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  • Une vie vaut mieux qu'aucune

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    À propos de Deux vies valent mieux qu'une, dernier récit de Jean-Marc Roberts, qui vient de succomber au cancer.

    J'allais me mettre, ce matin de Pâques, à la lecture de Deux vies valent mieux qu'une, le dernier récit de Jean-Marc Roberts, lorsque je suis tombé sur un article de La Tribune de Genève annonçant la mort de cet écrivain faussement désinvolte et racé que j'avais bien aimé dès ses débuts de tout jeune homme de dix-huit ans, avec Samedi, dimanche et fêtes, en 1973, suivi l'année suivante par Les petits Verlaine, et la prochaine par La Partie belle, avant vingt autres titres.
    Roberts02.jpgDans la souple foulée des petits-neveux de Roger Nimier ou de Jacques Laurent, avec quelque chose de la Truffaut's touch, Jean-Marc Roberts amorçait une carrière de romancier-chroniqueur rappelant aussi, dans le ton d'une tout autre génération, la ligne claire, frottée de mélancolie et d'acidité, d'un Stendhal ou d'un Léautaud, en plus volontairement négligé ou en plus canaille, selon les titres, d'Affaires étrangères (Prix Renaudot 1979) à Méchant (1985), ou de Mon père américain (1988) à Une petite femme (Prix Genevoix 1998), dont le mélange de vivacité et de charme se retrouve dans Toilette de chat (2003)et dans Cinquante ans passés (2006), avant cette dernière perle que représente Deux vies valent mieux qu'une, n'en déplaise au gâte-sauce de service de la Tribune de Genève, le très tatoué Dumont Etienne qui ne voit dans ce récit qu'une exercice d'auto-flagellation alors que c'est juste du contraire qu'il s'agit - on a l'inélégance qu'on peut...
    Dès les premières pages de Deux vies valent mieux qu'une, je me suis rappelé le ton faussement détaché de Paul Léautaud au chevet de son père, dans In memoriam, à cela près qu'en l'occurrence c'est celui qui va décéder qui s'observe en notant illico: "La compassion m'a toujours inspiré un vilain sentiment"... On sentira bien, au fil des pages, des moments de peine et même de tristesse, sous les dehors crânes de "la rigolade", mais d'auto-apitoiement: jamais. La position de Jean-Marc Roberts est plus précisément à l'antipode de celle d'un Fritz Zorn, dans Mars. Il va de soi qu'il collabore avec ceux qui s'efforcent de le soulager, après sa Tumeur 1, et de lutter contre la salope de maladie, relancée en avril de l'an dernier par la Tumeur 2, mais pas un instant il n'en fera une affaire de responsabilité personnelle ou sociale, ni ne dramatisera à l'instar d'un Hervé Guibert. On en est d'autant plus touché par sa façon de revisiter les moments de bonheur de sa prime jeunesse, auprès de son oncle zio Félix, en Calabre, quand il fleuretait avec les petites baigneuses en bikinis "due pezzi", deux pièces, sans oser encore aller trop loin.

    Roberts03.jpgComme le Léautaud du Petit ami ou d'In Memoriam, Jean-Marc Roberts zigzague entre présent (où il passe d'un hôpital à l'autre en pestant juste de perdre ses cheveux) et passé, lequel lui revient par exemple avec son "secret" consistant à "garder toujours un peu de sable" entre ses doigts de pied. Ecrivain évidemment inaperçu par les philistins, même tatoués, Roberts note qu'il "préfère les bouts, les instants les petites ruses des magiciens, les tours des illusionnistes". Il y a du vieux gamin chez ce père de cinq enfants de trois mères différentes, qui sont tous "enfants de l'amour", et de la douleur partagée sottovoce quand il évoque le regret de son oncle de n'avoir pas eu de fils et le sien de n'avoir pas assez eu de père. Rien de sucré cependant chez ce (faux) cynique qui évoque les SMS des (faux) compatissants: "Tu as maigri ? Tu as démarré la chimio ? Ils ont préparé le protocole ? Tu assumes". Et lui de leur filer son adresse prochaine par texto:" Père-Lachaise, allée 23, tombe 608. Visites autorisées tous les jours de 9 heures à 19 heures".
    Les faux-culs médiatiques relèveront, dans la foulée, que Roberts a été le souteneur (au sens platonique) de Christine Angot et plus récemment de Marcela Iacub, mais lui-même "assume" en éditeur, voyou comme tous, mais qui reste pourtant un écrivain. "Suis-je bien sûr de vivre un malheur ? Ne revient-on pas au sable dans les chaussures et à son petit inconvénient", écrit-il Ou ceci: "'J'ai bien une explication sur mon besoin des autres .Me voilà devenu chauve. Eh bien, j'amuse la galerie en racontant que Zinedine Zidane m'a envoyé son coiffeur particulier". Craignant d'embêter ses enfants avec ses derrières nouvelles pas trop bonnes: "Je dois dépenser un temps et une énergie incroyable à rassurer les gens". Bien sûr, les bas de contention, la voix qui devient tellement inaudible qu'on ne peut plus que miauler comme un chat, la tumeur 2 qui se pointe, tout cela n'est pas rigolo. Mais le dire, l'écrire, revivre une deuxième fois sur le papier ce qu'on se rappel: chance d'écrivain. Qui trouve, un soir à la Pitié, ce titre: Deux vies valent mieux qu'une, puis se demande s'il n'est pas trop commercial ou même grossier. Alors Anna, sa dernière compagne, son dernier amour, de le rassurer: "Une fois, tu y as droit"...

    Jean-Marc Roberts. Deux vies valent mieux qu'une. Flammarion, 104p.

  • Maria l'absolutiste

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    À propos du Mariage de Maria Braun de Rainer Werner Fassbinder.

    Ce n'est qu'avec ce 33e long métrage que Rainer Werner Fassbinder, en 1978, aura enfin obtenu la reconnaissance la plus large, et c'est avec un intérêt et une émotion intacts qu'on revoit, trente-cinq ans plus tard, ce premier élément de la Trilogie allemande, marqué par le retour d'Hanna Schygulla dans le premier rôle, quatre ans après Effi Briest. En supplément au DVD, le témoignage de la comédienne sur son personnage et, plus précisément, sur le dénouement explosif du film, éclaire d'ailleurs celui-ci puisque, au départ, RWF avait prévu le suicide de la protagoniste, conformément à son absolutisme psychologique.

    Fassbinder26.jpgMaria Braun incarne en effet un amour absolu qui ne se souille jamais en dépit des apparences, pas plus que le soleil se salit à traverser les lieux les plus sordides. Elle couche avec un soldat noir alors qu'elle ne cesse de penser à son mari qu'on lui a dit mort sur le front russe, elle couche ensuite avec l'homme d'affaires qui l'a engagée alors que son mari a pris sur lui la responsabilité de la mort du soldat noir qu'elle a assommé à son retour et qu'il croupit en prison; elle vit cet amour absolu hors de toute contrainte morale ou circonstancielle, sur fond de ruines, au début du film, et de reconstruction à la fin du film. On pourrait la croire cynique sans voir cette dimension d'un amour à la fois implacable et invivable - en tout cas selon Fassbinder, dont Hanna Schygulla s'est efforcée d'adoucir la vision - d'où la fin moins désespérée du film qui hésite entre la conclusion accidentelle et le suicide involontaire.

    Ainsi que le souligne également Hanny Schygulla, le film n'a pas été conçu explicitement par RWF comme une métaphore de l'histoire allemande de l'immédiat après-guerre, même si c'est bien par celle-ci qu'il a trouvé son considérable impact, lequel dépend aussi de tout un arrière-plan social et psychologique d'après le désastre (la bande son retentit du début à la fin d'une espèce de récurrent bruit de mitraille) sans compter l'ensemble des personnages gravitant autour de Maria Braun, non moins précisément dessinés. Au demeurant, c'est bien la destinée de Maria, jamais abattue en apparence, brave et libre, courageuse et non moins amoureuse, mais incapable finalement de se couler dans un moule bourgeois, qui donne son relief tragique à ce film restituant admirablement la tonalité d'une époque.
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  • L'amour des gens

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    Pour M.

     

    … Tu me demandes pourquoi j’aime les gens, mais regarde-les, regarde comme ils sont, là, dans cette foule du jour qui décline, regarde-les se regarder, regarde ces visages et comment leurs mains se rejoignent, ou regarde ceux qui sont seuls et qui attendent quelqu’un qui arrive soudain, regarde ces regards, regarde-les se pencher l’un vers l’autre, et ceux qui passent, ceux qui ont l’air tellement las, ceux qui te regardent avec l’air de ne pas te voir ou de ne pas l’oser, regarde si c’est pas beau les gens…

    Image : Philip Seelen  

  • Ceux qui pensent à tout

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    Celui qui aime Dieu comme s'Il n'existait pas / Celle qui prie de ses deux mains coupées par les gardiens de la Révolution / Ceux qui régressent par impudeur (singes qui se branlent devant leur webcam) ou par mimétisme: guenons qui singent leurs conjoints / Celui qui croit original de nier son origine / Celle que Diogène cherche en sa qualité d'homme rare / Ceux qui grandissent de se restreindre / Celui qui ne prend conscience de ses racines qu'à l'instant de se les voir arrachées / Celle qui n'est plus que l'ombre d'elle-même sans cesser de diffuser sa lumière particulière / Ceux qui n'arrachent pas l'oeil qui les scandalise au motif qu'il peut encore servir / Celui que rien ne scandalise au sens de la bourgeoisie dominante de centre-gauche / Celle qui s'efforcerait de transformer l'ivraie en bon grain si seulement elle savait de quoi il retourne / Ceux qui se protègent du Gros Animal sans échapper à la petite bête / Celui qui se lave de la convoitise en contemplant LA beauté / Celle qui se sent plus proche de ses morts que de leurs vivants gesticulant à la télé / Ceux qui trouvent que tous les nouveau-nés sont laids à l'exception des leurs s'entend / Celui qui a vu des visages de morts crispés et d'autres bien détendus ce qui ne prouve pas que les uns soient bien morts ni que les autres le soient moins / Celle qui pense que le passé est déjà dans le ciel mais ça aussi ça se discute / Ceux qui voient partout des bouts de ciel ici-bas / Celui qui a planqué la clef de son coffre-fort dans la cache de l'écureuil / Celle qui découvre la dépouille de l'écureuil dans le coffre-fort de l'oncle plein aux as / Ceux qui n'ont pas refusé l'héritage de l'oncle en dépit de la rumeur selon laquelle c'était une tante / Celui qui s'est fait un nom de serial killer sous le déguisement d'un écureuil volé dans un entrepôt de Disneyworld / Celle qui déguisée en Minnie Mouse s'est fait violer et démembrer gravement par le déséquilibré notoire dit l'Ecureuil des autoroutes / Ceux qui ont assisté sur youtube à l'exécution virtuelle de l'oncle Picsou déguisé en écureuil, etc.

    Image: Philip Seelen

  • Martha martyre

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    A propos de Martha de Rainer Werner Fassbinder, où sensibilité, solitude et sadisme ravagent une vie de femme.

    Le thème de la prisonnière, déjà bien perceptible dans Effi Briest (1974), se retrouve exacerbé dans Martha (1975), dont la puissance expressive lancinante n'a rien perdu aujourd'hui de son impact.

    Fassbinder22.jpgSous les apparences d'un thriller glamoureux à la fois hollywoodien (on pense à Douglas Sirk et à Hitchcock) et viscontien (on se rappelle les décors de Senso), RWF dessine un couple de personnages magnifiquement habités par Margit Carstensen et Karlheinz Böhm, dont c'est la première apparition dans la "famille" de RWF. Au demeurant, c'est une histoire "allemande" que raconte Martha, où l'on retrouve le "froid" affectif et social d'Effi Briest et de L'Amour est plus froid que la mort, premier long métrage de Fassbinder. Des trouvailles, qui sont du pur Fassbinder, ponctuent une mise en scène et en images (signées Michael Ballhaus, dont le témoignage en Bonus sur le tournage du film est extrêmement intéressant) des plus élaborées, sans rien pourtant du haut esthétisme des maîtres décorateurs que sont un Lubitsch, un Welles ou un Visconti. RWF reste une espèce de voyou, et la séquence où, dans le Luna Park, après un tour du couple en Grand Huit qui la fait vomir au coin d'une baraque foraine, Helmut crie à Martha qu'il veut l'épouser alors qu'elle se relève à peine de ses vomissures, dégage un humour grinçant réjouissant dans le registre mélo-sarcastique. Michael Ballhaus raconte d'ailleurs que l'équipe du film s'est bien amusée à tourner les scènes les plus pénibles du film...

    Ce qu'il y a de passionnant, chez RWF, c'est que son regard sur la lutte des classes ou la guerre des sexes n'est jamais réducteur et moins encore flatteur. Dans Le Droit du plus fort, ainsi, la sécheresse de coeur et le snobisme du bel amant friqué de Fox sont aussi sordides que les mesquineries des gays que celui-ci retrouve dans son bar habituel, et le même manque d'humanité se retrouve chez les communistes de salon de Maman Küsters s'en va au ciel et chez les nantis puants de Martha.

    Ce film déchirant pourrait être rapproché, aussi, du Journal d'Edith de Patricia Highsmith, en cela qu'il montrFassbinder25.jpge une femme à la fois fragile et originale, intelligente et sensible, verser peu à peu dans la parano faute d'amour. On sourit en outre de voir le présumé suave Karlheinz Böhm, devenu célèbre pour son identification à l'empereur François-Joseph de la série consacrée à Sissi, camper ici un ingénieur au coeur de béton armé et aux pulsions de marteau-piqueur, épris d'ordre et tout imbu de domination masculine, jusqu'au sadisme. La première scène du coup de soleil imposé, assorti d'un quasi viol, est une séquence d'anthologie, et la montée aux extrêmes qui s'ensuit est à l'avenant, même si la violence montrée est moins efficace, du double point de vue émotionnel et artistique, que ses manifestations suggérées ou juste entrevues.

    À cet égard, la fin spectaculaire du film, après l'accident de voiture dont Martha sort paralysée à vie, donc livrée sur fauteuil roulant à son persécuteur, m'a semblé plus conventionnelle au terme d'un film âpre et pur, d'une cinglante beauté...

  • Ceux qui se reconnaissent à Conforama

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    Celui qui prétend t'expliquer la polysémie endogamique | Celle qui se dit qu'elle eût été plus heureuse avec celui qu'elle a découvert sous le sabot de l'hongre | Ceux qui se sont pacsés pour continuer leur magistère sans couverture | Celui qui sent que sa monture se retire sous lui comme la queue du chat | Celle qui n'a rien sous la pomme d'Adam | Ceux qui ont le coeur sur la main si vaste qu'ils sont toujours en virée dans les favellas| Celui qui tire sa fierté de ne pas branler le curé | Celle qui rêve de s'établir en Appenzell Rhodes-Extérieures pour y pratiquer l'introspection | Ceux qui aimeraient que leurs écrits futurs fussent réédités | Celui qui a découvert sept nouvelles régions du phéromome subtil et a passé sept heures forcées dans une cellule de désodorisation donc sept et sept ça fait quatorze sans pinute à merdre | Celle qui a lu tout ce qu'on pouvait lire en v.o. sous-titré braille | Ceux qui te demandent pardon avec l’espoir que tes yeux pers se tournent vers leur coeur pervers | Celui qui prétend avoir rencontré des pêcheurs de sandre dans les montagnes sépia | Celle qui dit écrire pour retrouver un peu du prestige perdu avec son chien sans collier lecteur du scout Cesbron | Ceux que leur qualité de vieillards dispense de mémoire | Celui qui se dit "le poème des sans poèmes" genre Verlaine sans filet | Celle qui relève le défi de cerner la girandole de centre-gauche | Ceux qui ne sont pas encore membres de la Dildo & Co | Celui qui s'est fait un nom en scénarisant l'aporie | Celle qui a rêvé qu'elle était le terrien Macchabée | Ceux qui se taisent sur Twitter et se cachent sur Skype | Celui qui se promet encore de faire un jour la fête à ses vieux jours | Celle qui se dit folle pour soigner son image de santa subita | Celle qui les aime absents mais avec les outils qu'il faut | Ceux qui s'aiment sans le savoir-faire de ceux qui l'ignorent | Celui qui perd le fil en le lâchant du bout de l'aiguillon | Celle qui s’effondre morte à demi après la double pénétration | Ceux à qui l'on a dit "Frappez, et l'on vous ouvrira" et tu leur fous une beigne et tu les fais signer là | Celui qui entend parler d’ambre solaire et ça la fout mal chez les Bergman | Celle qui comprend sans comprendre ce qui se comprend | Ceux qui fauchent les génériques de viagra que tu tenais tu ne sais plus où | Celui qu’agace la piété de la Pietà pieuse comme est voleuse la pie ma foi | Celle qui craint surtout les corbeaux velus à dents de devant ébréchées | Ceux qui rasent les vitrines en laisssant un peu de mèches autour des oreilles | Celui qui sous narcose trouve une plus élégante version du théorème de Morphée-sur-Evariste / Celle qui en pince pour son stagiaire à l'air de mulot style Justin Bieber | Ceux qui boivent la hanche sur la hanche à la tasse sans manche | Celui qu’épatent les plantes végétariennes jalouses de sa soupe d'ortie | Celle qui a les gestes d'une cigogne bègue | Ceux qui se plaignent de l'incomplétude des systèmes d'axiomes et des lacunes de l'espéranto dans la traduction des évangiles synoptiques | Celui qui pense que son hémisphère droit est plus à gauche que son âme le dimanche | Celle qui subit un changement radical après la greffe d'une troisième couille à son fils Jérôme | Ceux qui arrivent trop tard dans un monde chafouin | Celle qui frôle de ses seins un type recroquevillé à la queue du train | Ceux qui aménagent le cabinet d'aisance en urinal natatoire | Celui qui se remet à résoudre des systèmes de réveil dans la salle de musculation spirituelle | Celle qui se shoote à l'Eurofoot mais hors champ | Ceux qui rêvent d'un pontage vintage | Celui qui sait à quoi sert la trappe de chausse | Celle qui voit une fois de plus deux univers sociaux se percuter dans le brouillard apolitique de la banlieue friquée| Ceux qui signent quand même dans l'album de Mélusine qui kiffe juste Kevin ce grave pédé | Celui qu’on dit le Mahatma de Gambie et environs | Celle qui voit ses morts la nuit en rêve et les occit en ne se réveillant point | Ceux qui exigent de manger du crucifié frais le vendredi | Celui qui écoute s'il pleut dans le sablier | Celle qui refuse de montrer ses orgasmes aux types de l'Organisation | Ceux qui se coupent en découvrant la scissiparité des particules dédoublées | Celui qui trouve une axiologie d'espérance dans le bitume convertible | Celle qui sait que l'univers possède une asymétrie dans l'orbite de l'homoncule | Ceux qui récurent les cellules des astygmates | Celui qui ne se remettra jamais de l'irréversibilité des phénomènes récurrents genre Eternel retour se pointant avec ses valises au portail de Moulinsart | Celle qui était enceinte et infatigable et le restera dans sa bière spacieuse | Ceux qui estiment que les assurances ne sont pas plus difficiles à arnaquer que les romancières pieuses, etc.

  • La vieille dame et la guerre

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    À propos d' Alexandra de Sokourov.

    L’idée est simple et sidérante, qui consiste à promener une vieille dame un peu ronchon dans le camp de base des troupes russes à Grozny, où elle vient rendre visite à son petit-fils, lui-même commandant d’élite. On la voit ainsi pointer son museau de vieille souris dans les cantonnements de ces jeunes gens, sur leur terrain d’exercice, au travail de nettoyage des armes. Ils sont là torse poil, vingt ans pour la plupart, tendre chair et face de gamins, et elle leur tourne autour, leur pose quelques questions, les morigène quand ils sont malpolis ; et de même reproche-t-elle à Denis, son petit-fils rentrant de mission, d’être sale. Mais on sent chez elle une immense tendresse, et les gars la respectent comme la mère de toutes les Russies. Séquence saisissante: quand la vieille dame descend, par la tourelle trop étroite pour elle, dans les entrailles métalliques d'un char d'assaut !
    Puis, du camp russe, Alexandra s’échappe vers le marché de la ville, où elle va acheter des bricoles aux soldats et tombe sur une vieille Tchétchène, ancienne prof, avec laquelle elle fait tout de suite amie-amie. A un moment donné, il fait chaud comme dans une four, elles sont là dans l’appart de la Tchétchène, au milieu d’un immeuble à moitié effondré, à parler de leur vie et de cette conne de guerre que se font les hommes. Cela ne se décrit pas. Dans le rôle d’Alexandra, Galina Vichnevskaya, la fameuse cantatrice veuve de Rostropovitch, est bonnement admirable. Pas un instant on ne penses à la diva : c’est Alexandra, la vieille Russe traînant sa charrette de misère et de souvenances...

    Ce film est disponible sur DVD.

  • Ceux qui en ont vu d'autres

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    Celui qui prétend t'expliquer scientifiquement ce qu'est un écrivain et c'est valable pour une écrivaine / Celle qui se dit qu'elle eût été plus heureuse avec un type du genre François Nourissier plus le chien et l'hôtel particulier rue Heinrich-Heine dans le XVIe mais si possible sans alcool / Ceux qui se sont mariés par amour et ne se sont pas demandé comment ça a tenu"par après" / Celui qui sent "par la peau" qu'il a eu tort de demander la main de Marlène Ledru / Celle qui n'a rien sous son vison que sa peau et ses os à moelle / Ceux qui ont le coeur sur la main vu que la radiateur est en panne / Celui qui tire sa fierté de ne pas être lu et si possible par un max de nuls / Celle qui rêve de voir son nom dans le journal donc tu le mets et on n'en parle plus / Ceux qui aimeraient que le quart d'heure de célébrité selon Andy Warhol dure queques plombes / Celui qui a eu sept chiens dans sa vie et sept présidents de la République donc sept et sept ça fait quatorze / Celle qui a lu tout Marc Levy et se demande ce que ce Proust a trouvé avec sa Recherche dont Albertine sa coiffeuse lui "rabat les oreilles" / Ceux qui te demandent à quoi ça te sert d'écrire vu que de toute façon ils te liront pas ça tu peux compter dessus / Celui qui prétend avoir rencontré un éditeur honnête mais c'était au Siam dans un rêve finissant mal / Celle qui dit écrire pour le plaisir à la postière attentive / Ceux que leur qualité d'écoute fait mériter la qualifiation de bons écouteurs / Celui qui se dit "la voix des sans voix" à son masseur qui n'ose se dire "sans mains" / Celle qui relève le défi d'une écriture à la fois blanche et plurielle / Ceux qui ne sont pas encore revenus de leur posture fondamentale consistant à "marcher à l'écriture" / Celui qui s'est fait un nom à Paris en se faisant photographier dans son vieil imper "existentialiste" / Celle qui a rêvé qu'elle se faisait un fils Gallimard mais c'était au Siam ou dans un rêve / Ceux qui se disent TOUT par Twitter / Celui qui se promet de lire ce Tchékhov qu'on dit le "Carver russe" / Celle qui se dit communiste comme d'autres se prétendent abstinents ou même chastes / Celle qui les aime chauds / Ceux qui s'aiment sans l'ébruiter, Celui qui perd le petit Rom sur la table d’op / Celle qui s’effondre en apprenant la nouvelle dans sa vieille caravane à liaison satellitaire / Ceux qu’on ouvre et qu’on referme aussi sec / Celui qui entend parler d’ombre suspecte / Celle qui comprend à la gueule du veilleur de nuit que pour Rudy tout est fini fi-ni / Ceux qui fauchent les fleurs de la diva défuntée / Celui qu’agace la soignante virago / Celle qui craint surtout le réveil / Ceux qui rasent le pubis de la vieille irascible / Celui qui sous narcose révèle des secrets d’Etat au niveau du couple / Celle qui en pince pour l’anestho malgache / Ceux qui boivent l’eau des fleurs devant le patron facho pour lui montrer qu’eux aussi ils en ont / Celui qu’épatent les gestes si précis du traumatologue Pilet / Celle qui a les gestes de la vie / Ceux qui se plaignent de leur chti bobo en parfaits Italiens machos auxquels toute la smala fait écho mamma / Celui qui pense que son genou gauche sera jaloux du droit qu’a passé à la télé / Celle qui subit toute la nuit les prédictions apocalyptiques de sa voisine au profil de batrachienne / Ceux qui arrivent trop tard pour la visite de celui qu’est parti trop tôt / Celle qui frôle de ses seins lourds les fronts des beaux garçons qu’elle humecte longuement / Ceux qui désencastrent la vieille diva camée de la cuvette de son WC / Celui qui se remet à lire dès la salle de réveil / Celle qui se shoote au chocolat au dam de la dame d’à côté que cela constiperait / Ceux qui en sont à leur énième intervention qui en fait en somme des champions de la compète / Celui qui sait à quoi sert la porte dérobée qu’on voit là-bas derrière les thuyas / Celle qui voit son cœur palpiter à l’écran et qui se dit que c’est pour Fredi ça aussi / Ceux qui signent leur bon de sortie et font un AC dans la soirée ma foi ça arrive / Celui qu’on dit donneur universel et qui ne s’en sent pas meilleur pour autant / Celle qu’a bien pleuré sa petite mère quoique délivrée à la fin / Ceux qui exigent de voir Les Experts en chambre commune au risque de faire chier ceux qui veulent voir Déco de Rêve / Celui qui écoute Radio Hawaï dont le yukulele lui fait l’effet du Dafalgan / Celle qui refuse de montrer son cul nu à l’infirmier basané / Ceux qui se regardent en découvrant les croix gammées tatouées sur le torse du petit skinhead / Celui qui trouve un air d’ange au petit skinhead endormi / Celle qui sait que le petit skin ne s’en sortira pas / Ceux qui lavent le corps du pseudo nazillon que personne ne viendra réclamer / Celui qui ne se remettra jamais des enfants et des ados qu’il a perdus sur la table / Celle qui était enceinte quand elle disséquait les enfants en anatomie pathologique / Ceux qui estiment que les assurances font plus de mal que la maladie, etc.

    Peinture: Robert Indermaur.

  • Ceux qui vont au ciel

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    Celui qui vise la case PARADIS à la marelle de la cour de la prison / Celle qui se trimballe avec un sac griffé DIVINE plein de pain pour les putains de pigeons / Ceux dont les tabloïds disent qu'ils se sont rejoints au ciel genre Janis a rejoint Elvis ou Mère Teresa a rejoint Le Père / Celui qui a en lui un p'tit coin de paradis avec parapluie assorti / Celle qui monte au ciel pour LEUR dire tout ce qui cloche en bas / Ceux qui s'envoient en l'air sous le ciel de lit / Celui qui sauve la mise en garde avant la mise à mort d'ennui / Celle qui se marie en pensant déjà aux douceurs du veuvage / Ceux qui croient que le paradis n'est pas perdu pour tout le monde / Celui qui prétend qu'il s'éclate avec le gang bang alors que ça le fait gerber mais jamais il ne l'avouera en tant que mec hyper libéré / Celle qui se sent perdue dans le paradis malgré la vue sur le cimetière aux allées bien entretenues / Ceux qui se réjouissent de retrouver leurs peluches / Celui qui se dit qu'au ciel au moins il ne risque pas de retrouver sa belle-soeur athée / Celle qui monte au ciel comme on va "aux nouvelles" / Ceux qui seraient un peu vexés de n'être pas reçus Là-Haut même s'ils n'y croient pas plus que ça, etc.

  • D'autres mères Courage

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    À propos de Maman Küsters s'en va au ciel, de Rainer Werner Fassbinder. Des résistantes non programmées de RWF et du Sokourov d'Alexandra...

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    Il y a quelque chose d'un Tchekhov teigneux chez Rainer Werner Fassbinder, qui se voit le mieux dans ses films les moins "visibles", au sens d'une mythologie allemande d'époque, comme il en va de Maman Küsters s'en va au ciel, datant de 1975.

    Fassbinder20.pngOn pourrait s'étonner, à propos de cette date, que ce film "réaliste" à l'esthétique si peu flatteuse, évoquant parfois les images véristes des séries allemande genre Derrick, fasse suite immédiate au délicat Effi Briest, apparemment plus séduisant avec ses beaux visages léchés et ses belles toilettes, ses beaux intérieurs et ses beaux meubles, ses beaux cadrages et ses beaux fondus au blanc, et pourtant le fonds de désarroi sondé par RWF est le même en dépit de ce qui sépare les univers de la jeune fille "de la haute" et de la femme d'ouvrier au faciès boucané, lequel rappelle en outre la vieille protagoniste du mémorable Alexandra de Sokourov dans le registre des "Mères Courage"...

    La tragédie fond littéralement dans la pauvre cuisine de maman Küsters en train de visser des éléments de prises électriques au titre de petit job d'appoint, avec son grand fils taiseux (Armin Meier) et sous le regard revêche de sa belle-fille enceinte jusqu'aux oreilles, quand elle apprend que son mari Hermann , le bon et doux Hermann, vient de se suicider dans son atelier d'usine après avoir flingué le fils du directeur. Dans la foulée immédiate, avec la célérité de vautours fonçant sur une charogne encore saignante, les médias investissent l'humble logis, notamment représentés par un prédateur plus suave et vicieux que les autres du nom de Niemeyer, qui fera du désespéré un assassin monstrueux en déformant tout ce que lu a confié Maman Küsters. Mieux: il s'acoquine au passage avec la fille de celle-ci, Corinna (Ingrid Caven), entraîneuse de cabaret en passe de commercialiser son premier disque de chanteuse "à texte", genre ange bleu en plus trash et ne reculant devant aucune pub. Son premier "song", qu'elle interprète publiquement en présence de sa mère, est ainsi présenté comme une composition sensationnelle de "la fille de l'assassin de l'usine". Mais il y a aussi des "bons" pour réconforter Maman Küsters, incarnés par un couple de bourgeois communistes impatients de donner une signification politique au geste du désespéré. Or Maman Küsters est essentiellement sensible à l'humanité de leur accueil, avant de prendre conscience de l'injustice subie par son prolo de mari et de s'inscrire au parti pour honorer sa mémoire. Un jeune activiste, cependant, la met en garde contre la récupération dont elle fait l'objet et s'efforce de la convaincre de rejoindre un groupuscule d'action violente. Tout cela, qui fait évidemment satire d'époque, n'en a pas moins des résonances encore vives, mais c'est à un autre niveau que RWF nous touche en revenant avec insistance sur le visage en gros plan de Maman Küsters (la très remarquable Brigitte Mira), que l'épilogue violent laisse littéralement interdite et sans voix.

    Sokourov12.jpgEt c'est alors qu'on retrouve Tchekhov et son immense frise de personnages également "largués", à divers étages de la société russe d'avant les révolutions ou, dans un registre moins tragique du point de vue individuel, la formidable Alexandra de Sokourov descendue à Grozny pour voir de près comment on accommode la jeune chair à canon, en la personne de son petit-fils.

    Les socialistes de son temps ont lourdement reproché à Tchekhov de ne pas s'engager assez explicitement sur le front politique, alors même que ses récits constituent, sans doute, la fresque la plus détaillée de la société russe et de ses misères. Dans un tout autre contexte, on a aussi reproché à RWF les ambigüités de son observation sociale, comme on les a reprochées à un Dürrenmatt.

    TCHEKHOV.jpgOr il s'agit aujourd'hui, je crois, de relire les pièces et les romans de celui-ci, autant que les essais d'un Pasolini, et de revoir les films de Fassbinder qui continuent décidément de "faire mal", autant que les pièces et les récits de Tchekhov, en se rappelant que la littérature ou le cinéma, non contraints par telle ou telle idéologie plaquée, ont encore des choses importantes à montrer et à dire à propos de la condition humaine...

  • Celles qui diffusent une émouvante beauté

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    Celui qui regarde Effi Briest de Rainer Werner Fassbinder comme pour la première fois / Celle qui est restée quelque part une petite fille / Ceux qui n'ont pas vu l'émouvante beauté de la servanteJohanna non moins humiliée et rejetée qu'Effi mais qui reste solide dans ses sabots et sourit doucement en se retournant pour dire qu'elle ne croit qu'en un Dieu bon et pas en celui qui a rendu son père si méchant avec elle qu'il la menace avec un fer chauffé au rouge enrobé de saintes paroles / Celui qui déplore qu'une certaine critique plus ou moins gay n'ait vu d'Effi Briest que le kitsch glamour tandis qu'une certaine critique féministe n'y voyait qu'une dénonciation morbide du statut de la femme bourgeoise / Celle qui sait pourquoi sa mère est devenue si dure / Ceux qui satisfont au voeu de RWF de lire ses films comme des livres / Celui qui retrouve dans Effi Briest quelque chose de La Prisonnière / Celle qui ne veut rien savoir du prétendu despotisme de RWF qui a su capter toute la gamme des sentiments humains dans les regards et sur les visages de ses comédiennes et comédiens - et tant mieux s'ils en ont bavé un max / Ceux qui chipotent sur le thème rebattu de l'égocentrisme des artistes / Celui qui ne fera pas le compte de ce que la mère de RWF doit à son fils ni de l'inverse vu que tous deux ont génialement dépassé l'imbroglio oedipien selon les normes rappelées par La psychanalyse pour les nuls / Ceux qui savent qu'on ne peut faire oeuvre sans "payer" / Celui qui sait que sans le suicide de son ami RWF n'eût pas réalisé L'Année des treize lunes / Celle qui aime trop les gens pour les catégoriser en fonction de leurs goûts culinaires ou sexuels si variables selon les saisons et les climats / Ceux qui savent que l'émouvante beauté des films de Rainer Werner Fassbinder découle de son sens du tragique / Celui qui a foutu sa vie en l'air pour complaire à un trouduc titré dont il espérait devenir le conseiller ministériel et autres babioles / Celle qui rappelle à sa fille rêvant de liberté que le catéchisme c'est le catéchisme / Ceux que RWF a choqués avec sa Troisième génération en donnant des néo-terroristes des années 80 une image de fils de bourgeois énervés / Celui qui sait que les films de RWF vont bien au-delà de la démonstration et de la dénonciation à quoi pas mal de profs de gauche des années 70-80 les ont réduits en hochant gravement du chef / Celle qui interloque tout le monde (sauf Dieu qui en a vu d'autres) en convenant finalement que tout le mal qui lui est arrivé fut aussi de sa faute et que tout est bien puisqu'elle a quand même pas mal aimé son pédant coincé de mari et pas tellement son amant d'un moment et que maintenant il se fait tard et qu'elle a envie de dormir / Ceux qui ne s'étonnent pas autrement (comme le raconte sa maman) que le petit Rainer ait trépigné dans l'église vide au motif que Dieu n'y était pas contrairement à ce que lui avait dit sa grand-maman / Celle que ne gêne pas du tout l'évidence selon laquelle un grand artiste est souvent un elfe et un porc en même temps - un tyran et la première victime de celui-ci comme on l'a vu chez Dostoïesvski et chez Proust notamment / Ceux qui apprécient particulièrement les artistes à constats qui ne soient pas pour autant des prêcheurs ou des sociologues / Celui qui a relancé les constats de RWF dans un petit roman tout imprégné de pleurer-rire transportant les bas-fonds de Munich et Berlin dans les rues chaudes de la Rome calviniste et plus exacement rue de Berne / Celle qui a autant joui qu'elle en a bavé sans bien distinguer la ligne de démarcation entre le pied que tu prends et le coup de pied qu'on t'envoie / Ceux qui conviennent finalement du fait que leur cravate sociale les a étranglés / Celui qui sait d'expérience que l'émouvante beauté de l'amour vrai n'a rien à voir avec les sirupeuses fadaises du sentimentalise de masse / Celle qui se plie à la bonté-malgré-tout du bourgeois qu'elle a épousé pour son prestige et qui la ramène au pardon de sa fille coupable d'avoir vécu le bonheur qu'elle-même s'est refusé / Ceux qui ont de la compassion même pour les bourgeoises coincées et les petites-bourgeoises aspirant à la condition d'épouses de bourgeois coincés / Celui dont les blasphèmes inspirés par l'amour touchent au coeur celui qu'il appelle Dieu sans le crier sur les toits / Celle qui se balance sans s'en balancer tout à fait / Ceux qui liront demain le roman de Theodor Fontane Effi Briest traduit par Antonin Moeri notre ami-de-Facebook , etc.
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    (Cette liste a été inspirée par la "lecture" d' Effi Briest, film de Rainer Werner Fassbinder datant de 1974 et tiré du roman éponyme de Theodor Fontane)


  • Ceux qui préféreraient ne pas

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    Celui qui décline poliment quand on l'invite à un déjeuner de presse ou un dîner de décideurs stressés / Celle qui n'accorde des interviews qu'à titre posthume / Ceux que leur indépendance d'esprit et leur liberté de parole font mal voir dans les cercles où il est recommandé de penser du Président que c'est un fils de pute sans le dire évidemment / Celui qui persévère en dépit de ses erreurs de père peu sévère / Celle qui perd ses verres de contact dans le bain maure / Ceux que la chiennerie revigore / Celui qui ose se dire tout haut ce qu’il vit sans cesser de le vivre tout bas / Celle qui entend tout à demi-mot qu'elle répète à double sens/ Ceux qui se préparent à l’aveu retenu / Celle que l’indiscrétion généralisée ramène à la pudeur de ses aïeux / Ceux qui ne se livrent que dans leurs livres à clefs / Celui qui ne sait pas trop qui il est ni qui elle est ni qui ils sont pour ceux qui d'ailleurs n'en ont rien à scier / Celle qui n’ose dire à la télé que son rêve est d'être encore plus connue dans le quartier / Ceux qui ont un plan Q avec des Malaises / Celui qui acquiert un gris du Gabon puis s’en lasse et l’oiseau dépérit mais dans l’émission ça finit bien / Celle qui regrette le temps de 30 millions d’amis qui était aussi celui de sa relation avec Victor-André / Ceux qui aiment les films d’éléphants / Celui qui s’apprête à tout dire à sa mère quand elle lui dit c'est ça mon chéri dis tout à ta mère alors il se tait / Celle qui va TOUT DIRE dans son poème sur le RIEN / Ceux qui pratiquent la confidence du ventre / Celui qui a horreur de la familiarité sauf entre gays irlandais originaires du même bourg orangiste / Celle qui n’a aucun préjugé ce qui ne la rend pas plus attrayante qu’une rivière d’eau canalisée ou quelque chose du même genre/ Ceux qui se servent de vos confidences pour vous scier / Celui qu'on dit le Bartleby de l'Entreprise encore qu'il préférerait plutôt pas / Celle qui ne force jamais l'hésitant à ne pas se forcer d'hésiter / Ceux qui préfèrent coucher avec de belles indécises qu'avec des décideurs qui "en ont", etc.

    Photo JLK: Amoureux à Salonique

  • Chiennerie d'époque

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    À propos de l'Honneur de DSK, des menées torves de Marcela Iacub, de l'autofiction et d'autres choses délicates...

    Le micmac nauséeux lié depuis ses débuts à l'affaire DSK, relancé ces jours par la publication du livre non moins glauque de Marcela Iacub, brasse une matière d'époque qu'on aimerait bien voir ressaisie par un romancier digne de ce nom.

    Sous le titre avenant de L'Enculé, Marc-Edouard Nabe s'y est essayé l'an dernier, sans résultat probant à mes yeux. L'auteur s'est félicité d'avoir fait un vrai roman profond et drôle, composant un personnage de baiseur cynique affligé d'une épouse d'un sionisme hystérique, mais tout ça m'a paru mal fagoté et sans aucune épaisseur réelle, plombé par la recherche de l'effet et surtout sans style. Nabe se voudrait le nouveau Bloy ou le descendant de Céline, mais il n'a ni la profondeur spirituelle et la méchanceté géniale du premier, ni le sens du tragique et la musicalité du second.

    Quant à Belle et bête de cette dame Iacub, que d'aucuns s'efforcent de tirer vers la littérature, comme s'y est employé Laurent Joffrin, directeur du Nouvel Observateur, condamné depuis lors sans que le livre ne soit retiré de la vente (une hypocrisie de plus !), il suffit d'en flairer quelques pages, publiée par le Nouvel Obs, pour s'épargner un examen plus approfondi alors même que toutes les circonstances de sa composition puent la fabrication de circonstances à seul fin de scandale et de fric. On sait d'ailleurs que la dame aurait elle-même regretté, dans un mail adressé à DSK, une machination à laquelle elle se serait prêtée. Tout cela dont je me contrefous, pour ma part, non sans prêter la plus vive attention à un autre micmac éditorial construit dans la dernière livraison de l'Obs lié à la pratique de l'autofiction, à ses "dommages collatéraux" éventuels et à ses retombés judiciaires.

    Dans quelle mesure un auteur a-t-il le droit d'impliquer nommément (ou sous un nom d'emprunt) ses proches ou ses connaissances dès lors qu'il a choisi de brasser la matière de sa vie "réelle". La question touche évidemment ce qu'on appelle aujourd'hui l'autofiction (terme à l'improbable définition et aux équivoques multiples), comme elle a touché le roman et les écrits intimes publiés ?

    Comme il m'est arrivé, personnellement, de publier plus de mille pages de mes carnets, incluant le plus souvent le nom de personnes vivantes sans la précaution des initiales (je laisse à d'autres la prudence cauteleuse et un peu tartuffe consistant à désigner "cet imbécile de N." ou cette peste de B."), je me suis souvent posé la question: de quel droit t jusqu'où ? Un ami, le cinéaste Richard Dindo, qui a lu mes carnets avec passion, m'a reproché un jour d'être trop explicite "par honnêteté", trop cruel par franchise, trop humiliant en exposant ainsi autrui, et je l'ai écouté. Après la publication de mon dernier livre, Chemins de traverse, je me suis reproché cependant de n'en avoir pas tiré assez de conséquence, en parlant trop durement de tel ou tel de mes proches avec lequel, à un moment donné, j'étais en conflit. En écrivant, je me disais que toute l'affection que je manifestais ailleurs au même personnage pouvait "supporter" ces réserves, en oubliant l'exposition que représente la publication. De drames privés très pénible que nous avons vécus, et que j'évoquais longuement dans mes carnets, j'ai tout retiré de ce livre, et cette réflexion vaudra plus encore pour la longue chronique sur laquelle je suis en train de travailler - on apprend...

    Cela pour dire que je me sens assez bien placé pour apprécier les dangers de toute interférence entre vie ordinaire et transposition littéraire, auxquels se mêlent aujourd'hui toute une spéculation, parfois sordide, sur les profits pécuniers que peut alimenter le recours à la justice, nouveau micmac.

    Le dossier de l'Obs sur les séquelles judiciaires de certains livres récemment parus, sous les signatures de Lionel Duroy ou de Christine Angot, nous apprend que les éditeurs font examiner certains ouvrages par des avocats avant de les mettre en circulation. Mais jusqu'où cela ira-t-il ? À vrai dire le serpent se mord la queue, qui n'a plus rien à voir avec la littérature. Au lendemain de la publication de L'enculé, Marc-Edouard Nabe déclarait à un journaliste qu'il espérait vivement qu'on le traîne en justice. Hélas on ne lui fit même pas cette fleur: son livre passa quasiment inaperçu. Or cette recherche de la publicité, via l'opprobre, est-elle plus défendable que les poursuites entamées par DSK contre Marcela Iacub, sous prétexte que sa "vie privée" se trouvait pour ainsi dire violée ?
    Reste qu'une bonne partie de la littérature et souvent de haute volée, se nourrit des "secrets" de la vie privée, qu'il serait vain ou absurde de censurer. Un Proust compose un personnage (disons Robert de Saint-Loup) en mêlant les "modèles" de dix de ses amis, mais rien n'interdirait aujourd'hui qu'un de ceux-là ne l'attaque en justice. On dira que l'autofiction ou les écrits intimes sont plus exposés à celle-ci, mais le passage à la fiction n'a jamais exclu les susceptibilités ou le goût du lucre de ceux qui croyaient se reconnaître dans un roman, et légiférer en la matière paraît difficile.

    Je préfère, pour ma part, interroger la sensibilité et le respect humain de chacun, qu'il soit auteur ou lecteur. Mais le climat général d'indiscrétion et de clabaudage, la curiosité vulgaire et l'exhibitionnisme relayés par les médias ne facilitent pas la juste appréciation des choses. La seule apparition de DSK triomphant, pour ainsi dire, au sortir du palais de justice où il a "fait la peau" de Marcela Iacub et du Nouvel Obs en invoquant son "honneur", achève de donner, à tout ça, son tour abject et néanmoins intéressant, par delà toute morale, pour un romancier...

  • Ceux qui voient clair

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    Celui qui fuit les hyènes de la haine collective / Celle qui se dit agoraphobe pour éviter de se frotter à trop d'abrutis sur une surface trop étroite genre Salon du Livre / Ceux qui évitent de dépendre socialement de trop de pesants philistins et autres cadres bipolaires / Celui qu'intéresse la perception de la méchanceté de classe que ressaisit Le Droit du plus fort de Rainer Werner Fassbinder / Celle qui repère les éléments de la tragédie contemporaine même noyée dans les anecdotes de tabloïds / Ceux qui noient le poison dans le sirop frelaté de la pensée positive / Celui qui sait que la seule nouveauté réside dans la perception contemporaine d'un Sens et d'une Forme fondus en unité et dégagés des fioritures postmodernes ou pseudonéo d'une simili-culture tournant à vide / Celle dont les livres politiquement corrects dorlotent tout un public avide d'être "dérangé" dans le sens du poil / Ceux qui trouvent du réconfort à se rappeler qu'eux aussi ont lancé quelques pavés "à la grande époque" / Celui qui vit la projection de L'Année des treize lunes de Rainer Werner Fassbinder comme une séance d'électrochocs irradiant sa lucidité / Celle que tous ont rejetée avant d'en faire une martyre volontiers évoquée en fin de party / Ceux qui prennent tout sur eux et signent des films sous les noms de John Cassavetes ou Pier Paolo Pasolini ou Rainer Werner Fassbinder / Celui qui constate qu'il n'est point de tragédie contemporaine sans éléments humoristiques genre Deschiens / Celle qui lit Schopenhauer entre deux oraisons dans le jardin silencieux du couvent / Ceux qui entendent la voix d'un ange dans le chaos infernal de la Love Parade / Celui qui tire du tohu-bohu démoniaque de sa vie un poème cinématographique d'une vérité divine / Celle qui sait très exactement ce qui distingue le kitsch de la poésie qui se veut poétique de la vraie poésie surgie de son manque / Ceux qui parlent culture ou littérature ou musique ou peinture ou cinéma sans rien sentir du jazz qu'il y a là-dedans - ou du rap ou du plain-chant ou du cri ou des larmes ou du mort-de-rire qu'il y a là-dedans / Celui qui sait, comme Flaubert jugeant de Premier amour de Tourguéniev, devant quels plans ou quelles séquences de L'Années des treize lunes de Rainer Werner Fassbinder on peut murmurer "voilà du sublime !" / Celle qui convient ce matin vert clair comme ses yeux que le 97% de la littérature actuelle, le 98% de la musique et de la peinture actuels, et le 99% du cinéma actuel se réduisent à un entassement d'objets de divertissement ou d'abrutissement relevant à brève échéance des déchets encombrants / Ceux qui préfèrent les conteurs paniques genre Cassavetes et Fassbinder aux poètes puritains genre Godard au motif que ceux-là sont des tendres qui racontent des histoires aux enfants qu'ils bordent / Celui qui a aimé dans la vie ce qu'elle avait de vivant /Celle qui savait que son fils se donnerait à mort avant de mourir jeune / Ceux qui disent à ceux qu'ils aiment qu'on n'aime jamais assez mais qu'on peut mourir d'aimer trop ou de ne l'être pas assez, etc.

    Fassbinder12.jpg (Cette liste a été inspirée par L'Année des treize lunes de Rainer Werner Fassbinder, film-exorcisme d'une beauté convulsive et d'une insondable vérité émotionnelle sur fond de glaciation sociale, que Werner Schroeter a probablement raison de dire le plus personnel et le plus librement inspiré de son ami l'ange noir)

  • La pièce la plus nulle !

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    René Zahnd et Thierry Tordjman "remerciés" à Vidy. Belle gratitude de nos responsables de la culture et d'une Fondation se la jouant "franchement en coulisses". Est-ce la fin de l'esprit de Vidy ? C'est en tout cas la pièce la plus nulle programmée depuis la fondation du théâtre au bord de l'eau...

    Zahnd.png"D'une incroyable brutalité !". Tel est le SMS que j'ai reçu l'autre soir de mon compère René Zahnd, compagnon de route de plus trente ans qui m'annonçait dans quelles circonstances lamentables lui et Thierry Tordjman venaient d'être "virés" de Vidy dès août prochain. L'esprit de Vidy, insufflé au théâtre au bord de l'eau par René Gonzalez, l'autre René et une belle équipe, mais aussi par un public exceptionnellement fidèle et fervent, survivra-t-il à ce nouvel épisode d'une vilain feuilleton amorcé avec la succession "jouée d'avance" de Gonzalo ? N'en jugeons pas avant l'arrivée du nouveau directeur, Vincent Baudriller, mais le moins qu'on puisse dire est que ce prélude inélégant au possible, manigancé de concert avec la Fondation pour le théâtre, confirme la mauvaise impression laissée par les circonstances de sa nomination. Passons sur le détail d'une politique culturelle à très courte vue...
    Pourtant il faut rappeler que le Théâtre de Vidy, sous la direction de René Gonzalez , était devenu en vingt ans l'un des foyers de création les plus actifs en Europe. En Suisse, c'était la maison qui "tournait" le plus dans le monde. Economiquement solide et plus encore féconde culturellement, à l'ère de l'esbroufe et de la starisation, Vidy restait une maison à figure humaine comme l'ont appréciée les plus grands créateurs qui y ont passé, de Lars Norèn à Thomas Ostermeier, entre tant d'autres. Surtout, l'institution, au même titre que le théâtre Kléber-Méleau de Philippe Mentha, entretenait un climat d'émulation et de découverte largement partagé par les passionnés de théâtre au sens large.
    Comme on a pu le constater en dehors de tout "copinage", les proches de René Gonzalez avaient très bien pris la relève et assuré l'interim. Qui plus est, ils continuaient d'entretenir des rapports de confiance avec de nombreux directeurs de théâtre européens avec lesquels, par ailleurs, divers projets restaient en cours. Bien entendu, Thierry Tordjmann et René Zahnd n'avaient pas un droit automatique à la prolongation de leur mandat. Mais la muflerie torve, la façon cauteleuse avec laquelle ils viennent d'être virés, plongeant toute l'équipe de Vidy dans la stupeur, n'augure de rien de bon...

  • Ceux qui procrastinent

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    Celui qui a mis ses petits pas dans les grands / Celle qui a une touche avec le wattman / Ceux qui en pincent pour Omar / Celui qui a mangé tous ses coupons / Celle qui stocke les exos / Ceux qui ont un ticket d’enfer pour le Paradis /Celui qui se garde pour plus tard / Celle qui se dit qu’après ce sera trop tard / Ceux qui découvrent soudain l’énormité du présent / Celui qui voit enfin le ciel entre les barreaux de sa cellule virtuelle / Celle qui comprend le silence du père / Ceux qui se taisent devant l’arbre / Celui que tant de clabaudage insupporte / Celle qui anticipe le fatal bilan provisoire / Ceux que la vie à Anchorage n’encourage pas tant que ça ma foi / Celui qui nettoie ses pinceaux / Celle qui se décide enfin à passer à l’Acte / Ceux qui ne disent rien ni ne consentent qu’on le sente / Celui qui travaille du chameau / Celle qui préfère ne rien faire et plutôt demain / Ceux qui ont peur d’arriver trop tôt / Celui qui défie toute curiosité / Celle qui voudrait en savoir plus sur le célibataire maltais / Ceux qui échappent au piapia à renfort d’airs mauvais / Celui qui dit présent en s’esquivant / Celle qui s’y met sans crier gare / Ceux que la diversion ne distrait plus / Celui qui ne fait plus que défaire / Celle qui ne fait plus que différer les défaites / Ceux qui renoncent à ne rien faire faute de mieux / Celui qui voit tout sans voir / Celle qui contemple sans regarder / Ceux qui ne trouvent pas les mots pour exprimer ce qu’ils voient et qui se mettent donc à la peinture sur le tard / Celui qui sait que son heure ne viendra pas sans lui / Celle qui déjoue les vertiges de l’Aporie / Ceux qui feront tout leur possible demain si bien qu’aujourd’hui c’est impossible et d'ailleurs pas français / Celui qui répond à la question de l’Ici et du Maintenant par une réponse qu’il donnera là-bas une autre fois / Celle qui se met fissa à son job de dactylo manchote / Ceux qui ont chanté Dactylo Rock avec Erik Orsenna mais c’était avant l’Académie, etc. Peinture: Zdravko Mandic.

  • Ibsen à l'extincteur

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    Le version des Revenants présentée à Vidy par Thomas Ostermeier déçoit, en dépit d'un beau travail théâtral.

    Les revenants, de l'auteur dramatique norvégien Henri Ibsen (1828-1906) fut une des pièces les plus violemment controversées de la fin du XIXe siècle. Le scandale qu'elle provoqua valut à l'auteur les pires injures, mais aussi de véhémentes manifestations de soutien de la part de toute une jeunesse qui s'y reconnaissait. C'est que cette machine théâtrale de guerre s'en prenait de front à l'hypocrisie d'une société plombée par l'esprit bourgeois et le puritanisme le plus étriqué.

    Plus précisément, la pièce ouvre brutalement le placard aux secrets. Propriétaire d'un beau domaine perdu dans un trou de province, la veuve Alving a toujours tout fait pour cacher les frasques sexuelles de son notable de mari. Après que celui-ci l'a trompée dans sa propre maison, engrossant Johanne la bonne de l'époque, l'épouse prend le pouvoir sur le domaine auquel elle adjoint un asile de bienfaisance, qu'on inaugure précisément. Pour la circonstance, son fils Osvald, qui a vécu sa vie d'artiste à l'étranger, revient au bercail avant d'annoncer à sa mère qu'il est là aussi pour se reposer d'une terrible maladie dégénérative "héritée". Charmé par Regine, la jeune servante de sa mère, Osvald entrevoit une autre vie possible. Mais il ignore que Regine est la fille de l'ancienne bonne: secret de famille. Que Madame Alving jette d'abord à la face du pasteur Manders, conservateur des bonnes moeurs et plus encore des apparences, après que le Tartuffe clérical lui a rappelé ses "fautes" d'épouse insoumise et de mère laxiste !
    Le titre de la pièce évoque les fantômes de son passé que Madame Alving croit entendre, symbolisant le retour, sur les fils, des péchés refoulés des pères. Or à tout ce noir social et moral s'oppose la réalité ténue et têtue de la joie de vivre et d'un soleil physique et mythique finalement évoqué par Osvald alors qu'il meurt, extasié, d'une dose létale de morphine.

    F35B8557.jpgÀ relire aujourd'hui la pièce, d'Ibsen, on constate toujours sa force critique dévastatrice, qui pourrait s'appliquer aux faux semblants actuels. Or Thomas Ostermeier peine à transposer le puritanisme d'une époque à l'autre. Dans la pièce, le pasteur Manders est évidemment un ecclésiastique norvégien de 1882, mais le même type existe aussi de nos jours, suave et pleutre, moralisant et vicelard. On le sent très fort dans le personnage du pasteur de Fanny et Alexandre d'Ingmar Bergman, comme chez nombre de romanciers américains contemporains. Mais quoi de commun entre le Manders d'Ibsen et le clergyman fade, lisse, creux et criseux campé par François Loriquet ? Ne chargeons pas le comédien, qui "fait le job", tandis que toute l'attention d'Ostermeier se porte sur la seule relation, oedipienne jusqu'à l'hystérie, liant Madame Alving (Valérie Dréville, remarquable au demeurant) et son fils paumé-cassé Osvald (Eric Caravaca, excellent lui aussi). Dans une optique freudienne réductrice, sur fond de débâcle sociale et psychologique, les deux personnages semblent jouer une pièce à part. Alors qu'Ibsen se défendait d'avoir écrit une pièce nihiliste, c'est bien une dévastation complète qu'illustre en crescendo la mise en scène d'Ostermeier.

    Et tout ça pour dire quoi ? Rien qui relance vraiment la critique fondamentale d'Ibsen en termes actuels intelligibles. Avec sa maestria de metteur en scène éprouvé, à grand renfort de plateaux tournants et de projections vidéo, sans oublier un extincteur symbolisant la révolte désespérée d'Osvald, Thomas Ostermeier semble plus soucieux ici d'accomplir une performance scénique "panique", dans l'esprit du temps, que d'empoigner une pièce qui pourrait nous rappeler que les faux-semblants, l'hypocrisie, la religiosité rapace, le mépris des femmes et des artistes, le désarroi des jeunes gens et le culte de l'argent n'en finissent pas de "revenir"...
    Lausanne, Théâtre de Vidy, jusqu'au 29 mars.

  • Un casting de rêve

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    À propos du dernier chef-d'oeuvre d'Alexandre Sokourov. À voir 7 fois sur DVD !


    Il est rare, et même rarissime aujourd'hui, qu'une oeuvre d'art développe une quête de sens au moyen d'une forme conjuguant les images et les mots, une vision de poète comme prolongée par les échos sonores du monde extérieur et d'une conscience en train de se parler, la réinterprétation profonde d'une destinée mythique et la rencontre du démoniaque et du sublime - or tel est le miracle, telle est la merveille du Faust d'Alexandre Sokourov, assurément le plus abouti, dans son expression formelle (à la hauteur de La Mère et de Père et fils, mais encore plus poussé dans sa composition "picturale" et son travail, inouï, sur la bande son) et le plus profond dans son approche de la figure prométhéenne du savant préfigurant, dans les derniers plans, la quête de puissance de l'homme contemporain. Le film conclut d'ailleurs une tétralogie modulant de multiples aspect de la volonté de puissance, dont Staline, Hitler (dans le saisissant Moloch) et l'empereur japonais Hiro Hito constituent les figures historiques. En l'occurrence, la fable ancienne du Dr Faustus, reprise par Goethe, est assez fidèlement revisitée par Sokourov, qui combine plus précisément le premier et le deuxième Faust du poète allemand.

    Faust09.jpgS'il a décroché le Lion d'or de la 68e Mostra de Venise, en 2011, cet indéniable chef-d'oeuvre a été projeté en catimini en nos contrées, conformément à la logique marchande et décervelante de l'Usine mondiale à ne plus rêver - alors que Faust est lui-même un prodigieux rêve éveillé sans que l'intelligence du sujet ne soit jamais diluée par son expression. Comme souvent aujourd'hui, c'est par le truchement de la version en DVD qu'il nous est donné de pallier les lacunes de la distribution, et l'on appréciera particulièrement, dans les suppléments de cette version, les explications de deux germanistes français de premier plan, l'historien Jean Lacoste et le philosophe Jacques Le Rider.

    Faust01.jpgEn outre, le DVD permet à chacun de voir le film au moins sept fois, 1) Pour la story découverte en toute innocente simplicité; 2) Pour l'image (le formidable travail de Bruno Delbonnet) qui contribue pour beaucoup au climat du film entre réalisme poétique et magie symboliste; 3) Pour la bande sonore, reproduisant le marmonnement intérieur continu de Faust et constituant un véritable "film dans le film" où voix et musiques ne cessent de se chevaucher; 4) Pour la conception des personnages, avec un usurier méphistophélique extrêmement élaboré dans tous ses aspects, et une Margarete angéliquement présente et fondue en évanescence (rien au final de l'"éternel féminin" qui sauve), sans oublier Faust lui-même en Wanderer nietzschéen; 5) Pour la thématique (les langueurs mélancoliques de la connaissance tournant à vide, le désir et nos fins limitées, le sens de notre présence sur terre, l'action possible, etc.) 6) Pour le rapprochement éventuel de cet itinéraire initiatique avec des parcours semblables - on pense évidemment à Dante visitant l'Enfer avec Virgile, et pour l'interprétation détaillée de la pièce de Goethe ; 7) Pour la story revue dans toute sa complexité de poème cinématographique, où tout fait sens...
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    1) LA STORY. PAS LOIN DE GOETHE - C'est du haut du plus pur azur qu'on tombe d'abord en chute planante: d'un ciel à nuées où se trouve suspendu un miroir magique dont se détache une espèce de ruban-oiseau qui plonge sur un paysage de hautes montagnes rappelant les décors romantiques à la Caspar David Friedrich, jusqu'à un bourg entourée de murailles, tout là-bas. Et voici que, soudain, en gros plan obscène, apparaît un vilain boudin sexuel masculin au-dessus duquel, dans un ventre éviscéré, deux hommes sont en train de détailler les organes. On distingue aussitôt un coeur dans la main de celui qui est nommé Docteur Faust par son assistant, du nom de Wagner, naïvement inquiet de savoir si l'âme du cadavre est dans ce coeur, dans la tête du cadavre ou dans ses pieds. Du même coup nous entrons dans la pensée de Faust par le truchement de son marmonnement, qui nous apprend qu'il a faim, qu'il en a marre, qu'il a le sentiment d'avoir fait les plus savantes études de physiologie et de théologie et de philosophie pour rien. Et de transporter alors sa famine mélancolique dans le cabinet voisin de son père chirurgien-mécanicien en train de torturer un malheureux sur un chevalet, reprochant à son fils de se poser trop de questions et de ne pas travailler assez. Mais Faust, n'en pouvant plus des scies paternelles (un plan très singulier rappelle dans la foulée le rapport père-fils du film Père et fils) se pointe chez un usurier auquel il propose une certaine bague très précieuse, que le type - à gueule immédiatement inquiétante de diable (!) maigre - refuse de monnayer, poussant donc Faust à regagner son logis. Or c'est là que, peu après, le personnage sapé en gentleman le rejoint pour lui rendre la bague oubliée, siffler au passage une fiole de ciguë préparée par Wagner pour un usage qu'on devine réservé à Faust, et saisir le scientifique docteur de stupéfaction en survivant contre toute attente. Des traits humoristiques vont ponctuer, dès ce moment là, les menées de Méphisto que la ciguë ne tue pas mais fait venter affreusement et chier à grand fracas - ce qu'il fera loin des regards, dans l'église voisine. Ensuite, c'est dans une sorte de grande piscine-buanderie pleine de femmes mouillées et plus ou moins nues que le tentateur entraîne Faust, qui va remarquer l'adorable Margarete tandis que Méphisto, en butte aux moquerie de ces dames, baigne son corps immonde à torse informe et très gros derrière d'âne sans fesses, queue de cochon, et "rien devant". Dans la rue retrouvée par les deux compères, on voit au passage le père de Faust, en train de se débarrasser d'un mort, se déchaîner soudain contre l'usurier qu'il a visiblement "reconnu", mais Faust n'a plus désormais que la douce figure de Margarete en tête, qu'il fera tout pour retrouver avec l'aide de son démoniaque associé. Cela ne se fera pas avant que, dans une trépidante taverne remplie d'étudiants, une querelle provoquée par Méphisto, n'aboutisse au meurtre involontaire de Valentin, le frère de Margaret, par un Faust évidemment manipulé. Le désir fou de passer n'était-ce qu'une nuit avec l'angélique jeune fille le conduira plus tard à signer le pacte qu'on sait de son sang, bref tout ça suit d'assez près le canevas du drame goethéen et de l'opéra, plus connu du public français, de Gounod, mais c'est sur la fin, après la nuit d'amour peuplée de démons, la fuite à travers une faille dantesque en compagnie d'un Méphisto en armure, et l'anéantissement physique du Diable (après la mort de Dieu, on ne va pas faire de jaloux) par Faust à coups de pierres, que le héros, de plus en plus prométhéen de dégaine, genre moine nietzschéen à chevelure romantique, se retrouve sur le finis terrae d'un volcan bientôt transformé en glacier - et c'est parti pour Dieu sait où, à l'enseigne d'une volonté de puissance soudain déchaînée contre laquelle l'écho de la voix de Margarete ne peut visiblement rien...


    2. UN POEME VISUEL. SOKOUROV PEINTRE.

    La première surprise du Faust de Sokourov, visuellement parlant, tient à son format: comme d'un écran de télévision rectangulaire, aux angles arrondis, intégré dans un fond noir. Il y a là comme la mise en abyme d'une lanterne magique. L'effet est immédiatement saisissant quand le regard plonge du ciel vers le décor peint des montagnes et du bourg où va se passer l'histoire, évoquant Brigadoon. Dès qu'on pénètre, ensuite dans le cabinet de dissection du physiologiste, l'hyperréalisme onirique kitsch vire au réalisme clair-obscur des maîtres flamands où les bruns marrons et les verts morbides donnent le ton. On a parlé de Jérôme Bosch à propos de l'esthétique du film, mais ses composantes fantastiques (notamment le corps de Méphisto et les démons de la scène d'amour) ou symboliques (une cigogne dans la rue, un lapin dans l'église) me semblent plutôt obéir à une logique onirique autonome, dont les multiples références (aux visages de Rembrandt ou aux écorchés de Goya) sont toujours intégrées, par delà la "citation" appuyée. Par ailleurs, les cadrages et l'image de Bruno Delbonnel (chef op d' Amélie Poulain, soit dit en passant) s'inscrivent parfaitement dans le langage de Sokourov, avec un côté vieux "livre d'images" convenant à merveille au sujet. Enfin, et c'est l'essentiel du point de vue du traitement des images en vue de leur effet sur la tonalité psychologique, symbolique ou métaphysique des séquences , le travail sur les couleurs (inspiré par les théories de Goethe) émerveille, comme souvent chez Sokourov, par sa façon de rendre naturel le plus extrême artifice. Comme un Kaurismäki, ou comme un Pedro Costa, mais dans son registre poétique propre imprégnant tous ses films de la même douceur mélancolique, Sokourov est un peintre de cinéma autant qu'il est musicien et poète de cinéma. Le choc visuel de certaines séquences, comme la reptation quasi organique des protagonistes dans le "terrier" du Diable, ou l'irradiation soudaine du visage de Margarete, confinant à une apparition mystique, modulent tous les registres de la narration, entre le démoniaque (jamais gore pour autant) et le sublime (évitant la suavité sulpicienne). Enfin il faudrait parler longuement du regard posé par Sokourov sur la nature, qui ressortit ici au romantisme allemand autant qu'à l'effusion russe...

    3. UN POEME MUSICAL. A spiritual voice.

    Tous les films d'Alexandre Sokourov ont cela de particulier que leur bande sonore déploie comme une espèce de film dans le film, parcouru par une sorte de voix murmurante dont le meilleur exemple est peut-être Spiritual voices où la voix de Sokourov évoque (notamment) la vie de Mozart sur fond de paysages imperceptiblement mouvants. Dans Faust, le marmonnement du protagoniste se module dès la première scène de la dissection où Wagner le harcèle à propos de la localisation de l'âme humaine dans le corps, et va se poursuivre sans discontinuer en multipliant les citations directes du texte de Goethe. Or son murmure se combine, naturellement, avec les voix de tous les protagonistes, à commencer par les sarcasmes et les pointes, les piques, les vannes et autres méchancetés de Méphisto oscillant entre séduction et scatologie, cajoleries et menaces. À part ce concert de voix, on remarquera aussi la fonction "spatiale" de la bande sonore, qui ne cesse d'élargir le champ et sculpte pour ainsi dire l'espace de la représentation, faisant éclater et interférer le mental des personnages et leur entourage. En parfaite fusion avec l'image, le "bruit du film" contribue pour beaucoup, enfin, à la magie de l'oeuvre, sans diluer son intelligibilité.


    4. DRAMATIS PERSONAE. Les protagonistes et leurs interprètes.

    Faust15.jpgLes adaptations de textes littéraires au cinéma sont souvent décevantes, par édulcoration, notamment dans le traitement des personnages. Rien de cela dans le Faust de Sokourov, dont le protagoniste est à la fois crédible et dessiné comme en ronde-bosse, tout en découlant d'une interprétation très personnelle. Le Faust de Sokourov (campé à merveille par Johannes Zeiler à la dégaine d'intello romantique inquiet et volontaire, genre Streber goethéen) apparaît immédiatement comme un type physiquement affamé et métaphysiquement insatisfait, comme tiré en avant par on ne sait quelle force. Savant renommé, il a le sentiment que toutes ses études n'ont servi à rien. Il y a chez lui du nihiliste tenté par le suicide et du conquérant en quête d'il ne sait trop quoi. D'entrée de jeu, il est prêt à mettre en gage une bague magique à pierre philosophale, auprès d'un usurier qui le bluffe en lui faisant comprendre que la sagesse ne fait plus recette alors que lui-même "veut tout". Quand il voit, peu après, le même personnage survivre à la ciguë, c'est parti pour la sainte alliance à l'envers (et à tâtons avant la signature du pacte), qui le mènera dans le lit de Margarete et bien plus loin: au bord du monde dont on sent qu'il s'impatiente de le conquérir.
    Je ne sais si Sokourov est ferré en théologie, mais son Méphisto est un avatar satanique saisissant (dans lequel se coule sinueusement un Anton Adajinsky à figure et corps de spectre expressionniste), à la fois suave et insidieux comme une vieille maîtresse, entreprenant et mesquin (on se rappelle le démon "de petite envergure" de Fédor Sologoub), visqueux et vicieux. Plus on essaie de s'en débarrasser plus vite il revient comme l'éclair, entremetteur et semeur de trouble. On sait que le "diabolo" est le grand disperseur par vocation et le vampire des âmes; il a ici quelque chose de gogolien et de judéo-allemand aussi bien question cinéma, du côté de Murnau; et l'allusion se prolonge avec la création, par Wagner l'acolyte, de l'homoncule dans son bocal. Enfin, la jeune Margarete (Isolda Dychauk) est vue, par Sokourov, comme une créature infiniment douce, soumise à sa mère acariâtre et à la sainte religion, mais néanmoins sensible à l'amour et répondant aux avances du prestigieux docteur Faust. Dans une séquence bonnement irradiante, où son visage semble appeler et réfracter une lumière pour ainsi dire divine, mais à vrai dire plus proche des extases du New Age que de l'iconographie chrétienne, Sokourov joue merveilleusement de ce qu'on peut dire le fantasme pur de la beauté féminine, comme tant de peintres se sont employé à représenter la Laure de Pétrarque ou la Béatrice de Dante. Un commentateur des Inrocks y a vu une icône orthodoxe. On ne saurait en être plus loin! On est bien plutôt ici dans l'idéalisation romantique plus ou moins wagnérienne, et d'ailleurs le corps de Margaret ne sera guère plus incarné lors de la nuit fameuse, réduit à d'évanescentes chairs et à un triangle de mousse blonde.
    Enfin: pas une mégastar là-dedans, mais des comédiens de haute volée et merveilleusement dirigés (dont Hanna Schygulla) distribués dans ce qu'on peut bien dire un casting de rêve, en détournant le cliché de l'expression purement commerciale et pour mieux souligner la fusion parfaite des interprètes et de leurs personnages.

    (À suivre)

  • Ceux qui gardent le cap

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    Celui qui s'interroge sur le sens de tout ça sans se dérouter pour autant vu que le contrat c'est le contrat / Celle qu'inquiète le consentement généralisé / Ceux qui vibrent encore quelque part / Celui dont la seconde nature est d'avoir horreur du vide / Celle qui s'est fait une protection de sa présumée vacuité / Ceux qui désamorcent toute initiative positive / Celui qui attend des réponses sans poser de questions / Celle qui répond même à ceux qui ne demandent rien / Ceux qui se sentent juste bien à suivre leur petit chemin de bonshommes / Celui qui aime son travail consistant à fabriquer des sièges sur lesquelles se poseront des culs de dimensions variées sans les faire vaciller / Celle qui a toujours eu très à coeur sa vocation de jardinière d'enfants dont les jeunes pousses sont parfois devenues des kleptomanes et parfois des solistes d'opéra sans qu'elle ait toujours été informée - on sait ce que c'est au jour d'aujourd'hui et maintenant voyez-vous sa vue baisse et elle devient dure de la feuille / Ceux dont la boussole indique qu'ils vont dans le mur mais c'estla boussole qui fait foi autat que les lois du marché / Celui qui obéit aux lois du marché persan genre loukoums pour tous / Celle qui qui t'a appris à lire les lois non écrites / Ceux qui reçoivent un Bonus AVANT d'être engagée et ensuite PENDANT et même parfois APRES si tant est que l'Entreprise ne se soit pas crashée entretemps du fait de l'incurie des petits épargnants / Celle qui a pu reprendre son vol grâce au parachute doré posthume de son conjoint noyé dans une bulle financière / Ceux qui sont restés fidèles à leurs choix de jeunesse genre Nutella et Nike / Celui qui est cupide depuis l'âge de sept ans et se retrouve à la rue vingt ans plus tard comme quoi ça prouve que la vénalité ne mène à rien / Celle qui a gardé ses illusions de l'époque mais perdu ses dents de maintenant / Ceux qui vont de l'avant sur le siège arrière / Celui qui hésite entre le pessisme actif et l'optimisme à frein torpédo avec option de rechange / Celle qui n'a jamais été sûre d'elle auprès de l'indécis dont elle partage la vie en valse-hésitation dans ce siècle incertain / Ceux qui gardent leur cape pour rester couverts, etc.



    Image Philip Seelen

  • Pas un jour sans une liste

    Prélude à 1000 pages nouvelles à paraître chez Publie.net

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    C'est en somme une ritournelle. Comme une litanie. Une espèce de murmure infini venu de Dieu sait où. Une parole relevant à la fois de l'oraison profane et de l'invective.

    L'origine en est simultanément intime et mondiale. La vision se veut panoptique: le Panopticon étant ce lieu précis de la prison d'où le gardien de service voit tous les prisonniers d'un seul regard. La métaphore explose au plein air, mais l'illusion d'une vision globale reste féconde. Il y aurait aussi là de la boule de bal aux mille reflets et du kaléidoscope à mouvement aléatoire et continu de mobile flottant.

    L'attention, flottante elle aussi, de celui qui rédige ces listes, est également requise de la part du lecteur. Rien qui ne soit là-dedans de seulement personnel et moins encore de vaguement général. Tout souci d'identification et toute conclusion morale prématurée s'exposent au déni par un jeu où l'improvisation fantaisiste commande et précède, en tout cas, les doctrines ou les slogans de toute secte. Le délire y est cependant contrôlé, même si le mot d'esprit, la vanne, le quolibet voire le horion restent autorisés au dam de l'esprit de faux sérieux. Le vrai sérieux sourit et bataille sur son cheval de vocables, avec l'humour pour badine.

    Ces listes sont en effet une arme de guerre, comme l'a relevé François Bon, entre exorcisme et compulsion. Guerre à l'assertion, par la multiplication des approximations, en évitant le vaseux actuel du tout et n'importe quoi. Guerre à l'unique certitude, par l'accueil jovial des vérités contradictoires, sous le signe de la radieuse complexité du réel.

    Ces listes reflètent enfin des états d'âme, et c'est en fonction de ceux-ci, couleurs et tonalités, colère ou douceur, qu'elles ont été classées en sept sections peu systématiques.

    Voici donc les Matinales et les Toniques, les Eruptives et les Indulgentes, les Voyageuses, les Délirantes et les Songeuses.

    Tel étant le Labyrinthe. Tel l'Océan. Telle la Chambre aux miroirs.

    Peinture: Jean-Michel Basquiat.

  • Ceux qui hantent les grands fonds

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    Celui qui a l’air d’une moufle géante aux nonchalantes nageoires et aux yeux blasés par la si lente évolution des choses en ce bas monde / Celle que son mimétisme distingue à peine du fond vaseux de la soupe originelle / Ceux qui se déplacent en bancs serrés d’inspecteurs des lieux à profils d’apparatchiks sévères / Celui dont chaque mouvement dit qu’il est requin dans l’âme et ne peut en changer / Celle qui apprécie l’ambiance franchement conviviale qui règne en ces zones d’ordinaires massacres et dont on ne sait à quels principes pacificateurs elle obéit – peut-être quelque taoïsme évangélique des eaux / Ceux qui ont l’air d’attendre Godeau / Celui qui fonce droit devant lui comme un maquereau sur un mauvais coup / Celle qui a la grâce ailée d’un papillon des hauts fonds / Ceux qui se déplacent en scintillantes escadrilles et réalisent des figures à la fois ondulatoires et corpusculaires / Celui qui a cette lippe dubitative qui fait dire à Marcel Proust que tel de ses personnages a le profil d’un mérou / Celle qui évoque une inerte dentelle florale et bouge soudain comme un gracile dragon / Ceux qui malgré leur aspect de vieux garçons sont nés femelles et ont viré de bord afin d’aller et de procréer comme c’est recommandé dans la Bible / Celui qui se rend visiblement à un rendez-vous galant avec un brin de corail à la boutonnière / Celle qui brille de tous ses feux bleus / Ceux qui ont la plasticité des montres molles du peintre surréaliste espagnol aux moustaches de poisson-chat et aux branchies attrape-dollars / Celui qui semble maugréer sans cesser de tourner en rond comme un retraité mal luné / Celle qui scintille comme une mantille / Ceux qui évoluent comme dans leur propre rêve / Celui qui sent venir l’heure de la tortore / Celle qui se foutrait à l’eau de désespoir si elle savait ce qui l’attend si on l’en sortait / Ceux qui se laissent porter par de bonnes ondes / Celui qui a l’air d’une pierre ponce et n’en pense pas moins à sa façon postmoderne tendance Sloterdijk Ecumes II / Celle qui joue a loutre espiègle à facéties selon les termes de son contrat d’engagement de pitre nourri-logé / Ceux qui se savent un palier de l’évolution et en louent le Seigneur vu ce qui se passe en surface à ce que disent les journaux / Celui qui se dit que ce doit être bien chiant d’être enfermé derrière ces parois de verre à ne faire tout le temps que photographier à longueur de temps / Celle qui a lu une fois Le silence de la mer ce qui vaut n'importe quelle occupation en apnée / Ceux qui se rappellent que le Nazaréen Ieoshuah Ben Iosef a multiplié deux ou trois poissons pour en faire de la friture genre Nouvelle Cuisine, etc.



    Image :Lucienne K. Cette admirable créature, dite Poisson Lune, a été photographiée dans le grand aquarium de Lisbonne.

  • Aux jardins Boboli

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    A Gérard Joulié.

    Ce que j’aime chez vous,
    c’est ce lord, mon ami.
    Chez vous l’élégance et la mélancolie
    diffusent comme une douce aura de nuit d'été.

    Nos conversations le soir
    à l’infini s’allongent
    au hasard des bars.
    et quand nous nous retrouvons à la nuit
    (rappelez-vous cette soirée d’été
    aux jardins Boboli, lorsque nous parlions
    de ce que peut-être il y a après)
    sur la marelle des pavés
    nous jouons encore
    à qui le premier
    touchera le paradis.

    Aux jardins Boboli, cette nuit-là,
    vous m’aviez dit que vous,
    vous croyez qu’on revivra,
    comme ça, tout entiers.
    Pour moi, vous-ai-je dit,
    je n’en sais rien: patience.
    Je ne crois pas bien,
    mais, comme au cinéma,
    j’attends:
    les yeux fermés,
    comme aux jardins Boboli de Florence
    je souris en secret.

    Comme aux jardins Boboli,
    je ne vois qu’une lueur
    à l’envers de la nuit.

    Thierry Vernet, Conversation nocturne. Aquarelle.

  • Noir comme l'amour

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    Pour Max Lobe

     

    « Prendre la vie de quelqu’un est une chose énorme » avais-je dit à Blacky, mais il semblait ne pas entendre. Il avait fait mine de m’écouter, mais je le sentais ailleurs. Pas encore revenu de sa zumba. Se demandant peut-être ce que fichait Florian pendant son absence. Ou pensant déjà à la sortie de son prochain livre dont il claironnait partout qu’il serait saignant. Se voyant déjà à la télé où, une année plus tôt, je l’avais vu faire son numéro pour son premier best-seller, bien avant notre rencontre dans le TGV. Or il me restait à le décevoir. J’étais là pour ça. C’était lui qui m’avait demandé mon avis et il savait que je n’étais pas du genre à le flatter sur sa bonne mine, mais se doutait-il que cela aussi pourrait être saignant ?

     

    Pour le moment nous étions encore tout sourire. Il y avait à peine un quart d’heure que nous avions pris place sur la terrasse de L'Amazonial côté lac. Le crépuscule s’était attardé sur la baie en longues bandes de pourpre flammées d’orangés et les indigos se mêlaient au-dessus des crêtes douces du Jura ; en face de nous la calotte blanche du Mont-Blanc étincelait au-dessus de l’obscurité montante, et soudain Blacky, revenu de sa feinte distraction, se pencha vers moi l’air ébranlé : « Autrement dit tu ne marches pas ? Je ne l’ai pas bien assassiné selon toi ? J’ai pourtant soigné mon coup de couteau ! Mais vas-tu donc me dire ce qui ne va pas – c’est toi qui commences à me tuer, à la fin, après tout ce que tu m’as déjà fait corriger jusque-là… »

     

    C’était cela qui m’avait attaché à Blacky : cette façon de paraître ailleurs alors qu’il ne perdait rien de ce qui touchait à son affaire. Ce souci de casser la baraque plus fort que sa paresse naturelle. Cet amour-propre, aussi, de Narcisse nègre se décriant lui-même volontiers mais ne supportant pas le moindre reproche des autres. Ce côté fils à maman au père absent qui me cherchait peut-être, va savoir, de ce côté-là.

     

    « Ton coup de couteau ne m’a pas fait mal, Blacky, et c’est ça qui pèche. Un meurtre doit faire mal au monde entier, en tout cas sur la page, sinon tu gobes sans y croire – mais ça je ne sais pas le faire, et tu le sais. Et d’ailleurs on n’y croit pas plus après qu’avant. Tu vas jusqu’à écrire SPLASH en lettres majuscules quand le sang de Billy gicle, mais ça ne suffit pas, Blacky. Faut que tout saigne quand Sony passe à l’acte. Faut que le monde entier ressente l’énormité de la chose. Mais avant ça faut que le passage à l’acte soit pour ainsi dire obligatoire. Faut qu’on n’y pense même pas. Faut que ce soit la seule solution pour le personnage ».

    Pourtant je savais, évidemment, que je n’avais aucune chance de convaincre Blacky de quoi que ce soit sans passer moi aussi à l’acte, ce soir-là, d’une certaine façon. À présent qu’il connaissait un peu mieux ma propre folie, et comme j’avais passé moi aussi de l’autre côté de son miroir, je savais que nous pouvions nous comprendre autrement que par ces sentences assenées de lecteur pro. Or la cuisine très épicée de L’Amazional, après la première fiole de vin de Banyuls que nous venions de descendre, nous aiderait peut-être à retrouver l’Afrique de Blacky, et par conséquent sa meilleure chance de décrocher la timbale...

     

    (Suite de la nouvelle à découvrir dans le recueil Léman noir, à paraître ces jours aux éditions BSN Press, Lausanne-Bangkok. À noter, en outre, que Max Lobe publiera, en janvier prochain, aux éditions Zoé, son nouveau roman intitulé 39, Rue de Berne.)

     

  • Du chien

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    Diatribe de Ludwig Hohl contre les chiens supposés nuire à l'esprit; avec un bémol final...


    Le plus clair de son temps, à quoi le passe-t-il ? Soit à faire ses besoins, soit à quêter l'odeur d'urine, aboiements à l'appui.

    Le gros avantage de Vienne sur la Hollande, et même sur d'autres régions plus agréables: on n'y porte nulle estime à ces créatures sans nom, qui sont tenues au port de la muselière. C'est un début. Moi je rêve d'un Etat futur où les chiens seraient éradiqués. (Comme on fait aujourd'hui pour les sangliers, qui en comparaison ne sont que de braves bêtes innocentes. - Pour tout chien supprimé: une récompense; pour tout chien dissimulé, une amende).

    Existe-t-il un seul homme d'esprit qui estime les chiens ?

    Ils prétendent en avoir besoin pour garder la maison.- Pourquoi pas des ours, des serpents, des tigres ! Ceux-ci ne tuent que les corps; les chiens, eux, tuent l'esprit.

    Et puis, qu'ont-ils donc à garder tellement ! Les voleurs ne sont pas aussi dangereux que les chiens, et de loin. Qu'on s'arrange pour posséder un bien qui ne peut être volé ! L'homme a le devoir d'être riche: la richesse, c'est la productivité, c'est le pouvoir de donner; si l'on est riche en argent, eh bien qu'on le donne.

    Les sons émis par les chiens: simplement les sons !Existe-t-il un seul être pensant dont les pensées n'aient pas été tuées par cela ? - Sur mon âme ! Quand cela survient la nuit, quand l'aboiement déchire l'obscurité; quand dans la rue calme, surgi par derrière, un cabot renifle... - n'est-ce pas alors qu'il faudrait tenir, à portée de la main, un revolver chargé ?

    Mais regarde donc les mouvements de cette créature accompagnant son "maître": as-tu des yeux ?

    Regarde-les, regarde ces pieds plats, ces jambes hautes, ces longs poils et ces poils ras ! Regarde le manège de leur queue, leur démarche louvoyante et oblique ! Leur museau lubrique, leur langue pendante, leurs yeux doucereux et coulants, ou qui leur sortent de la tête comme des belladones; et leur pelage, paradis des puces ! Est-il rien de plus stupide qu'une patte de chien ? Regarde ces petits roquets blancs, ou ces chiens de berger, avec leur faciès de maître d'école ! Et qu'est-ce qui unit toutes ces créatures ? La recherche nasale, incessante et frénétique, de l'urine.

    On peut faire une petite exception pour quelques exemplaires de certaines grandes races (à vrai dire je distingue mal des "races" parmi la racaille). Sans rien avoir qui les rapproche de l'homme ou des animaux supérieurs, ces quelques exemplaires évoqueraient plutôt le crapaud; c'est ça: leur comportement s'apparente vaguement à celui du crapaud.
    En comparaison du chien, même la punaise est admirable. La punaise et ses entreprises fantastiques: telle un tank, elle accomplit avec peine un voyage infini, semé d'embûches et de complications.Parvenue au bout, elle oeuvre, toute à sa passion, sur le corps d'un homme dont les dimensions, comparées aux siennes, défient notre imagination: une montagne, mais une montagne qui remue, et qui pourrait se renverser sur elle.

    Les chiens ! Pour ces créatures qu'on a coutume d'appeler Flora, Fauna, Victoria, je propose les noms suivants: Oeil-de-pute, Sac-à-puces, Innommable !. (*)

    (*) On risque de ne pas comprendre qu'il s'agit de poser des principes, et non de haïr quelques pauvres créatures. Au fond, j'exhale surtout ma rage contre certaines caractéristiques humaines. Un certain type humain. S'il est nécessaire, cependant, de faire des exceptions, je citerai en tout premier lieu le petit chien décrit par Konrad Bänninger dans L'Esprit du devenir; et celui du Divan de Goethe, qui, avant d'être admis au paradis, a "si fidèlement accompagné les Sept Dormants" dans leur sommeil.
    (...) Je pourrais citer encore d'autres cas. Je m'en tiens à celui-ci: je venais de poser ma plume et je sortais dans la rue. Là, juste au coin, un petit chien inconnu m'attendait; son regard était si plein de reproche que je compris tout de suite: "Il a lu mon texte". Il n'aboyait pas. Son reproche, si calme, confinait à la tristesse. Je lui donne ici l'assurance qu'il n'était pas concerné par ma diatribe.


    Ludwig Hohl, Notes ou de la réconciliation non-prématurée. Traduit de l'allemand par Etienne Barilier. L'Age d'Homme, 1989, 535p,


    Image: le fox Snoopy, ange gardien de La Désirade.

  • Ceux qui écoutent le Temps passer

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    Celui qui sait par cœur toutes les notes de La Flûte enchantée / Ceux qui voient la musique en couleurs et notamment Messiaen et Debussy mais aussi Dutilleux et Arvo Pärt / Celui qui échappe au canard du doute à lèvres de vermouth en se repassant le 4e Concerto brandebourgeois / Celle qui se rappelle l’ami disparu avec lequel on écoutait le Göttingen de Barbara / Ceux qui te répètent qu’ils te reçoivent 5 sur 5 et dont le regard dit tout le contraire / Celui que Vivaldi met en joie alors qu’il n’est qu’épicier non mais t’y comprends quelque chose ? / Celle qui sait les pouvoirs érogènes des ragas de l’Inde / Ceux qui ne se doutent pas qu’ils ont l’oreille absolue et ne semblent pas en souffrir à vue de nez / Celui qui écoute le doux murmure des nonnes à la sieste / Celle qui prête son oreille à un mendiant aveugle qui lui sourit en entendant tomber la pièce / Ceux qui sont à l’écoute des démunis aux heures réglementaires / Celui qui fait semblant de ne pas entendre son heure sonner / Celle qui entend ce que lui disent les lèvres du sourd-muet aussi salace que bien foutu / Ceux qui laissent dire en souriant comme le bourreau qui retient le couteau pour le plaisir / Celui qui mâche du chewing-gum alors que la chanteuse de fado mime le désespoir de celle que son macho plaque pour une Islandaise rousse mais friquée de passage au Barrio Alto / Celle que son père richissime veut absolument faire opérer pour qu’elle devienne le soprano dramatico de ses rêves / Ceux qui écoutent la radio des voisins mais baissent la voix pour critiquer leurs émissions à la con / Celui qui a ce qu’on appelle deux voix dont il use parfois dans les soirées récréatives / Celle qu’on appelle le rossignol de la ZUP / Ceux qui dérogent à leur vœu de ne jamais manger d’oiseau en se tapant de temps en temps un bonne paire de cailles tirées les dimanches de brume / Celui qui entend la musique de l’ascenseur sans se douter que c’est du Monteverdi First Class / Celle qui laisse s’épancher la concierge avant de lui faire comprendre que son appareil audio n’est pas branché / Celle qui sait la partition de Violetta par cœur mais n’a pas encore trouvé l’homme qui la fera souffrir come dans La Traviata / Ceux qui n’écoutent que leur courage hélas peu causant chez des retraités finlandais en saison morte, etc.
    Image : Alexandre Sokourov.

  • Ceux qui se lèvent du bon pied

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    Celui qui sitôt l'éveil fait de l'oeil à son bon ange / Celle qui devant son miroir de l'aube entonne l'hymne apéritif: "Avec Martini, Martini, Martini / Le monde entier / Chante et sourit" / Ceux qui se lavent dans l'eau de fonte du glacier dont les séracs bleutés s'irisent aux premiers rayons de celui qu'on appelle Jean Rosset dans le canton / Celui qui s'ouvre comme un livre que le vent commence à feuilleter / Celle qui sait (intuitivement s'entend) que sa force vive est faite du produit de la masse par le carré de la vitesse et que son dynamisme pétulant d'avocate des pauvres en procède ce matin clair où même les momies de l'Office des poursuites semblent bien lunées à leurs guichets / Ceux qui constatent ce matin que "toutes choses sont conspirantes" dans le sens optimiste qu'entendait Hippocrate / Celui qui voudrait bien croire à l'"harmonie préétablie" du monde dont lui parle son cordonnier spécialiste de Leibniz mais que dément la naissance de son premier enfant nain à tête d'oiseau / Celle qui positive à mort pour ne pas déprimer à vie / Ceux qui croient vivre dans le pire des mondes possibles au motif que le seul Bancomat du quartier vient d'être "explosé" par des vandales sûrement étrangers voire de couleur / Celui qui a repéré deux ou trois trous dans la chaussette de la théodicée de Gottfried Wilhelm Leibniz (1646-1716) / Celle qui considère que 99% des mecs sont niaiseux dès qu'ils théorisent sans en faire une théorie / Ceux qui pouffent de gaieté matinale en lisant les élucubrations pseudo-prophétiques consacrées à Lautréamont par le sémillant Philippe Sollers dans ses Fugues / Celui qui ne voit rien de plus divertissant le matin que la lecture d'un écrivain français postulant la supériorité mondiale de la langue française dont il serait lui-même l'unique survivant ou à peu près en toute modestie objective s'entend / Celle qui pratique le décentrage culturel matutinal en skypant demi-nue (genre string et soutif à pois roses) avec son amant annamite / Ceux qui donneraient à peu près toute la littérature française actuelle pour le seul chapitre des Frères Karamazov intitulé Les gamins, etc.


    Image: JLK, En Toscane

  • Ceux qui se sentent seuls

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    Celui qui reste sans réponse / Celle que l'euphorie générale déconcerte / Ceux que le nombre annihile / Celui qui a le sentiment-sensation de vivre au milieu de zombies / Celle qui n'entend même plus l'écho de sa propre voix / Ceux qui sont enfermés dans un cachot sans murs / Celui qui cherche un semblable dans la masse des pareils au même / Celle qui ne cherche plus rien à force de trouver tout égal / Ceux qui se lèchent pour se donner l'impression-sensation qu'ils communiquent encore un peu / Celui qui ne rêve plus entre ses insomnies / Celle qui fuit dans les achats divers / Ceux qui n'ont même plus peur du vide / Celui qui lit best-seller sur best-seller / Celle que passionnent les stories de serial killers où l'on éventre de très jeunes filles sous l'influence de mères évidemment très très possessives / Ceux qui font des vernissages monstres pour des livres qu'ils espèrent "cultes" voire "cultissimes" / Celui qui a cru reconnaître Robert Walser au fond de la salle de muscule mais ce doit être une erreur / Celle qui se tait dans le train où tout le monde parle pour ne rien dire / Ceux qui de toute façon n'en ont rien à cirer malgré le surplus d'encaustique qu'il faudra sûrement jeter comme les agrumes et les sentiments obsolètes / Celui qui ne sait où fuir la fuite / Celle qui se serre la main à elle-même en se promettant de rester en contact / Ceux qui refusent le refuge du refus / Celui qui va voir ailleurs qui il est / Celle qui fait la sourde oreille pour ne pas voir ce que tu entends / Ceux qui font le mur de la maison de retraite / Celui qui dit comme ça que certaines choses ne sont pas à dire - on peut le dire comme ça / Celle qui a compris qu'elle ne serait pas entendue si elle ne parlait pas pour ne rien dire / Ceux qui se remettent au piano ou à l'écoute du merle matinal / Celui qui n'est à vrai dire presque jamais seul et ne s'en plaint pas plus que de l'être / Celle qui rejoint son conjoint sur le toit de l'Entreprise pour se faire un joint avant de faire le point / Ceux qui se trouvent bien ensemble si ça se trouve et ça se trouve en cherchant bien, etc.

    Image: Philip Seelen

  • Confession d'un enfant du siècle

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    A propos de Tout autre,une confession, de François Meyronnis.

    Certains livres nous prennent par surprise, et c'est ce qui vient de m'arriver avec la lecture de Tout autre, une confession de François Meyronnis, avec lequel je me suis découvert des points communs en dépit de goûts et de positions très différents, voire opposés.

    Je connaissais un peu François Meyronnis jusque-là, mais d'assez loin, sans avoir lu aucun de ses livres. J'avais bien entrouvert L'Axe du néant, volumineux essai paru il y a quelques années, que j'ai refermé en soupirant comme, trente ans plus tôt, j'avais refermé L'être et le néant, peut-être rien qu'au motif de mon peu d'attirance pour ce concept de "néant" qui suppose une tête philosophique que je n'ai guère. Je savais François Meyronnis proche de Philipe Sollers, dirigeant la revue Ligne de risque avec son compère Yannick Haenel; les attaques haineuses dont il a parfois été gratifié me l'ont rendu plutôt sympathique, mais il m'a fallu lire une dizaine de pages de Tout autre, après l'aimable dédicace annonçant la "confession d'un irrégulier", donc mon semblable éventuel, pour m'intéresser à l'astringente évocation d'une enfance vécue contre l'école, ou du moins contre le drill ordinaire par voies de lettres et de chiffres, immédiatement à l'écart, confrontée à la solitude et forcée à une appropriation personnelle de la parole et de la réalité, notamment par la magie proustienne des Noms - ici porteurs blasonnés de gloires historiques tels Tarquin le Superbe ou Coriolan, Marie Stuart ou Charles le Téméraire, et plus tard le truchement des livres.

    Ce qui m'a intéressé dans ce récit est l'aspect vertigineux que peut revêtir la découverte d'une altérité fondamentale, non tant sociale ou psychologique qu'existentielle voire métaphysique, abouchée physiquement à des gouffres psychiques et à des tumultes verbaux. Avant de découvrir Lautréamont à quinze ans, le petit souffre-douleurs de cour d'école "pas comme les autres", traqué par sa prof de maths avant qu'une crise d'apoplexie ne l'en libère, et bientôt considéré par ses proches comme un "être à part", s'est constitué une mythologie fondée sur un rapport magique, voire mystique, avec la parole. Les incantations de Maldoror ne pouvaient trouver meilleure chambre d'écho, et d'autres jeunes gens s'y reconnaîtront, titubant fébrilement entre poésie et philosophie, jusqu'à une véritable révélation dont on rirait, tant elle rappelle celles d'un Pascal ou d'un Claudel, si l'évocation fuligineuse de la rencontre d'un balai, dans un terrain vague, et de la foudre ducassienne, ne portait en elle-même, ici, le signe d'une autodérision cocasse. Pas que l'auteur rie de lui-même; plutôt qu'il nous incite à sourire de sa candeur sincère en somme romantique, pour ne pas dire "enfant du siècle".

    Chaque génération a ses élans et ses effrois, ses dieux et ses démons, ses idoles et ses rejets, et c'est particulièrement visible dans la France littéraire des héritiers de Mai 68, dont les représentants les plus singuliers voire les plus remarquables (tels un Marc-Edouard Nabe, un Maurice G. Dantec ou un Michel Houellebecq) se sont tous définis par le rejet teigneux èvoquant la posture dostoïevskienne du "je suis seul et ils sont tous"...

    François Meyronnis le vit d'une façon plus réservée et douce en apparence, mais on trouvera dans sa "confession" deux épisodes significatifs "d'époque". Le premier est le récit mordant d'un essai de réunion de "bandes" littéraires, affiliées à deux revues rivales, se rencontrant en présence d'une "icône" de la philosophie contemporaine, en la personne de Giorgio Agamben. Le second est la reconstitution imaginaire d'un "dialogue" de l'auteur avec Michel Houellebecq, dont l'oeuvre apparaît alors comme un "repoussoir".

    Or ce qui me frappe en fin de compte, et François Meyronnis y participe autant que Philippe Sollers (dont un bon geste est évoqué lors d'une rencontre nocturne avec l'auteur), c'est la propension de tous ces talentueux littérateurs aux généralisations catastrophistes. Autant je me sens proche d'un Sollers quand il parle des jardins du monde ou grappille entre Stendhal et Diderot, autant m'ont émerveillé maintes pages passionnées des Zigzags de Nabe ou des romans de Michel Houellebecq, autant les constats généraux de ces Messieurs invoquant la décadence occidentale (Dantec le punk camé citant les Pères de l'Eglise et Joseph de Maistre !) et la chiennerie multimondiale nous font passer du "tout autre" au morne ressassement du "toujours le même".

    De François Meyronnis me touche la recherche d'une mythologie personnelle s'inventant des héros "tout autres" du côté de Sienne ou de la Corse et plus encore: sa façon de vivre sa parole. Mais voici la scie relancée. "Disons-le sans fard: nous vivons les derniers jours de l'humanité, au moins un siècle que nous les vivons, et cela durera encore très longtemps - d'autant que la fin a déjà eu lieu. Et qu'il n'y a aucun sens à s'en plaindre".

    Enfin je comprends mieux, à la lecture du Tout autre de François Meyronnis, ce qui me fait regimber, souvent, à celle de Sollers: ce côté société secrète. Déjà la chose me rebutait chez Dimitri: son côté Club de l'Horloge, ou le goût de Dominique de Roux pour le savoir crypté, l'ésotérisme d'Abellio et autres doctrines théologico-politiques genre martinisme du comte De Maistre...

    Tout ça me rebute viscéralement, je ne sais pourquoi mais c'est comme ça: ce côté club des purs, supériorité de quelques-uns et autres "restons entre nous " ou "il est des nôtres" - tout cet ostracisme électif m'a toujours paru douteux et plus exactement: ridicule, autant que les attributs et autres insignes ou colifichets du franc-maçon ou de l'élu de n'importe quelle secte solaire ou lunaire.

    Bref, autant la lecture de Tout autre m'a rendu François Meyronnis proche et fraternel à certains égards, autant cet aspect "nous autres" m'a fait sourire, et particulièrement dans sa conclusion à point d'orgue ronflant: "La parole, qui échelonne le grief, soulève aussi ce qui délivre. Le Messie séjourne auprès de nous, et nous devons l'attendre, et il est déjà venu : - c'est la parole". Couchée entre nos lèvres, elle est le Royaume - "petit comme un grain de moutarde": l'écart d'où s'édifient les ciels et se construisent le mondes. En elle, la sagesse; en elle le discernement: et personne n'en veut depuis que toute une société, maintenant étendue à la planète , a fait le rêve de se posséder elle-même - de se fabriquer elle-même - et de s'approprier la Terre. Disparates au jugement des foules, quelques têtes électriques se tournent vers l' exclue, endossant son exil loin des homme, autant d'existences que la délaissée enrôle pour sa route solitaire. Parmi ces biographies possibles de la parole, voici donc, avec humilité, la mienne. Et pour qu'elle luise de toute sa lumière, portez-lui attention"...

    François Meyronnis. Tout autre, une confession. Gallimard, collection L'Infini,143p.

  • Jane's Memories

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    …D’où que tu le regardes il t’échappe, well, jamais il n’est ce que tu vois même de face, je dirai : surtout de face, c’est comme un enfant qui dort - tu ne vois jamais un enfant qui dort de face, et c’est exactement comme ça que je rêve encore de lui les yeux ouverts, mais pas un profil ne le résume vraiment, de face et mal rasé, stony comme toujours il a toujours l’air de s’effondrer alors que de profil, je veux dire: de tous ses profils, yeah, c’est le dormeur des lilas à facettes…
    Image : Philip Seelen

  • Ceux qui se contredisent

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    "Je sais bien que je dirai le contraire tout à l'heure; oui, mais tout à l'heure est tout à l'heure, et ce n'est pas maintenant..."

    (Charles-Albert Cingria)


    Celui qui dit une chose et son contraire dans le même temps vu que la chose est apparue dans l'intervalle sous de multiples aspects apparemment similaires quoique nonpareils / Celle qui pense 666 choses à la fois en sirotant son diabolo menthe / Ceux qui respectent le principe de non-contradition ou disons: en principe / Celui qui établit des listes littéralement tissées de contradictions afin de briser l'idole de l'Opinion unique / Celle qui à l'instar de Sollers (l'écrivain, pas le théosophe) est capable de défendre à la fois Sade et Pascal et Lautréamont et Benoît XVI et Confucius et Bossuet et les maisons de passe-passe / Ceux qui à l'instar de Patricia Highsmith (la romancière compassionnelle, pas la tueuse en série) vouent autant de tendresse à l'éléphant blanc à barrissement beethovenien qu'au rossignol mozartien / Celui qui n'a pas trouvé de "message" dans les Chants de Maldoror / Celle qui marche à la fois sur la tête et les pieds et parfois l'inverse mais en même temps / Ceux qui vous rappellent qu'"impossible n'est pas français" tout en déconseillant la lecture de l'impossible Ducasse à vrai dire influencé par l'étranger / Celui qui attend de chaque prise de parole une devise du jour à inscrire dans son agenda à côté des sentences de Paulo Coelho et d'Eric-Emmanuel Schmitt / Celui qui dans la Chambre Zéro de la clnique déclare que l'Empire des chiffres nous ramène tous au même point, point barre / Celle qui conseille la cure de phosphate à l'ado éternel qui affirme que tout est foutu et même le reste / Ceux qui revendiquent leur "enclave de sérénité" / Celui qui se dit tantôt slovène et tatôt sarde au niveau sensibilité / Celle qui refuse de donner à boire au drapeau / Ceux qui abreuvent le fétiche de leurs recommandations citoyennes / Celui qui ne touche plus à la compote sentimentale sans rien perdre de sa sensitivité sensible enfin tu vois la nuance Hortense / Celle qui chevauche son propre squelette dans le rêve de l'intense voyou pictural / Ceux qui revendiquent le droit à la contradiction comme valeur ajoutée à leur exigence de non-réconciliation prématurée, etc.

    Peinture: Basquiat, Riding with the Death.

    (Cette liste a été jetée en marge de la lecture de Tout autre, une confession, de François Meyronnis, paru récemment chez Gallimard.