte de s'ennuyer, etc.

     

    Image: Aloyse Corbaz.

  • Perles de rentrée

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    Quatre moments de vrai bonheur littéraire à partager, entre découverte et retrouvailles.

    Quatre ouvrages ressortissant à ce qu'on appelle la littérature romande, mais qui en font plus que jamais déborder voire éclater le concept. Nul hasard, d'ailleurs, si trois d'entre eux sont publiés à Paris ou, pour l'un d'eux, entre Lausanne et Paris. 

     

    20842137_10214077382675454_4626414193782392596_n.jpgAdrien Gygax. Aux noces de nos petites vertus. Cherche midi, 147p.

    Voici, et c'est merveille, un nouvel écrivain romand d'une complète originalité, loin des effets et postures, dont le premier roman est présenté par le Cherche midi comme une variation sur le thème de Jules et Jim, et qui représente tellement autre chose aussi de jamais lu !

     

    20882835_10214077382915460_2993889385581654297_n.jpgCorinne Desarzens. Le soutien-gorge noir. L'Aire, 187p.

    On retrouve, avec allegria, l'une des meilleures plumes romandes des temps qui courent, dans un récit vif et profond qui sonde les eaux mêlées de l'Occasion manquée et de ce que la vie fait de nous...

     

    20914606_10214077383435473_2143900396921803703_n.jpgFrédéric Pajak. Manifeste incertain 6. Noir sur blanc, 139p.

    Passionnant aussi de suivre le nouveau détour autobiographique de Frédéric Pajak dont le grand talent bifide se déploie dans une fresque d'époque sans pareille mêlant destinée personnelle et lectures du monde, textes limpides et dessins aux surprenants cadrages cinématographiques de vrais tableaux...

     

    20952915_10214077383155466_6604073927751389951_n.jpgPhilippe Rahmy. Monarques, La Table ronde, 197p.

    Enfin je me plais à reconnaître, chez Philippe Rahmy, poète de profonde résilience et de constante et progressive ouverture au monde des plus dures réalités, un écrivain d'exception de haute stature morale et de style à l'avenant. Un grand prix de l'automne littéraire français ne serait pas surprenant, et combien mérité ! 

  • Tendres objets

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    Nos livres font bon ménage.
    Je me rappelle que tes petits objets
    m'ont accueilli sans grimacer:
    sans jamais ricaner
    à travers les années.
    Quand tu te maquillais,
    ce n'était pas que pour les autres.
    La Nature se fait belle
    ce jour d’été indien.
    Bientôt nous roulerons vers la mer.
    Après toi je ne vois pas d'autre horizon.
    L'aire des Hirondelles est notre étape depuis des années.
    Bientôt il y aura plein d'enfants entre nous,
    dans le jardin marin.
     
    (La Désirade, ce 18 août 2017)