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  • Un regard à partager

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    À propos de Vallotton est inadmissible, de Maryline Desbiolles.

     

    Pas mal de gens ne voient en la peinture qu'un élément de décoration (on dit aujourd'hui déco, et ça cartonne à la télé), qu'il s'agisse de prairies fleuries à la Monet pour faire ambiance champêtre, en consonance avec les rideaux à ramages du salon, ou de motifs abstraits à la Mondrian pour la cuisine ou la salle de bain. Il n'y a d'ailleurs rien de mal à cela: les musées croulent de peinture décorative, et Monet, ou Bonnard, restent de merveilleux jardiniers-ensembliers.

     

    Mais la peinture-peinture est aussi autre chose, qui nous cloue, et c'est ce qu'exprime immédiatement Maryline Desbiolles dans le petit livre dense qu'elle consacre à se fréquentation de longue date avec la peinture de Félix Vallotton, immédiatement appariée à l'univers de Proust.

     

    Desbiolles01.jpgLa première expérience dont elle témoigne n'a pas à voir directement avec la peinture, plutôt liée à une expérience plus fondamentale, qu'on pourrait dire pompeusement ontologique, découlant en effet du saisissement que tout un chacun peut éprouver en constatant soudain l'unicité plus ou moins vertigineuse de son être  (je suis moi et pas un autre...), comme Maryline Desbiolles l'a vécu en son enfance, du côté d'Antibes, en voyant soudain un olivier au bord d'une route (cet olivier et pas un autre). Cette expérience fondamentale de notre présence au monde qui donne à certains la nausée (suivez le regard de Sartre) et en fait léviter d'autres (Cingria n'a pas son pareil pour chanter "l'être qui se reconnaît) relève aussi bien de la métaphysique ou de la poésie, et l'art en cristallise les vertiges d'angoisse ou les "minutes heureuses". Plus précisément, certains artistes nous font revivre ce qui n'a souvent été qu'un ébranlement passager et nous illuminent ou nous clouent.

     

    Vallotton02.jpgL'olivier solitaire de Marylin Desbiolles lui est apparu soudain comme "en trop", non sans lui faire éprouver un choc: "C'était violent. D'une violence qui faisait crisser les dents". Or elle a retrouvé cette même violence dans la peinture de Vallotton, même si le premier tableau dont elle croit se souvenir est le fameux Ballon de 1899, figurant un petit garçon à chapeau de paille - un "garçon-soleil",écrit-elle -, qui lui évoquera plus tard le petit Marcel, dans La Recherche, jouant avec Gilberte dans les jardins des Champs-Elysées.   

     

    C'est alors qu'il faut regarder, plus attentivement, cette toile que Maryline Desbiolles découvrit sur une carte postale, avant de la revoir au musée d'Orsay en grandeur nature, pour en déchiffrer la profondeur cachée sous la scène apparemment anodine. Violence de Vallotton ? Certes pas au premier regard, dans cette toile apparemment candide. Mais en voit-on assez l'ombre ? A-t-on bien regardé ? Que nous dit cet enfant vu du ciel ? Voit-on assez le poids de ce vert lesté de noir; et ces deux minuscules personnages blanc et bleu, au fond de la toile, semblant se parler comme Dante et son guide, ne participent-ils pas eux aussi à l'étrangeté de la scène. Ce n'est pas, à proprement parler, ce que dit Maryline Desbiolles: c'est mon sentiment que j'exprime, à travers ce que je perçois de ce tableau,  comme elle exprime son sentiment à elle en regardant avec Vallotton.

     

    De même Maryline Desbiolles évoque-telle les intérieurs de Vallotton (dans lesquels ses personnages ne semblent jamais se fondre tout à fait, jamais à l'aise, contrairement à ceux de Vuillard), ou les nus féminins de Vallotton, soit endormis soit mal consentants. Mais a-t-on assez regardé ces chambres et ces corps ? A-t-on été assez attentif à la terrible confrontation de ses rouges et de ses verts  ? A-t-on assez regardé ce que profèrent ou vocifèrent les couleurs de ses paysages ? A-t-on assez vu la beauté sidérante de la nature vue par Vallotton, dont le regard croise souvent ceux de Munch ou de Nolde, comme sa conception de la guerre des sexes (dans son roman La vie meurtrière) rencontre celle de Strindberg ou d'Ibsen ?

     

    "J'ai beau regarder le monde avec Vallotton", écrit Maryline Desbiolles, "j'ai beau le regarder tout crûment, je ne peux me résoudre, pas plus que Vallotton, à ce que le monde soit désenchanté. Car, en vérité, il ne l'est pas."

     

    Evidemment, l'enchantement du monde vu par Vallotton n'a rien d'une romance: c'est un saisissement. "Vallotton me cloue le bec", écrit encore Maryline Desbiolles. Francis Bacon prétendra, plus tard, toucher "directement le système nerveux" par ses couleurs, elle aussi  acérées comme des clous. Or, en marge de l'expressionnisme, par delà le projet nabi, Vallotton frôle souvent le fantastique sans céder jamais à ses convulsions (comme dans les paysages de Schiele ou Soutine) ni perdre de sa force expressive.

     

    Maryline Desbiolles est venue à Lausanne et, devant le Léman, n'a pas vu l'aimable lac bleu-vert ou gris-sabre à l'étendue placide, mais "un gouffre". C'est voir avec les yeux de Vallotton...

     

    "Regarder Vallotton", écrit-elle encore, "regarder un Vallotton, regarder est violent. Il faut sans doute jouer le jeu, consentir à sa propre violence pour seulement commencer de voir un de ses tableaux. "Nous sommes au bord du paysage, au bord dune falaise ou d'un champ de betteraves, nous ne reconnaissons rien, nous sommes dépossédés, mais nous nous sentons fortement étreints".

    Vallotton19.jpgLa fin de cet indispensable petit livre (on court l'acheter et la file d'attente au Grand Palais en permettra la lecture en moins d'une heure) évoque une pêche nocturne au lamparo du côté de Cagnes-sur-Mer, où Vallotton a peint et où a vécu Maryline Desbiolles. Mais avant cette conclusion, il faut citer encore ce que l'auteure écrit à propos de La Mare, paysage Honfleur, où elle détaille "une étreinte d'autant plus brusque qu'on ne s'y attendait pas": "La nuit est tombée à présent. Le trou noir de la mare  a été découpée au rasoir sur la nappe des lentilles d'eau d'un vert jaune acidulé. Nous serrons les dents. Au bord, sur l'herbe rase, une tignasse ébouriffée de joncs. Dans le fond, on devine un bosquet. Mais surtout, à gauche, un grand sureau dont les ombelles blanches poudroient. Me revient inopinément, une nouvelle fois, le conte de Perrault, Barbe-bleue, "Je ne vois rien que le soleil qui poudroie, et l'herbe qui verdoie", dit Anne, ma soeur Anne. Il se pourrait que Vallotton ait attendu la nuit et l'éclairage de la lune pour débusquer la mare du conte, son entaille trop précise, affolante dans la verdure. La mare est une découpe de ténèbres, elle se casse le nez sur le bord droit du tableau où apparaissent des ondes que je vois tout à coup. Est-ce là le dessin d'une source ou, plus inquiétant, d'un tourbillon qui achèverait de nous entraîner dans le noir, de nous perdre ?"

     

    Maryline Desbiolles, Vallotton est inadmissible. Seuil, coll. Fiction & Cie, 43p.

  • Vallotton l'extrême

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    À propos de l'expo qui s'ouvre ces jours au Grand Palais, à Paris, et d'un petit livre d'une pénétrante   justesse sensible de Maryline Desbiolles.

     

    Félix Vallotton (né à Lausanne en 1865 et mort à Paris en 1925) fut sûrement l’un des artistes du début du XXe siècle les plus originaux issus de notre pays, même s’il réalisa l’essentiel de son œuvre en France – dont il prit la nationalité en 1909 -, autant comme peintre que pour ses travaux de graveur extrêmement prisés, ses écrits critiques et ses ouvrages littéraires, dont le roman La vie meurtrière est aussi à redécouvrir. Comme celle de Ferdinand Hodler, son quasi contemporain, l’œuvre très dense de Vallotton (son catalogue raisonné compte plus de 1700 titres) a déjà fait l’objet d’une redécouverte (via Paris, Zurich et Martigny), où les aspects les plus novateurs de sa peinture furent mis en exergue, notamment avec ses paysages proches des nordiques Munch et Nolde, de Cuno Amiet ou de Hodler précisément.   

    Vallotton02.jpgArrivé à Paris à dix-sept ans, le jeune Lausannois se mêla bientôt à la vie artistique et littéraire parisienne, proche notamment des Nabis (terme signifiant « prophètes ») qui s’éloignaient de la représentation « fidèle » pour intensifier la couleur en aplats et privilégier la ligne et la synthèse des formes dans une transposition radicale de la nature. Surnommé le « Nabi étranger », Vallotton fut ainsi proche de Vuillard et de Maurice Denis, le théoricien du groupe. Pour autant, l’œuvre de Vallotton ne se borne pas à une «manière» d’école, se développant sans cesse et comme par à-coups, avec autant de « pannes » que d’avancées.

    On connaît évidemment l’implication du graveur dans son époque, illustrateur des mœurs intimes ou publiques, aux accents souvent incisifs, voire polémiques, mais on retrouve surtout, ici, le grand coloriste et l’inventeur d’espaces nouveaux. Au tournant du siècle, Les Blés (1900) marquent une stylisation radicale du paysage, mais l’art de Vallotton n’exclut ni la foison ni le lyrisme, ni non plus les sombres échos de ses dépressions et de la Grande Guerre, au lendemain de laquelle il peint l’expressionniste Paysage soleil couchant de 1919, sombre merveille. De la guerre même, où l’engagement volontaire lui a été refusé, il laisse en outre une évocation quasi abstraite de Verdun (1917) qui frise l’abstraction tout en suggérant la déshumanisation par de furieuses diagonales opposées où ne s’animent que feux et flammes. Si les nus de Félix Vallotton semblent parfois « plombés » par une sorte de crispation puritaine, et si ses natures mortes et autres intérieurs s’ « éteignent » parfois en dépit de la tension qui les habite c’est dans ses paysage que le peintre paraît donner sa pleine mesure libérée, même endiablée. 

    Vallotton04.jpgQuelle fulgurance et quelle liberté, quelle poésie douce et dure à la fois, glaciale et brûlante  que celle de Vallotton ! Vallotton est aussi suisse et fou qu’un Hodler, en plus ornemental parfois (même s’il y a aussi de l’ornement de circonstance chez Hodler) mais aussi débridé dans ses visions, et notamment dans ses crépuscules incendiaires et ses à-plats véhéments.

    Vallotton avait treize ans de plus que Ramuz. Il laisse 500 peintures et une masse de gravures illustrant, avec une virulence expressionniste plus germanique ou nippone que française, la chronique d’une époque. Proche à certains égards d’un Munch, notamment face au désir, mais moins libre et sensuel, moins tragique aussi, que celui-là, du moins en apparence: plus coincé, plus glacé. La ligne plus  importante chez lui que les couleurs. Un sourire pincé à la Jules Renard, surtout dans ses gravures. On l’a dit peintre de la raison, mais c’est un jugement par trop français, car la folie couve là-dessous...

     

    Paris, Grand Palais, du 3 octobre 2013 au 24 janvier 2014.

    Maryline Desbiolles. Vallotton est inadmissible. Seuil, coll.Fiction & Cie, 48p.

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  • Sinistrés de l'enfance

    Kasischke09.jpgNote de l'isba (39)

     

    Leila et Chloé. - "Rien n'est prévu pour les sinistrés de l'âme", écrivait Henri Calet au souriant humour triste, mais c'est plutôt aux sinistrés de l'enfance que me ramènent, ces jours, deux livres de femmes qui font mal.

    C'est d'abord À Suspicious River de Laura Kasischke, dans l'univers de laquelle je me suis tardivement immergé à la lecture d'Esprit d'hiver, sombre merveille et dernier de ses romans traduits, alors que son premier livre exsudait déjà la plus grande détresse d'enfance qui se puisse imaginer, dans une atmosphère à la fois très glauque, très pure dans l'abjection et d'une irradiante poésie.

    Chloé01.jpgEnsuite j'ai commencé de lire, hier soir, Où le sang nous appelle de Chloé Delaume et Daniel Schneidermann, étonnant récit à deux voix alternées et singulier dialogue d'une femme un peu monstrueuse et d'un quinqua mal remis de s'être fait larguer, tous deux figures notables des médias mais se révélant tous deux immédiatement troublants de vérité dans ce double récit où les blessures d'enfance, surtout chez Chloé, comptent pour l'essentiel.

     

    Ecrits au sang. - Le rapprochement entre Laura Kasischke et Chloé Delaume pourrait sembler indu, et pourtant il se justifie en l'occurrence par une coïncidence dramatique et leur écriture respective, où le corps et le sang parlent. L'écriture de Laura Kasuschke, plus profondément poétique, aux résonances polyphoniques plus amples, est celle d'un médium des sentiments et des sensations, aboutissant à des fictions merveilleusement élaborées. Celle de Chloé Delaume, plus brute de décoffrage mais d'un rythme effréné et d'une touche nerveuse, impressionne également par sa violence dépassée et sa crânerie feinte - sa dégaine mariole cachant des plaies à vif, sur fond de tragédie familiale.  

    Chez l'une autant que chez l'autre: même honnêteté et même courage à dire l'indicible et à exorciser le chaos de la vie foutue en l'air par... par quoi ou par qui: c'est ce qu'on va peut être savoir mais ce n'est même pas sûr...

     

    Kasischke02.jpgL'exorcisme des mots. - Faut-il avoir vu sa mère assassinée pour comprendre les mots d' À Suspicious River ou de Chloé Delaume ? Faut-il avoir vécu ce que Leila, la protagoniste offensée et humiliée du premier roman de Laura Kasischke, et la petite Nina, alias Nathalie Abdallah, devenue Chloé Delaume en littérature, ont enduré en leur enfance respective, fiction pour la première et réalité pour la seconde, en assistant au meurtre de leur mère par leur oncle ou leur père ? Evidemment pas, pas plus que l'état de parricide est requis pour lire Les Frères Karamazov...

    Calet2.jpgCela paraît niais de le rappeler, mais notre époque de haut narcissisme et de basse curiosité, où le fait divers sordide est élevé au rang de littérature, y contraint. Ainsi La belle lurette d'Henri Calet, qui évoque les désarrois ordinaires d'un enfant parigot en milieu popu, en dit peut-être autant, dans un tout autre registre émotionnel, social ou psychologique, que les fictions de Laura Kasischke ou les autofictions de Chloé Delaume, s'agissant d'exorciser des blessures d'enfance  qui ne se "pèsent" pas...  

     

    Henri Calet. La Belle lurette. Gallimard, L'Imaginaire.

    Laura Kasischke. À Suspicious River, Livre de poche.

    Chloé Delaume et Daniel Schneidermann. Où appelle le sang. Seuil, Fuction & Cie, 2013.

  • Ceux qui s'allurent drôlement

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    Celui qui hésite entre viscope et galurin / Celle qui se la joue Coco Chanel au Badrutt Palace / Ceux qui se résument à leur monocle / Celui qui reste exquis même en cadavre / Celle qui a un tel bibi que tu en restes baba / Ceux qui ne gagnent même pas à se montrer en string au concert d'orgue / Celui qui a pensé vendre sa fille aux bohémiens pour ses penchants saligots / Celle qui tient son port altier des corrections de son beau-père au fouet d'orties / Ceux qui ont résisté à leur bonne éducaton au niveau du look / Celui qui enfant n'aimait manger que ce qu'il volait / Celle qui a l'interdiction (par ses tantes jalouses) de porter la couronne de roses que lui a offerte son père souvent absent / Ceux qui achètent des coraux pour faire des arbres chinois / Celui qui se coiffe volontiers du cosy de la théière familiale pour jouer l'évêque Cauchon / Celle qui chipe les carottes de sa mère pour les chevaux de son père vivant hélas sa vie au haras / Ceux qui regardent dans la bouche de l'écuyère par déformation professionnelle /Celui qui va l'amble aux lieux / Celle qui parle de sujet à propos de son cheval Folavoine qui a la sole perdue et la fourchette pourrie / Ceux qui préparent la robe de miel pour la top annamite /  Celui qui renonce à épouser Madame Verrue au motif que lui-même porte le nom de Furoncle / Celle qui presse les comédons du playboy / Ceux qui devinent seuls ce qui ne s'apprend pas / Celui qui a meilleur flair en matière de lapines que de luronnes /Celle qui sait distinguer le beau du joli et le lait de poule du fiel de moule / Ceux qui savent à quelle heure pile ils se retrouveront amants sur les sacs de sucre empilés derrière la gare de triage / Celui qui laisse sa place vide à la table de l'abbesse crossée dont il a appris sur Meetic l'alacrité dans la libidinosité / Celle que toutes ont flairée comme une vraie menace / Ceux qui arborent leur Q.I. comme d'autres leur cul pincé /Celui qui préférerait se couper une jambe plutôt que d'en montrer trois sur son portrait du Studio Harcourt / Celle qui fait de l'oseille avec des chapeaux / Ceux qui ont bien connu la comtesse de Chevigné mais n'en disent rien au petit Marcel qui se console avec les loukoums roses datés 1914 que lui a offerts le taulier Jupien pour les services que vous savez, etc.   

     

    (Cette liste a été griffonnée au stylo fuchsia dans les marges de L'Allure de Chanel de Paul Morand)

  • Les hirondelles et le chaos

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    À propos d'Une rue à Moscou de Michel Ossorguine, fleuron des Classiques slaves de L'Âge d'Homme.

     

    D'entre tous les écrivains russes de la première moitié du XXe siècle, la figure lumineuse et solitaire de Michel Ossorguine rayonne d'équilibre et de compréhension, contrastant avec les visages souvent tourmentés de ses contemporains. Peu connu jusque-là (seul Une rue à Moscou fut traduit en français il y  vingt ans de ça, chez un petit éditeur, mais restait introuvable), Michel Ossorguine n'a pourtant pas été épargné par la tourmente historique, son goût inaliénable de la justice l'ayant poussé, tout au contraire, à militer sur tous les fronts où il estima devoir défendre la liberté.

     

    C'est ainsi que, né en 1878 à Perm, sur le fleuve Kama, il commença par lutter contre le régime tsariste dans les rangs du Parti social-révolutionnaire. Condamné à mort une première fois, puis libéré, exilé en Italie, voyageant de là en France où il se livra au journalisme, il revint en Russie dès 1916, adhéra à la Révolution de Février, mais s'éleva contre celle d'Octobre  et, en 1919,passa une nouvelle fois à deux doigts de la mort, séjournant quelque temps dans la sinistre fosse du "vaisseau de la mort" de la Loubianka (prison de la Tchéka) qu'il décrit dans les deux livres auxquels le lecteur de langue française à désormais accès:  Saisons, son autobiographie, et Une rue à Moscou. Expulsé d'Union soviétique en 1922, réfugié à Paris jusqu'en 1940, puis finissant ses jours dans une petite maison située au coeur de la France occupée, Michel Ossorguine semble n'avoir gardé aucun ressentiment à l'égard d'un régime qu'il a certes combattu, acceptant comme une composante de l'âme et de l'histoire de son peuple bien-aimé le dernier état, catastrophique, de la révolution trahie. Aussi peu marxiste que peut l'être un individualiste ennemi des systèmes simplificateurs, ayant éprouvé la vérité de ses opinions au trébuchet de l'expérience et des souffrances humaines, il nous a laissé, avec Une rue à Moscou, le témoignage artistique le plus extraordinaire qui soit sans doute, recouvrant la période de 1914 aux années 20 - exceptionnel en cela qu'il prend le parti des humains contre celui des idées, celui des destins particuliers contre celui des concepts abstraits.

     

    Une journée merveilleuse

     

    Roman de presque cinq cents pages serrées divisé en tout petits chapitres étoilés, Une rue à Moscou s'ouvre sur une merveilleuse journée, dans la maison d'angle d'une ruelle connue sous le nom de Sivtzev Vrajek, domicile d'un vieil ornithologue savant, célèbre dans le monde entier pour ses travaux. C'est le temps du retour des hirondelles, et landélicieuse Tanioucha, petite-fille du professeur, apparaît à la fenêtre, qui va éclairer de son sourire jusqu'aux pages les plus tragiques du livre.  Le soir, tout un monde d'amis et de connaissances afflue dans la maison de Sivtzev Vrajek - que l'auteur nous présente d'emblée comme le centre de l'univers -, l'on converse et l'on écoute les dernières compositions d'un musicien de grand talent, Edouard Lvovitch.Il y a là un étudiant ratiocineur, l'une des premières victimes de la guerre toute proche, un savant biologiste, le jeune Vassia préparateur à l'université, un jeune officier plein d'avenir, et l'on verra duquel ! du nom de Stolnikov, la grand-mère Aglaya Dmitrievna, et bien d'autres personnages encore que nous suivrons dans leur destinée.

     

    De fait, tandis qu'Edouard Lvovitch exécute au piano son improvisation sur le thème du "Cosmos", la vie, elle, poursuit son oeuvre féconde et destructrice à la fois. Pour annoncer la guerre, Ossorguine décrit alors une bataille rangée de fourmis: "Comme un invisible ouragan, comme une catastrophe universelle, une force divine, irrésistible et destructrice traversa l'espace,  inconnu même à l'esprit de la fourmi la plus avisée". Et d'enchaîner aussitôt après: "Les armées des fourmis ne furent pas les seules à périr"

     

    Et l'on entre dans le tourbillon. Mais que le lecteur n'imagine pas que le mouvement du livre va s'accélérer, pour céder au pathétique. Non: patiemment, posément, Ossorguine agence sur la muraille chaque élément de son immense fresque, laquelle comptera des visions d'une horreur insoutenable, pondérées cependant par le contrepoint des zones lumineuses, toujours lumineuses de la vie reprenant ses droits.

     

    La duperie: compliquée et grandiose

    De quoi est faite l'Histoire ? À en croire Michel Ossorguine, qui en parle assez longuement dans Saisons, ce ne sont pas les historiens brassant leurs papiers poussiéreux qui nous renseigneront les mieux. Le "bruit du temps", dont parle Ossip Mandelstam, n'est pas à écouter dans les bibliothèques ou les archives, mais c'est dans la rue, dans les cours intérieures des maisons, dans les trains et sur les places qu'il faut lui prêter l'oreille. Et c'est ce que fait le romancier. À cette guerre, ainsi, toutes les justifications a posteriori seront données, tandis que les milliers d'Ivan, de Vassili et de Nikolaï lancés contre des milliers de Hans et de Wilhelm n'ont eu à se satisfaire que de mots d'ordre: "Des mots simples, faciles à prononcer, ainsi qu'un certain nombre de belles expressions, les mêmes dans toutes les langues, pour remplacer la pensée..."

     

    "De cette façon, continue le romancier, grâce à une purification méticuleuse, les turpitudes et les mensonges des ronds-de-cuir se trouvaient, en dernier lieu, transformées en bel héroïsme et en larmes pures. Quant aux gens bornés, ils parlaient de simple duperie, ce qui était injuste: la duperie était très compliquée et grandiose."

     

    Plus compliquée et plus grandiose, encore, car née du peuple, et non plus seulement orchestrée par les puissants de ce monde, sera la duperie de la Révolution, et la vision qu'Ossorguine nous en donnera, multipliant les points de vue, saura nous apprendre, par le détail, à replacer chaque élan légitime et chaque erreur dans le contexte dramatique d'alors: "Des deux côtés, il y avait des héros, des coeurs purs, des sacrifices, des hauts faits, de l'endurcissement, une noble humanité non livresque, de la cruauté bestiale, la crainte, les désillusions, la force, la faiblesse, le morne désespoir. Il eût été beaucoup trop simple, et pour les survivants et pour l'histoire, qu'il existât une vérité unique ne combattant que contre le mensonge. Car il y avait deux vérités et deux honneurs luttant l'un contre l'autre. Et le champ de bataille était jonché des cadavres des meilleurs et des plus braves".

     

    Le peuple russe

    Concentré sur une vingtaine de personnages, Une rue à Moscou déploie à vrai dire la chronique du peuple russe tout entier durant ces années terribles. Si toutes les classes sociales ne sont pas représentées par Ossorguine (point de "bourgeois" ni d'aristocrates, par exemple), il nous invite néanmoins à suivre les faits et gestes d'une poignée de braves gens, parmi lesquels il s'en trouvera de plus vulnérables que les autres - ou de moins chanceux, tout simplement -, qui succomberont à la première vague d'événements. Il en va ainsi du beau Stolnikov, les jambes sectionnées par un obus, homme-tronc monstrueux qui finira par se jeter du haut d'une fenêtre. Et d'autres qui, lors des années de famine, "s'arrangeront" comme ils pourront avec le nouveau régime, tel le misérable Zavalichine, devenu bourreau de la Tchéka, ensorte de toucher de plus abondantes rations.

     

    Or Michel Ossorguine ne juge pas, et n'accuse jamais. Ce n'est pas "omnitolérance" de sa part, car on sent bien la sourde colère qu'il entretient à l'endroit des "grosses légumes", mais cela participe bien plutôt de son choix de décrire et d'expliquer le sort et les réactions d'une humanité moyenne prise dans un engrenage qui la dépasse.

     

    C'est là que réside l'immense intérêt d'Une rue à Moscou, sans compter la foison de détails observés par l'auteur. Le roman s'achève, après l'audition de l'Opus 37, dernière oeuvre d'Edouard Lvovitch dans laquelle le génial musicien (on pense à Chostakovitch)  concentre les aboutissants de la tragédie: "Le sens du chaos est né. Le sens du chaos ! Mais le chaos peut-il avoir un sens ?"), par l'attente du retour des hirondelles...

     

    Ossorguine01.gifMichel Ossorguine. Une rue à Moscou. Traduit du russe par Léo Lack. LÂge dHomme, collection Classiques slaves, 483p., 1973.

     

    Michel Ossorguine, Saisons. L'Age d'homme, collection Ecrits contemporains.L'Âge d'Homme, 1973.

     

    Ce article a paru dans le quotidien fribourgeois La Liberté, en 1974.

  • Ceux dont le regard parle

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    Celui qui refermant la porte laisse entendre de son regard à Marie qu'elle lui reste ouverte ne lui en déplaise / Celle qui ne dira rien  à son père sourd mais le lui chantera ou disons vu qu'on n'est pas à l'opéra: qu'elle le lui chantonnera / Ceux qui se sont tout avoué sans se dire rien / Celui qui dans le métro entame une conversation de regards avec la jeune fille au violon (come le dit l'étui qu'elle porte) qui descend à la station Muette / Celle qui se tait pour répondre à ton silence / Ceux qui ont le regard de qui en a trop vu / Celui qui a un regard passible d'arrestation dans certaines circonstances et certains pays / Celle qui regarde en face même ceux qui se détournent / Ceux qui croyaient s'être tout dit jusqu'au moment où ce que lui ne dit pas à Marie fait dire à celle-ci: "Mais tu m'aimes, alors ?" / Celui qui n'a pas sa langue dans sa poche mais un couteau suisse qui peut te faire parler si tu le cherches / Celle dont les yeux pers sont presque verts / Ceux que déstabilise tout regard sincère / Celui dont les regards sont dénués du moindre égard / Celle qui ne voit pas plus loin que son faux nez / Ceux qui regardent passer l'arrière-train de la vache Tulipe / Celui qui a la vue qui baise / Celle qui regarde par l'oeil-de-boeuf si le Seigneur revient sur son âne / Ceux qu'il fait bon regarder / Celui qui ne dit mot qu'on sente / Celle qui avait de beaux yeux de son vivant ainsi qu'en a témoigné le peintre Pierre Bonnard hélas décédé à l'heure qu'il est / Ceux qu'on ne voit pas ici au motif qu'on les a retirés de la liste / Celui qui était plus beau de son vivant dit-elle en le retrouvant dans la page des morts / Celle qui a été belle et riche et n'existe plus que dans la mémoire de son piano hélas muet / Ceux qui imposent le silence du haut de leur chaire un peu triste il faut le dire avec Baudelaire  / Celui qui a été la cible des Alexandrins au motif que ses rimes muettes en disaient trop / Celle qui ne sait pas où regarder quand tout le monde se tait / Ceux qui regardent vers les bois quand les cors parlent d'automne, etc.

  • Le forcené visionnaire

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    À propos d'Adolf Wölfli, aliéné artiste.

     

    "Le génie est un mélange de sagesse et de folie", écrivait Ramon Gomez de La Serna. Ce qui pourrait nous faire penser qu'Adolf Wölfli n'était pas tout à fait un génie, en cela que l'équilibre médiateur lui faisait défaut. De fait, jamais il ne nous parlera autant qu'un Rembrandt ou un Van Gogh. Du moins le Dr W. Morgenthaler, le psychiatre qui consacra la première étude de son "cas", sous le titre d'Un aliéné artiste, propose-il une appréciation des plus crédibles de sa situation par rapport à ce qu'on appelle l'art ou à la catégorie particulière de l'art brut selon Jean Dubuffet: "Plus l'expérience de l'artiste est profonde, écrit-il, plus la forme est pure, liée à une unité organique, et plus l'oeuvre d'art est grande (...) Ainsi, chez Wölfli, grâce au processus de la maladie, l'unité de la personnalité connut une sorte d'explosion et fut en partie détruite. Mais c'est justement grâce à cela, grâce à ce relâchement et à cette dispersion des couches supérieures, qu'une magnifique structure fut mise en évidence avec une étonnante clarté".

    Mais qui est cet extraordinaire "aliéné artiste" ?

    Wölffli01.jpgNé en 1864, Adolf Wölfli vécut à Berne - ville dont on retrouve souvent, dans ses oeuvres picturales, la représentation correspondant à des images déposées en lui en son jeune âge, qui ressurgiront quarante ans plus tard -, jusqu'à l'âge de huit ans. Ivrogne et délinquant, son père succombe au delirium en 1875. Sa mère, elle était probablement morte deux ans auparavant.

    Ces renseignements, nous les tenons de Wölfli lui-même, dont l'autobiographie connaît cependant plusieurs variantes. Au demeurant, Wölfli prétendra avoir "radicalement tout oublié" dès l'âge de huit ans précisément. Ce qui semble est sûr, c'est qu'un échec sentimental, à l'âge de dix-huit ans, le pousse à refouler ses pulsions redoutables, qui se reporteront par la suite sur des adolescentes de plus en plus jeunes, comme s'il régressait lui-même en âge au fil des années. Brièvement fiancé à une prostituée, puis amant d'une veuve, il passa ensuite de déboires en déboires qui l'amenèrent d'abord en prison puis, en 1895, à l'asile psychiatrique de la Waldau où il resta jusqu'à sa mort en 1930.

     

    Wölffli05.jpgC'est en 1899 que les rapports citent, pour la première fois, les dessins d'Adolf Wölfli. Dès cette période, il s'affaire inlassablement à la compositions scripturale, picturale et musicale d'une gigantesque journal apparaissant tantôt comme une saga autobiographique merveilleusement fantaisiste (il ne faut pas minimiser les qualités poétiques de ses écrits en dépit de leurs limites évidentes du point de vue du sens) et tantôt comme une projection cosmogonique de visionnaire délirant.

     

    Ce qui frappe avant tout, à l'approche de ce fascinant univers formel, c'est, comme l'a souligné le Dr Morgenthaler, sa surprenante cohésion organique. Le même spécialiste, dans sa passionnante étude, a éclairé les rapports liant l'oeuvre de Wölfli à la psychologie, la psychopathologie, les mythes, l'art primitif et, faut-il ajouter: l'art populaire, auquel l'artiste se réfère si explicitement qu'il semble aberrant de parler de lui comme d'un créateur extra-culturel comme s'y obstinent certaines doctrinaires de l'art brut.

     

    Wölfli1.jpgL'accent porté, par Gomez de La Serna, sur l'universalité de l'expérience artistique, limite à l'évidence toute récupération de l'"aliéné artiste" au tire du génie ordinaire, et de même se gardera-t-on on d'exalter les impasse sou les apories de son expression artistique. Si les peintures de Wölfli sont aussi "lisibles", certes, que celles d'artistes "normaux", il n'en va pas du tout de même de ses textes, mêlant à tout moment l'intelligible et le délire,  la même confusion marquant les partitions musicales qu'il exécutait à la trompette de papier...

     

    Tout cela qui ne rabaisse en rien, cela va sans dire, la force expressive et la merveilleuse imagination plastique de ce forcené visionnaire qui, raconte-t-on, coupait volontiers court à tout entretien en lançant à son interlocuteur: "Jesus Gott, ch'muss'schaffe", de Dieu, faut que je créé !  

     

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  • Ceux qui ont de qui tenir

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    Celui qui se réclame d'une lignée de mercenaires riches mais heureusement ruinés / Celle qui a hérité d'un stand de tir et dressé sept garçons dont le dernier lui a fait perdre ses dernières dents / Ceux qui ont l'orgueil des descendants de lansquenets jaloux de leur indépendance / Celui qui offre un ourson à la détenue / Celle qui fait perdre leurs couleurs aux fleurs du balcon de sa voisine bantoue / Ceux qui on le cafard invasif / Celui qui cultive le plaisir aristocratique de déplaire / Celle qui ne se laisse pas intoxiquer par les obsédés de l'hygiène / Ceux qui se la jouent prolétaires au dam des ouvriers du camping se la jouant nouveaux riches / Celui qui se prend pour Renato Zero dans le car des pucelles / Celle qui chante Ramona sans nostalgie particulière /Ceux qui se reconnaissent par affinités sélectives / Celui qui flaire la vulgarité des parvenus pas forcément russes / Celle dont le compagnon lit Un été avec Montaigne tandis qu'elle fricote avec le commissaire Montalban / Ceux qui se ressemblent par leur manque de classe et s'assemblent donc pour médire ensemble / Celui qui réinvente chaque jour sa vie sans surprise / Celle qui est restée Gitanes sans filtre dans l'âme / Ceux qui chantent dans toutes les langues en s'en tenant à la mélodie / Celui qui a lu tout Sacha Guitry à l'époque où son prof le poussait plutôt vers la lecture de Jean-Sol Partre / Celle qui reprend la lecture de Béton armé de Philippe Rahmy dans sa capite de San Rocco /Ceux qui traitent de couillonnes celles qu'ils aiment mais seulement en public / Celui qui trouve que le style de Jean-Philippe Toussaint bonifie chaque année ce qui épate de la part d'un Belge pour ainsi dire chauve / Celle qui se laisse emporter dans la nue de la prose de Nue qu'elle lit nue dans son bain moussant / Ceux qui ont gardé le sens du sacrifice sans en avoir le goût voyez-vous, etc.  

  • Ceux qui plastronnent

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    Celui qui se félicite d'être flatté par ceux qui se flattent de le féliciter / Celle qui déclare à Bernard-Henry Lévy qu'il est le Baudelaire de la géopolitique sioniste / Ceux qui se cassent la tête en se faisant la révérence / Celui qui flagorne pour être mieux léché / Celle qui se félicite d'exister et le fait savoir sur Facebook et environs / Ceux qui  citent leurs propres livres qu'ils ont non seulement écrits mais relus plusieurs fois / Celui qui prétend son style nouveau ce qui se voit en effet sur ses SMS / Celle qui rappelle au jeune Enkidu que sa notoriété lui vient du scribe anonyme des aventures de Gilgamesh / Ceux qui se rappellent les listes sur humbles tabletttes d'argile étudiées par l'anthropologue anglais Jack Goody / Celui qui n'a pas perdu l'innoncence ni surtout la joie du scribe sumérien /Celle qui écrit pour savoir ce qu'elle danse / Ceux qui savent qu'on s'exprime actuellement quatre ou cinq mille idiomes dont la graphie fait parfois problème sur Twitter / Celui qui croit avoir écrit un livre fondateur et le rappelle à haute voix à l'étape du soir à ses soeurs et frères du Chemin de Compostelle ne jurant tous que par ce Rufin au succès douteux / Celle qui ne s'étonne pas autrement de ce que la phrase la plus longue de la littéraure française commence par les mots "Race maudite" et se développe en propositions complexes à subordonnées enchâssées qui montrent "l'action de la durée sur l'étendue" ainsi que le relève pertinemment Pierre Bergounioux dans son dernier ouvrage intitulé Le style comme expérience où l'on voit (notamment) que ce qu'on taxe de "joie poétique" est moins discutable que le refus de fonder une science historique  du style / Celle qui ne pense pas flatter Pierre Bergounioux en le déclarant l'écrivain-enseignant le plus cool de Brive en Corrèze / Ceux qui refusent  d'admettre verbalement que la mort est un phénomène naturel / Celui qui n'aime pas le bruit des paroles vaniteuses / Celle qui évite les mufles d'un déhanchement élégant signalant à la fois sa formation de majorette et son élégance morale / Ceux que la suffisance des marioles fait juste sourire alors qu'ils lisent tranquillement Un été avec Montaigne de l'excellent et bien nommé Antoine Compagnon, etc.

     

    Jars.jpg(Cette liste dédiée aux fats et autres vaniteux a été établie parallèlement à la lecture du dernier essai de Pierre Bergounioux, intitulé Le style comme expérience (L'Olivier, 2013) et d'Un été avec Montaigne d'Antoine Compagon le bien-nommé (éditions des Equateurs /France Inter, 2013)  

  • Ceux qui sentent leurs racines

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    Celui dont les racines percent le bitume / Celle qui est attachée à la Ruhr où son père s'est usé dans une fabrique de canons / Ceux qui donnent à manger tous les matins au drapeau avant de le saluer / Celui qui ne se sent pas plus mal chez lui qu'ailleurs non sans déménager à tout moment à l'instar de  Van Beethoven le musicien connu / Celle qui est tellement snob qu'elle prétend avoir des racines de noisetier / Ceux qui au camping Les Pins du Lavandou se retouvent toujours entre natifs de la Nièvre / Celui qui vote de toute façon contre les étrangers qui selon lui n'ont pas de racines ni ne respectent les siennes / Celle qui sent de la bouche malgré son pharmacien suisse / Ceux qui ont émigré des quartiers de l'Ouest à ceux de l'Est quand les Ritals ont débarqué / Celui qui connaît mieux la généalogie de son doberman que celle de son beauf portugais / Celle qui enseigne le dialecte bernois à son gigolo brésilien / Ceux dont les pères ont fait plusieurs guerres et qui continuent à lutter contre les pop corn au cinéma / Celle qui a des racines du côté Corneille de sa famille angevine / Ceux qui ne pissent jamais sur leurs propres racines ou alors sans s'en rendre compte quand ils sont grave bourrés / Celui qui remonte aux sources de son Congo familial sans ignorer les affluents belges / Celle qui suce les racines des tulipes de sa tombe joliment entretenue par son fidèle veuf Armand-Prosper / Ceux qui ont leurs racines à l'UBS où leurs Bonus continuent de pousser / Celui qui est né au Surinam dont pas mal de gens ignorent où ça se trouve /Celle qui a des racines de bonsaï / Ceux qui sont ra-di-ca-le-ment opposés à l'extraction non bio des racines carrées, etc.  

     

  • Dürrenmatt pétomane

    OttoFrei02.jpgDürrenmatt (kuffer v1).jpgÀ propos d'un souvenir d'Otto Frei...

    Les voies de l'amitié sont parfois imprévisibles, ainsi que me l'apprit un jour mon estimable confrère Otto Frei, mon aîné de vingt ans, alors correspondant en Suisse romande  de la vénérable Neue Zürcher Zeitung. Portant beau, francophile raffiné, Otto Frei avait vécu la sombre période de la Guerre froide à Berlin et goûtait particulièrement, la cinquantaine passée, son séjour sur la Côte vaudoise qu'il avait évoquée dans un petit livre intitulé Un village dans les vignes, traduit à L'Age d'Homme. C'est à l'occasion de cette parution que je l'avais rencontré. Son regard affectueusement ironique sur la Suisse romande, et notamment sur sa littérature qu'il jugeait trop peu ancrée dans la réalité, me plaisait assez. Des écrivains alémaniques, inversement trop politisés à ses yeux, dans un sens étroitement dogmatique, il appréciait plus que tous un Friedrich Dürrenmatt, auquel il avait proposé un entretien pour la NZZ.

    Or Dürrenmatt, à ce moment-là, était fâché avec la prestigieuse gazette zurichoise. Je ne m'en rappelle plus la raison, mais c'était un fait: Otto Frei, sans s'en douter, se pointait en terrain miné. Bel et bien reçu à Neuchâtel, dans la demeure de l'écrivain, il fut prié de prendre place face au plantureux auteur, assis à son bureau, les pieds sur celui-ci, son ample postérieur dirigé contre l'envoyé du journal honni. Et le célèbre dramaturge de commencer, alors, de bombarder son hôte de longues et larges vesses...

    Contre toute attente, cependant, une réelle amitié s'est alors scellée entre les deux hommes, et non seulement du fait de la patience supérieure du reporter-chroniqueur, dont l'endurance polie relevait certes déjà de l'exploit. Mieux: ce qui fit, ce jour-là, du dramaturge malappris et de son pair admiratif, des compères bientôt complices, puis des amis, ce furent, d'une part, l'origine terrienne d'Otto Frei, fils d'un paysan de Steckborn, et leur sort commun de diabétiques...

    "Ce que vous écrivez n'est pas encore assez concret", me dit et me répéta le même Otto Frei à propos d'un petit livre que j'avais alors en chantier, où j'évoquais des souvenirs d'enfance mêlant nos cultures française et alémanique. Or cette résistance, bien plus que les compliments de mon ami éditeur Vladimir Dimitrijevic, m'a été une aide décisive en matière d'écriture. Ce fut Otto Frei, lui encore, qui m'apprit un jour que le même Dürrenmatt qualifiait alors de "rose bleue" la poésie romande, moquant certain spiritualisme protestant ou certaine affectation esthétisante - certaine pose du milieu littéraire romand longtemps dominé par la double figure du Pasteur et du Professeur. Au nez de ceux-ci, un Otto Frei se serait bien gardé, pour sa part, de venter. Chacun son style. Mais j'aime bien cette idée que l'on apprend "contre" mieux qu'en se flattant - ou en se la pétant...

  • Un rêve éveillé

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    Sur Les Courtisanes, de Michel Bernard. Le premier papier de la firme JLK...  

     

    "Me diras-tu enfin qui elles sont, ces deux p... ?" 

    Mystérieuses, les courtisanes de Carpaccio ne laissent pas d'intriguer les esprits curieux qui s'avisent de percer leur secret. Trônant, encloses dans les galeries d'un palais vénitien, entourées d'animaux et de chiens, leur regard se perd en un au-delà de la toile que seul le rêve est à même d'évoquer.

    C'est en ce rêve, précisément, que Michel Bernard nous entraîne dans son dernier roman, tentant de réinventer dans une fiction l'oeuvre du peintre, donnant à celui-ci vie et parole.

     

    Mais c'est de Venise qu'il faudrait parler d'abord, de cette ville étrange qui s'envase lentement. De cette Venise de marbre, où l'on admire dans les musées les mille merveilles de l'art tandis que l'eau ronge et ruine ses soubassements. Ville abstraite s'il en est, apparente encore par le génie des hommes, mais promise à sombrer, ville ambiguë, amarrée à la terre ferme et qu'on imagine en lente dérive, elle est le lieu où le temps, depuis toujours, est suspendu, lieu du rêve par sa nature même, le caché étant pour le moins aussi important que le visible, bâtie à l'image du corps, faisant les hommes à son image.

    "Demain je peindrai les courtisanes." Ainsi commence le roman. Le peintre est embusqué à sa fenêtre, prisonnier entre le rectangle vierge de sa toile et le spectacle de la ville, déjà fervent à son oeuvre, ivre de se jeter sur ses pâtes et ses pinceaux mais conscient de son  ignorance de la ville qui l'attend pour une longue exploration.

    Qui est-il ? Il l'ignore. Pas plus il ne connaît ces créatures qu'il captive de son regard et dont il devrai peu à peu s'approcher, les traquant jusqu'en leurs appartements secrets et participant à leurs orgies quotidiennes, puis revenant dans la solitude de sa chambre close, enfin prêt à se livrer tout entier à sa toile.

    Tout le roman se déroule entre le moment de la décision et celui de l'acte. Dans un cheminement lent et sinueux, suivant le rythme de la ville, le peintre prépare sa rencontre avec les courtisanes et finalement est amené à elles par cette étrange naine, fascinant petit monstre intelligent qui le guidera dans sa démarche et le suivra jusqu'au seuil de sa chambre. Les courtisanes, elles, ne sont que "bestiales qui rotent", comédiennes cyniques et dupes de leur propre jeu. Elles sont objet, et Carpaccio les traitera comme telles. S'il fraie, c'est qu'une exigence le force à "vérifier la fidélité des arches", entre la tricherie et la perversion.

    Réflexion sur la création

    Roman de l'approche de l'oeuvre, Les Courtisanes est avant tout réflexion sur la création.  À ce titre, il mérite déjà toute notre création.

    Créer est une aventure. Perpétuellement menacé par ses fantasmes,  par les trompe-l'oeil que la réalité élève tout autour de lui, le créateur a pour devoir impérieux de se reconnaître, de se perdre dans l'oeuvre à la recherche de son double, du "fastueux insondable reflet". Son ultime conquête, plus que l'oeuvre elle-même, est l'acte de créer, l'abandon de soi dans la toile, dans la page blanche.

    Le livre de Michel Bernard est riche, dont les thèmes se nouent en un écheveau  qu'il serait trop long de débrouiller ici. Mais il faut parler aussi de la merveilleuse prose de ce jeune auteur, sensuelle, chargée à l'extrême supportable et nous entraînant parfois en des détours si subtils, que l'agacement aurait raison de nous si l'ironie ne venait tout aussitôt distraire celui-là de la préciosité, et la gravité de la démarche nous consoler de trop belles moulures: "Verbe rugueux, âcre, pesant, gonflé d'odeurs, c'est celui que je peins, entre les cuisses des dames, sous leurs robes, entre les yeux d'une vierge qui dort (...) Je les peindrai qui voient ce jour, voient cet instant, à l'instant où le sexe devient muet".

    Michel Bernard. Les Courtisanes, Jean-Jacques Pauvert, 1968.

    (Cet article, le premier de la Firme JLK, a paru en 1969 dans La Tribune de Lausanne. L'année précédente, Michel Bernard avait publié, à L'Age d'Homme, la superbe  évocation poétique de Brouage, dans La Merveilleuse Collection. Né en 1934, l'écrivain est décédé en 2004. C'était à la fois un styliste rare et un grand lecteur, proche de Dominique de Roux et de Christian Bourgois). Photo ci-dessous: MichelBernard (à gauche) et Christian Bourgois.

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  • Un rêveur solitaire

     

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    À propos de Friedo Lampe.

     

    C'est en bouquinant que nous avons découvert Friedo Lampe. Sans doute ses Oeuvres complètes figuraient-elles parmi les nouveautés qui, en 1955-56 attendaient sur la table du libraire d'être retournées à l'éditeur. Le livre entrouvert, l'acuité d'un dialogue ou la mélancolie d'une atmosphère nous donnèrent la certitude d'une qualité poétique rare."...

    Par ces termes, Eugène Badoux, qui a signé la présente traduction et l'encadrement critique d'un choix des oeuvres les plus représentatives de Friedo Lampe, laisse assez entendre à quel heureux hasard nous devons aujourd'hui la découverte d'un merveilleux écrivain, inexplicablement oublié et dont on chercherait en vain la mention dans la plupart des encyclopédies littéraires de langue française. Deux petits romans, sept courts récits, deux poèmes: à cela se réduit l'oeuvre de Friedo Lampe, dont l'ensemble magique paraît constituer, à vrai dire, un seul grand poème.

     

    Pourquoi cette injuste méconnaissance ? On pourrait se le demander à la lecture de ces pages qui, toutes, conservent une fraîcheur de véritable "nouveauté". Que l'Allemagne nazie  n'ait pas fêté le farouche réfractaire qu'était Lampe se comprend aisément. Mais ce qui se conçoit moins, c'est que l'édition du volume de 330 pages constituant les Oeuvres complètes n'ait pas trouvé l'accueil qu'il méritait.

     

    "En Allemagne, l'Université ignore l'oeuvre de Friedo Lampe: aucune thèse de doctorat", poursuit Eugène Badoux."D'autre part, marqués par la guerre, les jeunes écrivains récusent la tradition: On ne peut plus écrire comme avant, etc. Les revues littéraires des années 60 s'encombrent de problèmes politiques, sociaux ou formels et conditionnent le public".  

     

    À l'heure où l'on redécouvre l'expressionnisme allemand (il n'est jamais trop tard...) et d'autres grandes manifestations artistiques du premier quart de notre siècle, à Vienne ou en Allemagne, la publication de l'oeuvre de Friedo Lampe, lui-même fasciné par celles de Georg Trakl ou Franz Kafka, doit apparaitre comme un événement littéraire. Né le 4 décembre 1899 à Brême (ville dont il évoque admirablement le climat dans ses deux romans) au sein d'une famille aisée de la bourgeoisie protestante, Friedo Lampe vit son adolescence marquée par la maladie, qui détermina pour une part son caractère de rêveur solitaire. Une jeunesse cependant heureuse de junger Bursche, de longes études de littérature et d'histoire de l'art le menant de Heidelberg à Munich, et de là à Leipzig puis à Fribourg-en-Brisgau; des années d'apprentissage dont on retrouve des échos de bonheur dans ses écrits - en marge de l'enseignement universitaire dont la sécheresse le désole - il se cultive dans tous les domaines de l'art, de la littérature au  et de la musique à la peinture -, et marque une admiration toute particulière à L'Eté de la Saint-Martin d'Adalbert Stifter; une thèse sur un poète mineur du XVIIIe siècle pour obtenir le grade de Doktor; deux ans à l'Ecole de bibliothécaires de Stettin après une tentative infructueuse dans le journalisme; un poste de bibliothécaire à Hambourg en 1933, puis, l'atmosphère devenant irrespirable, des activités de lecteur chez quatre éditeurs successifs: telles sont les étapes de sa vie, qui prend fin le 2 mai 1945 dans la banlieue de Berlin , où il est fusillé par une patrouille russe. Mort absurde, qui n'est pas sans accréditer son pessimisme foncier...

     

    Une poésie "simultanéiste"

     

    C'est pendant son séjour à Stettin (l'actuel Szczecyn polonais) que Friedo Lampe commence à écrire. S'affirmant d'emblée avec une maîtrise d'écrivain accompli, il touche, dans Au bord de la nuit, publié en 1933, à la perfection de l'art. Novateur par sa forme de narration, qu'on pourrait dire "simultanéiste", où l'on peut relever les influences parallèles de la poésie expressionniste et du cinéma, ce petit chef-d'oeuvre nous plonge dans la vie d'un microcosme - le quartier du port de Brême -, dont toutes les figures, éclairées un instant, ont valeur de symbole. Du crépuscule au tréfonds de la nuit, le temps les emporte. Du plus intime au cosmos, sources à la fois d'exaltation et d'angoisse, la vie tisse sa trame. Or nul hasard si tout semble se passer, chez Friedo Lampe, dans une sorte d'intimité universelle: le poète unifie l'être.

     

    Définir la qualité propre du "ton Lampe" est toutefois difficile. Sans ornementalisme, sans artifices ni effets particuliers (le découpage de la narration ne semblant obéir qu'à la spontanéité créatrice), l'écrivain parvient à suggérer une atmosphère en quelques mots, à saisir une psychologie en deux ou trois reparties - et notons alors l'efficacité de ces dialogue en raccourci dont Lampe a le secret; et par les voix de tant de personnages cristallisent autant de sentiments d'une densité saisissante.

     

    Laterna magica

     

    Amarcord.jpgÀ plusieurs reprises, en lisant les deux romans et les récits de Friedo Lampe, nous avons pensé au Fellini des souvenirs autobiographiques, dans Roma et Amarcord notamment. Sans pousser la comparaison trop loin, disons que la liberté de narration du cinéaste italien s'apparente à celle de Friedo Lampe, alors que celui-ci témoigne de la même attention aux êtres, de la même acuité d'observation, de la même gentillesse ironique: nous pensons en particulier aux scènes du cabaret, dans Au bord de la nuit (un catcheur tombe amoureux de son huileux adversaire; un gosse est exploité par son père hypnotiseur, etc.), à la part faite à l'enfance et à l'adolescence, ou au merveilleux qui entoure le départ de l' Adélaïde dont les sirènes, entendues de toute la ville, rappellent l'apparition fabuleuse du paquebot dans Amarcord.

     

    L'une des nouvelles du second volume est d'ailleurs consacrée au "film total" où tout serait exprimé, que chaque cinéaste rêve sans doute de réaliser un jour, et qui reste à l'état de chimère poétique. Son titre Laterna magica, pourrait englober toute l'oeuvre de Lampe, qui fait défiler sous nos yeux mille images sans liens apparents: quelques écoliers guettant l'apparition des rats qui hantent les anciens fossés de la ville de Brême, un paysage marin, une salle de concert, deux étudiants s'apprêtant à embarquer à bord d'un cargo, un flûtiste dont la mélancolie se mêle aux derniers râles d'un mourant, une fillette, un vieux solitaire, les passagers d'un ballon; et le cygne, dont Friedo lampe, à l'instar du roi de Bavière Louis II, a fait son emblème; et les rats, de nouveau, qui, dans le rêve de la petite fille, se jettent sur l'oiseau blanc et, comme dans le poème intitulé La mort du cygne, sur lequel s'achève le second volume, souillent atrocement son idéale pureté.

     

    "L'humour et la mort, l'acuité et la tendresse conjuguent leurs sortilèges dans ce petit théâtre du monde", note très justement Eugène Badoux au terme de la brève étude qui fait suite au premier roman.

    Poète avant tout, Friedo Lampe ne nous communique sa "vision du monde" que par images, sans le moindre appui discursif. La dialectique semble aussi étrangère à l'écrivain que la politique l'était à l'homme. Mais dans l'ordre des sentiments, que de subtilité et de pénétration ! Et dans l'ordre des sensations, que d'inoubliables évocations! Rares sont les auteurs capables d'allier ainsi le pathos et l'humour, ou le lyrisme et le tragique. Tout cela cohabite cependant harmonieusement dans l'oeuvre de Friedo Lampe, que nous replacerons enfin sous l'égide d'un temps romantiques dont la "coulée traversait les eaux, les arbres, le vent, le sang et le battement des coeurs; surgi de l'obscur, il poussait et entraînait tout, replongeant à l'obscur - sans commencement et sans fin"...

     

    Friedo Lampe. Au bord de la nuit, Orage de septembre et autres récits. Traduit de l'allemand et présenté par Eugène Badoux. L'Age d'Homme, collection Contemporains. Réédité en 10/18.

     

    (Cet article a paru dans le Samedi littéraire du Journal de Genève, le 10 juillet 1976)

     

     

  • Ceux qui entendent des voix


    Celui qui mord l’hostie pour contrarier sa tante Agathe / Celle qui s’est travestie en mec pour visiter le Mont Athos / Ceux qui demandent pardon pour se faire bien voir / Celui qui sèche la messe pour une matinée de snowboard / Celle qui demande à Dieu d’être reçue à la StarAc / Ceux qui pensent d’abord à l’Autre (disent-ils) / Celui qui n’a jamais entendu parler du Concile de Nicée / Celle qui a rencontré l’homme de sa vie aux veillées de Taizé / Ceux qui lisent la Bible tous les soirs / Celui qui écoute des chants orthodoxes en réparant des aspirateurs / Celle qui chantait à tue-tête à l’église et qui avait de jolis mollets / Ceux qui n’ont pas pigé la différence entre chiites et sunnites / Celui qui a des sourates dans son taxi / Celle qui prétend qu’elle a l’entrepet ridé par les génuflexions / Ceux qui affirment que la bigoterie provoque des baluneaux pendants / Celui qui trouve Madonna plus mystique que Jane Fonda / Celle qui est devenue Roberte après avoir quitté l’ordre des Franciscains / Ceux qui pensent que toute fusion ou identification est impossible avec Dieu / Celui qui affirme que le Nouveau Testament est d’un goût rococo par rapport à l’Ancien / Celle qui insinue qu’il y avait une affaire entre Jésus et son disciple préféré / Ceux qui pensent que l’élan narcissique vers la pureté trouve son aboutissement dans l’activité motrice (anale) de destruction / Celui qui a écrit que la nature de l’amour de l’écrivain catholique Marcel Jouhandeau pour Notre Seigneur était de nature homosexuelle / Celle qui estime que juifs et arabes c’est nez crochus et compagnie / Ceux qui pensent qu’une Nouvelle Croisade est nécessaire pour faire pièce à la Pénétrante Verte / Celui qui a vu le Padre Pio léviter à environ 15 centimètres au-dessus d’un sentier d’Ombrie centrale l'année de la Conquête de la Lune / Celle qui a écrit à Françoise Dolto pour la féliciter de rapprocher Freud de l’Eglise / Ceux qui parlent de plans cul en attendant leurs meufs devant le temple de Saint-Roch / Celui qui fantasme à l’idée de voir la tête chauve de sa cousine Flora recluse au couvent de la Maigrauge / Celle qui pense que la perle est une figure de la sainteté / Ceux qui se sont régalés des écrevisses ébouillantées et cardinalisées par Madame de Marron, abbesse du couvent de Chavillieu, etc.      

  • Ceux qui s'énervent

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    Celui qui t'exaspère à tout relativiser / Celle qui te bassine en te faisant remarquer que les pommes tombent toujours du mauvais côté / Ceux qui te reprochent de ne pas les rejoindre dans le jacuzzi avec ton fer à friser / Celui qui sort de ses gonds quand on lui parle météo au Tyrol / Celle qui te remercie de la remercier et ça va bien faire / Ceux qui vous félicitent pour vous faire taire / Celui qui a fui dans le polar et la polenta /Celle qui estime que la vogue du serial killer signale une perte du sens de la responsabilité individuelle observable des deux côtés de l'Atlantique et là tu vois l'influence des coiffeuses humanistes et des mères juives / Ceux que le féminisme exacerbé de certains gays agace en dépit de l'obligation de tolérance en zones humides / Celui qui impatiente les agités par sa sérénité de moule piétiste /Celle que toutes ces mouches indisposent avant le casting / Ceux qui se sentent solidaires avec les usagers des mêmes parfums genre DENIM de la Coop / Celui qu'insupporte la mode des maudits sauf Artaud le suicidé de la société préféré de Laure Adler et de sa cousine Lotte  / Celle qui s'inquiète des goûts de son conjoint en matière d'établissements médico-sociaux / Ceux qui retournent en prison par goût de la vie simple / Celui qui s'irrite à la seule idée de s'agacer / Celle qui revient aux classiques pour dactylographes diplômées genre Onfray et  Cioran / Ceux qui attendent le prochain Goncourt pour en juger / Celui qui se branche spiritualité animale et cause des peuples en recherche / Celle qui ressent son ressenti ludique et l'exprime à fond la caisse / Ceux qui regrettent l'époque de Glenn Gould et des douaniers autrichiens portés sur le karaoké, etc.

     

    Image: Markus Lüpertz          

  • Dürrenmatt brocardé

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    À propos de La Chute d'A

    Je me suis bien amusé, ce matin nuageux à couvert, en retombant sur un papier publié dans le Samedi littéraire du Journal de Genève / Gazette de Lausanne, datant de l'automne 1975, où je m'en prenais à la fable politique  de Friedrich Dürrenmatt intitulée La Chute d'A....

    Je me suis trouvé, à me relire, un peu lourdement péremptoire et gonflé en ma juvénile assurance, mais il me semble qu'il y avait du vrai dans mes arguments. Pour mes réserves sur Dürrenmatt, je me fis tancer dans le courrier des lecteurs...

     "Avec La chute d'A, Friedrich Dürrenmatt a choisi d'évoquer la fin d'un potentat de type communiste, en la personne duquel chacun reconnaîtra le sieur Iossip Djougachvili, alias Staline. Sur un ton mi-sérieux mi-cocasse, usant de lettres initiales pour distinguer les protagonistes  - comme s'il s'agissait des éléments permutables d'une équation algébrique -, l'auteur met en scène la dernière réunion du Bureau politique du Parti régnant -, laquelle se soldera par la chute du Maître. A commettra en effet l'irréparable erreur tactique de prétendre à la dissolution dudit Bureau, et cela séance tenante.   

    La première partie du livre - disons le premier tiers de ses quelque 120 pages -, sans doute la meilleure, est consacrée à une galerie de portraits, brossés hâtivement, des douze membres, du Bureau politique, moins deux:  C, le chef de la police secrète, qui entrera avec A, lequel aime se faire attendre, et O, le ministre de l'Atome, dont on murmure qu'il a été arrêté la nuit précédente...

     

    Il y a d'abord I, ancien procureur, qui a commis, en son temps, la maladresse de faire arrêter le gendre d'A, péripétie qui aboutit à son "recyclage" au ministère de l'Agriculture, dont il est devenu le chef aussi efficace qu'incompétent. Il a ensuite D, le secrétaire du Parti, type d'animal politique sans scrupules qu'on sent appelé à doubler A, comme il le fera en effet. Il y a G, l'idéologue en chef, instituteur de province monté en grade pour avoir signé des chroniques littéraires d'un ton plus dogmatique que celui des pontes de la métropole. Il y a aussi les figures moins accusées des autres ministres, entre lesquels se tisse tout un réseau de liens dont l'intérêt tout personnel constitue la dynamique. Or l'évocation de cette brochette de canailles a ses moments de drôlerie et, si l'on fait abstraction de la tragique réalité historique, une sorte de bonhomie rubiconde. Cependant, dès qu'on aborde la seconde partie de l'ouvrage, il apparaît que cette stylisation abusive ne sert qu'une galéjade piteuse.

     

    Dès l'entrée d'A, ainsi, le livre change de ton, la narration s'accélère; ce qui était encore satire devient pochade et nous ne sommes plus très loin du gros humour estudiantin tournant tout à la farce.

     

    Comment prendre au sérieux, alors, le portrait de Staline que Dürrenmatt nous propose ? Réduit aux traits élémentaires d'une sorte de forte nature, tirant  sa force de sa simplicité, "A était ce qu'il était: un morceau de nature, l'expression puissante de sa propre légitimité, un être façonné par lui-même et non par d'autres". Comment croire, ensuite, qu'une seule erreur de psychologie ait peu être fatale au potentat ?

     

    IStaline.jpgl est vrai que l'auteur se garde bien d'évoquer la formidable machine sociale dont le monstre n'est que l'émanation. En l'occurrence, Dürrenmatt se livre à une analyse qui pourrait à la rigueur convenir à une dictateur de type ordinaire, et encore. Ce qu'il ne semble pas voir, en revanche, c'est l'essence particulière du régime dont il se borne à caricaturer les satrapes. Or, réduire la figure de Staline aux dimensions d'un tyranneau fascistoïde ne revient-il pas à justifier ce qu'un Soljenitsyne appelle "l'hypocrisie de l'Occident" ? Et le compère Hitler aurait-il l'air aussi gaillard, traité selon le même procédé ?

     

    Quant à la "confiscation" de la Révolution, dont il est aussi question dans La Chute d'A, elle a de quoi laisser songeur. "La Révolution débouchait sur les problèmes d'organisation et des révolutionnaires ne pouvaient qu'échouer pour la raison précisément qu'ils étaient révolutionnaires", écrit Friedrich Dürrenmatt. Mais est-il besoin d'ajouter que les camps de concentration soviétiques, ouverts en 1917 par Lénine comme on sait, furent l'immédiate concrétisation de ces "problèmes d'organisation", où les révolutionnaires firent diligence tout révolutionnaires qu'ils fussent...

     

    Du point de vue strictement littéraire, ajoutons que La Chute d'A souffre d'un dénouement d'une inexplicable faiblesse, dont le moins qu'on puisse dire est qu'il surprend chez un écrivain du talent et de l'intelligence dramatique d'un Dürrenmatt. Au reste, la mise en scène bâclée de l'ensemble est pour pour nous convaincre de la légèreté avec laquelle l'auteur a abordé son thème, important s'eil en fût et malheureusement galvaudé.

     

    Si nous nous sommes tant étendu sur cet ouvrage décevant, c'est que nous espérons fort que celui qui signa La Ville, Le Juge et son bourreau, La Promesse et La Visite de la vieille dame, entre autres, nous revienne bientôt avec une oeuvre digne de l'estime que lui portent maints lecteurs".

     

    Nota bene: ce crâne article de jeune critique attira, à son auteur, le blâme de plusieurs lecteurs du Journal de Genève outrés qu'on puisse incriminer le travail "bâclé" d'un écrivain connu pour écrire vingt ou trente versions de chacun de ses textes. À quarante ans de distance, malgré l'immense admiration que m'inspire Dürrenmatt, je me reproche un peu d'avoir réduit sa fable au seul stalinisme, mais à relire La Chute d'A, etavec le recul des années, je persiste à penser que ce texte reste assez anecdotique par rapport à la réalité des totalitarismes. Pour accéder à Dürrenmatt, il me reste à conseiller vivement la présentation très documentée, généreuse et drôle  que notre ami Sergio Belluz lui a consacré dans La Suisse en kit (éditions Xénia, 2012), avec une mise en parallèle pertinente des oeuvres de Frisch et Dürrenmatt. Seul bémol: Sergio pense que le théâtre de Frisch est moins conventionnel que celui de Dürrenmatt. C'est évidemment le contraire qui saute aux yeux  à la seule comparaison de Monsieur Bonhommme et les incendiaires, pensum démago de post-brechtien, et de la géniale Visite de la vieille dame, aussi peu ridée que sa prothèse. Ah mais, quel plaisir que de ne pas être d'accord avec Sergio Belluz...    

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  • Platonov et le saint Anonyme

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    À propos de La Fouille.     

     

    "Le jour du trentième anniversaire de sa vie privée, Vochtchev fut congédié de la petite entreprise de mécanique qui assurait ses moyens d'existence. Son bulletin de licenciement précisait qu'il était renvoyé pour baisse croissante de productivité et propension à la rêverie ralentissant le rythme du travail".

    Ceux qui ont lu les oeuvres déjà parues en traduction française du grand écrivain russe Andrei Platonov auront sans doute reconnu le style qui le caractérise, qu'on pourrait situer entre la transparence  et l'efficacité narrative de la Légende dorée ou d'un rapport administratif. Et ce n'est pas un paradoxe: Platonov me semble en effet rédiger, dans ses livres, une sorte d'hagiographie du Saint Anonyme -, d'un obscur vagabond, clochard céleste qu'on aurait privé de son Dieu. Il le fait dans un langage dont l'âme a été peu à peu étouffée par les directives de l'idéologie présidant à l'établissement d'un bonheur exclusivement terrestre. La nécessité a envahi le monde et tout se passe, dans cet univers, comme si la matière elle-même, à force d'être sollicitée, se trouvait soudain mécaniquement animée: le vent souffle pour que les gens puissent respirer, l'herbe pousse avec une bonne volonté d'essence prolétarienne, et les pierres elles-mêmes semblent se remuer lourdement afin de participer, à leur humble manière, à l'édification du socialisme. Le lecteur aura déjà perçu, en ces mots, l'ironie sous-jacente propre à Platonov.

    Pourtant ne nous y trompons pas : Platonov n'est pas un "dissident" comme les autres. Son ironie est plus profonde que celle des contestataires politiques, se rapprochant d'une forme très singulière, et spécifiquement russe, d'humour philosophique, voire métaphysique.

    Cela dit, La Fouille n'est pas un livre drôle du tout. Si j'ai parlé d'humour, c'est pour qualifier une attitude devant l'existence faite à la fois d'incrédulité fataliste et de pitié, d'accablement et de solidarité, de lucidité et de sourde révolte.

     

    "Comment avons-nous pu en arriver là ?", semblent demander à tout instants certains de ses personnages, à quoi d'autre font écho en s'exclamant crânement: "Creusons, camarades, creusons pour que nos fils le connaissent, ce p'tit bonheur !"

     

    Fable symbolique, La Fouille évoque une sorte de mise en scène rêvée de quelque épisode mythique de l'histoire humaine se déroulant dans un terrain vague rappelant étrangement les déserts bibliques du peuple élu. Oui, mais. Mais cette épopée, rassemblant une poignée de gueux, se situe dans le cadre de l'Union soviétique des débuts, quelques lustres après ce qu'on appelle la "révolution industrielle", à une époque où la machine se trouve officiellement promue au rang de prothèse du corps humain, voire à celui de cerveau d'acier.

    L'humanité de Platonov, à cet égard, est à la fois à peine sortie de sa caverne préhistorique et bombardée "masse responsable". Ses préoccupations quotidiennes sont à peu près celles de l'homme de Néanderthal, et son langage d'un intellectuel petit-bourgeois qui aurait fait ses classes entres les camarades Marx et Lénine.  Sans cesse, en lisant Platonov, nous passons du plus concret à l'abstrait: l'idéologie n'est plus un discours coupé de la réalité, mais la matière même de la réalité, le référentiel absolu, le nouveau dieu, la suprême drogue - en un mot la nouvelle aliénation. Poussez le mode d'emploi du réalisme socialiste jusqu'à l'absurde et vous aurez l'art insidieux de Platonov, fondé sur le degré zéro du sens réalisant la plus pure tautologie.  

     L'envers du Slogan    

     

    Platonov02.jpgLa grandeur de Platonov tient, entre autres, à cela que cette leçon "philosophique" ne nous est pas servie de façon didactique mais qu'elle émane pour ainsi dire des situations figurées au cours du récit. Ses "idées", ce sont avant tout des hommes vivants dont l'écrivain partage la souffrance élémentaire. "À présent, leurs corps déambulent comme des automates - se dit Vochtchev en les observant - ils ne perçoivent pas l'essentiel". Les question posées par l'auteur et ses personnages naissent tout naturellement de la narration et de ses saillies: "Voici  que vient de naître en moi un doute scientifique", dit Safronov en fronçant son visage poliment conscient". Ou, entre autres observation innombrables:"J'étais le curé, mais maintenant je me suis désolidarisé de mon âme et me suis tondu à la mode fox-trot..."

    Aujourd'hui, l'on creuse la fouille qui servira à l'édification de la Maison du Prolétariat. Demain, l'on organisera un kolkhose où tous travailleront dans le même esprit, correspondant à "La Ligne", après liquidation des koulaks qu'on aura tous réunis sur un radeau, et va comme je te pousse jusqu'à l'océan.

     

    Mais aujourd'hui et demain, chez Platonov, c'est tout un. Car le temps semble s'être arrêté: les travailleurs dorment dans des cercueils, les petites filles s'expriment par aphorisme comme de vieilles femmes aux formules recuites, et le moujik, ce héros de l'Histoire, a pris les traits de l'ours légendaire de la tradition, effrayant plantigrade pétri de ressentiment social, dont on sait bien qu'il ne mourra jamais et dont les rugissements se perdent néanmoins dans le néant.

     

    Telles sont, hâtivement évoquées, quelques-unes des composantes de ce livre saisissant, dont une vertu supplémentaire est de nous renvoyer à notre propre vide. L'Occident n'a pas encore accouché de son Platonov (même s'il y a Beckett, en nettement plus émacié...), mais nos gueux existent cependant, et la pauvreté morale et spirituelle des riches, pas plus  les slogans du Grand Magasin, n'ont rien à envier aux saints anonymes du romancier-poète de Voronej.

     

    Platonov03.jpgAndrei Platonov. La Fouille. Traduit du russe par Jacqueline de Proyart. L'Âge d'Homme, collection Classiques slaves. Chez le même éditeur: Djann. Chez Gallimard: La ville de Villegrad. Chez Stock: Les Herbes folles de Tchévengour.

     

    (Cet article à paru le 9 novembre 1974 dans les colonnes de La Liberté)

     

  • Perturbation annoncée

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    Le grand metteur en scène polonais Krystian Lupa revisite un chef- d'oeuvre de Thomas Bernhard, en création à Vidy.

    L'écrivain autrichien Thomas Bernhard (1931-1989) fut sans doute l'un des auteurs majeurs de la seconde moitié du XXe siècle - de la catégorie des "emmerdeurs" nationaux. Avec ses chroniques autobiographiques racontant l'Autriche pourrie par le nazisme, des romans et des pièces de théâtre (dont Place des Héros qui fit scandale à Vienne), entre autres textes polémiques  et poèmes, cet imprécateur n'en fut pas moins un témoin infiniment sensible de la condition humaine et un maître novateur de la langue allemande. Du massif de son oeuvre fascinante émergent quelques "pics" romanesques, tels Maîtres anciens, Extinction et Perturbation.

     

    Or l'on pourrait se demander à quoi rime le projet de Krystian Lupa, metteur en scène polonais en lequel d'aucuns voient un autre "fou", d'adapter au théâtre un roman de Thomas Bernhard ? La réponse est dans l'oeuvre même, qui se déploie comme un drame à multiples personnages et s'impose par sa dimension vocale, intégrant même un spectacle "en abyme".    

     

    "Les maladies sont le plus court chemin de l'homme pour arriver à soi", lit-on dans Pertubation sous la plume de celui qui fut lui-même un grand malade. Or la maladie, physique autant que mentale, qu'on pourrait en outre étendre à la "maladie de vivre", constitue le décor de Perturbation où nous suivons, dans les montagnes autrichiennes, les visites d'un médecin accompagné de son jeune fils étudiant- et c'est un premier défilé d'extravagants portraits !

     

    Lupa.jpgLe personnage dominant du roman, figure théâtrale par excellence au verbe dévastateur, n'apparaît cependant qu'en seconde partie, avec  le prince de Saurau en son château perché de Hochgobernitz. Comme le protagoniste d'Extinction s'exclame qu'il est "un artiste de l'exagération", le prince de Saurau incarne une sorte de prophète catastrophiste qui donne voix à toutes les folies de l'époque. On pense au génial écrivain et dramaturge polonais Witkiewicz au fil de la crue de son délire. À noter alors que Krystian Lupa a monté naguère les pièces de Witkieiwicz en Pologne, avant de se passionner pour Thomas Bernhard dont il a déjà adapté La Plâtrière. Avec Perturbation, une nouvelle "exagération" est prévisible... 

     Infos: www.vidy.ch/perturbation

     

     

  • Ceux qu'on maltraite

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    Celui qu'on se plaît à humilier / Celle qui n'était pas prévue au programme / Ceux qu'on écarte par déni /Celui qui est devenu violent par intermittence comme sa mère était tabassée par son parâtre / Celle qui a de l'Ombrie dans l'accent par sa trisaïeule venue de là-bas au Michigan /Ceux qui se taisent pour avoir la paix / Celui qui dessine si bien qu'on dirait de la couleur / Celle qui déjoue la montée aux extrêmes en se curant les dents au couteau / Ceux qui se rappellent la terribilità des Anciens /Celui que la dépression cherche sans le trouver / Celle que la dépression a fuie de peur d'y rester / Ceux qui ne seraient pas étonnés de savoir leur fille en prison mais ne l'apprendront pas où ils sont /Celui que le soleil n'a jamais dégoûté /Celle qui se fait oublier dans la foule virtuelle / Ceux qui ont l'inconscient libertaire / Celui qui insulte pour dire autre chose / Celle qui croit malgré elle que son sort est mérité / Ceux qu'un relent de moralisme retient de frapper / Celui qui prêche le faux pour ne pas mentir vrai / Celle qui continue d'être princesse dans sa cellule d'isolement / Ceux qui respectent la douleur sans trop le montrer / Celui qui prend plus sur lui qu'on ne le croirait / Celle qui série ses priorités même en situation précaire / Ceux qui parent au plus stressé / Celui dont le langage ordurier signale la faiblesse de caractère et le potentiel latent de nuisance / Celle qui classe ses orgasmes par ordre d'intensité sur l'échelle de Richter / Ceux qui mangent comme on prie / Celui que certains raffinements de bien-être font gerber / Celle qui porte même les marques de coups qu'elle n'a pas reçus / Ceux qui ont des bleus dans le regard / Celui qui a le foutre arrogant / Celle qui voit son corps blessé comme du dehors / Ceux que leur méchanceté grise / Celui qui réclame des noms / Celle qui se console à hauteur d'enfant / Ceux qui reviendront à plusieurs /Celui qui a découvert la force de son père dans sa résistance de faible / Celle qui éloigne son agresseur de ses seuls yeux tranquilles / Ceux qui imposent l'hégémonie de leur vide verbal / Celui qui recommande ses persécuteurs au Diable attentif au détail / Celle que l'abjection attriste "en général" / Ceux qui en ont trop vu pour ne pas louer la beauté des choses et la bonté de leurs semblables, etc.

     

    Kasischke10.jpgGoliarda02.jpg(Cette liste a été établie en marge de la lecture de Suspicious River de Laura Kasischke et de L'Università di Rebibbia de Goliarda Sapienza).   

     

     

  • Deux exilés de l'intérieur

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    À propos de Kurt Tucholsky et Karl Kraus.        

    Proches, autant par la révolte qui les dresse contre l'ordre bourgeois et l'Europe en pagaille, que par leur origine juive, leur situation d'"exilés de l'intérieur" et leur verve satirique, le Berlinois Kurt Tucholsky et le Viennois Karl Kraus différent considérablement, en revanche, par leur thématique et la portée de leurs oeuvres: la première est d'un moraliste, polémiste engagé de grand talent, tandis que la seconde, plus difficile d'accès, apparaît comme celle d'un penseur aux formules fulgurantes, atteignant parfois au génie du verbe.

    Excellemment présenté par Eva Philippoff qui s'est adjoint, pour la traduction, la collaboration de J. Brejoux, Apprendre à rire sans pleurer réunit un peu plus d'une cinquantaine de textes satiriques, de morceaux d'humour et de réflexions plus graves, de "broutilles" - proches de l'aphorisme - et de poèmes, dont l'ensemble forme une bonne introduction à l'oeuvre de Tucholsky.

    Né en 1890 à Berlin, élevé dans la climat de la bourgeoisie juive libérale, Kurt Tucholsky inaugure sa carrière littéraire à dix-sept ans avec un article stigmatisant l'incompréhension manifestée par Guillaume II à l'égard des arts. Des études de droit, entreprises  à contrecoeur, fonderont par la suite ses vues en matière sociale, lui permettant notamment de s'en prendre, en connaissance de cause, à la justice de plus en plus véreuse de la République de Weimar. De ses débuts au Vorwärts social-démocrate, au plus chaud de la lutte, juste après la Grande Guerre, dans les colonnes de la Weltbühne, Tucholsky défendra des positions qui ne cesseront de  se radicaliser. Son itinéraire politique, littéraire et moral, apparaît essentiellement comme celui d'un homme déçu.

    Un franc-tireur

    Tucholsky02.jpgDéçu par ses compatriotes qui, après les affres de la guerre, n'ont cessé de réarmer; déçu par l'Allemagne qu'il vitupère en bloc dans son pamphlet le plus corrosif, Allemagne, Allemagne par-dessus tout ! ou qu'il caricature par le détail, n'épargnant ni le bourgeois-type, épinglé sous les traits de M. Wendriner, aux sains principes et à la panse gonflée de bière Pilsen, ni les visées de la petite-bourgeoisie ("Le destin de l'Allemand: être debout devant un guichet; l'idéal de l'Allemand: être assis à un guichet), déçu enfin, et définitivement, par la montée du nazisme. Exilé en Suède, désespéré et sans ressources, il mettra fin à ses jours en 1935.

    Dans la foulée de l'art satirique - du pamphlet à la chanson de cabaret - tel qu'un Heine avait revitalisé en Allemagne, Tucholsky dispose d'un très large registre, qui lui permet de fixer d'innombrables scènes de la comédie humaine, soit par le dialogue cocasse, soit par le portrait (celui d'un certain Hitler ne le cède en rien à celui du "premier de classe", soit encore par le libelle ou l'épigramme. Un franc-tireur, un moraliste isolé, un humoriste au rire doux-amer de philosophe écoeuré par la violence et la bêtise humaine: il y a de tout ça chez Kurt Tucholsky.  

    Il est bien singulier que, mis à part Les Derniers jours de l'humanité, gigantesque épopée théâtrale, Les Invincibles, où est décrite la lutte des ouvriers viennois et fustigée la corruption de la presse et de la police, ou encore La Troisième nuit de Walpurgis (datant de 1933 mais publiée en 1952 seulement), qui condamne les menées de l'hitlérisme, l'oeuvre de Karl Kraus (1874-1936), ennemi juré du journalisme avili, tienne en fait, pour partie majeure, dans la collection de son célère journal Die Fackel (Le Flambeau), fondé par lui en en 1899 et qu'il rédigera seul à partir de 1911.

     

    Cette revue à la fois littéraire - accueillant par exemple les premiers poèmes de Georg Trakl -,  politique, satirique et philosophique, dont les numéros rouge sang font trembler ou jubiler les intellectuels viennois de l'époque (où voisinent Franz Werfel, Sigmund Freud, Otto Weininger ou Robert Musil), comptera 922 livraisons comptant 30.000 pages. C'est de là que sont tirés les Dits et contredits traduits et présentés par Roger Lewinter, hélas sans encadrement critique. Karl Kraus est de ces écrivains qui se définissent "en situation", en réaction à un état de faits circonstanciés qu'il eût été opportun de situer et commenter pour faciliter la tâche au lecteur. Celui-ci pourra, néanmoins, se reporter au considérable (et fort coûteux) Cahier de l'Herne consacré à Karl Kraus, à moins qu'il ne mette la main sur l'ouvrage de Caroline Kohn, Karl Kraus, le polémiste et l'écrivain défenseur des droits de l'individu (Didier, 1962).

     

    La lutte pour le verbe

    LKraus02.jpgui aussi polémiste, Kraus l'est cependant tout autrement que Tucholsky, sa lutte se situant d'abord et avant tout au niveau de la langue et du verbe, avec lesquels il entretient une relation de poète pour ainsi dire organique.

    La perversion du langage, à ses yeux, est aussi bien le signe de la décadence sociale que de l'effondrement des structures internes de l'individu. Or cette dégénérescence est visible, plus qu'ailleurs, dans la presse. "Ce que la vérole a épargné sera dévasté parla presse", affirme-t-il comme le fit en Russie, quelques années plus tôt, un Vassily Rozanov. Et ce n'est pas qu'une boutade: pour Karl Kraus, en effet, défenseur du classicisme, traducteur d'Aristophane et de Shakespeare, admirateur de Goethe et  de Nestroy, formidable écrivain lui-même, le langage de plus en plus dépersonnalisé de la presse, l'effet dissolvant de sa pensée au rabais, et la diffusion des idées générales qui en découle, sont autant de signes avant-coureurs de l'avènement d'un nouvel homme conditionné, prêt à suivre le premier démagogue.

    Contre tout ce qui procède des idées reçues, contre les principes non ressaisis par la réflexion individuelle nourrie de sa propre expérience, Karl Kraus agit par le langage lui-même, de l'intérieur. Ses aphorismes ne sont pas tous convaincants, loin s'en faut. Mais tout se passe, à leur lecture, comme plus tard à celle d'un Wittgestein: où ce qui compten'est point tant la "vérité de la chose dite", mais plutôt le mouvement libérateur de l'esprit visant à la conquérir.

    Kurt Tucholsky, Apprendre à rire sans pleurer. Aubier/Montaigne, coll. Bilingue.  

    Karl Kraus, Dits et Contredits. Champ Libre.

     

    (Cet article a paru dans le Samedi littéraire du Journal de Genève, le 5 juillet 1975) 

     

  • Ceux qui réseautent

     

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    Celui qui ne partage son carnet d'adresses qu'avec ses amis virtuels / Celle qui suit la trace de l'écrivain à succès sur Twitter en rêvant de se faire plus tard un Skype PVT / Ceux qui ont perdu tout sens de l'amitié en s'en réclamant sur Facebook /Celui qui brandit son nouveau livre comme une carte de visite à valeur ajoutée / Celle qui pense d'abord social et ensuite seulement randonnée au Toggenbourg / Ceux qui voyagent intelligent sur la Toile et en Auvergne réelle / Celui qui a exclu Micheline de son réseau au motif qu'elle triangulait ses messages persos / Celle qui se fait un plan Découverte du bocage / Ceux qui se disent en recherche sans repérer l'ashram dans le brouillard / Celui qui est en contact permanent avec tout ce qui compte dans les médias jurassiens / Celle qui a rêvé de la gloire sans la rencontrer et la poisse sans la chercher / Ceux qui évaluent le potentiel manageurial du village englouti / Celui qui va au McDo pour le wi-fi / Celle qui se lave les dents à l'eau salée et l'annonce franchement sur Facebook / Ceux qui connaissent tant de chansons entraînantes qu'avec eux les vacances en Aveyron finissent par craindre / Celui qui sait encore au Lubéron quelques bleds épargnés par les bourgeois bohèmes / Celle qui randonne toujours avec un flyer documentaire / Ceux qui ont intégré le Réseau sous le pseudo collectif de Maveriche Galmic / Celui se demande si ce n'est pas Gilda Macache qui se planque sous le pseudo de Claude am Schlucht / Celle qui cherche sa part d'aventure en se risquant sur Meetic / Ceux qui se sont rencontrés au McDo le jour de la panne de wi-fi provoquée par un hacker salafiste / Celui qui se fait un look Aéropostale après sa période Petit Prince franchement dépassée / Celle qui trouve une belle austérité montagnarde au plateau de tourbe / Ceux qui le soir à l'étape  se montrent des photos sympas / Celui qui fait les poches des pèlerins de Compostelle aux étapes de grande affluence / Celle qui préfère encore les pèlerines de poil de chameau aux "frères" l'appelant "notre soeur" / Ceux qui ont foutu le feu à la garrigue en évoquant l'incendie spirituel du Chemin / Celle qui pensait que les réactionaires étaient des avions / Ceux qui reviennent à Reiser comme d'autres à leur foi d'enfants que-tout-émerveille y compris les étrons d'ânes en période pascale / Celui qui ne passe plus que 24 heures par jour sur Facebook / Celle qui modère le Groupe Surpoids / Ceux qui se tiennent les coudes sur la Toile / Celui qui pêche sur Twitter et conclut par Skype / Celle qui se tortille sur le Réseau en bas résille /Ceux qui réseautent même en dormant sans cesser de ronfler pour autant, etc.             

     

    Image: Philip Seelen

  • Ceux qui prennent un tournant

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    Celui qu'elle a laissé seul aux Urgences quand il a décidé de quitter Joséphine / Celle qui ne pouvait pas manquer le nouvel épisode des Experts et s'en est donc remis aux Hôpitaux pour le problème cardiaque de son conjoint d'ailleurs sujet aux intermittences du coeur depuis le décès de sa mère / Ceux qui préfèrent changer de vie  plutôt que de parti malgré les options errantes du Président / Celui qui fait dans le couloir des Urgences des observations à caractère socio-psychologique sur lesquelles il reviendra dans  le Cher Journal qu'il tient à l'insu de sa conjointe Joséphine /Celle qui se demande ce que signifient les croix au crayon notées des les marges du cahier de son conjoint qu'elle consulte régulièrement à son insu pour voir où il en est avec la foi en Jésus / Ceux qui ont résolu de vivre avec l'idée d'un infarctus mortel menaçant le maillon faible du couple /Celui qui médite ce matin sur la notion d'entéléchie selon Leibniz dont la lecture le booste à chaque fois qu'il y revient / Celle qui pense surtout à l'accomplissement de sa journée au niveau gastro / Ceux qui trouvent les ambiances des enterrements globalement plus sincères que des mariages / Celui qui baisse la tête pendant que la cheffe de projet détaille les changements organisationnels à venir en matière de gestion des lavabos / Celle qui est vexée de ne pas comprendre tous les sous-entendus personnels et inter-personnels du nouveau consultant de l'Entreprise en difficulté / Ceux qui rongent leur frein en préparant le coup d'accélérateur qui sortira leur couple de l'ornière / Celui qui tirait des plans sur la comète avec sa future belle-mère fortunée quand sa future ex a décidé d'entrer chez les Ursulines /  Celui qui a bu l'eau du bain avant de réchauffer le bébé au micro-ondes / Celle qui pense recourir à la force si la partie conjugale adverse s'enferre dans ses mesquineries syndicales / Ceux qui expliquent à Jean-Patrice qu'il pourrait servir de fusible dans la relance de leur couple /Celui qui parle de procrastination à sa conjointe toujours impatiente de conclure / Celle qui a l'esprit d'escalier en matière d'orgasme même platonique / Ceux qui gèrent le consensus sensuel  du groupe au moyen de discussions franches arrosées d'alcool de poire / Celui qui change à  vue d'oeil sans changer de boxer et ça aussi se remarque au bureau / Celle qui s'attarde dans la boutique Au temps perdu où elle fait l'acquisition d'un baby doll vintage /Ceux qui à la réunion annuelle des Proust québecois s'accordent à penser que porter un tel nom n'est pas moins dommageable au plan de la crédibilité que de s'appeler tous Bush ou Blair / Celui qui se transforme à vue sur le film passé en accéléré par son oncle jaloux de ses performances précoces mais actuellement sur le déclin genre Federer sexuel / Celle qui n'a pas changé plus que la Suisse après son lifting bancaire / Ceux qui ont changé de conjoints mais pas de valeurs fondamentales au sens reconnu par la communauté internationale et alliés, etc.   

     

    Image: Lucian Freud          

  • Un roman d'une âpre beauté

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    Une sombre merveille, sous le titre de La Lune assassinée,  marque l'entrée en littérature de Damien Murith.

    Nul doute que ce joyau d'écriture et d'émotion constituera un moment fort de la rentrée littéraire romande. En à peine plus de cent pages, mais d'une intensité dramatique et d'une densité poétique rares, ce roman cristallise une tragédie domestique qu'on pourrait dire hors du temps et des lieux alors même que le passage des saisons y est fortement scandé, dans un arrière-pays où cohabitent paysans et ouvriers.

     

    Le drame se joue dans un village aux traits immédiatement accusés en prologue par une seule longue phrase expressionniste soudant les plus sinistres images et le présentant "comme une teigne, avec ses maisons basses que mangent les vents", au milieu d'une vaste plaine s'étendant à l'infini "comme les reste d'une promesse", tandis que ses gens apparaissent "usés, râpés, cassés, la figure creuse, la douleur muette", bref de quoi faire fuir l'étranger de passage, qui va s'y attarder cependant autant que le lecteur parce que la vie y pulse et y palpite contre toute attente.

    Le plus étonnant en effet, dans ce récit en deux parties constituées chacune d'une quarantaine de séquences narratives parfois très brèves (jusqu'à deux lignes sur une page), c'est qu'y cohabitent la plus noire dureté et quelle sensualité partagée entre de splendides évocations de la nature et des scènes à caractère sexuel à la fois explicites et sans complaisance.

     Le drame relève à la fois des passions humaines et de la fatalité. Il survient dans la configuration familiale conflictuelle  par excellence, opposant, autour du fils, la mère et la jeune bru. Pierre et Césarine sont mariés depuis six ans. L'homme travaille à l'usine voisine. La Vieille hait "la petite", en laquelle elle voit une créature du diable depuis la mort de l'enfant du jeune couple, mais n'en disons pas plus, sinon qu'au triangle familial s'ajoute la pièce rapportée de "la garce" à la très entêtante présence érotique.       

    Ce roman pourrait se passer dans nos contrées ou  à peu près n'importe où, au XXe siècle ou aujourd'hui. À vrai dire, l'essentiel de La Lune assassinée déjoue ce genre de repères même si l'on pense, littérairement parlant, à l'âpreté terrienne des premiers romans de Ramuz (Aline et Jean-Luc persécuté, plus précisément), aux nouvelles acides de Campagnes de Louis Calaferte, aux récits véristes siciliens de Giovanni Verga ou aux plongées en Irlande profonde de William Trevor ou John Mc Gahern.

    Jouant sur l'ellipse poétique avec un art sans faille, Damien Murith évite les écueils du minimalisme par son usage détonant des mots et des formules, et le caractère éminemment concret de tous les éléments du récit. Tant la nature que les changements de saison, l'orage menaçant qui presse le travail aux champs, le curé qui bénit la vieille haineuse parce qu'elle le gave de bons morceaux, les murmures aux fenêtres, les femmes à l'éternel lavoir, le feu d'enfer de l'usine , un couteau de poche à l'usage peut-être double, les bêtes crevant dans l'incendie, l'hiver s'étirant entre ennui et commérages, la sécheresse fauteuse de culpabilité appelant un bouc émissaire, l'apaisante jovialité d'une belle-soeur de passage, les douceurs du sexe et le délire de la possession: tous ces éléments de la réalité sont fondus en unité et rendus dans une langue d'une haute précision et d'une constante justesse musicale. Une séquence rend merveilleusement l'harmonie possibleen ce bas monde, irradiée par la présence d'un enfant, hélas passagère. D'autres moments saisissent par leur apparente "obscurité", où l'élision participe de la poésie. 

    Si chaque mot de ce roman compte, ses images et son climat portent également vers la représentation plastique et picturale. On pense au Ramuz "cinéaste" de Jean-Luc persécuté en voyant Césarine suivre, de nuit, son homme jusqu'à la maison de la "garce" enfin identifiée, comme Jean-Luc marchant dans la neige sur les traces de sa femme adultère. On pense aussi aux gravures de Félix Vallotton ou aux dessins de Louis Soutter en lisant le roman à l'eau-forte de Damien Murith, dont il faut saluer enfin la subtilité de sa modulation dans le temps, au fil d'une construction qui va vers le dévoilement et l'enchaînement du malheur chevillé aux homme tandis que la plaine, "comme un pays sans fin, avec son ciel de faïence", reste  lumineuse autour du village "morne et noir, comme un insecte recroquevillé"...

     

    Damien02.pngDamien Murith. La Lune assassinée. L'Age d'Homme, 109p. En librairie ces prochains jours.     

  • Le charme d'Amélie

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    À propos de La nostalgie heureuse.

     

    Il y aura vingt ans et une année pile, cette fin d'été, que des centaines de milliers de quidam(e)s de langues et de couleurs variées consacrent deux heures annuelles à lire le dernier roman d'Amélie Nothomb. Au lendemain de la parution d'Hygiène de l'assassin, en 1992, la jeune romancière belge m'avait annoncé crânement qu'elle avait vingt romans prêts à la publication dans ses tiroirs. Je l'avais crue sans la croire, comme lorsqu'elle m'a dit plus récemment qu'elle avait lu Le rouge et le noir une trentaine de fois. Il en va des affirmations et autres sentences d'Amélie comme du noir et de la forme de ses chapeaux: il s'agit de marquer. Comme lorsque, dans ce vingt-et-unième roman, marquant son retour au Japon après seize ans d'absence, elle écrit en découvrant la triste banlieue qu'est devenu Shukugawa, le village de son enfance, et les résidences prétentieuses qui ont remplacé la maison de ses premières années, anéantie par le séisme de janvier 1995: "L'Apocalypse, c'est quand on ne reconnaît plus rien".

    Cette façon de marquer est celle d'un écrivain. Même chose quand elle évoque son goût jaloux pour la lessive, remontant à ces années où sa "seconde mère" Nishio-san déployait les vases draps pour transformer "un chiffon en une étendue lisse". L'image, apparemment anodine, marque la survivance d'une émotion première: "L'unique continuité de mon quotidien à part l'écriture , c'est le linge, au point que je me fâche si quelqu'un s'en charge à ma place". Par obsession de la propreté ? Nullement: pour se rappeler qu'elle est la "fille" de Nishio-san.Pas étonnant, à ce propos, que l'un des moments les plus émouvants de La nostalgie joyeuse soit celui de ses retrouvailles avec la toute vieille dame.

    Nothomb01.jpgSeize ans, donc, après avoir quitté le Japon pour la dernière fois, Amélie Nothomb accepte d'y retourner, à l'invite d'une réalisatrice de télé française, pour un reportage sur les lieux de son enfance. Le bref séjour, fin mars-début avril 2012, sera aussi l'occasion de revoir son "fiancé" de la vingtaine, éconduit en des circonstances qu'elle relate dans Ni d'Ève ni d'Adam - ce Rinri qu'elle dit "le plus gentil garçon du monde", qui est devenu chef d'entreprise et va lui faire vivre, la retrouvant, un moment qu'il dit lui-même "indicible".

     

    Ces deux moments de réelle émotion, liée à deux personnes qui ont beaucoup compté pour l'Amélie de cinq ou vingt ans, s'inscrivent dans un récit marqué par le passage du temps et les fissures intimes ou telluriques. En arrière-fond, la stupeur et les tremblements du Japon débordent largement des entreprises nippones évoquées dans le fameux roman (qui valut à la romancière une longue fâcherie de l'édition japonaise) pour marquer l'air et les mentalités. On le sent fort lors de son pèlerinage à Fukushima ou durant sa visite à sa vieille nourrice, et jusque dans les remarques plus ironiques de Rinri que la sacralisation de la catastrophe impatiente.

    Le motif central de La nostalgie heureuse découle de son titre même. Amélie Nothomb s'est senti "nostalgique invétérée" dès ses plus jeunes années, alors que ce type de tristesse reste suspect pour beaucoup d'Occidentaux, lié à ce qu'on croit du passéisme morbide. Or ce qui est très intéressant, dans ce récit, tient au glissement de ce que nous appelons nostalgie, avec une connotation plutôt mélancolique, vers ce que les Japonais appellent natsukashii, dans une acception plus heureuse. C'est Corinne Quentin, traductrice en japonais de Métaphysique des tubes, qui lui fait   remarquer cette nuance, précisant que la nostalgie triste n'est pas japonaise et que, d'après elle, la madeleine de Proust est natsukashii plus que morose - d'où Amélie conclut, avec son humour pince-sans-rire coutumier,  que Proust est "un auteur nippon".  

    Un livre peu connu, mais très remarquable, de George Orwell, intitulé Coming up for air (Un peu d'air frais) et décrivant le retour d'un quadra londonien sur les lieux de son enfance, reste une des plus fortes évocations du sentiment de déchirement qu'on peut éprouver dans ces circonstances (Orwell parle d'un merveilleux étang devenu cloaque immonde), dont Amélie Nothomb fait le premier motif de ses retrouvailles, finalement radouci par l'accession à une sorte de sérénité "zen", dans la grâce du vide accepté. Rien là de fumeusement "mystique", mais une simple expérience de la présence accomplie, qui n'exclut ni malice ni auto-dérision.

    Lorsque la romancière demande à son ami Rinri ce qu'il a pensé de Ni d'Eve ni d'Adam, dont il était tout de même le protagoniste non consulté, son ancien amoureux répond qu'il a trouvé "cette fiction charmante", ce qu'Amélie ne comprend pas comme un "adjectif poli" mais au sens où ce livre "distille un charme".

    Et c'est ce qu'on pourrait dire, en fin de compte, de tous les livres d'Amélie Nothomb, et même de ceux qui peuvent sembler un peu inférieurs à  d'autres : qu'ils distillent un charme...

     

    Nothomb04.pngAmélie Nothomb. La nostalgie heureuse. Albin Michel, 151p.                      

     

     

  • Cex qui échangent à l'Atelier

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    Celui qui a opté pour une séance d'essai gratuite / Celle qui a des bottes rouges style George Sand en chasse / Ceux qui sont faits pour échanger / Celui qui lit toujours un haïku pour mettre le groupe en confiance / Celle qui angoisse avant d'écrire mais aussi pendant et encore plus après / Ceux qui investissent dans le souvenir d'enfance transposé / Celui qui a oublié de mettre son portable en mode silencieux et perçoit de la réprobation dans le regard d'Odile qui se concentre  /Celle qui a eu sa période Colette / Ceux qui comparent leur façon d'évoquer de la luzerne sans adjectifs / Celui qui dit avoir été très influencé par Lautréamont dont il a dû se libérer par un effort suivi / Celle qui insiste sur la nécessité de maintenir la créativité du groupe en aval /Ceux qui revendiquent le mentir vrai de leur autofiction /Celui qui désigne les éléments non participatifs du groupe sans les nommer /Celle qui assume son besoin d'ancrage dans le concret genre lave-vaisselle / Ceux qui proposent de coopter l'animation du groupe / Celui qui murmure à celle qui l'apppelle sur son portable qu'il est en atelier comme il dirait qu'il est en analyse /Celle qui joue à fond la carte de la sincérité / Ceux qui notent le titre quand Emile dit qu'Yves Ravey (avec y, précise-t-il un brin pédant) a sorti un nouvel opuscule (toujours cette précisosité d'Emile !) chez Minuit / Celui qui affirme que pour lui l'écriture est un geste citoyen / Celle qui invoque une AG des copropriétaires pour excuser son absence  au prochain atelier / Ceux qui doublent la mise avec un atelier de photo de charme / Celui qui pose en slip minimum pour les camarades libérées de l'atelier de charme / Celle qui s'efforce de "renouer le dialogue" entre Marjo et Baptiste / Ceux qui en appellent à plus de visibilité de l'atelier dans les médias locaux /Celui qui dit à Louise-Anne que son poème zen est "presque un manifeste" / Celle qui souligne le côté tribal du groupe dont chacune et chacun sont des rebelles par rapport au Sysème / Ceux qui pensent déjà "roman" et peut-être même "publication" en rédigeant leurs esquisses, etc.

  • Ceux qui se coachent de bonne heure

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    Celui qui a établi un listing de ses qualités et défauts qu'il compare à celui de son compagnon de vie Jean-Marcel avant leur entretien ouvert avec leur coach relationnel Hervé Mulot / Celle qui a signé la plupart des coups de coeur rédigés en lettres rondes sur les bandeaux des têtes de gondoles de la librairie Bouquinons Positif ! du quartier des Muguets / Ceux qui pensent idéalisme allemand tout en restant cuisine française / Celui qui va faire coacher ses collaborateurs de la police cantonale afin qu'ils puissent mieux gérer les comportements inappropriés des malfrats globalement étrangers sans vouloir vexer les pays limitrophes où il y a aussi du bon / Celle qui conclut de son étude-genre sur la vie de Rimbaud (poète français d'une orientation sexuelle pluraliste) que le jeune Arthur a manqué d'un coach qui eût pu le mettre en garde contre un individu  à la Paul Verlaine notoirement marié et catholique / Ceux qui resteront ressource externe de l'Entreprise dont les RH ont coopté la mutation positive au moment du remaniement du personnel obsolète / Celui qui défend le principe de l'allaitement naturel en dépit de son refus d'adopter un nouvel enfant même dans le besoin /Celle qui a toujours donné le sein au niveau symbolique / Ceux qui font peser le silence dans le living comme s'ils étaient déjà partis / Celui qui fluidifie ses rapports sensuels avec Alberte pourtant branchée Onfray ces derniers temps /  Celle qui réalise ce matin gris que d'autres gens habitent dans la grande ville et qu'eux aussi lisent peut-être des poèmes comme elle et sa bru (Vanessa la Canadienne) en complicité au niveau du ressenti /  Ceux qui constatent un peu marris (même les femmes) que leur vie se réduit de plus en plus à des listes de choses à faire genre contacter un coach plus performant / Celui qui se sent soudain prince-évêque d'une ville d'empire rien qu'à écouter une cantate de Jean-Sébastien Bach (le père) dans sa Renault Espace 4x4 / Celle qui a lu La course du rat à l'époque sans se rappeler quel chien elle avait alors ni si Fabrice était déjà son ex /Ceux qui montrent du doigt leur collègue qui n'aime pas les ânes et le dit au dam de tout respect humain / Celui qui qualifie les personnages du Loft de "suicidés de la satiété" /  Celle qui annonce de nouveaux  lendemains qui chantent sur Canal Peluche / Ceux qui vont voter pour le maintien de l'Armée suisse afin de montrer aux Chinois et autres puissances étrangères que nos divisions de banquiers sont soutenues à la base / Celui qui se recroqueville sous sa couette en rêvant d'être lui-même la couette sous laquelle se recroquevillerait une fille rêvant d'être sa couette à lui / Celle qui estime que la notion de respect-des-aînés découle des principes dépassés d'une société patriarcale et ne bronche donc pas quand son fils Kevin lance à son second beau-père qu'il lui pisse à la raie avant de la taper de 300 euros / Ceux qui militent pour le droit à la joie des islamistes même radicaux / Celui qui milite pour la jupe courte mais contre le harcèlement même virtuel / Celle qui milite pour le coaching des violeurs en puissance genre prof de maths brandissant son tinel / Ceux qui affirment que le Seigneur n'eût jamais cautionné l'institution des majorettes si populaire dans les cantons de l'Est pourtant fidèles au diocèse / Celui qui propose le recours à un nouveau mode de coaching spirituel pour pallier le vide laissé par l'accroissement du scepticisme des fonctionnaires de Dieu en milieu moite  / Celle qui reproche à son père de se crisper sur son prétendu droit biologique pour lui interdire de découcher un soir de Noël /Ceux qui disent à Marie: coache-toi là !, etc      

     

    (Cette liste a emprunté un peu de leur mauvais esprit aux ouvrages récemment parus de Pierre Lamalattie (Précipitation en milieu acide) et de Philippe Muray (Causes toujours).

     

    La peinture reproduite ci-dessus est une oeuvre de l'artiste suisse Robert Indermaur.