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  • Ceux qui disent les heures bleues

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    pour Jasmine et Pascal

    Celui qui dit le vin des dimanches / Celle qui dessine la carte des plaisirs sur le vélin de ton dos / Ceux qui rient de la sarabande des museaux / Celui qui fait de l'oeil à la bécasse en chignon / Celle qui montre ses fesses au cortège des douleurs / Ceux qui trouvent que la vie est une chaîne de pétards chinois / Celui qui caresse en rêve des hanches malgaches / Celle qui entend le rouge-gorge affirmer qu'il est le roi du monde / Ceux qui pensent que ce sera une année facile à boire / Celui qui écluse une fiole de petite colère / Celle qui prie saint Renard et se mouche à la lune / Ceux qui présentent le poète comme un revendeur d'ivresse / Celui qui recueille de l'océan par le simoun lointain / Celle dont le corps a soif de fariboles / Ceux qui se racontent les misères du monde / Celui qui fait frissonner les seins de la lune / Celle qui comprend le patois de la vigne / Ceux qui lisent la facture du ramoneur en lampant la soupe aux poireaux / Celui qui n'entend rien au téléphone des mouches / Celle qui sait que le journal des fourmis se lit comme du braille / Ceux qui écoutent le silence des dimanches / Celui qui demande à l'étoile de le reconduire a casa / Celle qui constate l'ennui des réverbères vers deux heures du mat' / Ceux qui tiennent les danseuses sous séquestre / Celui qui est trop près de la fontaine pour entendre la rumeur les cris de l'abattoir / Celle qui détache son péché du poteau de vertu / Ceux qui mentent pour moins morfler / Celui qui hume la lourde senteur des pivoines / Celle qui aime le chant des écoliers fusant de l'autocar dans l'épingle à cheveux / Ceux qui fument leurs souvenirs sur le trottoir de l'oubli / Celui qui estime que la vie est encore de la braise / Celle qui objecte que la vie est souvent de la fumée / Ceux qui baisent sans cesser de fumer - ce qui fait vivre et tue suivant le point de vue / Celui qui salue le beau temps qu'il sait compté / Celle qui craint le fantôme de l'horloge arrêtée / Ceux qui passent du lundi des confitures au samedi du revolver / Celui qui entend tomber les nouvelles dans le bowling de la rédaction / Celle qui fait cochon sur la dernière quille / Ceux qui entendent le tambour des mots graves, etc.

    (Cette liste constitue le pur grappillage de la lecture des 33 premières pages de La garde-barrière dit que l'amour arrive à l'heure, de Pierre-André Milhit, recueil de mots et merveilles peaufiné avec la complicité de Jasmine Liardet et Pascal Rebetez des éditions d'autre part)

  • Les méfaits du tatoué

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    L'échotier culturel E.D. m'a passablement attaqué, ces derniers temps, auprès de jeunes écrivains qu'il sait mes amis et dont il était censé parler dans son journal. Son reproche vertueux: que je sois à la fois critique littéraire et écrivain. Ma réponse au tatoué de la Tribune de Genève.

    Dumont3.pngLe pisse-copie de la Tribune de Genève m'en veut à mort, à ce qu'il semble. Or ce n'est pas d'hier. Cette grimace vivante me poursuit en effet de sa haine depuis une quinzaine d'années, comme il poursuit de son aigre mépris à peu près tout ce qui se fait dans ce pays en matière de littérature et de cinéma. Ce très méchant personnage aux aigreurs de vieille fille rancie dans l'exsudation de jalousie me reproche de cumuler les activités de critique littéraire et d'écrivain, selon lui incompatibles. Le tatoué me la fait à l'éthique: on aura tout vu.
    Je pourrais évidement lui objecter que la plupart des critiques littéraires, et des meilleurs, sont à la fois des écrivains. Rien qu'à Genève, par exemple, les meilleurs chroniqueurs littéraires (sans parler de la prestigieuse Ecole de Genève, ressortissant à l'approche universitaire) furent à la fois des écrivains, à commencer par le très regretté Jean Vuilleumier - jamais vraiment remplacé à la Tribune de Genève en dépit de l'excellent travail de Serge Bimpage, lui-même écrivain, Georges Haldas et Jean-Georges Lossier (critique et poète) ou encore Jean-Michel Olivier, critique et romancier.

    À Paris, l'on se ridiculiserait à faire le même reproche au non moins regretté Hector Bianciotti, critique irremplaçable et non moins admirable écrivain, comme on ferait figure de plouc en disputant à un Angelo Rinaldi sa double qualité de redoutable critique, aussi teigneux dans ses détestations que flamboyant dans ses éloges, et de romancier proustien; et les exemples pourraient se multiplier, de Jérôme Garcin à Jean Dutourd ou de Jean-Louis Ezine à Jean d'Ormesson, en passant par Philippe Sollers et Charles Dantzig, entre beaucoup d'autres.

    Bref, je pourrais argumenter sans peine afin de réduire à néant ce reproche que me fait la cousine blette de la TG, s'il s'agissait vraiment de ça.

    Or ce qui motive la haine à mon égard du pauvre E.D, n'a rien à voir avec cette objection jouant sur l'éthique professionnelle avec la dernière hypocrisie. Ce que me reproche à vrai dire E.D, est d'aimer la littérature et de la défendre de multiples façons, et plus encore: de faire en somme mon travail.

    Ce que j'essaie de faire avec peine et amour, mais non moins d'allégresse et d'appétit, depuis plus de quarante ans en tant que critique littéraire (ma première chronique à la Tribune de Lausanne date de 1969) peut être évidemment critiqué, autant que mes vingt livres. À propos de ceux-ci, il est vrai que, parfois, j'ai mal réagi à des critiques que j'estimais injustes ou juste malveillantes de lecteurs superficiels ou nuls. E.D. en fut un de mon Sablier des étoiles, qu'il assassina en trois lignes baveuse qui jugeaient plutôt l'arroseur que l'arrosé. De cette "critique" débile nous avons plutôt ri, à l'époque, avec Alexandre Voisard également visé, et ce n'est pas pour ça que je réponds aujourd'hui au néant tatoué, même s'il a boycotté mes huit ouvrages parus depuis lors...

    Ce qui m'importe, en revanche, est de réagir à l'impudence du fumiste qui n'aime rien et "freine à la montée", selon l'expression de mon ami Thierry Vernet visant la mesquinerie chafouine du milieu culturel romand. Ma réponse n'est pas à un critique, même fielleux, mais à un gâche-métier.

    Bernhard7.JPGEn vérité je suis un amateur ardent de littérature fulminante. J'ai la plus grande considération pour les imprécateurs à la Léon Bloy ou à la Thomas Bernhard qui bataillaient - même avec la plus effrontée mauvaise foi - pour des causes qu'ils estimaient justes: Bloy contre l'esprit bourgeois et TB contre la bassesse petite-bourgeoise. J'ai beaucoup appris, dès l'âge de 14 ans, à la lecture du Canard enchaîné, dont les Morvan Lebesque, Jérôme Gauthier ou Henri Jeanson étaient des polémistes et des stylistes défendant de vraies valeurs, fût-ce sur le mode anarchisant. Tous ces furieux-là l'étaient par amour, et c'est ce que j'aime chez eux comme j'ai aimé croiser le fer avec mon cher ami-ennemi Jacques Chessex, tandis que le pauvre E.D. n'aime rien que son petit moi maorisé, travaille mal et bave sa bile en posant au vertueux.

    Dumont2.jpgC'est contre cette tartufferie du tatoué que j'en avais ce matin. Je vais retourner maintenant à ce que j'aime, à savoir écrire et peinturer tranquillement dans mon coin, dans l'affection des miens. Cependant il me fallait ce coup de gueule un peu méchant d'un instant pour exorciser la méchanceté permanente de quelqu'un à qui je souhaite, ah sincèrement, de s'en libérer - on peut rêver ou quoi ?

  • Ceux qui ont quelque argent



    Celui qui a mis de la thune à gauche sous le gouvernement de droite / Celle qui a quelque raison de ménager la milliardaire acariâtre / Ceux qui repèrent les litotes hypocrites / Celui qui ne descend jamais dans un palace ***** ni ne fréquente les cimetières fonctionnels / Celle qui a quelque part une tirelire / Ceux qui ont fait fortune dans la frite et dans le respect des huiles / Celui qui gagne à être inconnu / Celle qui est riche de tes seuls yeux intranquilles / Ceux qui ne sont riches que de leur argent / Celui qui affirme que la gêne est dans les gènes et que ce qu'on hérite l'est par mérite / Celle qui a épousé un coffre-fort / Ceux qui évitent les riches au motif que ceux-ci sont toujours englués ou ligotés ou affectés dans leur feinte liberté / Celui qui tourne autour de la milliardaire comme le scarabée bousier autour de l'étron / Celle qui jalouse ton ami lointain / Ceux qui mangent à la fortune du peu / Celui qui estime qu'"avoir un enfant" est un abus de langage / Celle qui voit la natalité galoper et continue de "faire des enfants" sans penser à elle / Ceux qui constatent que la pauvreté qui cause le malheur des enfants cause de nouveaux enfants bénis par l'Eglise catholique rejetant les enfants non baptisés / Celui qui constate les méfaits de l'éducation en pays riches / Celle qui bouge avec élégance comme toute Africaine pauvre ou riche et parfois même blanche voyez-vous tout arrive sauf qu'il n'existe à notre connaissance aucune trompettiste suédoise comparable à Chet Baker (plutôt clair de peau) ni à Satchmo (carrément chokito) donc il faut rester attentif aux nuances et autres détails / Ceux qui ont l'élégance des équations non résolues / Celui qui sait que du jeune et du vieux Goethe le plus jeune est le plus vieux / Celle qui ne voyage que par l'imagination mais toujours en classe Business / Ceux qui pensent que le monde est divin sans penser que Dieu le soit, etc.

    Image: Philip Seelen

  • Prisonniers de Beckett

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    Beckett4.jpgSous le titre de Prisonniers de Beckett, la réalisatrice d'origine tunisienne Michka Saäl a tourné, en 2005, un long métrage documentaire consacré à la mise en scène d' En attendant Godot dans la prison suédoise de Kumla, en 1985, par Jan Jonson, que Martin Page, dans L'apiculture selon Samuel Backett, recycle à sa façon. Or l'écrivain ne fait aucune mention de cette approche antérieure à son roman. Est-ce à dire qu'il ignorait cette source ? That's the Question...

    Prisonniers de Beckett de Michka Saäl relate l'histoire vraie de cinq détenus d'une prison suédoisequi, grâce à Jan Jonson, homme de théâtre passionné, répètent la pièce En attendant Godot. Après le succès d'une première représentation en prison, une tournée s'organise hors des murs. L'appel de la liberté est alors le plus fort et les détenus-comédiens s'évadent et disparaissent. Mêlant le passé et le présent, le film tisse un rêve existentiel de liberté à travers la force poétique du théâtre de Samuel Beckett. Sur des chansons de Bob Dylan, il nous invite à plonger, entre tragique et burlesque, au coeur des cris et chuchotements d'une humanité qui attend et se cherche. Michka Saäl a retrouvé les protagonistes de cette folle aventure et recrée avec poésie cette intrusion de l'art dans l'univers carcéral.

    Beckett3.jpgL'action se passe à la prison de haute sécurité de Kumla, Suède, en 1985. À la demande du directeur, l'acteur et metteur en scène Jan Jonson accepte d'initier les détenus au théâtre. Avec cinq d'entre eux, il entreprend de monter "En attendant Godot". Le jour de la première, trois cents spectateurs font un triomphe aux comédiens. Des célébrités du théâtre ont fait le déplacement et s'enthousiasment. L'expérience vient aux oreilles de Samuel Beckett, qui demande à rencontrer Jan Jonson. La troupe reçoit des offres de plusieurs théâtres suédois. Malgré des réticences, la direction de la prison autorise les comédiens à partir en tournée. Sur la route, les détenus redécouvrent le plaisir d'aller et de venir, de respirer les parfums de la rue. Le retour à la prison n'en est que plus dur. Invités par un autre théâtre, ils en profitent pour se faire la belle...

  • Ceux qui attendent Godot

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    Celui qui sourit quand Samuel Beckett lui dit comme ça que Godot est le garçon le plus populaire de la cour de récréation / Celle qui sortant d'un concert porte secours à Sam qui vient de se prendre un coup de couteau et c'est ainsi que Suzanne deviendra sa femme / Ceux qui n'ont pas reconnu Sam en ce vieil homme aux longs cheveux à bermudas fleuris / Celui qui offre des orchidées aux abeilles en signe de reconnaissance / Celle qui se confesse à l'Abbé Godeau qui lui rappelle ce mot de Bernanos selon lequel Dieu n'a que nos mains pour agir / Ceux qui sont nés l'année de la parution de Malone meurt sans s'en douter / Celui qui se retrouve à Göteborg en 1971 en compagnie de son Ami unique du moment / Celle qui fredonne Petite fleur de Sydney Bechet qu'elle a écouté cent fois sur son pick-up dont la petite manette permettait de se passer des 45 tours, des 33 tours et même des 78 tours avec par exemple Caruso de son vivant ou Chaliapine tant qu'on y est / Ceux qui considérent les détenus comme des prisonniers de la société ou d'eux-mêmes ça dépend des cas / Celui qui n'est pas allé chercher son Prix Nobel alors que les Suédois lui avaient préparé tout un frichti / Celle qui pense que sa relation avec Pierre-Marie le souverainiste intégral relève du théâtre de l'absurde genre Fin de partie / Ceux qui ont renoncé à porter plainte contre l'humanité vu que celle-ci ne sait pas ce qu'elle fait - comme disait l'Autre / Celui qui s'exclame "Oh les beaux jours !" en traversant la Côte d'or de ce mois de mai radieux à bord de sa 2CV portant sur la fesse gauche l'autocollant GODOT IS MY COPILOT / Celle qui regrette que son cousin Alberto n'ait pas réalisé de portrait de Sam alors qu'il a si bien "sorti" celui de Jean Genet / Ceux qui savent que l'art n'aura jamais autant d'effet que la politique et qui ne renient pour autant ni la politique ni l'art / Celui qui écrit contre l'amnésie / Celle qui préfère les professeurs de désespoir aux monitirices d'école de dimanche recyclées dans la pensée positive et la méditation en jacuzzi / Ceux qui n'ont d'espoir qu'en la chose à faire / Celui que le nouvelle d'une nouvelle évasion ne réjouit pas vu qu'on ne sait jamais si l'évadé sait où se réfugier avat d'être repris et puni / Celle qui déteste physiquement et plus encore métaphysiquement les voleurs qui sont quelque part des violeurs y compris les décisionnaires des grandes banques suisses / Ceux qui acclament "encore une journée divine !"

    (Cette liste à été établie en marge de la lecture de L'Apiculture selon Samuel Beckett, délectable petit livre, drôle et profondément pertinent sous sa fantaisie, de Martin Page récemment, paru à L'Olivier.)

  • Un désespoir radieux

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    Yonta, ou la vie comme à Bissau

    La situation est désespérée mais les enfants dansent le long de la piscine où vient de basculer le gâteau des mariés, et la vie continue...

    La fin du film de Flora Gomes, Les yeux bleus de Yonta, sélectionné à Cannes en 1992 et disponible en DVD, rappelle celle d'Amarcord de Fellini, avec le même mélange de douce folie visuelle, de tristesse et de gaîté enfantine. Tout le film est d'ailleurs traversé par celle-ci, dès la première séquence qui voit débouler une cinquantaine de gamins dans une course aux chambres à air marquant la commémoration de l'indépendance, en 1974, où rayonne une première fois le merveilleux sourire du petit Amilcar rêvant de devenir le nouveau Maradona de Guinée-Bissau... En outre, la belle Yonta est elle-même une sorte de femme-enfant, qui rêve d'être aimée par Vicente, l'ancien combattant revenu d'un voyage d'affaires en Europe avant de reprendre les rênes de sa petite entreprise, et qui la repousse gentiment.

    Sous l'aspect d'une fiction aux personnage très bien dessinés, Les yeux bleus de Yonta relève à la fois de la chronique documentaire évoquant assez précisément la fin des grandes espérances liées à l'indépendance, ou plus exactement les séquelles personnelles de cette désillusion sur une brochette de personnages.

    Yonta3.jpgIl y a donc Vicente, héros de l'indépendance qui s'adapte mal à la modernisation et interroge le silence des ancêtres avec inquiétude. Il y a Yonta la fille de ses amis, qu'on dit la plus belle femme de la ville et dont rêve un jeune homme désespéré du même âge, qui lui écrit une lettre d'amour recopiée dans une anthologie. Il y a l'ancien compagnon de lutte de Vicente qui ne parviendra pas non plus à vivre loin de sa brousse. Il y a la voisine des parents de Yonta qui est menacée d'expropriation. Il y a la boîte de nuit où se retrouve toute une belle jeunesse, dont les danses s'interrompent à chaque panne d'électricité; les mêmes pannes menaçant de ruiner Vicente, dont le poisson qu'il revend pourrit dans les frigos de son commerce, au dam des pêcheurs - tout se tenant dans cette économie de survie.

    À fines touches, avec un remarquable sens poétique de l'image et de la narration, Flora Gomes compose ainsi un tableau vif et poignant, dont la joie de vivre qu'il reflète va de pair avec un constat doux-amer qui vaut, cela va sans dire, pour bien d'autres pays d'Afrique que le sien...

    Yonta2.jpgDVD. Trigon-film, 2007

  • Mercenaires de la tolérance

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    On rit beaucoup, mais on finit au bord des larmes à la vision de La parade du réalisateur serbe Srdjan Dragojevic

    Comédie grinçante réalisée à Belgrade sur fond de manifestations homophobes d'une violence extrême, à la fois dur et tendre, souvent hilarant et tout à fait sérieux dans son propos, ce film m'a rappelé la recommandation que Bertolt Brecht fit au poète algérien Kateb Yacine après que celui-ci lui eut demandé comment parler de son pays déchiré par la guerre: "Ecris une comédie !".
    Rien apparemment de "brechtien", pour autant, dans cette comédie ne craignant pas le kitsch burlesque et la dérision, genre Deschiens à la balkanique, rassemblant une brochette de personnage inénarrables dans un décor qui, à tout moment, sous le toc et le kitsch nouveaux riches nous rappelle de terribles souvenirs.

    Laparade07.jpgLa première séquence détaille ainsi, sur le corps nu du formidable Lemon, alias Mickey, ancien chef de guerre tchetnik recyclé roi des gangsters de Belgrade, que voici en train de prendre sa douche, son curriculum vitae sous forme de tatouages évoquant autant de combats et autres menées sanglantes. Mais c'est de son chien chéri, sorte de gros tas blanc et jaune à redoutables crocs, que le sang va jaillir tout soudain, flingué sous ses yeux mais pas tout à fait mort, et bientôt sauvé de justesse par un vétérinaire tout doux et bien enveloppé, Radmilo de son prénom et vivant en couple avec un beau designer du nom de Mirko qui, lui, ressemble un poil à Noureev.
    Laparade06.jpgOr le croisement de ces deux trajectoires va se prolonger car la fiancée de l'ex-chef de guerre, spectaculaire créature en train de leur préparer un mariage pour le moins hollywoodien, recourt précisément au designer Mirko pour lui arranger tout ça. Lequel Mirko, gay militant, cherche à relancer une Gay Pride à la mesure de son rêve de dignité, supposant une protection qui évite à la manifestation les violences inouïes de l'édition précédente. Passons sur les détails: ce qui compte est que Mickey, alias Lemon le dur, proprio d'un important centre d'arts martiaux, homophobe jusques aux moelles, est sommé par sa fiancée d'assurer la protection de la prochaine Gay Pride de Belgrade que la police locale n'entend pas assumer. Sur le thème modulé des Sept mercenaires, après avoir vainement tenté de rallier ses potes des gangs locaux, Mickey Lemon va s'embarquer, dans la Mini rose de Radmilo le véto, à destinaton de Croatie, de Bosnie et du Kosovo, pour tâcher d'en ramener les durs de durs qui sont devenus inséparables à force de se tirer dessus. Inutile de préciser que, si vous connaissez un peu l'histoire de l'horrible guerre qui suivit l'éclatement de la Yougoslavie, les traits satiriques renvoyant à des faits tragiques ne laissent d'accuser le trait grinçant. Les compatriotes de Dragojoevic apprécieront sans doute, ou détesteront, bien plus que le public occidental, même si l'essentiel reste explicite. Une séquence symbolique est particulièrement savoureuse, malgré son relent amer: lorsque les mercenaires serbe, croate et bosniaque, débarquent dans le village à minarets où le chef de guerre albanophone local, rappelant l'aigle avec lequel il trafique de l'héroïne, les accueille à bras ouverts, à l'instant même où passe un char américain. Alors lui de glisser la came par une meurtrière du blindé, d'où ue invisible mains lui file une liasse de dollars qu'il s'empresse de distribuer aux enfants du village...

    La Parade02.jpgAutant dire que La Parade ne se borne pas à la préparation de la Gay Pride, même si l'on y arrive finalement, dans un déchaînement de violence inouïe qui se solde par la mort d'un homme. Au passage, une séquence montre le chef de la police participant à un combat de chiens se déchiquetant à mort, dont les hurlements des participants se fondent aux vociférations démentielles des jeunes extrémistes déferlant sur le centre ville pour casser du pédé, encouragés par les ennemis, politiciens ou prêtres, de la pourriture occidentale...

    Laparade05.jpgOn sort de La Parade sonné, car la fin du film combine habilement les séquences stylisées de la manif, réunissant une poignée de militants entourés des mercenaires fameux, contre une horde sauvage d'excités, et les images réelles des manifestations qui eurent lieu à Belgrade, auxquelles s'ajoutent les éléments d'information non moins accablants. Ainsi la satire parfois énhaurme, aux trouvailles comiques percutantes, loin de diluer le propos lié à la défense des droits de tous, l'accentue au contraire en l'inscrivant dans un contexte général de gabegie, de violence sociale et de lendemains qui déchantent. Le discours final de Mirko, au premier rang de ceux qui vont se faire tabasser, dépasse de loin la seule cause des homos pour invoquer une nouvelle fraternité à venir dans ce pays déchiré qui se cherche des boucs émissaire. Sans être du grand cinéma, La Parade a lemérite de traiter de front une question aujourd'hui centrale, avec des personnages certes outrés mais servis par des acteurs "monstrueux" à souhait et sympathiques en diable. Et puis on rit. Et puis on pleure. Enfin il y a de quoi réfléchir autant que de se tenir prêt à réagir...


  • Le violon du treizième

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    En mémoire de Thierry Vernet et Floristella Stephani

    Léa est si sensible à la beauté des choses que cela la touche, parfois, à lui faire mal.
    Elle resterait des heures, ainsi, à regarder la Cité de son douzième étage. Elle aime les âpres murs couverts de graffitis et l’enfilade des blocs au pied desquels les premiers matinaux se hâtent vers les parkings ou l’abribus de la ligne numéro 6.
    Il y a ce matin des gris à fendre l’âme. On dirait que le ciel et la ville s’accordent à diffuser la même atmosphère un peu triste en apparence, à vrai dire plutôt grave, qui lui évoque l’Irlande et leur dernier automne parisien à regarder les feuilles du Luxembourg tourbillonner dans les allées, juste avant la mort de Théo.
    Elle vit toujours au milieu de ses portraits et de leurs paysages. Cependant elle aborde chaque jour en se poussant plutôt vers les fenêtres. C’est sa meilleure façon de continuer à l’aimer. Leurs tableaux continuent eux aussi quelque chose, mais elle ne les regarde pas comme des tableaux.
    Tout à l’heure, en entendant la nouvelle de l’exécution de la pauvre Karla Faye Tucker, elle s’est dit que Théo se serait fendu d’une lettre aux journaux pour clamer son indignation contre la barbarie de l’Etat de là-bas: cela n’aurait pas fait un pli. En ce qui la concerne, elle préfère se représenter la tranquillité du dernier visage de la suppliciée, juste avant qu’on n’escamote le corps dans le sac réglementaire.
    Elle les a vu faire cela à Théo. Ils font ça comme ils le feraient d’un chien crevé, s’était-elle dit sur le moment; ils doivent être dénués de tout respect humain. Ce sont eux-même des chiens ou moins que des chiens puisque l’os qu’on leur jette ils le foutent dans un sac.
    Pourtant elle a révisé son jugement durant la période de nouvelle clairvoyance qui a marqué la fin de sa thérapie, quand elle a lancé à Joy que ce sac de merde irradiait une sorte de beauté.
    Et cela s’est fait comme ça: d’eux aussi elle a fini par reconnaître la beauté; d’eux et de leurs femmes à varices; d’elles et de leur chiards. Elle a découvert, auprès de Joy, qu’ils étaient tous dignes d’être repêchés et contemplés. Et tout ça l’a aidée à s’affranchir de Joy. Et plus tard, elle le sait maintenant, elle reviendra à la peinture. Et plus tard encore elle enfantera un Théo bis rien qu’à elle, son premier enfant né de leur relation à blanc qui aura peut-être bien la gueule d’ange de Vivian.
    Or, ce matin de février 1998, quatre ans après la mort de Théo, Léa ne peut qu’associer ceux qui l’ont mis en sac et celles et ceux, là-bas, qui ont participé à l’exécution de Karla.
    Après tout ils n’auront fait que leur job. Et qu’aurait-elle fait elle-même ? Qu’aurait-elle fait de Théo s’ils ne s’étaient pas chargés de la besogne ? Que pouvait-elle faire de la dépouille de Théo ? Fallait-il s’allonger à ses côtés ? Fallait-il faire comme si de rien n’était ? Fallait-il attendre l’odeur ?
    Léa se sent, désormais, au seuil d’une nouvelle vie. Lorsqu’elle a dit à Joy qu’elle se voyait à peu près prête à peindre ce putain de sac dans lequel ils ont fourré Théo, la psy lui a répondu, après un long silence, qu’elle serait contente de la revoir de temps à autre en amie.
    Bien entendu, Léa n’a jamais peint le sac, pourtant ce qu’elle contemple à l’instant découle de sa vision et de ne cesse de l’alimenter. Ce qu’elle aurait trouvé sinistre en d’autres temps, tout ce béton et ces grillages, le dallage du pied de la tour où la camée du seizième s’est fracassée l’an dernier, les arbres défoliés du ravin d’à côté, les blocs étagés aux façades souillées de pluies acides et la ville, là-bas, avec son chaos de toits se fondant dans le brouillard, tout cela chante en elle et lui donne envie de se fumer une première Lucky.

    Léa fume comme par défi depuis la mort de Théo. C’est sa façon de résister. La phrase des carnets de son compagnon la poursuit: «La mort, ma mort, je veux la faire chier un max à attendre devant ma porte, à piétiner le paillasson. Mais quand il sera manifeste que le temps viendra de la faire entrer, je lui offrirai du thé et la recevrai cordialement».
    Autant qu’elle fume, elle pense en outre qu’elle se fume elle-même comme un saumon pêché par un Indien (comme Vivian elle aime les Indiens), elle s’imagine qu’elle se dépouille du superflu et se purifie peu à peu comme un arbre qui se minéralise, elle aime en elle ce noyau dur sans lequel Théo disait que rien ne pourrait jamais se graver de durable.
    Depuis quelques semaines, Léa consacre ses matinées d’hiver, après ses premières cigarettes et le café fumant sur les pages ouvertes du Quotidien, à retaper à la loupe le visage d’un jeune homme du XVIe siècle salement amoché par les ans.
    La ressemblance du regard du jeune noble bâlois et de celui de son ami américain l’a tellement troublée qu’elle a hésité à accepter cette commande, avant de penser à Dieu sait quel transfert qui sauverait Vivian contre toute attente; et les premiers temps elle a cru voir le visage du malade recouvrer sa lumière orangée et sa pulpe, mais de nouvelles taches l’ont bientôt désillusionnée.
    La maladie façonne Vivian et donne à sa peau quelque chose de transparent et d’un peu friable qui lui évoque les papyrus égyptiens, et les mains de Vivian deviennent le sujet préféré des dessins de Léa chaque fois qu’elles reposent, car Vivian passe beaucoup de temps à l’aquarelle et à écrire, et les yeux de Vivian, son insoutenable regard semblant maintenant s’aiguiser à mesure qu’il s’enfonce dans l’autre monde, ses yeux aussi deviennent le moyeu sensible d’une nouveau portrait à la manière ancienne, qui remonterait le temps pour rejoindre celui de ce jeune Mathias von Salis qu’elle travaille à restaurer avec à peu près rien dans les mains.
    Léa voit toujours plus large et dans le temps en travaillant à la loupe. Cela lui rappelle l’observation d’elle ne sait plus quel écrivain qui disait travailler entre le cendrier et l’étoile. Plus elle fouille l’infiniment petit et mieux elle ressent les vastes espaces en plusieurs dimensions
    C’est dans cet intervalle, qui signifie une sorte de mise à distance de l’intimité, qu’elle vit le mieux Vivian, comme elle dit, pour atteindre, de plus en plus souvent, un état d’allègement et de douceur grave dont participe aussi la lumière des toiles de Théo.
    Vivian la comprend si bien que chaque fois qu’il peint lui-même un fragment de nouvelle lumière sur la chaîne du Roc d’Yvoire, de l’autre côté du lac (Vivian ne peint que ce qu’il voit par la fenêtre de son fauteuil ou de son lit qu’il fait déplacer vers la fenêtre), il rend toute la lumière et les quatre éléments du pays et de ce jour et de cette heure et de son propre sentiment qui se concentrent en quelques touches à la fois rapides et lentes.
    Autant la peinture de Théo était une vitesse qui arrêtait les chronos, et tout était donné dans la vision de telle ou telle lumière, autant Léa vit, dans la lenteur, le travail du temps qui fait monter la couleur de couche en couche, à travers le glacis des jours.
    Quant à Vivian, il n’a jamais pensé qu’il faisait de la peinture. Longtemps il n’a fait qu’aimer celle des autres, et celle de Théo l’a touché entre toutes, parce qu’il est des rarissimes à ses yeux (avec le Russe Soutine, le Français Bonnard, l’Anglais Bacon et le Polonais Czapski) à peindre la couleur, puis il a trouvé en Théo vivant une sorte de frère aîné dont il a su calmer les pulsions, avant de redécouvrir auprès de lui, de mieux perceveir et de rendre à son tour la musique brasillante des pigments.
    Aux yeux de Léa qui était un peu jalouse naturellement, au début, de la complicité ambiguë des deux amis, Vivian est bientôt apparu, par l’élégance folle de ses gestes de résidu de la Prairie dénué de toute éducation, comme une espèce de poète vivant, d’artiste sans oeuvre ou plus exactement: d’oeuvre à soi seul en jeans rouge, mocassins verts et long cheveux argentés avant l’âge. Puis leur rapport a changé.
    Le soir de la mort de Théo, marchant avec elle le long du lac après l’enterrement dans la neige, le jeune homme lui a dit que bientôt il s’en irait lui aussi et qu’il essayerait à son tour de retenir quelques nuances de vert et de gris pour être digne de son ami; et Léa, ce même soir, a commencé d’aimer Vivian presque autant que Théo.
    Enfin l’amour: elle trouve ce mot trop bourgeois, trop cinéma, trop feuilleton de télé, trop bateau.
    Quand elle a commencé d’aimer Joy parce que transfert ou parce que pas - elle s’en bat l’oeil -, jamais elle n’a pensé qu’il y avait là-dedans du saphisme et qu’elles allaient bientôt se peloter dans les coussins. Il ne s’agit pas là de morale mais de peau. Léa pense en effet que tout est affaire de peau, de peau et de fumet qui exhalent ni plus ni moins que l’âme de la personne. Or la peau de Joy ne lui disait rien.
    Au contraire, la peau de son jeune nobliau, que le peintre a fait presque dorée comme un pain, avec un incarnat orangé aux parties tendres, l’inspire autant que la peau de Vivian qu’elle peut caresser partout sans problème.

    Souvent elle s’est interrogée sur tous ces préjugés qui, précisément, nous arrêtent à la peau.
    Dans l’ascenseur de la tour résidentielle des Oiseaux par exemple: excellent exemple, car souvent elle aimerait toucher cet enfant ou cette adolescente, le scribe ombrageux de l’étage d’en dessus ou sa femme au visage de madone nordique ou leurs jeunes filles en fleur ou l’ami de l’écrivain à gueule de romanichel qui débarque avec ses 78 tours - elle pourrait tous les prendre dans ses bras et même dormir avec eux tous dans un grand hamac, tandis qu’elle se crispe et se braque n’était-ce qu’à serrer certaines mains ou à renifler certains remugles.

    Vivian a cela de particulier qu’il a le visage le plus nu qu’elle connaisse et le plus pudique à la fois.
    Vivian ne ment jamais et ne se met jamais en colère, ce qu’elle sait une incapacité de prendre flamme qu’elle relie à son manque total de considération pour lui-même.
    Ce n’est pas que Vivian se méprise ni qu’il ne s’aime pas: c’est une affaire d’énergie, d’indifférence et même de tristesse fondamentale.
    Le fait qu’il soit hémophile et qu’il ait été contaminé par une transfusion de sang lors d’un voyage à Nicosie, que la plupart des gens qui le voient aujourd’hui le supposent homosexuel ou toxico, que certains de ses anciens amis le fuient depuis la nouvelle et que les siens aussi semblent l’avoir oublié, - tout ça n’a presque rien à voir, si ce n’est que cela confirme son sentiment fondamental que le monde a été souillé et que c’est irrémédiable sauf par la prière à l’Inconnu et par l’accueil de la beauté, quand celle-ci daigne.

    Ces observations sur son ami (et même un peu amant depuis quelque temps) ramènent Léa au sort de Karla Faye Tucker, à propos de laquelle tous trois ont développé des doctrines différentes mais en somme complémentaires.
    Théo, par principe, abominait la peine de mort et d’autant plus que la Karla junkie trucidaire avait fait un beau chemin de retour à la compassion christique en appelant tous les jours le pardon de ses victimes. A sa manière de pur luthérien, Théo entretenait avec Dieu la relation directe et simple dont la Bible lue et relue restait la référence réglementaire, et le règlement disait «Tu ne tueras point». Ainsi faisait-il peu de doute, aux yeux de Léa, qu’il eût considéré George W. Bush comme un criminel après son refus purement intéressé (politique texane et mise à long terme) de gracier la malheureuse.
    Vivian se voulait, pour sa part, surtout conscient de la cause des misérables croupissant des années dans l’enfer des prisons américaines. «Est-ce vivre que de passer le restant de ses jours dans cette hideur ?», se demandait-il après avoir vu plusieurs reportages sur cet univers livré à la fucking Beast.
    Enfin Léa voyait à la fois l’horreur de vivre avec au coeur la souillure de son crime, et la souillure que c’était plus encore dans le coeur des victimes, puis l’horreur physique aussi des derniers instants vécus par le condamné à mort.
    Léa se rappelait physiquement ce que racontait le prince Mychkine dans L’Idiot. Elle qui n’avait jamais vu qu’une cellule de prison préventive où elle s’était entretenue moins d’une heure avec un protégé de sa mère, se rappelait maintenant la description, par Dostoïevski, de la terreur irrépressible s’emparant du criminel - ce dur parmi les durs qui se mettait soudain à trembler devant la guillotine -, ou du révolté en chemise déchirée face au peloton de jeunes gens de son âge. Or, pouvait-on condamner le pire délinquant à cela ? L’ancien bagnard qu’était Fédor Mikhaïlovicth prétendait que non, et justement parce qu’il l’avait enduré physiquement.

    Dans la tête de Léa, le dialogue se poursuit aujourd’hui encore, un peu vainement, pense-t-elle, tant elle sait l’inocuité des mots de Théo et de Vivian, et de ses propres balbutiements, devant le poids de tout ce que représente le crime et sa punition, son histoire à chaque fois personnelle, la violence omniprésente et l’omniprésente injustice. En fait elle n’arrive pas à penser principes, pas plus qu’elle ne se sent le génie, propre à Théo, de renouveler les couleurs du monde. A ce propos, autant l’impatientait parfois son Théo carré, quand il argumentait, autant elle s’en remet au poète inspiré de ses toiles, dont les visions échappent toujours à tout raisonnement.
    Bon, mais assez gambergé: il est bientôt midi, j’ai la dalle, constate Léa. A présent la beauté l’attend au snack du Centre Com, ensuite de quoi ce sera l’heure de sa visite quotidienne à Vivian.

    Ce n’est pas que Léa fasse de l’autosuggestion ou qu’elle s’exalte comme certains jeunes gens: elle en est vraiment arrivée au point de voir partout la beauté des gens et des choses.
    Cela, bien entendu, a beaucoup à voir avec l’agonie de Théo, durant laquelle tout le monde visible a commencé sa lente et irrépressible montée à travers la brume d’irréalité des apparences quotidiennes. Durant cette période, tout lui est apparu de plus en plus réel, jusqu’à l’horrible vision du sac, qu’il lui a fallu racheter d’une certaine manière. Joy avait un peu de peine à le concevoir au début, parlant alors de fonction dilatatoire de l’imagination par compulsion, tandis que Léa en faisait vraiment une nouvelle donnée de l’expérience, liée à la mort et à ce que son cher jules lui a donné à voir; puis la psy a découvert la peinture et les carnets de Théo, et bientôt elle a compris certaines choses qui n’étaient pas dans ses théories.

    Sur ses carnets, Léa se le rappelle à l’instant par coeur, Théo a noté par exemple: «Les gens de la rue sont des bouteilles, des quilles, les automobiles des savons échappés de mains maladroites», et il ajoute: «Dieu que le monde est beau !».
    Oui c’est cela, songe Léa: des bouteilles, des quilles et des savons échappés de mains d’enfants...
    Et moi je suis une vieille toupie, continue-t-elle de ruminer en cherchant ses bottes fourrées (y a de la vieille neige traître le long de la rampe de macadam conduisant au snack, y a des plaques de glace qui pardonneraient pas à une carcasse de soixante-six berges aux osses fatigués, y a un froid de loup qui découpe les choses à la taille-douce dans l’air plombé et j’aime ça), puis elle revient évaluer son avance de ce matin sur le portrait du jeune von Salis (dont sa mère se prenommait Violanta, lui a-t-on appris) et elle voit ce qui ne va pas et cela lui fait un bon choc comme toujours de voir ce qui peut se réparer vraiment, mais ce sera pour demain...

    Au bar du snack se tient Milena Kertesz (Léa lui a adressé un signe amical) dont le bleu violacé de la casaque de laine flamboie au-dessus du vert ferroviaire du comptoir, derrière lequel se dresse Géante, la blonde à crinière en brosse et à créoles du val Bergell, qui règne sur les lieux.
    Le front de Géante est orangé sous sa haie de froment taillée de biais, elle a une tache bleue sous l’oeil qui se dilue en reflet ocre rose, elle a le regard perdu comme souvent et parle parfois à Milena sans cesser de relaver des verres ou de les essuyer. Quant à Milena, de profil, le visage d’une impassibilité hiératique, dans les gris bleutés avec la flamme vermillon de sa lèvre inférieure, elle n’a pas idée de la majesté de son personnage trônant sur le présentoir du tabouret à longues pattes. Une vraie reine en civil, tandis que Géante a l’air d’un malabar de Bosnie-Herzégovine.
    La petite table que Léa se réserve, dans un recoin que personne n’aurait l’idée de lui disputer, lui permet de voir le bar comme du premier rang d’orchestre d’un théâtre, et de surveiller en même temps, en se détournant à peine, l’ensemble du snack qui se remplit peu à peu de gens. C’est en outre dans sa mire, aussi, que ça se passe là-bas, avec le football de table du fond de l’établissement dont les jeunes joueurs sont éclairés par la lumière oblique, d’un blanc vert laiteux, qui remplit l’arrière-cour plâtrée de neige comme une sorte de bac de laboratoire.
    Elle même se sent hyperprésente et flottant librement dans sa rêverie, tandis que le snack bouge autour d’elle et que les joueurs font cingler leurs tiges en se défoulant joyeusement.


    Quel qu’il soit, elle qui n’est pas joueuse pour un sou, elle aime regarder le jeu, le plus pur étant celui de sa petite chatte Baladine à ce moment de la fin de journée où les animaux et les enfants sont pris d’une espèce de même dinguerie, ou les fillettes les jours de printemps à la marelle qui sautillent réellement de la Terre au Ciel, ou les joueurs d’échecs dont elle a fait quelques toiles qui essaient de dire les longs silences à la Rembrandt dans les cafés noircis de fumée où luisent les pièces de bois blond entre les visages penchés.

    Vivian non plus n’est pas joueur, mais Léa joue dès maintenant à se rapprocher de lui, non sans oppression car elle sait depuis son téléphone de tout à l’heure qu’il ne va pas bien du tout ce matin et que le jeu, c’est désormais très clair et accepté pour tous deux, va s’achever au plus tard à Pâques.
    Elle joue à lamper une première cuillerée de soupe à la courge pour Vivian. Le velouté lui rappelle d’ailleurs le fin duvet blond recouvrant les mains de Vivian et son sourire qui lui dit tranquillement, avec celui de Théo, qu’après elle n’aura plus personne que le souvenir de leurs deux sourires.
    (Elle se dit tout à coup qu’elle doit avoir l’air con à sourire ainsi de cet air doublement ravi, il lui semble que Milena l’a regardée de travers à l’instant, mais elle doit se faire des idées...)
    La deuxième lampée sera pour le repos de l’âme de Karla Faye Tucker, la troisième pour Théo et celle d’après redenouveau pour Vivian, puis elle saucera son assiette comme une femme bien élevée ne le fait pas, et elle en fumera une avant l’arrivée des cappelletti.

    Quand elle arrive dans le long couloir jaune pâle du pavillon où Vivian s’est résigné à vivre ses derniers temps, Léa sent qu’il y a quelque chose qui se passe et bientôt elle comprend, en passant devant la porte ouverte de la chambre 12, entièrement vide et nettoyée, que Pablo a dû accomplir son dernier trip, selon son expression, en même temps que la meurtrière revenue au Seigneur.
    La vision de la chambre du voisin taciturne de Vivian, où une petite noiraude en blouse bleue s’active à effacer toute trace, ne fait cependant qu’accentuer l’appréhension de Léa, en laquelle monte soudain une bouffée de mélancolie, liée à une certaine musique qu’elle entend déjà de derrière la porte.
    Et voici sur le seuil qu’elle comprend: que Vivian n’attendait plus qu’elle avec l’air de violon qu’elle a enregistré pour lui l’automne dernier sur son balcon du douzième, joué par l’ami de son voisin d’en dessus, le type aux disques à gueule de manouche.
    En trois secondes, avant de rejoindre le groupe de jeunes soignants qui entourent Vivian, masqué à sa vue par l’un d’eux, elle revit alors ce soir de septembre.
    C’était la fin de l’été indien, Vivian venait de commencer ce qu’il appelait ses vignettes de mémoire. Il y avait toute une série de paysages qui étaient autant d’images de leurs balades des dernières années de Théo, plus quelques portraits à la mine de plomb qui lui étaient venus à la lecture de L’Idiot, plus une quantité de petites fleurs aquarellées.
    - Je n’ai jamais pu dire à personne que je l’aimais, lui avait confié Vivian dans la lumière déclinante, tandis que la musique, évoquant une complainte d’adieux à la turque, commençait de déployer ses volutes à l’étage d’en dessus.

    Sur son lit paraissant flotter au-dessus des toits encore parsemés de neige, Vivian reposait maintenant juste recouvert d’un drap, et ce fut le coeur battant que Léa s’en approcha.
    La Québecoise bronzée lui explique alors:
    - Il voulait pas que tu le quittes hier soir. Il a pas compris que tu comprennes pas. Il disait qu’il voulait encore te dire quelque chose qu’il a jamais dit à personne.
    «En quelques heures, lui explique-t-elle encore, il s’est a moitié saigné, ils ont dû lui faire une transfusion, puis il en est ressorti sans en ressortir mais ses yeux se sont ouverts ce matin et on a vu qu’il te cherchait...»
    Alors Léa leur demande de sortir un moment. Le CLAC du magnéto vient d’indiquer la fin de la bande, qu’elle se hâte de réenrouler en se défaisant de son pardessus et de ses vêtements d’hiver, pour se glisser en dessous tout contre le corps de l’agonisant.

    Et c’est reparti pour le violon. Et se répandent alors les caresses de Léa sur le corps dont la vie fout le camp.
    Léa pense à l’instant qu’on a volé la mort de Karla Faye en la piqûant comme une bête nuisible, et qu’elle va la venger, en donnant à Vivian une mort qu’il aurait aimé vivre.
    Elle a toujours pensé que les choses communiquaient ainsi dans l’univers. Elle n’a jamais senti qu’en termes de rapports de couleurs et de sentiments, mais seul Théo sera parvenu, sous ses yeux, à brasser tout ça pour en faire un nouveau corps visible, sinon, ma foi, on en est réduit (pense-t-elle) à chanter des gospels ou à se consoler l’âme et la chair.
    Ainsi enveloppe-t-elle les jambes nues de Vivian de ses jambes nues à elle. Cela fait comme un bouquet de jambes et leurs périnées se touchent à travers la soie du léger vêtement. Puis Léa se redresse tout entière en prenant appui sur le mur froid et, ressaisissant le corps de Vivian entre ses bras, entreprend de se mettre à genoux pour ce qu’elle imagine la Présentation.
    Le groupe de la Mère à l’enfant que cela forme, ou de la Mater dolorosa, ou des Adieux, comme on voudra, sur fond de litanie violoneuse, Léa serait capable de consacrer le reste de sa vie à le peindre, comme le sac dans lequel on a jeté la dépouille de Théo ou comme les chambres désinfectées (du blanc, du bleu, des tringles, le ciel) de Karla ou de Pablo.
    En attendant Vivian s’en va doucement entre ses bras. Elle se rappelle la terrible mort de la grenouille paralysée par la nèpe géante aux serres implacables, qui vide l’animal de son contenu comme un sac et ne laisse qu’une infime dépouille dans le fond troublé de l’étang. Tel sera Vivian tout à l’heure dans les replis du drap, misérable peau de bourse pillée, sauf que Léa ne désespère pas, jusqu’à la dernière seconde, qu’il lui rende son regard et son double sourire.

    Cette nouvelle est extraite du recueil intitulé Le Maître des couleurs.

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  • Le tiercé de Nicolas Verdan



    Nicolas Verdan décroche le Prix du roman des Romands. Après le prix des auditeurs de la RTS et le Prix Schiller 2012, Le patient du Dr Hirschfeld est plébiscité par le jeune jury.

    Ils étaient trois (Jean-François Haas, Quentin Mouron et Nicolas Verdan) à l'arrivée de la 4e édition du Prix du roman des Romands, et c'est à Nicolas Verdan, pour Le patient du Docteur Hirschfeld, paru chez Bernard Campiche en 2011, qu'à été décerné hier soir ce qu'on peut dire l'équivalent romand du Goncourt des lycéens, au théâtre Nuithonie de Villard-sur-Glâne. La cérémonie marquait le terme d'une belle aventure commune, tant pour les 8 auteurs sélectionnés au départ que pour les 650 gymnasiens de 13 établissements appelés à lire, rencontrer les écrivains, débattre des qualités respectives des ouvrages et désigner leur préféré. Dans le trio final, deux autres livres restaient en lice avec celui du Vaudois: le premier roman du jeune Quentin Mouron, Au point d'effusion des égouts, épique évocation d'une traversée des Etats-Unis qui fit figure de révélation à sa parution chez Olivier Morattel, et Le chemin sauvage de Jean-François Haas, paru au Seuil et rappelant le sort parfois tragique des enfants "placés", en l'occurrence en Gruyère. Quant au roman couronné, il documente, avec des allers-retours entre le Berlin des années 30 et l'actuel Israël, via la Suisse, la persécution des homosexuels sous le IIIe Reich à partir de l'extravagante figure du sexologue Magnus Hirschfeld dont l'institut et les archives furent brûlés en 1933 par les nazis.
    Ancien rédacteur en chef adjoint à 24Heures et journaliste chevronné, notre confrère a de quoi se féliciter d'avoir choisi la voie difficile de l'écrivain libre. De fait, après une belle entrée en littérature, en 2005, avec un roman qui reste à nos yeux son meilleur, intitulé Le Rendez-vous de Thessalonique, récompensé par le Prix Bibliomedia, l'écrivain vaudois a cumulé les lauriers avec Le Patient du Docteur Hirschfeld, réédité en poche après un beau succès de librairie. Comme dans Chromosome 68, évoquant les héritiers désemparés des soixante-huitards, autant que dans son excellente Saga Le Corbusier, où il donne la parole au génial architecte, Nicolas Verdan revisite l'histoire contemporaine à la lumière de la fiction. Cela lui vaut, avec 15.000 francs sous enveloppe, la reconnaissance des jeunes lecteurs...

    Nicolas Verdan. Le Patient du Docteur Hirschfeld. Campoche.

  • Ceux qui cassent du pédé

    Celui qui a une batte spéciale faite pour ça / Celle qui préfère les secrétaires de direction / Ceux qui te jurent qu'en Serbie ça n'existe pas plus qu'en Croatie ou qu'en Bosnie / Celui qui ne laissera pas le véto gay toucher à son agneau poitrinaire / Celle dont le fils Mirko est devenu comme ça en Suisse où il paraît qu'ils le sont tous / Ceux qui se sentent frères de Barack Obama ce matin clair / Celui qui fait une pipe au pope mais n'en pipez mot / Celle qui craque pour la couturière du designer / Ceux qui sont comme ça quand ils ne sont pas occupés à leur guichet du Service des Automobiles / Celui qui affirme que Dieu a envoyé Son Fils pour les guérir / Celle qui en pince pour les présumés hétéros qui se retrouvent dans son King Size à jouer au poker / Ceux qui détendent l'atmosphère en affirmant qu'il y a de tout dans le monde y compris des Suisses normaux qui le fond sous l'effigie du Général Guisan vainqueur par abstention de la 2e Guerre mondiale / Celui qui prétend que c'est la faute des mères américaines si tous leurs fils virent gays / Celle qui gerbe pendant la séquence du combat à mort des chiens de La Parade où les mecs prennent leur pied géant quand le sang jute / Ceux qui en ont tellement que ça vous fout les boules / Celui qui tombe sur son fils skinhead dans une backroom / Celle qui explique au conseil de paroisse qu'il faut les aimer pour les aider à changer / Ceux qui ne défileront pas à la Pride pour des raisons strictement stratégiques au niveau des tendances du Mouvement / Celui qui se demande ou en est le Qatar à ce propos / Celle qui se fait un taliban lesbien / Ceux qui prônent l'empâlement des "sodomistes" au motif qu'il faut "couper le membre coupable" comme c'est écrit dans La Bible ou le Coran sûrement aussi / Celui qui pense que c'est pas par hasard que Leonardo di Caprio a joué le rôle de cette fiote de Hoover qui en était d'ailleurs comme Léonard de Vinci / Celle qui lance comme ça que maintenant on sait de quel bord Obama est en réalité / Ceux que le déferlement de la haine homophobe porte à s'interroger sur les causes de la haine de soi dans les sociétés fragilisées / Celui qui préfère le babil des tantes à la rage des chiens humains / Celle qui ne voit pas où est le problème / Ceux qui calment le jeu en conviant la famille réunie à voir le DVD de Ben-Hur où les hommes étaient encore des hommes nom de Dieu, etc. (Cette liste a été établie après la vision de La Parade de Srdjan Dragojevic, formidable tragi-comédie à ne pas louper)

  • Ceux qui veillent au grain de sel

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    Celui qui va direct aux pages sportives / Celle qui est déçue par la météo du jour et le fait remarquer à son conjoint Ernest qui rouspète à son tour / Ceux qui constatent que l’édito du journal auquel ils sont abonnés depuis 1963 confirme une fois de plus leur désaccord avec la nouvelle ligne d’icelui et décident de rédiger une lettre de lecteurs cosignée au niveau du couple / Celui qui allume le feu avec l’édito de celui qu’il appelle le Tapir / Celle qui s’intéresse essentiellement aux pages conso et déco et les découpe et les colle dans un Cahier Pratique qu’elle compulse quand elle se fait chier grave / Ceux que la dérive de l’info vers la conso a ramené à la lecture des Classiques / Celui qui affirme que la lecture matinale du journal lui tient lieu de rencontre avec l’Humain et sa compagne Arlette précise: le Trop Humain, mais leurs voisins de palier les Amiguet Paul et Simone ne pigent pas l’allusion à Nietzsche (philosophe allemand) ce qui ne les empêche pas tous quatre de partager de bons moments à la canasta / Celle qui a trouvé un job au Centre de jeu excessif où elle tombe amoureuse d’un addict au trictrac / Ceux qui fuient la prétendue réalité dans le prétendu virtuel mais se retrouvent plus volontiers au café Les Bosquets / Celui qui attaque le testament de sa tante afrikaner dont le journal a célébré les gains au casino à la grand époque de Rika Zaraï / Celle que son veuvage a rendu plus cupide que le défunt / Ceux qui ont compris très tôt à quoi correspondaient les postures de gauche de leurs camarades des beaux quartiers / Celui qui affirme que ce que le journal appelle sa génération est un abus de langage / Celle qui des jumeaux Duflon a choisi le militant trotskyste futur avocat d’affaires alors que sa sœur se rabattait sur l’apolitique aujourd’hui au chômage / Ceux qui se reconnaissent dans la rue puis se ravisent en se rappelant qu’ils se sont insultés trente ans plus tôt et qu’aucun ne s’est excusé à l’autre et inversement s’entend / Celui qui a préféré reprendre la fabrique de chaussures de son père plutôt que de céder au chantage affectivo-politique de son ex Arlette actuellement syndicaliste au plus haut niveau et remariée à un homo notoire ce qu’elle ignore ou feint d’ignorer on ne sait jamais avec elle / Celle qui te dit au Buffet de la Gare qu’il faudrait que tu la relances avec un message subliminal dans le regard affirmant le contraire que tu reçois 5 sur 5 et qui t’arrange vu que les intellectuelles languides n’ont jamais été ton fort et qu’elle sent un peu la nonne transie / Ceux qui se lèvent tôt pour jouer une rôle dans l’économie mondiale / Celui qui fait des patiences dans son coin pendant que Badiou parle à la télé à l’indifférence manifeste des plantes vertes / Celle qui n’a jamais aimé l’ambiance des réus du Parti avec toute cette fumée et ces mec agressifs / Ceux qui te trouvent politiquement suspect mais n’osent pas te le dire vu que tu peux leur être socialement utile / Celui qui ne brille que par son fiel / Celle qui ne voit que les défauts de ses cactées / Ceux qui jugent de leur très-haut / Celui que toute descente en flammes fait bander / Celle qui jouit d’entendre du mal de tel ou tel ouvrage dont elle n’a aucune idée mais c’est juste que ça fait du bien / Ceux qui estiment qu’une mauvaise critique est forcément plus juste que le moindre éloge / Celui qui aura toujours le dernier mot sans en avoir écrit le premier / Celle qui affûte ses mots blessants à l’instar de Saint-Simon qu’elle dit son modèle / Ceux qui s’excitent à en rajouter / Celui qui invoque le Droit à la Critique pour donner du galon à sa médiocrité / Celle que la jalousie inspire / Ceux que l’observation des milieux d’art et de lettres a rendus paradoxalement indulgents / Celui qui réserve sa férocité naturelle à ce qui la mérite / Celle qui préfère les patauds aux mesquins / Ceux qui respectent ce que l’Artiste a en lui de l’enfant innocent / Celui qui dégomme comme il découille / Celle qui commet des poèmes d’injure / Ceux qui raffolent des vrais pamphlétaires / Celui que réjouit le comique assassin d’un Suarès ou d’un Tailhade / Celle que les saintes colères de Bloy mettent en joie / Ceux que la méchanceté de Dieu fait pas marrer vu que c’est les hommes qu’ont commencé / Celui qui sait ce que l’Art doit être et l’explique à l’Artiste point barre / Celle qui accoutume de TOUT DIRE dans les coquetèles / Ceux qui ne s’intéressent qu’à l’Objet et ne se rappellent donc plus très bien ce qu’écrivait Zola de Cézanne / Celui qui se montre vache pour être moins veau / Celle qui croit s’élever en rabaissant / Ceux qui voient en Etienne Dumont le tatoué un Rinaldi du demi-canton / Celui qui s’est fait un nom par sa vilenie / Celle qui envoie aux auteurs concernés les saletés qu’on écrit sur eux / Ceux qui se relèvent la nuit pour décrier par SMS le succès de leur ami à la Star Ac / Celui que sa cuirasse d’orgueil protège de toute attaque / Celle que sa vanité rend vulnérable même au silence / Ceux qui restent modérés pour faire chier les médisants / Celui qui estime qu’un Créateur n’a pas droit à de spéciaux égards et d’abord qu’on laisse tomber cette majuscule à la con / Celle qui a toujours trouvé plus d’intérêts aux réserves fondées qu’aux compliments creux / Ceux qui sont mauvais parce qu’ils souffrent (dit-on) alors qu’il en est qui sont bons pour la même raison, etc.

    Image: Leonardo ubriaco


  • Crime à la Grange

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    La "réduction" théâtrale du chef-d'oeuvre de Dostoïevski, par la Compagnie 93, passe bien la rampe à Dorigny.


    Crime et châtiment, genre polar philosophique du bord des gouffres, est le plus connu des cinq derniers chefs-d'oeuvre de Dostoïevski. Adapté maintes fois au théâtre ou au cinéma, ce roman de plus de 600 pages, simple de trame mais riche d'implications multiples, reste un défi redoutable au metteur en scène qui s'y colle.
    Or Benjamin Knobil ne s'y est pas cassé les dents, loin de là: avec une petite équipe de cinq comédiens endossant une quinzaine de rôles, son adaptation module les thèmes majeurs du roman de façon intelligible et avec une intensité croissante.
    On rappelle en trois mots de quoi il retourne: le jeune étudiant Raskolnikov, anti-héros oscillant entre le spleen à relent romantique, la révolte à caractère social et le "merde à Dieu" des nihilistes , abat une usurière en laquelle il voit l'incarnation d'une vie parasitaire de "pou humain". Son acte ne se justifie ni par sa pauvreté (il glande et sa maman et ses amis se démènent pour l'aider) ni par son aspiration à une condition humaine moins indigne. Il ne croit d'ailleurs pas lui-même à la légitimité de son crime malgré son fantasme de "surhomme", mais il lui faut la compassion et l'amour d'une jeune prostituée pour le ramener dans le cercle des vivants et assumer son châtiment.
    Le schéma semble d'un feuilleton édifiant. Mais le roman joue sur la complexité humaine et l'ambigüité de personnages saisissants de vérité. Toutes composantes que le metteur en scène et les comédiens illustrent au gré de brèves scènes concentrées. Dessinés au moyen d'un dialogue vif et sonnant juste, les protagonistes du roman sont bien là. D'abord un peu caricatural, frisant l'"hystérie", le Raskolnikov de Franck Michaux gagne ensuite en densité. De même Yvette Théraulaz, aux multiples rôles endossés avec générosité, est plus convaincante en femme humiliée qu'en usurière genre femme d'affaires; enfin le juge (Romain Lagarde), autant que Sonia (Loredana von Allmen), sont tout à fait excellents dans le registre alterné du comique et de l'émotion. Sans actualiser vraiment le drame, Benjamin Knobil ajoute quelques touches contemporaines (notamment par une allusion à Staline) aux prémonitions catastrophistes du romancier sur le règne des masses, de la déshumanisation et du totalitarisme. Il en résulte un spectacle prenant, dont le dispositif scénique tourniquant scande le rythme sans un temps mort. À voir !

    Lausanne, La Grange de Dorigny, Crime et châtiment, par la Compagnie 93, jusqu'au 26 janvier. Ma-je-sa 19h / me-ve 20h30 / di 17h. La représentation du 22 janvier est complète. Réservations 021 692 21 24. Autour du spectacle, une exposition de photos d’archives est présentée à la Grange, en collaboration avec l'Institut de police scientifique UNIL.


    Image: La sordide usurière (Yvette Théraulaz) consulte son portable avant de se prendre un coup de hache signé Raskolnikov (Franck Michaux)

  • Jaurès le juste

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    À voir sans faute ces jours au Poche de Genève: la réalisation, en crescendo très impressionnant, de la dernière pièce de Dominique Ziegler: Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?

    Le nom de Jean Jaurès, figure historique du socialisme français, est certes illustre, honoré par d'innombrables rues et autres places des villes de France, entre autres hommages au Panthéon, sans que le détail de sa trajectoire personnelle et de ses combats soient toujours connus. Son talent d'orateur reste mythique mais sont-ils nombreux ceux qui savent "pourquoi ils ont tué Jaurès ?", pour reprendre le titre d'une chanson de Jacques Brel ?

    Le premier mérite de la nouvelle pièce de Dominique Ziegler, sollicité à très bon escient par Françoise Courvoisier, patronne du Poche, après un "trip" théâtral consacré au citoyen Rousseau, est de reconstituer ledit parcours existentiel de Jaurès en brossant un portrait contrasté, plein d'humanité, sur fond de fresque sociale à la fois simplifiée et cohérente, où l'on apprend des tas de choses - notamment sur le climat idéologique et intellectuel marquant la montée des nationalismes.

    Amorcée par la scène brutale, à la veille de la Grande Guerre, de l'assassinat de Jaurès commis par l'obscur Villain, dont le portrait de raté est croqué en quelques répliques, cette chronique kaléidoscopique, qui emprunte son imagerie et sa tonalité aux feuilletons populaires du début du siècle, nous ramène ensuite au bercail provincial où tout a commencé.

    Jean Jaurès, fils aîné de gens plutôt modestes, accomplit une très solide formation philosophique et littéraire, à l'Ecole normale supérieure, avant d'entrer en politique. Damant le pion à un certain Bergson au concours d'entrée, il revient en province au titre d'agrégé de lettres qui le conduit naturellement au professorat, parallèlement à une activité de journaliste. C'est que le jeune homme, chrétien de sentiment et tôt éveillé à la sensibilité sociale par le spectacle des inégalité, éprouve un besoin de s'exprimer accordé à son don verbal naturel. D'abord modéré dans ses options politiques, en bon républicain se défiant déjà de la morgue aristocratique ou bourgeoise, il décroche un premier mandat de député à l'Assemblée nationale en 1885, non renouvelé en 1889, et commence une carrière d'éditorialiste dans La Dépêche de Toulouse en 1887, parallèlement à un enseignement universitaire à Toulouse où il rédige en outre sa thèse intitulée De la réalité du monde sensible. Evoluant progressivement vers les idées socialistes, le jeune Jaurès va radicaliser ses positions lors de la grande grève des mineurs de Carmaux, en 1892, qui lui révèle la réalité brutale de la lutte des classes et le retrouve au côté de Clémenceau, contre le pouvoir central de Sadi Carnot qui envoie ses troupes. La suite de sa trajectoire est plus connue, marquée de façon aussi brutale par l'Affaire Dreyfus dans laquelle il prend parti contre l'Armée, d'abord pour s'étonner du fait que le "traître" ne soit pas condamné à mort; ensuite, après avoir découvert la vérité sous l'influence du fameux J'accuse de Zola, pour défendre le capitaine juif et combattre, plus généralement, l'injustice, l'antisémitisme et le bellicisme. Cette position lui vaut un déchaînement de haine hallucinant, marqué par l'appel à son exécution par des hommes de lettres aussi différents que Charles Péguy (qui lui a tourné le dos sous la poussée de fièvre d'un nationalisme ardent), Maurice Barrès l'esthète extrémiste, Léon Daudet le fulminant anar de droite ou Paul Déroulède le grotesque chantre va-t-en guerre, notamment.

    De tous ces éléments historico-biographiques, Dominique Ziegler a dégagé une sorte de story-board de bande dessinée scénique qui rappelle les montages du théâtre épique selon Brecht. Le début de la représentation rappelle un peu les exposés didactiques du Théâtre Populaire Romand, dans les années 60-80, mais l'écriture de Ziegler, modulée par une réflexion moins manichéenne que dans ses premières pièces, fonde un dialogue à la fois direct (genre bois gravés polémiques de l'époque) et nuancé, plein de vie et de contrastes - proprement théâtral enpleine pâte -, et développe un magnifique portrait du protagoniste de plus en plus attachant au fur et à mesure qu'il s'affirme contre l'inacceptable sous toutes ses formes: contre les pontes du pouvoir capitaliste et les opportunistes de son camp des gauches, contre le racisme et le cléricalisme obscurantiste aussi - contre la guerre que tous croient fatale.

    De cette évocation théâtrale se dégage finalement le portrait d'un juste, à la fois indomptable et touchant, merveilleusement rendu par le comédien Frédéric Polier qui, physiquement, lui ressemble d'ailleurs très fort. Avec le même brio, les cinq autres comédiens (Caroline Cons, Céline Nidegger, Jean-Alexandre Blanchet, Olivier Lafrance et Julien Tsongas) assument une trentaine de rôles dont les traits joyeusement caricaturaux s'accordent parfaitement à leurs "modèles" historiques.

    Dans le cadre restreint du Poche, avec un dispositif scénographique (Yann Joly) efficace et les effets d'enregistrements de la bande-son (Graham Broomfield) suggérant les places bondées et autres manifs monstres, sans oublier de délicats interludes musicaux, Dominique Ziegler et son équipe signent un travail passionnant par son contenu, alternativement drôle et tragique, et qui fait très heureusement pièce à toute une production contemporaine flatteuse ne jouant plus que sur des formes vides.

    Genève. Le Poche, rue du Cheval-Blanc 7, jusqu'au 3 février. Réservations: 0041 22 310 37 59

  • Ceux qui lisent entre les maux

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    Celui qui te voit venir sur le quai Ouest avec tes mots-valises / Celle qui châtie son langage pour que je l'aime bien / Ceux qui se recoiffent entre deux périodes oratoires et là je recommande le gel Ken Murphy qui vous fait un look d'enfer / Celui qui s'écoute parler entre deux silences de Médor / Celle que le comique de son propre délire interlope interloque / Ceux qui remettent quatre sous dans la machine parlante / Celui qui ne vendra pas la peau du zèbre avant d'avoir scié les barreaux / Celle qui a le mot Musique sur le bout de sa langue de bois / Ceux qui pètent plus haut que leur Q.I. / Celui qui devient plus économe de grands mots à proportion de sa croissante perception physique et métaphysique des grands maux et voilà Nanou un grand mot de trop / Celle qui a trois ans (l'âge idéal de la petite fille sans modèle) et à laquelle tu expliques que les mots sont comme de beaux scarabées ou d'allègres papillons ou de furtifs furets ou de lents escargots qui se bibornent avant de laisser derrière eux une trace de lumière / Ceux qui savent (ah, l'expérience...) que le seul mot train suffit à évoquer de cahotants arrière-trains dans la micheline de Sienne / Ceux qui autopsient les chiens sans apprendre rien sur leur âme / Celui qui complète sa théorie sur les oncles en observant celui que les siens qualifient de tante / Celle qui dit in petto à la femme pasteur en chaire mais ma chère sais-tu de quoi tu parles en stigmatisant ainsi la chair ? / Ceux qui froncent le museau comme des lapereaux / Celui dont le contrat porte le numéro de figurant 666 et qui y voit une signe / Celle qui pressent que son arrogance naturelle va lui servir dans le milieu du marketing gourmand / Ceux qui ont vu partir leur fils unique à la ville où l’on trouve (dit-on) d’innombrables ruelles bordées d’innombrables maisons de hauteur considérable / Celui qui vote communiste pour activer l’élargissement des trottoirs de la banlieue Est / Celle qui fait partie des figurants du péplum dont toutes les séquences ont été supprimées au final / Ceux que leur gibbosité a fait engager pour la fameuse orgie des bossus du Satyricon 2012 et qui se plaignent d’être sous-payés / Celui qui se paluche devant sa webcam connectée par erreur au réseau international de la Bonne Semence pentecôtiste / Celle qui troque son siège de bureau contre un botte-cul de traite traditionnelle pour manifester sa solidarité avec les fermiers de l’Oberland et obtenir des subsides de l'Office fédéral de la culture / Ceux qui défendent la nouvelle loi visant les randonneurs nus des forêts appenzelloises en rappelant aux Anglais que leur justice interdit de décéder dans les locaux du Parlement, aux citoyens du Minnesota qu’une des leurs lois interdit de faire l’amour quand on sent l’ail ou les sardines, et aux Canadiens qu’ils interdisent de tuer des malades en les effrayant / Celui qui estime que la forme mortelle prise par le virus H1N1 au Mexique est un avertissement solennel du Seigneur aux catholiques romains de ce pays tentés par l’hérésie mormone / Celle que les deux moteurs du nouveau sommier électrique que lui a offert son mari Gustav empêchent de se relaxer / Ceux qui ont découvert les agréments de la fellation en étable à l’occasion de l’opération de téléréalité Bienvenue à la ferme / Celui qui entend commercialiser les soutifs transparents pour relancer son élevage de vers à soie / Celle qui invoque son apparentement à l’ordre des mammifère pour défendre sa pratique de la bascule du bassin dans ses pratiques sexuelles naturelles et pour ainsi dire bio / Ceux dont les prothèses déclenchent des alarmes terroristes aux nouveaux portiques électroniques mal réglés de l’aéroport de Gainesville (Florida), etc.

    Peinture: Pierre Lamalattie

  • Ceux qui se sentent visés

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    Celui qui croit se reconnaitre en lisant cette liste consacrée à ceux qui croient se reconnaitre / Celle qui se figure que l'auteur de ces listes formule des jugements sans appel si ça se trouve au final et ça la porte à se demander si ça engage quelque part sa dignité citoyenne de mère célibataire de centre gauche / Ceux qui estiment qu'on devrait psychanalyser le rédacteur de ces listes au motif que son inféodation manifeste à un Surmoi pervers fait problème au niveau du groupe Facebook / Celui qui aime les ritournelles et les filles bottées / Celle qui ne se savait pas visée par le sniper Drago quand celui-ci a été touché au front par son ancien camarade de classe Bogdan passé dans l'autre camp / Ceux qui rappelent volontiers la devise de Georges Simenon, "Comprendre, ne pas juger" tout en ne pouvant s'empêcher de juger sans les comprendre leurs voisins retraités ne causant à personne et faisant chier tout le monde avec leurs airs folkloriques bavarois diffusés plein pot après le lever du drapeau sur leur jardin privatif / Celui qui fantasme sur le jeune Lapon chauve au col roulé mauve qu'il rencontre à la réu des skieurs adventistes ayant fait voeu de retenue charnelle / Celle qui collectionne les revues osées des années 50 qui lui rappellent ses trois grands fils partis à l'Aventure capitaliste / Ceux qui soupirent en constatant qu'ils n'ont pas été retenus sur la liste des élus du Seigneur des agneaux / Celui qui a remarqué la méchanceté particulière des vertueux / Celle qui ne s'est jamais demandé pourquoi sa mère était si méchante en dépit de sa qualité de conseillère de paroisse au quartier des Muguets / Ceux qui ont constaté un type de méchanceté spécifique aux chrétiens dont ils se protègent en restant polis vu que le souvenir du Colisée reste proche / Ceux qui se rappellent les belles heures du cinéma de quartier Le Colisée où ils ont découvert Les coeurs verts et Cendres et diamants / Celui qui n'a jamais manqué un western au cinéma lausannois Bio de la rue de l'Ale où la bagarre finissait dans la salle / Celle qui se vexait de n'être pas visée par les Ritals au sortir de l'atelier de couture où il n'y avait de sifflets que pour sa collègue Rita / Ceux qui ont visé haut et fait marquer sur leur tombe que le Seigneur préfère ceux qui visent haut et particulièrement les membres du Rotary / Celui qui devient franc-maçon après l'insuccès de son dernier livre / Celle qui dans le Greyhound t'a pris pour un Juif new yorkais alors que t'es juste un produit de l'inconduite d'un abbé toscan qui a sauté ta bisaïeule dans la vallée de Conches d'où elle fut chassée sur décision de justce divine ou Dieu sait pas quoi / Ceux qui pallient la confusion babélienne de la réalité réelle non signifiante en établissant des listes dont l'Ordre fondamental ressortit à la poésie punk de troisième génération autant qu'à une nouvelle phénoménologie de la perception panoptique et toc, etc.

    Image: Philip Seelen


  • Pajak le guetteur

    Pajak3.jpgC'est un poète comme je croyais qu'il n'y en avait plus à part quelques-uns, un critique de la vie qui va et ne va pas tel qu'il n'y en a plus tellement non plus, un lecteur du monde selon mon goût profond mais avec ses goûts à lui, enfin c'est un écrivain existentiel qui filtre ce qui lui est essentiel en phrases de plus en plus simples et belles que Frédérik Pajak.

    Je n'ai rencontré Pajak qu'une fois, je crois, il y au moins 33 ans de ça (ce qui fait quand même l'âge d'un Christ ou d'un Mozart) et le courant n'avait pas vraiment passé entre nous, même pas du tout. Il faut dire que quand deux timides se rencontrent ils ne se racontent pas forcément des histoires de timides, mais j'ai bien aimé son pull rouge sang provoquemment marqué des noires initiales CCCP de l'empire point encore éclaté de ce temps-là; après quoi Pajak avait publié un premier roman intitulé Le bon larron qui m'avait paru moyen plutôt que bon; et de la vie a passé ensuite et d'autres livres de lui ont paru dont une série de grands volumes jouant sur le contrepoint du texte et du dessin, de plus en plus personnels et captivants, entremêlant récit perso et commentaires de destinées illustres sous une suite de titres combien évocateurs, tels L'inventeur de la solitude (Martin Luther), L'immense solitude (Nietzsche et Pavese), Humour (une bio de James Joyce) ou L'étrange beauté du monde, puis En souvenir du monde (tous deux en complicité avec Léa Lund).

    Pajak6.pngOr ce que déclare Pajak dans le préambule de ce nouveau livre, intitulé Manifeste incertain, c'est qu'il n'a cessé, depuis sa jeunesse à trente-six emplois temporaires dont celui de couchettiste des wagons-lits internationaux, d'écrire et de détruire ce même manifeste incertain en lequel on pourrait voir le livre fantôme que tant d'écrivains rêvent de composer et qui sans cesse se dérobe ou se module, bel et bien, sous d'improbables formes.

    "Il faut parler à partir de rien, de la plus pauvre des paroles", écrit FP. "Il faut faire feu du bois mouillé. C'est dans les lieux communs que danse la chétive lumière. Elle est précaire, protégez-la , emprisonnée dans sa lanterne qui va au profond de la terre, où est l'oeil du monde".

    Bon, moi je n'aime pas trop qu'on me dise qu'il faut faire ceci ou cela, alors que je me le reproche déjà si souvent. Mais j'aime la musique de ces phrases de Pajak et la mélancolie qui s'y faufile. Au fond c'est cette pauvre lumière de la mélancolie que je préfère dans les livres que j'aime parce qu'ils explorent les galeries du coeur humain, si présente et si ténue, si vive et combien incertaine là aussi, dans les écrits et la vie de ce pauvre type que fut Walter Benjamin et que Pajak revisite ici.

    Il y a des tas de gens bien savants qui ont disserté à propos de Walter Benjamin, WB pour simplifier, et Bruno Tackels lui a consacré en 2010 un pavé biographique moultement éclairant, mais ce qu'en écrit FP dans le chapitre de son Manifeste incertain sous le titre angélique d'Il n'y a que le ciel... est d'une très rare justessse ramassée et d'un exactitude d'observation sans pareil à mes yeux. Comme souvent les autodidactes diplômés de l'Université buissonnière, Pajak a le sens du plus important et le culot de la synthèse en toboggan.

    C'est aussi que tout ce qu'écrit FP va au-delà des mots autant que ça vient d'en deça des concepts arrêtés et des vocables non imagés. Or non seulement Pajak a le sens organique de l'image verbale: il a le génie brut de l'image plastique cadrée un peu comme au cinéma et jouant fabuleusement du blanc et des noirs. Moi qui ne suis guère amateur de bandes dessinées, à quelques exceptions près, je suis bel et bien estomaqué (autant que par le Voyage au bout de la nuit illustré par Tardi) par la puissance expressive et explicative (sans peser) des dessins constituant le contrepoint des textes de Pajak.

    Il se passe des drôles de choses dans le roman contemporain de langue française, dont Walter Benjamin avait amorcé l'approche dans les années 30 de l'autre siècle. Alors qu'un Céline renvoyait dos à dos le roman-romance, équivalent de la lettre à la petite cousine,et le roman-reportage toujours en retard sur les journaux, Walter Benjamin posait la question de la reponsabilité sociale de l'écrivain et celle aussi du Narrateur, ou celle du genre épique. Relançant une observation de WB, FP en vient à constater que, de nos jours, la plupart des romanciers sont incapables de produire une critique pertinente de la société parce qu'ils y sont immergés et en somme à leur aise, comme autant de coqs en pâte. Or seul un romancier en guere contre la société pourrait, selon lui, rendre compte de celle-ci. Pour le moment, tout et n'importe quoi se trouve qualifié de roman, seul genre vendeur évidemment. Mais qui se plaindrait que les meilleurs livres du moment, du point de vue de l'écriture, ne soient pas de vrais romans ? Je pense notamment aux Désarçonnés de Pascal Quignard, aux Fugues de Philippe Sollers, à 14 de Jean Echenoz ou à l'Autobiographie des objets de François Bon. A contrario, l'on constate le retour en force du storyteller à l'américaine avec ce roman splendide que figure La vérité sur l'affaire Harry Quebert de Joël Dicker, type du narrateur de grand souffle dont on ne dira pas, en revanche, que l'écriture innove dans sa modulation fine.

    Or Pajak rappelle que les livres de Walter Benjamin participaient eux aussi de ce genre hybride du récit-essai-pamphlet-poème, comme dans Sans issue, qu'il résume en ces termes: "Petits récits, notes, essais, théories fulgurantes,ils forment au bout du compte l'oeuvre existentielle d'une existence romanesque". Et Walter Benjamin lui-même de préciser: "La conception de la vie comme un roman"...

    Dans la foulée des modernes, qui n'avaient de cesse de balayer les notions d'histoire (la story qui revient dans le roman genre téléfilm), de personnages ou même d'auteur, et des postmodernes qui en ont déconstruit les débris dans leur esthétique "par défaut", Pajak se pose en lecteur du monde faussement naïf qui sait que le roman est de la vie pensée mais aussi racontée. Or cette façon de remettre l'église de la vie au milieu du village planétaire est intéressante par ses contradictions même et par le principe d'ncertitude sur lequel repose ce passionnant Manifeste incertain, premier volume d'un cycle à venir.

    Pajak4.jpgFrédéric Pajak. Manifeste incertain. Editions Noir sur Blanc, 189p.

     

  • Jean Ziegler sans légende



    Dans une première bio riche de faits exacts et de témoignages révélateurs, Jürg Wegelin brosse le portrait sans complaisance d'un homme plein de contradictions.
    Jean Ziegler est, avec Guillaume Tell et Roger Federer, le Suisse le plus connu au monde. Mais sait-on qui est en vérité cet émule de l'Abbé Pierre, de Sartre et de Che Guevara, devenu célèbre par ses livres fustigeant l'hypocrisie d'une Suisse "au-dessus de tout soupçon" ? Sait-on que ce fils d'un colonel bernois conservateur fut lui-même capitaine des cadets de Thoune à dix-sept ans et qu'il dispose d'un brevet d'avocat ? Sait-on qu'il excelle au tennis et que c'est un skieur aussi ferré que son ami Adolf Ogi ? Sait-on que ce fils révolté est lui-même un père et un grand-père attentif .

    Qu'on le vomisse ou qu'on le respecte, Jean Ziegler suscite des passions proportionnées à la sienne, intacte à l'approche de ses 8o ans. Or le premier mérite de Jürg Wegelin, journaliste économique de solide expérience qui fut l'étudiant du prof gauchiste à l'université de Berne, est de dépassionner le débat sans l'aplatir.
    Tenant à certains égards du prophète, Ziegler tend parfois à l'affabulation. Pièces en mains, Wegelin corrige alors. Oui, Ziegler brode (dans Le bonheur d'être Suisse) quand il prétend avoir assisté, en son enfance, à un déraillement de train de marchandises aux wagons chargés d'armes par les nazis. Mais la Suisse était bel et bien sillonnée, alors, de trains aux wagons plombés. Ziegler s'inspire donc de faits réels pour inventer une scène qui frappe les imaginations.
    Bien entendu, ses détracteurs stigmatiseront cette "poésie", comme ils pointeront le manque de rigueur de ses livres et en feront un "idiot utile" du colonel Khadafi. Or, à propos de celui-ci, Wegelin précise avec honnêteté quelle fut la conduite de Ziegler, peut-être imprudent mais jamais vendu.
    À son travail sur les archives, que le sociologue lui a ouvertes, Jürg Wegelin ajoute une quantité de témoignages de la famille (la soeur de Jean, ses épouses successives et son fils Dominique) autant que ceux des acteurs du monde académique ou politique. Dans la foulée, on en apprend pas mal sur la grande tolérance du prof en matière d'opinions, ses amitiés de tous bords (de Marc Bonnant à Elie Wiesel, ou de Lula à Kofi Annan), son activité de parlementaire, ses dettes de justice et sa détestation d'Internet...
    Traître à la patrie ?
    Au nombre des attaques les plus dures qu'il ait encaissées figure l'accusation de haute trahison lancée contre Jean Ziegler à la suite de la publication, en 1998, de L'or, la Suisse et les morts, incriminant l'attitude de notre pays durant la Deuxième Guerre mondiale. Or ses constats, d'abord vilipendés, auront ouvert un débat crucial. C'est ainsi d'ailleurs, à travers les décennies, que ses coups de boutoir contre le secret bancaire, l'accueil des fortunes de dictateurs, le blanchiment d'argent sale ou la complaisance envers certains barons de la drogue et autres seigneurs du crime organisé, ont bel et bien porté après avoir été taxés d'exagération.
    Dès la parution d' Une Suisse au-dessus de tout soupçon, son auteur fut considéré par beaucoup de Suisses comme une "Netzbeschmutzer", salisseur de nid, qui avait le premier tort de critiquer notre pays dans les médias étrangers. Or le paradoxe est que ce "traître" présumé a souvent trouvé de forts appuis chez des politiciens de droite également écoeurés par les menées qu'il dénonçait.
    Régis Debray voit en Jean Ziegler un "prédicateur calviniste". Il y a du vrai. Ses exagérations sont apparemment d'un utopiste, mais sûrement plus "réaliste" et conséquent que tant de ses détracteurs se flattant d'avoir "les pieds sur terre". Dans les grandes largeurs, conclut Jürg Wegelin, Jean Ziegler connaît aujourd'hui une sorte de "tardive réhabilitation". Mais l'intéressé n'en a cure, qui voit toujours le monde comme il va, et surtout ne va pas, en rebelle !
    Jürg Wegelin. Jean Ziegler, la vie d'un rebelle. Editions Favre, 172p.


    Ziegler07.jpg"Je me fiche d'avoir raison !"
    Mais au fait, qu'a pensé celui-ci de la première biographie qui lui est consacrée ?
    "D'abord j'ai été soulagé de ne pas être, une fois de plus, descendu en flammes. Jürg Wegelin a fait une biographie à l'américaine, au bon sens du terme: s'en tenant aux faits. Evidemment, un homme est toujours double, et le biographe n'entre pas ici dans les profondeurs de son sujet. Mais j'aurais mauvaise grâce de le lui reprocher puisque j'ai refusé de participer à son travail, comme j'ai refusé au Seuil et à Bertelsman d'écrire mes mémoires.
    Cela étant, Wegelin rend très bien le jeu d'oscillation dialectique entre destinée personnelle et personnage social. Son regard reste extérieur, mais tout ce qu'il dit est fondé. La seule aide que je lui ai apportée est une signature pour l'accès aux archives fédérales, mais il y a ajouté beaucoup de travail d'investigation.
    Où je ne suis pas d'accord avec lui, en revanche, c'est quand il parle de "réhabilitation" à mon propos. Comme si le problème était là ! Je me fiche d'avoir raison: le problème est que le mal que j'ai dénoncé continue de se faire. S'il y a un certain progrès, dans nos relations avec l'Allemagne, la France ou l'Amérique, notamment avec les accords de double imposition, les banquiers n'en finissent pas d'imposer leurs lois et le reste du monde continue de subir les effets du capitalisme: les trois quarts de l'humanité restent ainsi laissés pour compte, exploités et voués à la sous-alimentation ou à la famine. Où est le progrès ?"


  • Ceux qui ont un coup de blues

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    Celui qui apprend qu'Albertine est partie / Celle qui en a marre d'être prise pour une madeleine / Ceux qui ne savent pas par quel bout prendre Sodome et Gomorrhe / Celui qui a un puits de tristesse au fond de sa cour / Celle qui transcende sa peine par le gospel / Ceux qui excellent dans la manière noire / Celui qui se demande si le retour d'Albertine vaut la dépense d'un yacht et d'une Rolls ou s'il ne serait pas mieux de se casser avec Agostini en pullman / Celle qui se dit en recherche au jeune écrivain louche / Ceux qui ont un passage à vide genre souterrain / Celui qui déverse sa bile sous pseudo vu qu'on l'ignore sous son vrai crénom / Celle qui n'aime pas ne pas aimer / Ceux qui externalisent l'inessentiel / Celui que déprime le choeur des blattes / Celle que le corbeau rejoint par l'interphone / Ceux que la malveillance désarme / Celui qui enfile sa blouse bleue en sifflotant Blue Suede Shoes d'Elvis le bouseux / Celle qui détend l'atmosphère en se la jouant Yvette Horner / Ceux qui sont d'humeur morose bombon / Celui qui fait ricaner la murène / Celle qui a toutes les qualités et CNN en option / Ceux qui sourient à l'infortune du pot / Celui qui est fada de fado / Celle qui se fait le Rambo de la rumba / Ceux qui s’impatientent de la retraite pour faire la gueule à plein temps, etc.


    Image: Philip Seelen

  • Ceux qui sont cyberbranchés

    Panopticonf3.jpg Celui qui s'est pacsé avec sa webcam / Celle qui se fait un nouveau client à Manille / Ceux qui descendent six packs de Budweiser et se font ainsi connaître par les accros à Youtube et consorts / Celle qui montre sa nouvelle peluche à 16754 mateurs dont quelques chasseurs de koalas / Celui qui prétend sur Facebook qu'il se casse à Ibiza alors qu'il est juste employé chez MacDo / Celle qui dialogue volontiers avec les lesbiennes russes / Ceux qui attendent en salivant que le show tourne au snuff / Celui dont le sourire soft assure la Top Pub recyclable sur tous les dérivés du café soluble / Celle qui vit encore sur les retombées de l’image de tenniswoman accro de lessive qu’elle a commercialisée dans les années 80 après s’être rangée des raquettes / Ceux qui ont 30 millions d’amis sur Facebook / Celui qui gère un site de cybersexe non protégé qui lui rapporte des bricoles à six zéros / Celle qui estime que son Showtime est Anytime / Ceux qui ne sont plus jamais seuls grâce à Skype / Celui qui a failli se faire piéger par la fille d’un richissime magnat de Côte d’Ivoire qui lui demandait de partager sa fortune quand Alvaro Juarez le cyberflic lui a révélé que la beauté pulpeuse était un filou connu d’Abidjan pratiquant la cyberarnaque / Celle qui n’arrive pas à entrer dans le costume de Nefertiti qu’elle s’est loué pour son nouveau show sur Camstory.net / Ceux qui prient en réseau par vidéoconférence / Celui qui a mis en ligne le clip vidéo qu’a tourné son ami Renaud à la party des sosies de Carla Bruni / Celle qui se montre nue sur Skype avec un masque de Minnie Mouse / Ceux qui ont renoncé aux réus de famille depuis que Twitter leur permet de garder le contact / Celui qui trouve plus juste de dire la Sphère que la Toile mais qui dit le plus souvent le ouèbe / Celle qui a rompu avec son cybermate avant de le rencontrer en 3D / Ceux qui exhibent leurs champignons géants sur Mushroom.com / Celui qui a plus d’intimes sur la Toile que dans la Creuse / Celle qui surveille les fréquentations de sa compagne par le truchement des groupes meufs de Facebook / Ceux qui estiment qu’on devrait interdire les cybershows libertins aux plus de 50 ans / Celui qui affirme que la connection lui revient moins cher que le viagra sans compter que l'usage de celui-ci suppose une ou un partenaire politiquement ingérable si ça se trouve / Celle qui se fait appeler Larry Lagneau quand elle se fait baiser sur Webcam.world le visage dissimulé par sa cagoule de corbeau / Ceux qui montrent leur parachute doré sur Moneycam.net / Celui qui se rend compte qu'il drague son propre conjoint sur Gayromeo / Celle qui affrme que c'est essentiellement par intérêt sociologique qu'elle est accro de Facebook / Ceux qui suivent François Bon à la trace sur Twitter mais ignorent encore la marque du nouveau vibromasseur de sa soeur / Celui qui pense que Montaigne ferait aujourd'hui le meilleur usage de la Toile / Celle qui a transmis la recette de la poularde demi-deuil à son ami Lester de Brisbane qui lui a montré son kangourou sur Facebook / Ceux qui ne s'écrivent plus depuis qu'ils s'exhibent / Celui qui entretient sur Facebook un gang bang platonique avec une vingtaine de femmes seules lectrices de la Bible / Celle qui se demande si le nom de Claude Amstutz n'est pas le pseudo d'un exhibo notoire des quartiers huppés de la Geneva International / Ceux qui n'ont pas versé les 3000 euros que le filou ivoirien leur réclamait de ta part après avoir piraté ton gmail ce qui prouve que tes amis sont soit réalistes soit un peu rapiats / Celui qui te taxe de mysophobie au motif que tu prônes l'homophilie / Celle qui présente ses condoléances à la famille de son cyberfriend au nom de toute la communauté frappée de plein fouet par la disparition de ce garçon tellement optimiste / Ceux qui se cybersurveillent avec la circonspection des retraités désoeuvrés, etc. Image: Philip Seelen

  • Ceux qui ne sont pas concernés

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    Celui qui te dit que l'Afrique c'est l'Afrique / Celle qui répond à la mendiante qu'elle a déjà donné / Ceux qui paient leurs impôts et sont donc en ordre avec leur conscience / Celui qui décide qu'avec tous ces étrangers il va s'installer au Qatar pour être plus tranquille / Celle qui se défend de penser au malheur des autres afin de garder le moral et celui de Lula la levrette / Ceux qui défendent le Tibet au dam de leurs voisins qui ne savent même pas où c'eselui qui est solidaire à distance et rapiat en coloc / Celui qui estime que l'amour du prochain est un truc de propagande des chrétiens de gauche / Celle qui n'a jamais prétendu qu'elle aimait les gens tout en se comporgant comme si / Celui qui n'a rien à dire de Gérard Depardieu sinon ça se saurait / Celle qui remarque qu'on peut dire ça comme ça comme si l'on pouvait ne pas le dire ce qui reviendrait au même ou pas ça se discute au niveau du contexte / Ceux qui n'ont jamais été jeunes au motif qu'ils sont nés trop tard / Celui qui est attendu àla gare mais qui a changé d'option en route / Celle qui y est pour personne sauf pour du cash / Ceux qui ont tout fait pour ne rien vous cacher sans que ça se sache / Celui qu'on traite de vendu pour mieux l'acheter / Celle qui relaie la rumeur pour que ça se sache / Ceux qui ne votent plus du moment qu'on a l'alternance et même parfois la cohabitation si ça se trouve / Celui qui se considère cmme un produit de développement durable / Celle que les cons cernent / Ceux que la mort des forêts ne concernent pas directement donc ils continent de lire et d efumer dans les bois, etc.

    Peinture: Pierre Lamalattie.

  • Ceux qui tournent en rond

    Panopticon4444.jpg Celui qui t'a dit l'autre jour que la seule chose qui comptait dans ta vie était ton salut et que tu salues ce matin et qui ne te répond même pas ce rat / Celle qui répète que depuis que la France ne se comporte plus en Fille aînée de l'Eglise sa fille cadette ne va plus à confesse / Ceux qui ne font plus trois p'tits tours et puis s'en vont vu qu'ils s'en sont allés pour de bon / Celui qui promet de brûler son cher journal quand il y aura écrit tout ce qu'il a à dire de gênant pour les pompiers du bourg / Celle qui refuse de penser et laisse son palefrenier panser son cheval et la baiser s'il y pense / Ceux qui préfèrent ne pas lire afin de ne point être influencés / Celui qui répète à son fils Hervé-Marie que Dieu punira la famille s'il s'obstine à courir la fille Prunier / Celle qui n'a point d'obsession de sexe mais craque pour le calisson d'Aix / Ceux qui tournent en rond dans le sens opposé / Celui qui affirme que Proust n'a trouvé le temps d'écrire qu'un livre que personne n'a le temps de lire / Celle qu'on dit l'Ophélie Winter des émissions déco / Celui qui se suce lui-même au figuré vu qu'on est en pleine autofiction / Celle qui écrit que Dieu la baise mais ça c'est du sérieux vu qu'on est cette fois dans le journal intime de Catherine de Sienne / Ceux que le spectacle de la stupidité met en joie ou déprime selon les moments et les cas / Celui qui dit je vois je vois dans le brouillard qui n'en peut mais / Celle qui recommande la jouvence de l'Abbé Souris à sa cousine chauve / Ceux qui ne choisissent ni le Bien ni le Mal mais le Mieux en Mieux avec un doigt de porto / Celui qui donne un remède de cheval à son chien Picotin / Celle qui file à gauche en toute tradition politiquement correcte / Ceux qui se disent ni de droite ni de gauche bien au contraire / Celui qui répète tout le temps qu'il n'est ni antisémite ni raciste ni homophobe mais quand même normal / Celle qui se veut tellement raffinée qu'on en oublie sa grossièreté si sympa / Ceux qui tournent autour du pot-au-feu avant de s'en régaler, etc.

  • Ceux qui grappillent

    Ascal5.jpgCelui qui picore dans la cour des glands / Celle qui voit même le noir et blanc en couleurs / Ceux qui sont curieux de tout plus que de rien / Celui qui envisage volontiers les explications du monde en fonction de leur ligne mélodique et de leur nuancier / Celle qui s'achète une boîte de douceur / Ceux qui craignent les comparaisons / Celui qui croit te démasquer et ne trouve sous ton masque qu'un visage / Celle qui a compris qu'on est partout et nulle part quand on parle d'ici et maintenant / Ceux qui ont besoin du fil d'Ariane d'une histoire / Celui qui a un nez en pied de marmite avec le manche assorti / Celle qui reste attachée à l'enseignement catholique classique de l'Abbé Cachou qu'elle reçut entre sa septième et sa neuvième année / Ceux qui ne voient rien qui les oblige à choisir entre Montaigne et Pascal dont il font également leur miel tout en préférant les romans africains de Simenon / Celui qui trouve au déterminisme philosophique un côté meccano de la généralité qui le laisse sur le quai / Celle qui te fait valoir que si tu n'étais pas né tu ne l'aurais pas rencontrée et n'aurais pas su choisir le Rembrandt du salon donc au divorce c'est à elle qu'il reviendra / Ceux qui annoncent sur Facebook que leur oncle arrive tout à l'heure en gare de Lyon avec le magot ce qui leur permetra de faire quelques poches dans la cohue / Celui qui invoque volontiers "l'épreuve du Réel" quand il parle à la télé de ses romans juste chiants / Celle qui n'a trouvé que des fleurs articifielles dans le jardin d'Alexandre du même nom / Ceux qui aiment bien Jean d'Ormesson et plus précisément sa cravate bleue assortie à ses yeux sans raies / Celui qui sourit en lisant ceci dans le Journal de Jules Renard: "Avec une femme, l'amitié ne peut être que le clair de lune de l'amour", en se disant que c'est une belle formule reversible comme une veste: "Avec une femme l'amour ne peut-être que le clair de lune de l'amitié" / Celle qui se dit la Muse de son mari sans que celui-ci n'ose moufter / Ceux qui lisent ces listes en pensant à autre chose à la fois avant et après alors qu'il est déconseillé de fumer pendant, etc.


    Peinture: Vassily Kandinsky

  • L'humour d'Alfred Hitchcock

    Une oeuvre à redécouvrir

    Un cliché réduit le génie d’Alfred Hitchcock à l’art du suspense, alors qu’il y a beaucoup plus que cela dans les observations, les préoccupations et les obsessions de ce conteur moraliste qu’on pourrait dire « par procuration » puisque, le plus souvent, il part d’histoires ficelées par d’autres, se révélant du même coup un formidable lecteur. Pourtant on retrouve, jusque dans ses films les plus « fatigués » de la toute fin, comme Le rideau déchiré, une touche absolument personnelle qui les distingue de films contemporains peut-être meilleurs mais moins originaux.
    L’ami Pierre Gripari me disait qu’il ne suffisait pas, pour un romancier, d’avoir quelque chose à dire, mais qu’il lui fallait quelque chose à raconter – et cela, qu’on dira le plot, l’intrigue, se retrouve à tout coup dans les films d’Hitchcock. Les meilleurs fondent les deux éléments en une forme immédiatement singulière, dès A l’Est de Shangaï (1932) et jusqu’à Pas de printemps pour Marnie (1964), deux échecs publics retentissants soit dit en passant. Or ce qui me frappe à (re)voir tous ces films en enfilade, de Sueurs froides (19589 aux Oiseaux (1963) ou du sublime Rebecca (1940) à Frenzy (1972), c’est l’inépuisable richesse d’observation en matière de signes mimiques ou gestuels (tout ce que Hitch fait ajouter par ses comédiens au script), le sens qui en découle, et plus encore l’humour fou qui survole le combat éternel de l’homme et de la femme, du noble et du vil, du bourreau (ou de la bourrelle) et de la victime.
    On se souvient des impayables apparitions du cher Hitch à la télévision, feignant de s’excuser d’avoir à présenter tel ou tel crime affreux. Dans Frenzie, la brusque érection d’un pied de femme morte hors d’un sac de patates pourrait résumer son humour, dont le burlesque touche à des abîmes. Oui, le crime est incongru, à la fois atroce et cocasse. L’acte de griffer ou de tuer, de se battre ou de forniquer est moins lisse que ne le dit le cinéma ou la littérature de convention. Un romancier ne peut pas ne pas imaginer qu’un amant (même Cary Grant en pleine forme) s’empêtre dans sa culotte au moment stratégique ou que le suicide d’une désespérée dans le Tibre (c’est dans Le Sheikh blanc de Fellini) rate faute d’eau, et que la vie reprenne ses droits.
    L’incongruité du crime, autant que les accrocs de la passion romantique ou les ratés de l’exercice érotique, ressortissent à l’humour. Non pas à la rioule facile mais à l’humour profond, qui mêle indissolublement tragique et comique. Or de cet humour, qu’il serait réducteur de ne dire que noir, les films d’Alfred Hitchcock sont pleins…

  • Les cocolets



    Nous nous retrouvons, toute la bande, dans le ruissellement d’eau chaude des bains de Chianciano Terme. Nous passons toutes les après-midi à nous prélasser sur la pente ruisselante et là tout est permis. Je veux dire que nous sommes officiellement autorisés à nous cocoler en plein air, au su et vu de tout le monde. C’est ainsi que nous, toute la bande, qui nous cachons à l’ordinaire pour nous cocoler, nous nous sentons réhabilités dans notre goût innocent.

    Chacun et chacune fait ce qu’il veut dans le ruissellement d’eau chaude. Les vieilles catholiques de l’Acquasanta sourient aussi gentiment aux jeunes gens baraqués du Boston qu’aux filles en fleur du Savoia Palazzo, enlacés dans la vapeur sulfureuse comme aux murs du Dôme d’Orvieto les corps nacrés de la Résurrection de la Chair de Luca Signorelli.

    Quant à nous qui nous cocolons, nous nous réjouissons de nous retrouver toute la bande. Le soir nous évoquons, sur les transats du Grand Hôtel, nos années d’enfance à lire à longueur de nuits blanches des livres poudroyant de bactéries de sanatorium ou de poudre d’or du Far West. Nous sommes les petits blessés de l’âme aux infirmières zêlées, nous sommes les cocolets aux infirmières ailées.

  • Ceux qui se font rares

    Indermaur2.jpg Celui qui se sent un peu seul dans la multitude et voici que son ordi fait débouler la foule qu'il fuit dans la foulée / Celle qui se déconnecte et le regrette et se reconnecte et se rétracte / Ceux qui sont plutôt branchés sous-bois / Celui qui affirme que tout est dans Proust qu'il n'a lu que par ouï-dire / Celle qui n'est pas ce matin d'humeur à partager / Ceux qui partagent chacun dans leur coin comme les voisins le dévaloir / Celui qui prétend qu'il n'y a plus que douze Justes dans les cantons de l'Est dont il est lui-même évidemment ce qui fait qu'il ne reste plus que les Onze d'après le départ du Seigneur dont les évangiles en revanche ont eu un certain succès jusque dans les cantons de l'Ouest / Celle qui se dit élitaire accessible à tous / Ceux qui disent qu'ils relisent Proust afin d'être reçus de ceux qui l'ont déjà lu mais pas forcément jusqu'au bout / Celui qui prétend que les braves gens se font rares en se basant sur son expérience au guichet des réclamations du Contentieux / Celle qui se console d'être mal vue en se disant que voir ce qu'elle voit et savoir ce qu'elle sait et le constater dans ses tweets ne peut que la désigner à l'opprobre de ceux qui ne voient ni ne savent ce qu'elle sait voir et ne saurait taire / Ceux qui préfèrent être peu que beaucoup à se marcher sur les pieds / Celui qui aime bien les groupes sauf lorsqu'ils sont ensemble / Celle qui a tâté du triolisme en tandem avant de revenir à la figure classique du missionnaire en scooter / Ceux qui se défilent dès qu'ils voient une foule faire la file / Celui qui n'est pas toujours sincère quand il dit j'm sur Facebook mais comme il est seul à le savoir tout le monde l'm / Celle qui ne sait pas que ses voisins la suivent à la trace de Facebook à Meetic et de Twitter à la déchetterie du quartier où l'on dit qu'elle ne trie pas ce qu'elle jette et ça j'te jure que si c'est vrai ça va se répéter / Ceux qui ont repéré un Jésus de Nazareth sur Facebook mais ce doit être un homonyme ou un profil de faux Messie genre Mahomet / Celui qui fait de plus en plus d'allusions aux neurosciences pour draguer des oies sans cervelles / Celle qui lit Schopenhauer dont la mauvaise humeur la contamine alors qu'une mère au foyer est censée positiver / Ceux qui annoncent à la cantonade qu'ils vont se retirer de Facebook pour méditer et peut-être même léviter si les vents sont favorables, etc. Peinture: Robert Indermaur.

  • Une année de lecture

    Char111.jpgArditi.jpgMaxou1.jpgSloterdijkPV.jpgOlivier.JPGDicker7.jpgDantzig04.jpg

    Zap back sur 2012

    Pour faire le bilan de la production littéraire de l'année écoulée, d'aucuns établissent des tableaux d'honneur à valeur plus ou moins publicitaire, genre classement sportif. En matière de lecture, le procédé me semble douteux en cela qu'il n'obéit qu'à des critères quantitatifs liés au tirage des livres. À croire que le Top Ten est devenu un genre critique en soi ! Aussi discutable à mes yeux que l'invasion de certaines librairies par de pléthoriques "coups de coeur" où, à grand renfort de formules relevant plus de la pub que du jugement même concis, l'euphorie générale finit par tout diluer.
    L'aperçu rétrospectif de mes lectures de 2012 sera tout autre, nullement lié au succès des livres passés en revue - même si le succès d'un bon ouvrage me réjouit naturellement -, ni par quelque influence éditoriale, médiatique ou personnelle que ce soit.
    Le premier livre que je présente ici est pourtant bel et bien celui d'un ami, qui m'en a confié le manuscrit au début de l'année et que j'ai accueilli fraîchement, sans la moindre complaisance, tant l'amitié suppose à mes yeux le respect des virtualités de l'autre, avant de le voir retravaillé en beauté.


    Zap001.pngMax Lobe, 39, rue de Berne. Zoé, 2013, 180p.

    Dès la lecture de L'Enfant du miracle (aux éditions des Sauvages, 2010), premier récit de ce jeune écrivain camerounais établi à Genève, l'évidence d'un conteur de talent m'a saisi. Vivacité du regard et de l'expression, fusion d'une double source d'observation où contrastent l'Afrique truculente et la Suisse policée, thème immédiatement filé de la double différence raciale et sexuelle, qualité théâtrale des dialogues: tout cela révélait un auteur singulier, plein de vie et de malice, hélas desservi par une édition calamiteuse.
    Grâces soient alors rendues à Caroline Coutau et Nadine Tremblay, chez Zoé, qui ont immédiatement repéré les qualités d'un nouveau manuscrit encore chancelant et ont aidé l'auteur a parachever ce premier roman drôle et poignant à la fois, pétri de vie vraie et ressaisi par une langue originale, aux africanismes parfaitement intégrés. Il y a du drame de moeurs dans 39,rue de Berne puisque Dipita, le jeune protagoniste homo dont la mère tapine avec les filles des Pâquis (réunies en association sous le sigle AFP), raconte ses tribulations de sa cellule de Champ-Dollon, après avoir tué par accident le bel et infidèle William rencontré sur la Toile. Substantiellement nourri par le vécu africain de Dipita (avec un aperçu corsé de la politique camerounaise), autant que par son observation du quartier chaud (avec ses dealers, ses courtisanes et autres marginaux), le roman évite le "folklore" de ces deux milieux autant que le "message" social ou moral, sans rien de cynique pour autant. Mélange de force vitale et de fragilité psychologique et affective, de gaieté et de tristesse sous-jacente, le roman, truffé de scènes piquantes, vaut aussi par la frise de ses personnages, de laquelle se détachent notamment l'oncle Demoney, très monté contre le Président Bya, et la mère de Dipita "vendue" par son frère. Les virtualités théâtrales de l'ouvrage lui vaudront une adaptation prochaine. Déjà disponible sur Amazon, il se trouvera en librairie dès ces prochains jours.

    Zap01.jpgGérard Joulié, La Forêt du mal. Essai sur Racine, Baudelaire et Proust. L'Age d'Homme, 2012.
    C'est un livre bonnement extraordinaire, au sens littéral, que ce triple essai critique divagant, ne visant probablement que douze lecteurs, au plus: douze cents. L'auteur lui-même est un personnage hors norme, résolument anachronique. Français établi à Lausanne au mitan des années soixante, Gérard Joulié, avec sa dégaine de dandy dilettante se réclamant de l'Ancien Régime et de la contre-Réforme en religion, professant les idées les plus réactionnaires avec une candeur désarmante, n'est jamais vraiment sorti du monde enchanté de son enfance marquée par la lecture des contes de Perrault. Sa vision du monde en procède immédiatement, avec une passion pour tout ce qui relève de l'imagination créatrice, contre tout ce qui ressortit à ce qu'on tient pour la réalité réelle. Pour lui, le vrai monde est celui de la littérature. L'actualité? Foutaise et diablerie !
    Grand lecteur devant l'Eternel, c'est également un traducteur de l'anglais prolifique, dont L'Age d'Homme a publié une quantité d'ouvrages de Chesterton ou de la romancière Ivy Compton-Burnett (formidable narratrice en dialogues annonçant les romans de Sarraute), de l'extravagant humoriste Saki ou des oeuvres de l'exquis Ronald Firbank, en passant par Gore Vidal et John Cowper Powys, entre beaucoup d'autres. Sous le pseudonyme de Sylvoisal (qui associe les termes emblématiques de Lys et Valois...), Gérard Joulié a publié des récits et des poèmes, mais ce triptyque ne se borne pas à commenter trois grandes oeuvres françaises: il fait en effet figure de testament critique et spirituel, voire d'autoportrait.
    "La littérature ne sauve pas le monde", écrit Gérard Joulié, "elle nous sauve du monde tel qu'il est: un cloaque d'infamie". Nul angélisme pour autant dans sa vision. Ceux qui prônent l'établissement du Bien (philosophes, intellectuels, journalistes, politiciens) ne l'intéressent absolument pas, mais ce n'est pas par esthétisme désincarné. "Littérairement, seuls les tyrans domestiques, les monstres comme Vautrin, ou des hommes très bons victimes de leurs passions, comme le baron Hulot, présentent de l'intérêt".
    Pour Gérard Joulié, il y a deux camps: celui du présumé Bien, de la démocratie établie en valeur absolue et du politiquement correct, et le camp du Mal où les pécheurs pèchent entre Barbe Bleue et les personnages de Dostoïevski, les héroïnes déchirées de Racine et les débauchés snobs de Proust, ce "possédé" qu'était l'apôtre Paul lui-même et tous les "fous" terriblement attachants de la littérature de partout et de toujours.
    Pour réductrice qu'elle paraisse, cette vision manichéenne de western spirituel (les mauvais Bons d'un côté, les aimables Méchants de l'autre) offre du moins un cadre dramaturgique à la lecture de Joulié, qui a probablement beaucoup joué aux soldats de plomb en son enfance aussi protégée que celle du petit Marcel.
    Racine identifié à la pensée de Port-Royal, Baudelaire à la fascination pour la débauche retournée par la poésie, Proust l'athée faisant du temps retrouvé une métaphore de la résurrection: tels sont les motifs majeurs autour desquels le critique développe une réflexion répondant une fois de plus à la question de Charles Du Bos: qu'est-ce que la littérature ?
    Si Gérard Joulié n'était qu'un pion assenant ses arguments si contraires à l'air du temps qu'ils ont de quoi séduire ceux qu'on appelle les "nouveaux réactionnaires", je le laisserais pour ma part à son discours tellement français, par ailleurs, en son outrance binaire. Mais il y a bien plus chez lui, qui découle de sa vraie passion pour la littérature, par delà son idéologie de mousquetaire énervé. Il y a un lecteur merveilleusement cultivé, poreux et profond en ses intuitions, que sert une langue évoquant la plus belle conversation, sans faux brillant. On s'en agacera plus souvent qu'à son tour, tant le fieffé réac en remet, mais son livre n'en est pas moins un trésor de sensibilité et d'intelligence dont la compagnie est mille fois plus tonique que celle de fades humanistes des temps qui courent.

    Zap02.jpg Sergio Belluz. CH, La Suisse en kit. Xénia.
    Les livres consacrés à la Suisse se reproduisent avec plus d'alacrité que les nains de jardins, et certains se vendent même comme des petits pains. Il faut dire que rien ne passionne autant les Suisses que leur drôle de pays, mais gare à qui oserait le critiquer hors de ses frontières, de Yann Moix (très piètre détracteur il vrai) à Jean Ziegler, au point que le gris docte domine trop souvent le genre, comme on l'a vu l'an dernier dans La Suisse de l'historien François Walter, joliment illustrée par les iconographes de la collection Découvertes de Gallimard, mais d'une platitude proportionnée à sa prétention convenue de "briser les clichés", et réservant à la culture et aux littératures de notre pays une place minable.
    Or La Suisse en kit de Sergio Belluz rompt avec cette grisaille professorale par sa manière à la fois hirsute et substantiellement profuse, son insolence roborative et sa mise en forme originale. Je ne pense pas tant à la couverture de l'ouvrage et à sa typographie, d'un assez mauvais goût aggravé par l'absurde bandeau imprimé sur fond rouge Suissidez-vous !, qu'à la façon modulée par l'auteur dans l'alternance des chapitres descriptifs et des pastiches d'auteurs, avec de belles réussites du côté de ceux-ci, souvent plus faibles il est vrai.
    Après un Avant-propos immédiatement caustique dans sa façon de désigner ce "pays orgueilleux qui n'aime pas parler de lui et qui déteste qu'on le fasse à sa place", l'auteur, secundo d'ascendance italienne (de quoi je me mêle !?) brosse un premier aperçu synthétique et pertinent de l'histoire de notre Confédération "pacifique" marquée par d'incessantes guerres picrocholines à motifs essentiellement religieux, avant l'établissement d'un consensus plus pragmatique qu'évangélique.
    Suit un Who's who en travelling sur une suite de pipole surtout littéraires, de Rousseau à Milena Moser (star momentanée du roman zurichois qui ne méritait sûrement pas tant d'attention), en passant par une vingtaine d'écrivains et vaines plus ou moins signficatifs (Cendrars, Bouvier, Chessex, Bichsel,Loetscher, Ella Maillart) et par quelques "figures" helvétiques notables, telle l'inoubliable Zouc ou notre benêt cantonal Oin-Oin, la marque ménagère Betty Bossi et le non moins incontournable Godard.
    Souvent surprenant dans ses approches (celle de l'immense Gottfried Keller est épatante, autant que son pastiche), Sergio Belluz est inégalement inspiré sur la distance, parfois expéditif dans sa façon d'égratigner un monument ou de singer un style (la présentation de Ramuz est carrément défaillante, autant que le pastiche de Cingria), souvent à la limite de la posture potache.
    N'empêche que l'ensemble, complété par un glossaire gloussant autant que bienvenu pour le visiteur nippon ou texan, constitue le kaléidoscope documentaire le plus attrayant, renvoyant en outre, au fil de ses évocations littéraires, à de kyrielles d'autres lectures dans les quatre langues de notre culture. À celles-ci j'ajouterai - oubliée de l'auteur -, celle de la délectable chronique intitulée Ma vie et relatant les tribulations européenne de Thomas Platte, chevrier de montagne en son enfance et devenu, avec des bandes d'enfants cheminant à travers l'Allemagne et la Pologne, un grand humaniste bâlois de la Renaissance, père d'une père de deux autres savants médecins...
    Cela pour rappeler avec Sergio Belluz, et sans chauvinisme patriotard d'aucune sorte, la richesse d'une multiculture multilingue souvent ignorée de nos voisins européens, à commencer par les Français. Ainsi La Suisse en kit a-t-elle ce mérite rare, non sans faire souvent sourire et rire, d'illustrer la réalité complexe et contradictoire, d'une espèce de laboratoire européen avant l'heure, dont le dernier paradoxe est qu'on y semble attendre que l'Europe devienne suisse...


    Dantzig03.jpgCharles Dantzig, À propos des chefs-d'oeuvre. Grasset, 274p.
    L'art de la conversation à la française n'en finit pas de faire florès ici et là en dépit de la disparition des salons parisiens ou provinciaux. On le retrouve en tout cas bien allant chez quelques auteurs qui donnent le meilleur de leur talent à causer sur le papier comme s'ils étaient en compagnie, et tant mieux pour le lecteur s'il résume celle-ci.
    Avec Philippe Sollers, en moins pontifiant et moins puissant, moins profond aussi, Charles Dantzig perpétue ainsi ce grand art de l'entretien avec quelques-uns ou avec soi-même en personne, tel qu'on a pu l'apprécier dans ses deux recueils monumentaux du Dictionnaire égoïste de la littérature française et de l'Encyclopédie capricieuse du tout et du rien.
    Le nouvel objet des digressions de Charles Dantizg est le chef-d'oeuvre, sa nature pérenne ou passagère, avérée ou supposée, son évidence ethnocentrique ou sa prévalence universelle présumée (genre chef-d'oeuvre ab-so-lu dans le langage un peu sot des temps qui courent après le "cultissime", de la Recherche du temps perdu à Cent ans de solitude), entre autres critères variables.
    "Les digressions, écrit Charles Dantzig, c'est merveilleux quand elles sont bonnes, et quand elles sont bonnes elles ne sont plus digressions. Un chef-d'oeuvre est une digression devenue discours central. IL nous a écartés de l'uniformité".
    Cette conclusion relève évidement de l'approximation, comme toute digression relève le plus souvent de l'improvisation. Je revois à l'instant Dominique de Roux, dans son salon de la rue de Bourgogne, avec mon insigne jeune personne pour seul interlocuteur, improvisant magistralement à propos de Céline et de Gombrowicz, de Jouve et d'Alban Berg, de Pound et de la littérature parisienne de l'époque qu'il conchiait dans les grandes largeurs, multipliant formules ciselées et portraits au vitriol, définitions et digressions qu'on retrouve dans L'Ouverture de la chasse et plus encore dans Immédiatement, mais aussi chez Dantzig.
    La forme des chefs-d'oeuvre est multiple. Le XIXe siècle en a cristallisé le projet de façon plus consciente et explicite, produisant le chef-d'oeuvre voulu, dont Madame Bovary est le plus bel exemple, rêve accompli du Monumentum.
    Mais il y a bien plus de chefs-d'oeuvre "involontaires" et quantité de "petits" chefs-d'oeuvre qui nous sont souvent plus chers, parce que plus intimes, que les "grands". Adolphe de Benjamin Constant en est un exemple, ou le Dominique de Fromentin, ou encore Le chef-d'oeuvre inconnu de Balzac et La mort d'Ivan Illitch de Tolstoï. Et puis il y a les chefs-d'oeuvre constitués par des oeuvres entières, comme le Journal d'Amiel, le Journal littéraire de Paul Léautaud ou les chroniques de Saint-Simon, parangon sommital.
    D'aucuns citeront tel ou tel chef d'oeuvre les yeux aux ciel, pour se faire bien voir dans les coquetèles où la seule "référence" vous tient lieu de certificat comme aux bonniches la recommandation d'un patron chic. Mais les références de Dantzig ne sont pas d'un cuistre ni d'un snob, tant ce monstre de lecture est omnivore, libre et anarchisant, amateur éclairé au sens de celui qui aime et sait faire aimer.
    Céline4.jpgLe grappillage de cette espèce d'essai-omnibus relève aussi du cabinet de curiosités à l'ancienne, version pré ou postmoderne, avec des raccourcis un peu voyous fleurant la punkitude ou l'aristocratique plaisir de déplaire. Je trouve, pour ma part, assez débile la façon de Dantzig de réduire Voyage au bout de la nuit à un faux chef-'doeuvre "inventé" par les "lecteurs incultes", sur un ton méprisant qu'on retrouve chez un Sollers ou un Nabe. Le tout mariole se la joue liquidateur de l'oeuvre ainsi rabaissée, mais le chef résiste. Il nous arrive à tous d'être un peu cons. À tel l'âge, j'ai mal jugé tel livre, que je redécouvre dix ou vingt ans plus tard. À l'oposé, tel présumé chef-d'oeuvre (je pense à Belle du seigneur d'Albert Cohen) m'a emballé à vingt ans, qui me fait aujourd'hui l'effet (en partie tout au moins) d'une logorrhée flatteuse.
    Dire de Céline qu'il "permet de lire de l'antisémitisme légal", comme s'y emploie Charles Dantzig, est malhonnête en cela que ni Voyage au bout de la nuit, ni Mort à crédit, ni ces autres merveilles noires que dont Nord, D'un château l'autre ou Féerie pour une autre fois, sans parler de Guignols'Band (que je n'aime pas trop personnellement tant il se dilue dans le jazz verbal) ne sont entachés de l'antisémitisme qui ruisselle en revanche dans les pamphlets et la correspondance de l'énergumène. Passons encor.
    Il y a donc à laisser à la lecture d' À propos de chefs-d'oeuvre, mais bien plus à prendre. La conclusion selon laquelle une vie peut être un chef-d'oeuvre m'a d'abord séduit, avant de m'apparaître dans toute sa niaiserie - celle-là que reproche, d'ailleurs, Dantzig à Mario Vargas Llosa quand il dégomme le discours de Stockholm de l'écrivain péruvien en son éloge de la lecture donné avec une belle simplicité augmentée d'un clin d'oeil à sa chère moitié, et qu'il conclut - comme Michel Tournier le fera graver sur sa tombe -, avec ces mots reconnaissants de: merci la vie...


    zap05.png Peter Sloterdijk. La Folie de Dieu. Pluriel, 187p.


    "La guerre pour l'appropriation de Jérusalem est aujourd'hui la guerre mondiale", déclarait Jacques Derrida dans une conférence tenue en Californie en 1993. "Elle a lieu partout,poursuivait-il,c'est lemonde... c'estaujourd'hui la figure singulière de son être out of joint".
    L'expression "out of joint" fait référence au vers de Hamlet "The time is out of joint", et Peter Sloterdijk resitue cette affirmation du philosophe dans son contexte (réponse notamment à Francis Fukuyama sur la fin de l'Histoire) non sans la qualifier d'"une des exagérations les plus pathétiques que l'on ait entendues dans la bouche d'un philosophe du passé présent".
    Exagération sûrement, qui réduirait "le monde" à l'affrontement des trois monothéismes "autour" de Jérusalem, et pourtant la citation de Derrida tient lieu, pour Sloterdijk, de "panneau d'avertissement" visant à pointer "une zone à haut risque sémantique et politique particulièrement explosive dans le monde actuel: ce Proche et Moyen-Orient dans lequel trois eschatologie messianiques s'affrontent directement ou le plus souvent indirectement".
    Comment naît la transcendance ? Quelle est l'histoire du culte de l'Unique et de ses trois formes principales, visant plus ou moins à l'expansion ? Quelle est la matrice de ce sentiment-pensée cristallisé en vision du monde puis en vérité à prétention absolutistes ? Que nous dit et continue de nous dire le besoin religieux et comment mieux le comprendre dans toutes ses formes, du plus personnel à ses manifestations sociales ou guerrières ?
    D'aucuns se contentent du confort de leur foi pour ne pas entrer en matière, mais cette foi peut-être aussi celle de l'athéisme, qui a ses légions de bigots. Or ce petit livre extrêmement dense, parfois assez touffu (c'est le propre de la pensée de Sloterdijk de multiplier références et mises en rapport et des les filtrer par un langage à la fois conceptuel et très imagé, souvent très proche de notre expérience contemporaine), dépassant évidemment l'alternative entre croyance et mécréance pour interroger les ressources civilisatrices d'une nouvelle attitude devant la religion et, plus précisément aujourd'hui, devant la nouvelle montée aux extrêmes des fanatiques mais aussi devant la fuite en avant d'une société faisant idole de tout et n'importe quoi. À la fois philosophe et "poète", philologue et observateur très poreux de la réalité à tous les étages (des médias aux neurosciences et de l'anthropologie religieuse à la géopolitique la plus récente), Sloterdijk est un écrivain plus qu'un faiseur de système et c'est à ce titre qu'il me passionne, moi qui n'ai pas la "tête philosophique", ni le bagage non plus.
    Dans son approche spécifique des trois religions monothéistes, d'une finesse d'analyse et d'une équanimité qui n'exclut pas les saillies critiques, j'ai été très frappé par ce qu'il dit de la violence interne dégagée par le discours d'Augustin (rappelant dans la foulée que Thomas d'Aquin prônait la peine de mort contre les non croyants), et non moins intéressé par sa mention d'un essai antichrétien du psychanalyste juif Bélan Gringerger (Narcissisme, christianisme et antisémitisme, traduit chez Actes Sud) établissant un lien direct entre Jésus et Hitler...
    Etudiant les aspects expansionnistes des trois religions monothéistes, leurs combats respectifs contre la "concurrence" ou les modalités selon lesquelles leur hubris s'affirme, Peter Sloterdijk conclut son chapitre passionnant sur les "campagnes" respectives des monothéismes par ces propos prospectifs liés à la "maison de la guerre" des islamistes, dont nos descendants jugeront de la validité: "Pour ce qui concerne l'autorité spirituelle de l'islam, dans ses deux branches principales, l'implosion des hiérarchies et la dissolution de l'ordre traditionnel du savoir l'anéantiront peu à peu. L'association d'idées entre l'islamisme et la terreur, devenue presque automatique dans la conscience mondiale, lui a en outre fait subir de tels dommages qu'on ne voit pas comment l'islam dans sa globalité pourrait s'en remettre en tant que religion et matrice de cultures. E tout cas, la "maison de l'islam" va devoir faire face à des crises de modernisation d'un violence effroyable"...

    Zap10.jpgJean Soler, Qui est Dieu ? Editions Bernard de Fallois.
    À tant entendre parler de Dieu comme d'une personne, d'aucuns (qu'ils y croient ou pas) sont curieux de faire plus ample connaissance avec celle- sans se contenter des on-dit de leur paroisse ou du café du commerce, et d'autant plus que cette personne taxée du grade d'Unique est en outre supposée l'auteur d'un best-seller mondial et jouit toujours d'un prestige certain auprès de quelques milliards d'autres personnes moins "uniques" mais qui s'agenouillent avec la (plus ou moins )même dévotion à ses pieds et s'étripent en son Nom à trois déclinaisons au moins.
    De cette personne fameuse qu'on appelle Dieu, Jean Soler, dont les ouvrages précédents ont largement illustré sa culture encyclopédique de l'histoire et des développement variés du monothéisme, qu'il situe volontiers par contraste avec les pensées grecque ou chinoise, trace un portrait qui ressemble terriblement à celui des hommes qui furent et continuent d'être. Sa position est d'un honnête homme curieux de savoir, de connaître et de comprendre. Autant que Peter Sloterdijk, son mérite est de confronter les sources anciennes et les connaissances nouvelles, mais son propos est à la fois plus direct et personnellement polémique, sans qu'on retrouve chez lui de la rage rationaliste des athées militants à la française ou à l'anglaise - je pense aux interprétations "littéraires" d'un Pierre Gripari incrimiant le "fascisme" de l'Ancien Testament, ou aux positions platement scientistes du biologiste à succès Richard Dawkins.
    Jean Soler pourrait être dit, à sa façon, un auteur de la "ligne claire". Il ne rend pas assez compte, à mes yeux, de tout ce qui ressortit aux sentiments et à la complexité humaine - ce qu'on appelle commodément le "mystère" de notre condition -, entre autres obscures et fécondes profondeurs mieux éclairées par la lecture anthropologique d'un René Girard, mais la lecture de Qui est Dieu ? est à la fois instructive et roborative, clairante et tonique !

    (À suivre...)


    Peter Sloterdijk. La Folie de Dieu. Pluriel.
    Jörg Wegelin. Jean Ziegler. Favre.
    Jacqueline Risset, Puissances du sommeil.Seuil
    François Bon. Autobiographie des objets. Seuil.
    Daniel Fazan. Millésime. Olivier Morattel.
    Pierre Crevoisier. La dame en rouge. Sur manuscrit.
    Jean Bofane, Mathématiques congolaises. Actes Sud.
    Joël Dicker. La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert. L'Age d'Homme, Bernard de Fallois.
    Metin Arditi. Prince d'orchestre. Actes Sud.
    Marc Dugain. Avenue des géants. Gallimard.
    Jean-Michel Olivier, Après l'orgie. L'Age d'Homme /Bernard de Fallois.
    Arno Bertina. Je suis une aventure. Verticales.
    Patrick Deville, Peste et choléra. Seuil.
    Jean Echenoz, 14.Minuit.
    Daniel de Roulet. Fusions. Buchet Chastel.
    François Debluë. Portrait d'un homme ordinaire. L'Age d'Homme.
    Bona Mangangu. Caravaggio le dernier jour. Sur manuscrit.
    Jean Ziegler. Destruction massive. Fayard, 2011.
    Jeandaniel Dupuy, Le cabinet de curiosités. AEncrages.
    Quentin Mouron, Notre-Dame-de-la merci. Olivier Morattel.
    Yasmine Char. Le Palais des autres jours. Gallimard
    Henri Roorda, Le roseau pensotant. Mille et une Nuits.
    Anne Wiazemsky. Une année studieuse. Gallimard.
    Mais encore:
    Gargantua de Rabelais; Voyage au bout de la nuit, de Louis-Ferdinand Céline; Les Frères Karamazov, de Fédor Dostoïevski; Notizen de Ludwig Hohl, Typhon, de Joseph Conrad; Paludes, d'André Gide. Au présent d'Annie Dillard. Etc.






  • Et Dieu là-dedans ?

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    L'année 2012 a été marquée par la parution, aux éditons Bernard De Fallois, d'un essai de haute volée de Jean Soler, très substantiel mais accessible à tous, intitulé Qui est Dieu ? et constituant une manière de synthèse limpide de la trilogie consacrée par cet humaniste érudit au monothéisme. Le texte qui suit m'en semble une belle et bonne introduction.


    POURQUOI LE MONOTHEISME ?


    par Jean Soler



    Heureux les chercheurs qui étudient les dieux grecs ou les dieux égyptiens ! Ils ne risquent pas trop que leurs croyances religieuses infléchissent leur jugement ou que leurs analyses critiques heurtent la foi de leurs lecteurs, car personne, depuis bien longtemps, ne croit plus en Zeus ou en Osiris. Mais il en va autrement pour le dieu que nous appelons « Dieu », qui, lui, a encore trois milliards de fidèles dans le monde. Il semble néanmoins indispensable, dans l’approche scientifique des religions, de ne faire aucune différence entre ces divinités. Les dieux sont des personnages historiques qui apparaissent un jour, qui vivent plus ou moins longtemps – aussi longtemps qu’il existe des hommes qui en sont persuadés – et qui finissent par disparaître ou par se fondre dans d’autres dieux.
    La question qui m’a retenu[1] est celle de comprendre depuis quand et pourquoi les Juifs de l’Antiquité ont admis comme un dogme qu’il n’existe et ne peut exister qu’un dieu, alors que jusque là, dans toutes les sociétés connues de nous, le monde divin se caractérisait par la pluralité et la diversité des êtres surnaturels.
    Poser la question en ces termes suscite des résistances – même dans le milieu universitaire, j’en ai fait l’expérience – parce qu’il est évident aux yeux des croyants que Dieu, ce dieu-là, l’Unique, le seul « vrai Dieu », existe de toute éternité, et que les hommes l’ont toujours su, plus ou moins obscurément. Les adeptes des trois religions monothéistes jugent donc tout à fait normal que Dieu, pour des raisons qui lui appartiennent, se soit révélé à l’un des peuples, celui des Hébreux, et plus précisément à tel ou tel de ses membres, à Abraham d’abord, à Moïse ensuite, comme la Bible en témoigne, pour aider l’humanité à acquérir une connaissance plus claire de son existence et de ses volontés.
    Cette position, qui paraît inattaquable si l’on se place dans l’optique des croyants, n’est plus tenable aujourd’hui, en raison des acquis de la recherche scientifique. Non seulement, en effet, l’existence d’Abraham et de Moïse est remise en cause (les archéologues n’ont trouvé, par exemple, aucune trace du séjour de tout un peuple dans le désert du Sinaï[2]) mais la divinité qui s’est adressée à Abraham et à Moïse n’est pas, d’après le texte hébreu de la Bible lu sans idée préconçue, le Dieu Unique. Il s’agit d’un dieu parmi d’autres nommé « Iahvé » (peu importe comment se prononçait son nom et comment il est transcrit dans nos langues). Ce fait, car c’est un fait, est masqué par l’illusion rétrospective qui projette sur ce passé lointain et largement mythique les convictions qui sont les nôtres sur le Dieu Un, illusion entretenue par le tour de passe-passe qui consiste à escamoter, dans les traductions de la Bible, le mot « Iahvé », pour mettre à sa place les mots « Dieu », « le Seigneur » ou « l’Eternel », termes qui désignent aujourd’hui, sans équivoque, le Dieu de la croyance monothéiste[3].
    Comment s’exprime le récit biblique où ce dieu s’adresse à Abraham, qui s’appelle encore Abram, pour la première fois ? « Iahvé dit à Abram : Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père pour le pays que je t’indiquerai. Je ferai de toi un grand peuple et je te bénirai », Genèse 12, 1-2. D’emblée Abraham est présenté comme l’ancêtre d’un peuple promis à un grand destin : nous l’appelons le « peuple élu ». Et la bénédiction du dieu – qui ne dit à aucun moment qu’il est le seul Dieu véritable – se traduira par l’octroi à des tribus nomades d’un « pays » où ils pourront se sédentariser : la « Terre promise ». C’est la première mention dans la Bible d’un contrat passé entre l’un des dieux et l’un des peuples, d’une « alliance » aux termes de laquelle, si le peuple reste fidèle à ce dieu, le dieu le favorisera par-dessus tous les autres peuples. Ce contrat a été renouvelé, affirme la Bible, quelques siècles plus tard, avec Moïse. Que dit le dieu au prophète quand il s’adresse à lui pour la première fois, du fond d’un buisson qui brûle sans se consumer : « Je suis le dieu de tes ancêtres, le dieu d’Abraham, le dieu d’Isaac, le dieu de Jacob », Exode 3, 6. Il est toujours question d’un dieu ethnique, qui révèle à Moïse, comme une marque insigne de faveur, son vrai nom : « Iahvé », et qui se soucie avant tout de sauver son peuple de l’esclavage où il est réduit en Egypte. Ni dans cet épisode ni plus tard, au cours des entretiens que Moïse aura avec Iahvé sur le mont Sinaï, le dieu ne se présente comme l’unique dieu qui existe, un dieu universel qui serait celui de tous les peuples et se préoccuperait du sort de l’humanité. J’ai montré dans La Loi de Moïse que les prescriptions que donne le dieu au prophète, à commencer par les Dix Commandements, ne sont pas les impératifs d’une morale universelle mais des règles de conduite destinées à assurer l’unité et la cohésion du peuple hébreu en vue de sa survie.
    Ce type de religion n’est pas spécifique des Israélites (les descendants de Jacob, surnommé Israël). On le rencontre dans tout le Proche-Orient ancien, bien avant que les Hébreux entrent dans l’Histoire, comme l’attestent les nombreuses inscriptions mises au jour en Mésopotamie. Vers l’an 2025, par exemple – près de huit siècles avant Moïse, si celui-ci a existé et s’il a vécu, comme on l’assure, au milieu du XIIIe siècle - des textes font état d’un peuple jusque là inconnu qui dit vénérer un dieu tout aussi inconnu que lui, « Assur ». Le dieu et le peuple ont conclu une alliance à ce point étroite que le peuple se définit par l’appellation d’« Assyriens » : les fidèles du dieu Assur, et qu’il a donné le nom de son dieu à sa capitale : « Assur ». Un peu plus tard, dans la même région, les Babyloniens adoptent pour dieu protecteur « Marduk ». Or, aussi bien les inscriptions que les vestiges de sanctuaires prouvent que ces deux peuples vénéraient en même temps d’autres divinités. Nous avons affaire à une forme de polythéisme que nous nommons aujourd’hui, d’un terme qui n’est pas encore dans les dictionnaires, la « monolâtrie ». La monolâtrie est le culte rendu à un dieu de préférence aux autres, sans nier pour autant l’existence des autres dieux, dont certains ont un rapport privilégié, eux aussi, avec d’autres peuples. Les Juifs de l’Antiquité n’ont fait qu’imiter ce qu’ils voyaient pratiquer autour d’eux en liant leur sort à un dieu aussi obscur que Marduk ou Assur mais dont ils attendaient la même protection : on espère qu’un dieu inconnu ou marginal pourra se consacrer entièrement à vous, alors qu’un dieu célèbre, sollicité par beaucoup de peuples, risquerait de vous négliger ou de donner sa préférence à d’autres. Un prophète biblique, Michée, qui a vécu à Jérusalem au VIIIe siècle avant notre ère, est très conscient de cette situation : « Tous les peuples marchent chacun au nom de son dieu, et nous, nous marchons au nom de Iahvé, notre dieu, pour toujours et à jamais », Michée, 4, 5. Il n’empêche que les Israélites, à l’exemple des Assyriens et des Babyloniens, avaient d’autres dieux, notamment Baal, et même une déesse, compagne de Iahvé, Ashéra, comme en témoigne la Bible, si on la lit sans verres déformants, et comme le confirment des inscriptions découvertes récemment en Israël, qui parlent de « Iahvé et son Ashéra »[4].
    Quel que soit le rôle joué par les autres dieux, chaque peuple attribue ses succès, surtout ses succès militaires, au dieu avec lequel il a fait alliance, et il a tendance à penser que son dieu est le plus grand des dieux. On le voit dans les inscriptions mésopotamiennes. On le constate également dans la Bible. Après le passage de la mer Rouge, qui est présenté comme une victoire remportée par les Hébreux sur les Egyptiens grâce à l’intervention miraculeuse de leur dieu, Moïse et le peuple entonnent un cantique de remerciements où ils disent : « Qui est comme toi parmi les dieux [elim, pluriel d’el, « dieu »], Iahvé ? », Exode 15, 11. Cette formulation appartient, sans nul doute, à l’univers polythéiste – pour peu qu’on ne trahisse pas le texte en traduisant : « Qui est comme toi parmi les forts, Eternel ? » (Bible du rabbinat français). Ce passage et bien d’autres prouvent que « Moïse ne croyait pas en Dieu », comme je l’ai écrit, avec un brin de provocation, dans L’Invention du Monothéisme, pour faire comprendre que les textes attribués par la tradition à Moïse – les cinq premiers livres de la Bible que les Juifs appellent la Tora et les chrétiens le Pentateuque – ne sont pas, dans leur presque totalité, monothéistes.
    Dans ces conditions, comment se fait-il que le peuple juif soit à l’origine de la croyance en un Dieu unique ? Si cette dernière ne remonte pas à Moïse, quand est-elle apparue et dans quel environnement ? Pour tâcher de répondre à cette question, nous ne pouvons nous appuyer que sur la Bible, car aucun autre peuple n’a adopté cette religion avant le peuple juif. Le cas du pharaon Akhenaton, qui a régné un siècle avant l’époque où Moïse est supposé avoir vécu, ne constitue pas une exception. D’après les égyptologues d’aujourd’hui, Akhenaton était un roi caractériel qui a voulu imposer un dieu personnel, Aton, dont il serait le seul représentant et le seul interprète, ce qui revenait à écarter le clergé jusqu’alors tout-puissant, surtout celui du dieu Amon à Thèbes. Mais Aton n’est autre qu’Amon, Rê etc., le même dieu suprême du panthéon égyptien, représenté par le Soleil et adoré sous des noms différents selon les lieux, les époques et la course de l’astre pendant le jour et la nuit. Qui plus est, les hymnes à Aton attribués à Akhenaton décalquent de très près des hymnes à Amon ou à Rê nettement antérieurs, y compris dans l’emploi de l’adjectif « unique » servant à qualifier le dieu, pour mettre l’accent sur son caractère exceptionnel, hors du commun, et non pas pour dire qu’il était le seul dieu à exister[5]. Quoi qu’il en soit, le culte institué par Akhenaton n’a pas survécu à la mort du roi. Un siècle après, son souvenir était aboli et ses temples détruits. Moïse n’aurait pas pu entendre parler de lui ni surtout s’inspirer de sa réforme, puisque le prophète hébreu n’était pas monothéiste ! Le monothéisme véritable a été sécrété bien plus tard, au sein du peuple juif, sans aucune influence directe venue d’un autre peuple, et c’est la Bible seule qui peut nous mettre sur la voie de ses raisons d’être.
    Ici, je ferai état d’un autre apport de la recherche contemporaine. La Bible que nous lisons est un écrit presque aussi tardif que le monothéisme, nettement postérieur à ce que laissait croire la tradition et même à ce que pensaient la plupart des spécialistes il y a encore trente ans. L’archéologie israélienne est arrivée à la conclusion que les Hébreux n’ont pas écrit leur langue avant le IXe ou même le VIIIe siècle. Si Iahvé avait écrit de sa main, en hébreu, les Dix Commandements sur deux tables de pierre, les Israélites n’auraient pas pu déchiffrer ce texte avant plusieurs siècles. Quant à Moïse, le scribe de la Tora, non seulement il ne croyait pas en Dieu mais il ne savait pas écrire ! Il est largement admis aujourd’hui que le premier noyau de la Bible, la version initiale du Deutéronome, le cinquième livre du Pentateuque actuel, date du roi Josias qui a régné à Jérusalem dans la deuxième moitié du VIIe siècle, peu avant la prise de la ville par Nabuchodonosor et la déportation des notables en Babylonie. Le travail d’écriture a repris pendant le demi-siècle qu’a duré l’Exil et il s’est poursuivi sur plusieurs générations après le Retour à Jérusalem. Tous les textes rédigés jusqu’alors – jusqu’au Ve siècle y compris, le siècle de Périclès chez les Grecs – parlent de Iahvé comme du dieu national des Israélites et font toujours mention d’une alliance exclusive conclue entre ce dieu et ce peuple. Il faut en déduire qu’au début du IVe siècle encore les Juifs n’étaient pas devenus monothéistes. Alors, que s’est-il passé ?
    La thèse que je soutiens est que la croyance monothéiste est apparue quand l’échec de l’alliance s’est révélé patent et qu’il a fallu trouver une explication crédible à cet échec.
    Les Israélites ont été assurés, en effet, de la supériorité de leur dieu aussi longtemps que Iahvé leur a apporté d’éclatants succès : la sortie d’Egypte malgré l’armée du pharaon lancée à leurs trousses, la conquête de Canaan, la constitution d’un puissant royaume régi par deux grands rois, David puis son fils Salomon. Tels étaient du moins les récits qui avaient été transmis, disait-on, par les ancêtres. En réalité, je l’ai dit plus haut, il n’y a aucune preuve archéologique de la sortie d’Egypte et de l’errance du peuple hébreu pendant quarante ans dans le désert du Sinaï (il n’y a pas non plus de preuve certaine de la guerre de Troie qui aurait eu lieu à la même époque : les Grecs aussi bien que les Juifs ont reconstruit leur passé lointain sur des mythes). Bien plus, les archéologues n’ont pas découvert de traces de la guerre éclair racontée par la Bible pour la conquête de Canaan : l’occupation a été progressive et plutôt pacifique, d’autant plus qu’une partie au moins des Israélites étaient des autochtones. Plus surprenant encore, car nous entrons désormais dans l’Histoire, aucun vestige archéologique, aucun document épigraphique datant à coup sûr du royaume de David et de Salomon n’a été découvert[6]. Certains spécialistes en viennent à douter de l’existence de Salomon et non plus seulement d’Abraham ou de Moïse. En tout état de cause, si Salomon a existé, il faut l’imaginer en chef de village plutôt qu’en souverain d’un important royaume – d’autant plus que les annales des pays voisins ignorent cet Etat et jusqu’au nom de Salomon. Il n’en reste pas moins que ce personnage a pris une stature emblématique dans la mémoire collective des Hébreux. Or, à lire la Bible – et ce qu’elle dit peut être recoupé, à partir du IXe siècle, par d’autres sources – après le règne de Salomon les Israélites ont connu malheurs sur malheurs. Dès la mort du roi, la plupart des tribus qui s’étaient fédérées – dix sur douze selon la Bible – ne reconnaissent pas son successeur et font sécession en créant un nouvel Etat, dans le nord du pays, et en se dotant d’une nouvelle capitale, Samarie, pour concurrencer Jérusalem. Sont ainsi face à face deux royaumes rivaux, qui à certains moments se feront la guerre. Pour les auteurs de la Bible, c’est là la première « catastrophe » (shoah en hébreu) subie par le peuple élu. Le plus nombreux, le plus puissant et le plus riche des deux royaumes tombe bientôt sous la coupe des Assyriens qui, vers la fin du VIIIe siècle, s’emparent de Samarie, déportent une partie de la population et annexent le pays à leur Empire. Ce fut la deuxième catastrophe dans l’histoire des Juifs. Il y en aura une troisième quand les Babyloniens, au début du VIe siècle, mettent fin au royaume du Sud en détruisant Jérusalem et en déportant toute l’élite du pays. Les Israélites ont alors perdu la totalité de la Terre que leur dieu, pensaient-ils, avaient offerte à leurs ancêtres. Ils ont pu espérer, vers la fin du VIe siècle, avec la victoire des Perses sur les Babyloniens, la libération des exilés et le retour d’une partie d’entre eux à Jérusalem, qu’ils allaient pouvoir reconstituer le vaste royaume de Salomon. Les œuvres bibliques datant de l’Exil – en particulier les prophéties de Jérémie, qui est resté à Jérusalem avant de fuir en Egypte, et celles d’Ezéchiel, déporté à Babylone – témoignent de ce rêve. Mais le rêve ne s’est pas réalisé. Pendant les deux siècles qu’a duré l’Empire perse, les habitants de la Judée n’ont fait que végéter, sans roi, sans armée, sans indépendance, dans un minuscule canton de l’Empire achéménide qui allait de l’Indus au Nil et du golfe Persique à la mer Noire, en englobant une partie du monde grec, avec les cités de Milet ou d’Ephèse. Les inscriptions perses qui énumèrent les différents peuples entrés dans l’Empire mentionnent les Assyriens, les Babyloniens, les Egyptiens et même les Arabes, mais jamais les Juifs. L’historien-ethnologue grec Hérodote qui a séjourné, au Ve siècle, en Perse, en Egypte et jusqu’en Phénicie, dans l’actuel Liban, aux portes d’Israël, n’a jamais entendu parler des Juifs, de leur religion ni du temple qu’ils avaient reconstruit à Jérusalem après leur retour de Babylone. C’est pourtant dans cette période, sous la domination des Perses, que les Juifs ont conçu une religion tout à fait nouvelle, le monothéisme.
    Comment le comprendre ? En renonçant d’abord aux notions de Révélation et de Livres sacrés, même si l’on croit en « Dieu ». Les fidèles du Dieu unique ont bien dû admettre, au XVIe siècle, que la terre tourne autour du soleil, et, trois siècles plus tard, que l’homme n’est pas né d’un coup, tel qu’il est aujourd’hui, mais qu’il est issu d’une très longue évolution des espèces, malgré ce qu’assure la Bible. Ils devront s’accommoder aussi, désormais, du fait qu’aucun texte biblique n’affirme que Dieu – l’Unique – s’est fait connaître d’un Israélite, à quelque moment que ce soit, en lui disant : Il n’existe qu’un Dieu, voilà la Vérité en matière de religion. Je te confie la mission de mettre par écrit cette Vérité, d’en convaincre ton peuple et de la diffuser dans le reste de l’humanité. Les quelques versets qui sont habituellement cités pour accréditer cette lecture sont isolés de leur contexte et interprétés à contresens. Il n’y est question, encore et toujours, que d’un dieu particulier qui se préoccupe exclusivement de son peuple, l’ethnie des Israélites. Et c’est – j’en suis convaincu – l’échec répété de cette ethnie, malgré son alliance avec un dieu présenté comme le plus grand des dieux, qui est à l’origine de la révolution monothéiste. Mais revenons en arrière.
    La première « catastrophe » dans l’histoire nationale – la scission du royaume de Salomon en deux Etats rivaux – a été expliquée après-coup par les rédacteurs de la Bible comme la conséquence de l’infidélité du souverain qui aurait toléré, à Jérusalem même, à la fin de sa vie, le culte d’autres divinités (Premier livre des Rois, 11). La deuxième « catastrophe » – la disparition du royaume de Samarie, le plus important des deux Etats – a été justifiée également par l’infidélité de ses rois qui auraient introduit le culte de dieux étrangers, notamment de Baal, pour concurrencer le dieu des ancêtres. Ainsi, plutôt que de mettre en doute la puissance de Iahvé, on a incriminé son peuple. Cette réaction n’est pas propre aux Hébreux. Nous connaissons, en Mésopotamie, des textes plus anciens où des cités rendent compte des revers qu’elles ont subis par une punition de leur dieu. Personne n’est prompt, peuple ou individu, à mettre son dieu en cause et à l’abandonner. Pour continuer à croire en lui, on préfère lui attribuer les défaites aussi bien que les victoires. Si le « peuple de Iahvé » connaît des malheurs, pensent les auteurs de la Bible, ces malheurs sont l’œuvre de Iahvé. On cherche alors à comprendre quelle faute les anciens ont commise, pour éviter de la commettre à nouveau. C’est sous le règne de Josias, semble-t-il, autour de 620, que l’idée a prévalu, dans l’espoir d’empêcher Jérusalem de subir le sort de Samarie, que Iahvé était un dieu « jaloux » : qui ne tolérait pas de rivaux dans la vénération qu’il exigeait des Israélites – ce qui prouve d’ailleurs que le culte de Iahvé avait cohabité jusqu’alors avec celui d’autres dieux, comme c’était courant, je l’ai signalé, dans la monolâtrie des dieux nationaux au Proche-Orient. La monolâtrie n’est que l’une des modalités de la croyance polythéiste et la réforme de Josias, qui exigeait que le peuple adore le seul Iahvé, en un seul lieu de surcroît, le temple de Jérusalem, n’est qu’une variante apportée à la forme antérieure de monolâtrie. Dater de cette époque la naissance du monothéisme, comme le font certains[7], est une erreur. Ils confondent la monolâtrie et le monothéisme, lequel seul énonce qu’il ne peut exister qu’un dieu.
    A la lumière des vues nouvelles apparues au temps de Josias, on a soutenu que Iahvé avait utilisé d’autres peuples – les plus cruels d’entre eux – pour punir les Israélites de leur infidélité. Cette idée présentait le double avantage de maintenir la toute-puissance présumée de Iahvé et de ne pas attribuer les succès des peuples ennemis au pouvoir de leurs dieux. Pour que personne, ni chez les ennemis ni chez les Israélites, ne puisse se tromper en imputant les échecs de ces derniers à d’autres dieux que Iahvé, on a affirmé – Jérémie, par exemple, chapitre 51 – qu’après avoir servi d’instruments entre les mains de Iahvé, ces ennemis seraient châtiés à leur tour pour avoir fait couler le sang de son peuple. Et l’Histoire a paru corroborer cette conviction. En effet, après avoir détruit le royaume de Samarie, les Assyriens ont été écrasés par les Babyloniens. Quant aux Babyloniens, après avoir détruit le royaume de Jérusalem (la Judée), ils ont été défaits et anéantis par le roi des Perses, Cyrus. Mais avec les Perses, tout va changer. Les Perses, sans le vouloir et sans le savoir, vont mettre en défaut l’idéologie biblique.
    Loin de punir les Israélites pour obéir au dessein de Iahvé, les Perses les ont en effet libérés de leur exil à Babylone, en 539. Ils leur ont permis de retourner à Jérusalem et d’y rebâtir leur temple. Mieux même, ils ont financé ces travaux et ils ont exempté d’impôts le clergé. Mieux encore, quelques décennies plus tard, des rois perses ont confié des missions à des Judéens demeurés en exil et proches de la cour pour qu’ils aillent à Jérusalem prêter assistance à la communauté du Retour qui en avait bien besoin, tellement elle était désorganisée et dans la misère. Le propre échanson du roi, Néhémie, a fait deux missions au milieu du Ve siècle. Esdras, un prêtre-scribe, est arrivé probablement au début du IVe siècle. Ce dernier a joué un grand rôle pour fixer par écrit les lois attribuées à Moïse et reconnues par le pouvoir perse pour les affaires concernant les Juifs (ainsi appelle-t-on désormais les Judéens et, plus généralement, les membres de l’ethnie israélite). En un mot, les Perses se sont montrés irréprochables à l’égard des Juifs, au point que Cyrus est appelé dans la Bible le Messie, c’est-à-dire « l’oint de Iahvé »[8], et que les Juifs ont pu croire pendant un certain temps que les Perses se rendraient compte qu’ils devaient leur réussite au dieu des Juifs et qu’ils se rallieraient à lui. Mais rien de tel ne s’est produit. Les Perses se comportaient avec les Juifs comme avec les autres peuples de l’Empire, ni plus ni moins. Ils respectaient la religion ainsi que les coutumes des peuples assujettis. Dans une inscription découverte en 1879 à Babylone sur un cylindre d’argile, il est dit que Marduk lui-même, le dieu national du pays, a chargé Cyrus, un étranger, de punir le roi des Babyloniens de son infidélité en s’emparant de sa capitale. Dans la suite du texte, Cyrus assure vénérer Marduk, qu’il appelle son « Seigneur », et dit qu’il a libéré les populations étrangères qui avaient été déportées – sans faire mention des Juifs[9]. Cette attitude des Perses correspond de près à celle qu’ils ont eue envers les Judéens, au témoignage de la Bible, et à la politique qu’ils ont appliquée à l’égard de l’Egypte, après avoir conquis le pays. Une statue de Darius découverte dans sa capitale iranienne, à Suse, en 1972, porte une inscription en hiéroglyphes où le roi des Perses se présente, à l’image des pharaons, comme le fils de Rê, le dieu suprême des Egyptiens. Mais d’autres inscriptions gravées sur la statue en perse, en élamite et en akkadien, rendent hommage à Ahura-Mazda, « le grand dieu qui a créé cette terre ici, qui a créé ce ciel là-bas, qui a créé l’homme, qui a créé le bonheur pour l’homme, qui a fait Darius roi ». Et Darius déclare plus loin : « Qu’Ahura-Mazda me protège, ainsi que ce que j’ai fait »[10]. Il est clair que les Perses rendaient hommage au dieu principal de chacun des peuples entrés dans l’Empire, pour obtenir son concours ou du moins sa neutralité, mais c’est à leur dieu national, Ahura-Mazda, qu’ils attribuaient leurs succès. A ce dieu, ils prêtaient les mêmes pouvoirs – en particulier celui de Créateur – que les Juifs à Iahvé. Mais entre les deux divinités, il y avait une différence considérable. La puissance d’Ahura-Mazda était crédible : on pouvait penser qu’elle avait permis à son peuple de conquérir un immense territoire ; celle de Iahvé était sérieusement sujette à caution : son peuple ne faisait que se morfondre, en obscur vassal, dans un étroit recoin de l’Empire perse.
    Pouvait-on espérer que la domination des Perses ne serait que passagère, comme l’avait été celle des Assyriens et des Babyloniens, et qu’ensuite Iahvé réduirait les Perses à néant pour redonner aux Juifs un grand royaume ? Même cette espérance était fragile. Iahvé avait puni les Assyriens et les Babyloniens, après s’être servi d’eux, parce qu’ils avaient opprimé les Juifs. Mais de quoi Iahvé devrait-il punir les Perses ? Il n’y avait rien à leur reprocher ! Fallait-il alors en conclure que le plus grand des dieux n’était pas Iahvé mais Ahura-Mazda ? L’admettre a pu être une tentation éprouvée par certains. La Bible fait état, dans d’autres circonstances, du ralliement d’Israélites aux dieux des vainqueurs. Un roi de Jérusalem, vers la fin du VIIIe siècle, après avoir été battu par les Araméens, s’est dit : « Puisque les dieux des rois d’Aram les secourent, je leur sacrifierai et ils me secourront », 2 Chroniques 28, 23. Beaucoup de peuples dans le monde – et d’abord dans cette région – ont disparu avec leur religion pour s’être soumis à d’autres peuples et avoir adopté leurs croyances et leurs coutumes. Mais chez les Juifs, alors, religion et identité nationale étaient devenues tellement imbriquées qu’abandonner Iahvé aurait été l’équivalent d’un suicide collectif. Toute leur histoire mythique mise désormais par écrit et toutes les paroles de leurs prophètes ne cessaient de leur répéter qu’ils n’étaient pas comme les autres, qu’ils devaient se tenir à l’écart des nations étrangères (les goyim), parce qu’ils étaient promis par leur dieu à un grand destin. « C’est un peuple qui demeure à part et qui n’est pas compté parmi les nations » : ainsi se décrivent-ils dans la Bible (Nombres, 23, 9). Leurs lois contribuaient elles aussi, et tout particulièrement les interdits alimentaires, à maintenir cette séparation : « C’est moi, Iahvé, votre dieu, qui vous ai séparés des peuples, et ainsi, vous séparerez la bête pure de l’impure, l’oiseau impur du pur, et vous ne vous rendrez pas abominables par la bête, par l’oiseau, par tout ce dont fourmille le sol, bref, par ce que j’ai séparé de vous comme impur », Lévitique 20, 24-25[11]. Renoncer à cette idéologie qui leur avait permis de supporter beaucoup de revers et plusieurs catastrophes aurait été renoncer à être eux-mêmes. Reconnaître qu’ils s’étaient trompés les aurait condamnés à disparaître.
    Pour ne pas en venir là, les guides du peuple avaient cherché depuis longtemps à amender la religion initiale. Ils avaient décrété, sous Josias, que le dieu national ne supportait aucun rival, et on avait chassé les dieux étrangers. Après le retour de Babylone, Esdras avait pensé qu’il fallait épurer l’ethnie pour la rendre digne d’être à nouveau le « peuple de Iahvé » et on avait chassé les femmes étrangères avec leurs enfants, en interdisant strictement désormais les mariages mixtes (Esdras 10 et Néhémie 13). Dans le temple reconstruit, on multipliait les sacrifices expiatoires et les rites de purification pour respecter les innombrables commandements que Iahvé avait prescrits, disait-on, à Moïse et que le prophète avait notés : on disposait maintenant de rouleaux pour enseigner ces lois à tous les Juifs. Que pouvait-on faire d’autre en vue d’obtenir le pardon des fautes commises par les ancêtres, de retrouver grâce auprès de Iahvé et de redevenir le grand peuple à qui Moïse avait dit : « Tu annexeras des nations nombreuses et toi, tu ne seras pas annexé. Iahvé te mettra à la tête et non à la queue ; tu seras uniquement en haut, tu ne seras jamais en bas », Deutéronome 28, 12-13 ? Il fallait bien constater que toutes ces réformes et tous ces efforts étaient restés sans résultats. Rien n’était venu modifier la condition subalterne et insignifiante dans laquelle le peuple vivotait. Les Juifs s’étaient-ils trompés en misant tout sur le seul Iahvé ? Le doute, étalé sur plusieurs générations, a dû être véritable et profond. Un psaume remanié à l’époque perse peut donner une idée de cet état d’esprit : « Tu nous a rejetés et couverts de honte (…) Tu fais de nous la fable des nations (…) Tout cela est arrivé sans que nous t’ayons oublié, sans que nous ayons trahi ton alliance (…) Réveille-toi ! Pourquoi dors-tu, Seigneur ? », Psaume 44, 10-24. L’explication par la culpabilité du peuple a épuisé ses effets, des voix osent s’élever maintenant pour mettre en cause Iahvé lui-même. Les interrogations sur le pouvoir réel du dieu étaient d’autant plus inévitables qu’on voyait, au même moment, les Perses triompher sans commettre aucun méfait qui aurait pu attirer sur eux le courroux de Iahvé. Bien plus, le peuple a dû finir par savoir, comme ne l’ignorait pas Néhémie, qui vivait à la cour de Suse, que les Perses attribuaient leurs succès à leur dieu, Ahura-Mazda, avec de bonnes raisons de le faire. Cette situation qui a perduré pendant les deux siècles de l’Empire achéménide a mis en porte-à-faux l’idéologie qui avait permis aux Juifs de l’Antiquité d’expliquer leurs malheurs sans remettre en cause la puissance de leur dieu ni l’alliance qui avait fondé leur identité. Il faut supposer que durant cette période sur laquelle nous n’avons pratiquement aucun document – elle rappelle les « siècles obscurs » qui ont précédé la renaissance, au VIIIe siècle, de la civilisation grecque – une crise intellectuelle a dû se développer et s’accentuer. Pour la surmonter, il n’y avait que deux voies : abandonner la doctrine traditionnelle et sacrifier le passé, ou trouver une idée radicalement neuve capable de sauver, à la fois, le peuple et son dieu. Cette idée a été le monothéisme.
    Il est impossible de savoir quand et par qui cette idée a été formulée pour la première fois. Il en va de même, souvent, dans l’histoire des sciences, quand il s’agit d’identifier le ou les auteurs d’une théorie venue dénouer la crise dans laquelle la recherche s’était enlisée : j’ai avancé ce parallèle en m’aidant des analyses de Thomas S. Kuhn sur les révolutions scientifiques[12]. Il a fallu du temps pour que la théorie monothéiste se fraie un chemin, du temps pour qu’elle gagne des adeptes, du temps pour qu’elle s’impose finalement à tout un peuple, dans la deuxième moitié du IVe siècle, semble-t-il, sinon au début du IIIe, quand les Grecs sont venus supplanter les Perses sans que la situation des Juifs change en quoi que ce soit.
    L’adoption du monothéisme par les Juifs a modifié du tout au tout leur vision du monde. Il n’y avait plus lieu d’interpréter l’Histoire en termes de rivalités entre dieux protégeant et aidant chacun son peuple. Comparer, en particulier, le dieu des Juifs et le dieu des Perses n’avait plus de sens : c’était le même dieu[13], le Dieu Unique, qui favorisait, selon des desseins connus de lui seul, tantôt un peuple et tantôt un autre. Cette évidence nouvelle, véritablement révolutionnaire, perçue par les Juifs et eux seuls, donnait à ces derniers une clef pour expliquer leurs malheurs passés et présents tout en gardant l’espoir de retrouver un jour la faveur de la divinité qui les avait fait sortir d’Egypte et les avait dotés d’un grand pays où ils avaient édifié un puissant royaume. Ce dieu, on cessera peu à peu de l’appeler « Iahvé », comme on faisait du temps où il fallait, grâce à un nom propre, le distinguer des autres dieux. On l’appellera désormais « Dieu » (elohim) ou « Seigneur » (adonaï). Quand la Tora est traduite en grec par des Juifs d’Alexandrie, au IIIe siècle avant notre ère, à l’intention des Juifs d’Egypte qui ne connaissaient plus l’hébreu, la mutation monothéiste est achevée : dans la Septante, « Iahvé » a complètement disparu au profit de théos (« Dieu ») et de kurios (« Seigneur »)[14].
    C’est ainsi que les Juifs ont changé de religion, sans attribuer nulle part cette innovation à une inspiration divine. Ils ont cru (ou laissé croire), pour raccorder le présent au passé, que cette vue nouvelle tenue pour la Vérité remontait au Sinaï. Et ils ont apporté dans ce sens quelques corrections à la Bible : ils ont réécrit, par exemple, le premier chapitre de la Genèse[15]. Néanmoins, ils ont respecté pour l’essentiel un texte déjà fixé et considéré comme sacré parce que dicté par Dieu à Moïse. De ce fait, la Bible hébraïque que nous lisons aujourd’hui est presque entièrement antérieure à l’époque où la croyance en un Dieu unique est devenue un dogme dans la religion des Juifs – un millénaire environ après Moïse, si ce prophète a une réalité historique – dogme qu’ils ont inventé dans le but de tirer Iahvé, et de se tirer eux-mêmes avec lui, du gouffre où ils étaient descendus ensemble.
    Mon hypothèse permet de comprendre que, par la suite, le Dieu unique n’a jamais cessé d’être considéré par les Juifs comme le Dieu des Juifs avant tout et non pas comme celui de tous les peuples. La preuve en est qu’au début de notre ère encore, le temple de Jérusalem, seul lieu où pouvait se célébrer, affirmait-on, le culte du Dieu Un, était réservé aux seuls Juifs. Les archéologues ont mis au jour deux panneaux où il est écrit, en grec et en latin : « Qu’aucun étranger ne pénètre à l’intérieur de la balustrade et de l’enceinte qui entourent le sanctuaire. Celui qui serait pris ne devrait accuser que lui-même de la mort qui serait son châtiment[16].
    Ce sont les premiers chrétiens qui ont coupé les racines ethniques de Dieu. Paul surtout, né Juif, a dit et redit dans ses lettres pastorales : puisqu’il n’existe qu’un Dieu, il est nécessairement le Dieu de tous les peuples et de tous les individus ; et il n’y a dès lors aucune raison de faire des distinctions entre les Juifs et les non-Juifs[17].
    Cependant, à partir du moment, au début du IVe siècle de notre ère, où un empereur romain, Constantin, s’est converti au christianisme, le dieu « Dieu » est devenu progressivement le dieu des Romains, puis des Européens et des peuples qu’ils ont soumis. Il a de nouveau été la marque identitaire, non plus d’une ethnie particulière, comme c’est toujours le cas dans le judaïsme, mais d’un ensemble de nations unies dans le culte du Fils de Dieu. Et l’islam, au VIIe siècle, tout en affirmant très fort son attachement au Dieu unique emprunté aux Juifs et aux chrétiens, a triomphé en fédérant, autour de l’enseignement de Mahomet, des tribus arabes jusqu’alors rivales, et en les entraînant à la conquête d’un vaste empire.
    Le fait que le monothéisme ne puisse se passer, quoi qu’en disent les théologiens, d’un enracinement national explique qu’aujourd’hui encore, des peuples qui affirment vénérer le même Dieu se livrent à des luttes impitoyables pour faire prévaloir leur propre conception du Dieu Un.
    Jean Soler*


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    [1] Cf. ma trilogie « Aux origines du Dieu unique » : L’Invention du monothéisme (éd. de Fallois, 2002) ; La Loi de Moïse (2003) ; Vie et Mort dans la Bible (2004) ; collection de poche « Pluriel », Hachette Littératures, 2004 et 2005 pour les deux premiers volumes.
    [2] Cf. Israel Finkelstein and Neil Asher Silberman, The Bible Unhearted, New York, 2001 ; trad. fr. La Bible dévoilée, Bayard, 2002.
    [3] Un autre subterfuge consiste à désigner ce dieu par les quatre lettres – le « tétragramme divin » : IHVH – qui servent à l’écrire dans la Bible. Mais l’hébreu ne note que les consonnes et les semi-consonnes pour ce dieu comme pour les autres, comme pour tous les mots de la langue ! C’est à cause d’une prétendue interdiction de prononcer ce nom, « le Nom », que certains le transcrivent dans les autres langues en IHVH, et le prononcent « Adonaï » (« Seigneur ») au lieu de « Iahvé ». En réalité, cette interdiction n’est pas dans la Bible. Voir L’Invention du monothéisme, p. 108-110 et 123-124, ainsi que La Loi de Moïse, p. 45-47.
    [4] Cf. notamment Amihai Mazar, Archaelogy of the land of the Bible, 10,000 – 586 B.C.E., New York, 1990.
    [5] L’Invention du monothéisme, p. 87-89.
    [6] Les arguments de Finkelstein et Silberman, op. cit., sont très convaincants.
    [7] Notamment les auteurs de The Bible Unhearted, chapitre 11.
    [8] Cette référence à Cyrus se trouve dans le recueil de prophéties attribuées à Isaïe (45, 1), lequel a vécu deux siècles avant le roi des Perses !
    [9] Cf. Pierre Lecoq, Les inscriptions de la Perse achéménide, Gallimard, 1997, p.181-185.
    [10] Cf. Pierre Briant, Histoire de l’Empire perse, Fayard, 1996, p.492, et Les inscriptions de la Perse achéménide, op. cit., p.246-247.
    [11] Cf. mon article « Sémiotique de la nourriture dans la Bible », Annales, E.S.C., Paris, juillet-août 1973. J’ai repris cette étude, avec des compléments, dans Vie et mort dans la Bible, 2004, p.13-29.
    [12] Cf. Thomas S. Kuhn, The structure of scientific revolutions, Chicago, 1962 et 1970 ; trad. fr. La structure des révolutions scientifiques, Flammarion, 1983. Et Jean Soler, L’Invention du monothéisme, p.91-93.
    [13] L’assimilation des deux divinités a pu être facilitée par le fait qu’Ahura-Mazda n’était pas représenté, lui non plus, sous des formes figuratives.
    [14] Cf. dans L’Invention du monothéisme le chapitre « L’effacement de Iahvé », p.107-110.
    [15] Cf. le chapitre « Des retouches monothéistes » dans L’Invention du monothéisme, p.99-102.
    [16] Vie et Mort dans la Bible, p.89.
    [17] Cf. notamment la Troisième Epître aux Romains, 29-30.


    Zap09.pngJEAN SOLER
    . Agrégé des lettres. A été le conseiller culturel de l’ambassade de France en Israël de 1969 à 1973 et de 1989 à 1993. A collaboré à l’Histoire universelle des Juifs, sous la direction d’Elie Barnavi, Hachette Littératures, 1992. Auteur d’une trilogie Aux origines du Dieu unique, éd. de Fallois, 2002, 2003, 2004.



    Jean Soler, Qui est Dieu ?. Editions Bernard de Fallois, 2012. Dans un style clair et accessible à tous, Jean Soler met d'abord en lumière «six contresens sur le dieu de la Bible», une divinité qui n'est pas le Dieu unique des trois religions monothéistes mais un dieu parmi d'autres, du nom de «Iahvé», conçu comme le dieu national des seuls Juifs.
    Il relate ensuite, sans référence aucune au surnaturel, la généalogie du dieu «Dieu», telle qu'il l'a reconstituée à partir des acquis de la recherche scientifique.
    Il explique enfin pourquoi cette croyance peut porter plus que d'autres à l'extrémisme et à la violence, comme on l'a vu avec les Croisades, l'Inquisition ou les Guerres de religion, et comme on le voit de nos jours avec les conflits du Moyen-Orient, sans compter l'influence, indirecte mais bien réelle, de l'idéologie monothéiste sur le nazisme et le communisme, ces deux fléaux du siècle passé.